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^ 7^
LTNIVERS
HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES
EGYPTE ANCIENNE
PARIS
TYPOGRAPHIE DE FIRMIN-DIDOT ET C
RUE JACOB, 56
EGYPTE
ANCIENNE
M. CHAMPOLLION-FIGEAC
OOnSBRTATGlR DE LA, UBLIOTHÈQtE ROTALI, ETC.
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C'^
IMPMMEUBS DE l'iNSTITUT, RUE JACOB, 56
M DCCC LXXVI
M
L'UNIVERS,
ou
HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES,
DE LEURS RELIGIONS, MOEURS, COUTUMES, etc.
EGYPTE 5
PAR M. CHAMPOLLION-FIGEAC,
CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHEQUE PU ROI.
J-j'Égypte est située au centre de l'an-
cien continent ; elle est arrosée par un
des plus grands fleuves connus : placée
entre l'Asie et l'Afrique , ce n'est cas
sans quelque contradiction que la Géo-
graphie moderne l'qttribue tantôt à
l'une, tantôt à l'autre de ces deux par-
ties du monde ; enfin , communiquant
avec l'Europe par une mer facile et de
peu d'étendue, elle sembla destinée,
Êar sa position naturelle, à devenir le
erceau delà civilisation, à en répandre
les premiers essais et les premiers bien-
faits sur le reste de la terre.
Toutfutsingulieroumystérieuxdans
cette contrée à jamais célèbre. Les
premières pages des annales humaines
nous entretiennent de ses immenses
travaux et de sa gloire ; sa constitution
physique était caractérisée par des phé-
nomènes particuliers, et le progrès des
sciences n'a pas affaibli de nos jours
l'intérêt puissant qu'ils ont toujours
excité.
Les sources du fleuve auquel elle est
redevable de son existence et de sa fer-
tilité, nous sont inconnues comme elles
l'étaient aux plus anciens observateurs
I" Livraison. (Egypte.)
de la nature ; et ce fleuve mérite encore
le culte divin qu'une philosophie re-
connaissante lui décerna il y a plus de
quatre mille ans. . Il est toujours le père
nourricier de l'Egypte , et les varia-
tions extraordi naires qui se manifestent
périodiquement dans son état, exer-
cèrentune grande influence sur les vues
politiques et les établissements des pre-
miers législateurs.
De plus grands phénomènes moraux
se développèrent encore sur cette terre
dès l'origine des sociétés humaines.
Alors l'isolement des peuples les em-
pêchait de se rencontrer et de se com-
battre. La vallée du Nil jouit très-long-
temps du calme si nécessaire aux na-
tions comme aux individus pour éla-
borer de grandes pensées, et fonder
sur des bases solides la félicité publique
ou domestique. Le pays fut observé
avec une attention et une persévérance
inépuisables ; la connaissance des lois
du climat inspira des règles de police
qui participèrent de la constance de ces
lois; une expérience réfléchie concou-
rut sans cesse à les rendre plus com-
plètes et plus parfaites , et la con-
1
L'UNIVERS.
stitution politique se proposa de sou-
mettre à des règles certaines les mou-
vements mêmes de la volonté et de
l'intelligence générales, à l'imitation
de ces lois éternellement semblables
qui soumettent chaque jour le sol de
l'Egypte à l'action des mêmes phéno-
mènes.
Les sages égyptiens s'attachèrent
avec une rare prédilection à tout ce
Îui était en soi vrai , utile et durable.
,e bonheur de tous était le but de leur
étude de l'homme et de la nature,
étude éclairée par la constance, fortifiée
par la solitude ; et ces sages compri-
rent heureusement que , pour arriver
à ce noble but , ils devaient se faire à
la fois rois et pontifes ; ils devinèrent
ainsi les véritables fondements de la so-
ciété humaine, etcelle qu'ils créèrenten
Egypte eut une durée qu'aucune autre
n'égala et n'égalera peut-être jamais ,
témoignage irrécusable de la puissance
des lois habilement appropriées à l'es-
prit et aux mœurs du peuple qu'elles
Souvernent, et aussi des lumières , du
ésintéressement et de la probité du
législateur.
Notre esprit s'émeut profondément
au spectacle de cette organisation mo-
rale et politique de l'ancienne Egypte,
Îui semble être sortie des mains du
réateur toute dotée des institutions
les plus nécessaires à son existence et
à son développement social ; on ignore
en effet ses origines, et aux époques
les plus reculées auxquelles la critique
historique a pu remonter, elle a re-
trouvé l'Egypte avec ses lois, ses
mœurs, ses villes, ses rois et ses
dieux; et en arrière de ces mêmes
époques, il y avait encore des ruines
d'époques plus anciennes.
ATnèbes, des portions ruinées de di-
vers édifices permettent de reconnaître
des restes de constructions antérieures,
employés comme matériaux dans ces
mêmes édifices qui existent aujourd'hui
depuis trente-six siècles. Où remonte
donc la véritable souche de ces géné-
rations successives de ruines.^ Il faut
le craindre : les origines de l'Egypte
sont peut-être dérobées pour toujours
à notre légitime curiosité. Arriva-t-
elle par la voie si lente de l'expérience
et du progrès au point d'avancement
social où ses plus anciens ouvrages
nous l'ont montrée ? ou bien , reçut-
elle une science toute faite d'un
autre peuple qui l'avait précédée dans
cette voie de primitifs essais d'orga-
nisation sociale? Que de jours et d'an-
nées dans l'une et l'autre supposition!
De telles difficultés n'émeuvent, il est
vrai , que les esprits qui les compren-
nent : on n'en trouvera la solution
que lorsqu'on aura fixé avec certitude
l'époque où l'homme apparut sur la
terre et celle où il s'essaya à la société
avec une aptitude et des inclinations
dont le degré et la force sont encore
le secret du Créateur.
L'observation attentive des faits
nous montre l'Egypte comme une so-
ciété complètement réglée et soumise
à des lois éprouvées par une longue
expérience. Elle avait pour limites po-
litiques ses limites naturelles. Le sol
du pays avait été divisé en plusieurs
régions , administrées par des lois uni-
formes pour toutes; un fleuve im-
mense , par son cours naturel ou par
des canaux habilement dirigés, por-
tait sur tous les points la vie et la
fécondité; une religion, qui avait pour
dogmes les principes les plus élevés de
la morale, se manifestait aux yeux du
vulgaire par un culte bien propre par
la magnificence des temples et le luxe
des cérémonies à frapper tous les es-
prits , à saisir toutes les imaginations
chez une nation d'ailleurs essentielle-
ment religieuse et méditative. Le gou-
vernement, après avoir été sacerdotal,
devint monarchique par une révolu-
tion; la couronne fut dès lors hérédi-
taire de mâle en mâle , par ordre de
primogéniture; le frère succédait au
frère mort sans enfants survivants;
et à défaut de fils, la fille succédait au
père , et celui qu'elle épousait était le
mari de la reine sans être roi. La
nation était divisée en classes et non
pas en castes ; le pouvoir royal était
modéré par l'influence de la classe sa-
cerdotale , en qui se concentraient les
plus importants privilèges , l'interpré-
tation oes lois , l'administration de la
EGYPTE.
justice, la culture des sciences, des
.irts et des lettres, et les cérémonies
«io la religion : la classe des militaires
défendait l'état, le peuple avait pour
son lot la culture des terres, l'industrie
et le commerce. L'antiquité classique
tout entière a fait et conservé à l'É-
^ypte une renommée de sagesse qui fait
supposer que son gouvernement fut
habituelleiaent modéré et fondé sur
les vrais intérêts du pays. Il subit ce-
pendant des révolutions intérieures
qui amenèrent successivement sur le
îrône plusieurs races de rois; il subit
aussi aes invasions étrangères: le luxe
(Je sa civilisation devait y attirer des
peuplades moins policées. De vastes
monuments publics, les plus grandes
productions connues de l'architecture,
ornaient la capitale et les principales
villes de l'Egypte; tous les arts avaient
concouru à les embellir , la sculpture,
la peinture et l'emploi des métau.v pré-
cieux, du verre et des plus riches
omaux. L'Egypte exploitait des mines
et des carrières , fabriquait les étoffes
de lin, de laine et de coton nécessai-
res à ses habitants , et ne dédaigna pas
d'admettre ou d'imiter les plus riches
tissus de l'Inde. Les guerres l'avaient
mise en communication avec l'inté-
rieur de l'Afrique et les diverses nations
de l'Asie ; et malgré cette activité inté-
rieure de sa population et ses relations
au dehors , l'Egypte ne paraît pas
avoir connu l'usage des monnaies de
métaux. Celui de'l'écriture était gé-
néral , et l'invention de cet art ad-
mirable fut successivement perfec-
tionnée et poussée jusqu'à l'idée si
heureuse , si extraordinaire d'abord ,
et si simple aujourd'hui pour nous,
des signes alphabétiques. On peut
ajouter qu'aucun peuple ne fit de l'é-
criture un usage aussi fréquent, ni
aussi varié; ses édifices publics en
étaient couverts, et leurs ruines nous
restituent encore, chaque jour, les
débris écrits des coutumes publiques
de l'Egypte et des transactions privées
entre ses habitants.
Ce sont là les véritables signes ca-
ractéristiques d'une civilisation avan-
cée, d'une législation régulière, d'une
nation pleinement constituée, d'un
état sagement policé. Nous avons dd
donner d'abord de l'ancienne Egypte
cette idée générale qui préparera le
lecteur et l'intéressera peut - être
plus directement à l'étude des détails
3ue nous allons présenter sur chacune
es principales parties de notre sujet.
Il embrassera l'histoire entière de l'É-
g\T)te , considérée dans sa constitution
physique et morale, dans ses princi-
pales institutions, leur marche pro-
gressive ou rétrograde , enfin dans son
influence sur la civilisation modorne.
I. ÉTAT PHTSIQUE.
La vallée de l'Egypte n'est dans sa
longueur que le tiers à peu près de la
contrée que le Wil arrose dans son
cours du midi au septentrion , où
il se perd dans ,1a Méditerranée ; ce
fleuve entre en Egypte quand il fran-
chit la cataracte au-dessus d'Assouan
et d'Éléphantine ( voyez planche 3 ) ,
sur sa rive droite , les terres fertiles
sont bornées par des sables , les
monts Arabiques et la mer Rouge;
sur la rive gauche sont les déserts Li-
byques et leurs Oasis. La tradition
rapporte que le Nil séparait autrefois
l'Asie d'avec l'Afrique ; il est. du moins
certain que la portion de l'Egypte fé-
condée par le Nil divise par sa riche
végétation deux vastes contrées égale-
ment stériles et inhabitables.
La longueur de la vallée de l'Egypte ,
qui se dirige du sud au nord et décline
un peu àPouest, est de sept degrés
et un cinquième , qui forment exacte-
ment la cinquantième partie de la cir-
conférence de la terre, comme le di-
saient les anciens. Deux chaînes de
montagnes resserrent cette vallée au
midi et sur près des trois quarts de
son étendue; ensuite elle s'éfargit su-
bitement, et forme une grande plaine
triangulaire, <jui est traversée en
diverses directions par les eaux du
Nil divisé en plusieurs branches,
mises en conrununication réciproque
par àe nombreux canaux.
L'Egypte est divisée en trois grandes
régions": rÉg}'pte supérieure, Saïd ou
' t.
L'UNIVERS.
Thébaïde ; l'bgypte moyenne ou Ilep-
tanomide ; la Basse-Kcypte ou le Delta :
c'est à cause de sa tonne triangulaire
que la plaine située entre les deux
brandies extérieures du Nil, et qui
est bornée au nord par la mer, doit
ce nom de Delta , qui est celui d'une
lettre de l'alphabet grec , dont la
forme est en effet triangulaire. Plu-
sieurs lacs , dont quelques-uns ont près
de '20 lieues d'étendue, existent sur
les bords de la mer et communiquent
avec elle par des coupures qu'on a re-
connues comme d'anciennes bouches
du Nil. L'état des lieux a beaucoup
changé en tïîei depuis la haute anti-
quité; les atterrissements du fleuv&et
de la mer ont agrandi et prolonge la
hase du Delta; mais une partie du ter-
rain que les anciens Égyptiens défen-
daient par des digues, est aujourd'hui
sous les eaux, et on attribue à des af-
faissements qui se sont opérés depuis
les temps historiques, l'extension de
plusieurs de ces lacs. Par des travaux
récents , quelques-uns d'entre eux ser-
vent aujourd'hui à la navigation entre
le Nil et le port d'Alexandrie.
Deux chaînes de montagnes encais-
sent toute la vallée de l'Egypte, le
Delta excepté. Ces montagiies sont
médiocrement élevées, incultes, et
absolument nues depuis leur base jus-
qu'à leur sommet. De leur extrémité
vers la Basse-Egypte jusqu'à quelques
lieues avant la cataracte, elles sont l'une
et l'autre de nature calcaire ; au-delà ,
c'est un grès habituellement employé
dans les édifices de la Thébaïde. Enfin
vers Syène et Philœ (voy. pi. 4 ) se
trouvent ces carrières de granit rose ,
si renommées par les grands monu-
ments qui en ont été tirés, et d'où
provient aussi l'obélisque de Louqsor,
nouvellement transporté à Paris.
Ces deux chaînes ne sont pas égale-
ment rapprochées , d'oii il résulte que
la vallée n'est point partout d'une lar-
geur égale; cette largeur s'accroît à me-
sure qu'elle avance vers la mer. Dans
la région granitique , il n'y a que la
distance nécessaire pour le passage du
fleuve , et une étroite lisière de terrain
qui disparaît même parfois sous les
eaux; entre les montagnes de grès, la
largeur de la vallée n'est pas de plus
d'une lieue; mais dans le pavs calcaire,
le Saïd, le Nil prend mille à douze
cents mètres de largeur pour son lit:
des bandes sablonneuses bordent ses
rives; sur celle de droite, le terrain
cultivé s'étend à près d'une lieue de là,
celle de la rive gauche à plus de deux
lieues; la largeur moyenne de la vallée
dans la Haute-Egypte approche ainsi
de trois lieues et demie.
La chaîne Arabique finit brusque-
ment au Caire, et par une coupure
très-escarpée. La ciiaîne Libyque ou
occidentale se termine au nord par
un talus peu rapide; à la hauteur du
Caire, qui est sur l'autre rive du Nil,
elle jette vers l'intérieur de la vallée
un éperon qui forme la plateforme des
pyramides , et va en déclinant au nord-
ouest se perdre dans les plaines sablon-
neuses du Delta; c'est là qu'elle forme
la vallée des lacs de natron , et celle
qu'on nomme le fleuve sans eau, où
l'on ne trouve en effet, au grand éton-
nement des voyageurs, qu'une quan-
tité considérable de bois pétrifié. LIne
coupure de cette même chaîne, dont
le sol s'incline du côté opposé à l'E-
gypte , et qui s'élargit de plus en plus
en s'éloignant du Nil, est l'entrée
d'une vaste plame qui forme à elle
seule une province nommée le Fayoum ;
l'un des plus grands rois de l'Egypte
donna son nom au lac situé dans la
partie occidentale de cette province :
on verra plus bas pourquoi ce lac fut
célèbre dans l'antiquité.
On résumerait les notions sur l'état
pliysique de l'Egypte en disant, qu'elle
est une vallée cultivée, une bande de
terre végétale qui traverse les déserts.
Les valiees qui servent de lit à de
grands fleuves, forment une espèce de
berceau dont l&s eaux occupent le fond.
L'opposé arrive en Egypte ; sa section
transversale est une courbe légèrement
convexe ayant dans sa partie supé-
rieure une échancrure profonde, qui
est le lit même du Nil dans les basses
eaux.IIrésultedecettesingulièredispo-
sition du terrain , que dès que le fleuve
s'élève tant .soit i)€u au-dessus du ni-
EGYPTE.
veau Jcs berges, il peut submerger
toute la partie convexe du terrain li-
mitrophe, c'est-à-dire la totalité du
oays cultivé. Aussi l'Kiiypte n'est que
le lit du fleuve; ce qu'il n'arrose pas,
c'est le désert, et ce désert, les eaux
(lu ciel ne sauraient, comme celles du
JNil, le rendre fertile. On explique par
ce phénomène une ancienne fable reli-
jlieuse des Égyptiens : Isis est l'épouse
féconde d'Osiris, nom sacré du ^'il•,
Nephthys est l'épouse stérilfe de Ty-
phon, "et ne pourrait engendrer que
par un adultère avec Osiris : c'est-à-
dire que le désert ne peut être fé-
condé que par le Nil. L'observation
a donné le mot de cette énigme sacer-
dotale, de cette allégorie ifondée sur
un phénomène observé par l'antiouité
et dont la véracité est aujourd'hui
incontestable.
Quant à l'aspect pittoresque de l'É-
gypte, nous allons en emprunter les
traits principaux à la relation d'un sa-
vant observateur, IM. de Rozière , in-
génieur en chef des mines, et membre
de la commission d'Éirypte.
« Les environs de Syène et de la ca-
taracte présentent un 'aspect extrême-
ment pittoresque. IMais le reste de
l'Egypte, le Delta surtout, est d'une
monotonie dont on se fait difiicilement
l'idée, et qu'il serait peut-être impos-
sible de rencontrer ailleurs Les
champs du Delta offrent trois tableaux
différents, suivant les trois saisons de
l'année égyptienne; dès le milieu du
printemps", les récoltes, déjà enlevées,
ne laissent voir qu'une terre grise et
poudreuse, si profondément crevas-
sée, qu'on oserait à peine la par-
courir.
« A l'équinoxe d'automne, c'est une
immense nappe d'eau rouge ou sau-
mâtre, du sein de laquelle sortent des
jialmiers, des villages, et des digues
étroites qui servent de communica-
tions; après la retraite des eaux, qui
se soutiennent peu de temps dans ce
degré d'élévation, et jusqu'à la fin de
la saison, on n'aperçoit plus qu'un spl
noir et fangeux.
" C'est pendant l'hiver que la nature
déploie toiite sa magnificence. Alors
la fraîcheur, la lorce de la végétation
nouvelle, l'abondance des productions
qui couvrent la terre, surpassent tout
ce qu'on admire dans nos pays les plus
vantés. Durant cette heureuse saison,
l'Egypte n'est, d'un bout à l'autre,
au'uTie magnifique prairie, un champ
e fleurs ou un océan d'épis ; fertilité
que relève le contraste de l'aridité ab-
solue qui l'environne : cette terre si
déchue justifie encore les louanges que
lui ont données jadis les voyageurs.
i\Iais malgré toute la richesse du spec-
tacle, la^nonotonie du site, il faut
l'avouer, en diminue beaucoup le
charine ; l'ame éprouve un certain vide
par le défaut de sensations renouvelées;
et l'œil, d'abord ravi , s'égare bientôt
avec indifférence sur ces plaines sans
fin , qui , de tous côtés , jusqu'à perte
de vue, présentent toujours les mêmes
objets, les mêmes nuances, les mêmes
accidents.
« Tout concourt à augmenter cet
effet. Le ciel, non moins uniforme que
la terre, n'offre qu'une voiUe con-
stamment pure, durant le jour plutôt
blanche qu'azurée ; l'atmosphère est
pleine d'une lumière que l'œil a peine
a supportei ; et un soleil étincelant ,
dont rien ne tempère l'ardeur, em-
brase , tout le long du jour, cette im-
mense plaine , presque découverte ,
car, c'est un trait du site de l'Egypte,
d'être dénué d'ombrages , sans" être
pourtant dénué d'arbres.
« Telle qu'elle est, cependant, !'?>
gypte plaît encore aux étrangers , et
enc!;ante ses habitants. Elle possède ,
en effet, ce que les hommes prisent le
plus dans leur pays : un sol fertile et
un beau ciel. Sous ce climat heureux,
où l'eau n'est jamais glacée, où la
neige est un objet inconnu, où les ar-
bres ne quittent leurs feuilles que pour
en produire de nouvelles, la végétation
n'est jamais suspendue; et le labou-
reur, comblé dans ses vœux, ne comp-
terait qu'une saison constamment pro-
ductive, si les circonstances du débor-
dement du Kil ne limitaient la cul-
ture à une partie de l'année: aussi,
quand les travaux des hommes sup-
pléent aux inondations, la terre peut.
L'UNIVERS.
donner jusqu'à deux ou trois récoltes
dans un an. Aux avantages qu'elle
tient de la nature . son antique civili-
sation ajoute, pour le voyageur éclairé,
un charme particulier
« Le Saïd étale une culture plus
riche encore que la Basse-Egypte. Ce
sont bien auss-i ses imnienses mois-
sons dorées de blé, d'orge, de maïs,
ses champs de fèves fleuries à perte
de vue , ses plaines verdoyantes de
trèfle, de lupins : on y voit de même
ces champs de lin et de sésame qui
fournissent l'huile du pays ; le henné ,
dont les femmes se teignent les ongles
en rouge de temps immémorial; son
indigo, son coton herbacé, ses pieds
de tabac, et ses pastèques rampantes,
qui couvrent de leurs globes verts les
plages sablonneuses. Si elle a de moins
les rizières, qui demandent des ter-
rains bas et noyés, les forêts de cannes
à sucre y mûrissent parfaitement; le
coton arbuste s'y plaît davantage; elle
a de plus le cartname, dont la fleur
rouge et précieuse se recueille avec
des soins tout particuliers ; le bamier,
qui donne un fruit vert et gluant ;
surtout le dourah aux longues feuilles
courbées en arc, aux tiges élevées, qui
peuplent les terres exhaussées de la
Thébaïde , et portent, dans leurs lon-
gues panicules , la nourriture princi-
pale du pays.
« Le Fayoum a ses champs de roses
qui donnent l'essence la plus suave.
Ici les lotus révérés des anciens, et
qu'on ne trouve plus dans le Saïd,
laissent épanouir à la surface des eaux
{tendant l'inondation ces' brillantes
leurs roses, blanches ou d'un bleu
céleste, si communes aussi dans les
canaux ,et les terrains inondés de la
Basse -Egypte. Le nopal ou raquette
épineuse, avec ses feuilles d'un vert
sombre, épaisses de plusieurs doigts ,
forme des clôtures semblables à de
hautes murailles. On y voit l'olivier ,
qui a disparu du reste de l'Egypte ; la
vigne et le saule, presque aussi rares
« Ce qui frappe particulièrement la
rue dans tous les champs de la Thé-
baïde , c'est le palmier- doum , arbre
d'un port singulier : son tronc, haut
de dix à douze pieds, se bifurque con-
stamment, ainsi que ses branches peu
nombreuses, courtes et inflexibles, qui
portent ^à leur extrémité, en forme de
regisfre , des tubercules assez gros ,
durs, ligneux, d'une forme irrégulière,
d'une couleur et d'un goût de pain
d'épice, avec de larges faisceaux de
feuilles longues et rigides, étalées en
éventail.
« La Thébaïde, riche surtout en
monuments et en souvenirs anciens ,
semble vraiment un pays enchanté :
c'est l'impression qu'elle produit jus-
que sur les esprits les moins cultivés.
Vingt cités et neaucoup de lieux inha-
bités ofirent au voyageur toujours
surpris ces grands édifices antiques,
chefs-d'œuvre de l'architecture, non
seulement par leurs masses impo-
santes, leur caractère grave et reli-
gieux, mais par leur belle et simule
ordonnance, par l'élégante et sage dis-
position des sculptures emblématiques
qui les décorent, et par la richesse in-
concevable de leurs ornements, qui
ne sont jamais insignifiants.
« Thèbes, bouleversée par tant de
révolutions, Thèbes, maintenant dé-
serte, remplit encore d'étonnement
ceux qui ont vu les antiques mer-
veilles de Rome et d'Athènes. Thèbes,
à l'aspect de laquelle nos armées , vic-
torieuses de tant de pays célèbres dans
les arts, s'arrêtèrent spontanément,
en poussant un cri unanime de sur^
Erise et d'admiration; Thèbes, célé-
rée par Homère , et, de son temps ,
la première ville du monde, après
vingt-quatre siècles de dévastation en
est encore la plus étonnante! On se
croit dans un songe, quand on con-
temple l'immensité de ses ruines , la
grandeur, la majesté de ses édifices
iet les restes innombrables de son an-
tique magnificence
« Ainsi , malgré sa misère et sa dé-
gradation actuelle, l'Egypte retrace
l'image d'un sort jadis brillant et pros-
père, et ce contraste, toujours pré-
sent, de ce qu'elle fut et de ce qu elle
est, bien qu'affligeant en lui-même,
n'est pas sans un grand intérêt pour
l'observateur. Il se demande pourquoi
EGYPTE.
cette antique prospérité a cessé; et
trouvant la nature la même en toutes
choses que par le passé, il voit dans
la différence des institutions sociales
la cause d'un si prodigieux change-
ment; vaste et digne sujet de médita-
tion pour ceux qui retracent l'histoire
des peuples et pour ceux qui sont ap-
pelés à la tache si glorieuse et si difù-
cile de les régir. »
II. LE NIE..
Il paraît que les anciens philosophes
grecs avaient tiré du sanctuaire de
rÉg} pte l'opinion d'après laquelle Veau
était le principe de toutes choses ,
qu'elle existait antérieurement à l'or-
ganisation matérielle des autres par-
ties du globe , et que ce principe de
V humidité, qui était la mère et la
nourrice des êtres, fut appelé par les
Grecs l'Océan et par les Égyptiens le
4^ - INil. Ce nom fut aussi celui du grand
lleuve qui arrosait leur pays.
i- ■ Ce fleuve fut en effet , de tout
temps, pour la terre d'Egypte, le véri-
table principe créateur "et conserva-
teur ; c'est au limon annuellement
apporté par ses eaux que cette riche
contrée doit son existence; c'est le
Ts'il qui en maintient et en renouvelle
l'inépuisable fécondité : aussi ce fleuve
bienfaisant fut non -seulement sur-
nommé le très-saint, le père et le
conservateur du pays, mais il fut
encore regardé comme un dieu, et eut
en cette^qualité un culte et des prêtres.
Les Égyptiens allaient jusqu'à con-
1 ' sidérer leur fleuve sacré comme une
wlxotM image sensible d'Ammo£, leur divinité
^ suprême ; il n'était pour eux qu'une
t^ manifestation réelle de ce dieu qui ,
sous une forme visible, vivifiait et
conservait l'Éeypte ; aussi les Grecs
avaient appelé le Kil, le Jupiter égyp-
tien.
Les philosophes égyptiens avaient
imadné dans le ciel des divisions sem-
blables à celles de la terre; ils avaient
donc unlsll céleste et un Nil terrestre.
Leur grand dieu Cnouphis était con-
sidéré comme la source et le régula-
teur dii IN'il terrestre, et il est repré-
senté sur un grand nombre de monu-
ments, de forme humaine, assis sur
son trône, étroitement enveloppé dans
une tunique bleue ; sur ce corps hu-
main est placée une tête de bélier,
dont la face est verte, et il tient dans
ses mains un vase duquel s'épanchent
les eaux célestes. Le dieu Nil céleste
avait quelquefois à côté de ses repré-
sentations trois vases, qui étaient l'em-
blème de y inondation : l'un de ces
vases représentait l'eau que l'Egypte
produit elle-même; le.second, celle qui
vient de l'Océan en Egypte, au temps
de l'inondation; et le troisième, les
eaux de pluie qui , à l'époque de la
crue du Nil, tombent dans les parties
méridionales de l'Ethiopie. Voilà ce
que raconte HorapoUon , celui qui a
écrit un précis sur l'interprétation des
hiéroglyphes.
Le Nil terrestre était représenté par
un personnage ds forme humaine, lort
gras, et qui semble participer des deux
sexes. Sa tête était surmontée d'un
bouquet d'iris ou glaïeul , symbole
du fleuve à l'époque de l'inondation.
Il faisait, au nom des rois qu'il avait
pris sous sa protection,, des offrandes
aux grands dieux de l'Egypte. On l'a
en effet représenté portant sur une
tablette tantôt quatre vases contenant
l'eau sacrée, et séparés par un sceptre
qui est l'emblème de la pureté, tantôt
des pains, des fruits, des bouquets de
fleurs et divers genres de comes-
tibles , surmontés aussi du sceptre de
la pureté. Il était ainsi représenté sur
deux bas -reliefs qui ornaient deux
côtés du dé sur lequel s'élevait en
Egypte l'obélisque de granit qui vient
d'être transporté à Paris. De pareilles
représentations de ce dieu existent sur
beaucoup d'autres monuments : les
Égyptiens appelaient ce dieu en leur
langue, Hôpi-môu, et ce nom signifie:
celui qui a la faculté de cacher ou re-
tirer ses eaux, après en avoir couvert
le sol de l'Egypte pour le féconder.
Rien n'est" plus célèbre en effet, et
dès la i)lus haute antiquité, que les
inondations périodiques du Nil, et
l'incertitude qui existait alors sur le
lieu 011 ii prend sa source n'a pas.
L'UKIVERS.
encore cessé , malgré des recherches
presque non interrompues.
Cette question qui est d'une très-
grande importance historique et géo-
i^raphique , est traitée dans les écrits
au plus ancien des voyageurs grecs,
dont les relations nous sont parvenues,
et qu'on a surnommé, a cause de cette
ancienneté, le père de l'histoire ; c'est
Hérodote, qui nous a transmis à la
fois, sur ce tait, et son opinion et celle
des prêtres égyptiens qu'il avait con-
sultés. « Aucune des personnes, dit-il,
avec lesquellesje m'en suis entretenu,
soit parmi les Egyptiens, soit parmi les
Libyens ou les Grecs, ne s'est don-
née pour les connaître , si ce n'est un
Égyptien chargé de tenir les registres
des biens appartenants au temple de
Kéïth à Sais , et j'ai cru qu'il plaisan-
tait quand il m'a assuré qu'il en avait
une parfaite connaissance. » Ce que le
prêtre de Sais raconta à Hérodote n'é-
tait pas une plaisanterie, mais une ab-
surdité; aussi Hérodote continua-t-il
à s'enquérir des sources du fleuve. Il
s'en informa surtout à É)éphantine ,
aux frontières mêmes de l'Egypte, où il
se rendit, et il y apprit qu'on pouvait
remonter le Kii pendant quatre mois
de route, qu'il fallait ce temps-là pour
se rendre d'îlléphantine au pays oc-
cupé par des transfuges ég)j)tiens^ et
que la ville de Méroë , capitale de l'E-
thiopie, est située au milieu même de
cette distance. Hérodote avait aussi
entendu dire par des Cyrénéens qu'ils
avaient rencontré, en allant consulter
l'oracle d'Ammon , Étéarque , roi des
Ammonéens , lequel avait vu chez lui
des Nasamons , peuplade libyenne ,
qui lui avaient dit que de jeunes aven-
turiers de leur pays, ayant entrepris de
pénétrer plus loin qu'on ne l'avait fait
dans un aésert de la Libye , entrèrent
dans ce désert en se dirfgeant vers le
couchant, trouvèrent enfin des arbres,
en mangèrent les fruits , et furent
aussitôt enlevés par des hommes d'une
structure fort inférieure à la taille
moyenne, parlant une langue incon-
nue aux voyageurs. Ces hommes de
petite taille conduisirent les cinq jeunes
^asaraons, à travers un pays coupé de
grands marécages, dans une ville dont
tous les habitants étaient noirs et de
petite stature ; auprès de cette ville ,
coulait un grand fleuve , du couchant
à l'orient, et l'on y voyait des cro-
codiles.
Ainsi avant même l'époque d'Héro-
dote, qui vivait dans le V siècle anté-
rieur à l'ère chrétienne, on s'occupait
avec une active curiosité de la re-
cherche des sources du Nil. Cette
question s'était présentée à l'esprit de
tous les observateurs, et au IIP siècle
avant la même ère , un des hommes
les plus savants de l'antiquité, Ératos-
thènes , l'un des gardes de la fameuse
bibliothèque d'Arexandrie, durant le
règne de Ptolémée Évergète, profita
des campagnes militaires de ce roi en
Ethiopie pour se procurer des rensei-
gnements plus précis et plus complets
sur les sources du Nil, et il donne les
mesures de son cours au dessus de
l'île et de la ville de Méroë vers les
sources, au sud-ouest, et depuis ]\ié-
roë jusqu'à la cataracte près de Syène
vers ['Egypte , au nord. On n'en a
presque pas appris davantage depuis
cette époque, quoique deux mille ans
nous sépaient déjà d'Ératosthènes.
Ce qui est peu connu , c'est que
Néron fit faire par des Romains un
voyage de découverte aux sources du
Nil. Des témoins oculaires racontent
avoir vu les deux centurions qui en
étaient de retour, et qui disaient qu'a-
près un très-long voyage , ils arrivé
rent chez le roi des Éthiopiens , qu;
leur donna toute espèce de secours ,
et les recommanda aux rois voisins,
ce qui leur permit de s'avancer encore
plus avant , jusqu'à ce qu'enfin ils
trouvèrent d'immenses marais qui ne
leur permirent pas d'aller plus loin.
Leshabitants mêmes du pays n'en con-
naissaient pas l'issue, et les plantes
qui y croissaient étaient si épaisses,
qu'il était impossible de les traverser
ni à pied ni dans de grandes barques.
« Nous y remarquâmes, disaient ces
centurions , deux grands rochers du
milieu desquels le fleuve s'échappait
avec impétuosité. » IMais sont-ce là les
sources du Nil, ou bien la continua-
EGYPTE.
lion «le son cours? C'est ce que ne
ilccident pas les centurions de Néron.
Les géographes postérieurs à cette
autre époque, soit grecs, soit latins,
soit arabes ou orientaux , ont fourni
bien peu de notions de plus sur le cours
du jNii et ses affluents. Enfin au sei-
zième siècle de l'ère chrétienne, les
jésuites portugais en mission aposto-
lique dans l'Abyssinie crurent et an-
noncèrent avec éclat qu'ils avaient
découvert ses sources. Les incer-
titudes que l'antiquité avait laissées
sur cette question, firent accueillir
cette annonce avec empressement;
mais notre savant d'Anville fit voir
que les missionnaires portugais avaient
pris pour le Nil une rivière qui se
jette dans ce fleuve. Il est en eftet re-
connu qu'en s'éloignant de sa vérita-
ble source , le vrai Kil , qu'on appelle
aussi Xtjleus'e Blanc ^ reçoit par sa
rive orientale, 1° \ç, fleuve Bleu ^ 2°
une seconde rivière plus au nord,
nommée VJstaboras ; ce sont les
sources de ce fleuve Bleu que les mis-
sionnaires prirent pour celles du véri-
table Nil. L'opinion commune fixe
celles-ci dans leGebel-el-Kamar ou les
montagnes de In Lune , à plus de 800
lieues au midi de ses embouchures
dans la Méditerranée.
On regarde comme assez positif que
des voyageurs se sont rendus par eau
de Timbouctou, grande ville de l'inté-
rieur de l'Afrique, au Kaire en Egypte ;
et comme la première de ces deux
villes est située dans le voisinage du
Niger, on en a conclu , ou que ce grand
meuve, non moins célèbre que le Nil,
était le Nil même, coulant de Tim-
bouctou en Egypte, ou qu'une rivière
encore inconnue établit entre ces deux
fleuves une communication navigable.
Mais c'est encore là un mystère comme
les sources mêmes du Nil , et il faut
espérer qu'il sera bientôt dévoilé, tant
les savants et les voyageurs s'occupent
avec suite et avec dévouement à le
pénétrer.
Des Anglais et des Français ont ex-
ploré ces contrées et déjà publié quel-
ques relations qui jettent un jour
nouveau sur certains points de ces
grandes questions \ la fois politiques
et historiques. Une société s'est même
formée à Paris pour encourager un
voyage à la recherche des sources du
Nil. Un Français, M. Cailliaud, s'en
est beaucoup rapproché; il a reconnu
l'Astaboras et le fleuve Bleu comme
des affluents du fleuve Blanc ou le
véritable Nil : mais la question est en-
core à résoudre. La société française
a désigné pour cevoyageM.Linant, qui
habite l'Egypte et qui est employé par
le vice-roi d'Egypte ; mais le congé dont
il avait besoin pour son voyage d'explo-
ration lui a été refusé par le vice-roi d'E-
gypte et son fils Ibrahim , qui savaient
toute l'importance d'une telle entre-
prise. Durant son séjour en Egypte en
] 828, Champollion le jeune la leur avait
exposée , et ils s'étaient montrés très-
sensibles à la gloire qui leur reviendrait
de la protection qu'ils accorderaient
aux voyageurs aux sources du Nil, et
d'une découverte qui ferait faite par
leurs soins et sous leurs auspices.
Tant de moyens sont mis en usage
de divers côtés pour tenter cette en-
treprise , qu'on peut avec raison espé-
rer de voir bientôt tous les doutes
éclaircis , et tous les systèmes qu'ils
ont fait naître depuis' l'origine des
sciences enfin éprouvés et jugés.
Ainsi bientôt sur les sources de son
fleuve sacré, comme sur la nature de
ses écritures figurées, l'Egypte sera
dépouillée de ses mystères.
Avant de parvenir aux frontières de
l'Egypte, le Nil forme cinq cataractes ;
celle, de Syène, <à l'entrée méridionale
de l'Egypte, est la sixième, ou la pre-
mière en remontant le Nil depuis la
Méditerranée. Cette cataracte a eti
pendant long-temps une effrayante re-
nonunée. Après les cataractes du ciel
qui s'ouvrirent pour produire le déluge
universel, celles du Nil en Egypte
étaient les plus connues, et ce qu'en
disaient les voyageurs qui les avaient
vues, ou qui du moins en avaient la
Î)rétention , n'était pas propre à calmer
a terreur que l'idée qu'on s'était faite
des cataractes répandait assez géné-
ralement, même dans l'antiquité, où
l'on considérait la cataracte au-dess!!s
10
L'UNIVERS.
de Syène comme une chute prodi-
gieuse , dont le fracas frappait de sur-
dité les habitants du voismage : Sénè-
que et Cicéron n'hésitaient pas à le
croire, à le dire dans leurs écrits, et
cette opinion servait de thème aux ré-
cits qui se débitaient encore, avec un
succès marqué, au siècle même des
plus brillantes productions de no-
tre littérature. Devant le §rand roi
Louis XIV et ses contemporains , Paul
Lucas, voyageur payé par la cour,
racontait au public, de retour de son
premier voyage au Levant, en 1704,
au'à quelques lieues de Syène le bruit
ela cataracte se faisait déjà entendre.
«Nous arrivâmes, ajoute-t-il, une
heure avant le jour à ces chutes d'eau
si fameuses. Elles tombent par plu-
sieurs endroits d'une montagne de
plus de deux cents pieds de haut. On
me dit que lesBarbarinsydescendoient
avec des radeaux, et j'en vis deux en ce
moment qui s'y jetèrent de cette ma-
nière avecleNil. Le seul endroit remar-
quable est une belle nappe d'eau large de
30 pieds qui forme en tombant une es-
pèce d'arcade, par-dessous laquelle on
pourroit passer sans se mouiller, et il
y a apparence qu'on prenoit autrefois
ce plaisir ; on y voit en effet comme une
petite plate-forme où il yaplusieurs ni-
ches pours'asseoir . . . Quand j'eus con-
templé assez de temps cet endroit où
le fleuve se précipite de si haut,, l'élé-
vation et la commodité du lieu m'en-
gagea à dessiner le cours du Nil, dont
voïci en petit la copie de la carte qu'on
m'a fait l'honneur de présenter au
roi. »
A ce récit en effet est jointe une
prétendue carte du Nil , où ne sont pas
oubliées les montagnes de 200 pieds
de haut, formant les cataractes selon
Paul Lucas, qui, du reste, avait acquis
le privilège des plus incroyables inven-
tions, par l'accueil que reçut sa pre-
mière relation où il ne s'en est pas
montré économe , lui qui avait déjà
vu , dans ses autres voyages , des
géants escaladant les montagnes de
la Thessalie comme les marches or-
dinaires d'un escalier, des hommes à
une seule iambe qui ne laissaient pas
que de courir très-vite , et enfin avait
rencontré, vu et entretenu dans un
désert le philosophe hermétique Ni-
colas Flamel, et sa femme Pernelle,
couple, dit-il, encore très-vivace:
ce couple, à la vérité, était mort de-
puis plus de trois cents ans.
Mais des témoins désintéressés , plus
amis du vrai que du merveilleux , ont
vu et mesuré la cataracte de Syène ;
notre planche n° 3 en donne une idée
très-fidèle.
Sur les deux rives du fleuve s'élèvent
les deux culées d'une montagne trans-
versale que son cours a coupée pres-
que à fie pour y former son lit ; ce lit
est inégal , parsemé de pics de granit
plus ou moins élevés , plus ou moins
rapprochés , formant des écueils dont
quelques-uns sont de grandes îles ; ces
pics s'élèvent au-dessus des eaux , et
barrent le Nil dans tous les sens ; ar-
rêté contre ces obstacles , le fleuve se
refoule , se relève et les franchit ; il
forme ainsi une suite de petites casca-
des, dont chacune est haute d'un de-
mi-pied ou moins. L'espace est rem-
f)li de tourbillons et de gouffres, et
e bruit des eaux qui se brisent est
entendu à quelque distance. Ce pas-
sage serait très-dangereux pour la na-
vigation, mais une espèce de chenal
est ménagé sur la rive gauche ; durant
les grosses eaux , tous les écueils de ce
côté du fleuve sont couverts et s'y
changent en canal navigable ; dans les
basses eaux, les barques remontent le
courant à la cordelle et en serrant la
côte; en le descendant, elles sont en-
traînées avec une grande rapidité.
Voilà au vrai la fameuse cataracte
de Syène, qui se réduit à quelques
cascades distribuées sur une certaine
étendue de terrain et dont l'ensemble
donne à peine quelques pieds de chute
aux eaux du Nil à son entrée en Egypte.
On ne peut s'empêcher de s'étonner
de l'existence d'un pareil obstacle à la
navigation du fleuve, quand on pense
à ces preuves nombreuses d'une ad-
ministration attentive et puissante
dont le gouvernement de lancienne
Egypte a laissé tant de traces encore
subsistantes. Ces écueils de S3'cnc ac-
l^GYPTE.
It
cuseraieiit sa prévoyance ; mais ils nous
la révèlent plutôt, et on ne doit y voir
qu'un moyen efficace de défense contre
les invasions des peuplades éthiopien-
nes qui , plus d'une tois , attaquèrent
l'Egypte , y établirent à force ouverte
une domination temporaire, et qui
l'auraient peut-être envahie pour tou-
jours, si cette barrière naturelle, forti-
fiée encore par les secours de l'art ,
n'avait contribué à réprimer l'esprit
de conquête de ces peuplades , et à les
retenir dans les liniites de leur terri-
toire au midi de l'Egypte.
Après les cataractes, les notions les
plus populaires sur le Nil sont celles
de ses inondations ou débordements
annuels et réguliers. Peu de phéno-
mènes ont en effet plus vivement ex-
cité la curiosité des hommes ; M. de
Rozières qui les a observés sur les lieux,
ajoute : « C'était un spectacle bien
digne d'admiration, de voir régulière-
ment chaque année, sous un ciel se-
rein , sans aucun symptôme précur-
seur, sans cause apparente, et comme
par un pouvoir surnaturel , les eaux
d'un grand fleuve , jusque-là claires et
limpides, changer subitement de cou-
leur à l'époque fixe du solstice d'été ,
se convertir à la vue en un fleuve
de sang , en même temps grossir ,
s'élever graduellement jusqu'à l'équi-
noxe d'automne , et couvrir toute la
surface de la contrée ; puis , pendant
un intervalle aussi régulièrement dé-
terminé , décroître , se retirer peu à
peu , et rentrer dans leur lit a l'é-
poque où les autres fleuves commen-
cent à déborder. »
Les anciens philosophes se sont oc-
cupés à rechercher les causes de ce
débordement : ils en ont proposé plu-
sieurs explications plus ou moins on-
dées ; on sait aujourd'hui que les
pluies périodiques de l'Abyssinie , au
midi du tropique du Cancer , sont la
seule cause de ces inondations ; car
ij ne tombe presque pas de pluie en
Hgypte, très-rarement dans la basse,
et c'est un phénomène quand on en
voit dans la haute. Toute la végéta-
tion en Egypte est donc le résultat de
''inondation nnniic'.le du IVil par les
pluies du tropique. Ces pluies com-
mencent dès le mois de mars. Cet y V ) "fe
effet ne se fait sentir sur le Nil en
Egypte qu'à la fin de juin ; dès cette \ j^^
époque , le fleuve croît pendant trois , i^X,
mois, jusqu'à l'équinoxe d'automne ; ^^ '^r^T.
il décroît alors durant les trois mois
suivants , après lesquels il est rentré
dans son lit , et il reprend son cours
ordinaire.
Durant l'inondation, l'aspect de l'E-
gypte est merveilleux ; c'est comme
une grande mer, du sein de laquelle
sortent des villes, des édifices publics
et des chaussées qui conservent les
communications.
Mais l'effet de ce phénomène a eu
pour l'Egypte une tout autre im-
portance : les débordements du Nil
ont créé au milieu d'un désert le sol
nécessaire à l'un des plus célèbres
empires qui aient jamais existé ; il a
secondé la nature dans la formation
même de ce sol , et toute la Basse-
Egypte n'est que le résultat d'un at-
terrissement successif par le fleuve ,
gui a ajouté ainsi une contrée entière
à la vallée de la Thébaïde en rejetant
f)lus loin les bornes mêmes de la mer ;
e Delta n'est ainsi qu'une dépouille
de l'Abyssinie , transportée par le -~ n ' /
fleuve à près de trois cents lieues de y '"^ A^^-V,
distance. Les anciens disaient avec
raison que la Basse-Egypte était un
présent du Nil ; le sol cultivable de
l'Egypte entière a aussi la même ori-
gine. C'est ce que les prêtres de l'E-
gypte disaient aux voyageurs grecs ,
assurant que , lorsque Menés , leur
premier roi , monta sur le trône , la
Basse-Egypte n'était qu'un marais
s'étendant de la Méditerranée jusqu'au
lac Moeris , ce qui fait une distance
de sept jours de navigation. Hérodote
ajoute à leur récit qu'au - dessus
même de ce lac, et jusqu'à trois autres
journées de navigation , le terrain
n'est encore qu'une alluvion du Nil ;
il remonte en effet à la première bi-
furcation du fleuve, à quarante lieues
environ du rivage actuel de la mer
en ligne droite.
Tout ce que disaient Hérodote et
les prêtres égyptiens a été reconnu
J2
L'UNIVERS.
vrai par les savants modernes, etTex-
îiaussement du sol du Delta égyptien
est un des faits les plus importants
sur lesquels la géologie puisse exercer
ses théories. Ce qu'ils disaient relative-
ment- à IMenès, n'est peut-être pas
y aussi exact ; les temps paraissent trop
ijv>N>^ courts pour qu'une lente opération
)v\jiv*^ du fleuve ait pu, depuis IMenès jusqu'à
7 nos jours, c'est-à-dire dans un espace
irv»» y**" de près de sept mille ans, transformer
^ les bas-fonds des bords de la mer en
terre habitable et cultivée.
L'exhaussement est produit par les
matières que le Nil détache des mon-
tagnes de l'Abyssinie , entraîne ave'c
lui et abandonne successivement dans
les diverses parties de son cours. Ces
matières exhaussent le lit du fleuve,
et le limon déposé sur les terres ex-
hausse également celles qui en oc-
cupent les rives. Il y a équilibre dans
les résultats de ces deux opérations.
On a déduit d'une foule de considé-
rations très-rationnelles, et d'observa-
tions faites sur les lieux, que l'exhaus-
sement était de 67 pouces en mille
1 ans, ce qui depuis le roi Menés donne-
/ ■ rait un exhaussement de 33 pieds 1/4.
Or il est constaté que des fouilles de
quatorze à quinze mètres ( de 40 à 45
pieds ) faites dans le Delta n'ont tra-
versé que des couches de terre végé-
tale, entremêlées de couches de sable
quartzeux, semblable à celui que le
Nil charrie. Il faut donc supposer que
l'amélioration des bas - fonds de la
Basse-Egypte fut antérieure au roi
Menés, qui avait été d'ailleurs précédé
en Egypte par le gouvernement théo-
cratique. Peut-être faut-il seulement
attribuer à ce roi un système de cana-
lisation qui concourut très-directement
à cette amélioration; mais il est utile,
dans toutes ces questions, de s'efforcer
de metti-e d'accord les faits naturels
avec les données historiques.
Du reste, l'eau du Nil a une répu-
tation bien ancienne de salubrité, et
les modernes la lui ont confirmée.
Elle est très-légère, et d'une saveur
très-agréable, ce qui a fait dire à un
voyageur qu'elle est parmi les eaux ce
que le vin de Champagne est parmi les
vins. Les Égyptiens disent ciiKsi que
si Rlahomet'èn eût bu, il aurait de-
mandé à Dieu une vie éternelle pour
pouvoir en boire toujours. On en en-
voie encore tous les jours à Constan-
tinople , pour l'usage du grand -sei-
gneur et celui du sérail. L'analyse
chimique de cette eau a en effet con-
firmé la bonne opinion que les Orien-
taux et même les voyageurs européens
en donnent généralement.
On voit, par cette description abrégée
du Ni) , tous les bienfaits qu'il répand
sur l'Egypte. Elle ne se forme, elle
n'existe que par lui ; si ses déborde-
ments cessaient , la disette la plus
cruelle frapperait ses habitants; si le
fleuve se desséchait, l'Egypte dispa-
raîtrait de la surface du globe, et le
sol végétal qui la forme serait bientôt
stérileet en peu detemps reconquis par
le désert : il ne resterait dp ce grand
empire que le nom. Un illustre Por-
tugais, Albuquerque, voulut détruire
l'Egypte au XV siècle de notre ère,
et pour y parvenir , il songea à en dé-
tourner le Nil avant qu'il atteignît la
cataracte de Syène : l'entreprise était
hardie, mais supérieure à son génie,
et l'Egypte échappa à la fureur de ce
vice-roi des Indes portugaises.
in. LE FAYOUM ET LE LAC MŒRIS.
On comprend tous les soins que le
gouvernement de l'Egypte donna à
l'établissement des canaux, quand on
se rappelle que le sort du pays dé-
pendait entièrement de l'inondation
du Nil ; si ^elle avait manqué abso-
lument , l'Egypte , si féconde , était
frappée de stérilité , et la famine dé-
truisait la population. Il était reconnu
aussi nue si elle était insuffisante, il
y avait disette ; il en était de même,
"si l'inondation était trop abondante :
ces résultats dépendaient absolument
de la quantité des pluies de l'Abys-
sinie, et aucun moyen humain ne pou-
vait les régler selon les besoins du
pays. La sagesse du gouvernement
égyptien surmonta cependant ces dif-
ficultés. Il avait compris de bonne
heure que les inondations du Nil par-
EGYPTE. 13
venues à une liaiiieur convenable
pouvaient seules assurer l'abondance
qui garantissait aussi le repos des
peuples. Ce gouvernement entreprit
de prévenir le mal qui résultait éga-
lement d'une crue insuffisante ou ex-
cessive, et pour assurer ces immenses
résultats, il fit disposer un réservoir
d'eau de soixante lieues carrées de
surface : c'est le lac du Fayoum.
IS'ous avons déjà dit qu'une cou-
pure de la cbaîne Libyque , située à
une journée et demie" au-dessus des
pyramides de Sakkara, et large d'en-
viron une lieue et demie, et qui s'é-
largit en s'enfonçant au couchant ,
conduit à une vaste plaine, au Fayoum,
qui est un appendice de la vallée du
Nil, et qui égalait en développement
rétendue de la Basse-Egypte. C'est là
qu'existent les traces étendues de la
plus vaste entreprise sociale qu'ait
faite le génie de l'homme, je veux
dire le lac Mœris. La province où il
était situé formait sous les Grecs et
les Romains un nome appelé d'abord
Crocodilopolite et ensuite Arsinoïte ,
et par les Égyptiens, avant les Grecs,
Pioni , et Pliaïom , mot qui désigne
un lieu aqueux , marécageux , et que
les Arabes ont conservé dans le nom
de Fayoum SOUS lequel cette province
est encore désignée aujourd'iiui.
La signification de ce nom permet
de présumer que le sol du Fayoum
fut d'abord occupé par un marais.
Selon le rapport des anciens, le pha-
raon Mœris en aurait fait un lac ; si
l'on admet qu'il fit creuser ce lac dans
la partie occidentale de la province ,
comme il avait près de quarante lieues
(le tour et une assez grande profon-
deur , il s'ensuivrait que les Égyp-
tiens en le creusant auraient enlevé
plus de onze cents milliards de mètres
cubes de terre ; ce qui ne peut pas
être supposé : il faut donc admettre
que le roi Mœris profita de la dispo-
sition naturelle du terrain pour y éta-
blir ce lac. Un canal , tiré du Nil
et construit à travers les sables et
les rochers, y conduisait les eaux du
fleuve; vers le milieu du lac s'élevaient
deux pyramides d'ui;e grande hauteur.
surmontées d'un colosse assis, et Hé-
rodote en conclut que le lac avait été
creusé de mains d'homme. Mais on a
pu y bâtir les pyramides avant que le
bas-fond fdt occupé par les eaux dé-
rivées du Nil. (Voy. la planche 2.3. )
L'importance de ce lac, qui n'avait
pas moins de Go lieues carrées, était
immense pour l'Egypte : il régulari-
sait les inondations et rendait san,'»
effet sensible l'inégalité des pluies du
tropique. Au moyen du canal tiré du
Nil, le lac se remplissait lors de la
crue des eaux, et s'élevait au niveau
du plus haut débordement ; quand le
Nil décroissait, le lac était fermé par
des digues et des écluses, et conser-
vait les eaux jusqu'au mois de dé-
cembre ; on ouvrait alors les digues ,
les eaux s'écoulaient par deux embou-
chures , et elles contribuaient h as-
surer la fertilité dans le Fayoum , le
territoire de Memphis et une partie
de l'Egypte moyenne. Il suppléait
ainsi à un débordement insuffisant ,
et pouvait prévenir les effets d'une
trop grande inondation en retenant
les eaux comme un vaste réservoir.
Ces grands intérêts étaient présents
à l'esprit du roi qui ordonna ce vaste
ouvrage d'utilité publique, et l'histoire
a été reconnaissante en conservant
au lac le nom de IMœris.
Ce prince, qui porta aussi le nom de
Thutmosis dans les historiens grecs,
régnait 1700 ans avant Jésus-Christ.
Soii nom est encore gravé sur quelques-
uns des plus grands édifices de Thèbes,
de la Nubie ; il reçut aussi les titres de
bienfaiteur des mondes, serviteur du
Soleil. L'obélisque qui est à Saint-
.7ean-de-Latran à Rome, avait été
érigé en son honneur en Egypte ; il y
a aussi dans le musée de Turin une
statue de ce roi ; elle est de propor-
tions colossales , et en granit noir à
taches blanches. Les prêtres égyptiens
parlèrent de lui à Hérodote, quoique
ce prince fût mort alors depuis plus
de mille ans. Mœris a mérité, par les
immenses ouvrages exécutés sous son
règne , notamment par le lac du
Fayoum , dont nous avons essayé de
donner une idée, la renommée que l'iiis-
L'UNIVERS.
toire lui a conservée jusqu'à nos jours.
Les eaux du lac du Fayoum , qu'on
appelle aussi en arabe Birket-el-Ka-
roun , ont un degré de salure très-con-
sidérable ; trois mois après que l'eau
du Nil y est arrivée, elle est six fois
plus salée que celle de la mer, et ce-
pendant le lac n'est alimenté que par
les eaux douces du Nil. Mais des efflo-
rescences salines existent sur les ber-
ges du canal qui les conduit, et ces
berges contiennent une quantité très-
considérable de muriate de chaux; la
base calcaire du terrain du lac a quel-
ques veines de sel gemme; on trouve
aussi ce même sel dans les environs
du lac.
IV. FERTILITÉ DE L'ÉGTPTE.
On peut donner une idée de la ferti-
lité de l'Egypte, en disant que la terre
porte tous les mois et des fleurs et des
fruits. On sème les blés en novembre ,
à mesure que les eaux du Nil se reti-
rent ; les narcisses , les violettes et les
colocassiers fleurissent ; on récolte les
dattes et le fruit du sébestier. En dé-
cembre, les arbres perdent leur feuil-
lage mais les blés, les herbes, les
fleurs couvrent partout la terre , et lui
donnent l'aspect d'un nouveau prin-
temps. En janvier, on sème les lupins
et autres grains, les fèves et le lin:
l'oranger, le grenadier fleurissent , les
blés montrent leurs épis dans la Haute-
Egypte, et dans la nasse, on récolte
la canne à sucre, le séné et le trèfle.
Au mois de février, la verdure couvre
toutes les campagnes, on sème le riz,
on récolte l'orge; les choux, les con-
combres et les melons mûrissent. En
mars , les plantes et les arbustes fleu-
rissent, on récolte les blés semés en
octobre et en novembre. Durant la
première moitié d'avril, la récolte des
roses ; ensuite on sème des blés et on
en moissonne d'autres ; le trèfle donne
une seconde coupe ; en mai , la récolte
des blés d'hiver; l'acacia, le henné
fleurissent , les fruits précoces sont
cueillis, tels que les raisins, figues,
caroubes et dattes. En juin, la Haute-
Egypte récolte la canne à^ sucre; le
mois de juillet amène la plantation du
riz, du maïs, la récolte du lin et du
coton, et l'abondance des raisins aux
environs du Caire. Au mois d'août,
c'est la troisième coupe du trèfle , la
floraison du nénuphar et du jasmin ;
les palmiers et les vignes sont chargés
de fruits mûrs , les melons sont déjà
trop aqueux. La récolte des oranges ,
citrons, tamarins, olives et du riz.
annonce le mois de septembre ; enfin
en octobre commencent des semailles,
l'herbe s'élève assez haut pour cacher
le bétail, et les acacias et autres ar-
bustes épineux sont couverts de fleurs
odorantes. Rien n'égale nulle part cette
richesse et cette variété de végétation :
que n'obtiendrait-on pas d'un tel pays,
si l'industrie et la civihsation europé-
ennes pouvaient y répandre tous leurs
bienfaits ?
T. CLIMAT DE L'ÉGTPTE.
Le climat de l'Egypte est très-sain ,
et il a été reconnu par des recherches
très-exactes, faites durant l'expédition
française , que la mortalité parmi les
Européensy était moindre quedansnos
climats. C'est cependant en Egypte que
la peste paraît avoir pris naissance et
y être indigène. Elle se montre après
la retraite des eaux de l'inondation.
Nous ferons voir, en parlant des mo-
mies ou coijs embaumés, comment
les anciens Egyptiens se nroposèrent
de se préserver d'un tel fléau. Il y a
cependant de très-mauvais vents len
Egypte; les vents du nord soufflent en
octoW; au mois de juin, le vent em-
brasé du midi se manifeste, mais il
dure peu de jours : on le aommeKkam-
syn en Egypte et Sémoum dans le dé-
sert; par son influence, l'atmosphère
se trouble, une teinte pourpre la co-
lore; l'air n'est plus élastique; une
chaleur sèche et brûlante règne par-
tout, et des tourbillons, semblables aux
émanations d'une fournaise ardente,
se succèdent par intervalle. Malheur
au voyageur que le Sémoum surprend
dans le désert ! Ce fut par ce fléau, si
l'on en croit l'histoire , que fut détruite
l'armée envoyée par Cambyse contre
EGYPTE.
l'Oasis (l'Animon : s'avançant à travers
les sables , dit Hérodote , et se trouvant
à peu près à moitié chemin , un vent
du raidi , violent et tempétueux , vint
à souffler pendant le temps qu'elle
était arrêtée pour manger, et ce vent
éleva de tels tourbillons de sable, que
l'armée entière fut engloutie et dispa-
rut entièrement. Le chameau , ce ro-
buste habitant du désert, redoute le
Sémoum,et quand ce vent souffle, il se
soustrait à son influence meurtrière,
en tenant ses yeux constamment fer-
més et en enfonçant sa tête dans les
sables , gui dessèchent moins son ha-
leine déjà embrasée par la haute tem-
pérature et la réverbération du désert.
VI. OASIS.
On donne le nom d'Oasis a des
portions plus ou moins étendues de
terrain qu'une source d'eau fertilise
au milieu des sables ; ce sont de vé-
ritables îles de verdure sur la plage
stérile des déserts. Elles sont situées à
l'occident de la chaîne Libyque sur la
rive gauche du Nil , et connues dès la
plus naute antiquité. Elles furent à la
même époque des dépendances du ter-
ritoire oe l'Égj'pte. L'histoire a en effet
conservé la tradition d'une rébellion des
habitants du territoire Libyque, dès les
premiers temps de la monarchie égyp-
tienne. On ne parvient dans ces can-
tons isolés qu'après plusieurs journées
de marche dans le désert; quelcjues
voyageurs modernes y ont pénétre , et
l'on possède aujourd'hui des notions
exactes sur les principales Oasis de
l'Egypte.
Leur nom est tiré de l'ancienne lan-
gue égyptienne où il signifiait habita-
tion , et comme le dit un géographe
grec, c'étaient des régions habitées et
entourées de vastes déserts ; un autre
écrivain grec trouvait qu'elles offraient
assez d^agréraents pour mériter le nom
^îles des bienheureux. La grande
Oasis des anciens est celle qu'on nomme
aujourd'hui El-Khargéh, à la hauteur
de Thèbes : elle est la plus méridionale
des Oasis de l'Egypte. En s'avançant
vers le Delta, on trouve celles' de
Dakhel, Farâfréh, El-Behryéii , d'où
l'on parvient, par une route au nord-
ouest , à la plus célèbre des Oasis ,
nommée aujourd'hui de Syouab, et
par les anciens Oasis de Jupiter-
Ammon. C'est là en effet qu'existait
le fameux oracle que toute l'antiquité
alla consulter, et qui cessa de prédire
et de parler, comme tous les autres ,
quand l'importance politique du pays
où il était établi fut anéantie. On rap-
porte l'origine de l'oracle d'Ammon à
une intervention supérieure, et on ra-
conte qu'une colombe , partie du grand
temple de Thèbes d'Egypte, alla dési-
gner, avec évidence, le "heu où l'oracle
devait être établi. Le temple d'Am-
mon , qui était la grande divinité de
Thèbes, et que les Grecs ont assimilé
à leur Jupiter , fut en effet construit
dans la partie la plus fertile de l'Oasis.
La statue du dieu était faite avec du
bronze où l'on avait mêlé des émerau-
des et autres pierres précieuses. Il
était porté sur une barque d'or, comme
les autres grands dieux de l'Egypte.
Plus de cent prêtres étaient attachés
au service du temple , et c'était par la
bouche des plus anciens que le dieu
Ammon rendait ses oracles , les plus
célèbres de toute l'antiquité ; Hercule,
Persée, et une foule d'autres personna-
ges illustres dans les traditions histo-
riques de la Grèce , allèrent religieuse-
ment le consulter. Non loin du temple
était une autre merveille; c'était une
source nommée h Fontaine du Soleil:
selon Hérodote , l'eau en était tiède le
matin et froide à midi , tiède au cou-
cher du soleil , et bouillante vers le
milieu de la nuit. Alexandre-le-Grand
voulut visiter et consulter cet oracle
de Jupiter , l'auteur de sa race , disait-
il; il descendit donc des environs de
Memphis , dans la Basse-Egypte , au-
f)rès du lacMaréotis; il s'enfonça de
à dans le désert avec les personnes
qu'il avait désignées pour le voyage à
l'Oasis d'Ammon. Les deux premiers
jours, dit Quinte-Curce , la fatigue
était supportable, quoiqu'on n'eût
jamais vu de telles solitudes; mais dès
qu'on fut avancé dans ces mers de
sable, l'aspect de la terre ne frappait
"^7^
16
L'UNIVERS.
plus les yeux ; pas un arbre , pas une
trace de végétation; la provision d'eau,
portée parles chameaux, était épuisée ,
et il n'y en avait pas dans ce sable brû-
lant; lé soleil avait tout desséché; mais
il survint heureusement un peu de
pluie , et on se désaltéra avec avidité ,
inénip, en recevant dans sa bouche l'eau
(jui tombait du ciel. On. mit quatre
jours à traverser ces vastes solitudes.
Comme on approchait, une troupe de
corbeaux vint servir de guide à l'ar-
mée d'Alexandre; enfln il arriva à
i'Oasis d'Ammon, où il vit, au milieu
d'immenses déserts , le temple en-
touré d'un bois épais, oij des sources
nombreuses entretenaient la fraîcheur
et la végétation , et il visita aussi la
fontaine du Soleil , dont Hérodote
avait fait connaître l'existence aux
Grecs, un siècle auparavant. Alexan-
dre consulta l'oracle , qui déclara ,
sans hésitation, qu'il était le fils de
Jupiter.
Les voyageurs modernes ont re-
trouvé à l'Oasis de Syouah les restes
des temples égyptiens, la fontaine in-
termittente qu'Hérodote et Alexandre
avaient bien connue, des tombeaux
creusés dans le roc,des restes de momies
et plusieurs lieues de terrains fertiles,
appartenants à plusieurs villages. La
ville de Syouah, qui donne aujourd'hui
son nom à l'Oasis, en est le chef-lieu.
Cette ville est placée sur le sommet
d'un rocher; elle est divisée en deux
parties distinctes; dans l'une, celle qui
est à l'Orient , habitent les gens ma-
riés , les femmes et les enfants ; dans
l'autre , à l'occident , sur un sol plus
bas, les veufs et les gardons. Les rues
sont couvertes et on circule dans la
ville, d'une maison à l'autre, comme
les abeilles dans une ruche ; mais en
plein midi, il faut avoir une lampe à la
main. La population de Syouah est
d'environ 2500 individus.
A une lieue et demie de cette ville,
à Pest-nord-est, existent, à 0mm-
Béyda , les ruines d'un grand temple
de style égyptien; il était formé de
trois enceintes , dont la plus étendue
avait 360 pieds de longueur , sur 300
de brgeur. Une salle encore subsis-
tante est couverte par trois énormes
pierres qui lui servent de plafond ; elles
ont chacune 26 pieds sur 33, et pèsent
ainsi cent mille livres chaque; des
sculptures subsistent encore et prou-
vent que le temple était dédié à la
grande divinité de Thèbes , à Ammon-
ka, le Jupiter-Ammon des ' Grecsr
'îJés inscriptions en caractères hiéro-
glyphiques accompagnaient les scènes
religieuses - figurées sur les bas - re-
liefs. Non loin de ces ruines, au sud-
est, on retrouve dans un bois de pal-
miers la fontaine dont les eaux sont
alternativement chaudes et froides
dans l'espace de 12 heures. Voilà donc
le véritable temple de Jupiter-Ammon
et la fontaine du Soleil dont Hérodote
a donné la description et qu'Alexandre-
le-Grand alla visiter , après qu'il eut
fait la conquête de l'Egypte. Cambyse
avait voulu détruire ce temple; son
armée périt à la traversée du désert.
Alexandre s'y rendit pour honorer le
dieu , et aussi , dit une tradition, parce
qu'Hercule et Persée avaient ifait ce
voyage. L'Oasis d'Ammon fut célè-
bre dès la plus haute antiquité : c'é-
tait un temple dédié au grand dieu de
l'Egypte, Ammon;]R.a à tête de bélier,
comme le montrent les sculptures du
temple d'Omm-Beyda; quant à l'ora-
cle , il est vraisemblable qu'il fut ima-
giné par les Grecs; et Cambyse, qui
le méprisait, ne pensait, en occu-
pant le pays des Ammoniens , qu'à en
faire la conquête.
Autrefois réunies à l'Egypte, dont
elles étaient des dépendances politi-
ques, les Oasis en sont aujourd'hui
séparées de fait, et ne conservent avec
elle que des relations de commerce; les
Oasis sont les stations , les lieux de
rafraîchissement des caravanes qui
partent chaque année de l'intérieur de
l'Afrique , et traversent \e grand dé-
sert pour se rendre en Egypte. Elles
sont d'une ressource infinie pour la
sûreté et le succès de ces voyages.
VII. LA MER ROl'GE.
A l'orient du Nil , le sol de l'Égyple
s'étend en désert montueux jusqu aux
EGYPTE. 17
rivages de la mer Rouge, dont la côte a
presque la même direction que le bassin
du Nil. Ce désert était occupé autrefois
par les Troglodytes ou habitants de
sirottes creusées dans le roc. L'extré-
mité de la mer Rouge est à la hauteur
du Kaire; ces deux points ne sont
éloignés que d'environ 25 lieues; il y a
la même distance du bras occidental de
la mer Rouge à la mer Méditerranée ,
car la mer Rouge se termine de ce
côté par deux bras : c'est dans l'espace
triangulaire renfermé entre ces deux
bras que sont situés des lieux célè-
bres dans l'histoire sainte , le désert et
le mont Sinaï , par le séjour de Moïse
et des Israélites , et l'état des lieux of-
fre encore des rapports frappants avec
les indications et les relations de la
Bible.
C'est à Memphis, à 25 lieues du bras
droit de la mer Rouge, que se sont
passés les grands événements oii Moïse
joue le principal rôle. Il entreprend ,
par l'ordre de Dieu, de délivrer les
Hébreux de l'esclavage où ils vivent
en Egypte depuis plusieurs siècles ; il
demande l'agrément du roi pour se
rendre dans le désert, afin, lui dit-il ,
de faire des sacrifices pour lesquels on
imniolait des animaux révérés par
les Égyptiens. Il se met en route suivi
de son peuple, et après avoir em-
l)runté aux Égyptiens , toujours sous le
même prétexte de leurs sacrifices dans
le désert, une grande quantité de vases
d'or et d'argent. Moïse se renditdans le
désert de Sinaï ; il ne prit pas le che-
min le plus court; il conduisit les
Hébreux, dit la Bible, par le chemin
du désert qui est près de la mer
Rouge. Il cachait ainsi au roi d'Egypte
le véritable but de son entreprise , et
il suivit , pendant trois jours entiers ,
le rivage de cette mer ; le premier, ils
arrivèrent à un lieu nommé Socoth ,
et q^ui n'est plus connu ; le second ,
au tond du désert , entre la mer et
des rochers inaccessibles, et cette posi-
tion est encore reconnaissable à Byr-
Soueys , où un coude de la mer se joint
à la liante chaîne du mont Attaka et
semble fermer le désert; le troisième
jour, Dieu leur ordonna de revenir
2' Livraison, f Egypte,*.
sur leurs pas et de camper devant
Hahiroth; cette ville existe encore
sous le nom de Hadjéroth. C'est à peu
près vis-à-vis decelieu que les Israélites
passèrent la mer Rouge à pied sec;
c'est là que s'est formé en effet un
ensablement qui a séparé cette mer du
vaste bassin qui la borne au nord , et
avant que cet ensablement fût com-
plet, il a dû n'être qu'un bas-fonds
guéable à marée basse. Moïse, qui
dvait long-temps habité les bords de la
mer Rouge, ne devait pas ignorer
cette particularité; il en profita pour
sauver le peuple de Dieu des armes du
Pharaon égyptien. Les Arabes Bé-
douins ont conservé jusqu'à nos jours
la tradition du passage de la mer Rouge
par Moïse , et ils donnent encore à quel-
ques sources d'eau douce le nom de Fon-
taines de Moïse. On sait la suite de ce
grand événement ; les Israélites arrivè-
rent sains et saufs au désert de Sinaï et
dressèrent leurs tentes vis-à-vis de la
montagne. Moïse y monta pour parler à
Dieu; il revint ensuite vers le peuple,
en fit assembler les anciens ; il leur ex-
fiosa les ordres de Dieu, qui, descendu
ui-même sur le Sinaï, au milieu des
éclairs, du tonnerre et des feux, donna
sa loi, dont Moïse présenta ensuite les
tables au peuple en lui disant : Elles
sont écrites de la main de Dieu. Tou-
tes les descriptions de ces lieux men-
tionnés dans la Bible sont encore
d'une complète exactitude; on y suit
Moïse errant avec son peuple aux en-
virons du Sinaï, essayant, sans succès,
de passer en Syrie pour conquérir la
terre de Chanaan, attendant dans le
désert que le courage et l'obéissance
vinssent à son peuple indiscipliné, et
que les souvenirs et les regrets de
l'Egypte fussent effacés par la mort de
ceux des Israélites qui y étaient nés.
Il voulait donner a son peuple des
lois et un culte qui fussent la nase et
les garants de sa nationalité ; il y tra-
vailla durant 38 ans , mais il mourut
pendant sa seconde entreprise contre
la Syrie, sans entrer dnas>l,i terre pro-
mise, et il désigna Josué pour son
successeur. Ainsi l'histoire des rois
d'Egypte est intimement mêlée aux
2
18
L'UiMVERS.
narrations de la Bible , et nous aurons
encore plusieurs fois l'occasion de faire
voir qu'elles se prêtent un secours
mutuel et concourent par leurs témoi-
gnages à la nianilestation de la vérité
de l'histoire générale.
Nous ne devons pas omettre de rap-
peler combien de tentatives ont été
faites pour mettre la mer Méditerranée
en communication avec la mer Rouge,
au moyen d'un canal, et pour parvenir
ainsi très-facilement de l'Europe mé-
ridionale dans l'Inde. Mais les eaux
de la mer Rouge sont élevées de plus de
30 pieds au-dessus duniveau de cellesde
la Méditerranée. C'est cette différence
de niveau qui empêcha et les rois d'E-
gypte et les rois de Perse qui la gou-
vernèrent, de terminer le canal com-
mencé d'une mer à l'autre. Il paraît
toutefois que les Ptolémées achevèrent
ce canal, et Pline en donne la lon-
gueur, qui a été trouvée exacte par les
modernes. ,Le calife Omar fit aussi
rouvrir le canal , et il est prouvé que
les Arabes y naviguèrent pendant plus
l'un siècle. Enfin , durant l'expédition
française en Egypte , on examina cette
question qui est d'un si grand intérêt
pour le commerce de l'Europe avec
l'Asie et l'Inde; on chercha les traces
de ce grand ouvrage des anciens , et
ce fut l'empereur Napoléon , alors gé-
néral en chef de l'armée d'Orient, qui
les découvrit le premier dans le dé-
sert de Suez ; il fit , avec son escorte ,
quatre lieues dans le canal même, dont
il reconnut ainsi la direction ; mais il
faillit périr par le retour précipité de la
marée, car il s'égara durant cette re-
connaissance. La nuit approchait ;
cependant il parvint heureusement à
Hadjéroth : c'est le lieu même oii
Moïse avait campé avant de traverser
la mer Rouge, et 3,300 ans avant
Napoléon.
VIII. ANIMAUX PARTICULIERS
A L'EGYPTE.
En faisant connaître ici quelques-uns
des animaux qui sont particuliers à l'E-
gypte , nous ne les qualifierons pas tous
de monstres, quoique un auteur ancien
ait dit que l'Afrique en nourrissait
beaucoup , et qu'elle était leur vérita-
ble patrie. Plus d'un moderne parta-
gerait peut-être cette opinion, s'il
n'était averti qu'on ne doit point con-
sidérer comme tels les animaux des
climats lointains , par cela seul que
ces animaux ne ressemblent pas aux
types qui lui sont familiers , à ceux
qu'il a l'habitude de voir autour de
lui. Sa réserve doit même aller jus-
qu'à se garder de croire qu'il ne peut
exister que dans ces types, des formes
assorties, des proportions harmo-
nieuses, des mouvements réguliers
et gracieux, et des fonctions faciles
et naturelles. La connaissance des
animaux particuliers à l'Egypte prou-
vera à plusieurs égards l'exactitude de
notre remarqtie.
Les espèces des poissons du Nil
sont assez variées : les uns s'éloignent
peu de son embouchure; ce sont des
habitués de la mer, qui font de lon-
gues excursions dans les fleuves où ils
cherchent une certaine profondeur et
un fond qui remplit certaines condi-
tions. Les autres sont répandus dans
tout le cours du Nil, et ils en sont les
véritables habitants ; ils sont descendus
en Egypte avec lui des régions plus-
méridionales. Le plus singulier de ces
poissons est le bichlr, qui tient à la
fois du serpent par sa forme allongée
et la nature de ses téguments ; de
cétacées, en ce qu'il est pourvu d'é
vents ou d'ouvertures dans le crâne
par où l'eau s'échappe ; enfin des qua-
drupèdes, par des extrémités analo-
gues à leurs membres. Sa queue est
courte, son abdomen est de grande di-
mension, et ses nageoires dorsales
très-nombreuses. Il a environ deux
pieds de longueur, et, vivant dans les
lieux les plus profonds du fleuve, les
pêcheurs le prennent très-rarement;
il est carnassier; sa chair est blan-
che et savoureuse; la solidité de ses
écailles ne permettant pas de l'entamer
avec le couteau, on le fait d'abord
cuire au four et on le retire ensuite
de sa peau comme un manchon dfi
son étui. 'L^fahaka est un autre pois-
son non moins singulier; quoique al-
EGYPTE,
19
longé, ayant la faculté de se remplir
(.'an-, il se gonfle en respirant à la
surface de l'eau; son ventre devient
très-volumineux, et, le poids du dos
venant à l'emporter, l'animal culbute
et demeure renversé sur le dos, ayant
l'apparence d'un globe liérissé d'épi-
nes; celles-ci servent à sa défense,
comme au hérisson de terre. Le/a-
lial.a vient en Egypte avec les eaux de
l'inondation; le débordement le jette
dans les terres, où le Nil l'abandonne
en se retirant; toute la population des
campagnes attend ce moment avec
impatience; elle ramasse les fahaka
avec empressement et y trouve une
nourriture abondante ; les oiseaux les
recherchent aussi; enfin les enfants
y trouvent le sujet d'un divertisse-
ment très-désiré; ils les observent et
les promènent sur les eaux , les lan-
çant comme des billes de billard; après
la mort de l'animal , ils gonflent et
vident sa peau à volonté; desséchés
sous leur forme sphéroïde , les fahaka
ont la faculté de conserver l'air dont
ils sont remplis et peuvent long-temps
servir de ballon après leur mort. On
dit que ce poisson a de la voix. Les
habitants de l'Egypte connaissent aussi
le silure tremblant^ qui est un pois-
son électriqiie; les Arabes le nomment
raadou raasch^ le tonnerre ^ n'igno-
rant pas les propriétés électriques qui
rendent ce poisson si remarquable. Ils
croient que la couche de graisse qu'on
trouve sous sa peau , et qui est son
appareil électrique, est un remède in-
faillible contre beaucoup de maladies;
on la brûle sur des brasiers et on ex-
pose le malade au contact du gaz pro-
duit p.TT la combustion.
Le système général Ats oiseaux de
l'Kgypte comprend des ordres et des
familles très-variés, tels que, parmi
les oiseaux de proie , les vautours ,
les éperviers, les chouettes; parmi les
grimpeurs , les couas et les coucals ;
parmi les passereaux , l'hirondelle , la
mouette , le merle , la fauvette , le
roitelet, l'alouette, le moineau, le
bouvreuil; parmi les passerigalles ,
les piijeons et les colombes ; parmi les
échassiers , le pluvier, le vanneau,
le héron, l'ibis blanc et l'ibis noir, le
rhyncée du cap de Bonne-Espérance ,
les chevaliers ; enfin parmi les palmi-
pèdes, les hirondelles de mer, le cor-
moran et les canards.
Le IN il a de grandes tortues d'eau
douce , comme tous les autres grands
fleuves des pays chauds ; on a trouvé ,
en effet, des trionyx, ou grande tor-
tue du Nil , dans les rivières de la
Géorgie, de la Caroline, du Sénégal,
de la Perse et de l'Inde , et toutes ces
tortues se ressemblent par des carac-
tères essentiels. Les trionyx ont leur
mâchoire garnie de véritables lèvres
mobiles; elles tournent sur elles-mêmes
en nageant, de sorte que lorsqu'elles
sont à fleur d'eau , on voit alternati-
vement leur dos et leur ventre. C'est
ce que font aussi les cétacées qui allai-
tent leurs petits, et qui leur procurent
ainsi le moyen de venir puiser à la
surface de l'eau l'air nécessaire à leur
respiration. Les trionyx du Nil ont
jusqu'à 3 pieds de longueur.
Parmi les reptiles du Nil on distin-
gue aussi le tupinambis, qui vit sur les
bords du fleuve et y va chercher sa
nourriture au fond des eaux. Ce lézard,
de 3 à 4 pieds de longueur , jouit d'une
très-bonne réputation parmi la popu-
lation égyptienne ; on ne l'appelle que
la sauvegarde , le sauveur, le mo-
nitor : on prétend, en effet, que lors-
que des hommes se trouvent, à leur
iiiiu, menacés par le crocodile, le
tupinambis s'empresse de les avertir,
par ses sifflements, delà présence du re-
doutable amphibie. Ces sifflements sont
en effet des cris d'alarme, par lesquels
le tupinambis exprime son propre ef-
froi à la vue du crocodile, qui est pour
lui un ennemi très-dangereux. Le
monitor n'a point les pattes palmées
comme les autres reptiles nageants; sa
queue est comprimée latéralement et
surmontée d'une crête longitudinale
très-prononcée. Il y aaussiuntupinam
bis du désert; il ressemble à celui du Nil;
seulement sa queue n'a point de crête
et elle est presque exactement ronde ;
Hérodote désigne celui-ci sous le nom
de crocodile terrestre, et les bateleurs
du Kaire l'emploient assez ordinaire-
2.
L'UNIVERS.
ment dans leurs parades, j^abliques,
après toutefois avoir arraché les dents
à cet animal très-carnassier. En cap-
tivité, il refuse toute nourriture . et
c'est par la violence qu'on parvient à
lui en faire avaler.
Les espèces des couleuvres sont as-
sez nombreuses en Egypte ; on a donné
la description des cinq principales; la
plus jolie de toutes est la couleuvre à
capuchon, remarquable par la dispo-
sition très-gracieuse de ses couleurs , la
brièveté de sa queue et celle de son corps
entier, qui ne dépasse guère un pied.
Une grande tache noirâtre, qui couvre
le dessus de sa tête , depuis le bout du
museau jusqu'à l'occiput , et qui figure
un capuchon , a fait donner à cette
couleuvre le nom qu'elle porte. Le
scy thaïe des Pyramides , qui ressem-
ble beaucoup à la vipère , a comme
elle des crochets venimeux; il parvient
rarement à une longueur de deux
pieds ; il est très-redouté au Kaire et
dans les environs des Pyramides; c'est
contre lui surtout qu'on invoque la
science et le pouvoir surnaturel des
psylles , dont nous parlerons tout à
l'heure. 'Lavipère céraste^ ou cornue,
n'est pas moms redoutable ; au-dessus
de chacun de ses deux yeux naît une pe-
tite éminence ou petite corne , de 2 a 3
lignes de hauteur, s'inclinant un peu
en arrière; c'est de là que le céraste a
"tiré son nom. La vipère hajé est égale-
înent très-connue des habitants de l'E-
gypte ; elle n'a pas moins de cinq pieds
de longueur, et trois pouces de tour.
Cette vipère a la faculté d'élargir en
manière de disque la partie la plus
antérieure de son corps, en le redres-
sant et paraissant marcher sur le reste.
Dès qu'on l'approche, elle dresse sa
tête pour veillCT à sa défense; sa mor-
sure est très-dangereuse ; la plus petite
Îuantité de venin , placée par inCision
ans la cuisse d'un pigeon, détermine
chez lui des vomissements abondants,
de violentes convulsions, et il meurt
au bout d'un quart d'heure. Cette vi-
père est très-répandue en Egypte, dans
les fossés, et plus souvent dans les
«bainps; les cultivateurs connaissent
le danger d'une pareille rencontre,
mais ils savent aussi qu'il n'y en a pas
en n'en approchant pas à une cer-
taine distance; la vipère se contente de
les suivre du regard , après avoir dressé
sa tête. Les bateleurs du Kaire par-
viennent cependant à apprivoiser ce
redoutable reptile ; après lui avoir ar-
raché les crochets venimeux, ils le
dressent à un grand nombre de tours
qui charment la population de l'Egypte
et charmeraient aussi sans doute'celle
de l'Occident. La vipère hajé se change
en bâton , contrefait le mort , etc. Pour
en faire un bâton , le bateleur crache
dans la gueule du serpent , le contraint
à la fermer, lui appuie la main sur
la tête , et aussitôt le serpent devient
roide et immobile ; il semble tombé en
catalepsie, et ne se réveille que lorsque
les bateleurs saisissent sa queue et la
roulent fortement dans leurs mains.
Ceci rappelle tout ce que l'antiquité
nous a dit àes psylles, ou individus
qui ont le don de charmer les serpents
et de guérir leurs morsures.
Plusieurs auteurs ont attesté la vé-
rité de leur science sur ce point; il pa-
raît que les psylles d'Egypte étaient les
plus célèbres ; ils y formaient une cor-
poration qui s'est perpétuée jusq_u'à
nos jours. Les psylles actuels affir-
ment que tout homme qui ne descen-
drait pas d'un psylle de pure race psylle,
tenterait en vam d'exercer leur pro-
fession (car c'en est une, parce qu'ils
sont habituellement appelés pour pur=
ger les habitations des serpents qui s'y
introduisent très -fréquemment ). On
chasse les couleuvres comme on chasse
les souris de nos demeures , sans en
être effrayé , quand on les rencontre
dans les chambres , ou sur les lits et
autres meubles. On appelle un psylle
pour se défaire des serpents , dange-
reux. Les psylles figurent, en Egypte ,
dans les fêtes et promenades religieu-
ses, et en sont un des plus curieux
ornements : ils portent l'émotion du
peuple au plus haut degré d'énergie.
Dans les principales rues du Kaire,
les psylles y paraissent presque nus ,
affectant des manières d'insensés , et
portant des besaces assez vastes , afln
d'y rassembler un plus grand nombre
I^GYPTE.
de serpents- Ils se font un mérite d'a-
voir de ces animaux enlacés autour
d'eux , enveloppant leur cou , leurs
bras et toutes les autres parties de
leur corps. Pour exciter davantage
l'intérêt des spectateurs, ils Sfe font
piquer et déchirer la poitrine eft le
ventre par les serpents , et réagissent
avec une sorte de fureur sur eux, af-
fectant de les manger tout crus. Dans
les jours ordinaires , les plus pauvres
d'entre les psylles se dévouent au
métier de bateleur dans les carre-
fours et lieux très-fréquentés : ils em-
ploient les serpents de toutes les fa-
çons, variant tous leurs tours, au
moyen desquels ils espèrent exciter
une extrême surprise , et jusqu'à de
vifs sentiments de terreur. Le serpent
qu'ils préfèrent est la couleuvre hajé.
Les gens riches qui craignent les ser-
pents s'adressent aux psylles pour en
préserver leurs maisons :" mais c'est le
plus petit nombre qui agit ainsi par
prévoyance, les psylles étant peu nom-
breux, et très-exigeants quant à leur
salaire. Le spirituel Denon raconte
qu'étant un jour chez le général en chef
Bonaparte, au Kaire, on y introduisit
des psylles , et on leur lit plusieurs
questions relativement au mystère de
leur secte et à la relation qu'elle a
avec les serpents , auxquels ils parais-
saient commander ; ils montraient plui
d'audace que d'intelligence dans leurSP
réponses. On en vint à l'expérience :
Pouvez-vous connaître , leur dit le
général, s'il y a des serpents dans ce
palais.^ et, s'il y en a, pouvez-vous les
obliger de sortir de leur retraite .^ Ils
répondirent par une affirmation sur
les deux questions : on les mit à l'é-
preuve , ils se répandirent dans les
appartements ; un moment après , ils
déclarèrent qu'il y avait un serpent.
Ils recommencèrent leur recherche,
pour découvrir où il était: ils prirent
quelques convulsions en passant de-
vant une jarre placée à l'angle d'une
des chambres du palais, et indiquèrent
que l'animal était là; effectivement on
le trouva : ce fut un vrai tour d'adresse,
et les spectateurs convinrent que ces
psylles étiiient fort avisés. Il paraît
qu'ils placent leur confiance dans un
appel qui imite le cri d'amour du ser-
pent. L'habileté consiste à en bien
contrefaire la voix, par un sifflement
tantôt sonore comme le mâle, tantôt
plus étouffé comme celui de la femelle,
etce n'est effectivement qu'à cette con-
dition que le serpent peut entrer en
émoi, et se déterminer à quitter sa
retraite.
Avec de jolis serpents, il y a aussi
en Egypte de jolis lézards. Ces ani-
maux sont en général de forme élé-
gante , parés de couleurs très-vives ,
et d'une extrême agilité; ils ont quel-
que intelligence et sont d'un naturel
doux et timide. Mais, s'ils se défen-
dent, ils montrent à la fois du cou-
rage et de l'adresse. Une fois accou-
plés , les deux individus restent
ensemble pendant toute la saison ; le
mâle se bat avec acharnement pour
conserver sa femelle.
Le plus connu , à juste titre, de tous
les lézards d'Egypte , est le crocodile.
Sa férocité, sa structure monstrueuse,
sa taille de 30 à 40 pieds, l'ont tou-
jours fait remarquer ; les anciens ob-
servèrent ses habitudes , et la relation
qu'en a écrite le père de l'histoire,
Hérodote , est encore vraie en ses
points principaux. « .Te vais parler, dit-
il , des mœurs du crocodile. Pendant
les quatre mois d'hiver, ces animaux
ne prennent aucune nourriture. Le
crocodile , quoique quadrupède , vit
également à terre et dans l'eau ; mais
il pond toujours ses œufs sur le sable,
où ils éclosent. Il passe la majeure
partie du jour à sec, et la nuit tout
entière dans le fleuve, dont l'eau- a
une température plus chaude que n'est
alors celle de l'air et de la rosée. De
tous les animaux que nous connais-
sons , le crocodile est celui sans doute
dont l'accroissement est le plus ex-
traordinaire. Ses œufs ne sont pas
beaucoup plus grands que ceux d'une
oie, et il en sort par conséquent un
animal proportionné ; cependant cet
animal en grandissant atteint jusqu'à
17 coudées de longueur, et quelque
fois davantage. 11 a les yeux d'un co-
chon, les dents saillantes en dehors ,
L'UNIVERS
et très-grandes dans la proportion de
son corps. Il est le seul de tous les
animaux qui n'ait point de langue , le
seul aussi dont la mâchoire inférieure
ne soit pas mobile, et qui fasse au con-
traire retomber la mâchoire supérieure
sur l'inférieure. Il a des ongles extrê-
mement forts, et une peau écailleuse
qui est impénétrable sur le dos. Il voit
mal dans l'eau , mais, en plein air, sa
vue est très-perçante. Comme il se
nourrit particulièrement dans le Nil ,
il a toujours l'intérieur de la gueule
tapissé d'insectes qui lui sucent le
sang. Tourtes les espèces d'animaux
terrestres ou d'oiseaux le fuient; le
trochilus , seul , vit en paix avec lui ,
parce que ce petit oiseau lui rend un
grand service : toutes les fois que le
crocodile sort de l'eau pour aller sur
la terre, et qu'il s'étend, la gueule
entr'ouverte (ce qu'il a coutume de
faire en se tournant vers le vent du
midi), le trochilus s'y glisse et avale
tous les insectes qui s'y trouvent : le
crocodile, reconnaissant, ne lui fait
aucun mal.
« Il y a plusieurs manières de chasser
ces animaux; voici celle qui paraît la
plus remarquable. Après avoir attaché
a un hameçon le dos d'un porc , et
l'avoir jeté "au milieu du fleuve, les
chasseurs se placent sur la rive , et
frappent un petit cochon qu'ils ont ap-
porté avec eux. Le crocodile , enten-
dant les cris de l'animal , se dirige vers
le lieu d'où vient la voix , et , rencon-
trant dans son chemin l'appât qui a
été tendu, l'avale avec l'hameçon.
Alors les chasseurs le tirent à eux ,
et lorsque le crocodile arrive sur la
terre, un d'entre eux, avant tout,
s'avance et enduit les yeux de l'ani-
mal d'argile délayée qu'il a préparée ;
avec cette précaution , on vient facile-
ment à bout du reste ; autrement , il
en coûterait beaucoup de peine. »
Voilà ce qui se disait en Egypte sur
le crocodile, du temps d'Hérodote. Les
observateurs modernes ont rectifié, en
certains points, une telle narration.
Ainsi , dans le cas où , au commence-
ment des choses, le crocodile passait
quatre mois sans prendre de nourri-
ture, comme on l'a raconté aussi des
crocodiles de l'Amérique, il mange
aujourd'hui durant toute l'année. Il y
avait autrefois des crocodiles dans la
Basse comme dans la Haute-Egypte.
Au co*ntraire, on remonte, de nos
jours, centlieuesdu Nil, depuis son em-
bouchure, sans en apercevoir : il paraît
que c'est l'élévation de la température
qui retient le crocodile dans la Haute-
Egypte. Il est habituellement cruel ,
farouche, inquiet, audacieux, prudent
et rusé. Il guette les femmes qui vien-
nent puiser de l'eau au Nil , et les en-
lève s'il le peut. Un Albanais dormant
dans sa tente , près du Nil , fut saisi
par une jambe et entraîné dans le Nil.
Ceci se passa près d'Esnéh en 1820.
Le crocodile vit dans l'air, mais il pré-
fère l'eau, pour laquelle il est plus par-
ticulièrement organisé. C'est la cha-
leur solaire qui fait éclore ses œufs;
M. Cailliaud, dans son voyage en Nu-
bie, recueillit des œufs de crocodile,
les déposa dans sa barque , qui , un ma-
tin, fut envahie par autantde petits cro-
codiles ; ils étaient éclos bien naturelle-
ment. Lestupinambis, dont nous avons
déjà parlé, et l'ichneumon , détruisent
uii grand nombre d'œufs de crocodile.
Lorsqu'ils se rendent, dans le jour, en
troupes, sur les rives du Nil , l'un d'eux
fait le guet, en appliquant l'oreille sur
le sol , afin d'en tendre le moindre bruit.
A l'égard de sa langue, la vérité est qu'il
en a une, mais peu épaisse, et enga-
gée dans des téguments. Il est vrai
aussi que la mâchoire inférieure n'est
presque pas mobile, et c'est la mâ-
choire supérieure qui joue sur elle ;
mais la mâchoire supérieure ne forme
qu'un steul tout avec sa tête entière.
C'est de cette manière que les anciens
ont, en effet, représenté le mouve-
ment de la mâchoire supérieure du
crocodile, notamment sur les médail-
les romaines de la colonie de Nîmes.
La dureté de la peau du crocodile est
aussi une vérité incontestable; les bal-
les de calibre , tirées à une distance
moyenne, glissent sur ses écailles, et
le réveillent à peine, s'il est endormi.
C'est un petit pluvier qui nettoie sa
gueule des innombrables insectes (jui
EGYPTE.
l'assiègent, et dont le défaut de langue
mobile ne lui permettrait pas de se dé-
barrasser. Enfin, on a apporté en
France plusieurs momies de crocodiles
très - artistement embaumés. Quand
le mâle approche lafemelle,illa tourne
sur le dos , et s'il oublie , ou s'il est
empêché de la retourner , quand il la
quitte , elle ne peut changer sa position
par ses seuls etïbrts, et devient ainsi
la proie des chasseurs. On porte à cinq
le nombre des espèces de crocodiles
qui vivent dans le K\\.
Parmi les autres animaux dont il
nous est-venu d'Égv'pte un grand nom-
bre de momies, on doit surtout remar-
quer l'ibis, dont les Égyptiens connu-
rent deux espèces , le blanc et le noir,
qui vivent d'insectes, de vers aquati-
ques, et même de poissons. Les an-
ciens ont attribué la sépulture que les
Égyptiens accordaient a l'ibis, a leur
reœnnaissance fondée sur ce que l'ibis
détruisait les serpents. II est connu
aujourd'hui que l'ibis ne fait point la
guerre à ces reptiles. Les ibis ne ni-
chent point en Egypte, et ils y arri-
vent des que le Nil commence à croî-
tre; ils disparaissent avec l'inondation.
L'ibis était consacré au grand dieu
Thôth , l'inventeur des sciences et des
lettres, et il est figuré très-fréquemment
sur les monuments antiques. On attri-
bue aussi à cet oiseau l'invention des
clystères ; on raconte que lorsqu'il est
malade , il s'injecte de l'eau dans l'anus,
au moyen de son bec et de son cou ,
qui soiit fort longs. Les ibis se voient
en Isubie, où les voyageurs les ont
plusieurs fois observés; on les trouve
également dans toute l'Afrique.
Les chauce-souris sont très-abon-
dantes en Egypte, il yen a huit genres
distincts ; elles habitent l'intérieur des
temples abandonnés, les tombeaux et
les autres édifices ruinés. Les unes
poursuivent leur proie dans les airs,
les autres la saisissent sur les arbres.
Celle qu'on appelle la roussette n'a
presque pas de queue, et on a observé
que sa face ressemblait à celledu chien ;
on trouve les roussettes en grand nom-
bre, surt'ut dans les chambres de la
'irande pyramide. On sait que les rous-
settes sont susceptibles d'éducation;
qu'elles s'attachent aux personnes qui
en prennent soin; on les accoutume
aussi à être caressées par tout le
monde; elles lèchent comme les
chiens , et en ont toute la familiarité.
D'autres fois, elles témoignent une
affection particulière pour leurs maî-
tres, en mordant ou en égratignant
les personnes qu'elles ne connaissent
pas. On est, toutefois, peu disposé à
élever des roussettes, à cause de leur
odeur et de celle de leurs urines.
Uichneumon est aussi un animal as-
sez timide pour être susceptible d'édu-
cation ; on en achète de jeunes , qui
font la chasse aux rats et aux souris
dans les maisons. Il devient doux et
caressant en domesticité ; il distingue
la voix de son maître , et le suit pres-
que aussi fidèlement qu'un chien. 1{
mange dans le lieu le plus retiré et le
plus "obscur, et il ne faut alors l'ap-
procher qu'avec beaucoup de précau-
tions. Il lape' en buvant, et lève une
jambe de derrière en pissant: il a à la
fois des habitudes du chien et des
grands carnassiers. Il vit de rats, de
serpents , d'oiseaux et d'œufs. Lors-
que l'inondation le pousse vers les vil-
lages , il y détruit les poules et les pi-
geons ; mais le renard lui fait la guerre,
et surtout le lézard nommé tupinam-
bis, très-friand aussi des œufs de cro-
codile, mais plus adroit et plus agile
que l'ichneumon. Les anciens ont
dit que, pour attaquer un serpent,
l'ichneumon se roule dans la vase,
qu'il la fait sécher au soleil , pour s'en
faire une espèce de cuirasse, qu'il pré-
serve son museau en repliant sa queue
autour, et qu'ainsi armé, il se jette
sur les plus grands serpents.
Quant aux grands quadrupèdes , on
trouve aussi ''en Egypte fa célèbre
/lyè/ie d'Orient ; elle y vit dans les lieux
les plus reculés, et sur h lisière du dé-
sert ; les terrains déchirés lui servent
aussi d'asile. EHe inspire peu de ter-
reur, et n'attaque que les troupeaux
ou les aniinaux isolés. Le scna^ai
est le loup d'Egypte ; il est également
très-rusé, très-h'nrdi, et vit des proif^
qu'il se 'procure par tous les moyen.'.
L'UNIVERS.
connus. On peut dire qu'en général ,
les animaux d'Egypte ont moins de
férocité qu'en d'autres climats ; le cro-
codile même y est plus timide.
L'hippopotame habite les régions
plus méridionales du Nil; il ravage
les récoltes , mais n'attaque pas
l'homme. On le repousse dans le Nil
avec des feux allumés et beaucoup de
bruit.
Si , à cette nomenclature des ani-
maux les plus remarquables parmi ceux
qui se trouvent en Egypte , on voulait
ajouter la liste de ceux qui furent con-
nus par les anciens Égyptiens , et qui
sont figurés par la peniiure ou par la
sculpture dans leurs monuments, il
faudrait nommer les principaux ani-
maux de l'Afrique et de l'Asie , des oi-
seaux , surtout des quadrupèdes. On a
trouvé un tombeau très-antique entiè-
rement peint de figures d'oiseaux dit-
férents , au nombre de plus de cent ,
et tout autant de quadrupèdes , en par-
tie étrangers à l'Egypte , entre autres ,
une espèce de congoro , l'éléphant, et
un ours brun mené par des bateleurs ,
en compagnie d'un singe. On voit
aussi sur les monuments sculptés, des
singes de l'intérieur de l'Afrique, des
perroquets au plus riche plumage , des
éléphants, et même la girafe, figurés
parmi les tributs payés par les peuples
vaincus. Il paraît également certain
que les anciens rois d'Egypte emme-
naient avec eux à la guerre un lion
apprivoisé , qui les secondait et les gar-
dait dans le combat. On a parlé aussi
en d'autres temps de quelques lions
apprivoisés; Méhémet-Ali , vice-roi ac-
tuel d'Egypte , en a un dans son pa-
lais , et assis habituellement auprès de
lui.
Parmi les végétaux observés eu
Egypte , les uns y sont indigènes , d'au-
tres y arrivent par les vents ou par le
Nil. Entre les arbres particuliers à la
Haute-Egypte , il faut compter le pal-
mier, le doum et le sayaL. \! acacia
nilotica est un des arbres qui appar-
tiennent à la Haute et à la Basse-
Egypte ; d'autres ne viennent que par
la culture , et tels sont le sycomore et
le tamarinier, originaires de l'intérieur
de l'Afrique, le cordia myxa , l'acacia
lebbeek et le cassia fistula, originaires
de l'Inde. Dans la Basse-Egypte , faci-
lement inondée , croissent les roseaux,
deux espèces de nymphœa ou lotus, et
enfin le /««/jjrKJ, autrefois très-com-
mun , aujourd'hui très-rare dans cette
contrée. Il y a quelques végétaux dans
le désert. On sème dans les terres ar-
rosées le trèfle et plusieurs autres
plantes de la classe des légumineuses ;
on cultive le riz , le froment , les fèves,
l'orge, le blé, la laitue, les lupins,
la gesse , les pois chiches , les lentilles
et le blé de Turquie; le pavot, le tabae
et le chanvre y sont abondants ; on n'y
connaît ni le seigle ni l'avoine. La
canne à sucre , le coton et l'indigo y
viennent très-bien. Il n'y a en Egypte
3ue du blé barbu , et on en a retrouvé
ans des tombeaux , où il était déposé
dès la plus haute antiquité.
De toutes les plantes d'Egypte , le
papyrus , ou byblos , fut une des plus
utiles dans les temps de la prospérité
de cet empire. Il servait de papier dans
l'Orient , dans l'empire romain , et la
France même jusqu'au XI' siècle. Le
papyrus , très-rare aujourd'hui , crois-
sait dans les lacs et dans les ma-
rais; il s'élevait à dix pieds de haut
environ ; sa tige porte au sommet une
chevelure qui n'est d'aucun usage. Pour
faire du papyrus à écrire avec cette
tige, on retranchait les deux extrémités,
on coupait la tige en deux parties éga-
les dans sa longueur, et on séparait
successivement , avec une pointe , les
tuniques , au nombre de vingt environ,
qui forment cette tige , dont le diamè-
tre est de deux ou trois pouces. La
blancheur des tuniques croissait à me-
sure qu'on approchait du centre. On
les étendait séparément; chacune d'el-
les formant une feuille , et après di-
verses préparations, on collait deux
feuilles l'une sur l'autre, mais placées de
manière que leurs fibres se croisassent ;
la feuille prenait par-là une suffisante
consistance. On battait, pressait et
polissait chaque feuille, et avec plu-
sieurs, collées à la suite l'une de l'autre,
on faisait des pièces de papier de tou-
tes longueurs. On enduisait ensuite ce
EGYPTE.
35
papier d'huile de cèdre , comme très-
propre à le préserver de la corruption.
On possède , écrites sur papyrus d'É-
gvpte , des chartes de rois de France ,
(i empereurs et de papes ; des livres en
grec ou en latin , qui remontent aux
premiers temps de la monarchie fran-
çaise ; mais l'antiquité de ces monu-
ments écrits ne peut entrer en consi-
dération à côté des papyrus égyptiens
découverts en Egypte , dans des jarres
d'argile , hermétiquement scellées , et
déposées dans les tombeaux. Ces papy-
rus sont de toute nature ; il y a des
rituels ou livres de prières pour les
morts , des registres de comptabilité ,
de simples lettres , des dossiers de
procès , et surtout des contrats passés
entre particuliers pour achats et ven-
tes , et autres conventions civiles-
(Quelques-uns de ces contrats en carac-
tères égyptiens remontent même aux
temps antérieurs à Moïse , et n'ont pas
à présent moins de 3500 ans d'anti-
(juité; ils sont bien conservés, grâces
à la salubrité des lieux oh ils ont été
déposés , et vraisemblablement aussi
à la bonne préparation de cette espèce
de papier, dont aucun de nos papiers
modernes n'égalera jamais la solidité
et la durée. Les anciens se servirent
de plusieurs sortes de papjTus ; le plus
lin et le plus beau était le papyrus
royal, et papyrus aiigustits sous les
Romains; venait ensuite le papyrus
hiératique , servant aux écritures et
aux livres qui intéressaient la religion ;
on l'appela plus tard livius, pour flatter
Livie, la femme d'Auguste. Ces déno-
minations varièrentdans la suite, quand
on fabriqua du papyrus à Rome et en
d'autres villes de l'ancien monde, là où
la nature du sol favorisait la végétation
de cette plante aquatique. L'Egypte en
cultiva cependant plus que toute autre
contrée. Saint Jérôme dit que, de son
temps , l'usage du papyrus était géné-
ral ; aussi on avait grevé cette pro-
duction et cette industrie d'impôts
tellement considérables, que Cassio-
dore félicita ,par une épître bien con-
nue , le genre humain tout entier sur
la diminution opérée par Théodoric ,
dans le tarif de l'impôt existant sur
une production aussi utile. L'in-
vention des papiers de coton et de
chiffes a fait négliger la culture du
papyrus ; on ne le trouve presque plus
en Egypte. Du reste , on peut voir au
musée égyptien du Louvre et à la Bi-
bliothèque royale de beaux manuscrits
sur papyrus à'Égypte et de toutes les
époques.
Pour compléter ce qui vient d'être
ditdans ce paragraphe relativement aux
productions naturelles de l'Egypte , il
est nécessaire de rappeler avec quel soin
les anciens Égyptiens les étudièrent ,
et le fréquent usage qu'ils en firent
dans leurs institutions publiques. Les
animaux et les végétaux les plus con-
nus en Egypte furent en effet consa-
crés à des divinités diverses , et em-
ployés comme symboles religieux ou
ornements sacrés dans les temples et
les cérémonies du culte. Le nombre
des êtres divins était considérable dans
la croyance égyptienne ; ils représen-
taient individuellement les diverses
qualités du grand dieu qui les renferme
toutes ; on consacra donc à chacun de
ces êtres divins l'animal à qui les
Égyptiens attribuaient de posséder es-
sentiellement ces mêmes qualités;
chaque animal était donc un symbole
religieux , et il est employé comme tel
dans les représentations nombreuses
qui nous restent du culte égyptien.
C'est pour cela qu'il nous est parvenu
un si grand nombre de figures, en tou-
tes manières , représentant les mêmes
animaux, tels que le bélier, le scha-
kal, le chat, le singe, le crocodile,
l'épervier, l'ibis, le taureau, le sca-
rabée, le bœuf, le vautour, diverses es-
pèces de serpents , quelques insectes
et quelques arbres, arbustes et plantes.
Pour faire comprendre les motifs du
choix de chacun de ces symboles ,
nous citerons quelques exemples des
idées qui guidèrent ces prêtres et
philosophes de l'Egypte. Ils consacrè-
rent le cynocéphale (espèce de singe)
à la lune , parce que le cynocéphale,
nourri dans les temples , était privé
de la vue pendant les conjonctions du
soleil avec la lune; l'épervier était le
symbole du dieu soleil , parce que cet
26
L'UNIVERS.
oiseau avait la faculté de fixer ses yeux
sur cet astre ; le scarabée était aussi
consacré au soleil, parce que le sca-
rabée a 30 doigts comme le mois so-
laire a 30 jours ; le vautour était aussi
l'emblème de la déesse-mère, parce
qu'il n'y avait que des femelles parmi
cette espèce d'oiseau ; l'ibis était con-
sacré à la lune, parce que cet oiseau
s'occupe de ses œufs pendant la durée
de la croissance et de la décroissance
de la lune. L'ibis représentait le grand
Hermès ou Thôth , particulièrement
adoré en Egypte , parce que cet oiseau
marche avec mesure et gravité , que
son pas était un étalon métrique , et
qu'il avait inventé la science des nom-
bres. On disait aussi qu'une espèce de
cynocéphale connaissait la valeur des
lettres ; il était en conséquence le
symbole du dieu Thôth, l'inventeur
des sciences ; on figure, en effet, cet
animal tenant dans ses pattes une ta-
blette d'écrivain. L» bélier fut le sym-
bole de la prééminence , d'Ammon-Ra,
le grand dieu de l'Egypte , parce que
sa principale force est dans sa belle
tête et qu'il est toujours placé en avant
du troupeau pour le conduire. Le
chat, le crocodile, des serpents étaient
aussi des emblèmes d'autres dieux de
l'Egypte. Chacun de ces animaux
était nourri avec beaucoup de soin,
et selon ses goûts, dans le temple
consacré au dieu dont il était l'em-
blème , et soigneusement mis en mo-
mie après sa mort. S. Clément d'A-
Jexandrie rapporte que les temples
égyptiens étaient de magnifiques édi-
fices, resplendissants d'or, d'argent et
des pierres précieuses de l'Inde et de
l'Ethiopie : « Les sanctuaires , ajoute-
t-il,sont ombragés par des voiles tissus
d'or ; mais si vous avancez dans le fond
du temple et que vous cherchiez la
statue, un employé du temple s'avance
d'un air grave en chantant un hymne
en langue égyptienne, et soulève un
peu le voile , comme pour vous mon-
trer le dieu ; que voyez-vous alors ?
un chat, un crocodile, un serpent in-
digène, ou quelque autre animaldange-
reux ! Le dieu des Égyptiens paraît ! . . .
C'est une bête sauvage , se vautrant
sur un tapis de pourpre ! » Tous les
sanctuaires de l'Egypte renfermaient
en effet un animal vivant; ce n'était
pas l'animal qu'on adorait, mais la
divinité dont il était le symbole vivant
et consacré. Les exclamations de
saint Clément sont donc sans objet.
Les Égyptiens pensèrent qu'il était
plus digne de leurs dieux, de les ado-
rer dans des symboles animés de leur
souffle créateur, que dans de vains si-
mulacres de matières inertes ; ils
croyaient d'ailleurs que l'intelligence
des animaux les liait de parenté avec
les dieux et les hommes.
IX. POPULATION .
L'opinion selon laquelle l'ancienne
f)opulation de l'Egypte appartenait à
a race nègre africaine, est une erreur
qui a long-temps été adoptée comme
une vérité. Les voyageurs au Levant,
depuis la renaissance des lettres , peu
capables d'apprécier avec exactitude
les notions que les monuments de l'E-
gypte fournissaient sur cette question
importante , ont contribué à propager
cette fausse idée, et les géographes
n'ont guère manqué de la reproduire,
même de notre temps. Une grave au-
torité s'était aussi déclarée pour cette
opinion, et avait, pour ainsi dire, ren-
du cette erreur populaire. Tel fut l'ef-
fet de ce que le célèbre Volney publia
sur les diverses races d'hommes qu'il
avait observées en Egypte. Il dit dans
son Voyage , qui est dans toutes les
bibliothèques , que les Coptes sont les
descendants des anciens Égyptiens;
que les Coptes ont le visage bouffi,
l'œil gonflé, le nez écrasé, et la lèvre
grosse comme les mulâtres ; qu'ils res-
semblent au sphinx des pyramides, le-
quel est une tête de nègre très-carac-
térisée , et il en conclut « que les an-
« ciens Égyptiens étaient de vrais
« nègres de l'espèce de tous les naturels
« d'Afrique. » A l'appui de son opi-
nion, Volney invoque celle d'Héro-
dote qui , à propos des habitcints de la
Colchide , rappelle fque les Égyptiens
avaient la peau noire et les cheveux
crépus. ]\lais ces deux qualités physi-
EGYPTE.
27
ques ne suffisent pas pour caractériser
la race nègre, et la conclusion de
Volney, relative à l'origine nègre de
r ancienne population égyptienne , est
fvidemment forcée et inadmissible.
Les faits observés la contredisent très-
directement.
Il est, en effet, reconnu aujourd'hui,
que les habitants de l'Afrique appar-
tiennent à trois races , dans tous les
temps très-distinctes l'une de l'autre :
l» les Nègres proprement dits, au
centre et à l'occident ; 2" les Cafrcs ,
sur la côte orientale, qui ont un angle
facial moins obtus que celui des nè-
gres, et le nez élevé, mais les lèvres
épaisses et les cheveux crépus ; 3° les
Maures, semblables par la taille, la
physionomie et les cheveux, aux na-
tions les mieux constituées de l'Europe
et de l'Asie occidentale , et n'en diffé-
rant que par la couleur de la peau qui
est brunie par le climat. C'est à celte
dernière race qu'appartenait l'ancienne
[)opulation de l'Egypte , c'est-à-dire à
a rd.ctbla7iche. Pour s'en convaincre,
il suflit d'examiner les figures humai-
nes représentant des Égyptiens sur
les monuments , et surtout le grand
nombre de momies qui ont été ouver-
tes ; à la couleur près de la peau , qui
a été noircie par la chaleur du climat,
ce sont les mêmes hommes que ceux
de l'Europe et de l'Asie occidentale ;
les cheveux créjjus et lanugineux
sont les véritables caractères de la
race nègre, or, les Égyptiens avaientdes
cheveux longs et dé la même nature
que ceux de la race blanche d'occident.
Le docteur Larrey lit de curieuses
recherches sur cette question , en
Egypte même ; il dépouilla un grand
nombre de momies, en étudia les crâ-
nes, en reconnut les principaux ca-
ractères, chercha à les retrouver dans
les races diverses vivant en Egypte,
et y réussit ; les ^i?'j.w«j- lui parurent
les réunir tous, à l'exclusion surtout
de la race nègre. L'Abyssin a les yeux
{çrands , le regard agréable , l'a'ngie
interne en est incliné; les pommettes
sont .saillantes ; les joues forment avec
les angles prononcés de la mâchoire et
de la bouche un triangle régulier ; les
lèvres sont épaisses, sans être ren-
versées comme chez les nègres ; les
dents sont belles, peu avancées; enfin,
le teint est seulement cuivré: tels sont
les Abyssins observés par RL Larrey,
et qui sont plus généralement connus
sous le nom de Berhers ou Barahras ,
habitants actuels de la Nubie. M. Cail-
liaud, qui les a vus dans leur pays,
nous les dépeint comme des hommes
laborieux, sobres, d'un tempérament
sec; au-dessus de la Basse-Nubie, ils
sont plus robustes , leurs membres
mieux proportionnés; leurs cheveux
sont à demi crépus , courts et bouclés,
ou bien tressés comme les anciens
Égyptiens et habituellement huilés ;
les Berbers sont, au Kaire, ce que les
Suisses sont à Paris ; leur fidélité les
fait empdyer dans les charges de con-
fiance. Voilà , selon les meilleurs obser-
vateurs, le type et les descendants de
l'ancienne race égyptienne; telle est
aussi l'opinion de Champollion jeune,
qui a étudié à la fois, sur les lieux, et bs
anciens et les modernes habitants de
l'Egypte. « Les premières tribus qui
« peuplèrent l'Egypte, dit-il, c'est-à-
« dire la vallée du Nil, entre la cata-
« racte de Syène et la mer, vinrent de
« l'Abyssinie ou du Sennaar. Les an-
« ciens Egyptiens appartenaient à une
« race d'hommes tout-à-fait semblables
« aux Kennous ou Barabras, habi-
« tants actuels de la Nubie. On ne re-
« trouve , ajoute-t-il , dans les Coptes
« de l'Egypte aucun des traits ca-
« ractéristiques de l'ancienne popula-
« tion égyptienne. Les Coptes sont le
« résultat du mélange contus de toutes
« les nations qui, successivem.ent , ont
« dominé sur l'Egypte. On a tort de
« vouloir retrouver chez eux les traits
« principaux de la vieille race. » Et ce
fut après son retour de la Nubie, que
Champollion le jeune consigna cette
opinion dans le mémoire historique
sur l'Egypte, qu'il écrivit pour le pa-
cha, et qu'il lui remit à Alexandrie
en 1829.
Cette opinion est con^'orme en tout
aux rapports de l'histoire. Diodore de
Sicile nous a conservé une tradition
absolument analogue à cette opmion
L'UNIVERS,
«jui est fondée sur l'observation des
faits. » Les Éthiopiens, écrit Diodore,
affirment que l'Egypte est une de leurs
colonies ; le sol lui-même y est amené
par le cours et les dépôts du Nil; il y
a des ressemblances frappantes entre
les usages et les lois des deux pays ; on
y donne aux rois le titre de dieux ;
les funérailles sont l'objet de beaucoup
de soins ; les écritures en usage en
Ethiopie sont celles mêmesde l'Egypte,
et la connaissance des caractères sa-
crés, réservée aux prêtres seuls en
Egypte , était familière à tous en
Ethiopie. Il y avait, dans les deux pays,
des colléges'de prêtres organisés de la
même manière, et ceux qui étaient
consacrés au service des dieux , prati-
quant les mêmes règles de ^inteté et
de pureté-, étaient égalemeiK rasés et
habillés de même ; les rois avaient aussi
le même costume , et un aspic ornait
leur diadème. Les Éthiopiens ajou-
taient beaucoup d'autres considéra-
tions pour prouver leur antériorité
relativement à l'Egypte , et démontrer
que cette contrée est une de leurs
colonies. >>
L'état physique des lieux témoigne
en faveur de cette prétention des
Éthiopiens. Il est certain qu'à une
époque dont l'ancienneté échappe à
tous les calculs raisonnables , le Nil
était arrêté parla montagne granitique
à travers laquelle il s'est ouvert , ou
bien il lui a été ouvert par un accident
quelconque , le passage qui forme au-
jourd'hui la cataracte de Syène. A cette
même époque , la mer Rouge était
jointe à la Méditerranée; alors il n'y
avait pas d'Egypte. Le Nil gagnait la
Méditerranée a travers ie désert Liby-
que , et une mer de sable , monu-
ment d'un état physique antérieur
changé aussi par l'effet des révolutions
naturelles , occupait l'étroit espace qui
s'étend entre les bords de la mer Rouge
a l'est, et les chaînes de montagnes
parallèles à l'ouest. Le fleuve trouva
enfin un libre passage dans sa direc-
tion vers le nord, et la vallée, de quel-
ques lieues de largeur, encaissée entre
les monts Arabiques et les monts Li-
oyques depuis Syène jusqu'à Rlein-
phis , offrit aux eaux un large lit de
sable inculte, et d'une pente régulière; il
y déposa son limon , et il en sortit l'un
d es plus florissants empires de l'univers.
Au-dessous de Memphis , ses atterris-
sements créèrent une seconde contrée,
égale à la surface même de la vallée
primitive ; aucun homme , sans doute,
ne fut témoin de cet autre miracle
opéré par le Nil : mais l'état physique
des lieux et une tï-adition constante en
rendent un éclatant témoignage. La
Basse-Egypte fut ajoutée à la Haute ; la
mer Rouge, par des atterrissements
successifs , se sépara de la Méditerra-
née ; et l'état actuel de cette çortion
de la région du Nil devint des lors
un état normal auquel il ne manquait
que la présence de l'homme.
Il y descendit de l'Ethiopie avec le
fleuve miraculeux qui forma d'abord
l'Egypte et qui est encore, après des
milliers d'années , la cause unique et
nécessaire de son existence . et de ses
Srospérités.L'antiquitédes Éthiopiens,
e leur empire de Méroé, l'antique
civilisation des plateaux d'Axum et de
Gondar qui en était issue , et au
fond de ce tableau pittoresque des
conquêtes de l'intelligence humaine,
l'Inde aussi vieille que l'Egypte, sont
dans les souvenirs de l'histoire comme
ces fossiles nombreux , découverts
dans des régions diverses, et qui ne
témoignent que des catastrophes qui les
bouleversèrent.
Il reste encore en, Ethiopie des tra-
ces manifestes des origines égyptien-
nes. Les Barabras y arrangent leurs
cheveux comme les monuments de
l'Egypte nous montrent que les simples
f)articuliers égyptiens arrangeaient les
eurs , et de belles perruques antiques,
tirées des tombeaux , ne sont pas au-
trement ascencées.Ils font encore usage
de sandales tissues de feuilles de pal-
mier, en tout semblables à celles
qu'on découvre dans les sépultures
égyptiennes. La plupart des animaux
sacrés selon la religion égyptienne
sont étrangers à l'Egypte proprement
dite , et existent encore dans la Nubie,
tels sont les ibis, blancs ou noirs , que
tous les voyageurs y ont retrouvés,.
EGYPTE.
29
comme Iiabitaiits du pays, et qui ne
paraissent en Egypte qu'avec l'inonda-
tion du INil; ils la quittent quand le
lleuve est rentré dans son lit. On
trouve sous la tête des momies un
hémicycle en bois, prenant le contour
de la tête, et posant sur un pied de
quelques pouces , pour la relever. L'u-
sace de ce meuble est inconnu dans
l'hgypte moderne; il est commun en
TS'ubie , et M. Cailliaud en a rapporté
de tout neufs, comme objets de compa-
raison. L'ancien goût égyptien , les
|)rincipaux: caractères du style habi-
tuellement employé dans la fabrique
des meubles de petites proportions, se
remarquent encore dans les meubles ,
les objets de parure , armes et autres
ustensiles des habitants de la Nubie.
Les coutumes changent bien rare-
ment dans des pays où la population
est habituellement isolée et vit bien
loin de l'influence des idées nouvelles
ou de la perfection graduelle des arts.
L'influence réciproque de l'Ethiopie et
de l'Egypte, dans l'antiquité, ne peut
donc être contestée ; les faits que nous
venons de citer corroborent les tradi-
tions de l'histoire : la population de
l'Egypte y est descendue de l'Ethiopie
avec le Nil; la Haute-Egypte a été, en
effet , bien plus tôt habitable que la
Basse , qui tut long-temps inondée ,
même après que le Nil et la mer ne s'y
rencontrèrent plus ; une population ve-
nue de l'Asie n'aurait pu pénétrer dans
la vallée du Nil qu'à travers ces mers
ou ces marais , également impratica-
bles pour les hommes , à ces époques
reculées.
On voit par la figure d'homme, N" 1
de notre première planche , comment
les îlgyptiens se représentaient eux-
mêmes sur leurs monuments , et il est
impossible de retrouver sur cette fi-
gure aucun des traits qui caractérisent
la race nègre. L'angle facial est beau,
les traits sont réguliers, les lèvres
prononcées mais bien jointes , et le
reste des habitudes du corps telles qu'on
les reconnaît dans les individus de la
race blanche. Cette même figure de
l'Egyptien est répétée un million de
fois dans des monuments de tout or-
dre, de pro{)ortions colossales comme
de très-petites dimensions; ce sont
toujours ies mêmes caractères et la
même physionomie. Le teint des Égyp-
tiens était bruni par le climat; cette
particularité a été exprimée dans les
monuments , en donnant à la face des
figures d'homme une teinte rougeâtre,
et à celle de femme, qui paraît avoir
été moins brune , une teinte jaunâtre.
Ces deux teintes pouvaient assez exac-
tement indiquer la nuance générale du
teint des deux sexes de la population
égyptienne. On a ouvert un grand nom-
bre de momies dans divers pays , et on
n'a reconnu, dans l'examen d'aucun de
ces nombreux corps égyptiens, de ca-
ractères physiques de la race nègre ; et
cependant ces corps sont conservés ,
pour la olupart, en entier ; la peau est
intacte, les cheveux, parfoisartistement
arrangés, sont à leur place, et adhè-
rent à la tête avec une solidité surpre-
nante. On voit sur notre seconde
planche deux têtes de momies exacte-
ment figurées : l'angle facial très-pro-
noncé , le nez long et arqué , les che-
veux longs et non laineux , éloignent
toute idée d'origine africaine , et sont
ici un témoignage de plus en faveur
des traditions historiques que nous
avons di>T rapportées.
Les Egyptiens connurent très-bien
la race nègre, et ils l'ont figurée dans
leurs monuments avec une rare exac-
titude. Notre première planche ne
contient que des figures tirées de ces
mêmes monuments. C'est dans les tom-
beaux des rois , à Biban-el-MoIouk ,
près deThèbes, qu'on retrouve la re-
présentation des diverses races d'hom-
mes qui furent connues des Égyptiens.
Il faut conclure de l'exactitude de ces re-
présentations, qui remontent au moins
au XVI'' siècle avant l'ère chrétienne ,
qu'à cette époque l'Egypte connaissait
très-bien l'ancien continent, les races
diverses qui habitaient l'Europe, l'A-
frique et l'Asie , et les peuples princi-
paux de ces deux dernières contrées.
De longues guerres avaient mis en
contact l'Egypte avec l'intérieur de l'A-
frique ; aussi distingue-t-on sur les
monuments égyptiens plusieurs espè ces
30
L'UNIVERS.
fie nègres , différant entre elles par les "
traits principaux que les voyageurs
modernes ont aussi indiqués comme .
des dissemblances , soit à l'égard du
teint qui fait les nègres noirs ou les
nègres cuivrés , soit à l'égard d'autres '
formes non moins caractéristiques.
D'autres guerres avaient poussé les
Égyptiens en Arabie et contre le grand
empire d'Assyrie ; les Arabes , les As-
syriens, les Mèdes, doivent donc se
trouver ligures sur les monuments
égyptiens ; ils y sont en effet. Les In-
diens y paraissent non moins fréquem-
ment , parce que l'Egypte guerroya
avec les Indiens et sur terre et sur mer.
Elle connut aussi les Ioniens^ et par con-
séquent la race grecque ; on les retrouve,
en effet, dans des peintures de simple
ornement , exactement tels que les
plus anciens vases grecs nous les font
connaître, avec l'antique chlamyde ,
le carquois sur l'épaule, l'arc d'une
main et la massue de l'autre , ou bien
la lyre en main , dans des scènes do-
mestiques. Enlin, la race blonde de
l'Europe fut également connue, et fi-
gurée par les Égyptiens des temps an-
térieurs à la guerre de Troie , et leur
costume n'annonçait pas, pour ces
temps reculés et chez les Européens, de
grands pas dans la carrière de la civi-
lisation : ils étaient encore couverts
de peaux avec le poil , et tatoués pour
toute parure.
Telle était la science ethnographique
de l'Egypte , dans les temps primitifs
de l'histoire écrite, et pour une époque
certaine, intermédiaire entre Abraham
et Moïse. Ce sont les tombeaux royaux
de cette époque qui ont fourni les élé-
ments de cette curieuse et importante
observation ; il est juste d'en laisser
parler celui qui l'a faite , et qui nous
en a expliqué toute l'importance pour
l'histoire. Champollion le jeune ra-
conte ainsi ce qu'il a vu :
« Dans la vallée proprement dite de
Biban-el-Molouk , nous avons admiré,
comme tous les voyageurs qui nous
ont précédés, l'étonnante fraîcheur des
peintures et la finesse des sculptures
de plusieurs tombeaux. J'y ai fait des-
•siner la série de peuples figurée dans
des bas-reliefs. J'avais cru d'abord ,
d'après les copies de ces bas-reliefs
publiées en Angleterre , que ces peu-
ples , de race bien différente, conduits
par le dieu Horus , tenant le bâton
pastoral, étaient les nations soumises
au sceptre des Pharaons ; l'étude des
légendes m'a fait connaître que ce ta-
bleau a une signification plus générale.
Il appartient a la 3* heure du jour ,
celle où le soleil commence à faire sen-
tir toute l'ardeur de ses rayons , et ré-
chauffe toutes les contrées habitées de
notre hémisphère. On a voulu y repré-
senter , d'après la légende même , les
habitants de l'Egypte et ceux des
contrées étrangères. Nous avons donc
ici sous les yeux l'image des diverses
races d'hommes connues des Égyp-
tiens, et nous apprenons en même
temps les grandes divisions géographi-
ques ou ethnographiques établies à
cette époque reculée.
« Les hommes guidés par le pasteur
des peuples , Horus , appartiennent à
quatre familles bien distinctes. Le pre-
mier ( n° 1 de notre planche ),\e plus
voisin du dieu , est de couleur rouge
sombre, taille bien proportionnée, phy-
sionomie douce , nez légèrement aqui-
lin , longue chevelure nattée , vêtu de
blanc; les légendes désignent cette
espèce sous le nom de Rot-en-ne-rôme,
la race des hommes , les hommes par
excellence , c'est-à-dire les Égyptiens.
« Il ne peuty avoir aucune incertitude
sur la race de celui qui vient après ( n" 2
denotreplanche)-^ ilappartient àla race
des nègres, qui sont désignés sous le
nom général de NAHASI.
« Le suivant présente un aspect bien
différent : (n» 3 de la planche) peau
couleur de chair tirant sur le jaune,
ou teint basané, nez fortement aquilin,
barbe noire, abondante et terminée en
pointe , court vêtement de couleurs
variées ; ceux-ci portent le nom de
WAMOU.
« Enfin , le dernier (n° 6 de la plan-
che) a la teinte de peau que nous nom-
mons couleur de chair, ou peau blan-
che de la nuance la plus délicate, le
nez droit ou légèrement voussé, les
yeux bleus , barbe blonde ou rousse ,
f.GYPTE.
taille haute et très-clancée , vêtu de
peau de bœuf conservant encore son
Soil , véritable sauvage tatoué sur
i verses parties du corps ; on les
nomme TAMHOU.
'1 Je me hâtai de chercher le tableau
(correspondant à celui-ci dans les au-
tres tombes royales, et, en le retrou-
vant en effet dans plusieurs, les varia-
tions que j'y observai me convainqui-
rent pleinement qu'on a voulu figurer
ici les habitants des quatre j)arties
du monde , selon l'ancien système
égyptien , savoir : 1° les habitants de
l'Ègjpte, qui, à elle seule, formait
une partie du monde, d'après le très-
modeste usage des vieux peuples ; 2° les
habitants propres de VJJiique, les
nègres ; 3° les Asiatiques ; 4" enfin
(et j'ai honte de le dire, puisque no-
tre race est la dernière et la plus sau-
vage de la série ) les Européens qui ,
à ces époques reculées, il faut être
juste , ne faisaient pas une trop belle
figure dans ce monde. Il faut entendre
ici tous les peuples de race blonde et à
peau blanche , habitant non-seulement
X Europe, mais encore \ Asie , leur
point de départ.
« Cette manière de considérer ces
tableaux est d'autant plus la véritable
que , dans les autres tombes , les mê-
mes noms génériques reparaissent et
constamment dans le même ordre. On
y trouve aussi les Égyptiens et les
Africains représentés de la même ma-
nière, ce qui ne pouvait être autre-
ment : mais les Namou (les Asia-
tiques ) et les Tamhou ( les races
européennes ) offrent d'importantes
et curieuses variantes.
"Aulieu de l'Arabe ou du Juif (n» 3),
si simplement vêtu, figuré dans un tom-
beau, l'Asie a pour représentants dans
d'autres tombeaux (ceux de Rhamsès-
Meïamoun, etc.) trois individus tou-
jours à teint basané , nez aquilin , œil
noir 0t barbe touffue, mais costumés
avec une rare magnificence. Dans l'un,
ce sont évidemment des Assyriens :
Jeur costume, jusque dans les plus pe-
tits détails, est parfaitement semblable
à celui des personnages gravés sur les
cylindres assyriens; dans l'autre, les
peuples Mèdes, ou habitants primitifs
de quelque partie de la Perse, leur
physionomie et costume se retrouvant
en effet, trait pour trait, sur les mo-
numents dits persépolitains (n" 4 de
\a planche). On représentait donc l'A-
sie par l'un des peuples qui l'habitaient,
indifféremment. Il en est de même de
nos bons vieux ancêtres les Tamhou
( n° 6 de la planche) ; leur costume est
quelquefois différent ; leurs têtes sont
plus ou moins chevelues et chargées
d'ornements diversifiés ; leur vêtement
sauvage varie un peu dans sa forme ;
mais leur teint blanc , leurs yeux et
leur barbe conservent tout le caractère
d'une race à part. J'ai fait copier et
colorier cette curieuse série ethnogra-
phique. Je ne m'attendais certaine-
ment, pas, en arrivant à liiban-el-Mo-
louk , d'y trouver des sculptures qui
pourront servir de vignettes à l'his-
toire des habitants primitifs de l'Eu-
rope, si on a jamais le courage de
l'entreprendre. Leur vue a toutefois
quelque chose de flatteur et de conso-
lant, puisqu'elle nous fait bien appré-
cier le chemin que nous avons parcouru
depuis. » La figure n° 5 est celle d'un
Grec ou Ionien.
L'origine de la race égyptienne une
fois déterminée , continuons à l'obser-
ver dans sa migration sur les rives
inférieures du Psil , et, s'il est possible,
voyons comment elle s'établit et se
constitue dans ses nouvelles demeures ;
comment de simple colonie , elle s'é-
lève au rang de première nation du
monde , par sa sagesse comme par sa
constitution sociale.
L'état de la civilisation de l'Ethiopie,
au moment où une colonie en sortit
pour aller habiter au nord de la cata-
racte actuelle de Syène, nous étant
inconnu, on ne saurait dire avec quel-
que certitude si les Éthiopiens , par-
venus en Egypte, eurent à subir les
divers degrés d'épreuves et de progrès
que les philosophes modernes suppo-
sent inévitables pour des peuples qui se
sont formés loin des préceptes et des
exemples d'une civilisation antérieure,
voisine ou éloignée. L'idée seule de
quitter la terre qui la nourrit, pour
S2
L'UNIVERS.
aller en cherclier une autre , suppose
(ju'une population a déjà échappé à
l'état de nature , à l'usage unique des
productions spontanées de la terre , à
l'état de simple chasseur ou de pêcheur
<{ui sait ajouter à l'insuffisance de ces
F réductions. Les premiers habitantsde
Egypte étaient au moins déjà formés
en tribus nomades , sans demeure fixe
il est vrai , et tels que sont encore les
Arabes Bédouins ; mais l'esprit d'asso-
ciation avait déjà pénétré dans ces
peuplades vagabondes ; l'esprit de fa-
mille se manifestait aussi dans toutes
leurs coutumes : il y en eut de généra-
les pour toute la tribu, de particu-
lières pour son chef et son protecteur:
c'est le commencement d'une organi-
sation régulière , une première idée
d'intérêts généraux et de justice. La
suite des siècles développa ces germes
précieux; les familles, en se fixant
isolément sur les bords fertiles du Nil, y
implantèrent sans y penser la tribu tout
entière ; une terre prodigue de biens ,
presque sans peine et sans travail , l'y
attacha pour jamais; des demeures
permanentes s'élevèrent, leur voisi-
nage en fit des bourgades et des villages ;
le progrès de cette civilisation, d'abord
agricole et dotée ensuite de tout le
luxe des arts, en fit enfin des cités
grandes, et puissantes. C'est dans la
ilaute-Égypte qu'on jeta les fonde-
ments des premières ; les points les
plus anciennement habités furent les
territoires de Louqsor et de Karhac à
Thèbes, ensuite ceux oii s'élevèrent
plus tard les villes d'Esné , Efou et
les autres villes du Saïd , au-dessus
de Dendera. La population continua
de descendre à mesure qu'elle fut sur-
abondante dans les régions supérieu-
res. Elle s'arrêta d'abord dans l'Egypte
moyenne , et s'établit enfin dans la
Basse-Egypte , à mesure que l'exhaus-
sement du sol , la végétation et l'éta-
blissement des canaux principaux en
desséchèrent le sol , assainirent le cli-
mat et la rendirent habitable. L'agri-
culture , qui assurait les produits né-
cessaires à la subsistance des habitants
du pays , était leur seule occupation ;
ridée (le commerce n'était pas encore
venue à leur esprit , aucune nécessité
publique ne l'avait provoquée, et , en-
tre les particuliers , il ne pouvait y
avoir qu'un commerce d'échange pu-
rement accidentel et momentané.
L'empire de quelques règles s'établit
car l'effet de leur utilité générale ; ce
tut le premier germe d'une législation
nationale, et, après une première idée
d'ordre public , il est très-vraisembla-
ble que toutes les autres se succédè-
rent avec rapidité ; que cette popula-
tion , que d'abord aucun lien commun
n'unissait étroitement , s'aggloméra de
plus en plus , mit ses intérêts en com-
mun, et forma enfin, par une commu-
nauté de vues et d'entreprises une
nation qui, se donnant ou acceptant
de bon gré une langue, une forme de
gouvernement, des lois, une religion,
l'écriture , les arts utiles et les beaux-
arts , s'assura par sa sagesse la longue
possession de tous ces avantages , et
remplit enfin le monde entier d'une
durable renommée.
Les commencements de ces grandes
institutions nous sont inconnus ,
comme ceux de la nation même qui
leur fut redevable de toutes ses pros-
pérités. L'histoire écrite nous a con-
servé quelques souvenirs dont la fidé-
lité pourrait être suspectée ; le témoi-
gnage des monuments encore subsis-
tants est pour nous d'un autre poids ,
et il ne saurait être légitimement in-
firmé ou mis en doute , si l'inter-
prétation de ces documents si authen-
tiques ne s'écarte pas dans ses ex-
pressions des règles de la saine
critique historique, et n'en tire que
des conséquences dont la simplicité
corrobore l'évidence.
C'est d'après ces moyens éprouvés
que nous allons exposer les notions
qu'il nous est possible de réunir ici sur
les principales institutions publiques
de l'Egypte : les monuments éclaircis
au moyen des relations écrites par
les anciens , et les recherche^ faites
par les savants modernes , doivent
nous servir de guides : nous dirons ,
non pas comment furent les choses
au commencement de l'empire égyp-
tien, mais comment elles étaient à
ÉGYPTF-
l'époque la plus reculée à laquelle il
nous a été permis de parvenir par les
monuments contemporains de chaque
siècle , et don' l'antériorité relative de
l'un à l'autre /orme une échelle ré-
trcpradc des temps histoiiques , qui
peut être re.non+ée avec certitude de-
puis le règne d'Auguste, qui réduisit
l'empire égyptien à ime préfecture ro-
maine , jusqu'uu vingt-troisième siècle
avant le règne de ce prince. Nous
pouvons savo'ir comment l'Egypte était
slors : df riches et nombreuses popu-
lations se partageaient l'Asie , et celle
de l'Inde n'était inférieure à aucune
.iutre; les annales du grand empire
d'Assyrie nomment pour ces mêmes
époques, Beius, ■N'inuset ensuiteSémi-
ramis ; les Hébreux nomment aussi
Abraham à la dixième génération après
leur déluge, et à plus de trois mille
ans après Adam. Enfin , peu après ces
mêmes temps, des peuplades encore
barbares tombent comme un fléau dé-
vastateur, des régions hyperboréennes,
.sur la civilisation égyptienne, détrui-
sent ses ouvrages et arrêtent sa mar-
che pendant trois siècles. Quand le
fléau eut cessé , les débris de l'indus-
trie antérieure furent amassés reli-
gieusement , et les anciennes institu-
tions rétablies avec la nationalité
égyptienne, par le courage et le génie
des rois égyptiens. On peut donc , par
ces diverses données historiques et
monumentales , savoir ce qu'était l'E-
gypte comme nation , bien des siècles
avant que les peuples de l'Occident ap-
paraissent dans les annales humaines :
et c'est un phénomène digne de la plus
.sérieuse attention, que 1 É^pte pos-
sédant à ces époques si reculées toutes
les institutions civiles, religieuses et
militaires, indispensables à la prospé-
ritéd'ungrandpeuple.ettouteslesjouis-
sances que le luxe des arts peut ajou-
ter à la possession des avantages qu'as-
surent l'autorité des lois civiles et
re^gieuses , la culture des sciences et
le sentiment profond de la dignité et
de la destination de l'homme.
X. GOCVERJSE.MENT.
L'organisation sociale de l'Égjiite
3' Livraison. (Egypte.)
ne put échapper au désavantage des
moaifications successives auxquelles la
condamnèrent son inexpérience ou des
ambitions heureuses;car on trouve aussi
a l'origine des sociétés, des hommes en-
treprenants, plus soucieux d'assurer
leur domination que de travailler au
bonheur de leurs semblables. Le des-
potisme d'un seul , secondé par des
intérêts qui le firent tout-puissant ,
fut la première loi que l'Egypte con-
nut. Faut-il conclure de ce ^îait , dont
toute l'antiquité rend témoignage , que
le caractère de la population égyptienne
la portait à souffrir cette servitude ,
et lui appliquer une opinion d'Aristote
et de Platon , d'après laquelle la forrae
du gouvernement qui pesa dans les
premiers temps sur l'Egypte, n'aurait
été que la conséquence de la mollesse
des mœurs et de la pusillanimité des
esprits ? On ne saurait répondre avec
trop de réserve à une telle question,
et il est naturel de penser que la co-
lonie venue de l'Ethiopie en Egypte,
(juelque peu nombreuse qu'elle pût
être, n'y descendit pas sans un chef,
sans se soumettre au moins à la direc-
tion d'un ancien, autorité alors toute-
puissante. L'habitude put donc porter
la population égyptienne à accepter
une forme de gouvernement sur la-
quelle on ne l'appela vraisemblablement
pas à délibérer, et qui ne lui parut pas
mauvaise, puisque son inexpérience ne
lui en révélait pas de meilleure.
Cet état de choses ne fut pas de
longue durée. Il y eut du despotisme
au commencement de l'existence sociale
de chaque nation , et il est vrai de dire
que, relativement à leur avancement
intellectuel, ce régime n'avait pas
tout l'odieux que ce mot comporte
dans l'opinion des sociétés modernes
qui prétendent à la jouissance légale de
tous les biens que la culture de 1 esprit
leur a révélés. La théocratie, ou gou-
vernement des prêtres , fut le premier
que les Égyptiens connurent; et il faut
encore donner à ce mot prêtres l'ao-
ception qu'il avait dans ces temps re-
culés, où les ministres delà religion
étaient aussi les ministres de la science,
de sorte qu'ils réunissaient en eux les
34
L'UNIVERS.
deux plus nobles missions dont l'homme
puisse être investi , le culte de Dieu
et celui de l'intelligence. Du reste , en
fait de despotisme (et nous ajoutons ces
réflexions pour rassurer les lecteurs
trop prompts à s'alarmer sur la con-
dition sociale des premiers Égyptiens),
il y a du despotisme de tant de façons,
que les Égyptiens durent en accepter
une comme condition nécessaire : il y
a en effet, dans le gouvernement théo-
cratique, chance de despotisme reli-
gieux; dans la monarchie, chance de
(iespotisme militaire ; dans l'aristo-
cratie ou olygarchie, chance de despo-
tisme nobiliaire; dans la république,
chance de despotisme populaire : par-
tout chance d'oppression. Le bien
relatif sera là oii ces chances sont les
moindres , et tel est le gouvernement
monarchique tempéré. C'est donc
une heureuse invention que la cons-
titution qui répartit l'autorité législa-
tive à trois pouvoirs , système qui ne
diffère de la républiq^ue que par l'hé-
rédité du pouvoir executif, combinai-
son entrevue par les anciens, mais
plus facile à imaginer, disait Tacite,
qu'à réaliser. Toutefois l'obéissance
passive dut être la grande vertu pu-
blique de la nation égyptienne sous le
gouvernement théocratique. L'admi-
nistration était sous la direction du
grand -prêtre qui, au nom de Dieu
même, transmettait ses ordres dans
tous les cantons du pays. Le gouver-
nement des premiers kalifes sur les
Arabes était aussi une théocratie , mais
pjus parfaite que celle de la primitive
Egypte : ici le gouvernement pouvait
être sans contradiction injuste, op-
presseur et ennemi de tout progrès ;
on ne sait pas s'il se montra ainsi. La
nature de l'homme, alors que rien ne
ralentissait l'ardeur de ses passions,
semble le faire craindre : ce que la
tradition a conservé des formes et
de l'action de ce gouvernement nous
montre ce pouvoir habile à s'établir et
à se fortifier par les institutions les
plus favorables à ses vues. Ainsi il di-
visa d'abord la nation égyptienne en
trois classes distinctes : les prêtres, les
militaires et le peuple; le peuple seul
travaillait, et le fruit de toutes ses
peines appartenait au gouvernement.
Il en employait une partie à solder les
militaires, qui contenaient le peuple
dans le devoir, et il disposait du sur-
plus à son gré : les deux classes privi-
légiées maintenaient ainsi la troisième
dans l'esclavage. Du reste, ces mal-
heurs ne frappèrent pas l'Égyple
toute seule; l'Inde et la Perse' en
Orient, les Gaules dans l'Occident, su-
birent aussi le joug théocratique , et
pour l'Egypte , ce ne fut même qu'une
coutume importée de l'Ethiopie où,
selon Diodore de Sicile, les prêtres
disposaient de la vie même des rois.
Mais les progrès que le temps réalise
inévitablement partout , amenèrent en
Ég}'pte un notable changement dans
cet état de choses. La rivalité naquit
entre les deux premières classes : les
militaires se lassèrent d'obéir aveuglé-
ment aux prêtres; une révolution
éclata, un chef militaire se saisit du
pouvoir, établit le gouvernement royal
et son hérédité pour ses descendants ;
il changea ainsi et améliora, on peut le
dire, l'état social de l'Égypte,et consacra
les progrès qu'elle avait faits par la
succession des siècles. Ce chef se nom-
mait Menai ou Menés: il est inscrit
comme le premier roi dans les listes
des dynasties égyptiennes de Mané-
thon, et sur un grand nombre d'édifi-
ces égyptiens encore subsistants , dont
quelques-uns, classés par leur date
farmi les plus anciens monuments de
Egypte, corroborent par leur autorité
celle qui est propre à ces listes connues
et adoptées par toute l'antiquité savante.
Cette grande révolution politique en
Egypte eut, sur l'état général de la
nation , une influence dont nous de-
vons rappeler les principaux effets.
Du despotisme sacerdotal qui com-
mandait, au nom du ciel, une obéis-
sance entière , les Égyptiens passèrent
sous l'autorité d'une monarchie Ci-
vile tempérée, qui les rendit libres,
sages et heureux. Le chef de l'état
était roi , et son pouvoir passait, dans
l'ordre de priraogéniture , à ses en-
fants mâles, à ses filles s'il n'avait
pas de garçons, enfin à ses frères et
ÉGYPTi:.
35
à ses sœurs si sa descendance directe
manquait entièrement : on ne pouvait
vouloir plus fermement et garantir
avec jilus de certitude le principe de
l'hérédité de la couronne royale. Cette
autorité n'était point absolue; elle fut
tempérée par l'influence et le concours
de la classe sacerdotale , qui ne fut
pas entièrement éloignée du gouver-
nement, quoique réduite cependant <à
son rôle naturel, celui de diriger l'ad-
ministration des choses sacrées, d'in-
struire les peuples par les préceptes
(le la morare et la pratique des arts.
Elle conserva de plus les magistratures
civiles; mais chez un peuple éminem-
ment religieux, les ministres des dieux
durent exercer toujours un grand
empire sur l'état , sur la marche et
les progrès de la nation qu'ils avaient
long-temps gouvernée ; et les lois du
pays ne se dépouillèrent jamais de
cet aspect religieux dont la première
forme de gouvernement les avait
profondément empreintes. Le pouvoir
nouveau fut contraint de s'entendre
avec le pouvoir déchu, et le sceptre
civd d'admiîttre encore au partage de
l'autorité le sceptre sacerdotal. Thebes,
chef-lieu du gouvernement théocra-
tique, devint aussi le siège du gou-
vernement civil ; cependant Menés, le
premier roi, jeta les fondements de
iHlemphis, qui devint la rivale de
Thèbes , une seconde capitale de l'E-
gypte, et une ville fortiliée. Le fils de
-Hiénès poursuivit l'exécution des idées
de son père; et c'est de cette ville nou-
velle que sortit la famille de rois qui
forma la troisième dynastie de ceux
de l'Egypte ; les pyramides de Dehs-
chour et de Sakkara furent construites
pour leur sépulture, et à cette même
époque qui en fait les plus anciens
monu:nents du génie de l'homme, dans
le monde connu. {Yoy. planche 10.)
C'est sous le gouvernement royal
que l'Egypte prit tout son développe-
iiient iiitellectuel ; elle montra, di-
i;ent les anciens , une grande sagacité
dans l'étude de la nature et une
grande pénétration dans l'invention
des arts. Les sciences comme les arts
se perfectionnèrent, leur culture s'a-
méliora; les connai'osSnces les plus
utiles à la prospérité publique furent
particulièrement recherchées, encou-
ragées; l'administration de la cité se
completta par leur progrès succes-
sif; elles concoururent au perfection-
nement de toutes les institutions ci-
viles : ce que les nations modernes
ont découvert par de longs efforts,
l'Égypic l'avait découvert aussi, en
avait fait les plus utiles applicotions
à sa propre félicité; et devenue forte
et f iissante dans tous les arts de la
civilisation , elle s'engagea avrr- succès
dans de grandes entreprises militaires,
dort l'hiotoire a conservé quelques
souvenirs. Elle fut, par l'effet même de
ces progrès , soumise à cette diversité
de tor tunes dont toutes les grandes
nations ont dû subir la commune loi,
et l'Egypte n'en fut pas même pré-
servée par cette sagesse profonde don
l'antiquité sacrée et l'antiquité pro-
fane lui ont assuré l'honorable renom-
mée, et dont nous allons reconnaître
les traces dans un tableau très-som-
maire de ses institutions publiques.
Celles-ci remontent à une si haute an-
tiquité, qu'il devient impossible d'in-
diquer l'ancienneté relative de chacune
de ces institutions; les historiens grecs
l'ignoraient eux-mêmes, ou ne pen-
sèrent peut-être pas à s'en enquérir î
à leur exemple, nous rappelons les faits
dont le souvenir est conservé dans les
annales qu'ils nous ont transmises, ou
dans les monuments nouvellement
interprétés par la critique moderne.
XI. ÉTAT POLITIQUE DE LA NATION.
Bien des recherches ont été faites
pour parvenir à la détermination de
la quantité d'hommes qui existait en
Egypte à l'époque de sa prospérité ; on
a fait entrer , comme une donnée im-
portante dans cette recherche, les im-
menses travaux exécutés par la nation
égyptienne, ses vastes édifices sur terre,
ses souterrains, plus vastes encore ,
creusés dans le flanc des montagnes.
(V. planche 12). Aucun peuple ne peut,
sur ce point , rivaliser avec l'Egypte ;
il est juste , toutefois , de faire remar-
3.
36
L'UNIVERS.
quer que le temps est aussi une autre
donnée non moins importante dans la
recherche proposée. Les grands mo-
numents construits en Egypte, comme
les grandes excavations, portent avec
eux le témoignage écrit de travaux
successivement exécutés durant de lon-
gues années, et même pendant plu-
sieurs règnes ; et cette succession d'an-
nées a dû produire les ouvrages qu'au-
rait exécutés, en moins de temps, une
population plus nombreuse , employée
simultanément à ces travaux. Quoi qu'il
en soit, celle de l'ancienne Egypte ne
paraît pas s'être élevée au-dela d'un
terme moyen entre six et sept mil-
lions.
Après la révolution qui substitua le
gouvernement des rois à celui des
prêtres , la division en classes diverses
continua de subsister. Cette division
était la base fondamentale de la con-
stitution égyptienne , et la royauté en
était le sommet. On peut réduire à
quatre le nombre réel de ces classes :
les prêtres , les militaires , les agricul-
teurs et les commerçants. Les bergers,
ou gardiens de troupeaux , dont parle
Hérodote, devaient être au service des
agriculteurs; les interprètes apparte-
naient à la classe sacerdotale ou a celle
des commerçants , et les marins à l'ar-
mée : le surplus de la population était
esclave. Elle était assez également ré-
pandue sur la surface cultivée de l'E-
gypte. La loi attachait les enfants à la
profession de leur père , ils ne pou-
vaient pas la quitter; et il est vrai-
semblable que la force d'activité de
chaque classe était portée et maintenue
au point reconnu nécessaire à l'intérêt
général , à la prospérité de l'état et à
celle des familles : l'histoire dit que
cette prospérité , fondée sur ces bases ,
fut d'une longue durée. Le royaume
était divisé en préfectures ou nomes ^
et l'administration religieuse , civile et
militaire, y était exercée par des fonc-
tionnaires dont la hiérarchie bien ré-
glée assurait la complète exécution des
lois. Il •■ en avait pour l'établissement
des impots ; ils étaient régulièrement
répartis , et on ne peut guère douter
qu'il ait existé dans chaque nome un
terrier ou cadastre authentique qui
servait à rendre ces impôts plus équi-
tables. Les produits servaient à l'en-
tretien de la famille royale, des prêtres
et de l'armée: c'étaient, si l'on veut,
les consommateurs ; les deux autres
classes seules, les agriculteurs et les
commerçants étaient les producteurs :
cela est vrai pour l'Egypte , cela est
vrai partout ; et partout aussi l'apo-
logue des membres et l'estomac servit
à redresser les conclusions trop tôt
tirées de ce simple rapprochement. On
affirme aussi, et avec une vraisem-
blance qui a pour elle quelques tradi-
tions anciennes , que des assemblées
politiques et solennelles étaient convo-
3uées par le roi ou par la loi , soit dans
es circonstances extraordinaires, soit
pour régulariser le taux et la nature
des impots, soit enûn lorsque les chan-
gements de règne , et surtout les chan-
gements de dynastie, les rendaient né-
cessaires. Chaque nome envoyait un
nombre de députés à l'assemblée gé-
nérale de ceux de la nation , et c'est
dans le labyrinthe qu'elle se réu-
nissait. ■
Cet édifice célèbre a été vu par Hé-
rodote ; il subsistait encore au temps
de Strabon : il nous semble rappeler ,
§ar sa forme et sa distribution , une
es plus importantes institutions po-
litiques de l'antiquité; et c'est sous ce
rapport qu'un vif intérêt doit s'atta-
cher à la description qu'Hérodote donne
du labyrinthe , en ces termes :
« J'ai vu ce monument, dit-il, que
j'ai trouvé supérieur à sa réputation ;
je crois même qu'en réunissant tous
les bâtiments construits , tous les ou-
vrages exécutés par les Grecs , on
resterait encore au-dessous de cet édi-
fice , et pour le travail et pour la dé-
pense, quoique le temple d'Éphèse et
celui de Samos soient justement cé-
lèbres; les pyramides mêmes étaient
certainement alors des monuments qui
surpassaient leur renommée ; chacune
d'elles pouvait être comparée à ce que
les Grecs ont produit de plus grand ,
et cependant le labyrinthe l'emporte
sur elles. On y voit , dans l'intérieur,
douze aulœ recouvertes d'un toit , et
EGYPTE.
37
dont les portes sont opposées alterna-
tivement les unes aux autres. Six de
ces aulœ sont exposées au nord, et
six au midi; elles sont continues et
renfermées dans une enceinte formée
par un mur extérieur; les chambres
([ue renferment les bâtiments du laby-
rintlie sont toutes doubles, les unes
souterraines, les autres élevées sur
ces premières; elles sont au nombre
de trois mille, quinze cents à chaque
étage. Nous avons parcouru celles qui
sont au-dessus du sol , et nous en
parlons d'après ce que nous avons vu ;
mais pour celles qui sont au-dessous ,
nous n'en savons que ce que l'on nous
en a dit, les gardiens n'ayant voulu,
pour rien au monde , consentir à nous
les montrer; elles renferment, disent-
ils, les tombeaux des rois qui ont
anciennement fait bâtir le labyrinthe ,
et ceux de5 crocodiles sacrés ; ainsi
nous ne pouvons rapporter sur ces
chambres que ce que nous avons en-
tendu dire. Quant à celles de l'étage
supérieur, nous n'avons rien vu de
plus grand parmi les ouvrages sortis
de la main des hommes : la variété in-
finie des communications et des gale-
ries rentrant les unes dans les autres,
que l'on traverse pour arriver aux
a?//a?, cause mille surprises à ceux qui
parcourent ces lieux , en passant tantôt
d'une des auLœ dans des chambres qui
les environnnent, tantôt de ces cham-
bres dans des portiques, ou de ces
portiques dans d'autres aulœ. Les
plafonds sont partout en pierre, comme
les murailles, et ces murailles sont
chargées d'une foule de figures sculptées
en creux ; chacune de ces aulœ est ornée
d'un péristyle exécuté en pierres blan-
ches parfaitement assemblées; à l'angle
qui termine le labyrinthe , on voit une
])yramide de quarante orgyes de haut,
décorée de grandes figures sculptées
en relief : on communique à cette py-
ramide par un chemin pratiqué sous
terre. »
Voilà ce qu'a vu Hérodote du laby-
rinthe, et l'impression que ce vaste
édifice produisit sur son esprit. Stra-
bon n'en parle pas en termes moins
élogieux ; il dit que le labyrinthe est
un palais composé d'autres palaù ,
et ce dernier mot donne le sens des
aulœ d'Hérodote. Il y avait, ajoute
Strabon, autant de ces palais qu'il y
avait jadix de nomes. C'était un ou-
vrage admirable, puisque chaque cham-
bre était couverte par une seule pierre,
et les cryptes ou couloirs l'étaient
aussi par des pierres portant , sur toute
leur longueur, d'un mur à l'autre.
Aussi , en montant sur le haut de l'é-
difice , on avait sous les yeux une vaste
plaine en pierres. Les dimensions de
l'ensemble sont estimées à 650 pieds
de côté. Enfin, comme complément
des données relatives à la forme et à
la destination du labyrinthe, Strabon
ajoute ce qu'il avait appris, que le
nombre des palais égalait celui des
nomes ou provinces de l'Egypte, parce
qu'il était d'usage que les députés
vinssent s'y réunir, chacun envoyant
ses prêtres et ses prétresses pour faire
des sacrifices et pour juger les affaires
importantes.
A ces rapports de l'antiquitégrecque
se lient directement les notions re-
cueillies de nos jours sur les grandes
Panégyries égyptiennes, assemblées à
la fois politiques et religieuses, prési-
dées d'ordinaire par le roi ou l'un des
princes ses fils, et dont la célébration
est mentionnée sur des monuments
encore subsistants , comme un des de-
voirs les plus essentiels de la royauté.
On conclutdonc de tout ce qui précède,
qu'il y avait dans l'ancien nome Arsi-
noïte, où était le lac Mœris, contrée
plus connue aujourd'hui sous la déno-
mination ^El-Fayoum , un vaste édi-
fice formé de la reunion de douze pa-
lais composés d'un très-grand nombre
d'appartements ; que cet édifice était
entièrement construit et couvert en
pierres assemblées avec une grande
perfection ; que ces palais étaient ados-
sés ou contigus, sans se communiquer;
qu'ils étaient dans une grande enceinte
formée de murailles et ornée de co-
lonnes ; que l'accès de ces palais était
très-difficile, à cause de la multitude
de galeries et de couloirs se croisant
dans tous les sens, qui y conduisaient;
et que , privé du secours d'un conduc-
38
L'UNIVERS.
teur, un étranger s'y égarait infailli-
blement. L'ensemble de ce monument
frappa d'étonnement et d'admiration
tous les Grecs qui le virent, et ils dé-
claraient que tous les monuments de
la Grèce réunis n'égalaient pas celui-
là. Cet édiflce se nommait le Labyrin-
the; le nombre des palais fixé à 12
fait supposer qu'à l'époque où il fut
édiflé , l'Egypte n'était divisée qu'en 12
nomes , nombre qui fut ensuite accru
successivement et porté jusqu'à 36.
L"époque indiquée par le nom du fon-
dateur, selon Manéthon , appuie cette
dernière conjecture; ce fut, d'après cet
historien , le roi Labarys qui éleva ce
merveilleux palais : ce prince était le
qaatrième roi de la douzième dynastie;
d'après les époques connues de l'his-
toire des Pharaons, le règne de Labarys
et la fondation du labyrinthe remon-
taient à trois mille cinq cents ans
avant l'ère ciirétienne ; et selon les listes
du même Manéthon , Sésostris , à qui
la division en 36 nomes est attribuée,
est postérieur de dix-neuf cents ans à
Labarys. Cet intervalle de temps entre
ces deux princes aurait donc suffi aux
progrès de !a civilisation égyptienne, qui
rendirent nécessaire sa division en pro-
vinces moins étendues et conséquem-
ment plus nombreuses. Par une singu-
larité digne de remarque, le labyrin-
the était construit dans une province
en dehors de la vallée de l'Egypte ; elle
était centrale pour tous les nomes; elle
en avait un nombre égal au nord et au
midi , et, des douze palais , six regar-
daient aussi au nord , et les six autres
au midi. Sur un des côtés du labyrin-
the, s'élevait la pyramide qui ornait
le tombeau de son fondateur.
Si le labyrinthe fut destiné aux as-
semblées nationales de l'Egypte, à réu-
nir, dans des occasions solennelles et
d'un grand intérêt pour l'état , les dé-
putés sacerdotaux, civils et militaires
des nomes du royaume, il faut conve-
nir qu'on ne pouvait imaginer une
construction plus dignement et plus
convenablement appropriée à sa desti-
nation. Il était tout-à-fait conçu dans
l'esprit général des institutions égyp-
tiennes , qui laissaient si peu libres Qe
leurs mouvements, et les classes, et
les corporations, et les individus. Le
sacerdoce tout entier se retrouvait dans
ces occasions mémorables ; et ces réu-
nions du corps sacerdotal étaient comme
de grandes cérémonies religieuses, où
l'Egypte tout entière venait s'incliner
au même instant devant la divinité;
peut-être était-ce là le lieu du conclave
pour l'élection du grand-prêtre-roi;
pour l'intronisation et le sacre du nou-
veau roi , quand , après Menés , ce roi
ne fut plus le grand-prêtre; comme le
fut plus tard le grand temple de Phtha
à Memphis sous les Ptolémées, sans
doute à l'imitation des Pharaons, qui
abandonnèrent le labyrinthe. Dans les
mêmes circonstances et dans ce même
lieu , les grandes mesures d'administra-
tion, les grands intérêts de la guerre
et de la paix, l'examen des ressources
pubUques, de leur variation et de ses
causes , leur emploi au développement
des plus utiles établissements publics ,
à des entreprises militaires dans les-
quelles il pouvait entrer, quoiqu'offen-
sives , plus de prévisions de sûreté que
d'esprit de conquête , tous ces grands
intérêts de l'Egypte pouvaient être
traités dans ces assemblées formées de
tous les pouvoirs de l'état , le roi , l'é-
glise et l'armée.
On s'expliquerait ainsi ces limites
légales mises à l'exercice de l'auto-
rité royale, que l'antiquité mentionne
particulièrement parmi les sages in-
stitutions publiques de l'Egypte. — Le
labyrinthe deCnosse fut construit sur
le plan de celui des Égyptiens, mais les
Grecs n'en tirent, en l'imitant, qu'une
fabuleuse monstruosité, commode tant
d'autres institutions orientales, qu ils
ne cherchèrent même pas à com-
prendre.
MI. LOIS
Un assez grand nombre de règles so-
ciales sont citées par les écrivains de
l'antiquité comme iois de l'ancienne
Egypte, et à leur suffrage il faut
ajouter celv.i de Bossuet, qui a dit que
l'Egypte était la source de toute bonne
pohce. L'examen de ces diverses règles,
velativement 3 l'Égj'pte, exigerait, pour
EGYPTE.
parvenir à quelque certitude historique
sur leur réalité , beaucoup de temps et
présenterait de grandes diflicuités. Les
auteurs anciens qui en parlent n'ont
[)as assez distingué les époques de ces
ois , et les gouvernements différents
sous lesquels celles de ces lois qui
existèrent réellement, furent rendues.
Pour ne citer qu'un seul exemple de
cette confusion des temps, il suffira
de rappeler la loi contre les faux mon-
nayeurs, mise par Diodore de Sicile au
nombre des lois générales de l'Égj'pte,
à coté et au même rang que les' plus
anciennes ; et cependant l'usage des
rnétaux monnayés ne commença en
Egypte qu'avec la domination des Per-
ses. Hérodote dit que Darius, fils
d'Hystaspe , fut le premier prince qui
fit battre de la monnaie de l'or le plus
fur, et qu'Aryandès, gouverneur de
Egypte pour les Perses , ayant usurpé
une des prérogatives roples, en fai-
sant frapper de la monnaie d'argent,
Darius le fit condamner à mort. L'o-
pinion commune est que la monnaie
de Darius, ou les dariques ^ fut la
première monnaie introduite légale-
ment en Egypte , par la conquête des
Perses : il paraît que jusque-là l'E-
gypte , pour ses relations intérieures ,
n'usait que d'une monnaie de con-
vention, et pour l'étranger, qu'elle
comptait en anneaux d'or ou d'argent
d'un poids déterminé ou vérifié. Les
monuments rendent témoignage de
ces faits : les peuples vaincus paient
les tributs en anneaux de métaux;
dans une autre scène , on pèse quel-
ques-uns de ces anneaux pour les don-
ner en échange d'autres objets. Enfin,
il paraît qu'il y avait aussi des masses
d'or ayant une autre forme que celle
de Panneau, par exemple, la forme
d'une grenouille , d'un veau , d'un
bœuf, et q'i'il était passé en usage
d'estimer tel objet trois bœufs, te! au-
tre trois veaux , tel autre enfin trois
grenouilles , ce qui , pour l'Égyptien ,
représentait un poids connu de ce métal.
Sans examiner si cet usage de l'Egypte
ne pourrait pas être utile^'a l'interpréta-
tion de certaines traditions homériques,
nous reviendrons à notre observation
relative à la monnaie, qui ne fiit pas in-
troduite en Eg}T)te avant l'administra-
tion des Perses (52.5 avant J.-C). Ce-
pendantDiodoredeSicile donne comme
une loi égyptienne , celle qui prescri-
vait de couper les deux mains à celui
qui faisait de la fausse monnaie. La
distinction des époques dans les lois
est donc un point essentiel de l'étude
de cette partie des institutions égyp-
tiennes; ne pouvant l'entreprendre
dans ce résumé , nous nous bornerons
à rappeler ici les principales lois égyp-
tiennes dont l'antiquité a conserve le
souvenir.
Le parjure était puni de mort; le
serment étant admis par la législation
ég}T)tienne dans beaucoup de circon-
stances graves , il fallait en assurer
autant qu'on le pouvait la vérité
à l'égard de Dieu et des hommes.—
C'était un devoir pour tous les citoyens
de prévenir les crimes , d'en poursui-
vre la punition , et celui qui , voyant
un homme en danger, ne volait p"as à
son secours , était assimilé à l'homicide
et puni comme tel. — L'homme devait
détendre son semblable contre un as-
saillant , le garantir de sa fureur; s'il
prouvait qu'il ne l'avait pas pu , il n'en
devait pas moins découvrir le coupable
et le poursuivre en justice. Il y avait
dans cette loi l'idée de l'offense faite
par l'effet de chaque crime ou de cha-
que délit, à la société tout entière,
et de l'intérêt qu'il y a pour chaque ci-
toven que ce crime ou ce délit soit
piini : l'exercice du droit de poursuite au
nom des lois était donc mis au nombre
des devoirs et déféré à tous les ci-
toyens.— Ils avaient tous la faculté d'ac-
cuser et de poursuivre ; le témoin d'un
crime qui ne remplissait pas ce devoir
était battu de verges et privé de nour-
riture durant trois jours ; et l'accusa-
teur convaincu de calomnie subissait
la peine réservée à l'accusé, s'il avait
été déclaré coupable. — Les Egj'ptiens
étaient convaincus que la punition des
coupables et la protection des oppri-
més étaient les plus sûrs garants de la
sécurité individuelle et du bonheur pu-
blic : enfin , un coupable qui avait
échappé à l'accusation durant sa vie ,
40
L'UNIVERS.
ne pouvait se soustraire à ceHe qui
l'attendait à l'entrée même du tom-
beau : une voix qui l'accusait avec vé-
rité, le faisait priver des honneurs de
la sépulture.
Cette sévérité fait supposer, et l'his-
toire ne dit rien de contraire à notre
conjecture , que les Égyptiens ne con-
nurent point cet usage de notre Occi-
dent , celui qui admettait les composi-
tions pourles offenses; ils ne voulurent
pas qne le crime pût être effacé par un
traite avec la victime. La rigueur des
châtiments et la certitude de ne pou-
voir s'y soustraire menaçaient sans
cesse les penchants nuisibles à la 'so-
ciété. Le guerrier devait réparer par
une action d'éclat une faute de déso-
béissance ou l'oubli des lois de l'hon-
neur.- Les attentats contre les femmes
étaient punis de la mutilation ; la
femme infidèle était enlaidie par l'am-
putation du nez , son complice était
irapçé de verges. On arrachait la lan-
gue a celui qui révélait aux ennemis
les secrets de l'état; on coupait la
main à celui qui falsifiait les poids , les
mesures, le sceau des princes ou celui
des particuliers , à l'écrivain qui sup-
posait des pièces ou qui altérait les
copies qu'il en délivrait : et , une idée
domine dans ces dernières lois , celle
d'empêcher que le coupable ne commette
deux fois le même crime. Les physio-
logistes de nos jours diront peut-être
que les Égyptiens avaient aussi observé
et reconnu l'influence des penchants.
La société égyptienne avait connu
le parricide , et la loi le punissait par
les tortures et le bûcher. Les parents
qui tuaient un de leurs enfants étaient
obligés de tenir son cadavre embrassé ,
f)enaant trois jours et trois nuits ; la
oi ne leur infligeait pas la mort, pour
avoir ôté la vie à l'être à (jui ils l'a-
vaient donnée. L'homicide était aussi
puni de mort. Les lois pénales et cri-
minelles étaient égales pour l'homme
et poar la femme ; les femmes encein-
tes, convaincues d'un crime capital,
n'étaient jugées et condamnées qu'a-
près l'accouchement, afin que l'enfant,
innocent , fût soustrait à l'infamie de
iamère.
On attribue au roiBocchoris,de lavingt-
quatrième dynastie, au huitième siècle
avant l'ère chrétienne,, immédiatement
avant l'invasion des Éthiopiens, diver-
ses lois relatives au commerce.Une dette
était nulle, si le débiteur affirmait par
un serment solennel qu'il ne devait rien
au créancier qui n'était nanti d'aucun
titre. Dans aucun compte , l'intérêt dû
ne pouvait dépasser le capital. Les
biens du débiteur étaient engagés pour
ses dettes , mais jamais sa personne :
la loi reconnaissait que la personne
d'un citoyen ne cessait jamais d'appar-
tenir à l'état, qui ne devait pas en être
privé, et elle ne voulait pas qu'un par-
ticulier, par colère ou par avarice,
ravît à la cité un membre qui avait en-
vers elle des devoirs à remplir. Héro-
dote attribue à un autre roi du siècle
de Bocchoris une autre loi relative au
commerce ; elle autorisait les Égyp-
tiens à emprunter en mettant en gage
la momie de leurs pères. Le prêteur
était en même temps mis en possession
du tombeau de la famille de l'emprun-
teur; c'est à cette condition seulement
qu'il pouvait en effet avoir à sa dispo-
sition les momies données en gage,
ne pouvant certainement pas les dé-
placer du lieu où elles étaient déposées.
Celui qui ne payait pas sa dette , était
privé des honneurs de la sépulture de
lamille, et en privait aussi ceux de ses
enfants qui mouraient durant cet en-
gagement sacré.
C'est au roi éthiopien Sabbacon,
successeur de Bocchoris, qu'il avait dé-
trôné, retenu captif et fait brûler vi-
vant, qu'on attribue quelques modifi-
cations dans les lois criminelles de
l'Egypte. Hérodote dit que ce Sabba-
con, si cruel envers Bocchoris, abolit la
peine de mort , et imposa pour châti-
ment aux coupables qui l'avaient mé-
ritée , les travaux publics , notamment
la construction des digues et l'exhaus-
sement du sol des villes par des terras-
sements.
Parmi les autres lois de l'ancienne
Egypte , on doit citer encore celle qui
dispensait les fils de nourrir leurs pa-
rents , et qui en faisait une obligation
pour les filles. La circoncision était
ordonnée , et cette loi n'était qu'une
prescription d"iiygiène publique. Tout
individu était tenu de donner par écrit
tous les ans au magistrat de la contrée
qu'il habitait, son nom, l'indication
de sa profession et de l'industrie qui
pourvoyait à sa subsistance ; la même
loi punissait de mort celui qui ne fai-
sait point sa déclaration ou ne pouvait
point indiquer ses moyens légitimes
d'existence. C'est Amasis qui porta
cette loi , et peut-être ne fut-elle pas
sans quelque corrélation avec une des
plus singulières lois égyptiennes , pour
nos sociétés actuelles du moins, celle
qui tolérait le vol. Diodore de Sicile ,
en effet, dit que ceux qui voulaient
suivre la profession de voleur se fai-
saient inscrire chez le chef reconnu
des gens de cette classe , et lui rap-
portaient tout le fruit de leur indus-
trie. Ceux qui avaient été volés en
faisaient, chez ce même chef, une dé-
claration écrite, en y ajoutant une des-
cription circonstanciée des objets qu'ils
réclamaient, et l'indication du temps
et du lieu où ils leur avaient été en-
levés. Sur ces renseignements , les
objets étant reconnus , leur valeur
(■tait lixée, et le propriétaire en aban-
donnait le quart à la société des vo-
leurs. Bien des commentaires ont été
faits sur ce singulier règlement ; et en
admettant sa réalité, il n'y faudrait
peut-être voir qu'une de ces transac-
tions de l'ordre social avec les pas-
sions humaines , comme il s'en voit
tant dans les sociétés modernes. Quel-
ques philosophes ont nié un tel acte
dans la législation de l'Egypte , et se
sont demandé comment on procédait
à l'égard des voleurs non autorisés , et
de ceux qui, s'étant fait inscrire, ne
rendaient pas un compte Adèle de
leurs rapines. On oppose aussi , et avec
plus de succès peut-être, cette au-
tre ^ loi déjà citée , d'après laquelle ,
chaque année , tout citoyen de l'E-
gypte devait faire connaître ses mo-
yens d'existence au gouverneur de
la province qu'il habitait ; ceux qui
négligeaient de faire cette déclaration
étaient punis de mort : la loi les pré-
jugeait vivant d'illégitimes industries ,
EGYPTE. 41
et c'est la même peine qu'on pronon-
çait contre ceux qui étaient reconnus
coupables de ce dernier crime. Il est
vrai que la loi sur les déclarations est
attribuée par Hérodote au Pharaon
Amasis , et l'origine de cette loi serait
des temps modernes de l'histoire de l'E-
gypte, du yp siècle avant l'ère chré-
tienne ; et à cette époque , que suivit
de près l'invasion des Perses , les étran-
gers étaient déjà répandus dans toutes
les parties du royaume. Cette loi, que
Solon transporta à Athènes , et qui
prévenait la mendicité, pouvait, jus-
qu'à un certain point , diminuer aussi
le nombre des voleurs, et affaiblir,
par sa rigueur , l'effet d'une tolé-
rance (si la loi primitive existait en-
core) que les sociétés modernes, fon-
dées sur la propriété , n'ont pas été
tentées d'imiter : du reste , ce ne serait
qu'après avoir exactement déterminé
en quoi consistait le droit de propriété
selon la loi de l'Egypte, divisée en
classes investies ou de privilèges ou de
servitudes , que l'esprit de cette loi
singulière pourrait être justement ap-
précié de nos jours.
Diodore de Sicile mentionne encore
plusieurs autres lois égyptiennes, mais
toujours sans distinguer les temps où
elles furent en vigueur , et sans s'oc-
cuper à discerner l'influence qu'exer-
cèrent sur la législation égyptienne
l'invasion et les coutumes des Perses
et des Grecs quand ils furent maîtres
de l'Egypte. C'est à ces mêmes épo-
ques qu'il faudra rapporter certaines lois
inconnues à la primitive Egypte. C'est
sous les Grecs que le mariage fut per-
mis entre le frère et la sœur ; l'histoire
des rois Ptolémées en offre de fré-
quents exemples : on n'en trouve au-
cun dans les temps antérieurs. La dis-
solution du mariage paraît aussi avoir
été , durant cette même période , très-
facilement autorisée par les lois. La
société conjugale avait ainsi l'apparence
d'une polygamie; et cette circonstance
nous explique pourquoi dans les mo-
numents qui nous re. tent du temps de
la domination des Grecs et de ceux
des Romains en Egypte , les filiations
des individus sont plus ordinairement
42
L'UNIVERS.
exprimées par les noms de la mère
que par ceux du père. Dans les
temps antérieurs, pour ceux de l'E-
gypte vivant sous ses propres ïoiS , il
n existe aucune trace de pareils usa-
ges. Les monuments historiques ( et
ils sont en très-grand nombre ) n'at-
tribuent à aucun roi plusieurs épouses
à la fois ; on en connaît deux à plu-
sieurs de ces princes, notamment à
Sésostris, qui vécut et régna long-
temps ; il eut vingt-trois enfants mâles,
et cette circonstance donne quelque
{)robabilité à l'opinion d'après laquelle
es enfants nés hors de mariage, même
d'une femme esclave, étaient, en
Egypte , considérés comme légitimes.
Ce tut le treizième de ces enfants qui
succéda à Sésostris : ce treizième en-
fant, dans l'ordre de primogéniture ,
était fils de la seconde femme ; et l'on
peut encore conclure de cette autre
circonstance, rapprochée du respect
des Égyptiens pour le droit d'aînesse ,
qu'aucun des enfants de la première
femme de Sésostris n'existait plus
quand ce grand prince mourut. Les
droits étaient pleinement réservés aux
enfants de la première femme : le
règne du roi Thoutmosis III , ou
Mœris , en fournit une nouvelle
preuve.
Le roi Thoutmosis T"" mourut, lais-
sant un fils et une fille. Ce fut le fils
qui lui succéda selon la loi de l'état ,
et il prit le nom de Thoutmosis II ;
celui-ci étant mort sans enfants, sa
sœur monta sur le trône, se maria ,
eut un fils de ce premier mariage , de-
vint veuve , et en contracta un second.
Mais ce fut l'enfant du premier lit qui
succéda à sa mère sous le nom de
Thoutmosis III ou Mœris ; le second
mari avait été le tuteur de la minorité
du jeune roi; devenu majeur, le roi
fît effacer des monuments publics le
nom de ce tuteur, second mari de la
reine, et n'y laissa subsister que celui
du premier mari, qui était son père.
Ces faits historiques sont certains ,
et remontent au 18* siècle avant l'ère
chrétienne; ils nous révèlent la loi
égyptienne qui réglait l'état des famil-
les , et qui devait, par la sagesse de ses
dispositions, et tous les germes d'or-
dre public qu'elle renfermait, être
commune à toutes les familles libres
des diverses classes de la nation. Il
serait donc bien téméraire d'affirmer
encore que la polygamie était auto-
risée. On convient qu'elle était expres-
sément prohibée dans la classe sacer-
dotale : on ne saurait prouver que cette
prohibition ne s'appliquait pas égale-
ment à toutes les autres. La monoga-
mie semble donc avoir été la condition
générale des familles égyptiennes ; s'il
en avait été autrement dans la lettre de
la loi, les princes et les prêtres, per-
sonnages les plus influents de l'état,
devaient, par 1 empire tout-puissant de
l'exemple donné de si haut , corriger
la loi par les mœurs. Du reste, l'état
des femmes, que rien ne permet de
supposer placées dans une condition
d'infériorité civile à l'égard des hom-
mes , est encore une considération
puissante à l'appui de cette opinion.
L'histoire a noté quelques modifi-
cations essentielles introduites dans la
législation égyptienne , entre autres
l'îibolition de la peine de mort par Sab-
bacon, le chef de la dynastie éthio-
pienne , qui s'établit en Egypte par la
conquête , environ 700 ans avant J.-C.
Ce roi substitua à cette peine celle des
travaux à perpétuité : il disait que la
société trouvait dans le fruit du travail
du condamné une compensation pour
une partie du dommage qu'elle en avait
reçu , et que le châtiment, par sa du-
rée , n'en était ni moins dur , ni moins
effrayant.
Plus anciennement . la législation
égyptienne avait été détruite de fond
en comble ; la supériorité des armes ou
du nombre avait livré l'Egypte à une
peuplade de Barbares ; l'histoire les a
nommés Pasteurs et Hjrksos. Ils fu-
rent ses maîtres pendant près de trois
siècles, et ce fut d'un de ces chefs
étrangers que Joseph, fils de Jacob,
fut le premier ministre. La Bible ra-
conte les faits principaux de son ad-
ministration, et cette narration est
féconde en notions intéressantes sur
l'état de l'Égj-pte près de deux mille
ans avant l'ère chrétienne. Une famine
EGYPTE.
frappa ce pays; les greniers royaux
étaient remplis des blés provenant
du cinquième des récoltes que l'état
prélevait sur toutes les terres; celles
qui appartenaient aux prêtres et aux
temples en étaient seules exceptées.
Le peuple de l'Egypte s'adressa au
premier ministre Joseph, qui lui fit
vendre ses blés en réserve , et tout l'or
qu'il en retira , il le déposa dans le tré-
sor royal. Une nouvelle distribution
de blé "fut bientôt nécessaire ; Joseph
demanda en échange les troupeaux que
possédaient les Egyptiens ; tous les
chevaux, les brebis, les bœufs, les
ânes lui furent livrés. La famine con-
tinuant l'année suivante , et le peuple
s'adressant de nouveau à Joseph , lui
disait : « ]\ous vous avons donné notre
or et nos troupeaux , il ne nous reste
plus que notre corps et nos terres ;
nous mourrons donc sous vos yeux.!*
Achetez-nous comme esclaves du roi ,
et achetez aussi nos terres; vous nous
donnerez ensuite de la semence pour
les cultiver et pour empêcher qu'elles
ne se changent en désert. » Joseph
donna de nouveau du blé et aclieta
toutes les terres, que chacun vendait
pressé par la famine ; il accepta aussi les
personnes, et il leur dit ; « Vous et vos
terres appartenez tous au Pharaon ; il
vous donnera la semence, vous lui livre-
rez le cinquièmedes récoltes; le surplus
vous restera pour l'ensemencement et
votre nourriture; » et les terres et les
personnes sacerdotales furent seules
exceptées de cette loi générale qui ré-
duisit la population égyptienne en ser-
vitude , et fit du sol de rÉg}-pte la pro-
priété , le fief des souverains ; et du
souverain lui-même un seigneur féodal
possédant ses hommes corps et biens,
et les attachant tous par une loi com-
mune au servage et à la glèbe : telle fut
rEg}-pte pendant le reste du règne des
rois Pasteurs.
C'est ici le lieu d'examiner une opi-
nion déjà très-ancienne , qui attribue
aux Egyptiens un usage ou une loi
dont l'atrocité spéciale ne saurait être
conciliée avec la sagesse et l'humîinité
de la législation générale de l'antique
Egypte. Il s'agitdes sacrifices humains,
et nous croyons pouvoir nier avec
certitude l'existence d'une telle prati-
que en Egypte dès qu'elle forma une
société régulièrement policée,dès qu'elle
eut un gouvernement et des lois. Nous
pouvons avancer aussi que cette même
opinion n"a pris quelque consistance
que dans des temps très-modernes ,
relativement à l'époque oîi on suppose
l'usage des sacrifices humains ; et des
croyances nouvelles ont pu chercher
à l'accréditer, afin de frapper plus sûre-
ment les croyancesanciennes d'une juste
réprobation . Selon les écrivains anciens,
il n'existe sur ce sujet que des ouï-dire.
Ainsi Plutarque, ou l'auteur moins an-
cien encore , peut-être, du traité d'Isis
et d'Osiris , rapporte ( d'après Mané-
thon , dit-il ) qu'en Egypte , à certains
jours, à Eléthya en Thebaïde (aujour-
d'hui El-Kab), on brillait vifs des hom-
mes qu'on appelait typhoniens, et qu'on
jetait leurs cendres au vent. Diodore
de Sicile rapporte aussi comme un ouï-
dire que, anciennement , les rois d'E-
gypte sacrifiaient sur le tombeau d'O-
siris des hommes de la couleur de Ty-
phon, c'est-à-dire roux: et commeil
y avait plus d'étrangers qiie d'Egyp-
tiens de cette couleur, c'était les étran-
gers que cette coutume atteignait plus
particulièrement. D'autres écrivains
postérieurs ont commenté et amplifié
ces dires : un savant moderne était
même si vivement frappé d'horreur
pour une telle pratique, et en était si
préoccupé, qu'il ne voyait plus dans les
monuments égyptiens les plus inoffen-
sifs, les zodiaques par exemple {pi. 1 1 ),
que des signes de crimes et d'abom:-
nation, des coutelas et des victimes.
Mais il n'existe en réalité aucun té-
moignage imposant en faveur d'une
telle'' opinion , et des faits d'une certi-
tude incontestable la contredisent, i^es
faits sont de diverses natures : d'abord
la sagesse générale de la législation
égj'ptienne, si unanimement procia-
mèe par les philosophes de la Grèce ;
ensuite, les garanties exprimées dans
les lois égyptiennes en faveur même
des esclaves, puisque celui qui tuait
volontairement un homme, libre ou
esclave,. était puni de mort. Rérodots
44
L'IJiMVERS.
n'a rien appris en Egypte sur ces sortes
de sacrifices, et il y a recueilli des
notions tout-à-fait contraires ; il traite
d'absurdes les Grecs qui , racontent
qu'Hercule étant allé en Egypte , les
habitants voulurent le sacrifier en
grande pompe, mais qu'arrivé auprès
de l'autel et au moment oij les prières
commençaient , Hercule , usant de ses
forces , massacra tous les assistants.
« Ce récit , ajoute Hérodote , prouve
clairement que les Grecs n'ont aucune
idée du caractère et des institutions
des Égyptiens. En effet, on a vu qu'il
ne leur est permis de sacrifier aucun
animal , à l'exception des bœufs , des
veaux, des moutons, lorsqu'ils sont
purs , et des oies : comment donc au-
raient-ils pu vouloir sacrifier des hom-
mes? » Rien de plus concluant que ce
passage contre la supposition des sa-
crifices humains ; Hercule et sa fable
n'y sont pour rien, c'est l'opinion
d'Hérodote qui est tout : de son temps
donc , et malgré les nombreuses infor-
mations qu'il a prises sur , l'histoire
et les mœurs de l'ancienne Egypte , il
n'y a pas rencontré le moindre souve-
nir relatif à un usage aussi remarqua-
ble , aussi frappant pour un observa-
teur du caractère d'Hérodote. On
ajoute que ce fut le roi Amasis qui fit
cesser ces sacrifices: or, le roi Amasis
vécut cent ans avant le voyage d'Héro-
dote en Egypte ; Hérodote raconte fort
en détail les événements du règne d'A-
masis, il mentionne quelques lois qu'il
porta , et il ne parle en aucune manière
de celle par laquelle Amasis aurait pro-
hibé les sacrifices humains : Hérodote
est donc , par ses paroles comme par
son silence , une autorité contraire aux
dire recueillis par Diodore et par Plur
tarque. Il est vrai aussi que d'autres
attribuent la loi contre les sacrifices
humains à un autre roi nommé Amo-
sis, et des écrivains inattentifs peuvent
avoir faitquelque confusion entre deux
princes dont les noms sont à peu près
•semblables , mais qui appartiennent à
deux époques de l'histoire égyptienne
bien éloignées l'une de l'autre. Amosis
ou Ahmos fut en effet le premier roi
de la dix-huitième dynastie égyptienne,
et Amasis fut l'avant-dernier roi de la
vingt-sixième dynastie ; Amosis régnait
1800 ans avant l'ère chrétienne, et Ama-
sis 1200 ans après lui. La distinction
des époques est donc ici une considé-
ration importante, et si de suffisantes
autorités attribuaient à Amosis l'abo-
lition d'une coutume inhumaine, il
faudrait en attribuer aussi l'introduc-
tion en Egypte , à la peuplade barbare
et inculte qui envahit cette contrée
deux mille ans et plus avant l'ère
chrétienne, qui répandit sur l'Egypte
toutes les calamités d'une invasion
brutale et destructive de toute police
et de toute civilisation , qui s'appliqua
enfin à abolir les productions des arts,
celles de l'intelligence, la religion et les
loix , par l'incendie et la mort. Ce fut
Amosis qui délivra l'Egypte de ce fléau,
qui rétablit l'ancien ordre de choses ,
le culte national et les lois en Egypte:
s'il eut à abolir les sacrifices humains,
c'est que les Barbares qu'il chassa les
y avaient introduits : ce n'est donc pas
à la législation , à la sagesse égyptienne
qu'on doit imputer d'avoir jamais, dès
que cette législation exista, autorisé ou
prescrit les sacrifices^ humains. Nous
ne parlons pas de l'Egypte non civi-
lisée : il n' y avait pas encore d'Egypte
alors , et a la période de barbarie ,
tous les peuples se sont ressemblés;
mais aux yeux de la morale , leur igno-
rance les a absous de leurs crimes.
On n'a pas manqué de chercher dans
les monuments égyptiens des traces ou
des preuves d'un usage qui n'exista
point, et on a même cru en avoir
trouvé. Mais c'est donner une expres-
sion trop directe à des compositions
évidemment symboliques , et dont l'in-
terprétation, au surplus, ne dérive
que de plusieurs suppositions absolu-
ment gratuites. On voit souvent sur
les monuments historiques un roi égyp-
tien frappant d'un coup de hache, de
la main droite, un groupe d'hommes
de physionomies et de couleurs di-
verses, dont il a réuni les cheveux dans
sa main gauche. Voilà , a-t-on dit, une
représentation de sacrifice humain , un
groupe de prisonniers égorgés en sacri-
fice sur l'autel des dieux de l'Egypte
EGYPTE.
par le roi après sa victoire. Les prison-
niers, ainsi groupés, ont une physiono-
mie tellement prononcée dans les bas-
reliefs peints des temples de l'Egypte ,
qu'on y distingue facilement les peu-
ples divers qui en ont fourni les types ;
on y reconnaît l'Africain, l'Asiatique,
l'Indien , l'Arabe , etc. ; chaque in-
dividu est là le symbole de la contrée
qu'il habita, et l'ensemble du tableau
n'est que l'expression figurée de la
conquête de ces contrées par le roi
vainqueur. Ce roi n'est pas un sacrifi-
cateur , et le sacrificateur n'était pas
capable d'abattre d'un seul coup vingt
têtes d'hommes à la fois.
Une autre scène, scupltée à Médi-
net-Habou , à Thèbes , a été aussi l'ob-
jet d'une interprétation analogue, mais
'(■également hasardée : c'est une céré-
monie religieuse relative à l'intronisa-
tion du Pharaon Rhamsès-Méiamoun.
Deux autels sont surmontés de deux
enseignes sacrées; deux prêtres, re-
connaissables à leur tête rasée, et
mieux encore à leur titre inscrit à côté
d'eux , sont devant le grand-pontife ,
qui préside à la Panégyrie et tient
en main le sceptre insigne de ses
hautes fonctions : ces deux prêtres se
retournent pour prendre ses ordres ,
pendant qu'un autre prêtre donne la
liberté à quatre oiseaux qui s'envolent.
On a voulu voir aussi dans cette scène
des sacrifices humains, en prenant le
sceptre du grand-prêtre pour un glaive,
les deux prêtres pour deux victimes ,
et les oiseaux pour l'emblème des âmes
qui s'échappaient du corps des deux
malheureux égorgés par une barbare
superstition. Mais une inscription qui
lait partie de la scène en explique le vé-
ritable sujet; elle nous apprend que le
grand-prètre , président de la Pané-
gyrie, dit : Donnez l'essor aux quatre
oies Amset, Sis , Soumauts et Kebh-
sniv; dirigez- vous vers le midi, le
nord, l'occident et l'orient, et dites
aux dieux de ces contrées que Horus ,
fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé de la
couronne royale , et que le roi Rham-
sès s'est aussi coiffé de la couronne
royale. Cette scène n'est donc encore
qu un tableau symbolique et religieux
relatif à l'intronisation , au couronne-
ment et au sacre d'un roi d'Egypte :
on ne trouvera donc là, qu'à l'aide de
gratuites interprétations, des preuves
authentiques de sacrifices humains en
p;gypte. K ne faut donc plus répéter
une supposition traditionnelle, démen-
tie par les faits de l'histoire.
Aces indications diverses sur la légis-
lation égyptienne, générale ou particu-
lière, on en pourrait ajouter d'autres ti-
rées d'auteurs de tous les âges de la litté-
ratufe, qui ont attribué aux Égyptiens
des lois et des règlements plus ou moins
spéciaux et relatifs à la police intérieure
des cités, ou aux intérêts généraux de
l'état. Mais ici encore la distinction des
époques deviendrait de plus en plus
nécessaire , et nous aurons bientôt
l'occasion de faire remarquer les inno-
vations que des puissances nouvelles
introduisirent dans la législation géné-
rale de l'Egypte. Arrêtons-nous un
instant aux formes qu'elle adopta pour
l'administration de la justice.
La classe des prêtres fournissait les
juges ; cela devait être : là étaient la
science et l'autorité qui la sanctifiait.
On ne peut douter que les petits inté-
rêts ne trouvassent facilement des
juges secondaires dans chaque nome ;
mais il ne nous est parvenu aucun
renseignement sur ce point important
des institutions égyptiennes. C'est de
Thèbes, de Memphis et d'Héliopolis
qu'on tirait les personnages revêtus
des magistratures les plus élevées : on
a demandé pourquoi ce privilège pour
ces trois villes. La réponse aurait pu
être facilement trouvée : parce que
dans ces mêmes villes existaient les
trois principaux collèges sacerdotaux ,
et que c'est là que devaient se trouver
les hommes essentiellement revêtus de
cette rare considération que donnent
le savoir et les vertus , et qui ajoute
tant d'autorité à l'autorité même des
lois. On fixe à dix le nombre des juges
tirés de chaque collège sacerdotal.
Selon les mêmes historiens, un tribu-
nal suprême, siégeant à Thèbes, ca-
pitale du royaume , était composé de
ces trente magistrats ; nous ne pensons
pas qu'ils fussent pris parmi les prêtres
46
L'UÎSIVERS.
d'ordres difféfents. Le caractère émi-
nemment hiérarchique de toutes les
institutions égyptiennes permet plutôt
Je supposer que les tribunaux de divers
degrés étaient ccnposés de prêtres de
divers ordres ; les prêtres du premier
ordre devaient donc aller siéger au
grand tribunal de Thèbes. En se for-
mant, il désignait son président, et
d'ordinaire cet honneur était détéré
à celui d'entre les magistrats qui était
le plus âgé. Une chaîne d'or passée à
son cou , et à laquelle était attachée
une image en pierre précieuse de la
déesse Saté {la vérité , figure assise,
ou debout , d'une déesse caractérisée
par une plume qui surmonte sa tête),
était la marque de sa prééminence dans
le tribunal.
L'histoire ajoute que le président élu
appelait et désignait lui-même , pour
le remplacer comme juge, un autre
prêtre tiré du même collège d'où il était
lui-même sorti. C'est donc à 31 qu'était
fixé le nombre des membres de ce tri-
bunal supérieur ; et aux soins que le
corps sacerdotal se donnait pour ré-
pandre l'enseignement dans tous les
nomes, on peut croire que l'Egypte
ne manqua jamais d'hommes capables
d'occuper ses magistratures de divers
degrés. Les hiérogrammates , prêtres
chargés des affaires temporelles des
temples et de l'état, devaient posséder
l'écriture sacrée, la cosmographie, la
géographie, le système solaire, lunaire
et planétaire , la chorographic de l'E-
gypte et la topographie du Nil : un
rouleau de papyrus et une paletle de
scribe , garnie d'encre et de plumes
de roseau, étaient les insignes qui les
faisaient reconnaître. On a poussé un
peu loin , ce nous semble , à propos
du grand tribunal des trente à Thèbes,
les suppositions dans l'explication des
motifs qui firent préférer ce nombre à
tout autre; on a dit, en effet, que le
code des lois égyptiennes , rédigé par
Thôth Trismégisle, contenait dix li-
vres; que chaque magistrat était spé-
cialement adonné à l'étude d'un seul ,
et que le tribunal des trente renfer-
mait ainsi trois magistrats possédant
à fond le même livre , et tirés de trois
collèges différents. Cette idée serait
analogue à tant d'autres que réalisa
bien certainement la sage expérience
de l'Egypte ; mais il n'y a au sujet du
livre de Trismégiste qu'une relation
sur laquelle toutes les traditions pa-
raissent s'accorder. C'est qu'il était
déposé sur une table placée devant le
président , et qu'il était attentive-
ment consulté par le tribunal. Il sié-
geait en robes blanches , et cette ex-
pression bien moderne est la traduc-
tion des paroles des anciens, qui nous
apprennent que les magistrats égyp-
tiens étaient revêtus d'une robe blan-
che-de lin. Leur costume ne pouvait
être, dans les diverses juridictions, que
celui qui était particulier à l'ordre des
prêtres d'oîi les juges étaient tirés. Les
juges étaient entretenus par le roi;
la classe sacerdotale avait , il est vrai,
sa portion des revenus publics et devait
pourvoir à ses propres dépenses et à
celles des temples et du culte public.
Mais en Egypte aussi la justice éma-
nait du roi , et il défrayait ceux qui la
rendaient en son nom : du reste, ils
juraient, en acceptant ces fonctions,
de désobéir au roi, s'il leur ordonnait
une action injuste. Le peuple égyptien
vénérait les prêtres magistrats, «parce
qu'il leur était permis de voir le roi
nu. « C'est-à-dire que les juges admis
facilement auprès du roi tiraient de ce
privilège une considération qui les re-
levait encore aux yeux de la multitude.
On a conservé quelques souvenirs
de la forme de la procédure devant les
tribunaux égyptiens. L'objet de la de-
mande était exposé par écrit ; l'adver-
saire répondait par le même moyen ;
la réplique était accordée à tous deux
également par écrit ; les juges consul-
taient ensuite les livres de Thôth , qui
décidaient le point en litige, et après
qu'ilsavaient prononcé, le président fai-
sait connaître leur jugement en tour-
nant la figure de Saté ou de la vé-
rité vers celui des deux plaideurs qui
avait gain de cause. Il n'y avait donc
ni avocat , ni plaidoiries devant les
tribunaux de l'Egypte; ceux qui s'a-
dressaient aux magistrats , le faisaient
par écrit; des hommes de loi ou des
EGYPTE.
écrivains instruits rédigeaient sans
doute leurs placets ; mais les juges
échappaient à l'influence des paroles
et aux séductions des orateurs ha-
biles h manier les passions humaines.
Il résuite de tout ce qui précède
que la législation i^iyptienne proté-
geait tous les intérêts sociaux, pu-
nissait avec discernement et modéra-
tion les déîits et les crimes ; la re-
ligion ajoutait encore à la sévérité
des lois humaines, en montrant au
coupable' les châtiments que lui ré-
servait dans une autre vie la justice
divine.
On est obligé d'avouer que les in-
certitudes qui existent sur l'ensemble
du corps des lois égyptiennes se ma-
nifestent aussi dans les résultats de
l'étude de leurs variations par l'effet
des invasions des étrangers k main
armée, de leurs établissements tem-
poraires d'abord , et délinitils quelques
siècles plus tard.
Il ne subsiste, en effet, aucune
trace certaine des modifications ou
des innovations inti'oduites dans les
lois, les coutumes et l'administration
de l'Egypte , par les rois d'origine
éthiopienne qui envahirent la contrée
au Vlir siècle avant l'ère chrétienne,
et s'y maintinrent pendant 44 ans.
On est un peu plus instruit sur quel-
ques particularités du régime intro-
duit par l'effet de la conquête de l'E-
gypte par Alexandre-le-Grand , en 332
avant J.-C. , et de la possession de
ce pays par les rois grecs ses succes-
seurs •; mais , comme on va le voir par
quelques exemples, et comme le prou-
vent tous les témoignages de l'his-
toire, l'ensemble des institutions na-
tionales fut respecté par la domina-
tion grecque; quelques règles nou-
velles , rendues nécessaires par les
rapports intimes des deux peuples
hanitant les mêmes cités , y furent
seules introduites. Ainsi, il "était ré-
glé par une loi que tout contrat qui
n'était pas enregistré sur un registre
tenu par un officier public, était sans
autorité; il en était de même d'un
contrat passé sans caution ; tout acte
•supposé, produit en justice, était aus-
sitôt lacéré; dans certains cas, et les
contrats passés entre des Égyptiens
et des Grecs étant rédigés âans les
deux langues, c'est le contrat égyp-
tien qui faisait foi ; le contrat çrec seul
était sans ef.''3t. La prescription était
aussi une loi de l'état ; la revendica-
tion devait être exercée dans le délai
df deux à trois années ; un héritier
paraissant en justice, devait prouver
sa filiation; sa prise de possession
de l'héritage paternel était soumise à
renregistrement légal sous peine d'a-
mende ; de fréquentes amnisties étaient
accordées par les Ptolémées après des
troubles dans le royaumes; enfin, il
paraît que ces princes autorisèrent de-
vant les tribunaux , du moins dans les
causes où des Grecs étaient intéressés,
le ministère des avocats et l'usage
des plaidoyers. Voici le sommaire d'un
procès juge àThèbes au mois de décem-
bre de l'an 1 17 avant l'ère chrétienne :
c'est tout à la fois un exemple des plus
anciens procès entre particuliers, et
un exposé des formes de procédure
établies en Egypte sous les Ptolémées.
C'est un papyrus grec du musée de
Turin ( publie par M. Payron ) qui
nous fournit ces curieux renseigne-
ments.
C'est devant le tribunal de Thèbes ,
la capitale du royaume , que l'affaire
est portée; il est présidé par Héra-
clide , l'un des commandants des gar-
des-du-corps du roi , préfet du nome
de la banlieue et surintendant des
contributions du nome : il est donc à
la fois officier militaire , civil et finan-
cier. Avec lui siègent deux autres com-
mandants des gardes, Polémon etHé-
raciide , qui est en même temps gym-
nasiarque ; Apollonius et Hermogme ,
des ^mis du roi (titre de cour);
Pancrate , officier de cour du second
ordre , un autre militaire , Paniscus
habitant du pays , et plusieurs autres.
La date est le 2idu mois d'athyr de l'an
34 du règne de Ptolémée Évergète II.
Hermias , fils de Ptolémée, l'un des
commandants de la station militaire
d'Ombos, cite en justice Horus, fils
d'Arsiési , et autres cholchytes , pour
avoir, durant son a'osence de Thèbes ,
4S
L'UNIVERS.
occupé «ne maison qu'il possède dans
cette ville (on en donne les confins).
Le plaignant expose comment il a plu-
sieurs lois, depuis quelques années,
mais en vain , demandé justice contre
les occupants; il énumère les suppli-
ques qu'il a présentées tantôt à l'un ,
tantôt à l'autre mni^istrat, et il ajoute
que , soit par l'adresse de ses adver-
saires, soit par les devoirs de sa cliarge
militaire, il a été empêché jusque-là
d'en venir à un jugement délinitif ; il
récapitule ses droits de propriété sur
sa maison , et cette récapitulation oc-
cupe deux colonnes et demie du ma-
nuscrit. On voit déjà que ce procès
ressemble beaucoup a ceux des temps
modernes.
Suivent les moyens présentés par
Philoclès et Dinoii, avocats des deux
parties plaidantes ; ces moyens sont
exprimés à la troisième personne, et
ne contiennent que le résumé des pré-
tentions respectives, sans ornements
oratoires. Chacun des avocats produit
les titres d'acquisition ou de possession
favorables a son client, et d'autres
iictes légaux relatifs à la cause, rap-
porte leurs dates et celles de leurs
clauses qui sont utiles à la discussion ;
ils concluent ensuite, en se fondant
sur des textes de diverses lois, soit
.générales , soit municipales. Philoclés,
avocat d'Ilermias, cherche en même
temps à avilir la corporation des
cliolchytes, et, invoquant une loi et
(jucUiues rescrits auxquels ils auraient
contrevenu en exerçant leur profession
de cholchyte ( qui' avait pour objet
une partie de l'embaumement des
morts) dans le voisinage des temples, ce
(|ui était formellement défendu par les
lois. Dinon recommande au contraire
cette corporation , en expliquant la
nature, l'utilité de ses fonctions, en
ajoutant qu'elle a une place marquée
dans certaines cérémonies publiques;
enlin, en citant une loi contraire à la
première. Dinon oppose enlin à Her-
mias l'inobservation des règles con-
sacrées par la hiérarchie judiciaire;
il invoque aussi la longue posses-
sion de son client, en énumère les an-
nées, et à l'occasion de ce procès, il
fournit à la critique quelques données
sur diverses solennités puoliques , sur
plusieurs magistrats et leurs fonctions,
sur les divers ordres de l'état, et d'au-
tres circonstances non moins intéres-
santes pour l'histoire. A la neuvième
colonne, le juge résume les moyens
opposés, et par son jugement, il main-
tient le cholchyte Horus dans la pos-
session de la maison revendiquée par
Hermias : ce fut donc le Grec qui per-
dit son procès.
Un autre document non moins cu-
rieux est également très-utile pour
nous faire connaître une partie de l'or-
ganisation administrative de l'Kgypte
sous les Grecs. C'est une supplique
adressée au même Ptolémée Kver-
gete II, au règne duquel se rapporte
le procès déjà mentionné, supplique par
laquelle les prêtres d'Isis à Philœ
(V. PL. .5 et 6.) se plaignent de vexa-
tions sur lesquelles ils s'expriment en
ces termes: « Au roi Ptolémée, à la
reine Cléopàtre sa sœur, à la reine
Cléopàtre sa femme, dieux évergètes,
salut. JNous , les prêtres d'Isis , adorée
a l'A bâton et à Philœ, déesse très-
grande, considérant que les stratèges,
les épistates, les thébarques, les gref-
fiers royaux , les épistates des corps
chargés de garder le pays , tous les of-
ficiers publics qui viennent à Philœ,
les troupes qui les accompagnent, et le
reste de leur suite , nous contraignent
de leur fournir de l'argent, et qu'il ré-
sulte de tels abus que le peuple est
appauvri , et que nous courons les ris-
ques de n'avoir plus de quoi suffire
aux dépenses, réglées par la loi, des
sacrifices et des libations qui se font
pour la conservation de vous et de vos
enfants; nous vous supplions, dieux
très-^^rands, de charger, s'il vous plaît,
JNummius, votre parent et épistolo-
graphe, d'écrire à Lochus, votre pa-
rent et stratège de la Thébaide , de ne
point exercer à notre égard de ces
vexations , ni de permettre à nul autre
de le faire; de nous donner à cet effet
les arrêtés et autorisations d- usage,
dans lesquelles nous vous prions de
consigner la permission d'élever une
stèie où nous inscrirons la bienfaisance
EGYPTE.
que. TOUS aurez montrée à notre égard
en cette occasion , afin que cette stèle
conserve éternellement fa mémoire de
la grâce que vous nous aurez accor-
dée. Cela étant fait , nous serons ,
nous et le temple, en ceci comme nous
le sommes en d'autres choses, vos
très-obligés. Soyez heureux. »
Cette supplique, gravée en grec sur
un socle en granit, a été découverte
en Egypte en 1815 ; la traduction qu'on
vient de lire a été publiée par M. Le-
tronne en 1823. Il explique en même
temps les attributions des divers fonc-
tionnaires désignés dans l'inscription,
et il considère le stratège comme le
commandant civil d'un nome , celui
dont tous les autres officiers relevaient;
les épistates étaient vraisemblable-
ment des inspecteurs des finances ; les
thébarques, chargés de hautes fonctions
soit dans Thèbes , soit dans son nome ;
les greffiers royaux étaient aussi des
agents supérieurs, ils pouvaient exercer
leur fonction dans deux provinces à la
fois; les épistates du corps commis
à la garde des frontières égyptiennes
vers la Nubie , étaient charges de la
comptabilité et de l'administration de
ce corps. C'est ainsi qu'un seul monu-
ment authentique fournit instanta-
nément plus de notions certaines que
bien de pénibles recherches. Les his-
toriens , ceux de la Grèce , n'ont pas
d'ailleurs pris la peine d'indiquer le
mode d'adininistration que les rois
grecs introduisirent en Egypte. Cette
supplique nous l'apprend : on y voit
aussi que deux autres fonctionnaires
du pays, Numénius et Lochus, sont
des parents du roi, c'est-à-dire en por-
taient la qualification : celle de parent
comme celle d'ami , que nous avons
déjà rencontrée , était en effet , à la
cour des Ptolémées , un titre honori-
fique commun à tous les fonctionnaires
d'un rang déterminé dans la hiérarchie
I>olitique.
On voit dans les deux textes qui
viennent d'être cités les titres de
plusieurs fonctionnaires d'ordres dif-
férents. De ces titres, les uns dési-
gnaient des magistratures , les autres
étaient purement honorifiques , et , en
4' I.itraiiofi. CÉoTrTK.)
ce dernier point, le prottx^le des tu.*-
lémées n'a pu encore être é^alé dans
les cours modernes : les courtisans
pourraient y puiser l'idée de quelques
mnovations heureuses, utiles du moins
à leurs intérêts. Le roi et la reine
étaient qualifiés de dieux; le roi don-
nait à la reine le titre de sœur, leur»
enfants étaient princes. Parmi les per-
sonnages attachés au service du sou-
verain ou du palais, les uns avaient
le titre de parents du roi , d'autres
étaient du nombre des premiers amis,
d'autres ensuite, des amis seulement)
il y avait auprès du roi, des troupes d'é-
lite appelées gardes-du-corps, et, parmi
les granus fonctionnaires , on comptait
les commandants des gardes,\egrand'
veneur, X épistolographe , ou secré-
taireducabinet. Aveccetteprofusionde
titres, les décorationsne pouvaient pas
être oubliées ; le roi décernait donc à
ses principaux officiers une agrafe ou
un collier d'honneur : ceux qui avaient
le titre de parents le recevaient de
droit; les monuments ont conservé
les noms de quelques-uns de ces offi-
ciers décorés, et ces noms sont tous
d'origine grecque. Les magistratures
de tout ordre étaient , en général ,
déférées à des Grecs. Quoique les
formes de l'administration fussent un
mélange d'anciennes coutumes égyp-
tiennes et de coutumes grecques in-
troduites par la conguéte , on trouve
cependant des Égyptiens admis par les
Ptolémées à des emplois publics , ci-
vils ou militaires; le mélange des
usages des deux nations pouvant
rendre ce mélange d'employés fort
utile, si même il n'était nécessaire. Une
seule ville fut toute grecque, celle de
Ptolémaïs , fondée par les Ptolémées.
Son administration municipale fut cal-,
nuée sur celle même des villes de la
Grèce , Corinthe , Rhodes , etc. Il y
avait un sénat, et un prytane comme
premier magistrat.
Après \es Ptolémées vinrent les Ro-
mains : Jules-César et Antoine accep-
tèrent l'affectueuse alliance de Cleo-
pâtre et respectèrent sa couronne.
Ausïuste dédaigna cette faveur et lui-
ravit ses états : elle se donna la mort^
60
L'UiMVERS.
et le royaume d'Egypte fut inscrit
dans la liste des provinces romaines :
les centurions de César commandèrent,
l'épée à la main, dans le palais des
Pharaons. Le nouveau vainqueur in-
troduisit dans la législation égyp-
tienne de nouvelles modifications. Au-
guste ajouta , pour ainsi dire, l'Egypte
asesdoraaines, en la déclarantprovince
impériale. Un préfet en eut l'admi-
nistration supérieure , mais ce préfet
ne pouvait être ni sénateur ni patri-
cien de marque. Il fallait à la politi-
que de l'empereur un instrument plus
aocile et que sa main pût briser en un
instant. L'Egypte eût été redoutable,
soumise à l'autorité d'un homme puis-
sant par son nom, son crédit ou sa capa-
cité. Auguste, ni ses premiers succes-
seurs ne s'y trompèrent nullement, et
des changements très-fréquents, des
punitions sévères jusqu'à la mort, pour
des fautes légères , avertirent les pré-
fets de l'instabilité et des dangers de
leur titre. Pour l'Egypte elle-même,
la succession des prérets ne fut qu'une
nouvelle dynastie de monarques; le pou-
voir d'un seul était la base du nou-
veau comme de l'ancien gouverne-
ment. Auguste respecta tous les autres
usages civils ou religieux des Egyp-
tiens , il les abandonna au temps ; il
ordonna toutefois deux choses impor-
tantes, et qui révélaient hautement le
secret de ses vues : la première, cpi'un
noble égyptien ne pouvait aller à
Rome, m être admis dans le sénat ; la
seconde, qu'un sénateur romain ou
un chevalier distingué ne pouvait se
rendre en Egypte sans l'agrément de
l'empereur. Le préfet, véritable vice-
roi temporaire, donnait ses ordres
aux gouverneurs des nomes, et plu-
sieurs légions gardaient les frontières
méridionales et l'intérieur du pays.
L'administration s'occupa de réparer
•les désordres des derniers règnes des
Ptolémées : des temples ruinés furent
rétablis en l'honneur des mêmes divi-
nités égyptiennes. On comprit bien-
tôt que l'Egypte devait être la nourrice
de Rome ; on tourna tous les soins vers
ce grand but , et il fut atteint avec un
plem succès. Le mélange de la popu-
lation romaine avec les populations
grecque, égyptienne, juive, arabe,
nubienne , était comme l'emblème vi-
vant des fortunes si diverses que l'E-
gypte avait déjà subies. L'influence
romaine la poussa vers sa décadence ;
elle partagea les destins de l'empire.
Ainsi la décadence de l'Egypte affai-
blie s'accomplit à mesure qu'elle se
vit arracher par les vainqueurs étran-
gers ses lois , ses coutumes et sa reli-
gion : elle n'exista plus quand elle eut
perdu les primitives institutions dont
nous avons tâché de réunir ici quelques-
uns des traits les plus remarquables.
XIII. ÉTAT DE LA FAMILLE KOYALF..
On peut dire , avec toute vérité , à
l'égara de l'Egypte, que le roi était le
premier sujet de la loi , et pour l'ad*
niinistration des affaires publiques , et
pour les objets qui dépendent, partout
ailleurs , de sa volonté personnelle. En
Egypte , la loi voulait pour le roi , et
le roi ne pouvait que selon la loi. Tout
le service du palais était déféré à des
personnes tirées des diverses classes ,
et les premiers emplois appartenaient
aux fils des prêtres du premier ordre.
A vingt ans , ils joignaient à l'éduca-
tion la plus soignée la connaissance et
la pratique des plus utiles préceptes
de la morale et de la justice; leur pré-
sence continuelle auprès du roi avait
pour but d'empêcher qu'il s'en écartât
dans sa conduite et dans l'exercice du
pouvoir. L'emploi de toutes les heures
de la journée du roi était minutieuse-
ment réglé par la loi : la première
heure après le lever était donnée à
l'ouverture des dépêches relatives aux
affaires publiques. Le roi se rendait
ensuite au temple, revêtu d'habits
magnifiques et des signes de l'autorité
royale; après les cérémonies, le grand-
prêtre tirait du rituel un précepte re-
ligieux, dont il développait, devant le
roi et l'auditoire , le sens et les appli-
cations : il y trouvait une occasion
journalière de rappeler au prince les
devoirs essentiels de la royauté envers
Dieu et envers son peuple. Le reste de
la journée était de même emplové se-
KGYPTE.
JoD la prescription de la loi , qui avait
réglé 1 heure du bain , celle des repas,
la qualité et la quantité des mets et
du vin qui devaient y être servis , le
temps et la durée du repos. La loi con-
duisait ainsi la volonté du monarque ;
il y perdait sans doute un peu de sa
liberté ; il y trouvait aussi un préser-
vatif contre les mauvais conseils et les
mauvaises passions, contre la colère ,
l'injustice et les remords qui les suivent.
il est de tradition que les rois de l'E-
gypte furent respectés et chéris. La
nation , affectionnée à des princes fi-
dèles aux lois du pays , et occupés sans
cesse du bonheur de leurs sujets , mê-
lait leurs noms dans toutes ses prières
et tous les sacrifices. La prospérité de
l'empire égyptien, ses conquêtes en
Asie et en Afrique , les vastes monu-
ments dont les cités étaient ornées ,
les gr»rids travaux d'utilité publique
entrepris et exécutés au profit de
l'agriculture et du commerce , la ferti-
lité sans pareille du sol et la variété
de ses productions , la perfection et le
luxe même de son industrie, tout ré-
vèle en Egypte une administration ac-
tive , éclairée, patriotique, attentive
à tous les intérêts nationaux , ne pui-
sant que dans ces intérêts toutes les
inspirations de son zèle , et trouvant
sa plus honorable récompense dans
ses succès même. De tels bienfaits ne
font pas des ingrats; ce n'est pas à de
tels titres que des rois furent honnis
par les peuples. L'amour et le respect
des Égyptiens pour leurs souverains
sont souvent cités comme exemple par
l'histoire. A la mort du roi , le peuple
entier prenait le deuil ; les temples
étaient fermés , et les cérémonies in-
terrompues pendant 72 jours ; des
prières funèbres étaient faites sans in-
terruption par des personnes des deux
sexes,, la tête couverte de cendres,
une simple corde pour ceinture, et
s'abstenant de viande, de raisin, de fro-
ment et de vin. En attendant, on pré-
parait la momie du roi et son cercueil.
Le délai expiré , on exposait publique-
ment la momie royale à l'entrée de
son tomlte^îu , et là chacun pouvait ac-
cuser le roi de ses fautes avec une en-
tière liberté : la loi donnait au peuple
ce privilège. Le prêtre prononçait aussi
l'éloge du mort, rappelait ses'services
et ses vertus, et si les applaudisse-
ments de l'assemblée témoignaient en
sa faveur , le tribunal des 42 jurés dé-
cidait et le roi recevait les honneurs
de la sépulture ; le mécontentement et
l'opposition du peuple en ont privé,
dit-on, quelques princes dont les mau-
vaises actions reçurent ainsi un châ-
timent bien mérité. La crainte d'un
tel jugement était très - propre à re-
tenir les princes dans les voies de la
justice et de la vertu. On voit encore
en Égj'pte des témoignages assez signi-
ficatifs d'un tel usage •,^ les noms de
quelques souverains' sont soigneuse-
ment effacés des monuments qu'ils
fu-ent élever durant leur règne; ils
sont martelés avec attention jusque
dans leurs tombeaux.
Les sépultures royales existent en
assez grand nombre en Egypte : les
tombeaux des rois des XVIIP , XIX'
et XX'^ dynasties , originaires de ïhè-
bes , se voient encore Sans la voilée de
Biban-el-Molouk , qui est une dépen-
dance de cette ancienne capitale. Voici
la description de ces tombeaux, tels
que ChampoUion le jeune les a vus au
mois de mai 1829 :
« La vallée de Biban-el-]Molouk, an-
ciennement Bib-an-Ourou , hypogées
des rois, était la nécropole royale ,
et on avait choisi un lieu parfaitement
convenable à cette triste destination ,
une vallée aride , encaissée par de
très-hauts rochers coupés à pic, ou
par des montagnes en pleine décom-
f)osition, offrant presque toutes de
arges fentes occasionées soit par l'ex-
trême chaleur, soit par des éboule-
ments intérieurs , et dont les croupes
sont parsemées de bandes noires,
comme si elles eussent été brûlées en
partie; aucun animal vivant ne fré-
quente cette vallée de mort : je ne
compte point les mouches, les renards,
les loups et les hyènes , parce que c'est
notre séjour dans les tombeaux et l'o-
deur de notre cuisine qui avaient attiré
oes quatre espèces affamées.
« En entrant dans la partie la plus
4.
L'-L'NIVKRS.
l'eculée de cette vallée , par une ouver-
ture étroite, évidemment faite de main
d'homme et offrant encore quelques
légers restes de sculptures égyptiennes,
on voit bientôt au pied des montagnes,
ou sur les pentes , des portes carrées ,
encombrées pour la plupart, et dont
il faut approcher pour apercevoir la
décoration : ces portes, qui se res-
semblent toutes , donnent entrée dans
les tombeaux des rois. Chaque tom-
beau a la sienne, car jadis aucun ne
communiquait avec l'autre ; ils étaient
tous isolés : ce sont les chercheurs de
trésors, anciens ou modernes, qui
ont établi quelques communications
forcées.
« lime tardait, en arrivant à Biban-
el-IMolouk , de m'assurer que ces tom-
beaux, au nombre de 16 (je ne parle
ici que des tombeaux conservant des
sculptures et les noms des rois pour
qui ils furent creusés), étaient bien,
comme je l'avais déduit d'avance de
plusieurs considérations, ceux de rois
appartenant tous à des dynasties thé-
baines , c'est-à-dire à des princes dont
\ti famille était originaire de Thèbes.
l'examen rapide que je fis alors de ces
excavations avant de monter à la se-
conde cataracte, et le séjour de plu-
sieurs mois que j'y ai fait à mon re-
tour, m'ont pleinement convaincu que
ces hypogées ont renfermé les corps
des rois des XVIIP, XIX» et XX'
dynasties, qui sont en effet toutes
trois des dynasties diospolitaines ou
thébtiines.
« On n'a suivi aucun ordre, ni de
dynastie, ni de succession, dans le choix
de l'emplacement des diverses tombes
royales : chacun a fait creuser la sienne
sur le point où il croyait rencontrer
une veine de pierre convenable à sa
sépulture et à l'immensité de l'excava-
tion projetée. Il est difficile de se dé-
fendre d'une certaine surprise lorsque,
après avoir passé sous une porte assez
simple , on entre dans de grandes ga-
leries ou corridors , couverts de scul-
ptures parfaitement soignées , conser-
vant en grande partie 1 éclat des plus
vives couleurs , et conduisant succes-
sivement à des salles soutenues par
des piliers encore plus riches de déc<i-
rations , jusqu'à ce qu'on arrive enfin
à la salle principale, celle que les Égyp'
tiens nommaient la salle dorée, plus
vaste que toutes les autres, et au mi-
lieu de laquelle reposait la momie du
roi dans un énorme sarcophage de
granit. La vue de ces tombeaux donne
seule une idée exacte de l'étendue de
ces excavations et du travail immense
qu'elles ont coûté pour les exécuter au
pic et au ciseau. Les vallées sont pres-
que toutes encombrées de collines for-
mées par les petits éclats de pierre
provenant des effrayants travaux exé-
cutés dans le sein de la montagne.
Plusieurs mois m'ont à peine suffi
pour rédiger une notice un peu détaillée
des innombrables bas-reliefs que ces
tombeaux renferment et pour çopiei*
les inscriptions les plus intéressantes.
Je donnerai cependant une idé€ géné-
rale de ces monuments par la descrip-
tion rapide et très-succincte de l'un
d'entre eux , celui du Pharaon Rham-
Sès, fils et successeur de Meïamoun.
La décoration des tombeaux royaux
était systématisée, et ce que l'on trouve
dans l'un reparaît dans presque tous
les autres , à quelques exceptions près,
comme ie le dirai plus bas.
« Le bandeau de la porte d'entrée
est orné d'un bas-relief ( le même sur
toutes les premières portes des tom-
beaux royaux ) qui n'est au fond que
la préface ou plutôt le résumé de
toute la décoratton des tombes pha-
raoniques. C'est un disque jaune au
milieu duquel est le soleil à tête de
bélier, c'est-à-dire le soleil couchant
entrant dans l'hémisphère inférieur,
et adoré par le roi à genoux; à la
droite du disque, c'est-à-dire à l'orient,
est la déesse Nephthys, et à la gauche
(occident) la déesse Isis occupant les
deux extrémités de la course du dieu
dans l'hémisphère supérieur : à côfé
du soleil et dans le disque, on a sculpté
un grand scarabée qui est ici , comme
ailleurs, le symbole de la régénération
ou des renaissances successives : le roi
est agenouillé sur la montagne céleste,
sur laquelle portent aussi les pieds des
deux déesses.
EGYPTE.
53
« Le sens général de cette composi-
tion se rapporte au roi défunt : pen-
dant sa vie, semblable au soleil dans
sa course de l'orient à l'occident , le
roi devait êUe le vivificateur, l'illu-
minateur de l'Egypte et la source de
tous les biei»s physiques et moraux
nécessaires à ses habitants ; le Pharaon
mort fut donc encore naturellement
comparé au soleil se couchant et des-
cendant vers le ténébreux hémisphère
inférieur qu'il doit parcourir pour re-
n;iître de nouveau à l'orient et rendre
la lumière et la vie au monde supé-
rieur ( celui que nous habitons), de la
même manière que le roi défunt devait
renaître aussi , soit pour continuer ses
transmigrations , soit pour habiter le
inonde céleste et être absorbé dans
le sein d'Ammon, le père universel.
« Dans le tableau décrit est toujours
une légende dont suit la traduction
littérale. Voici ce qui dit Osiris , sei-
gneur de l'Amenti ( région occidentale
Habitée par les morts ) : « Je t'ai ac-
« cordé une demeure dans la montagne
« sacrée de l'occident, comme aux
« autres dieux grands ( les rois ses pré-
« décesseurs ) ; à toi Osirien , roi sei-
• gneur du monde, Rhamsès, etc.,
« encore vivant. » Cette dernière ex-
pression prouverait, s'il en était be-
soin, que les tombeaux des Pharaons,
ouvrages immenses , et qui exigeaient
un travail fort long , étaient commen-
cés de leur vwant , et que l'un des
premiers soins de tout roi égyptien
fut , conformément à l'esprit bien
connu de cette singulière nation , de
s'occuper incessamment de l'exécution
'îu monument sépulcral qui devait être
son dernier asile.
« C'est ce que démontre encore mieux
le premier bas-relief qu'on trouve tou-
jours à la gauche en entrant dans tous
ces tombeaux. Ce tableau avait évi-
demment pour but de rassurer le roi
vivant sur le fâcheux augure qui sem-
blait résulter pour lui du creusement
(le sa tombe au moment où il était
plein de vie et de santé : ce tableau
montre en effet le Pharaon en costume
royal , se présentant au dieu Phré à
tête d'épervier, c'est-à-dire au soleil
dans tout l'éclat de sa course ( à l'heure
de midi), lequel adresse à son repré-
sentant sur la terre ces paroles conso-
lantes. Voici ce que dit Phré^ dieu
grand , seigneur du ciel : « IVous t'ac-
« cordons une longue série de jours
" pour régner sur le monde et exercer
« les attributions royales d'Horus sur
« la terre. » Au plafond de ce premier
corridor du tombeau , on lit également
de magnifiques promesses faites au roi
pour cette vie terrestre , et le détail
des privilèges qui lui sont réservés
dans les régions célestes ; il semble
qu'on ait placé ici ces légendes, comme
pour rendre plus douce la pente tou-
jours trop rapide qui conduit à la salle
du sarcophage.
« Immédiatement après ce tableau , .
sorte de précaution oratoire assez dé-
licate , on aborde plus franchement la
question par un tableau symbolique,
le disque du soleil criocéphale, parti
de l'orient , et avançant vers la fron-
tière de l'occident , qui est marqué par
un crocodile , emblème des ténèbres ,
et dans lesquelles le dieu et le roi vont
entrer chacun à sa manière.
« Une petite salle , qui succède or-
dinairement à ce premier corridor,
contient les images sculptées et peintes
des 75 parèdres du soleil, précédées
ou suivies d'un immense tableau dans
lequel on voit successivement l'image
abrégée de 75 zones et de leurs habi-
tants dont il sera parlé plus loin.
« A ces tableaux généraux et d'en-
semble succède le développement des
détails : les parois des corridors «t sal-
les qui suivent ( presque toujours les
parois les plus voisines de l'orient) sont
coa vertes d'une longue série de ta-
bleaux représentant ia marche du so-
leil dans l'hémisphère supérieur (image
(lu roi pendant sa vie), et sur les pa-
rois opposées, on a figuré la marche du
soleil dans l'hémisphère inférieur(image
du roi après sa mort). Plusieurs au-
tres salles succèdent à ce corridor;
elles sont également ornées de peintures
et de sculptures. La salle qui précède
celle du sarcophage, en général con-
sacrée aux quatre génies de l'amenti ,
contient , dans les tombeaux les plui
L'UNIVERS.
complets , la comparution du roi de-
vant le tribunal des 42 juges divins qui
doivent décider du sort de son ame,
tribunal dont ne fut qu'une simple
image celui qui, sur la terre, accor-
dait ou refusait aux rois les honneurs
de la sépulture. Une paroi entière de
cette salle, dans le tombeau de Rham-
sès V, offre les images de ces 42 asses-
seurs d'Osiris, mêlées aux justiflca-
tions que le roi est censé présenter, ou
faire présenter en son nom , à ces ju-
ges sévères, lesquels paraissent être
chargés , chacun, de faire la recherche
d'un crime ou péché particulier, et de
le punir dans l'ame soumise à leur ju-
ridiction. Ce grand texte , divisé par
conséquent en 42 versets ou colonnes,
n'est, a proprement parler, qu'une con-
fession négative^ comme on peut en
juger par les exemples qui suivent :
« O dieu (tel)! le roi^ soleil modé-
« rateurdejustice, approuvéd'Ammon,
« n'a point commis de méchancetés, n'a
« pointblasphémé,nes'estpointenivré,
« n'a point été paresseux, n'a point en-
« levé les biens voués aux dieux, n'a
« point dit de mensonges , n'a point été
« libertin, ne s'est point souille par des
« impuretés, n'a point secoué la tête
« en entendant' des paroles de vérité,
« n'a point inutilement allongé ses
« paroles, n'a pas eu à dévorer son
« cœur ( c'est-à-dire à se repentir de
« quelque mauvaise action.) »
« On voyait enfin , à côté de ce texte
curieux, dans le tombeau de Rhamsès
Meïamoun , des images plus curieuses
encore , celles des péchés capitaux : il
n'en reste plus que trois de bien con-
servées, ce sont La luxure^ la paresse
et la -voracité^ figurées sous forme hu-
maine , avec les têtes symboliques de
bouc^ de tortue et d.& crocodile.
« La grande salle du tombeau de
Rhamsès V, celle qui renfermait le
sarcophage , et la dernière de toutes ,
surpasse "aussi les autres en grandeur
et en magnificence. Le plafond, creusé
en berceau et d'une tres-belIe coupe ,
a conservé toute sa peinture : la fraî-
cheur en est telle , qu'il faut être ha-
bitué aux miracles de conservation des
monuments de l'Bgypte, pour se per-
suader que ces frêles couleurs ont ré«
sisté à plus de trente siècles. Les pa-
rois de cette vaste salle sont couvertes,
du soubassement au plafond, de ta-
bleaux sculptés et peints comme dans
le reste du tombeau , et chargées de
milliers d'hiéroglyphes formant les lé-
gendes explicatives; le soleil est encore
le sujet de ces bas-reliefs, dont un
grand nombre contiennent aussi , sous
des formes emblématiques , tout le
système cosmogonique et les principes
de la physique générale des Égyptiens.
Une longue étude peut seule donner
le sens entier de ces compositions que
j'ai toutes copiées moi-même, en tran-
scrivant en même temps tous les tex-
tes qui les accompagnent. C'est du
mysticisme le plus raffiné; mais il y
a certainement , sous ces apparences
emblématiques , de vieilles vérités que
nous croyons très-jeunes
« J'ai omis, dans cette description,
aussi rapide que possible, d'un seul des
tombeaux royaux , de parler des bas-
reliefs dont sont couverts les piliers
qui soutiennent les diverses salles ; ce
sont des adorations aux divinités de
l'Egypte et principalement à celles qui
président aux destinées des âmes,
Phtha-Socharis , Atmou , la déesse
Béresochar, Osiris et Anubis.
« Tous les autres tombeaux des rois
de Thèbes, situés dans la vallée de Ri-
ban-el-Molouli et dans la vallée de
l'ouest , sont décorés , soit de la to-
talité , soit seulement d'une partie des
tableaux que je viens d'indiquer, et
selon que ces tombeaux sont plus ou
moins vastes et surtout plus ou moins
achevés. Les uns, en effet, se termi-
nent à la première salle , changée en
grande salie sépulcrale; d'autres ont
deux salles seulement; quelques-uns
enlin ne sont qu'un petit réduit creusé
à la hâte, grossièrement peint, et dans
lequel on a déposé le sarcophage du
roi, à peine ébauché. Cela prouve
avec évidence , qu'à son avènement au
trône, le premier soin d'un roi était
de choisir le lieu de sa sépulture et
d'y faire travailler jusqu'à sa mort. Si
elle le surprenait, les travaux cessaient,
et le tombeau demeurait incon\'
l'GYI'TE.
&S
jilet. On peut donc juger de lu durée
du règne d'un roi par l'état plus ou
moins avancé de l'excavation destinée
à sa sépulture. Les tombeaux des prin-
ces qui régnèrent le plus long-temps ,
sont aussi les plus étendus et les plus
somptueusement ornés. On remarque
dans le tombeau deRhamsès-Meïamoun,
des peintures dont le sujet n'a rien de
funéraire, et entre autres, les travaux
de la cuisine, les meubles les plus élé-
gants et les plus variés ( voyez plan-
che 23 ) , uiî arsenal complet où se
voient des armes de toute espèce et les
enseignes des légions égyptiennes; les
barques et les canges royales avec tou-
tes leurs décorations; enfin, des mu-
siciens, notamment des joueurs de
harpe à 21 cordes. (Voyez planche
24 ) C'est aussi dans la peinture des
tombeaux qu'on a recueilli de pré-
cieuses données astronomiques, très-
utiles à l'histoire des sciences et à
celle des institutions publiques en
Egypte. «
On connaîtra par les sujets figurés
sur nos planches 13, 15 et 16, les cos-
tumes des rois égyptiens dans leurs
diverses fonctions publiques. Sur la
planche 13, le Pharaon armé en guerre,
la tête casquée, son armure recou-
verte d'une tunique d'étoffe rayée,
et portant un riche collier, est assis
sur son char, attelé de deux che-
vaux richement caparaçonnés , la
tête ornée de plumes d'autruche et
retenus par des soldats. Des ombrel-
les préservent la tête du roi de l'ar-
deur du soleil. Dans la planche 16,
le roi combat contre des Indiens ; sa
haute taille est le symbole de la puis-
sance; il foule aux pieds ses ennemis;
un serviteur élève aussi le flabellum à la
hauteur de sa tête; le vautour, emblème
de la protection divine , plane au-des-
sus du roi , et tient dans ses griffes le
symbole de la victoire. Au-dessous de
cette scène principale , une file de li-
gures nous montre les divers ordres de
troupes employées par les Égyptiens ,
et les armes "particulières a chaque
corps. Le sujet de la planche 15 est
une offrande faîte au grand dieu de
'Ihcbes assis sur son trône. Ces di-
verses représentations témoignent eu
même temps de l'avancement des arts
en Egypte. Le luxe des tombeaux ne
cédait en rien à celui des palais ; de
grands ouvrages d'art les décoraient ;
l'or était prodigué dans la préparation
des momies royales; on en a trouvé
dont tous les doigts des mains et des
pieds, la face et peut-être la tête en-
tière étaient enfermés dans des étuis
d'or massif ayant la forme de ces
diverses parties du corps; des momies
étaient même entièrement dorées et
chargées de bijoux; nos musées abon-
dent en colliers , bagues et autres
joyaux en or et en pierres précieuses,
"recueillis dans les tombeaux : ceux des
rois , qui devaient être les plus riches,
ont été aussi les plus maltraités. Les
vainqueurs des Pharaons trouvèrent
un riche butin dans leurs sépultures.
Plusieurs monuments égyptiens
nous ont transmis les opinions et les
pratiques de l'Egypte relatives à la
naissance et à l'edacation de ses rois.
Étant assimilés à ses dieux, ils ne
fouvaient naître et grandir que par
assistance divine. C'est par suite de
cette croyance, qu'à côté des grands
temples où une triade était adorée,
on en construisit un de bien moindre
étendue, qui était l'image de la de-
meure céleste où la déesse, second
per.sonna^e de cette triade , avait en-
fanté le jeune enfant qui la complé-
tait , et ce jeune enfant n'était que la
représentation du roi qui faisait éle-
ver rédifice : ce petit temple était
appelé Mammisit, lieu de l'accouche-
ment; et c'est ainsi que dans celui qui
est à côté du grand temple d'Edfou,
la naissance et l'éducation de Ptolé-
mée-Évergète II sont associées à
celles du jeune Har-Sont-Thô , qui est
le fils du dieu Har-Hat et de la déesse
Halt-Hôr, et qui forme avec son
père et sa mère la triade adorée dans
ce grand temple. Dans le mammisi
d'Hermonthis, c'est la naissance et
l'enfance de Caîsarion , fils de Cléo-
pàtre et de Jules-César,, assimilées à
celles deHarphré, fils du dieu Mandou
et de la déesse Ritho , triade adorée
à Uc/nionthis. Enfin à Louqsor qu
58
L'UxMVERS
T<Mt une suite de scènes relatives à
l'origine du roi Aménophis, fonda-
teur de ce palais : le dieu Thôth vient
annoncer à l'épouse de Thouthmosis IV,
qu'Amnion lui a accordé un fils; cette
reine, dont l'état de grossesse est vi-
siblement exprimé, est conduite par
Chnouphis et Hathôr ( Vénus ) vers la
chambre d'enfantement (le mammisî) ;
«Ile met au monde le roi qui fut Amé-
nophis; des femmes soutiennent la
gisante , et des génies divins , rangés
sous le lit, élèvent l'emblème de la
vie vers le nouveau-né ; la reine nour-
rit ensuite le jeune prince ; le nour-
risson est présenté par le dieu Nil aux
grandes divinités de Thèbes ; Am-
luon-Ra caresse le royal enfant en
«igné de protection , et l'investit de
la royauté; en même temps, les
«leesses protectrices de la Haute et de
h Basse-Égvpte lui offrent la cou-
ronne, emblème de sa future domi-
nation sur les deux contrées; Thôth
clioisit lui-même le prénom royal ç|u'A-
ménophis-Memnon doit à jamais illus-
trer. A ces marques de là protection
divine, qui n'étaient d'ailleurs figurées
sur les monuments que lorsque l'enfant
était devenu roi , on ajoutait tous les
soins d'une éducation civile, militaire
et religieuse. On instruisait les jeunes
princes dans les préceptes et les céré-
monies de la religion , dans les let-
tres et le^ arts ; la tradition attribue
à quelques rois la composition d'ou-
vrages relatifs à certaines parties des
sciences ; enlin, les exercices gymnasti-
ques complétaient l'éducation physique
et moraJe des princes.
Des dignités de divers ordres leur
étaient réservées par la loi de l'état ;
ils étaient revêtus d'un costume par-
hculier; le pédum, et un éventail
formé d'une longue plume d'autruche
attachée à une poiçnée très-élégante ,
étaient leurs insignes ostensibles.
Quant à leurs dignités, le fils aîné de
Sésostris avait le titre de porte-évpii-
tail à la gauche du roi, secrétaire
royal , commandant en chef de l'ar-
mée ; le second fils était aussi porte-
«'ventail à la gauche du roi et secré-
tarre royal, commandant çn clirf àa
la garde royale ; le troisième fils joi-
gnait à ces mêmes titres de porte-
eventail et de secrétaire royal , celui
de commandant en chef de la cava-
lerie, c'est-à-dire des chars. Ces mê-
mes qualifications furent aussi don-
nées à d'autres princes ; elles parais-
sent avoir appartenu à toutes les
générations royales, ainsi que plu-
sieurs titres sacerdotaux ou civils ,
tels que ceux de prophète (classe de
prêtres ) de divers dieux , de grand-
îirétre d'Ammon , et de chef suprême
des diverses fonctions civiles. Le roi
présidait ainsi , par les membres de
sa famille, à toutes les branches de
l'administration publique; il régnait
et gouvernait en même temps; c'était,
disait-on peut-être, l'unité parfaite du
pouvoir monarchique, et un élément
de sa durée ; élément impuissant tou-
tefois : Alexandre succéda en Egypte
à trente-une dynasties de rois.
Le prince diésigné par l'ordre de
primogéniture parvenait au trône
paterne ; c'était la religion qui con-
sacrait son avènement, et l'institu-
tion royale lui était donnée par les
dieux mêmes. On voit dans leRhames-
séum de Thèbes l'institution de Sé-
sostris; il est en présence des deux
plus grandes divinités de l'Egypte ;
elles l'investissent des pouvoirs royaux ,
et lui en remettent les insignes. Am-
mon-Ra , assisté de la déesse Mouth,
livre à Sésostris la faux de bataille ,
arme redoutable , type primitif de la
Jiarpc des mythes grecs , et en même
temps , le fouet et le pédum , em-
blèmes de la direction et de la modé-
ration. Ammob-Ra dit au roi : « Rerois
la faux de bartaille pour contenir les
nations étrangères , et trancher la
te'te des impurs ; prends le fouet et le
pédum, pour diriger la terre de Kémé
(l-Égypte). »
La reine assistait au sacre du roi
près de lui ; elle figurait aussi à côté
du monarque dans d'autres cérémo-
nies publiqijes. Les scènes domestiques
fournissent d'autres preuves de l'état
honorable des femmes en Egypte,
compagnes habituelles de l'homifle , et
partageant avec lui les soins et l'auto-
l'.GiPTi:
rilé domestiques; également protégées
j>ar la loi et l'opinion, et soustraites,
par leur commun assentiment, à cette
inégalité de condition , si injustement
réalisée dans l'Orient ancien et mo-
derne. L'Egypte flétrit un tel usage
par sa sagesse et son équité; et un
tel fait suffit pour révéler toute la
Pùpériorité de son état social. La con-
dition sociale des femmes s'améliora
partout simultanément avec la civili-
sation; la barbarie seule les fit es-
claves. Il y a deux ou trois siècles ,
on dissertait publiquement en France
sur cette question , si les femmes sont
de la même espèce que les hommes ;
et de graves docteurs ne décidaient
pas pour l'affirmative. Aujourd'hui ,
au contraire, on se demanderait, avec
plus de raison sans doute, si ces
graves docteurs étaient des hommes.
L'un des premiers devoirs de la
royauté, celui dont l'accomplissement
était le plus agréable aux dieux et aux
hommes, c'était la fondation d'édifices
religieux , ornés de colosses et d'obé-
lisques ( voy. pi. 14, entrée du palais
de Louqsor), et témoignant à la fois
<ie la piété du prince et de celle de
la nation. D'innombrables bas-reliefs,
sculptés et peints, en étaient la dé-
coration jprincipale; elle avait poui'
objet l'otfrande du monument à la
triade à laquelle il était destiné. Le
roi faisait lui-même cette offrande,
et d'autres dieux recevaient aussi ses
hommages ; et ils s'en montraient re-
connaissants en dotant, à leur tour,
le roi des dons les plus précieux et
les plus utiles. Dans ces offrandes,
le Pharaon est habituellement protégé
par une autre divinité, qui le conduit
vers le seigneur des dieux. A Louq-
sor, c'est à Ammon que Sésostris
4X)nsacra son grand édifice; le dieu
lui dit : « Mon lils bien-aimé, seigneur
du monde , mon coeur se réjouit en
contemplant ta bonne oeuvre ; tu m'as
voué cet édifice , je te fais le don d'une
vie pure à passer dans la royauté tem-
porelle. » Les autres dieux s'associaient
.1 ce premier bienfait , et y ajoutaient
d'autres grâces non moins précieuses :
lédificf que le roi vient d'clcvcr sera
aussi durable que le ciel ; le roi aura
une longue suite de jours sur le Irùne
d'Kgypte; il dominera sur toutes les
contrées; Thôth inscrit à son nom
toutes les attributions royales du so-
leil; le midi et le nord, l'orient et
l'occident lui sont soumis; son règne
sur le monde sera joyeux; on lui livre
les Barbares du midi et ceux du nord
à fouler sous ses sandales ; toutes les
bonnes portes qui seront devant lui
seront ouvertes; de grandes victoires
lui sont accordées dans toute les par-
ties du monde , et son nom s'impri-
mera profondément dans le cœur des
Barbares. Les dieux et les déesses
prennent soin du salut du roi ; la dame
du palais céleste lève sa main droite
sur la tête du monarque, elle la couvre
d'un casque en lui disant : « J'ai préparé
pour toi le diadème du soleil ; que ce
casque demeure sur ta corne (ton
front ) , où je l'ai placé. »
La reine, les fils et les filles du roi
prenaient part à toutes les cérémonies,
et leur rang et leur place y étaient as-
signés. A la foule des dieux que le roi
devait honorer, il ajoutait religieuse-
ment ses propres ancêtres ; son père et
sa mère recevaient les premiers hom-
mages, et les aïeux, quelquefois en
grand nombre, étaient ranges et nom-
més après eux dans l'ordre rétrograde
des générations ; le roi brûlait l'encens,
disent les inscriptions, en l'honneur
des pères de ses pères et des mères de
ses mères. Cet usage, qui se ratta-
chait à une idée profondément morale
et profondément gravée dans l'esprit
de la nation égyptienne, le respect des
vieillards et le culte des ancêtres , ne
fut pas aboli par l'influence des étran-
gers conquérants de l'Egypte; et l'un
des petits édifices des environs de
Thèbes nous montre Ptolémée É ver-
geté II accomplissant diverses céré-
monies religieuses en présence de per-
sonnages des deux sexes , revêtus des
insignes de certaines divinités. Les
légendes écrites auprès de ces person-
nages nous apprennent que ces \\9n-
neurs sont décernés aux rois et aux
reines de la famille des Ttolémées ,
ancêtres en ligne directe d'Évergètc II.
5S
L'UINIVERS.
Le premier bas-relief, à gauche, re-
présente en effet Ptolémée Pliiladelçhe
costumé en Osiris , assis sur un trône
à côté duquel se trouve la reine Ar-
sinoé, femme de Philadelphe, coiffée
des insignes des déesses Mouth et
Hathor. Évergète II lève ses bras en
signe d'adoration devant les deux époux,
qualiflés , le divin père de ses pères ,
Ptolémée ; la divine mère de ses mères ,
Arsinoé. Les mêmes hommages, l'en-
cens et la prière sont adresses par le
roi vivant ù ses autres ancêtres admis
au rang des dieux.
Ces usages des Ptolémées n'étaient
qu'une imitation des usages antérieu-
rement pratiqués sous les Pharaons.
Sur le Rhamesséum de Thèbes ,
Sésostris célèbre une panégyrie; les
rois ses ancêtres y assistent par leur
image, et sont figurés par une suite de
statuettes rangées par ordre de règne ;
Menés , le premier roi de l'Egypte ,
y occupe le premier rang; après lui
est figuré un autre très-ancien roi;
viennent ensuite ceux de la XVIII'
dynastie, représentant les neuf géné-
rations antérieures à Sésostris, et Sé-
sostris lui - même. De même , à Mé-
dinet-Habou , Rhamsès-Meïamoun cé-
lèbre une cérémonie en présence de
ses ancêtres; neuf statuettes , rangées
chronologiquement , rappellent leurs
noms et leur existence. Ces statues ou
représentations des ancêtres royaux
étaient aussi portées sur des balda-
quins dans les cérémonies religieuses,
dont raccomplisseraent était un des
devoirs des rois.
Lorsqu'une guerre était entreprise .
la protection des dieux était invoquée
par des cérémonies publiques, et le
roi prenait le commandement de l'ar-
mée. Elle entrait en campagne; les
troupes de diverses armes prenaient
leur ordre de marche , sur huit ou dix
hommes de hauteur. Un trompette et
un corps d'hoplites précédaient un char
d'où s'élevait un mât, surmonté d'une
tête de bélier ornée du disque so-
larfe : c'était le symbole du dieu Ara-
mon-Ra guidant l'armée à l'ennemi.
Le roi , monté sur son char de guerre,
suivait le dieu; il éta't escorté par les
archers de la garde et suivi par les
ofQciers attachés à sa personne. Dès
que l'ennemi était atteint , on lui li-
vrait la bataille; la protection divine
donnait la victoire au roi d'Egypte ,
qui , aussitôt après , haranguait les
chefs de ses troupes qui lui présentaient
les prisonniers de marque faits sur
l'ennemi, et chaque corps d'armée fai-
sait le dénombrement écrit des mains
droites et autres membres coupés aux
ennemis morts sur le champ de bataille.
Les soldats égyptiens étaient armés
de casques , d'arcs , de carquois , de
haches de bataille et de lances. Une
partie de l'armée, en ordre de ba-
taille et composée de fantassins pe-
samment armés ou hoplites, marciiait
la première ; les troupes légères étaient
sur les flancs; les chars de guerre
formaient la dernière ligne. Le roi
était au centre. Dans les combats sur
mer , les troupes , rangées sur le ri-
vage, soutenaient et secondaient la ma-
rine ; les vaisseaux manœuvraient en
même temps à la voile et à l'aviron.
Le roi commandait les troupes de
terre, il était au milieu d'elles à pied ;
son char était avec les bagages. Après
la victoire, il poursuivait l'ennemi ,
passait les rivières sur des ponts qycf
Tes monuments nous montrent très-
distinctement, il s'approchait des villes,
et des forteresses, ordonnait l'escalade,
les enlevait et les détruisait ; il écou-
tait les propositions des envoyés en-
nemis , dictait les traités et imposait
les tributs , qui consistaient en nie-
taux précieux, en productions rares
et utiles, en instruments de guerre, et en
animaux vivants particuliers aux pays
subjugués , et qui étaient inconnus en
Épypte. Le roi réunissait ensuite au-
tour de lui les chefs supérieurs de
l'armée, et leur adressait une allocu-
tion : « Livrez-vous à la joie, s'écriait-
il, qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les
étrangers sont renversés par ma force;
la terreur de mon nom est venue,
leurs cœurs en ont été remplis; je me
suis présenté devant eux comme un
lion ; je les ai poursuivis, semblable à
un épervier; j'ai anéanti leurs âmes
criminelles; ''ai franchi leurs fleuveS;,
EGYPTE.
59
j'ai incendié leurs forteresses ; je suis
pour l'Egypte ce qu'a été le dieu
Mandou; j'ai vaincu les Barbares;
Amon-Ra était à ma droite comme à
ma gauche; son esprit a inspiré mes
résolutions ; il a préparé la perte de
nos ennemis; Amon-Ra, mon père,
a humilié le monde entier sous mes
pieds, et je suis sur le trône à tou-
jours. » L'ordre de rentrer en Egypte
terminait la harangue.
L'armée marchait par divisions ; le
roi, sur son char, le fouet en main,
conduisait lui-même ses chevaux , ri-
chement caparaçonnés ; des groupes
de prisonniers enchaînés leprécédaient;
des ofCciers étendaient au-dessus de sa
tête de larges ombrelles. Il rentrait à
pied dans la ville royale de Thèbes ;
des colonnes de prisonniers , pris parmi
les diverses peuplades vaincues, le
suivaient; il allait d'abord au temple
rendre grâces aux dieux de ses vic-
toires et leur faire hommage des cap-
tifs.
Le jour solennel du triomphe arn\
vait ensuite : tous les grands de l'état
venaient y assister, réunis au peuple,
poui" célébrer les victoires du souve-
rain et de l'armée. Oq se rendait en
grand cortège, du palais du roi, au
temple d'Amon-Ra. Un corps de mu-
sique, composé de flûtes, de trom-
pettes , de tambours et de choristes ,
ouvrait la marche; les parents et les
familiers du roi, des pontifes et des
fonctionnaires publics de divers ordres
formaient la première partie du cor-
tège. Venait ensuite, seul, le lils aîné
du roi , ou l'héritier présomptif de la
couronne, brûlant de l'encens devant
le vainqueur : celui-ci était porté dans
un naos , ou châsse richement déco-
rée, par douze chefs militaires, dont
la tête était ornée de plumes d'au-
truche. Le monarque , décoré de toutes
les marques de son autorité supérieure,
était assis dans la châsse, sur un trône
élégant , que couvraient de leurs ailes
des images d'or de la Justice et de la
Vérité; un sphinx, symbole de la sa-
gesse unie à la force, et un lion, em-
blème du courage, étaient figurés de-
bout auprès du trône. Des officiers.
à pied , élevaient autour de la châsse
les flabellum et les éventails ordi-
naires ; de jeunes enfants de la caste
sacerdotale marchaient auprès du roi,
portant son sceptre , l'étui de son arc
et ses autres armes et insignes.
A la suite du roi venaient les au-
tres princes de la famille royale,
les hauts fonctionnaires du sacerdoce,
et les principaux chefs militaires ran-
gés sur deux lignes. Des militaires
portaient les socles et les gradins de la
châsse, et un peloton de soldats fermait
la marche; la foule était partout.
Parvenu devant le temple, le roi y
entrait à pied , allait faire des liba-
tions sur l'autel et brûler l'encens en
l'honneur du dieu. On se rendait en-
suite à l'entrée du temple, où restait
le cortège. Des prêtres, portant les
statues des rois ancêtres du triom-
phateur , marchaient les premiers ;
d'autres pontifes les suivaient avec les
enseignes sacrées , les vases , les tables
de proposition et les ustensiles des
sacrifices solennels ; un autre pontife
lisait les invocations prescrites par le
rituel pour l'instant où la lumière du
dieu allait franchir le seuil du temple;
le symbole vivant d'Amon-Ra, un
taureau blanc, suivait immédiatement;
un prêtre l'encensait, et le roi, coiffé
du simple diadème de la région infé-
rieure , précédait le dieu, dont la
statue était portée par 22 prêtres sur
un riche palanquin environné de fla-
bellum, d'éventails ot de ïameaux
fleuris.
Quand le dieu était rentré dans le
sanctuaire, le roi, coiffé du pschent,
symbole de son autorité sur les deux
régions de l'Egypte, allait lui rendre .
de nouvelles actions de grâce, précédé
de la musique , des c<eurs religieux
et du corps sacerdotal, et accompagné
de tous les officiers de sa maison; il
coupait, avec une faucille d'or, une
gerbe de blé, dont il faisait l'offrande;
il reprenait le casque militaire, et re-
tournait au palais av«'c tout le cor-
tège. La reine assistait à toutes les
cérémonies.
Le palais, qui n'était pas séparé
d'un des principaux temples , était
L'UKIVERS.
composé de plusieurs corps de logis ,
de cours et de pavillons, de grands
et de petits appartements. Les façades
principales étaient percées de b'elles
lenêtres, décorées avec beaucoup de
goût ; l'édifice , entièrement construit
en pierres, s'élevait de trois étages :
au m-emier, les fenêtres étaient ornées
de balcons ; des Barbares , en état de
prisonniers, sculptés en saillie, for-
maient les consoles qui supportaient la
plate-forme. L'intérieur des apparte-
ments était orné de scènes domes-
tiques sculptées en relief sur les pa-
rois des murs; la peinture ajoutait à
l'effet de ces compositions.
C'était là une véritable habitation
de famille; le roi y vivait familiè-
rement avec sa femme et ses enfants ;
ils jouaient en sa présence, même
avec lui , et la majesté royale s'ef-
façait fsous les inspirations de la
tendresse paternelle. Le roi dînait
en famille ou seul; il était servi
par les dames du palais. Au luxe et
a l'élégance du mobilier , à la somp-
tuosité de l'habitation, on mêlait
habituellement les plus gracieuses pro-
ductions de la nature ; des vases de
fleurs ornaient les salons , des guir-
landes de verdure se mariaient à
de riches décorations. Des jardins,
ornés de pièces d'eau et de berceaux
de vignes ou d'arbustes , d'arbres ra-
res et de larges allées , étaient des
dépendances des palais et des gran-
des habitations. Le jeu des échecs
ou un jeu très-analogue, composé
d'une table et de pièces nombreuses ,
de deux couleurs différentes et mo-
biles, était au nombre des distrac-
.tions que le roi prenait dans son pa-
lais ; les reines y jouaient aussi. Quand
le roi sortait , s'il ne montait pas sur
son char, il était porté dans un pa-
lanquin, ou dans une voiture qui con-
sistait en une chambre très-bien déco-
rée, à porte à deux vantaux , et placée
sur un traîneau. Il y avait dans l'ha-
bitation royale des chiens , des chats ,
des singes qui lui appartenaient, et
des nains, destinés, dès 1,500 ans
et plus avant l'ère chrétienne, à di-
vertir les seigneurs ég)'ptiens et leur
société, comme le faisaient, l,ôOf)
ans après , les nains appartenant aux
barons féodaux de notre Europe. Des
compagnies de musiciens, de danseurs
et de danseuses , étaient aussi admi-
ses dans le palais du roi , pour en
varier les divertissements. Enfin, des
fêtes religieuses et des panégyries
étaient fréquemment célébrées dans
le palais, d'après les indications po-
sitives du rituel : la loi avait prévu
à la fois les plaisirs et les devoirs du
monarque.
C'est des monuments encore sub-
sistants en Egypte que sont tirées ces
notions variées sur l'état et la con-
dition des familles royales. L'étude
plus approfondie de ces mêmes mo-
numents étendra et complétera ces
mêmes notions sur la vie intérieure ;
et^ toutes les productions des arts de
l'Egypte en rendront témoignage pour
toutes les époques de son histoire,
tant ces usages étaient empreints dans
les mœurs publiques, tant les pres-
criptions des lois étaient respectées^
et affermies par leur religieuse ob-
servation. Le système général des in-
stitutions publiques était tellement
lié dans ses diverses parties, telle-
ment implanté dans le sol et l'esprit
du pays, que les influences diverses
que la conquête y introduisit ne pu-
rent rien contre les vieilles habitudes,
de la nation, et qu'elle fut dans la né-
cessité de les respecter. Aussi peut-on
dire que les monuments du temps
des Ptolémées expliquent avec certi-
tude les temps des Pharaons ; que la
relation des cérémonies célébrées pour
le couronnement de ces rois grecs,
s'appliquerait très - convenablement ,
en changeant les noms , aux rois des
anciennes dynasties. Le rituel égyp-
tien n'avait pas cessé d'être en vi-
gueur. En rappelant donc ici les faits
prinapaux énoncés dans' la célèbre
inscription de Rosette, monument
historique du premier ordre, écrit à
la fois en langue grecque , en langue
et en signes démotiques et hiéroglyplii-
ques égyptiens, nous reproduisons
des données certaines sur les rapports
des rois avec ]s^ classe sacerdotale;
ÉG YPTE.
nous exposons des nolions autlientl-
ques sur un des points le plus im-
portants et les plus curieux à la fois
de ^organisation sociale de l'antique
Kgypte : l'esprit des nations se révèle
autant dans leurs protocoles que dans
leurs, entreprises : le calme habituel
des Egyptiens, source de toute sa-
gesse, "dut les rendre nécessairement
obséquieux et complimenteurs.
Sous les Pharaons, c'est à Thèbes
que le roi était sacré et couronné
par la religion ; sous les Ptolémées ,
quand Alexandrie devint la nouvelle
capitale royale , Memphis en fut la
capitale religieuse, et c'est dans le
grand temple de Phtha qu'avait lieu
cette grande solennité. Tout le sa-
cerdoce de l'Egypte s'y était réuni
au mois de mars de 1 an 196 avant
l'ère chrétienne, pour le couronne-
ment et l'intronisation de Ptolémée-
b'piphane qui , ayant succédé à son
père Philométor, décédé depuis neuf
ans , venait d'atteindre sa majorité et
pouvait dès lors être couronné et
exercer par lui - même l'autorité
royale. Les prêtres, après lui avoir
mis la couronne royale sur la tête,
lui décernèrent aussi de grands hon-
neurs , et ils en énumèrent les motifs
dans le décret qu'ils ont eux-mêmes
rédigé. En rappelant textuellement
les principaux de ces motifs , nous
indiquons les actes qui , dans l'opinion
du corps sacerdotal , méritèrent le
plus sa reconnaissance , et on voit à
quels titres un roi d'Egypte pouvait
se concilier la bienveillance d'une
caste aussi puissante : c'est comme
un résumé des opinions qu'elle avait
sans doute le plus accréditées dans
la nation. On lit ce qui suit dans
leur déclaration, et la variété des
notions historiques qu'elle renferme
n'échappera pas au lecteur attentif:
, « L'an IX, le 10 du mois de méchir,
les pontifes et les prophètes, ceux qui
entrent dans le sanctuaire pour habil-
ler les dieux , les ptérophores , les hié-
rogrammates , et tous les autres prêtres
qui , de tous les temples situes dans
le pays, s'étaient rendus à Jlemphis,
auprès du roi , pour la solennité de la
prise do possession de cette couronne,
dont Ptolémée toujours vivant, le bien-
aimé de Phtha , dieu Epiphane , prince
très-gracieux , a hérité de son père ,
se trouvant réunis dans le temple de
Memphis, ont prononcé, ce même jour,
le décret suivant :
« Considérant que le roi Ptolémée
toujours vivant, le bien-aimé de Phtha,
dieu Epiphane, très-gracieux, fils du
roi Ptolémée et de la reine Arsinoé,
dieux philopatores, a fait toutes sor-
tes de bien et aux temples, et à ceux
qui y font leur demeure , et , en gé-
néral , à tous ceux qui sont sous sa
domination ; qu'étant dieu , né d'un
dieu et d'une déesse , comme Horus ,
le fils d'Isis et d'Osiris, le vengeur
d'Osiris son père , et jaloux de signa-
ler généreusement son zèle pour les
choses qui concernent les dieux , il a
consacre au service des temples , de
grands revenus , tant en argent qu'en
blé , et a fait de grandes dépenses pour
ramener la tranquillité en Egypte, et y
élever des temples ;
« Qu'il n'a négligé aucun des moyens
qui étaient en son pouvoir pour faire
des actes d'humanité; qu'afin que
dans son royaume le peuple et en gé-
néral tous les citoyens fussent dans
l'abondance , il a supprimé tout-à-fait
quelques-uns des tributs et des impo-
sitions établis en Egypte, et a diminué
le poids des autres ; que de plus , il a
remis tout ce qui lui était dû des re-
devances royales , tant par ses sujets,
habitants de l'Egypte , que par ceux de
ses autres royaumes, quoique ces re-
devances fussent un objet considérable
par leur quantité ; qu'il a renvoyé ab-
sous, ceux qui avaient été emprison-
nés et mis en jugement depuis long-
temps ;
« Qu'il a ordonné que les revenus
des temples et les redevances qu'on
leur payait chaque année , tant en blé
qu'en argent, ainsi que les parts ré-
servées aux dieux sur les vignobles,
les vergers , et sur toutes les autres
choses auxquelles ils avaient droit du
temps de son père, continueraient à
se percevoir dans le pays;
« Qu'il a dispensé ceux qui appartien-
L'UWIVERS.
nent aux tribus sacerdotales , de faire
tous les ans le voyage par eau à Alexan-
drie;
« Qu'il a ordonné que les citoyens qui
avaient quitté les rebelles armés , et
ceux dont les sentiments avaient été ,
dans les temps de trouble, opposés au
Sjouvernement et étaient rentrés dans
e devoir, fussent maintenus en pos-
session de leurs propriétés ;
« Qu'étant entré dans Memphis , en
vengeur de son père et de sa propre
couronne, il a puni, comme ils le
méritaient , les chefs de ceux qui s'é-
taient révoltés sous son père, et avaient
dévasté le pays et dépouillé les tem-
ples;
« Qu'il a fait beaucoup de dons à
Apis , à Mnévis ,et aux autres ani-
maux sacrés de l'Egypte;
« Qu'il a fait faire de magnifiques ou-
vrages au temple d'Apis, et a fourni
pour ces travaux une grande quantité
d'or et d'argent et de pierres précieu-
ses ; qu'il a élevé et des temples et
des chapelles et des autels , et qu'il
a fait les réparations nécessaires à
ceux qui en avaient besoin, ayant le
zèle d'un dieu bienfaisant pour tout
ce qui concerne la divinité ; que , s'é-
tant informé de l'état où se trouvaient
Jes choses les plus précieuses renfer-
mées dans les temples , il les a renou-
velées dans son royaume autant qu'il
était nécessaire; en récompense de
quoi, les dieux lui ont donne la santé,
la victoire, et les autres biens;.... la
couronne devant lui demeurer ainsi
S|u'à ses enfants, jusqu'à la postérité
a plus reculée :
« Il a donc plu aux prêtres de tous
les temples du pays , de décréter que
tous les honneurs appartenant au roi
Ptolémée toujours vivant, le bien-aimé
de Phtha, dieu Épiphane très-gracieux ,
ainsi que ceux qui sont dus à son
père et à sa mère , les dieux philo-
patores , et ceux qui sont dus à ses
aïeux, fussent considérablement aug-
mentés; que la statue du roi Ptolé-
mée , toujours vivant, soit érigée
dans chaque temple , et posée dans le
lieu le plus apparent, laquelle sera
appelée la statue de Ptolémée, ven-
geur de l'Égyçte, près de cette sta-
tue, sera place le dieu principal du
temple, qui lui présentera l'arme de.
la victoire, et tout sera disposé de la
manière la plus convenable. Que les
prêtres fassent trois fois par jour le
service religieux auprès de ces statues ,
qu'ils les parent des ornements sa-
crés, et qu'ils aient soin de leur ren-
dre, dans les grandes solennités , tous
les honneurs qui doivent, suivant
l'usage, être rendus aux autres dieux ;
qu'il soit consacré au roi Ptolémée
une statue et une chapelle dorées dans
le plus saint des temples , que cette
chapelle soit placée dans le sanctuaire,
avec toutes les autres, et que dans les
fraudes solennités où l'on a coutume
e faire sortir des sanctuaires tes cha-
pelles, on fasse sortir aussi celle du dieu
Épiphane très-gracieux; et pour que
cette chapelle puisse mieux être dis-
tinguée des autres, maintenant et
dans la suite des temps, qu'on pose
au-dessus les dix couronnes d'or du
roi , lesquelles porteront sur leur par-
tie antérieure un aspic , à l'imitation
de ces couronnes à figures d'aspic qui
sont sur les autres chapelles; et au
milieu de ces couronnes, sera placé
l'ornement royal appelé pschent , ce-
lui que le roi portait lorsqu'il entra à
Memphis, dans le temple, afin d'y
observer les cérémonies légales pres-
crites pour la prise de possession de
la couronne; qu'on attache au tétra-
gone environnant les dix couronnes
apposées à la chapelle dont on vient
de parler, des phylactères d'or, avec
cette inscription : « C'est ici la chapelle
du roi , de ce roi qui a rendu illustres
la région d'en haut et la région d'en
bas ; » qu'il soit célébré une fête et
tenu une grande assemblée (panégy-
rie)en l'honneur du toujours vivant,
du bien-aimé de Phtha, du roi Pto-
lémée, dieu Épiphane très-gracieux,
tous les ans ; cette fête aura lieu dans
tout le ,pays, tant de la Haute que de la
Basse-Egypte , et durera cinq jours à
commencer du premier jour du mois
de thôth, pendant lesquels ceux qui fe-
ront les sacrifices, les libations et tou-
tes les autres cérémonies d'usage, por-
KGYPÏK.
r,3
teront des couronnes ; ils seront appelés
les prêtres du dieu Épiphane-Eucha-
riste (très-gracieux), et ils ajouteront
ce nom aux autres qu'ils empruntent
des dieux au service desquels ils sont
déjà consacrés;
« Et , afln qu'il soit connu pourquoi
en Egypte on glorifie et l'on honore,
comme il est juste , le dieu Épiphane ,
très-gracieux monarque, le présent
décret sera gravé sur une stèle de
pierre dure en caractères sacrés et en
caractères grecs; et cette stèle sera
placée dans chacun des temples du
l", du 2* et du 3* ordre, existant dans
tout le royaume. »
C'est à Memphis , dans le temple
de Phtha , que ce décret fut rendu , et
les débris de ce célèbre édifice existent
encore ; ils ont été vus par les voya-
geurs français en 1828 , et leurs recher-
ches se sont même étendues jusqu'à re-
connaître la carrière d'où furent tirés les
matériaux de ce temple :c'est de la mon-
tagne de Thorra , sur la rive orientale
du INil , et en face même de l'ancien
emplacement de Memphis. La matière
est un beau calcaire blanc; des ins-
criptions à l'entrée de l'excavation
annoncent que l'ouverture des plus
vastes remonte au règne d'Ahmosis,
le chef de la XVIII* dynastie. Une
autre inscription indique expressément
l'extraction des pierres pour la cons-
truction du temple de Phtha. Un im-
mense bois de dattiers couvre l'empla-
cement de Memphis. Passé le village
de Bédréchéin^ qui est à un quart
dlieure dans les terres , on s'aperçoit
qu'on foule le sol antique d'une grande
cité, aux blocs de granit dispersés
dans la plaine , et à ceux qui déchi-
rent le terrain et se font encore jour
à travers les sables qui ne tarderont
pas à les recouvrir pour jamais. En-
tre ce village et celui de Mit-Rahinèh,
s'élèvf'rit deux longues collines paral-
lèles, éboulements d'une enceinte im-
mense, construite en briques crues
comme celle de Sais, et renfermant
jadis les principaux édifices sacrés de
Memphis. C'est dans l'intérieur de
cette enceinte' qu'existe le grand co-
losse exhumé il y a quelques années.
C'est un magnifique morceau de sculp-
ture égyptienne. Le colosse , dont
une partie des jambes a disparu , n'a
pas moins de 34 pieds et demi de
long. Il est tombé la face contre terre,
ce qui a conservé le visage parfaite-
ment intact. Sa physionomie suffit
pour le faire reconnaître comme une
statue de Sésostris.
C'est au nord du colosse qu'exista
un temple de Vénus (Hathôr), cons-
truit en calcaire blanc, et hors delà
grande enceinte, du côté de l'orient. Les
touilles faites par Champollion le jeune
ont constaté dans cet endroit même
l'existence d'un temple orné de colon-
nes-pilastres accouplées, en granit
rose , et ce temple était dédié à Phtha
et à Hathôr (Vulcain et Vénus), les
deux grandes divinités de Memphis.
Ce fut des prêtres mêmes du tem-
ple de Phtha a IMemphis qu'Hérodote
recueillit une grande partie des no-
tions qu'il a transmises sur l'Kgypte,
et c'est par ses relations écrites que
l'on peut se convaincre combien la
religion égyptienne et les usages du
pays concouraient à multiplier les fêtes
publiques, à donner plus d'éclat à
leur célébration.
D'ailleurs, la vie des peuples an-
ciens était tout extérieure : de là l'obli-
gation pour les gouvernements de mul-
tiplier les fêtes publiques , qui étaient
politiques et religieuses tout à la fois,
parceque la religion était alors une
partie très-intime de leurs consti-
tutions sociales. Ce qui vient d'ê-
tre dit de quelques cérémonies égyp-
tiennes prouve que, dans ce pays,
cette partie influente des institutions
publiques n'était pas négligée, et les
antiques pratiques ne cessèrent qu'a-
vec l'indépendance de l'état. Les Pto-
lémées , qui s'occupèrent constam-
ment à se concilier l'opinion des Égyp-
tiens , ne portèrent aucune atteinte à
leurs habitudes , respectèrent le culte
national et ne diminuèrent en rien l'é-
clat de ses pompeuses cérémonies. Il
nous reste un monument curieux des
soins attentifs que la nouvelle dynastie
donnait à la célébration des fêtes, et
du luxe inouï qu'elle y faisait déployer.
L'UNIVERS.
Il s'agit de la fête célébrée à Alexan-
drie en l'an 284 avant le christianisme,
à l'occasion de l'association au trône
de Ptolémée-Philadelphe,que Ptolémée-
Soter, son père , chef de la dynastie
nouvelle, trouva bon de faire cou-
ronner de son vivant. Rien n'a jamais
égalé la magniflcence de cette fête ,
dont le récit a été recueilli dans l'his-
toire d'Alexandrie par Callixène de
Rhodes.
Après une minutieuse description
d'un pavillon royal, construit pour
cette tête , et où l'or et l'argent , les
pierres précieuses, les dépouilles des
animaux les plus rares , les plus riches
tissus de la Perse et de l'Inde étaient
mêlés avec profusioh aux meubles les
plus brillants , et faits des plus riches
matières, Callixène décrit la marche du
cortège, en tête duquel étaient les ban-
nières des diverses corporations ad-
mises à cette cérémonie. Des person-
nages de la religion grecque y figu-
raient dans l'ordre de leur hiérarchie,
parce que cette fête fut toute grecque,
et que le mythe de Bacchus en four-
nit les principaux sujets. Ces person-
nages étaient en grand nombre sur de
vastes chars , et y figuraient les scè-
nes principales de l'histoire du dieu.
Ses prêtres , ses prêtresses y rem-
plissaient leurs diverses fonctions.
Après cette partie du cortège, s'a-
vançait un autre char à quatre roues ,
large de huit coudées, traîné par
soixante hommes, et portant assise
la figure de la ville de Nisa , haute
de huit coudées; elle était revêtue
d'une tunique jaune , brochée en or ,
par-dessus laquelle était un surtout
de Laconie. Par l'effet d'un méca-
nisme, cette figure se levait sans que
personne y touchât ; elle versait alors
du lait d'une coupe et se rasseyait.
Elle tenaitde la main gauche un thyrse,
autour duquel on avait roulé des ban-
delettes; sa tête était couronnée de
lierre et de raisins en or enrichis
de pierreries.
Après elle, un autre char à quatre
roues , lonç de vingt coudées et large
de seize, était roulé par trois cents
hommes. On y avait construit un
pressoir plein de raisins. Soixante Sa-
tyres les foulaient, en chantant au
son de la flûte la chanson du pressoir.
Silène y présidait, et le vin (foux cou-
lait tout le long du chemin.
Après cette division, marchait celle
qui portait en pompe les vases et us-
tensiles d'or , savoir : quatre cratères
en or, semblables à ceux de Laconie ,
et autour desquels courait un cordon
de pampre ; d'autres , contenant qua-
tre métrètes, deux d'ouvrage de Co-
rinthe : il y avait à leur partie supé-
rieure de très-belles figures en rehef,
et d'autres en demi-bosse, tant au
col qu'à la panse des vases, et faites
avec le plus grand soin.
On portait aussi en pompe quatre
grands trépieds d'or , un buffet d'or ,
oii l'on serrait la vaisselle d'or : ce
buffet avait dix coudées de haut et six
gradins. Il était enrichi de pierres
précieuses et présentait sur ses gra-
dins nombre de figures de quatre pal-
mes de haut , travaillées avec beau-
coup d'art ; deux calices d'or et deux
de cristal doré ; deux engythèques
d'or , hautes de quatre coudées , trois
autres moindres ; dix urnes ; un autel
de trois coudées, et vingt-cinq grand»
mazonomes.
A leur suite, marchaient seize cents
enfants, vêtus de tuniques blanches,
les uns couronnés de lierre, les au-
tres de pin. Deux cent cinquante d'en-
tre eux portaient des congés d'or et
quatre cents des congés d'argent;
trois cent vingt autres portaient des
psyctères d'or , d'autres en portaient
d'argent. Après eux, les autres en-
fants portaient , pour le service du vin,
des pots, dont vingt étaient' d'or,
cinquante d'argent et trois cents en
émaux de toutes les couleurs. Or ,
les vins ayant été mêlés dans les ur-
nes et les tonneaux , ceux qui étaient
dans le stade en goûtèrent avec mo-
dération.
Il ne faut pas passer sous silence
ce grand char à quatre roues , long
de vingt-deux coudées , large de qua-
torze , traîné par cinq cents hommes.
On voyait dessus un antre singuliè-
rement profond, fait de lierre, et
EGYPTE.
65
peint en rouge. De cet antre s'en-
volaient, le long de la marche , des
pigeons , des ramiers , des tourterelles,
ayant à leurs pattes des rubans at-
tachés , afin que les spectateurs pus-
sent les saisir au vol. Deux sources
en jaillissaient aussi, l'une de lait,
l'autre de vin. Toutes les nymphes
qui entouraient ce char avaient des
couronnes d'or. On y voyait aussi
Hermès avec un caducée d'or et les
habits les plus riches.
Un autre chariot passa avec tout
l'appareil de Bacchus à son retour
des Indes. Ce dieu était mené en
pompe , haut de douze coudées , assis
sur un éléphant , et vêtu d'une robe
de pourpre, avec une couronne de
lierre et de pampre en or, tenant en
outre un thyrse d'or. Il avait une
chaussure dorée. Devant lui et sur le
cou de l'éléphant était assis un petit
Satyre de cmq coudées , couronné de
branches de pin d'or; de la main
droite, il semblait donner un signal
avec une corne de chèvre en or. L'é-
léphant avait tout son harnais en or
et une guirlande de lierre en or au-
tour du cou. A sa suite, marchaient
cinq cents petites filles, vêtues de
tuniques de pourpre et ceintes d'une
tresse en or : celles qui étaient en
tête , au nombre de cent vingt, avaient
des couronnes de pin en or : elles
étaient suivies de cent-vingt Satyres
armés de toutes pièces , les unes en
argent , les autres en bronze.
Derrière eux s'avançaient cinq ban-
des d'ânes, montés par des Silènes
et des Satyres couronnés. De ces ânes,
les uns avaient des fronteaux et des
harnais en or, d'autres en argent.
On avait fait partir après eux vmgt-
quatre chars , attelés d'éléphants ;
soixante autres, attelés de deux boucs;
douze autres, attelés de snaks; sept
attelés d'oryx et quinze de bubales.
Il y avait en outre huit attelages de
deiïx autruches, sept de deux ânes-
cerfs et quatre d'ânes sauvages. Sur
tous ces chars étaient montés des
enfants , en tuniques , en larges cha-
peaux et en habits de cocners. A
côté d'eux étaient montés d'autres
5* Livraison. (Egypte.)
enfants plus jeunes , armés de petits
boucliers et dfe thyrses munis d'une
lance. Ils étaient tous couverts d'hn-
bits de drap d'or.
On fit suivre des chars attelés de
deux chameaux : ilyavaitdechaquecôté
trois de ces chars de file , après les
quels marchaient des chariots attelés
de mulets : ces derniers chariots por-
taient les tentes des nations étrangè-
res. On voyait aussi placées dessus, aes
femmes indiennes qui y étaient assises
avec d'autres mises comme des capti-
ves. Quelques-uns des chameaux por-
taient trois cents mines d'encens;
d'autres , deux cents livres de safran ,
de casia, de cinnamome , d'iris et d'au-
tres aromates. Près d'eux étaient les
Éthiopiens portant les présents, sa-
voir : les uns six cents dents d'éléphants,
les autres , deux mille troncs d'ébène ;
d'autres , soixante cratères d'or et
d'argent, et des paillettes d'or. Ils
étaient suivis de deux chasseurs ayant
des javelots d'or, et menant des chiens
au nombre de deux mille quatre cents :
ces chiens étaient, les uns de l'Inde,
les autres de l'Hyrcanie , ou molosses ,
ou d'autres races. Passèrent ensuite
cent cinquante hommes portant des
arbres d'où pendaient toutes sortes de
bêtes sauvages et d'oiseaux ; on vit
porter dans des cages, des perroquets,
des paons, des pmtades, des faisans
et nombre d'autres oiseaux d'Éthiouie.
Après avoir parlé de beaucoup d au-
tres choses et fait le détail des trou-
peaux d'animaux, Çallixène ajoute cent
trente moutons d'Ethiopie, trois cents
d'Arabie, vingt de Néerepont, vingt-
six bœufs tout blancs des Indes, huit
d'Ethiopie , un grand ours blanc , qua-
torze léopards, seize panthères, qua-
tre Ivnx , trois oursons, une girafe et
un rhinocéros d'Ethiopie.
Un autre char était suivi de femmes
richement vêtues et magnifiquement
parées : elles portaient les noms des
villes, soit de l'Ionie, soit de celles
des Grecs qui habitaient l'Asie et les
îles , et qui avaient été rangées sous
la domination des Perses. Elles avaient
toutes des couronnes d'or.
De tout ce grand nombre de choses
L'UNIVERS.
qui se trouvèrent à cette pompeuse
cérémonie, Callixène n'a voulu parler
que de ce qui était en or et en argent ;
car il y avait encore beaucoup d'objets
«lignes d'être vus et d'être rapportés ;
nombre de bêtes féroces et de che-
vaux, vingt-quatre très-grands lions;
en outre, plusieurs chars à quatre
roues, qui portaient les images des
rois et même celles des dieux.
Après cela , marchait un chœur de
six cents hommes, parmi lesquels trois
cents cytharistes sonnaient de leur in-
strument en accord ; ils avaient leurs
cythares toutes garnies d'or en pla-
cage, et des couronnes de même mé-
tal. Après eux, passèrent deux mille
taureaux d'une seule et même couleur,
ayant les cornes dorées, des fronteaux
d'or, et au milieu des cornes , des cou-
ronnes, des colliers , des égides devant
le fanon : tout cela était d or.
Après cela, il passa sept palmiers
hauts de huit coudées, un caducée,
une foudre, l'un et l'autre de qua-
rante coudées , et un temple ; le tout
d'or. Ce temple avait quarante coudées
de tour ; outre cela, chacune des deux
ailes était de huit coudées. On vit
aussi à cette pompe nombre de figu-
res dorées , dont plusieurs avaient
douze coudées; des bétes féroces qui
les surpassaient en grandeur, et des
aigles de vingt coudées. Trois mille
deux cents couronnes d'or faisaient
partie de ce cortège. Il y avait une
autre couronne d'or de quatre-vingts
coudées de tour, enrichie de pierreries
et consacrée aux mystères ou aux cé-
rémonies religieuses : c'était la cou-
ronne,qui embrassait l'entrée du tem-
ple de Bérénice. En outre , on portait
une égide qui était aussi d'or, et il passa
nombre de couronnes d'or portées par
des jeunes filles richement habillées.
Une de ces couronnes avait deux cou-
dées d'élévation et seize coudées de cir-
conférence. N'omettons pas une cui-
rasse d'or de deux coudées , une cou-
ronne de chêne enrichie de pierreries,
vingt boucliers d'argent , soixante-
quatre ai'mures complètes ; deux bot-
tes d'or de trois coudées ; douze bas-
sins d'or, des coupes sans nombre,
trente-six pots à verser le vin , dix
grands acciptres , -douze urnes , cin-
quante corbeilles à présenter le pain ,
diverses tables, cinqnuffets à serrer les
vaisselles d'or, une corne toute d'or de
trente coudées : or, tous ces vases et
ustensiles d'or doivent être exceptés
de ceux qui furent portés par le cor-
tège même de Bacchus.
Ensuite, marchaient quatre cents
chariots portant l'argenterie, vingt
portant la vaisselle d'or, et huit cents
chargés d'aromates : enfin, toutes les
parties de cette marche pompeuse
étaient accompagnées de cavalerie et
d'infanterie magnifiquement armées.
■L'infanterie était au nombre de cin-
quante-sept mille six cents hommes ,
et la cavalerie de vingt-trois mille deux
cents.
Ce ne fut pas dans cette occasion
seulement que se montra la profu-
sion des richesses en Egypte ; là comme
partout ailleurs, le gouvernement ne
pouvait être riche que dans une pro-
portion analogue à la richesse du pays
et à celle de ses habitants. Cette pro-
f)ortion existait en effet en Egypte , un
uxe sans frein s'y montrait de toutes
parts ; dans les jeux publics , Ptolémée
Soter reçut vingt couronnes d'or, et la
reine Bérénice vingt-trois; ces cou-
ronnes étaient portées sur des chars
d'or, et la dépense en fut estimée à
plus de cinq cent mille francs. Ptolé-
mée Philadelphe reçut aussi dans une
occasion semblable' vingt couronnes
d'or, et l'on vit sur deux chars d'or,
une de ces couronnes ayant 6 coudées
ou près de dix pieds de diamètre , cinq
couronnes de cinq coudées , et six en-
core de quatre coudées chacune. A
ces récits , l'antiquité se demandait en
quel autre pays que l'Egypte on pou-
vait trouver un tel faste et les trésors
capables de l'entretenir; ce n'était,
disait-elle, ni à Persépolis, ni à Baby-
lone , ni dans les régions arrosées par
le Pactole ; le Nil seul roulait effecti-
vement de l'or, et comme le disait un
poète , il était le véritable Jupiter de
l'Egypte.
Ln gouvernement stable et b/en
constitué pour le pays , la longue du-
EGYPTE. 67
rée des mêmes jiréceptes d'administra-
tion que l'expérience avait consacrés ,
l'entretien des canaux, la fertilité ex-
traordinaire du sol , telles étaient les
sources plus certaines de l'abondance
i,'énérale , du bien-être de la popula-
tion , de la richesse et de la force de
l'état : et l'on peut croire que le dé-
vouement aux intérêts du pays , leur
protection assidue, et l'application
constante à leur prospérité, qui animè-
rent de génération en génération les
monarques égyptiens et les agents prin-
cipaux de leur autorité , furent vive-
ment excités par les éclatants témoi-
gnages de reconnaissance que toutes les
(liasses de la nation leur décernaient
à l'envi. Le langage varié des arts en
multipliait la relation sur tous les
édifices publics: chaque prince y voyait
ses bonnes actions écrites de son vi-
vant, et la magnificence du monument
était comme une garantie de la perpé-
tuité de ces souvenirs; et ce temple,
ce palais que décorait la représentation
majestueuse des actions mémorables
d'un roi d'Egypte , pouvaient être pour
ses successeurs ce que l'histoire d'A-
chille par Homère fut pour Alexandre :
on s'efforçait d'imiter de telles actions
pour mériter de tels historiens.
Il y avait peut-être une intention
morale dans les manifestations si mul-
tipliées des flatteries de la caste sacer-
dotale envers les souverains : on con-
naissait sans doute la magique influence
des éloges accordés au devoir, et l'on
excitait au bien par toutes les voies
ouvertes à la pauvre humanité : il est
certain qu'en Egypte, la chose publique
était au suprême degré la cnose de
tous, antérieure et supérieure à toutes
les choses de chacun.
C'est en ce sens que le soin qu'on
se donnait pour multiplier les monu-
ments publics , prenait sa source dans
un intérêt réellement national, dans un
sentiment très-patriotique. La nation
s'illustrait dans les mêmes pages où elle
lionorait ses bons et sages monarques.
Les monuments deThèbes, ceux de l'E-
gypte entière en rendent témoignage à
regard des Pharaons; les Ptolémées
n'eurent garde d'affaiblir un tel usage :
leurs actions furent inscrites sur des
stèles placées dans les édifices publics
des pays soumis à leur autorité , et aux
exemples déjà cités , nous en ajoutons
un nouveau tiré d'un monument qui
existait autrefois à Adulis, en Ethio-
pie. C'est à la gloire du roi Ptolémée
Évergète I" que ce monument était
consacré. Voici la traduction de ce qu\
a été conservé de son texte : « Le
f;rand roi Ptolémée, fils du roi Pto-
émée et de la reine Arsinoé, dieux
Adelphes , petit-fils du roi Ptolémée
et de la reine Bérénice , dieux Sôtères,
descendant par son père d'Hercule,
fils de Jupiter, et par sa mère, de
Dionysus , fils de Jupiter , ayant
reçu de son père la couronne d'K-
gypte, de Libye, de Syrie, de Phœ-
nicie, de Cypre , de Lycie, de Carie
et des Cyclades , et conduit en Asie
une armée nomljreuse en infanterie ,
en cavalerie, en forces navales et en
éléphants du pays des Troglodytes ou
de l'Ethiopie, pris par son père ou
par lui - même dans ces contrées ,
conduits en Egypte , et dressés en-
suite pour la guerre : il s'est em-
paré de toutes les contrées voisines
de l'Euphrate, de la Cilicie, de la
Pamphylie, de l'Ionie, de l'Helles-
pont , de la Thrace , des troupes et
des richesses de ces contrées , des élé-
phants indiens qui s'y trouvaient , des
rois qui les gouvernaient , et ayant
traversé ce fleuve, il a soumis la Mé-
sopotamie, la Babylonie, la Susiane,
la Perse, la Médie et tout le reste du
pays jusqu'à la Bactriane; ayant re-
couvré les dieux et les choses sacrées
enlevées d'É^te par les Perses, il
les a renvoyées en Egypte avec d'au-
tres trésors pris dans ces divers lieux. »
( Le reste de l'inscription est perdu ).
Ainsi , les actions mémorables des
rois étaient, après les bienfaits des
dieux , les sujets les plus ordinaires
des monuments nationaux en Egypte;
cet usage remonte à ses plus anciens
temps historiques , et c'est ainsi qu'on
retrouve, à Ouadi-Halfa , près de la
seconde cataracte, en Nubie, sur une
stèle du roi Osortasen de la XVI*
dynastie , la représentation des vie-
68
L'UNIVERS.
toires du roi dans la Nubie : le dieu
Mandou , une des grandes divinités ,
conduit et livre au roi tous les peu-
ples de cette contrée, avec le nom de
chacun d'eux, inscrit dans une espèce
de bouclier attaché à la figure , age-
nouillée et liée, qui représente chacun
de ces peuples , dont le nom , ou plu-
tôt celui du canton qu'ils habitaient,
tels que Schanisk , Osaou , Schoât ,
Kôs , etc. , ne se retrouveraient que
dans des écrivains remontant, comme
le monument de Ouadi-Halfa, à plus
de deux mille ans avant l'ère chré-
tienne.
Au Rhamesséion de Thèbes , on
a rappelé aussi les grandes actions
guerrières de Sésostris , qui vécut cinq
siècles après Osortasen.
Les tableaux militaires relatifs à
ses conquêtes couvrent les faces des
deux massifs du pylône sur la pre-
mière cour du palais; ils sont vi-
sibles en assez grande partie, parce
que l'éboulement des portions supé-
rieures du pylône a eu lieu du coté
opposé. Ces scènes militaires offrent
la plus grande analogie avec celles qui
sont sculptées dans l'intérieur du tem-
ple d'Ibsumboul et sur le pylône de
Louqsor, qui font partie du Rhames-
séion ou Rhamséion oriental de Thè-
bes. Les inscriptions sont semblables,
et tous ces bas-reliefs se rapportent
évidemment à une même campagne
contre les peuples asiatiques, qu'on ne
peut , d'après leur physionomie et d'a-
près leur costume, chercher ailleurs
que dans cette vaste contrée sise entre
le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus
et rindus de l'autre, contrée que nous
appelons assez vaguement la Perse.
Les Égyptiens désignèrent ces peuples
ennemis sous la dénomination de la
plaie 4e Schéto, de la même manière
que l'Ethiopie est toujours appelée la
maxwaise race de Kousch , et il pa-
raît assez certain que c'est de peuples
du nord-est de la Perse, des Bactriens
ou Sçythes-Bactriens qu'il s'agit ici.
On a sculpté sur le massif de droite
la réception des ambassadeurs scytho-
bactriens dans le camp du roi ; ils
sont admis en la présence de Rhamsès
qui leur adresse des reproches; les
soldats , dispersés dans le camp , se
reposent ou préparent leurs armes ,
et donnent des soins aux^ bagages ; en
avant du camp, deux Égyptiens ad-
ministrent la bastonnade à deux pri-
sonniers ennemis, afin, porte la lé-
gende hiéroglyphique , de leur faire
dire ce que fait la plaie de Schéto.
Au bas du tableau , est l'armée égyp-
tienne en marche , et à l'une des ex-
trémités se voit un engagement entre
les chars des deux nations. La partie
gauche de ce massif offre l'image d'une
série^de forteresses desquelles sortent
des Égyptiens emmenant des captifs :
les légendes sculptées sur les murs de
chacune d'elles donnent leur nom , et
apprennent que Rhamsès-le-Grand les
a prises de vive force , la VIII' année
de son règne.
Il manque près de la moitié du
massif de droite du pylône : ce qui
reste offre les débris d'un vaste bas-
relief représentant une grande ba-
taille , toujours contre les Schéto ; on
y a représenté l'un des principaux chefs
bactriens , nommé Schiropsiro ou
Schiropasiro , blessé et gisant sur le
bord du fleuve , vers lequel se dirige
aussi , fuyant devant le vainqueur , un
allié , le chef de la mauvaise race du
pays de Schirbech ou Schilhesch. A
côté de la bataille est un tableau triom-
phal : Rhamsès-le-Grand, debout, la
hache sur l'épaule , saisit de sa main
gauche la chevelure d'un groupe de
captifs, au-dessus desquels on lit :
« Les chefs des contrées du midi et
« du nord conduits en captivité par sa
« majesté. »
Les sculptures du massif de droite du
deuxième pylône ou mur sont le tableau
d'une bataille livrée sur le bord d'un
fleuve, dans le voisinage d'une ville quo
ceignent deux branches de ce fleuve,
et sur les murailles de laquelle on lit :
la ville forte lyatsch ou Batscli ( la
première lettre est douteuse). Vers
l'extrémité actuelle du tableau , à la
gauche du spectateur, l'on voit le roi
Rhamsès sur son char lancé au galop
au milieu du champ de bataille couvert
de morts et de mourants. Il décoche
EGYPTE.
G'j
des (lèches contre la masse des enne-
mis en pleine déroute ;derrièrele char,
sur le terrain que le héros vient de
quitter, sont entassés les cadavres des
vaincus , sur lesquels s'abattent les
chevaux d'un chef ennemi nommé To-
rokani, blessé d'une flèche à l'épaule
et tombant sur l'avant de son char
brisé. Sous les pieds des coursiers du
roi , gisent, dans diverses positions ,
les corps de Torokato, chef des sol-
dats du pays de Nakbésou, et ceux
de plusieurs autres guerriers de dis-
tinction. Le grand" chef bactrien ,
Schiropasiro, se retire sur le bord du
fleuve ; les flèches du roi ont déjà at-
teint Tiotouro et Simatrrosi fuyant
dans la plaine et se dirigeant du côté
de la ville. D'autres chers se réfugient
vers le fleuve, dans lequel se précipi-
tent les chevaux du chef Krobschatosi,
Wessé et qu'ils entraînent, avec eux.
Plusieurs enfin, tels que Thotâro et
Maférima, frère (allié) de la plaie
de Schéto ( des Bactriens ) , sont allés
mourir en face de la ville , sur la rive
du fleuve, que d'autres, tels que le
Bactrien Sipaphéro , ont été assez
heureux pour traverser, secourus et
accueillis sur la rive opposée par une
jbule immense accourue pour connaître
le résultat de la bataille. C'est au mi-
lieu de tout ce peuple amoncelé qu'on
aperçoit un groupe donnant des secours
empressés à un chef que l'on vient de
retirer du fleuve où il s'est noyé ; on
le tient suspendu par les pieds la tête
en bas, et on s'efforce de lui faire
rendre l'eau qui le suffoque , afin de
le rappeler à la vie. Sa longue cheve-
lure semble ruisseler, et le traitement
ne produira aucun effet, si l'on en
juge par la physionomie et le mouve-
ment de l'assistance. On lit au-dessus
de ce groupe : « Le chef de la mauvaise
«race du pays des Sclùrbesch, qui
« s'est éloigne de ses guerriers en
« fuyant le roi du côté du fleuve. »
Knfin , au milieu de la foule sortie
de la ville par nnpont]tié sur l'une des
branches du fleuve , on remarque des
symptômes d'un prochain changement
(fans l'état des esprits : un individu
adresse un discours à ceux qui l'en-
tourent ; sa harangue a pour but d'en-
courager ses compatriotes à se sou-
mettre au joug de Rhamsès-le-Grand.
Ainsi , après^ les dieux, les rois ob-
tenaient les premiers honneurs déférés
par la voLx publique ; et après les bns-
reliefs où leur courage et leur piété
étaient célébrés à l'envi dans toutes les
cités, il n!était pas d'ouvrage d'art
plus favor^Ifi à 1 intention de longue
durée qui çrésidait à la construction
de ces édifices, il n'en était pas de
plus flatteur non plus pour les rois,
que leurs effigies colossales , érigées
dans les cours principales des grands
temples, et formant une partie es-
sentielle de leur décoration. Ces im-
menses ouvrages , d'un effet si gran-
diose encore , après avoir subi les of-
fenses des hommes et les coups meur-
triers des siècles, n'étaient pas rares
dans les grandes villes , et les fonda-
teurs des grands édifices de l'Egypte
n'oublièrent pas d'y ériger leurs por-
traits ; chaque portion de ces monu-
ments, agrandis successivement , ren-
fermait le colossedu souverain qui avait
ordonné ces travaux. Le Memnonium
de Thèbes en fournit la preuve et
l'exemple.
« Que l'on se figure , dit Champol-
lion le jeune, un espace d'environ
1,800 pieds de longueur, nivelé par les
dépôts successifs de l'inondation , cou-
vert de longues herbes , mais dont la
surface déchirée sur une multitude de
points, laisse encore apercevoir des
débris d'architraves, des portions de
colosses , des fûts de colonnes et des
fragments d'énormes bas-reliefs que
le limon du fleuve n'a pas enfouis en-
core ni dérobés pour toujours à la cu-
riosité des voyageurs. La, ont existé
plus de dix-huit colosses dont les
moindres avaient vingt pieds de hau-
teur; tous ces monolithes, de diverses
matières , ont été brisés , et l'on ren-
contre leurs membres énormes disper-
sés çà et là , les uns au niveau du sol,
d'autres au fond d'excavations exé-
cutées par les fouilleurs modernes. Sur
ces restes mutilés, on lit les noms
d'un grand nombre de peuples asiati-
ques dont on voyait les chefs captifs
TO
L'UNIVERS.
entourant !n base (le ces colosses re-
présentant leur vainqueur, le Pharaon
Aniénophis, le 3*" du nom, celui
même que les Grecs ont voulu confon-
dre avecle ÎMemnon de leurs mythes
héroïques.
« C'est vers l'extrémité des ruines
et du coté du fleuve que s'élèvent en-
core, en dominant la plaine de Thèbes,
les deux fameux colosses, d'environ
60 pieds de hauteur, dont l'un, celui
du nord, jouit d'une si grande célé-
brité sous le nom de colosse de Mem-
non ( voyez planche 8.) Formés chacun
d'un seul bloc de grès-brèche , trans-
portés des carrières de la Thébaïde
supérieure , et placés sur d'immenses
bases de la même matière , ils repré-
sentent tous deux un Pharaon assis ,
les mains étendues sur les genoux ,
dans une attitude de repos. J'ai vai-
nement cherché à motiver à mes yeux
l'étrange erreur du respectable et spi-
rituel Denon, qui a voulu prendre
ces statues pour celles de deux prin-
cesses égyptiennes. Les inscriptions
hiéroglyphiques encore subsistantes,
telles que celles qui couvrent le dos-
sier du trône du colosse du sud et les
côtés des deux bases , ne laissent au-
cun doute sur le rang et la nature du
personnage dont ces merveilleux mo-
nolithes reproduisaient les traits et
perpétuaient la mémoire. L'inscrip-
tion du dossier porte textuellement :
« L'Aroëris puissant, le modérateur
des modérateurs, etc., le roi soleil,
seigneur de vérité (ou de justice), le
fils du soleil, le seigneur des'diadè-
mes , Aménothph , modérateur de la
région pure , le bien-aimé d'Amon-
Ra, etc., l'Horus resplendissant, ce-
lui qui a agrandi la denîeure (la-
cune) à toujours , a érigé ces cons-
tructions en l'honneur de son père
Ammon; il lui a dédié cette statue
colossale de pierre dure , etc. » Et sur
les côtés des bases on lit en grands
hiéroglyphes de plus d'un pied de pro-
portion, exécutés, surtout ceux du
colosse du nord, avec une perfection
et une élégance au-dessus de tout éloge,
la légende ou devise particulière , le
prénom et îc nom propre du roi que
les colosses représentent - « Le sei-
gneur souverain de la région supérieure
et de la région inférieure, le réfor-
mateur des mœurs , celui qui tient le
monde en repos , l'Horus qui , grand
par sa force , a frappé les 15arbares ,
le roi soleil, seigneur de vérité, le lils
du soleil , Aménothph , modérateur
de la région pure, chéri d'Amon-Ra,
roi des dieux. »
« Ce sont là les titres et les noms du
troisième Aménophis de la dix-hui-
tième dynastie , lequel occupait le
trône des Pharaons vers l'an 1680
avant l'ère chrétienne. Ainsi se trouve
complètement justifiée l'assertion que
Pausanias met dans la bouche des
Thébains de son temps , lesquels sou-
tenaient que ce colosse n'était nulle-
ment l'image du Memnon des Grecs ,
mais bien celle d'un homme du pays,
nommé Ph-Jmé7i02jh.
« Ces deux colosses décoraient ,
suivant toute apparence, la façade
extérieure du principal pylône de i'A-
ménophion ; et malgré l'état de dé-
^adation où la barbarie et le fana-
tisme ont réduit ces antiques mo-
numents , on peut juger de l'élégance,
du soin extrême et de la recherche
qu'on avait mis dans leur exécution ,
par celles des figures accessoires for-
mant la décoration de la partie anté-
rieure du trône de chaque colosse. Ce
sont des figures de femmes debout,
sculptées dans la masse même de cha-
que monolithe , et n'ayant pas moins
de 15 pieds de haut. La magnificence
de leur coiffure et les riches détails de
leur costume sont parfaitement en
rapport avec le rang des personnages
dont elles rappelent le souvenir. Les
inscriptions Hiéroglyphiques gravées
sur ces statues , formant en quelque
sorte les pieds antérieurs du trône de
chaque statue d' Aménophis, nous ap-
prennent que la figure de gauche repré-
sente une reine égyptienne, la mère
du roi, nommée Tmau-IIetn-Fa, et
la figure de droite, la reine épouse
du meAie Pharaon, Taïa, dont le
nom était déjà donné par une foule de
monuments. Je connaissais aussi le
nom de la femme do Thoutniosis IV,
EGYPTE.
Tl
Tmau-IIem-f'a y mère d'Ainénopliis-
Memnon, par les bas-reliefs du palais
de Louqsor.
« Sur un autre point des ruines de
l'Aménophion, du côté de la monta-
gne Libyque, à la limite du désert,
et un peu à droite de l'axe passant
entre les deux colosses , existent deux
blocs de grès-brèche, d'environ trente
f>ieds de long chacun, et présentant
a forme de deux énormes stèles. Leur
surface visible est ornée de tableaux
et de magnifiques inscriptions formées
chacune de 24 à 23 lignes d'hiérogly-
phes du plus beau style, exécutes
de relief dans le creux , et il est infi-
niment probable que ces portions qu'on
aperçoit aujourd'hui sont les dossiers
des sièges de deux groupes colossals
renversés et enfouis la face contre
terre.
« Enfin à Ibsamboul , le grand tem-
ple creusé dans le roc, excavation
merveilleuse au plus haut degré , est
annoncé par quatre colosses, n'ayant
pas moins de 61 pieds de hauteur quoi-
que assis , admirables portraits de
llhamsès Sésostris , où la perfection
du travail répond au grandiose de la
composition. »
C'est à propos de ces singuliers mo-
numents , dont les artistes grecs ou
romains essayèrent rarement de re-
produire dans leurs ouvrages les gran-
des dimensions , que nous devons
présenter quelques détails particuliers
sur le plus célèbre des colosses égyp-
tiens , sur la statue parlante ' de
Memnoii.
On vient de voir (à la page 70) la des-
cription des deux colosses de l'Anié-
nopliion ou INlemnonium de Thèbes ,
dont celui du nord fut cette statue
parlante; c'est le moins grand, en
pers[;ective, des deux figures, dont
notre planciie 8 a reproduit les for-
mes, et on distingue les assises de
pierres qui composent toute la partie
supérieure de son corps. On n'a pas
pu représenter sur ses jambes les
nombreuses inscriptions grecques ou
latines qui les couvrent et qui témoi-
gnent de la réalité des sons harmo-
uicux que faisait. entendre cette statue
dès qu'elle était fraprtéc par les pre-
miers rayons du soleil. Ces données
merveilleuses réveillent sans |)eine
dans notre esprit les souvenirs de
]\Iemnon et de l'Aurore : les anciens ,
qui avaient bien autant d'esprit que
nous , ne se firent faute d'imaginer et
de commenter un t<^l rapprochement.
Homère fait figurer à !a guerre de
Troie un Memnon avec dix mille
Éthiopiens, comme auxiliaire de
Priani, son oncle. Achille vengea sur
ce Memnon la mort de son ami An-
tiloque. Jupiter apaisa la douleur
de l'Aurore, mère du héros mort, en
en perpétuant le souvenir par les com-
bats commémoratifs que se livraient
tous les ans sur son tombeau, dans
la Troade , les oiseaux memnon ides
qu'il créa tout exprès; enfin les Éthio-
piens élevèrent aussi à leur roi , dans
le Haute-Egypte, une statue devenue
célèbre par les sons mélodieux qu'elle
rendait au lever de l'aurore , et les
accents lugubres et plaintifs qu'elle
exhalait le soir, dès qu'elle était en-
veloppée par les ombres et par \o
nuit.
Voilà les circonstances principales
des récits que font les historiens et sur-
tout les poètes de l'antiquité. l'n autre
genre de données plus concluantes que
ces récits poétiques et mythiques, se
tire des témoignages de deux écrivains
un peu plus graves, de Strabon et de
Pausanias , qui étudièrent à Thèbes
même la statue de IMemnon. « J'y ai
vu , dit ce dernier auteur, une statue
colossale assise , qui représente le so-
leil, quoiqu'on lui donne généralement
le nom de Memnon Mais les
Thébains ne veulent pas que cette sta-
tue soit Memnon , et ils y voient
Phaménojjh, qui était de leur pays...»
Cambyse l'ayant fait briser, la nioitie
supérieure "du corps est étendue a
terre , l'autre moitié est restée en
place et rend chaque jour au lever du
soleil un son que je ne puis mieux
comparer qu'à celui que produit une
corde de cythare ou de lyre qui se
rompt. » Enfin les inscriptions latines
et grecques, dont les jambes de la
statue sont encore couvcrtci , sont
72
L'UNIVERS.
de véritables dépositions publiques ,
faites par des témoins désintéressés ,
de la réalité d'un phénonaène merveil-
leux , qui a fait qualifier de vocale
cette célèbre statue. Dans ces inscrip-
tions , au nombre de soixante-douze ,
nouvellement réunies, publiées, tra-
duites et expliquées par M. Letronne ,
(les individus sans qualités connues, et
(les tribuns, des centurions ou des dé-
curions militaires, des fonctionnaires
publics de divers ordres, des, préfets
et autres magistrats de l'Egypte ,
l'empereur Hadrien et Sabine sa
femme, déclarent unanimement avoir
entendu la statue de Memnon rendre
des sons au lever du soleil : ils indi-
quent ordinairement le jour et l'heure
de ce fait, et comme pour corroborer
ces témoignages en faveur d'une sorte
de miracle, quelques témoins décla-
rent d'abord n'avoir rien entendu un
jour, et enfin avoir distinctement con-
staté le fait à une seconde ou troi-
sième observation; d'autres au con-
traire certifient avoir entendu Mem-
non plusieurs fois. La singularité de
ce phénomène explique facilement
l'enthousiasme qu'il inspirait, les
voyages à Tbèbes dont il était le
principal motif, et les efforts, quel-
quefois malheureux, du génie des
voyageurs qui entreprenaient de retra-
cer en vers grecs ou latins le souve-
nir des faveurs que Memnon leur avait
accordées en daignant se faire enten-
dre et les satisfaire.
Les plus anciennes de ces inscrip-
tions se distinguaient par leur simpli-
cité : « A. Instuleius Tenax , prirai-
pilaire de la Xir légion, fulminée,
et Caïus Valerius Priscus , centurion
de la XXII' légion , et Lucius Quin-
tius Viator, décurion ; nous avons en-
tendu Memnon , l'an XI de Néron ,
notre empereur, le 12 des calendes
d'avril , à 1 heure (le 15 mars de l'an
64 de J.-C). — Titus Julius Lupus ,
préfet de l'Egypte ; j'ai entendu Mem-
non , à la première heure , heureuse-
ment ( l'an 71 de J.-C. ). — L. Junius
Calvinus, préfet du canton de Béré-
nice; j'ai entendu Memnon avec Mu-
nicia Rustica, ma femme, les calendes
d'avril , à la deuxième heure , l'an IV
de notre empereur Vespasien Auguste
(le 1'" avril de l'an 73 de J.-C). —
Un Gaulois est au nombre de ces té-
moins : Marcus Anicius Verus , fils de
Julien , inscrit dans la tribu Voltinia,
natif de Vienne (capitale de l'ancienne
AUobrogie ),... de la IIP légion cyré-
naïque ; j'ai entendu Memnon, en l'an 3
(du règne de Vespasien) le 4 des ides
de novembre; en l'an 4, le 7 des ca-
lendes de janvier, le 18 des calendes
de février^ le 4 des nones et le 5 des
ides de ce même mois ; le 15, le 13 et
le 12 des calendes de mars, le 7 des
ides de mars, le S des ides d'avril ,
le 7 des ides d.e mai, le 4 des nones de
juin ; et le 7 des ides du même mois
de juin , deux fois ( quatorze fois en
tout , dont deux fois le même jour ,
durant les années 72 et 73 de J.-C).
— Il entrait une idée religieuse dans
ces sortes de visites à ces statues de
Memnon ; et à l'imitation d'autres
prosajnèmes , ou actes d'adoration
faits à diverses divinités de l'Egypte ,
et dont les monuments conservent en-
core les traces écrites, ceux qui al-
laient entendre la statue de Memnon ,
mentionnaient parfois , dans leur ins-
cription , qu'ils s'étaient souvenus de
telle personne qui leur était chère;
ils l'associaient ainsi à leur pieuse vi-
site , et aux faveurs qu'ils devaient
obtenir des dieux. Cette idée religieuse
paraît s'être introduite successivement,
et elle domine de plus en plus dans les
inscriptions du Memnon, à mesure
qu'elles sont moins anciennes ; bientôt
la visite fut accompagnée de sacrifices
et de libations, et les dévots ne s'ex-
[ primèrent presque plus qu'en vers
atins ou grecs, dont la composition
révèle d'ordinaire plus de dévotion
au dieu que de bon goût. Le 14 mars
de l'an 95 , sous le règne de Domi-
tien , le préfet de l'Egypte , Titus Pé-
tronius Secundus , a entendu Memnon
à la première heure et l'a honoré des
vers grecs ci-dessous écrits. L'inscrip-
tion latine du préfet est en effet sui-
vie de deux vers grecs qui signifient :
« Tu viens de te faire entendre ( car
« ee n'est ô Memnon, qu'une partie de
KGYPTE.
TZ
« toi-même qui est assise en ce lieu ),
" frappé des rayons brillants des feux
» du ùls de Latone. » « La parenthèse
est assez mal placée, ajoute M. Le-
tronne; mais les vers grecs n'en sont
Pas moins fort passables pour être
ouvrage d'un préfet romain. » Sous le
règne d'Hadrien, un autre fonction-
naire s'exprimait ainsi en 13 vers
grecs : « Funisulanus" Charisius ,
stratège d'Hermonthis , natif de La-
topolis , accompagné de son épouse ,
Fulvia , t'a entendu , ô Memnon , ren-
dre un son , au moment oij ta mère
éperdue honore ton corps des gouttes
de sa rosée. Charisius, t'ayant fait
un sacrifice et de pieuses libations ,
a chanté ces vers à ta gloire : — « Dès
« mon enfance , j'ai appris qu'Argo ,
« que les chênes de Jupiter Dodonéen
« avaient été doués de la parole ; mais
« tu es le seul que j'aie pu voir de
« mes yeux résonner et faire enten-
« dre une certaine voix. » — Chari-
sius a gravé pieusement ces vers pour
toi , qui lui as parlé et l'as salué ami-
calement. » La visite que l'empereur
ïïadrien fit à Memnon, accompagné
de l'impératrice Sabine et de ses
principaux officiers, est un événement
nnportant dans l'histoire de la statue
Fiariante; et cet événement porta
lors de toute limite et l'étendue des
inscriptions gravées sur le colosse et
l'emphase ridicule des expressions :
au moment où Hadrien , qui visitait
toutes les merveilles de l'Égj-pte, par-
vint enfin en la présence de Memnon,
on grava sur la statue son nom seul,
en grosses lettres, l'empereur Ha-
drien, comme témoignage de sa visite;
le reste fut abandonné à la verve des
poètes et ils n'y firent faute. Parmi eux
se distingua une poétesse , Julia Bal-
billa , d'une effrayante fécondité, et
qui , dans ses vers , n'oublia pas sa
vaniteuse généalogie. « Mes pieux an-
« cêtres , dit-elle dans des vers tracés
sur le colosse , le savant Balbillus et
Antiochus te saluèrent jadis ( ô Mem-
non ) ; Balbillus naquit d'une mère
de sang royal , d'Acmé , et le père de
son père était le roi Antiochus. C'est
d'eux que je tiens ce noble sang qui
cwiledans mes veines; passants, jetez
les yeux sur ces lignes , qui sont de
moi , Balbilla. »
La petite-fille du roi Antiochus était
donc un des poètes de la cour d'Hadrien
et de Sabine en Egypte, et les pièces
qu'elle composa au sujet de la visite
laite à Memnon par l'empereur, nous
montrent combien s'était généralisé
dans l'opinion publique le culte dont
la statue de Memnon était devenue
l'objet, après avoir été d'abord celui
d'une simple curiosité. « Vers de Julia
Balbilla , lorsque l'auguste Hadrien en-
tendit Memnon : » tel est le titre qui
précède la pièce suivante de 12 vers
grecs , tracés sur le haut de la jambe
gauche du colosse :
" J'avais appris que l'Égyptien Mem-
non , échauffe par les rayons du so-
leil , faisait entendre une voix sortie
de la pierre thébaine. Ayant aperçu
Hadrien, le roi du monde , avant le le-
ver du soleil , il lui dit bonjour, comme
il pouvait le faire. Mais lorsque le Ti-
tan , traversant les airs avec ses blancs
coursiers , occupait la seconde mesure
des heures marquée par l'ombre du
cadran, Memnon rendit de nouveau
un son aigu, comme celui d'un instru-
ment de cuivre qui est frappé ; et ,
plein de joie (de la présence de l'em-
pereur), il rendit pour la troisième
fois un son. L'empereur Hadrien sa-
lua Memnon autant de fois , et Bal-
billa a écrit ces vers composés par elle-
même, qui montrent tout ce qu'elle
a vu distinctement et entendu. Il a
été évident pour tous que les dieux
le chérissent. »
Une autre pièce de vers de notre
poétesse prouve que l'impératrice Sa-
bine entendit aussi Memnon, et Bal-
billa en dressa aussi en 6 vers grecs le
poétique procès-verbal. Un jour pour-
tant le colosse ne se montra pas très-
courtois envers Sabine, il demeura
muet; le lendemain il la satisfit, et
Balbilla chanta ainsi en 8 vers ces
graves événements : «Hier, n'ayant pas
entendu Memnon , nous l'avons supplié
de n'être pas une seconde fois défavo-
rable ( car les traits de l'impératrice
s'étaient enflanmiés de courroux), et de
L'UNIVERS.
faire entendre un son divin, de peur
que le roi lui-même ne s'irritât, et
3u'une longue tristesse ne s'emparât
e sa vénérable épouse. Aussi , Mem-
non, craignant le courroux de ce
prince immortel , a fait entendre tout-
a-coup une douce voix, et a témoigné
qu'il se plaisait en la compagnie aes
dieux. » Le séjour d'Hadrien en Egypte
en l'an 130 de l'ère chrétienne est
un des faits les plus importants de l'his-
toire de cette contrée dans le second
siècle de notre ère; il n'est pas éton-
nant que les fêtes et les cérémonies
dont il fut l'occasion aient attiré sur
ses traces et échauffé les poètes. Après
les temps d'Hadrien , la renommée de
Memnon ne décrut point , ni le nom-
bre des témoignages de la vénéra-
tion publique àont sa statue était
l'objet. Sous le vègne d'Antonin , au
mois de mai de l'an 150 de notre ère,
un autre dévot écrivit sur un des côtés
du piédestal : « Ta mère, la déesse
Aurore aux doigts de rose , ô célèbre
Memnon, t'a rendu vocal pour moi qui
désirais t'entendre. La douzième année
de l'illustre Antonin , deux fois , ô être
divin , j'ai entendu ta voix , lorsque le
soleil quittait les flots majestueux de
l'Océan. Jadis , le fils de Saturne , Ju-
piter, te fit roi de l'Orient ; mainte-
nant tu n'es plus qu'une pierre, et
c'est de cette pierre que sort ta voix.
Gemellus a écrit ces vers à son tour,
étant venu ici avec sa chère épouse
Rufilla et ses enfants. « Une femme s'ex-
primait ainsi : « Cœcilia Trebulla, ayant
entendu une seconde fois Memnon, (a
écrit ces vers): Auparavant Memnon,
fils de l'Aurore et de Tithon , nous a
seulement fait entendre sa voix ; main-
tenant il nous a salués comme connais-
sances et amis. La nature, créatrice
de toutes choses , a-t-elle donc donné
à la pierre le sentiment et la voix? » La
fille de cette Trebulla faisait aussi des
vers grecs, entendit Memnon et lui fit
dire dans une inscription de 6 vers
ce qui suit : « Cambyse m'a brisée, moi,
cette pierre que voici, représentant l'i-
mage d'un roi d'Orient. Jadis, je pos-
sédais une voix plaintive qui déplorait
les malheurs de Memnon. Depuis long-
temps, Cambyse me l'a enlevée. Main-
tenant , mes plaintes ne sont plus que
des sons inarticulés et dénués de tous
sens , triste reste de ma fortune pas-
sée. » L'influence complète des idées
grecques sur la prétendue statue de
Memnon de Thèbes se montre en son
entier dans une dernière inscription ,
l'une des plus remarquables par la
pensée et l'expression, et qui eut pour
auteur le poète Asclépiodote , procu-
rateur de l'empereur en Egypte.
« Apprends , dit-il , ô Thétis , to"i qui
résides dans la mer, que Memnon res-
pire encore, et que, réchauffé par le
flambeau maternel, il élève une voix
sonore , au pied des montagnes Liby-
ques de l'Egypte , là où le Kil , dans
son cours, divise Thèbes aux belles
portes; tandis que ton Achille , jadis
insatiable de combats , reste à ])resent
muet dans les champs des Troyens ,
comme en Thessalie. » L'idée de l'Au-
rore saluée par son fils domine dans
les vers d'Asclépiodote ; Memnon parle,
et Achille est muet dans son tombeau
près des murs d'Ilium ; c'est la puis-
sance de l'Aurore opposée à celle de
Thétis ; il ne s'offre donc au poète
que des idées toutes grecques; à l'é-
poque où il composait ces vers ,
toute tradition égyptienne était hors
de sujet ; le colosse de Thèbes était
décidément la statue de Memnon , lils
de l'Aurore , saluant sa mère de sa
voix harmonieuse , tous les matins au
lever du soleil : voilà ce qu'ont déposé
unanimement dans leurs inscriptions en
prose ou en vers , grecques ou latines,
les personnages dont nous venons de
rapporter textuellement les témoigna-
ges. Il est temps de rétablir, contre
tant de religieuses et poétiques attes-
tations , la vérité de l'histoire , de dire
l'origine de la statue vocale de Mem-
non, si elle parla et comment elle
parla.
Aménophis III, de la XVIII" dy-
nastie égyptienne , occupait le trône
d'Egypte, vers l'an 1680 avant l'ère
chrétienne. Il fit élever à Thèbes un
vaste édifice; sur ses ruines encore
subsistantes , on voit souvent répété
le nom de ce prince, illustré par de
ËGYPTF
grandes victoires sur les nations de
l'Asie; selon l'usage, les statues du
fondateur, de dimensions colossales,
devaient décorer la partie principale de
l'édifice : il en fit placer deux, d'un seul
bloc de grès-brècne et de 60 pieds de
hauteur , vers l'extrémité de l'édifice
du côté du fleuve , et dans un lieu où
était , selon toute apparence , le prin-
cipal nylone du palais, qui porta le
nom aAménophion, tiré de celui du
roi Jménoph, ou Ph-Aménoph, dont
les Grecs firent Aménophis, Pliamé-
noph et Phaménoth.
De ces deux colosses, l'un est au
midi et l'autre au nord de l'axe de l'é-
difico : c'est celui du nord qui est de-
venu, dans des temps on pourrait dire
modernes , la statue de Memnon. Tant
que dura la domination égyptienne ,
la statue d' Aménophis conserva son
nom, la vanité grecque n'entreprit rien
sur elle au profit de Memnon ; dans
l'Aménophion, existaient le culte et
les prêtres du roi Aménophis , et non
pas ceux du fils de l'Aurore des Grecs,
et jamais les Égyptiens n'admirent ce
héros étranger "au droit de cité , ni
dans leurs cérémonies religieuses; l'E-
gypte même n'existait déjà plus , et
l'autorité des successeurs d'Alexandre
était presque près de s'éteindre, que la
statue vocale ne portait pas encore le
nom de Memnon. i^Ue ne fut donc,
jusqu'à l'invasion de Camhyse , qu'un
admirable ouvrage rappelant le nom
et la gloire d'un grand roi , et concou-
rant a l'ornement du vaste et opulent
édifice dont ce roi était le fondateur.
Aux temps de Cambyse , Thèbes fut
saccagée par les Perses , les temples
furent renversés et les tombes royales
violées. Les monuments subsistants
en l'honneur des anciens rois ne furent
pas épargnés : est-ce, à cette époque
de désastres pour l'Egypte des Pha-
raons que doit être rapportée la mu-
tilation du colosse de Memnon? Une
tradition écrite autoriserait à le croire,
mais^ette tradition est tardive et ne
se concilie pas avec quelques faits plus
concluants qu'elle. Lorsqu'on parla à
Sf rabon , à Thèbes même , des ravages
de Cambyse, on imputa hautement au
monarque persan la destruction des
monuments de cette vaste cité, mais
quant au 'colosse, on dit à Strabon
qu'il avait été brisé par un tremble- M ç^
ment de terre , et les chronologistes ( • ^
disent en effet qu'à une année , qui
est la 27' avant l'ère chrétienne , The- a (
bes a^î été dévastée par un violent
tremblement de terre. A l'époque où
Strabon visita l'Egypte, quinze ou
vingt ans après ce grand phénomène ,
il vit les deux colosses de l'Améno-
phium de Thèbes, et il en parle ainsi :
«Des deux colosses monolithes, l'un est
entier, l'autre est brisé par le milieu ;
la moitié supérieure est tombée par
l'effet , dit-on , d'un tremblement de
terre : » et ce passage de Strabon, où le
colosse n'est pas encore mêlé à la
légende mythologique de Memnon, est
le premier renseignement que l'histoire
écrite nous fournit sur la mutilation
du colosse; cette mutilation était en
effet contemporaine de ce témoignage,
et l'on conçoit sans difficulté l'eîlet du
tremblement de terre sur ce monoli-
the, quand on sait que la brèche dont
il est formé, a quelquefois des fissures
qui se propagent dans les blocs à de
grandes profondeurs, et qu'une fissure
pareille a pu favoriser les effets des
secousses du tremblement de terre et
la séparation de la masse du colosse
en deux portions , dont le haut fut
détaché et jeté à terre. L'inclinaison
même de la cassure qui , par denièrc
s'élève jusqu'à la moitié du dos , et
par devant jusqu'au-dessus des cuisses
seulement, indique avec quelle facilite
la partie supérieure a dil glisser connue
par une pente natur: 'le et se séparer
du reste de la statue. De pareilles fis-
sures se retrouvent dans des monu-
ments non moins considérables; il y
en a une dans l'obélisque de Louqso'r
transporté à Paris : de la base, elle se
prolonge jusqu'à quinze pieds de hau-
teur, et elle existait quand le bloc fut
taillé en obélisque. Dans le magnifique
sarcophage en basalte vert, rapporté
d'Egypte par Champollion le jeune et
déposé au Musée, une fissure a sénaré
la cuve en deux parties ; auctme nac-
turc ne suppose le moindre effort , et
jLc^^^;
y-J*^
76
L'UNIVERS.
b partie détachée s'adapte au sarco-
^ihage mieux même que ne le ferait
ime pièce taillée tout exprès.
Cent quarante ans après Strabon, un
autre voyageur ^rec , Pausanias , vit
aussi renversée a terre la partie su-
périeure du colosse , le reste étant
en place comme au temps de Strabon.
A l'époque de ce dernier, peu d'années
avant l'ère chrétienne , on parlait déjà
du son que rendait le colosse du nord
dès le lever du soleil ; moins de cin-
quante années avant , on n'en parlait
pas du tout, du moins on n'en avait
rien dit à Diodore de Sicile, qui ne
nous en a rien transmis non plus;
moins encore du temps d'Hérodote;
et c'est aux temps de Néron que com-
mence la grande renommée de la sta-
tue parlante de Memnon à Thèbes.
On a vu dans quelles emphatiques
paroles s'expriment les principales
mscriptions gravées sur le colosse
même; aucun écrivain de l'époque ne
se dispensa dès lors de parler de la
grande merveille de l'Egypte : Juvé-
nal, Dion Chrysostôme, Lucien, Pau-
sanias , Ptolémée , qui étaient allés
«n Egypte , Pline , Tacite , Denys le
Périegète , qui écrivaient loin de
cette contrée, tous disaient à leurs
lecteurs que l'impression des rayons
du soleil tirait des sons de la statue oe
pierre de Memnon. L'empereur Ha-
<lrien en avait été plusieurs fois le
témoin ; sous le règne des Antonins ,
la renommée du prodige ne fit que
s'accroître ; elle durait encore , mais
elle s'éteignit tout à coup sousSeptime-
Sévère , qui fit restaurer le colosse.
Deux faits sont essentiellement re-
marquables dans toute cette merveil-
leuse histoire; la statue mutilée, ré-
duite à sa partie inférieure, assise sur
un trône, et d'une seule pierre, rend
cessonsadmirables qui charmaient à un
si haut degré tous les voyageurs en
Thébaïde; et,la statue restaurée dans
son ancien état, complétée par la re-
construction de sa partie supérieure,
devient aussitôt muette. La voix et les
hommages qu'elle excitait cessent dès
le règne de Septime-Sévère , à qui la
restauration du colosse est attribuée.
On voit par notre planche 8 que celte
restauration consiste en cinq assises
de pierres qui rétablissent l'effigie
d'Aménophis dans ses anciennes pro-
portions.
Les faits historiques qui ressortent
clairement de ce qui précède , peuvent
se résumer ainsi : 1° deux colosses
firent partie de la décoration du ma-
gnifique édifice que le roi Aménophis
fit élever à Thèbes ; 2° ces colosses ,.
selon l'usage, représentaient ce roi
lui-même et portent encore son nom;
3° ils subirent , comnie tous les au-^
très monuments de l'Egypte, les effets
du temps et des invasions étrangères ;•
4° un tremblement de terre, l'an 27.
avant l'ère chrétienne , brisa celui des
deux colosses qui est placé vers le
nord , et en détacha la partie supé-
rieure ; 5° quelques années après , il
était bruit dans le pays des sons que
rendait au lever du soleil la partie
de la statue restée en place , ou le
socle qui la portait ; 6° dès le règne
de Néron , ce bruit était générale-
ment répandu et annonçait une mer^
veille qui attirait les curieux de toute
condition; 7° dès cette même épo-
que , la statue parlante fut considérée
comme étant une figure de Memnon,
fils de Tithon et de l'Aurore, qui
saluait sa mère de sa voix miracu-
leuse, tous les jours au lever du so-
leil ; 8° à l'intérêt qu'excita cette
merveille, il se mêla bientôt un ca-
ractère religieux .envers le héros
d'Homère, le demi-dieu d'Hésiode, le
roi de l'Orient; l'admiration le divi-
nisa et lui offrit des libations et des
sacrifices; 9° la statue mutilée fut
restaurée par Septime-Sévère, et sa
voix merveilleuse ne se fit plus en-
tendre; le prodige et les chants ces-
sèrent aussitôt.
Ce fut l'époque fatale à bien des
oracles antiques , et l'empereur vou-
lut en vain opposer les miracles de
Memnon à ceux du christianisme : la
statue restaurée devait possédtr une
voix bien plus harmonieuse , rendre
de véritables oracles : on détruisit ses
merveilles, parce qu'on en ignorait la
nature. Les observations taites sur
I^GYPTE.
77
les lieux nous ont suffisamment ex-
pliqué les causes de ee phénomène,
qui ne peut pas être révoqué en doute.
Il est constaté que les granits et les
brèches produisent souvent un son
au lever du jour , et quant à la sta-
tue de Tlièhes , les rayons du soleil ,
dit M. de Rozières, venant à frapper
le colosse , ils séchaient l'humidité
abondante dont les fortes rosées de la
nuit avaient couvert sa surface, et ils
achevaient ensuite de dissiper celle
dont ces mêmes surfaces dépolies s'é-
taient imprégnées. Il résulta de la
continuité de cette action que des
grains ou des plaques de cette brèche
cédant et éclatant tout à coup , cette
rupture subite causait dans la pierre ri-
gide et un peu élastique un ébranlement,
une vibration rapide, qui produisait
ce son particulier que faisait entendre
la statue au lever du soleil. Elle est
bien muette depuis seize siècles. « Je ne
nie pas, écrivait deThèbes même Chani-
pollion le jeune au mois de juin 1829,
je ne nie pas la réalité des harmonieux
accents que tant de témoins affirment
unanimement avoir entendu moduler
par le merveilleux colosse, aussitôt
qu'il était frappé des pemiers rayons
du soleil. Je dirai seulement que, plu-
sieurs fois, assis, au lever de l'aurore,
sur les immenses genoux de Memnon ,
aucun accord musical sorti de sa bou-
che n'est venu distraire mon atten-
tion du mélancolique tableau que je
contemplais , la plaine de Thèbes , où
gisent les membres épars de cette
aînée des villes royales. »
Un de ses quartiers, situé sur la
rive gauche du Nil, du côté des
tombeaux, s'appelait dès la plus haute
antiquité, les Memncmia, mot d'ori-
gine égyptienne, qui a la signification
de lieu des sépultures ; c'est là qu'exis-
tent les édifices religieux et commé-
moratifs des rois divinisés , les tem-
ples de Médinet-Habou , le Rhames-
séon et l'Aménophium, et dans ce
dernier temple , on voyait encore du
temps des rois grecs, des prêtres du
roi Aménophis divinisé. Ce nom de
Memnonia dut frapper les Grecs, na-
turellement lestes a adopter les rap-
prochements où »eur vanité devait
trouver son compte; l'idée de leur
Memnon se présenta sans hésitation,
et vraisemblablement dès l'établisse-
ment des Ptolémées en Egypte. Les
édifices des Memnonia furent attribués
au héros homérique , et le colosse
merveilleux de l'Aménophium ne pou-
vait plus être que la statue de Slem-
non : les Thébains n'avaient pas oublié
qu'elle était une image de leur ancien
roi Aménophis , et Pausanias raconte
qu'ils l'en avertirent expressément
quand il la visita. Voilà comment une
oiseuse prétention de la vanité grec-
que a fait à l'un des nombreux co-
losses que l'Egypte éleva en l'honneur
de ses rois , une renommée qui paraît
devoir subsister encore long-temps ,
surtout depuis que M. Letronne, par
ses ingénieuses recherches , l'a ratta-
chée à l'histoire de l'établissement du
christianisme en Egypte.
En érigeant de tels monuments ,
construits de telles matières et de tel-
les proportions, les Égyptiens se fai-
saient par leur pensée une lointaine
postérité , à laquelle ils avaient la
confiance de transmettre ces monu-
ments de leur génie, de leur sagesse
et de leur grandeur. Cet espoir n'a
pas été déçu, et le souvenir de l'an-
tique Egypte est présent dans le
monde entier : l'Europe savante re-
nouvelle en Egypte les philosophi-
ques pèlerinages de l'ancienne Grèce,
et ses ruines historiées sont encore
instructives pour nous , comme le fu-
rent pour les Grecs ses prêtres et ses
archives. Il y avait des idées d'ordre,
d'utilité et de durée , dans toutes les
institutions de l'Egypte; après le culte
des dieux venait celui des bons rois ;
d'innombrables monuments célébraient
les services qu'ils avaient rendus au
pays et la gloire qu'ils y avaient ac-
quise ; après ces statues colossales ,
les obélisques étaient les plus remar-
quables de ces monuments royaux.
Les obélisques sont une invention
égyptienne , particulière à l'Egypte ,
et les ouvrages les plus simples de
l'architecture de ce pays célèbre. Tous
les obélisques égyptiens sont d'une
L'UNIVERS.
seule pierre ou monolithes, de granit
rose, tirés des carrières deSyène, dans
la Haute-Egypte, et leur forme est
celle d'un long prisme , de forme qua-
drangulaire, se rétrécissant insensi-
blement de la base au sommet et se
terminant en pyramide. Il est im-
possible de dire à quelle époque le
premier obélisque fut élevé; la tradi-
tion historique attribue des monu-
ments de ce genre aux plus anciens
rois ; mais aucun des obélisques n'est
antérieur à l'avènement de la XVIII'
dynastie égyptienne, qui date de l'an
1822 avant l'ère chrétienne. Il existe
des obélisques de l'époque de plusieurs
des princes de cette XVIIP dynastie
et de leurs successeurs. La plupart des
rois égyptiens en érigèrent. La fu-
reur de Cambyse détruisit un grand
nombre d'obélisques dans les principa-
les villes, à Thèbes particulièrement.
On dit aussi que, frappé de la ma-
gnificence et de la majesté d'un des
obélisques élevés par le roi Rhamsès
dans cette vaste cité, le farouche
conquérant fit arrêter un incendie qui
menaçait cet obélisque. Les historiens
disent que le roi qui le fît élever,
pour garantir la conservation de ce
précieux ouvrage et s'assurer des soins
de l'architecte et des ouvriers em-
ployés à le dresser , avait fait attacher
son fîls au sommet de l'obélisque.
Si les rois grecs , successeurs d'A-
lexandre en Egypte, les Ptolémées ,
n'exécutèrent pas de nouveaux obélis-
ques , ils ornèrent avec les anciens
les villes qu'ils fondèrent ou qu'ils
agrandirent.
Quand l'Egypte fut réduite au rang
de province romaine , Ausiuste com-
prit combien ses dépouilles si mo-
numentales pouvaient répandre d'é-
clat sur la ville éternelle, et il fit
transporter à Rome les deux obélis-
ques d'Héliopolis. Caïus Caligula en
demanda un troisième , et , au rapport
de Pline, la mer n'avait jamais porté
un vaisseau d'aussi colossales dimen-
sions , que celui gui fut construit
pour cette entreprise. D'autres em-
pereurs imitèrent l'exemple d'Auguste;
onze obélisques entiers, et les frag-
ments de plusieurs autres subsistent
encore à Rome; on en trouve aussi à
Veiletri, Bénévent, Florence, Catane,
Arles ; Constantin et Théodose en or-
nèrent l'hippodrome et le palais im-
périal de Constantinople. Des préfets
romains en Egypte y firent faire des
obélisques où leurs louanges étaient
écrites en caractères hiéroglyphiques ,
et les envoyèrent à Rome , ou on les
voit encore.
Le mot français obélisque, qu'on a
familièrement remplacé par celui d'ai-
fuille, est le \st\nobeliscus, diminutif
u grec obelos , broche. Le mot obé-
lisque signifie Aonc petite broche, bro-
chette^ et l'on attribue aux Grecs d'A-
lexandrie, hommes d'un esprit caus-
tique et malin, d'avoir donné cette
singulière dénomination à ces masses
colossales de granit; il y en a de plus
de cent pieds de longueur.
Tant qu'on ignora la véritable des-
tination des obélisques, l'esprit de
système ne s'épargna pas pour la de-
viner au moyen des plus arbitraires
étymologies de ce simple mot grec. On
les supposa consacrés au soleil. On y
vit aussi des colonnes ou autels des
dieux , des doigts ou des rayons du so-
leil, des gnomons, ou des symboles
du cours de cet astre.
Les obélisques sont des monuments
essentiellement historiques , placés au
frontispice des temples et des palais ,
annonçant par leurs inscriptions le
motif de la fondation de ces édifices ,
leur destination et leur dédicace à une
ou plusieurs des divinités du pays ; les
inscriptions des obélisques donnent les
détails des constructions , le nom et la
filiation, des princes qui les élevèrent;
ils indiquent les accroissemeri.ts ou les
embellissements exécutés par les soins
de chacun d'eux, et par là, l'époque
relative de chaque partie de l'édifice ;
enfin, les obélisques eux-mêmes sont
mentionnés dans ces inscriptions
parmi les autres actes de la piété des
Pharaons.
On voit par notre planche 14 com-
ment les Égyptiens employèrent les
obélisques ; toujours accouplés , ils
n'eurent jamais l'idée d'en placer un
EGYPTE. ' 79
seul au milieu d'un vaste espace où il
devait s'éclipser. Deux obélisques s'é-
levaient en avant du pylône ou entrée
principale d'un temple : ils annon-
(jgient majestueusement l'édifice et
étaient les premiers insignes de la
gloire du prince qui l'avait construit
en l'honneur des dieux de la contrée.
Nous préciserons davantage les notions
essentielles, relatives aux obélisques ,
et nous ajouterons infailliblement à
leur intérêt, en les appliquant spécia-
lement à la description de l'obélisque
de Louqsor , si heureusement trans-
porté à Paris et destiné à l'ornement
d'une de nos places publiques.
Le village de Louqsor est une portion
du territoire de Thèbes , sur la rive
droite du îsil. Des ruines étendues y
attirent le voyageur, et c'est vers
leur extrémité" nord que se présente
l'entrée pittoresque du palais , figurée
dans son état primitif sur notre plan-
che 14. C'est un pylône, composé de
deux massifs p}Tamidaux entre les-
quels une porte est ménagée ; celle du
palais de Louqsor n'a pas moins de
cinquante-deux pieds de hauteur; elle
est surmontée d'une corniche élégante;
les pylônes ont dix-huit pieds de plus
d'élévation et quatre-vingt-douze pieds
d'étendue de chaque coté de cette
porte.
En avant du pylône étaient quatre
statues colossales , chacune d'environ
quarante pieds de hauteur et d'un seul
bloc, et en avant des colosses les
obélisques de granit rose.
Les sujets sculptés en bas-reliefs
sur le pylône sont d'un très-grand in-
térêt historique. L'immense surface
de chacun de ces deux massifs est
couverte de sculptures d'un très-bon
style, sujets tous militaires et de plu-
sieurs centames de personnages. C'est
le roi Rhamsès-le-Grand (Sesostris),
assis sur son trône au milieu de son
camp , oij il reçoit les chefs militaires
et des envoyés 'étrangers ; on y voit
les détails du camp , les bagages , ten-
tes, fourgons, etc., etc.; en dehors ,
l'armée égyptienne est rangée en ba-
taille, les chars de guerre à l'avant , à
l'arriére et sur les lianes; au centre.
les fantassins régulièrement formés
en carrés. Sur le massif de gauche
sont figurés une bataille sanglante, la
défaite" des ennemis, leur poursuite ,
le passage d'un fleuve, la prise d'une
ville , et on amène ensuite les prison-
niers , etc. •
Ces deux tableaux ont environ cin-
quante pieds chacun; ils sont précédés
par les deux obélisques qui frappent d'a-
bord l'esprit du voyageur ; on peut se
faire une idée, quoique bien faible, de
leur effet dans l'ensemble de ces im-
menses constructions, parla vue res-
taurée de la façade du monument telle
qu'elle était aux temps de la splen-
deur de l'Egypte. {\oy. pi. 14.)
Une carrière de granit rose de la
plus belle qualité , située à Syène ,
vers la frontière méridionale de l'E-
gypte, à la première cataracte, a
fourni la matière des deux obélisques.
Ils sont tous deux d'un seul morceau
ou monolithes. Les surfaces ont reçu
un poli parfait et brillant ; les arêtes
sont vives et bien dressées , mais les
faces de l'obélisque ne sont point
exactement planes. Elles ont à l'ex-
térieur une convexité de quinze lignes ,
et si régulièrement exécutée , qu'on
ne saurait y voir qu'une preuve de
la science de l'architecte.
On peut diviser l'obélisque en deux
parties : 1° le prisme quadrangulaire
ou fût, comprenant toute la partie du
monument depuis sa base jusqu'au
pyramidion ; 2° le pyramidion , qui
est la portion taillée en forme de py-
ramide et qui surmonte le prisme ou
fût.
Les dimensions générales de l'obé-
lisque ont été reconnues comme il sait :
pieds, pouc. lij.
Hauteur totale de l'o-
bélisque 70 3 5
Plus grande largeur a
la hase {face nord)... 7 6 3
Plus grande largeur
à la basé du pyrami-
dion {faces est et ouest) 5 4 4
Le poids total du monolithe est
évalué à 220,528 kilogrammes ( 4457
quintaux), et avec le revêtement en
bois pour le transport, le poids du
L'UNIVERS.
monument arrive à 5000 quintaux.
L'obélisque était posé sur un dé
carré, en granit, dont la surface a
été trouvée , par les fouilles , à 3°"
«C au-dessous du sol actuel , et qui
a été mis à découvert jusqu'à une pro-
fondeur de 1°" 60". On a reconnu que
ce dé a été dégradé par la nature, et
il n'offre quant à l'extérieur qu'une
croûte friable et scoriée. Les faces sud
-et nord étaient autrefois ornées de
•quatre cynocéphales en relief; les fa-
ces ouest et est étaient aussi occupées
par un autre sujet sculpté.
Le dé en granit était posé sur des
constructions en pierres de grès , et la
conservation du monument dans son
état primitif jusqu'à nos jours en mon-
tre sufUsamment la solidité. Tous les
grands édifices égyptiens encore subsis-
tants sont construits avec le même
grès ; on le tirait des carrières de Sil-
silis, dont l'exploitation est historique-
ment prouvée pour des temps bien
antérieurs à Sésostris.
Les quatre faces de l'obélisque sont
couvertes d'inscriptions en caractères
hiéroglyphiques. TJn léger examen sufût
{)our faire voir que , sur chacune d'el-
es , les signes sont rangés symétrique-
ment pour composer trois colonnes
perpendiculaires, bien distinctes, et
formant ainsi trois inscriptions , trois
phrases sur chaque face. Cette dis-
tinction est encore plus tranchée par
la manière dont chaque colonne a
été exécutée; sur toutes les faces, les
caractères de l'inscription du milieu
sont sculptés en bas -relief dans le
creux , à une profondeur de plus de
cinq pouces, et parfaitement polis;
les hiéroglyphes des deux colonnes la-
térales ont une profondeur moitié
moindre, et sont seulement piqués à
la pointe. L'œil est satisfait a'une op-
position qu'il saisit facilement et qui ,
par la variété des tons et des reûets ,
prévient toute confusion dans l'ordre
et l'expression de ces signes nombreux,
admirable tableau sculpté avec la der-
nière précision , et dans lequel chaque
signe joint à la beauté et au fini du
travail la plus grande pureté de dessin.
Le nombre total des signes sculptés
sur l'obélisque s'élève à IGOO; ce sont
autant de portraits fidèles des objets
figurés, et l'on comprend que cette
fidélité , cette science complète d'une
iconographie qui pouvait embrasser
tous les objets de l'univers matériel ,
était dans les inscriptions égyptiennes
une condition essentielle et fondamen-
tale, puisque chacun de ces signes
avait un sens propre, absolu, et que
toute incertitude sur la nature de
l'objet figuré l'aurait privé aussitôt de
son expression comme signe d'écriture,
et aurait jeté de la confusion dans l'or-
dre et l'exposition graphique des idées.
Cette condition essentielle de l'écriture
sacrée égyptienne explique la perfec-
tion des sculptures hiéroglyphiques,
et l'examen de celles de l'obélisque de
Louqsor, exécutées sur une roche aussi
dure, aussi solide, on pourrait dire
inaltérable, composée d'au moins trois
substances cristallisées , intimement
adhérentes, et également rebelles au
ciseau, doit nous donner une haute
idée de l'art , des artistes et des pro-
cédés mécaniques auxquels nous som-
mes redevables d'un pareil monument.
Ses inscriptions nous en font con-
naître l'objet et la destination ; la piété
du prince illustre qui éleva le palais
de Louqsor s'y révélait dès l'approche
de cet édifice à la fois civil et religieux,
et les deux obélisques y sont expres-
sément figurés et mentionnés , ainsi
que la vaste et somptueuse construc-
tion dont ils décoraient le frontispice.
Quant au texte des inscriptions , on
peut diviser l'ensemble de celles de
chaque face de l'obélisque, en trois
parties :
1° Immédiatement au-dessous du py-
ramidion , le bas-relief des offrandes
qui occupe toute ta largeur de chaque
face.
2° En tête de chaque colonne d'hié-
roglvphes , un encadrement surmon-
té de la ligure de l'épervier sym-
bolique avec la coiffure royale, et
terminé en franges à sa partie infé-
rieure ; on peut donner à cet encadre-
ment le nom de bannière royale; il
renferme les titres honorifiques et va-
riés des princes nommés dans les obé-
f.GYPTE.
81
lisques, et on le trouve ligiiré isolé-
ment à côté des rois égyptiens , dans
des représentations de ceréinonies re-
ligieuses ou civiles.
3° Vinscription proprement dite,
dont les signes, divises en trois colonnes
parallèles , et écrits les uns au-dessous
des autres isolément ou par groupes ,
ibrinent trois inscriptions verticales
qui se lisent de haut en bas.
En général , un obélisque dont les
quatre faces ne portent qu'une inscrip-
tion médiale chacune , ne mentionne
que le souverain qui le dédia ; quand
il y a trois inscriptions, c'est un roi
no'stérieur à celui-ci qui a fait ajouter
les deux inscriptions latérales.
Quelques groupes de signes sont en-
fermés dans un encadrement dont les
contours sont uniformes et réguliers.
Ces encadrements se nomment cartou-
ches et méritent une attention toute
particulière , les cartouches donnant à
tous les monuments où il s'en trouve
une haute importance historique.
On entend par cartouche , des grou-
pes de signes hiéroglyphiques renfer-
més dans de petits encadrements com-
posés de deux lignes verticales ou
liorizontales , arrondies par le haut et
par le bas , et posés sur une base rec-
tangulaire.
On trouve enfermés dans les cartou-
ches : r les noms propres des divinités,
ou dieux-dynastes, qui furent considé-
rées comme ayant gouverné l'Egypte et
le monde terrestre à l'origine des cho-
ses ; 2° les noms propres et les prénoms
royaux des rois et des reines qui ré-
gnèrent en Egypte , soit nationaux ,
soit étrangers.
Les cartouches de l'obélisque de Pa-
ris rappellent les noms et les actions
des deux rois ; mais l'équité de l'his-
toire peut faire la part à chacun d'eux.
C'est Rhamsès II qui lit extraire l'o-
bélisque des carrières de Syène , qui le
fit transporter à Thèbes, qui le destina
a la décoration d'un grand édifice qu'il
est difficile de désigner aujourd'hui.
Il est certain que cet obélisque de-
vait consacrer par quatre inscriptions et
transmettre jusqu'à nous le souvenir de
la gloire et dfe la piété de Rhamsès II ;
tV Livraiu)n. (ÉcYrTR.)
trois de ces inscriptions furent seules
terminées. Comment ces chants de
victoire furent-ils interrompus.' La
mort surprit Rhamsès II au milieu de
ses trophées.
Rhamsès III ou Sésostris lui suc-
céda ; il édifia ou termina le Rhames-
séion de Louqsor , adopta les obélis-
ques commencés par son prédécesseur,
employa à y rappeler sa propre gloire,
toute la place que Rhamsès II laissait
inoccupée , c'est-à-dire trois faces en-
tières de l'obélisque qui est encore à
Louqsor, une face entière de l'obélis-
que de Paris, et sur chacune des trois
autres faces terminées , comme sur la
seule que le nom de Rhamsès occupait
sur l'autre, la place nécessaire aux
deux inscriptions latérales qui subsis-
tent sur toutes les faces également.
Sur l'obélisque de Paris les travau-c
des deux rois sont ainsi distribués :
I^^,.-7 / Rhamsès Il.l'inscrip-
5^^' tion médiale;
^^p Rhamsès III, les 2 in-
' ' scriptions latérales.
Face o^lest, Rhamsès III, les 3 in-
scriptions.
De plus, Rhamsès III fit dresser
cet obélisque et graver son nom sous
le plan de la base, et sur toutes les
parties du piédestal oîi ce nom pouvait
être placé comme ornement ou comme
renseignement historique.
Enfin, et pour multiplier encore ces
renseignements pour une postérité qui
devait s'étendre jusqu'à la génération
présente , et qu'il était dans la desti-
née de la France de perpétuer par sa
munificence, Sésostris fit écrire sur la
face nord du monolithe laissé à Louqsor,
que lui, seigneur de la région d'en
haut et de la région d'en bas (la Haute
et la Basse-Egypte), Germe (fils) des
dieux et des déesses. Seigneur du
monde, Soleil gardien de la vé-
rité , APPROUVÉ PAR PhRÉ, a JcÙt
ces travaux (le Rhamesséion de Louq-
sor ) pour son père Àmon^Ra, e^qull
a érigé ces deux grands obélis-
ques EN pierre devant le Rhames-
séion de la ville d'Ammon (Thèbes).
Sésostris termina donc ce grand ou-
vrage commencé par son prédécesseur ,
ft2
L'UNIVERS.
et ce concours de deux rois à l'achè-
vcnjent de ces admirables monuments
fournit, pour leur histoire, des notions
chronologiques assez précises.
Le règne de Rhamsès II, qui fit
commencer ces obélisques , remonte à
l'an 1580 avant l'ère chrétienne; il
n'existe pas de monuments avec des
dates postérieures à la quatorzième
année de ce règne , qui finit bientôt
après ; ce fut donc vers l'an 1570 que
ces obélisques furent entrepris par
Rhamsès II , après qu'il eut châtié les
impurs en Afrique et en Asie, comme
le disent ses inscriptions.
Sésostris succéda à son frère vers
l'an 1565 ; il édifia ou continua le pa-
lais de Louqsor, et un tel ouvrage
exigea bien des années; sur les bas-
reliefs du pylône, qui est le frontispice
même du palais {pi. 14 ) , Sésostris fit
sculpter en grand sa campagne contre
les Asiatiques , et les inscriptions lui
donnent pour date la cinquième année
du règne de ce roi ; les obélisques ne
furent élevés qu'après ce pylône ; on
peut donc les supposer, dès l'an 1550,
a la place où ils ont bravé , pendant
Krès de 3,400 ans, le temps et les
ommes.
Qu'il nous soit permis de dire que
leur destin est bien changé: monu-
ments nationaux et sacrés sur les
rives du Nil , ils ne seront plus , sur
celles de la Seine , que des aiguilles
de granit dont l'antiquité , l'origine et
la magnificence peuvent concourir à
l'éclat que les prodiges des arts répan-
dent sur une civilisation éclairée.
Les inscriptions célèbrent à la fois
la gloire des deux rois , leurs victoi-
res , leur piété , et rappellent spéciale-
ment que ce sont eux qui ont élevé
ces magnifiques édifices en l'honneur
du grand dieu de Thèbes, auquel ils les
ont consacrés : c'était là la véritable des-
tination des obélisques, monuments
singuliers , dont l'invention tout égyp-
tienne a pour caractère propre une
grandeur colossale et une éternelle
aurée.
Les inscriptions hiéroglyphiques
concernent les deux rois ^ui ont con-
couru à l'élévation de l'obélisque , et il
nous suffira ici , pour donner une idée
du contenu des inscriptions de ce
genre, de mentionner celles qui rap
pellent Rhamsès III , Sésostris. Toute
la face ouest de l'obélisque lui appar-
tient, étant demeurée vide par la mort
de Rhamsès IL
Dans le bas-relief des offrandes
de la face ^ui regardait l'ouest , Sé-
sostris, coiffé du pschent complet,
symbole de son autorité sur la Haute
et sur la Basse-Egypte , et surmonté
du globe ailé du soleil , fait au grand
dieu éponyme de Thèbes , à Amon-ra,
l'offrande du vin.
Aux louanges d'usage , la colonne
médiale ajoute que Sésostris est le fils
préféré du roi des dieux, celui qui,
sur son trône , domine sur le monde
entier. On mentionne le palais qu'il a
fait élever dans l'ôph du midi ( la
partie méridionale de Thèbes). Le ti-
tre de bienfaisant lui est donné dans
l'inscription de droite, qui ajoute:
« Ton nom est aussi stable que le
« ciel ; la durée de ta vie est égale à
« la durée du disque solaire. » Sésos-
tris porte , dans la bannière de l'in-
scription de g'aî^cA^e, le titre de chéri de
la déesse de la vérité, et, avec d'au-
tres louanges très-ordinaires dans le
protocole royal égyptien, cette in-
scription proclame Rhamsès III « l'en-
« gendre du roi des dieux pour pren-
« are possession du monde entier. »
Les trois colonnes de cette face sont
uniformément terminées par le car-
touche nom propre du roi , le fils du
Soleil , le chéri d'Ammon Rhamsès.
A la Face Sud, la bannière et 1'»»-
scription de la colonne de droite pro-
clament Sésostris « l'Aroéris puissant,
« ami de la vérité, roi modérateur,
« très-aimable comme Thmou , étant
« un chef né d'Ammon, et son nom
« étant le plus illustre de tous-. » Sur
la colonne de gauche , on lit dans la
bannière : « L'Aroéris , roi vivant
« des régions d'en haut et d'en bas,
« enfant d'Ammon; » Vinscription
donne à Sésostris le titre de roi direc-
teur, mentionne ses ouvrages, et ajoute
qu'il est « grand par ses victoires , fils
« préféré du soleil dans sa royale de-
EGYPTE.
" njeure, le roi (ses prénoms et nom
" propre ), celui qui réjouit Tlièbes ,
« comme le firmament du ciel, par
<■ des ouvrages considérables pour
« toujours. »
A la Face Est , la bannière de la
colonne de gauche est remarquable
par le grand nombre de signes qui
composent sa légende , qui signifie :
« L'Aroéris puissant, le grand des
« vainqueurs , combattant sur sa
« force. ') Vmscription nomme Sé-
sostris grand conculcateur, le seigneur
des victoires , qui a dirigé la contrée
entière, et qui est très-aimaWe. Enfin,
la bannière qui surmonte l'inscrip-
tion de droite annonce que Sésostris
est « l'Aroéris fort, puissant dans les
« grandes panésyries ( assemblées ci-
« viles ou religieuses ) , l'ami du
« monde, et le roi modérateur. » L'in-
scription ajoute, comme pour com-
bler la mesure des éloges , qu'il est
aussi « le prince des grands , jouissant
« du pouvoir royal comme ïhmou ,
« et que les chefs des habitants de la
o terre entière sont tous sous ses san-
« dales. »
Les inscriptions latérales de la face
nord n'expriment pas de moins magni-
fiques éloges : dans celle de gauche ,
la bannière qualifie le roi de Aroéris
puissant, gardien des vigilants, et
l'inscription rappelle sa force et ses
victoires, ainsi que sa gloire dans la
terre entière. Dans la colonne de
droite, c'est le fils chéri de la vérité;
c'est un second dieu Mandou , dont il
est le fils ; et le monde entier a trem-
blé par ses exploits.
Le dé et toutes les parties du sou-
bassement portent uniformément le
nom de Sésostris : combien l'antique
renommée de ce roi qui date aujour-
d'hui de trois mille quatre cents ans,
n'ajoute-t-elle pas de merveilleux in-
térêt à un tel monument ! Ce prince ,
en effet , illustra son nom et son rè-
gne par les éminents services qu'il
rendit à son pays dans les camps com-
me dans la cité; il fut à la fois grand
conquérant et sage législateur ; il con-
nut la véritable gloire, fondée sur le
respect que la victoire impose aux en-
nemis , et sur l'amour que la prospé-
rité de la patrie inspire aux citoyens;
il l'enrichit de la dépouille de vingt
peuples rivaux ou jaloux ;, il ajouta à
toutes les merveilles de l'Egypte et de
la Nubie, d'autres monuments non
moins dignes de ce nom. Il voulut
aussi , par dès soins presque minu-
tieux , s'assurer la gloire d'avoir érigé
les deux obélisques de Louqsor, com-
me s'ils devaient , par leur inaltérable
solidité, réaliser les promesses surhu-
maines que les prêtres de l'Egypte
lui firent au nom de leurs dieux , qui
ne sont déjà plus. Les obélisques de
Sésostris leur survivent depuis quinze
siècles , et , par une ovation nouvelle,
la civilisation moderne rajeunit à ja-
mais et la gloire de Sésostris et l'an-
tique illustration de l'Egypte. La
France s'y emploie avec succès en les
associant à sa propre renommée, et il
entre sans doute dans l'accomplisse-
ment de ce devoir un juste sentiment
de reconnaissance, car les sciences,
source première de nos prospérités,
nous sont aussi , comme la lumière ,
arrivées de l'Orient.
Ce n'est pas moins un spectacle
des plus surprenants , et par cela même
bien digne de notre époque, qui est celle
des plus extraordinaires coïncidences ,
que ce monument inaltérable d'une
gloire qui semble défier le temps , et
l'envie plus cruelle que lui , s'élevant
sur une des places de la capitale de la
France , c'est-à-dire sur les cendres a
jamais refroidies des générations gau-
loises , romaines , grecques et égyp-
tiennes.
Que d'histoire entre Sésostris et
nous, et c'est le génie des arts qui a
jalonné cet espace par ses merveilles !
Les armes d'Achille avaient servi à
plusieurs générations de héros , pour-
quoi le même monument ne servirait-
il pas à plusieurs triomphes? Qu'il me
soit permis de le répéter ici : aura-
t-on bien tout fait , quand l'obélisque
de Sésostris sera convenablement
dressé sur une de nos places publi-
ques, et doit-il suffire a la saiisfao-
tion du gouvernement de l'y montrer
comme une difficulté vainoie , comme
6.
L'UWIVEP.S.
un tour de force très-périlleux de no-
tre mécanique moderne , qui aura
Timmense mérite d'avoir élevé sur un
piédestal une pierre du poids de quel-
ques milliers de quintaux? et ne vien-
dra-t-ii à l'esprit ou au cœur d'aucune
des personnes dont la voix a quelque
autorité dans les conseils du prince
ou dans ceux de la nation , que cette
pierre peut être animée par d'illustres
souvenirs, consacrée par un sentiment
religieux et national à la mémoire
des enfants de la France morts pour
sa gloire dans ce même désert d'où
l'obélisque vient d'être arraché? Tout
le monde comprendrait très-clairement
cette pieuse résolution de la France,
qui , au prix du sang de ses enfants ,
ayant délivré d'une ""mortelle oppres-
sion et relevé. à jnmais l'antique re-
nommée de l'Egypte , en consacrerait
les reliques sur les bords de la Seine
aux mânes de ses héros abandonnés
sur les rives du Kil.
Qu'une loi ordonne que l'obélisque
sera élevé en mémoire de l'expédi-
tion FRANÇAISE EN ÉgYPTE , Car
elle est la plus mémorable entreprise
des temps modernes , par son objet ,
ses moyens , l'illustration des noms
qui s'y rattachent, et par ses nom-
breux résultats , les uns déjà si utiles
à la prospérité de la France , au pro-
grès des peuples du Levant vers la
civilisation, et les autres d'un si haut
mtérêt pour la véracité des annales de
la philosophie humaine.
tJne inscription simple, précise, et
très-intelligible pour tous , dirait :
A l'armée d'orient
QUI OCCUPA
L'EGYPTE ET LA SYRIE
EN 1798, 1799, 1800 et 1801.
LOI DU
L'armée d'Orient grava ses vœux
patriotiques pour la France sur les
rochers de ^yène, à la frontière ex-
trême de l'Egypte vere le midi. A son
tour la France manifesterait enfin sa
gratitude envers ces phalanges savan-
tes et guerrières qui portèrent son
nom jusqu'aux confins de la INubie , et
en maintinrent héroïquement l'hon-
neur et la renommée.
Puissent d'honorables suffrages
donner un jour quelque valeur à^m
vœu sans intérêt , et qui , réalisé , ac-
quitterait une dette sacrée pour la
France tant qu'elle restera iidele à sa
propre gloire !
Celle de l'empire égyptien , conmie
sa puissance, se révèlent ici par la
splendeur du trône et les magnificences
de la royauté. Tant d'éclat ne pouvait
procéder que d'un ordre parfait, et un
tel ordre dans un grand état suppose
un pouvoir respecté au dehors , intel-
ligent au dedans, passionné pour le
bien public, en dirigeant toutes les
sources vers l'utilité commune; pro-
fondément imbu de cet esprit de mo-
dération qui est le secret de la véri-
table puissance et le signe d'une rai-
son éclairée ; imprimant dans tous les
cœurs un amour ardent pour le pays
et un ferme éloignement pour les étran-
gers; enfin, assez probe, ou assez
heureux , pour avoir amené une na-
tion nombreuse, active et réfiéchie
vivant dans l'abondance du nécessaire
et dans les profusions d'un luxe per-
fectionné, éminemment morale, re-
ligieuse jusqu'à la superstition , adon-
née avec une égale ponctualité à ses
f)laisirs et à ses devoirs , chérissant ses
ois , ses princes et ses magistrats ,
plus exigeante peut-être pour ces ver-
tus mêmes, à cette fusion complète
des existences individuelles en une puis-
sante nationalité, et pour lui avoir
inspiré cette habitude de confiance et
de soumission qui sont l'ordre même,
et, chez les peuples civilisés, un té-
moignage manifeste de l'affection ré-
ciproque des princes et des citoyens.
Telle fut l'Egypte dix-huit cents ans
avant l'ère chrétienne; les monuments
nous l'apprennent ; on n'a exposé jus-
qu'ici que les résultats les plus cer-
tains tirés des tableaux historiques
dont ces monuments sont décorés. Au ;
spectacle de tant de sagesse , unie à
tant de puissance, l'imagination s'é-
lance curieusement vers ces temps pri-
mitifs de l'histoire, et y recueille avec
orgueil et respect ces preuves nom-
l'GYPTE.
breuses de rantiquitéde la sagesse hu-
liiaine; et nous demandons a Dieu et
aux hoiniiies de nous dévoiler les mys-
tères de son origine , de ses expérien-
ces , de son perfectionnement.
La nation égyptienne n'était pas
seule au n^onde "duns ces temps si re-
culés pour nous : à la même époque ,
de grands empires se partageaient les
terres et les mers de l'Orient; tous,
mais diversement, civilisés.
En Afrique, les souvenirs de l'em-
pire de Méroé remontent au-delà de
cette époque; et si l'Egypte fut une
émanation de la civilisation éthio-
pienne, elle ne fut point infidèle aux
devoirs de la reconnaissance, et par-
venue au plus haut période de sa splen-
deur, elle confondit sa gloire avec ses
origines ; les monuments de style égyp-
tien et de la domination royale égyp-
tienne jalonnent encore en Ethiopie
un espace de quatre cents lieues, en
remontant le >"il au midi de la cata-
racte de Syène. Dans le sanctuaire de
Semné, au sud de la seconde cataracte,
le roi Osortasen , le troisième de la
XYir dynastie égyptienne , est adoré
comme un dieu. Les noms d'Amosis ,
le sixième roi de la même dynastie ,
et le prédécesseur inmiédiat de la
XVIIP, sont inscrits dans les bas-
reliefs religieux du même temple. Ce
fut Thouthmosis III, le Mceris de cette
même XVIIF dynastie, qui consacra
ce temple au dieu ?ïil et au roi Csor-
tasen, l'un de ses ancêtres divinisé.
Ce même Thouthmosis éleva d'autres
édifices royaux et sacrés à Contra-
Semné, à Amada, autres lieux de la
TS'ubie ; et ces témoignages historiques
nous disent assez l'état avancé de l'E-
thiopie et de l'Egypte dans une civili-
sation analogue, qiii lit Thèbes d'abord
rivale et ensuite héritière de Méroé.
Dans l'Asie orientale , l'empire chi-
nois en était déjà alors, et depuis plu-
sieurs siècles , à cette civilisation d'a-
dultes , qui n'était pas prédestinée à
la virilité, et la Chine n'était vrai-
semblahlement pas inconnue à l'É-
gvpte ; quelques débris de l'industrie
chmoise ont été recueillis sur le sol de
''"hcbes, dans des fouilles profondes;
des personnages, indubitablement chi-
nois de phjsicnomie et de costume ,
se retrouvent peints par des Égyptiens
au nombre des peuples étrangers re-
présentés dans un des plus anciens
tombeaux de la même ville; enfin, les
certitudes historiques dans les apnales
de la Chine remontent à plus de six
siècles au-delà des temps de la restau-
ration de la monarchie égyptienne ,
après la fin des Pasteurs.
. DèslerègnedelaXVIirdynastie,les
l-]gyptiens combattent sur terre et sur
nier contre des peuples indiens ; les ar-
mes et l'attirail militaire sont sembla-
bles des deux côtés ; les bois et les mé-
taux , artistement travaillés , s'y mon-
trent sous mille formes diverses; les
chevaux etd'autres animaux y sont dans
la domesticité de l'homme ; des chars
de guerre, de riches costumes, des
villes fortifiées , des ponts jetés sur
des rivières dans le pays où la victoire
a conduit l'armée et la flotte du Pha-
raon, annoncentdans le paysoccupé par
ces Indiens toutes les ressources d'une
civilisation . non moins avancée que
relie de l'Egypte, et on ne saurait re-
fuser à l'Inde les temps historiques
révélés par ces rapprochements.
A Babylone , les règnes de Béius
et de INinus étaient déjà anciens ; Se-
miramis était morte depuis plus d'un
siècle; depuis le même temps les mer-
veilles de Bahvlone , ses riches palais ,
ses innombrables canaux, ses ponts
et ses quais , annonçaient la splendeur
de l'empire ; cette reine illustre avait
élevé de vastes édifices dans la Médie ,
dans l'Assyrie, étendu sa puissance
au-delà des"^ sources du Tigre, et fondé
dans la Grande-Ariuénie , à cent cin-
quante lieues de Babylone , cette ville
de Semiramacerte (la ville de Sémira-
mis ) , dont l'existence a paru fabu-
leuse malgré les rapports des écrivains
grecs et orientaux, jusqu'au moment
où des découvertes "toutes récentes ,
faites sous les auspices de la France ,
ont fait retrouver sur les bords du lac
de '\^an Iss ruines étendues de cette
ville , de ses châteaux , et les vastes
svringes qui furent creusées dans les
lîancs de la montagne , et qui sont.
L'UNIVERS.
encore tapissées de nombreuses in-
scriptions en caractères cunéiformes
comme ceux des inscriptions de Baby-
lone, et en style assyrien. C'est là en-
core un synchronisme très-significatif
pour la civilisation égyptienne, comme
aussi de celle de Babylone , qui eut,
bien des siècles après, les Chaldéens et
les Perses pour héritiers de sa splen-
deur et de sa puissance.
Les villes de la Syrie se confédé-
raient du temps de Moïse ; leur fon-
dation , leur puissance remontaient à
des époques antérieures ; les courtiers
un'versels du commerce de l'Orient,
les Phéniciens, les avaient fondées,
enrichies et agrandies ; ils fréquen-
taient toutes les régions alors con-
nues , les côtes de l'Egypte sur la
mer Rouge et la Méditerranée; des
manuscrits phéniciens ont été trouvés
mêlés avec des papyrus.de l'Egypte.
Ainsi , pendant que l'Egypte renais-
sait à son ancien état avec sa XVIIP
dynastie, et couvrait de nouveau le
sol de ses villes de monuments où se
déployait à l'envi le luxe de tous les
arts ; autour d'elle , de près et de loin,
le même avancement de l'intelligence
humaine, dirigé et soutenu par la
pratique des arts , se montrait dans
les habitudes sociales , dans les cou-
tumes de paix et de guerre de plusieurs
des nations de l'Afrique et de l'Asie ;
en même temps se montraient aussi
les premiers rois hellènes dans notre
Europe; en tous ces lieux divers à la
fois le génie de l'homme accomplit par
sa culture sa divine destinée ; l'or et
la puissance se montrent partout, mais
à l'Egypte seule le privilège de la sa-
gesse dans les lois , et comme l'a dit
Bossuet, «les exemples de toute bonne
police ; » réalisés en effet par la com-
binaison en un pouvoir unique d'in-
lluences diverses , rivales, mais réci-
proquement restrictives , et forcément
dirigées par la puissance de l'habitude,
l'influence de l'opinion et l'effet des
franchises réservées aux castes populai-
res , vers le bien général , le culte des
dieux et la dignité humaine.
Rien de pareil n'exista dans les ci-
vilisations contemporaines.
A Méroé, la théocratie avec ses om-
brageuses exigences , et autour d'elle ,
des peuplades de pasteurs indomptées
et vagabondes.
En Chine, l'égalité civile ouvrant à
tous, par la voie des lettres, par la pro-
motion et le mariage, l'accès aux pre-
mières charges de l'état et la partici-
pation à un pouvoir essentiellement
despotique par sa vétusté, de sa na-
ture imperfectible.
Dans l'Inde , l'inertie flegmatique
des masses les précipitant dans cet
éternel et contemplatif repos auquel
un pouvoir mi-parti civil et religieux
les condamnait pour son propre avan-
tage.
A Babylone, la tyrannie du roi et
celle des satrapes s'appropriant avec
une ardeur rivale une domination
hiérarchiquement tyrannique, essen-
tiellement féodale , de laquelle dépen-
daient, corps et biens, et les provinces,
et les cités, et les individus.
A Tyr, à Sidon, au contraire, la dé-
mocratie commerçante, des rois mar-
chands , et des marchands pour rois ;
population à qui le tarif des bénéfices
tenait lieu d'esprit national ; qui ,
animée d'un patriotisme de comptoir,
fondait de nouvelles cités ou créait des
rois nouveaux sous les inspirations du
monopole , et que les satisfactions in-
satiables du lucre pouvaient seules
éloigner de l'émeute et des séditions :
misérable clientelle pour tout gouver-
nement sage et prudent, et qui sait
que l'homme, nativement doué de •
sentiments plus impérieux que l'ab-
jecte passion des intérêts, cherche ail-
leurs que dans les races carthaginoises
les inspirations du patriotisme et les
liens des devoirs civiques.
A l'Egypte donc appartient légiti-
mement cette renommée de science et
de sagesse que lui lit unanimement l'an-
tiquité classique tout entière; elle est
confirmée par l'idée sommaire que
nous venons de donner de ses institu-
tions sociales, des droits et des devoirs
qu'elle avait faits à la royauté.
XIV. DE LA CLASSE SACERDOTALE.
On sait déjà, nous l'avons dit , que
EGYPTE.
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(3 caste sacerdotale était, à proprement
parler, la partie instruite et savante
(le la nation. Elle était spécialement
vouée à l'étude des sciences et au
progrès des arts ; elle était chargée en
outre des cérémonies du culte, de
l'administration de la justice, de l'é-
tal)lissement et de la levée des impôts,
invariablement fixés d'après la nature
et l'étendue de chaque portion de ter-
rain mesurée d'avance; enfin, de toutes
les branches de l'administration ci-
vile.
Souveraine dans la primitive orga-
nisation de l'Egypte, en passant au
second rang, lorsqu'une révolution
l'obligea de céder le premier au roi
créé par la caste militaire, elle con-
serva néanmoins la plus grande partie
de son influence , et, sans doute, parce
que cette influence avait été fondée ,
dès l'origine , sur de vastes possessions
territoriales et sur de grands privilè-
ges. La caste sacerdotale était consti-
tuée en effet sur le principe qui , dans
toute organisation sociale , porte avec
lui, et lui seul, des éléments immua-
bles de solidité et de durée, sur la
propriété territoriale. Durant le règne
des pasteurs , et de la XVII" dynastie
des Pharaons, une famine ravagea
l'Egypte. Ce fut pendant le ministère
de Joseph , et l'on peut croire à une
famine dans le pays le plus fertile ,
mais où la certitude des récoltes repo-
sait sur la régularité des inondations
du fleuve, et l'entretien régulier des
canaux, en un mot, sur les soins at-
tentifs et expérimentés de l'adminis-
tration publique, puisque cette admi-
nistration et le gouvernement du pays
appartenaient à une horde de barbares
conquérants, incapables de prévoyance
et ignorants de tout précepte d'ordre
social. L'histoire biblique de cette fa-
mine nous apprend que Joseph acheta
avec ses blés de réserve toutes les
propriétés particulières et fit ainsi le
roi maître de toutes les terres de l'É-
§ypte, excepté, dit la Bible, les terres
es prêtres , qui leur avaient été don-
nées par le roi ; et les prêtres, ajoute
l'historien , furent dispensés de l'o-
l'iigation de vendre leurs terres pour
vivre, parce que le roi leur faisait dis-
tribuer du bled tiré des greniers pu-
blics. Il est donc certain, par cette
curieuse et antique relation, que,
avant l'invasion des pasteurs , ou
hyk-shos, c'est-à-dire, plus de deu.x
mille ans avant l'ère chrétienne, la "
caste sacerdotale était dotée de pro-
[)riétés territoriales ; ce ne furent pas
es pasteurs qui imaginèrent ce moyen
de conservation et de perpétuité pro-
Pre en Egypte au premier corps de A.,
état, ils respectèrent seulement un / ■
usage consacre par les lois et par le
temps ; ils le respectèrent dans les con-
jonctures les plus favorables à leur es-
prit de conquête , et l'influence de la
caste sacerdotale explique suffisam-
ment les ménagements qui lui furent
alors accordés. Un autre privilège pa-
raît avoir été dès l'origine concédé en
même temps à la caste sacerdotale ; ses
propriétés étaient exemptes d'impôt ;
toutes les terres d'Egypte, selon l'his-
toire précitée, furent taxées, au pro-
fit du fisc royal , au cinquième
de leur produit, excepté encore les
terres sacerdotales, qui furent libres
de tout impôt sous les rois pasteurs.
Elles l'étaient auparavant sans doute;
et nous tirons notre pensée de l'uni-
formité des institutions égyptiennes
pour toutes les époques, car il en étail
ainsi du temps de l'annaliste que nous,
consultons : « Depuis ce temps ( de-
puis Joseph ) jusqu'à ce jour , dit |
Moïse, deux siècles après Joseph, on
paya au roi dans toute l'Egypte le
cinquième du produit des terres, et
ceci est comme passé en loi ; excepté
les terres sacerdotales, qui sont affran-
chies de cet impôt. » Les temples, c'est-
à-dire la caste sacerdotale , jouissaient
donc en Egypte de cette perpétuité de
Ï)Ossession et de revenus qui , s'ils s'é-
èvent à un taux considérable, sont
un moyen certain d'autorité et d'in-
fluence, moyen dangereux pour l'or-
dre public, la conservation des famil-
les, la prospérité de l'état, et contre le-
3uel tant d'utiles exemples, consignés
ans l'histoire ancienne et moderne ,
ont consacré une résistance nécessaire.
La splendeur des temples et la pomp^
l-'UiMYERS.
des cérémonies relii,Meiises prouvent as-
sez que le sacerdoce en Egypte posséda
de grandes richesses ; et il est certain
que le produit des terres n'en fut pas
la source unique.
Il nous est parvenu des registres
originaux des lecettes faites dans les
temples , et ce n'est pas sans preuves
qu'on peut affirmer que ces recettes
comprenaient des produits autres que
les revenus des domaines sacerdotaux;
des redevances diverses étaient payées
en nature aux temples de l'Egypte ; la
piété des citoyens ne pouvait pas rester
stérile , et là où les métaux monnoyés
n'existaient pas, les produits de la
terre ou de l'industrie devaient être
les seules valeurs habituellement en
circulation : les métaux précieux débi-
tés au poids n'étaient qu'une sorte de
ces mén>cs valeurs. Ces registres de
recettes pour les temples consistaient
en feuillets de papyrus arrangés ou en
rouleaux , ou en registre de plusieurs
feuillets sur lesquels on écrivait sur le
recto et sur le verso. Ces registres
portaient sur le premier feuillet le
protocole entier du roi régnant, et
l'année de son règne ; les articles de
recettes y étaient ensuite inscrits jour
par jour jusqu'à la fin du registre, et
un scribe du temple était commis à la
tenue de ce registre. Les objets reçus
y étaient inscrits à mesure qu'ils
"étaient déposés , et le nombre en était
indiqué en chiffre à l'extrémité de la
ligne; on additionnait les diverses
recettes par mois et par années. Ces
registres étaient écrits en écriture hié-
ratique ou sacerdotale ; le plus com-
plet des manuscrits hiératiques de ce
genre est du règne du Pharaon Rljam-
sès V, le dernier roi de la dix-huitième
dynastie, qui vivait au XV siècle
avant l'ère chrétienne. Ce registre con-
siste en trois fragments formant en-
semble cinq pages à peu près entières,
et ce registre appelé, des recettes
sacrées , était tenu par un scribe nom-
mé Thoutmès; le protocole du ma-
nuscrit annonce qu'il est de l'an douze,
et le premier article porte la date du 16
du mois de paophis, » sous la divine
providence du roi du peuple obéissant,
seigne'ir du monde , soleil stabiliteur
de la région inférieure , approuvé par
Phtha, fils divin du soleil, seigneur
des contrées, Rhamsès chéri dAm-
mon, divin président, » titres officiels
de Rhamsès V, qui est aussi l'un des
rois Rhamsès de IManéthon ; et c'est
dans ce même registre qu'on trouve
mentionné parmi les contribuables,
un individu appartenant à la demeure
du roi divin , c'est-à-dire un habitant
du palais bâti par un autre roi à ïhè-
bes. Un autre de ces registres de comp-
tabilité , tenu par le scribe Mandou-
mès, est presque sans lacunes pour
cinq mois consécutifs; il y a aussi
parmi les personnes qui ont payé leur
tribut, un nommé Natdi-Amoun,
homme appartenant à la demeure du
roi Rhamsès Mëiamoun ; les officiers
du palais n'étaient donc pas exempts
des redevances perçues au profit des
temples. Un autre papyrus en rouleau,
presque complet , renferme un compte
très - détaillé d'objets reçus ou livrés
par les prêtres chargés "du culte du
Pharaon Rhamsès X; et ici il y a
analogie entre ce registre et les autres
pièces comptables relatives aux finan-
ces des temples, le culte des rois étant
assimilé à celui des dieux , et les re-
cettes et dépenses faisant également
partie de la comptabilité des temples
où leur cuite était établi. Enfin on
trouve, sur un autre registre , l'addi-
tion en un total des recettes faites
pendant six années de suite, qui fai-
saient la durée entière d'un règne, et
l'on voit par ces divers détails, d'a-
bord toute la régularité apportée dans
cette partie de l'administration publi-
que , et combien elle devait être con-
sidérable , puisqu'il en subsiste encore
tant de traces écrites après un laps
de temps de plus de trois mille ans.
Un autre document, non moins au-
thentique que ces registres , et qui est
d'une époque intermédiaire , nous
avertit de la continuation de ces pra-
tiques administratives de la vieille
Egypte, en ce qui concerne les temples
et la religion de l'état, et ajoute encore
d'utiles notions à celles qui viennent
d'être exposées.
ÉGYL'TE.
Le texte de rinscription de Rosette
nous donne, en effet, sur l'état légal
(le la caste sacerdotale et l'administra-
tion des temples, une foule de rensei-
f^nements du plus haut intérêt. Outre
leurs revenus propres , les temples
percevaient encore, sur les autres pro-
priétés territoriales , des taxes en blé
et en argent sur les terres laboura-
bles, et des taxes en nature sur la vi-
gne et les prairies. On ne peut énu-
mérer au juste les diverses sources de
])roduits sur lesquels reposait la ri-
chesse des temples ; mais les prêtres
louent habituellement les rois d'avoir
pourvu par leur autorité à ce que les
droits des temples fussent maintenus
dans le pays selon les anciennes lois ,
et l'on doit comprendre sans peine que
les lois étaient d'autant plus sacerdo-
tales qu'elles étaient plus anciennes,
et par là plus empreintes de la primitive
puissance de la caste. Les temples per-
cevaient donc des droits sur les cho-
ses et sur les personnes; la dévotion
des rois, influencée par les prêtres,
ne manquait pas d'y ajouter encore
Ear des dons fréquents et considéra-
les ; c'est encore les prêtres qui nous
l'apprennent par leurs louanges en
l'honneur des rois qui ont fait beau-
coup de dons aux dieux de l'Egypte ,
aux animaux sacrés , leur symbole vi-
vant ; qui ont pourvu magnifiquement
«•1 leurs funérailles , aux frais des sacri-
fices , des solennités qui se célébraient
dans les temples; qui ont élevé des tem-
ples ou des chapelles, agrandi , décoré,
enrichi d'or et de pierres précieuses
ceux qui existaient déjà; et c'est pour
tous ces bienfaits que les dieux ac-
cordaient aux rois, par la bouche des
prêtres, la santé , la victoire , la force
et tous les autres Isiens qu'ils pouvaient
désirer.
Il faut mettre aussi au nombre des
revenus des temples perçus par les vi-
vants , les redevances établies sur les
morts : il résulte de diverses données
authentiques , que , dans la Thébaïde ,
les momies qui n'avaient pas un tom-
beau particulier, étaient déposées
dans un tombeau commun à toute une
ville, ou à tout un rjuarficr, si la ville
était considérable ; que sur le cercueil
de ces momies , plus ou moins riche-
ment traitées, étaient écrits, comme on
le voit sur tous les cercueils connus, le
nom et la filiation du défunt. Dans les
bas temps on attachait même au cercueil
une tablette en bois où ce nom et
cette filiation étaient également écrits.
Ainsi arrangées., ces momies étaient
mises en chantier dans les tombeaux
creusés dans la montagne , et où l'on
voit encore de ces momies empilées
par milliers; les prêtres avaient la
propriété et la police de ces funéraires
habitations , et toutes les momies qui
y étaient déposées payaient chaque
année un droit fixe, dont le produit
tendait continuellement à s'accroîti-e.
Il existe des contrats qui rendent té-
moignage de ce fait, et qui nous ap-
prennent encore que les prêtres ven-
daient pour un certain nombre d'an-
nées les droits à percevoir dans di-
vers tombeaux , à une espèce de fer-
mier général qui sous-traitait avec
d'autres fermiers pour un ou plusieurs
tombeaux en particulier; et dans un
contrat, on trouve la liste nominative
des momies qui, dans chaque tombeau,
payaient annuellement ce droit de
gîte. C'est ainsi que les vivants et les
morts concouraient également à en-
richir les temples et au maintien de
la puissance sacerdotale, dotée à la
fois par la loi , par la piété des rois et
des citoyens.
Il est à remarquer, cependant, que
le fisc royal percevait alors sur
les temples des impositions de plus
d'un genre, et ce droit n'était, peut-
être, dans l'intention du législateur,
(|u'un moyen de modérer, au gré de
l'autorité publique , l'accroissement
des richesses d'une caste toujours
puissante par son influence morale;
la bienfaisance des princes; et la raison
d'état prescrivant sans doute, selon les
temps, ou de rigoureuses perceptions,
ou des remises'^entières ou partielles.
Il résulte en effet de diverses don-
nées historiques, tirées de monuments
authentiques , et notamment de l'in-
scription de Rosette , que les temples,
entreautrcs contributions au lise royal.
L'UNIVERS.
lui livraient chaque année une certaine
quantité de toiles de byssus , et il ar-
riva qu'à l'occasion de son couronne-
ment, Ptolémée Épiphane fit aux tem-
ples de l'Egypte la remise non-seule-
ment des toiles qu'ils étaient eo retard
de Iburnir depuis huit ans, mais en-
core celle des indemnités que le fisc
l)0uvait réclamer pour une portion de
ces toiles qui, ayant été fournies, se
trouvaient inférieures à l'échantillon :
et ceci est une donnée curieuse , en ce
Qu'elle autorise à croire qu'il y avait
ans ces temples des manufactures de
toiles de byssus , et peut-être encore
d'autres objets dont la consommation,
comme celle de ces toiles , était con-
sidérable dans la caste sacerdotale. Les
temples payaient aussi au fisc une con-
tribution annuelle en blé et une au-
tre en argent; Ptolémée Épiphane leur
en fait aussi la remise pour les huit
premières années de son règne, quoi-
que ce qui était dû formât, dit l'in-
scription , une valeur considérable. La
ligne suivante de ce précieux monu-
ment nous apprend que les terres sa-
crées payaient aussi annuellement au
trésor royal une artabe pour chaque
aroure de ces terres , et une amphore
de vin pour chacjue aroure de vigne,
ce qui est évalue à un peu plus de six
anciens boisseaux de blé, ou autres
grains , pour un journal de terre la-
bourable , et à environ trente-six de
nos anciennes pintes de Paris pour
un journal de vigne.
Deux autres obligations, imposées
au profit de la couronne sur la caste
sacerdotale, paraissaient un peu étran-
{i;es, et feront juger avec certitude du
degré de supériorité auquel la classe
militaire, d'où était tirée la famille
t'oyale , était parvenue à l'égard de la
caste sacerdotale, primitivement en
possession d'une si haute prééininence
sur tous les autres ordres de l'état.
Pour l'initiation aux mystères , chaque
arétre payait un tribut au roi.
INous lisons en effet dans l'inscrip-
'lon de Rosette que Ptolémée Épi-
phane abaissa au taux anciennement en
(isage, et tel qu'il était établi à la pre-
uiière année du règne de son père,
le droit que les prêtres payaient pour
être inities aux mystères. Cette ini
tiation n'était vraisemblablement que
l'avancement successif des néopliytes
dans les divers degrés de la hiérarchie
sacerdotale, d'où il faudrait induire
plusieurs faits également remarqua-
iDles , savoir : que l'avancement dans
l'ordre sacerdotal et la promotion aux
fonctions supérieures étaient réglés
par une loi de l'état; que l'autorité
royale intervenait dans l'exécution de
cette loi, et que le fisc percevait un
droit sur les promotions : singulière
organisation qui a précédé de deux
mille ans le régime actuel de certaines
classes sacerdotales qui tiennent aussi
leur pouvoir et leur promotion de
l'autorité civile , en reçoivent une do-
tation pécuniaire, et la'faculté de pos-
séder des propriétés territoriales qui
sont soumises à la loi générale des
contributions publiques.
L'autre coutume singulière que nous
avons à signaler est l'obligation où
étaient tous ceux qui appartenaient
aux tribus sacerdotales , de faire tous
les ans un voyage par eau à Alexandrie-
Le nom de cette ville pourrait faire
supposer que cette obligation imposée
aux membres de tout rang de la caste
sacerdotale était une innovation in-
troduite par les Ptolémées, en mé-
moire peut-être d'Alexandre, fonda-
teur de la monarchie grecque en
Egypte ; mais on ne saurait où trouver
la preuve d'une telle innovation ou de
toute autre de cette importance faite
en Egypte par les Ptolémées. A l'exem-
ple d'Alexandre, ils respectèrent, ils
continuèrent les anciens usages de ce
pays ; et si sous les Ptolémées les prê-
tres étaient tenus de faire tous les ans
un voyage par eau à Alexandrie,
c'était sans doute par suite d'une an-
cienne loi qui obligeait les membres
du corps sacerdotal à se rendre une
fois par an dans les capitales du royau-
me , Thèbes , Memphis et ensuite
Alexarjdrie; là était le grand-prêtre,
le centre de l'union et de la discipline
religieuse , l'autorité qui jugeait, qui
conseillait , la source des promotions ,
des récompenses et des faveurs. L'his-
EGYPTE.
01
toire ne donne aucune explication des
motifs de la loi qui ordonnait ces voya-
l^es annuels à une caste très-nom-
breuse ; toute autre conjecture sur ce
sujet serait oiseuse ; il en résulte seu-
leuïent une preuve de plus de l'autorité
des lois civiles sur la classe si puis-
sante des prêtres de l'Egypte, et, on
peut le dire, du perfectionnement suc-
cessif des formes d'un gouvernement
qui avait su concilier en des points
très-importants l'autorité et l'obéis-
sance, l'usage de certains privilèges
avec l'accomplissement d'impérieux
devoirs ; habile enchaînement de fran-
chises spéciales à chaque caste et
d'une commune dépendance de l'auto-
rité des lois, qui savait à la fois sou-
mettre irrésistiblement à leur empire
le sceptre , l'épée , la mitre et la
charrue.
Tel était l'état de la caste sacerdo-
tale égyptienne , considérée dans les
bases essentielles de sa constitution ,
dans celles sur lesquelles reposaient
réellement son existence , son pouvoir
et l'autorité que doivent donner dans
tin pays très-civilisé, à l'un des pre-
jiiiers "ordres de l'état, la richesse fon-
dée sur des revenus certains et de
grandes possessions territoriales. Il
nous reste à considérer cet ordre dans
son état moral , dans sa hiérarchie et
ses fonctions diverses, dans ses autres
devoirs comme dans ses autres pri-
vilèges.
On a vu par les détails des principa-
les cérémonies religieuses dont la loi
faisait un devoir aux monarques égyp-
tiens dans les circonstance marquantes
de leur vie, combien l'autorité sacer-
dotale était mêlée à l'autorité royale,
et aux époques les plus connues de
l'histoire de l'Egypte, aucun signe ne
se manifeste visiblement qui nous ré-
vèle la décadence de cette caste puis-
sante. Ce qu'Hérodote a vu , ce que
Diodore de Sicile a raconté d'après les
écrivains qui l'avaient précédé, nous la
montrent partout présente, ayant le
monopole des sciences et des princi-
pales branches de l'administration de
l'état, de grands revenus et de gran-
des iHoprietcs incommutables comme
leur autorité. Dans les bas-reliefs his-
toriques, les Ptolémées et les empe-
reurs romains se montrent dans des
cérémonies publiques pareilles à celles
où les monuments contemporains des
plus anciens Pharaons connus nous
montrent ces mêmes Pharaons s'inr.li-
nant devant la. majesté divine person-
nifiée par les prêtres de divers ordres ;
et jusqu'aux derniers temps de la
monarchie égyptienne, le monarque
appelé au trône par sa naissance fut
intronisé et sacré a IMemphis, dans une
assemblée générale de l'ordre sacer-
dotal, convoquée pour la proclama-
tion du nouveau roi. Dans tous les
temps aussi de la monarchie , les rois
ne cessèrent de travailler à l'édifica-
tion, à l'agrandissement ouà l'ornement
des monuments religieux, et en cela
ils ne faisaient que souscrire à une in-
fluence toujours puissante par elle-
même et surtout par l'opinion du
pays. On sait en eifet la persistance
de la nation égyptienne dans ses
croyances religieuses ; les persécutions
des Perses , la tolérance du culte grec
et du culte romain en concurrence avec
le culte égyptien, qui ne cessa pas d'être
la religion dominante, rien n'altéra
l'esprit religieux de l'Egypte, sa foi aux
dieux de ses ancêtres. La présence
des légions romaines n'empêchait pas
que de fréquentes séditions naquissent
à la plus légère insulte faite par le
vainqueur aux dieux et aux autres ob-
jets du culte national égyptien : la
caste sacerdotale tira donc de la dévo-
tion publique une force d'influence et
une autorité qui ne pouvaient succom-
ber qu'avec la monarchie et la natio-
nalité de l'Egypte. La royaut? comme
le sacerdoce furent redevables de leur
longue durée au même système so-
cial, celui de la propriété à toujours
substitué à une classe de citoyens et
non pas à une famille; ils étaient
l'un et l'autre implantés profondé-
ment dans le sol national , le temps
favorisait également leur croissance;
la monarchie et la prêtrise devaient
durer autant que le sol, et même tou-
jours, si un déluge, ou une invasion
armée non moins calamiteusc , ne ve-
92
L'UNIVERS.
naient le ravager ou le détruire. Il a
eu aussi ses mauvais jours.
Ainsi constituée sur la possession
territoriale, la caste sacerdotale tout
entière était comme une famille pos-
sédant un vaste héritage, transmissible,
selon des conditions connues, à ses
divers membres de génération en gé-
nération. C'est ce droit d'héritage de
la terre qui rendait obligatoire l'héré-
dité des fonctions, parce que la nature
de ces fonctions détermmait la part
cohéréditaire afférente à chaque mem-
bre de la famille : c'est sur ce principe
fondamental que repose toute la con-
stitution de la caste sacerdotale égyp-
tienne.
Les prêtres se mariaient donc, et
leurs enfants mâles étaient prêtres.
La multiplicité des lieux de dévotion,
leurs riches dotations et la fertilité de
l'Egypte, expliquent sans difficultés
comment un si grand nombre de prê-
tres pouvait vivre dans l'aisance ; et à
ces dotations, à ces professions, il
feut ajouter encore les subventions
qu'ils recevaient du trésor royal pour
les nombreuses fonctions salariées qui
étaient réservées à leur caste et qui
embrassaient toutes les branches de
l'administration publique non spéciale-
ment militaires. Ainsi l'existence des
familles sacerdotales était assurée à
perpétuité par la possibilité de la
transmission d'une part de l'héritage
commun , proportionnée au nombre
des membres de la famille ; la même
condition leur était aussi garantie ,
le rang hiérarchique était de même
héréditaire ; il n'y avait donc que des
chances de promotion pour les famil-
les comme pour les individus, espèce
de tontine d'honneur et de fortune,
garantie de toutes les mauvaises chan-
ces par la loi d'une indissoluble asso-
ciation.
Le grand -prêtre , le chef suprême
de l'ordre, était, après le roi, le pre-
mier fonctionnaire de l'état. On mon-
tra à Hérodote la série chronologique
des statues des grands-prêtres; elles
étaient déposées dans le temple à côté
de la suite des statues royales. Les lils
des principaux titulaires de l'ordre sa-
cerdotal vivaient avec les enfants dj
monarque, et remplissaient ainsi au-
près du roi lui-même les fonctions les
plus relevées dans le service du palais.
L'alliance des rois et des prêtres était
intime comme celle de la royauté avec
le sacerdoce : pouvoir un autrefois ,
et qu'une révolution avait divisé en
deux parties intimement adhérentes
pour leur commune utilité, mais que
des intérêts rivaux devaient empêcher
de jamais se confondre.
L'organisation symétrique du culte
public multiplia , au gré d'une popula-
tion essentiellement religieuse , les
temples et les lieux sacrés; l'habitation
des morts était aussi de ce nombre ;
enfin la déification et le culte des rois ,
soit de leur vivant , soit après leur dé-
cès, ouvraient de vastes carrières où les
prêtres de tout rang trouvaient un em-
ploi assuré. Tout porte à croire qu'on
multipliait ou qu'on restreignait ces
emplois dans une juste proportion avec
les ressources de chaque temple ; quand
les prêtres de ]\lemplis établissent dans
les principaux temples un service re-
ligieux en l'honneur du roi Ptolémec
Épiphane qui vient de se montrer si
bienfaisant envers les dieux, ils pour-
voient en même temps aux dépenses du
culte de ce dieu nouveau , à celles des
sacrifices et des libations qu'il occa-
sionnera. Le service journalier des
dieux exigeait d'ailleurs beaucoitp de
monde , et la diversité des emplois e.v-
plique la diversité des classes de prê-
tres qui composaient l'ordre en géné-
ral. Comme dans tous les pays sans
doute, et surtout dans les corporations
religieuses, la capacité se faisait jour
des rangs infimes jusqu'aux premiers
emplois ; ainsi le voulait l'intérêt de
l'association ; la loi de l'héridité des
charges n'en souffrait aucune at-
teinte; là, comme ailleurs, des famil-
les s'éteignaient sans descendance , et
ouvraient ainsi une voie certaine à des
promotions successives. La diversité
des fonctions attribuées à la classe sa-
cerdotale était un moyen de plus de
classer les personnes selon leur mérite,
et le hasard de la naissance devait-
aussi, dans cette antique société , faire
GYPTK.
93
ci'servei' pour les pauvres d'esprit les
Honneurs du martyre, ou les plus
humbles emplois. Ceux-ci n'étaient
sans doute ni les prêtres savants en-
seignant dans les écoles des temples
les sciences , les arts , les lettres ,
la musique , le dessin , la cosmogonie,
la physique , l'histoire naturelle , la
religion et la morale ; ni des prêtres
administrateurs des finances , chargés
de la répartition et de la levée des im-
|)ôts; ni des prêtres administrateurs
(le la justice , interprétant des lois, et
jugeant au nom du roi toutes les con-
testations civiles et criminelles. Les
membres de la caste sacerdotale étaient
donc dans le plus intime rapport avec
tous les intérêts individuels, et les
intermédiaires inévitables entre Dieu
et les hommes , entre le roi et les ci-
tovens. Leur concours aux affaires pu-
bliques n'était pas moins constant
ni moins nécessaire ; l'esprit reli-
gieux de la nation mêlait à toutes
ses actions l'invocation des dieux ;
dans la paix et dans la guerre , dans
la famille et dans la cité , à la retraite
des eaux de l'inondation, h l'ouverture
des sillons pour la semence des grains,
à la récolte des fruits de la terre , les
dieux apparaissaient par les prêtres ,
dirigeaient les décisions les plus im-
portantes, ou sanctifiaient , par des
témoignages de leur satisfaction , la
possession des fruits dont ils avaient
reçu les prémices en offrandes. Les
prêtres scribes des temples écrivaient
les annales nationales, les livres sacrés,
les rituels funéraires plus ou moins
étendus que la piété des familles dépo-
sait dans le cercueil des parents morts ;
on écrivait beaucoup en Egypte , et si
les prêtres avaient presque seuls le mo-
nopole de cet art admirable , ce mo-
nopole devait être considérable et lu-
cratif, le grand nombre de signes de
l'écriture hiératique, employée dans
la plupart des cas , devant rendre
bien peu communs hors de la classe
savante l'usage et la pratique de l'é-
criture.
Les prêtres professaient aussi la mé-
decine et la chirurgie; chaque méde-
cin devait s'adonner à l'étude d'un
genre de maladie; c'était un moyen
de la mieux connaître , et de la guérir
s'il était possible. Quoique non pres-
crite par les lois , cette spécialité n'est
pas étrangère aux sociétés modernes ,
et les plus belles réputations médica-
les sont , en général , fondées sur ces
spécialités. Puisqu'elles étaient de rè-
gle en Egypte, il faudrait voir dans
cette loi une nouvelle preuve de cet
esprit de prévoyance, ou de régula-
risme si l'on veut , qui avait fait trou-
ver en Egypte des prescriptions im-
muables pour les nécessités les plus mo-
biles des sociétés humaines. Avec la
sévérité du régime imposé à la nation
tout entière,. il est possible toutefois
qu'il y eût en Egypte plus de constance,
plus d'uniformité dans la série an-
nuelle des faits physiques et physiolo-
giques , dans l'état, conséquemment, de
la santé publique , et qu'elle fût ainsi
à l'abri de ces importations pestilen-
tielles qui rendent si variable l'état
annuel de nos populations dans nos
contrées, que rien ne préserve d'un
mélange universel et d'une commu-
nauté réelle de biens et de maux. La
variété et l'influence proportionnelle
des maladies pouvaient donc être ap-
proximativement connues en Egypte,
et l'administration sacerdotale , qui
avait sous sa main le collège de mé-
decine , pouvait régler chaque année
le nombre des médecins à admettre et
leur répartition dans les divers ser-
vices : l'activité et la convenance par-
faite des mesures de police et de salu-
brité pouvaient donner aussi à ces
déterminations une suffisante certi-
tude.
Personne n'a contesté aux Égyptiens
le talent d'observation et une aptitude
particulière à la recherche des faits na-
turels : aucune nation n'a connu son
pays comme le collège des prêtres sa-
vants connaissait l'Egypte , et nulle
part l'administration publique ne fut
plus attentive à réaliser dans l'intérêt
général les conseils et les prescriptions
qui ressortaient de cette connaissance.
Il est vrai que l'uniformité annuelle
des principaux phénomènes physiques
rendait à la fois cette étude plus facile,
9-4
L'UJ^IVERS.
et l'expérience des conseils plus cer-
taine. Cette immense et merveilleuse
inondation du Nil , revenant tous les
ans le même jour, laissant pendant le
même espace de temps l'Egypte sous
les eaux , inculte et stérile , et sa po-
pulation vagabonde sur une mer de
Quelques mois; la retraite des eaux
onnant au pays une surface nouvelle
et à la race humaine qui l'habitait une
activité que rien n'arrêtera plus que le
retour inévitable du même phénomène;
cette régularité, cette prédestination
providentielle, imprimaient infaillible-
ment au caractère de la nation, des
habitudes d'ordre et do prévoyance
qui prennent rarement au cœur de
nos populations mobiles et légères ,
impatientes de tout frein social, am-
b.tieuses d'indépendance et considé-
rant le travail comme une obliga-
tion ignoble, et réalisant les avanta-
ges de la liberté dans les torpeurs de
la paresse et la licence des dissipations.
L'Egypte s'observait attentivement ,
et n'observait qu'elle-même pour son
propre avantage , renouvelant chaque
année ses observations , les contrôlant
pour leur succession périodique, es-
sayant des remèdes à des maux bien
constatés, et parvenant ainsi à une
série de préceptes d'une utilité incon-
testable consacrés par cette observa-
tion et l'expérience.
De tous ces préceptes , de toutes ces
créations protectrices fruit si pré-
cieux de cette sollicitude attentive qui
caractérisa , dans les temps de sa
splendeur, l'administration publique
de l'Egypte , il en est une que nous
devons particulièrement remarquer, à
cause de son importance sans égale , et
qui révèle aussi , par son objet conutie
par ses moyens, cette constante al-
liance de la science avec la religion,
enseignées l'une et Fautre dans les
temples , l'une et l'autre dans les at-
tributions de la caste sacerdotale. Je
veux parler des momies, de la mo-
mification des corps morts , institution
à la fois politique et religieuse, et, en
résumé, précepte d'hygiène publique,
sanctionné par l'autorité divine, sanc-
tifié par le concours de la religion.
Après la retraite des eaux du ]Nil,
la terre est couverte du limon qu'il v
a déposé, et de la dépouille des anf-
maux de toute espèce que l'inondation
a submergés. L'élévation de la tem-
pérature , après la retraite du Nil ,
dessèche très-vite ce limon , et les
matières animales, après un long sé-
jour dans l'eau , tombent prompte-
ment en putréfaction ; l'air en est
corrompu , et la peste frappe et mois-
sonne la population imprévoyante.
Ordinairement les pestes les plus
meurtrières suivent les plus fortes
inondations ; les eaux s'élèvent en ef-
fet davantage dans les terres , attei-
gnent les cimetières sur des hauteurs
où le volume du fleuve l'a fait parve-
nir; il y a donc plus d'inondation ,
plus de matières animales en putréfac-
tion , plus de peste et plus de morta-
lité. Voilà ce que nous apprennent les
observations faites en Egypte à des
époques diverses , mais toutes posté-
rieures aux premiers siècles de l'ère
chrétienne. L'Egypte primitive , et il
n'y en a pas d'antérieure aux inonda-
tions périodiques du Nil , dut subir
les mêmes lois, jusqu'à ce que la cause
originelle des épidémies annuelles s'é-
tant révélée par l'observation à l'ad-
ministration publique du pays, elle y
opposa une grande mesure; elle tant
la source de cette meurtrière pesti-
lence, en prévenant la putréfaction
des matières animales , en prescrivant
leur embaumement avec des matières
diverses très-abondantes dans le pays ;
et associant habilement ce précepte
prophylactique à des idées de patrie
et cle famille , elle créa ce respect, ce
culte des ancêtres , qui fut aussi une
des croyances les plus salutaires et les
plus morales de la sage Egypte. Elle
tut délivrée du fléau de la peste. Toute
l'antiquité rend témoignage de la sa-
lubrité perpétuelle de l'Egypte, et
nulle relation des épidémies qui rava-
gèrent l'ancien monde ne nomme l'E-
gypte comme en ayant éprouvé les
cruels effets. Délivrée par la momifi-
cation des putréfactions animales , il
lui restait et son climat sans pluie et
sans nuage , et les plus saines produc-
EGYPTE.
55
tions , et l'eau la plus salubre de l'u-
nivers.
L'histoire des pestes et oes épidé-
mies observées depuis le sixième siè-
cle de l'ère chrétienne jusqu'à la On
du dix-huitième , est unanime sur un
point : toutes les pestes , les véritables
pestes qui ont affligé l'Orient et l'Oc-
cident , sont venues d'Egypte ; l'E-
gypte est le pays natal de la peste ; cha-
que année elle en éprouve les cruelles
atteintes -, cependant la peste fut in-
connue à l'antique Egypte , durant une
longue série de siècles. Que s'est-il
donc passé en Egypte dans ce long
intervalle, pour qu'a tant de bien ait
succédé un si meurtrier fléau , depuis
le sixième siècle de notre ère? C'est
depuis ce même siècle que l'usage et
l'obligation de momifier les morts ont
cessé : les Pères du désert qui prê-
chèrent le christianisme sur les bords
du ÏNil. et saint Antoine surtout, qui
mourut en 356, défendirent à grands
cris aux nouveaux chrétiens , et sous
les peines de la damnation éternelle,
d'imiter les païens , leurs ancêtres ,
qui embaumaient les cadavres de leurs
parents, et les entouraient de signes
et d'ornements diaboliques; on écouta,
on suivit ces pieuses et ignorantes
prédications répétées pendant un siè-
cle : on ne lit plus de momies, et
l'année 643 est la date de la première
peste à bubon que l'Egypte donna au
monde ; elle ravagea l'Europe pendant
un demi-siècle , et tous les ans , après
la retraite des eaux de l'inondation,
l'Egypte en éprouve les effets plus ou
moins meurtriers, plus ou moins con-
tagieux pour les nations voisines; et
i{ n'y a jamais de peste dans la Haute-
ÉQ'pte, dans la partie du pays la plus
chaude cependant, parce que le Nil,
encaissé dans la vallée, n'inonde pas
les terres riveraines, ne submerge pas
d'animaux , ne laisse pas après lui, en
se retirant , de germes d'un homicide
fléau.
C'est au docteur Pariset qu'appar-
tient l'ingénieuse opinion dont on
vient de lire les motifs : il a expliqué,
je crois, l'origine de la momification
en Egypte, et rprufcilîi de précieuses
notions sur l'histoire de la cruelle épi-
démie si commune dans le levant: sou-
haitons avec lui que Mohamed Ali ,
éclairé par les conseils de notre savant
philantrope, applique sa volonté toute
puissante à la destruction de ce fléau,
et imite en cela l'antique prévoyance
des Pharaons : l'Europe serait recon-
naissante d'un tel bienfait, et la France
serait heureuse de l'avoir inspiré.
C'est aussi dans les sanctuaires que
les sciences exactes étaient spéciale-
ment étudiées, perfectionnées, et qu'on
en recherchait attentivement les appli-
cations d'une utilité générale. Les as-
tronomes étaient aussi des prêtres ; et
les vastes plates-formes des temples
servirent d'observatoires. Il est cer-
tain, en effet, que les Égyptiens ob-
servèrent assidûment l'orare des phé-
nomènes célestes , et le connurent avec
toute la précision qu'exigent les usages
communs de la société. L'explication
de l'inégale durée des jours , des phases
de la lune , des éclipses , celle des mou-
vements apparents des planètes, enfin
l'étude de tous les principes fonda-
mentaux de l'astronomie , composaient
une science réelle, qu'on s'attacha sur
tout à consacrer à l'utilité publique.
Elle fut mêlée intimement avec la re-
ligion, et elle fournit au gouvernement,
dans ce pays oii les phénomènes phy-
siques se renouvelaient annuellement
avec une merveilleuse périodicité, plus
d'un bon précepte pour une adminis-
tration éclairée et prévoyante. La suite
des observations leur fit connaître que
le lever des mêmes astres cessait,
après l'intervalle de plusieurs siècles,
de correspondre aux mêmes saisons ,
et ils avaient remarqué ce déplacement.
Ils avaient divisé le ciel en constel-
lations ; leurs noms et leurs figures
avaient des rapports certains avec le
climat de l'Egypte. L'institution du
zodiaque fut leur ouvrage , et elle re-
monte à des époques antérieures à l'an
deux mille cinq cent avant l'ère chré-
tienne. Le calendrier civil était réglé
alors et le cycle sothique établi. L'an-
née était composée de 3G5 jours, di-
visés en 12 mois de 30 jours chacun , '
suivis de cinq jours épngomènes eu
9G
L'UNIVERS.
complémentaires. Alors aussi existait
la semaine, ou période de sept jours,
l'un des plus antiques vestiges de la
civilisation , période d'une certitude
' sans égale , et qui ayant pour unique
élément le jour, permet de remonter
sans interruption, sans confusion ni
erreur, d'aujourd'hui au premier soleil
que vit la race humaine. On croit que
le nombre des jours de la semaine fut
tiré du nombre des planètes alors con-
nues , et qu'on donna aux jours de la
semaine les noms de ces mêmes as-
tres. Il est certain du moins que
l'antiquité classique nous a conservé
cette période ainsi constituée; et si
l'on se demande pourquoi cette appa-
rence d'arbitraire, ou ce signe d'igno-
rance peut-être, qui se manifeste dans
l'ordre actuel des jours de la semaine,
qui ne sont pas rangés dans l'ordre
des planètes selon la durée de leurs ré-
volutions , c'est à l'Egypte que nous
demanderons la solution de ce singu-
lier problème ; et nous apprendrons
que de notre temps , comme dans ceux
de toute l'antiquité, le premier jour de
la semaine était celui de la lune, lundi,
le deuxième était celui de Mars, le
troisième de Mercure, le quatrième de
Jupiter , le cinquième de Vénus , le
sixième de Saturne , et le septième du
soleil , ou le jour de Dieu; tandis que
l'ordre astronomique des planètes fut
tout autre : la lune , Mercure , Vénus,
le soleil , Mars , Jupiter et Saturne ,
c'est-à-dire, pour les dénominations des
jours de la semaine , si elles étaient
analogues , lundi , mercredi , vendredi,
dimanche (jour du soleil ou de Dieu ) ,
mardi, jeudi et samedi. Un auteur
ancien , Dion Cassius , nous a donné
la clef de cette énigme , et appris que
les Egyptiens avaient divisé le jour en
quatre parties ; que chacune d'elles
était sous la protection d'une de ces
planètes , et que chaque jour prit le
nom de la planète qui en protégeait la
première partie. Ainsi, le premier jour
fut celui de la lune , parce que les
quatre parties de ce jour étaient con-
sacrées aux quatre planètes , la lune ,
Mercure , Vénus et le soleil ; le jour
suivant était dédié aux quatre planètes
Mars, Jupiter, Saturne, et la lune
en continuant d'en suivre la série; ie
troisième jour était nécessairement
celui de Mercure , puisque la pla-
nète de Mercure était la première des
quatre qui, dans l'ordre de ces astres,
appartenaient à ce jour , et ainsi de
suite, jusqu'à la fin de la semaine.
Les sept jours de cette période épui-
saient tout juste le tableau des sept pla-
nètes après quatre roulements consé-
cutifs ; et il est à observer qu'on
arriverait au même ordre dans les dé-
nominations des jours de la semaine,
et au même épuisement intégral du
tableau des planètes, 24 fois répété, en
affectant une planète à chaque heure
du jour divisé en 24 parties au lieu de
6, selon une autre opinion ancienne ;
il faudrait seulement opérer dans l'or-
dre rétrograde des sept planètes qui
viennent d'être nommées. C'est donc
sur cet ordre que repose un des usages
le plus universellement répandus, la se-
maine, et peut être le seul dans les
sociétés modernes, qui ait pour lui une
si haute sanction d'antiquité et de du-
rée. L'Egypte est donc arrivée jusqu'à
nous, et c'est elle qui règle encore avec
sa religieuse autorité une de nos prin-
cipales institutions publiques , la divi-
sion civile du temps la plus usitée,
celle qui a prévalu sur tous les systè-
mes proposés par la science , ou par
l'autorité de l'église ou de l'état.
IMais on sait que la haute antiquité
de l'astronomie pratique en Egypte
avait été révélée par des faits certains et
l'expression la moins équivoque de cer-
tains monuments, autres même que les
zodiaques d'Ésnéh et de Dendérah (jp/.
11), incontestablement sculptés durant
la domination romaine en Egypte, soit
comme monuments composés pour
des événements contemporains de la
construction des édifices oii ils furent
placés , soit , ainsi que le veulent d'au-
tres opinions , comme copies d'anciens
types semblables , remontante une an-
tiquité exprimée par le thème astrono-
mique qui s'y trouve figuré , et que le
temps avait détruit. Il est indispen-
sable de rappeler que ces opinions de
l'antiquité des types antérieurs aux
EGYPTE.
zouiaques actuels, et de leur expression
chronologique, s'accréditèrent difficile-
ment, malgré la science profonde de
l'illustre Fourier, dont l'esprit supé-
rieur et l'habileté de critique devaient
cependant recommander lesjugements.
L'antiquité extraordinaire de la civili-
sation égyptienne était encore une
opinion trop nouvelle , elle dérangeait
aussi trop d'avis contraires bruyam-
ment énoncés avec plus ou inoins de
conviction, pour qu'elle se pût établir
sans contradicteurs, etil ne lui en man-
qua point. Mais de nouvelles recher-
ches devaient les confondre, et on
n'en trouve presque plus aujourd'hui
que contre ceux qui refuseraient à l'É-
^^vpte autant de science et autant de
siècles qu'il plaît à ses partisans de lui
en accorder.
Nous ne signalons pas ici une versa-
tilité de plus'dans les opinions de no-
tre temps , mais un progrès , et il est
aujourd'hui permis d'exposer, de dé-
montrer, de soutenir au sein même
des académies, la science et l'anti-
quité de l'Egypte, les grandes actions
de ses rois , les grands travaux de ses
artistes , les grandes découvertes de
ses astronomes. L'un des plus savants
de notre époque, M. liiot, a porté
au - delà de toute prévision la révéla-
tion des notions astronomiques dont
on ne peut refuser aux Égyptiens la
parfaite connaissance ; et il" confirme
ainsi ce que Fourier avait publié, qu*'.
les antiquités astronomiques observées
enÉg}'pte faisaient remonter l'institu-
tion de la sphère égyptienne, fruit d'ob-
servations antérieures , au 25" siècle
avant l'ère chrétienne; qu'ils en avaient
ensuite observé les déplacements, et
que des monuments subsistants por-
tent des témoignages évidents de
cette observation. Avec les formules
établies par les géomètres pour repré-
senter les mouvements planétaires ,
pour en reproduire les phénomènes et
pour reconstruire l'état des cieux pour
une antiquité quelconque , M. Biot ,
interprérant les représentations astro-
nomiques dont ChampoUion le jeune a
recueilli les dessins dans les tableaux
historiques ou religieux qui décorent
T Livraison. (Egypte.}
des temples ou des tombeaux en Haute-
Egypte , a reconnu qu'en l'année ju-
lienne 328.5 avant l'ère chrétienne , les
Egyptiens avaient déterminé dans le
ciel la vraie position de l'équinoxe
vernal , du solstice d'été et de l'é-
quinoxe d'automne; de plus, que 1505
ans plus tard, en 1780 avant la même
ère , ils avaient reconnu que ces jioints
primitifs s'étaient considérablement
déplacés ; enfin , que les Egyptiens ont
exprimé ces deux états du ciel sur leurs
monuments. M. Biot emploie en ces
curieuses recherches celles par les-
quelles ChampoUion le jeune , dans
son Mémoire sur la notation graphi-
que des divisions civiles et astrono-
miques du temps, avait prouvé par
les monuments que l'année vague
égyptienne , composée de 12 mois
de 30 jours et de 5 jours épagomènes ,
s'écrivait depuis là plus haute anti-
(juité sur les monuments par des signes
qui la partageaient en trois saisons ,
la végétation, la récolte et l'inonda-
tion. A chacun des douze mois était
attaché un personnage divin qui y pré-
sidait: parmi eux, ChampoUion faisait
reconnaître les emblèmes des deux sol-
stices et de l'équinoxe vernal; et
M. Biot a fait voir que la répartition
de ces emblèmes s'accordait très-exac-
tement avec les phases correspondan-
tes de l'année solaire vraie , dans les
trente ou quarante siècles qui ont pré-
cédé notre ère. Toutefois , l'année va-
gue était plus courte que cette année
vraie ; la notation écrite de la première
ne coïncidait plus avec l'état réel de
la seconde ; la différence s'accroissait
tous les jours jusqu'à ce qu'elle edt
amené une nouvelle coïncidence entre
les phases écrites et les phases réelles.
Ceci arrivait après un intervalle de
1505 ans juliens. -Ces coïncidences
appartiennent aux années 275 ,1780
et 3285 avant l'ère chrétienne; M. Biot
a reconnu celle de l'an 1780 comme
figurée au Rhamesseum de Thèbes,
différente, comme elle doit l'être,
de celle de l'an 3285; distinction bien
intentionnelle, conséquemment obser-
vée , et qui donne à la plus ancienne
le caractère d'expression primitive, et
7
L'UNIVERS
permet de rapporter à la même épo-
que l'institution originelle du calen-
drier civil dont l'Egypte aura ainsi
conservé l'usage pendant quatre mille
ans.
Ceci est bien l'œuvre des membres de
la caste sacerdotale chargés de l'ob-
servation du ciel , et les recherches du
savant astronome moderne tendraient
à prouver que les anciens remplirent
dignement leur office. C'est a eux
aussi que d'autres savants, nos con-
temporains , ont attribué les noms et
les figures des constellations, déter-
minés par leurs rapports avec le climat
de l'Egypte , et ayant pour objet d'an-
noncer l'ordre des saisons par les levers
de ces constellations, au commence-
ment de la nuit. Mais l'on ignore si
les Égyptiens ont acquis , par leurs
propres observations , les connaissan-
ces antérieures que suppose cette divi-
sion du ciel , ou s'ils les ont reçues des
autres nations de l'Asie ; le défaut de
monuments d'une antiquité certaine
et recueillis dans cette vaste contrée
rend très-difficile la solution de cette
question. Mais l'histoire écrite de l'ob-
servation du ciel par les anciens Asia-
tiques conserve néanmoins quelques
traits dignes d'une sérieuse considé-
ration. Les astronomes de l'école d'A-
lexandrie ont assis leurs théories sur
leurs propres observations qu'ils com-
parèrent avec celles de leurs devan-
ciers en Asie. Ils citent de celles-ci
un certain nombre qui sont autant de
faits consignés dans les antiques an-
nales des sciences , d'où les Grecs les
tirèrent ; et l'usage qu'en firent
sans hésitation Hipparque et Ptolémée
donne à ces observations relatées
toute l'autorité qui est propre aux faits
historiques les plus avérés. Il est vrai
que la plus ancienne observation citée
dans l'Almageste , ou Grande Compo-
sition rédigée par Ptolémée , est celle
de l'éclipsé de lune du 19/20 mars de
l'an 721 avant l'ère chrétienne; ob-
servation faite à Babylone par un as-
tronome dont on n'a pas conservé le
nom. D'autres phénomènes lunaires,
observés aussi a Babylonç , sont em-
ployés par Ptolémée dans le même ou-
vrage; mais la date des deux plus an-
ciens est encore postérieure de 12 et
de 18 mois à celle de l'éclipsé préci-
tée ; il ne nous est donc parvenu de
l'Asie , par les Grecs , que des notions
qui ne remontent pas au-delà du VIII*
siècle avant l'ère chrétienne. Mais les
annales de la Haute-Asie nous sont
inconnues; la puissance des grands
empires qui occupaient cette vaste
contrée semblera toujours inséparable
de la pratique des sciences et des arts
de la civilisation. Il n'y pas de suppor-
table division du temps pour les usages
civils sans une astronomie fondée sur
quelques théorèmes de géométrie ; et
l'usage de quelques instruments élé-
mentaires leur put suffire pour des
observations d'éclipsés. Les prêtres de
Bélus , selon Diodore , observaient as-
sidûment les astres du haut des tours
de Babylone; ils avaient réuni une
série d'observations embrassant une
série de siècles; et Ptolémée ajoute
que des listes d'éclipsés avaient été
apportées de Babylone en Egypte.
Pourquoi donc Callisthènes , arrivé
dans cette vaste cité avec Alexandre,
n'aurait-il pas pu connaître les re-
gistres de ces observations , et en-
voyer à son oncle Aristote, comme
le dit Simplicius, d'après Porphyre,
un état de ces éclipses de soleil et de
lune observées par les prêtres chal-
déens , pendant les 1903 ans qui avaient
précédé la conquête d'Alexandre? La si-
multanéité de la civilisation de Thèbes
et de Babylone, les invasions militai-
res de l'Egypte en Asie dès le XVIIP
siècle avant l'ère chrétienne , celles qui
avaient eu lieu plus anciennement en-
core sans doute , puisque cette civili-
sation simultanée des deux empires ,
bien antérieure à cette dernière épo-
que , avait dû créer aussi antérieure-
ment cette rivalité d'intérêts et de
prépondérance qui ne cessa que par
l'asservissement commun des deux
empires sous l'épée romaine; toutes
ces circonstances, disons-nous, et la
facilité des communications par les
routes de mer, ne permettent guère
de supposer en Assyrie une science
de l'observation des astres qui aurait
EGYPTE.
été ignorée en Egypte. L'époque de
l'institution originelle du calendrier
civil en Egypte, assignée par M. Biot,
suppose d'ailleurs , et avec une juste
réciprocité pour les prêtres babylo-
niens , cette science bien ancienne
parmi les membres de la caste sacer-
dotale égyptienne, à qui cette partie
de l'enseignement et de la pratique
des sciences était attribuée.
Diodore de Sicile rapporte ce qui
suit : « Les prêtres exercent les enfants
dans l'étude de l'arithmétique et de la
géométrie; car les inondations du Nil
détruisant chaque année les limites des
terres, de nombreuses contestations
s'élèvent entre les voisins, et c'est
par la géométrie qu'on les vide. L'a-
rithmétique sert aussi et pour les usa-
ges sociaux, et pour les spéculations
de la géométrie. Elle est surtout très-
utile à ceux qui cultivent Y astrologie ,
car les Égyptiens , comme d'autres
peuples, observent aussi les lois et
le mouvement des astres , et conser-
vent une série d'observations qui re-
montent à un nombre incroyable d'an-
nées, cette étude étant cultivée chez
eux dès les plus anciens temps. Ils
ont aussi soigneusement décrit les
mouvements, la marche et la station
des planètes , et l'influence bonne ou
mauvaise de chacune d'elles sur la
naissance des êtres, et ils en tirent
souvent des prédictions sur les événe-
ments de la vie des hommes. »
Porphyre a su que les prêtres égyp-
tiens employaient les nuits, partie à aes
ablutions, et partie à l'observation
des astres. Strabon a vu à Héliopolis
un vaste édifice qui était l'habitation
des prêtres adonnés spécialement à
l'étude de la philosophie et de l'astro-
nomie; et Diodore ajoute à ce qui
vient d'être rapporté , que les prêtres
égyptiens prédisaient l'avenir tant par
la science des choses sacrées que par
celle des astres. Clément d'Alexandrie,
qui avait vu la fin des institutions
pharaoniques en Egypte, place dans
l'ordre des prêtres , et avant le scribe
sacré, le prêtre qui a les fonctions
d'horoscope. Il tenait dans ses mains,
dit le savant Père , une horloge , et un
phénix symbole de l'astrologie , et
qui portait toujours, pendus à son
bec , les livres astrologiques de Thoth,
au nombre de quatre : le premier
traitant de l'ordre des étoiles errantes
et apparentes ; le second des conjonc-
tions et de l'illumination du soleil et
de la lune; les deux autres du lever
de ces deux astres. Enfin, il paraî-
trait, par un rapport de Chœrémon
dans Porphyre , que le prêtre horos-
cope était placé bien au-dessus de la
foule des autres prêtres , soit pasto-
phores, soit néochores, ceux-ci n'é-
tant pas soumis à de si nombreuses
ou à de si complètes purifications.
Il résulterait donc de tous ces rap-
ports , que les anciens Égyptiens ,
détournant une science vraie de ses
applications rationnelles et logiques ,
auraient fait, comme tant ^'autres
peuples anciens et modernes, de l'as-
trologie avec les principes de l'astrono-
mie; et cette erreur remonte en effet
à une très-haute antiquité, selon les
rapports de quelques écrivains assez
renommés , et les recherches plus ré-
centes d'un de nos plus habiles cri-
tiques , M. Letronne. Nous rappelons
ici sommairement ces diverses no-
tions.
Toutes les traditions de l'antiquité
placent le berceau de l'astrologie
dans la Chaldée et en Egypte , et l'on
peut remarquer en passant .que ce fait
bien avéré est une nouvelle preuve
des communications qui existèrent
entre ces deux contrées. Quant à l'E-
gypte , adonnée très-anciennement à
là pratique de l'astrologie, Ciçéron
nous dit formellement que les Égyp-
tiens sont considérés comme connais-
sant , depuis un grand nombre de siè-
cles , cette science des Chaldéens ,
qui , fondée sur l'observation journa-
lière des astres , prédit l'avenir et la
destinée des hommes. Hérodote avait
dit avant Cicéron : «Les Flgyptienssont
les auteurs de plusieurs inventions .
telles que celle de déterminer, d'après
le jour où un homme est né, quels
événements il rencontrera dans sa vie,
comment il mourra , et quels seront
son caractère et son esprit. » C'est à
7.
L'UNIVERS.
deux Égyptiens , célèbres sous ce rap-
jwrt dans l'antiquité grecque et ro-
maine, et nommés Pétosiris et ]N'é-
cepso, qu'on attribua les ouvrages
fondamentaux de la doctrine astrolo-
gique égyptienne. Mais l'époque où ces
deux savants vécurent et composèrent
leurs écrits est fort douteuse : d'une
part, on les fait dii siècle de Sésostris;
de l'autre on confond Nécepso avec le
roi d'Egypte de la 26" dynastie, qui
porta le même nom ; mais il est posi-
tif que Ptolémée et Proclus regardaient
ces deux astrologues comme très-an-
ciens, et que ni Pline, ni aucun autre
écrivain, latin ou grec, n'a mis en
doute l'authenticité de leurs ouvrages :
nouvelle preuve de l'origine égyptienne
des écrits qui portent leurs noms et
de la doctrine qu'ils renferment , et
dans laquelle dominent le thème na-
tal du monde et la théorie des décans.
Le fond réel de la science est la
croyance à l'influence des astres et le
moyen de tirer des pronostics , sur un
homme,des circonstances de sa nativité,
et du lieu des planètes à ce moment.
Il y avait donc de l'astronomie dans
l'astrologie ; mais celle-ci avait un but
qui lui était propre et qui s'éloignait
entièrement de l'astronomie. Eudoxe,
qui alla en Egypte , y apprit la doctrine
astrologique ; mais en l'expliquant aux
Grecs, il eut le soin de les avertir
qu'elle ne méritait aucune créance ;
aussi Vitruve assure-t-il que les as-
tronomes grecs, Hipparque entre au-
tres , ne lirent aucun usage de l'as-
trologie, pas même, on peut le dire,
ceux qui vécurent après Alexandre.
On regarde donc comme certain que
cette fausse science , lille insensée
d'une mère sage , comme la nommait
Kepler, n'avait pénétré ni dans la re-
ligion, ni dans les usages de la Grèce
libre-, et cette assertion n'exclut point
par sa généralité les individus qui pu-
rent isolément se délecter aux miracles
de la doctrine égyptienne. Les moyens
dont elle usait étaient en, rapport avec
les progrès réels de l'astronomie , et
on savait, dans des temps postérieurs
à l'empire égyptien , user de calculs ,
sinon fotl difficiles, du moins très-
compliqués, et se fonder sur l'usage
de tables astronomiques , dont on n'ac-
corde pas aisément la connaissance ni
aux Chaldéens, ni aux Égyptiens. Il
résulterait de ces données diverses ,
que , si la croyance à l'influence des
astres est extrêmement ancienne en
Egypte, on doit croire aussi que les
combinaisons infinies et les calculs
très-longs qui servaient aux astrolo-
gues pour dresser leurs thèmes , n'ont
))u être exécutés qu'avec le secours
d'une astronomie perfectionnée; et si
l'antiquité de l'astrologie égyptienne
doit dépendre ainsi de l'antiquité des
connaissances astronomiques dans la
même contrée, on a vu plus haut l'o-
pinion de quelques savants modernes
sur ce point important.
Quoi qu'il en soit, l'antiquité clas-
sique parle des membres de la classe
sacerdotale qui s'adonnaient à l'étude
de l'astrologie ., assertion qui, pour les
tenips les plus anciens de l'histoire de
l'Egypte, me semble devoir s'enten-
dre seulement et de l'étude des astres
et de celle des phénomènes naturels ,
avec la méthode des pronostics qui en
étaient déduits, étude qui n'avait en
elle-même rien d'absurde, qui fat pra-
tiquée par de très-bons esprits , tels
que Thaïes et Pythagore , et à leur
exemple par Eudoxe, Euctémon , Cal-
lippe , Méton , Hipparque , et tant
d'autres, qui reconnurent, par des ob-
servations , l'influence que le lever et
le coucher des astres exerçaient sur
les changements de l'atmo'sphère et
des saisons, et transmirent à leur
postérité les résultats de leurs recher-
ches dans des parapegmes, ou cata-
logues de ces phénomènes naturels.
Ces anciens astrologues égyptiens pra-
tiquaient-ils aussi les nativités , ou la
prédiction de la destinée d'un individu,
d'après l'époque des astres au mo-
ment de sa naissance? Hérodote l'as-
sure pour son temps. Nous connais-
sons donc , par la réunion de ces té-
moignages divers, les fonctions des
membres de la classe sacerdotale à qui
était attribuée l'étude des cieux et des
mouvements des astres , et la science
de l'application des résultats de cette
EGYPTE.
101
étude aux besoins réels , ou aux pré-
jugés de la société contemporaine.
Il en fut ainsi jusqu'à l'époque de
l'influence romaine en Egypte. Dès le
premier siècle de l'ère clîraienne, de
savants astronomes, écrivaient contre
les astrologues et s'efforçaient de mon-
trer la vanité de leur prétendue science;
mais ces attaques l'accréditèrent peut-
être , car bientôt l'empire romain tout
entier crut à l'astrologie , et ajouta
avec une sorte d'ardeur à la doctrine
fulgurale des Étrusques la doctrine as-
trologique des Égyptiens. Elle sé-
duisit des esprits très-élevés; un il-
lustre Romain, Nigidius Figulus, ami
de Cicéron , était fort adonné à l'art
divinatoire et croyait à la fois à la pos-
sibilité de prédire l'avenir et par l'ob-
servation des météores et par l'inspec-
tion des entrailles des victimes; Lu-
cius Tarrutius , autre ami de l'ora-
teur , pratiquait avec confiance et
autorité la divination par les astres et
dressait les nativités avec des tables
de phénomènes célestes rédigées se-
lon le style égyptien. Si nous vou-
lions direde quels noms célèbres l'his-
toire de cette opinion fut illustrée,
nous citerions Marc-Antoine, ayant
pour conseiller intime un astrologue
égyptien, choisi par Cléopatre, qui lui
inspirait ses prophéties et ses divi-
nations ; Auguste , qui lit dresser son
thème natal par Theogène ; Tibère et
ses successeurs , dont un porta la
croyance jusqu'à faire mettre à mort
un personnage à qui un astrologue
avait prédit l'élévation à l'empire.
Vespasien et Domitien se dirigèrent
parles plus savants dans cette science
supposée , et le docte Hadrien lui-même
se disait en état de prédire, dès les
calendes de janvier, ce qui devait lui
arriver jusqu'au .31 décembre : et cette
science était traditionnellement parve-
nue à Rome du plus profond des anciens
temples de l'Egypte. Elle était encore
en grande vogue en France, il n'y a
pas plus de deux siècles.
Tel a été le succès de la science fon-
pée par les Égyptiens Pétosiris et Né-
cepso , qui eurent pour successeurs
toutes les générations des prêttes as-
trologues attachés aux principaux tem-
ples de l'Egypte, et qui, gardiens fldè-
les des principes qui leur avaient été
enseignes , les transmirent en effet à
leurs descendants et jusqu'à nous ,
comme l'indiquent deux monuments
que nous devons citer ici.
Le premier , conservé par les écri-
vains de la science, est le thème natal de
l'univers; il indique les domiciles des
planètes au moment même de la créa-
tion du monde : la Lune était dans le si-
gne du Cancer; le Soleil dans le Lion;
Siercure dans la Vierge ; Vénus dans
la Balance ; Mars dans le Scorpion ; Ju-
{)iter dans le Sagittaire; Saturne dans
e Capricorne. Le sage Antonin fit
inscrire en ces signes ce thème natal
de l'univers sur les monnaies qui fu-
rent frappées la huitième année de
son règne en Egypte, et l'empereur
romain consacrait, accréditait par son
exemple la science des genethliaques
dans le pays même où elle avait pris
naissance.
D'autres monuments du règne de
ce même prince appartiennent aussi
à cette science illusoire et nous pré-
sentent un exemple plus développe de
ces mêmes thèmes : ce sont deux papy-
rus écrits en grec et trouvés en Egypte.
Les premières lignes du texte d'un de
ces papyrus contiennent un préam-
bule qui est l'histoire même de la
science. L'astrologue qui a écrit ce
thème natal invoque en effet ce qu'il
a vu dans beaucoup de livres des an-
ciens sages , particulièrement des
Chaldéens, de Pétosiris, et surtout
du roi Néchous, qui avaient été eux-
mêmes instruits par leur seigneur Her-
mès, et par Asclépius , le même que
Imouth, le fils d'Héphaïstus (Phtha).
Venait ensuite le thème natal, daté
de la première heure du 18* jour du
mois égyptien Tybi, de la première
année de l'empereur Antonin ; inais
le reste du manuscrit est perdu. On
peut y suppléer par un autre papyrus
inieux conservé , portant sur la même
page deux colonnes d'écriture, de la
même date, et ainsi conçu : « L'an
premier d' Antonin César ,' notre sei-
gneur, le 8 du mois d'Hadrien, selon.
«tt
rUNIVERS.
les Hellènes, (c'est-à-dire, les Grecs
d'Alexandrie), et selon les anciens
Hes Égj'ptiens), le 18 du mois de
Tybi , a la première heure du jour
commençant. » Le texte dit ensuite :
Le Soleil dans le Sagittaire , 13 de-
grés 23 minutes, dans la maison de
Jupiter, sur les confins de Vénus.
La Lune dans le Verseau , 3 degrés
6 minutes, à l'orient, dans la maison
de Saturne, sur les confins de Mer-
cure.
Saturne dans le Verseau , ... degrés
8 minutes , dans son deuxième firma-
ment propre, dans les confins de Mer-
cure.
Jupiter dans le Bélier, 2 degrés 44
minutes, dans le deuxième firmament,
dans la maison de Mars , le point su-
périeur du Soleil , le point inférieur de
Saturne, sur les confins de Vénus.
Mars à l'extrémité du Capricorne ,
30 degrés , point de minutes , dans le
dixième firmament, la maison de Sa-
turne , son propre point supérieur , le
point inférieur de Jupiter, et ses pro-
pres confins.
Vénus dans le Sagittaire, 2 degrés
.51 minutes, à l'orient, dans la
maison de Jupiter, et les confins (du
Soleil ? ).
Mercure dans le Sagittaire, 1.5 de-
grés 2 minutes , dans Vespérus , la
maison de Jupiter, et les confins de
Vénus.
L'horoscope dans le Sagittaire , 15
degrés , la maison de Jupiter , et les
confins de Vénus.
La conjonction dans les Gémeaux ,
10 degrés, la maison de Mercure et
les confins de Mercure.
Le milieu du ciel dans la Vierge ,
8 degrés, la maison de Mercure, le
point supérieur de Mercure , le point
inférieur de Mercure, les confins de
Vénus.
L'hypogée dans les Poissons,
degrés , la maison de Jupiter, le point
supérieur de Vénus, le point inférieur
de Mercure, les confins de Vénus.
Le premier sortde la fortune est dans
le Capricorne, 19 degrés, la maison
de Saturne , le point supérieur de
Mars , le point inférieur de Jupiter
et les confins de Vénus.
Le second sort de la fortune est
dans le Cancer, 11 degrés, la mai-
son de lacune, le pomt supérieur
de Jupiter, le poiijt inférieur de Mars,
les confins de Vénus. »
Le signe dominant de la nativité est
donc l'astre de Vénus. «
Voilà un thème natal , ou geneth-
liaque régulièrement formulé par
un homme expert en la science des
nativités; on les dressait encore de
même en France au XVI" siècle. Cette
partie des sciences occultes était aussi
considérée comme originaire de l'E-
gypte ; la chimie et l'alchimie tiraient
même leur nom , selon les adeptes , de
celui de cette contrée, nommée Chêmé,
ou CJiîmi, dans les livres coptes; les
Chaldéens, Pétorisis, Néchous, Hermès
et Asclépius ont conservé jusqu'à nos
jours leur antique renommée ; l'un de
nos deux papyrus astrologiques les
nomme formellement ; d'autres auto-
rités , et les écrivains anciens surtout,
appellent Nécepso celui que le papyrus
désigne par Néchous: l'un et l'autre
noms ont été portés par des rois égyp-
tiens de la XXVr dynastie. Le papy-
rus désigne aussi le premier par le
titre de roi ; mais il est très- vraisem-
blable , d'après l'épithète danciens
que leur donne Ptolémée , que ce sont
deux astrologues d'une époque bien
antérieure au VII' siècle avant l'ère
chrétienne , et telle était l'opinion de
Cicéron, bien justifiée par les faits
historiques ci -après rappelés.
Cette opération divinatoire et pro-
phétique à laquelle nos deux papyrus
donnent tout le caractère d'un fait
historique, et qu'ils nous présentent
comme le résultat d'une croyance à
l'astrologie judiciaire, généralement
répandue et dominante en Egypte,
n'est point unique dans les annales
contemporaines de Rome , et elle fut
accréditée par l'adhésion publiçjue des
plus savants hommes de l'empire. Ta-
cite raconte gravement les mjracles
qui s'opérèrent à Alexandrie d'Egypte
pendant le séjour de Vespasien , ceux
même que l'empereur opérait lui-même
EGYPTE.
f03
f)ar la grâce de Sérapis : il guérissait
es aveugles et les écloppés. Plus tard ,
le mage Arnuphis évoquait les démons
et faisait pleuvoir à volonté. Le chris-
tianisme ne détruisit pas entièrement
cette superstition ; Origène aflirmait la
certitude des préceptes et de l'usage de
la magie , non pas de celle d'Épicure et
d'Aristote, disait-11, mais l'art qui se
pratiquait de son temps ; il reconnaît la
puissance de certains mots égyptiens
peur opérer sur une classe de démons,
et celle de certains mots persans pour
a^^ir sur une autre classe de ces gé-
nies indomptés. Il avoue toutefois que
les gens instruits possèdent seuls ces
secrets de la science, et que cette
science est une partie de cette théolo-
gie cachée qui élève les esprits vers le
créateur de l'univers. La possession par
les démons était aussi en grande vogue
alors , et saint Jérôme raconte l'aven-
ture d'une jeune possédée, subitement
saisie de fureur parce qu'un jeune
homme de Gaza, qui en était épris ,
avait enfoui sous le seuil de la porte
de son amante une plaque de métal
sur laquelle il avait gravé des signes
qu'il avait appris des prêtres égyptiens
de Memphis. Saint Jérôme ajoute que
saint Hilarion délivra la jeune fille du
démon, avec lequel il eut préalablement
un long colloque.
Tout ceci était la suite des opinions
égyptiennes et chaldéennes, dont l'exis-
tence est historiquement prouvée dès
une très-haute antiquité. On voit en
effet en Egypte , dès la XVII" dynas-
tie égyptienne , près de deux mille ans
avant Jésus-Christ , le roi , effrayé par
ses songes , faire appeler les devins et
les sages de l'Egypte, pour en avoir
l'interprétation; ce fut l'Hébreu Joseph
qui la lui donna, les sages égyptiens
n'ayant pu le faire. Ceci est raconté
dans le plus ancien livre qui parle de
l'ïlgypte, dans la Genèse, et se rap-
porte au temps des rois pasteurs.
Quelques siècles plus tard, après la
restauration de la monarchie nationale
égyptienne , à l'époque de la sortie des
Hébreux de l'Egypte sous la conduite
de Moïse, l'art'des devins , des magi-
ciens et des astrologues, joue un grand
rôle dans l'histoire de ces mémorables
événements. Moïse et Aaron, étant
en la présence du Pharaon, dit la
Bible , Aaron jeta sa verge devant le
roi et ses serviteurs , et elle fut chan-
gée en serpent. Le Pharaon fit venir
les sages d'Egypte et les magiciens,
qui firent la même chose , par les en-
chantements du pays et par les secrets
de leur art , car chacun d'eux ayant
jeté sa verge, elles furent changées en
serpents ; il est vrai que la verge d' Aa-
ron dévora les verbes des Égyptiens.
Dans une autre circonstance', Aaron
éleva sa verge et frappa l'eau du fleuve
devant le roi et ses serviteurs , et l'eau
fut changée en sang; les poissons
moururent, le fleuve se corrompit,
il y eut du sang dans toute l'Egypte ;
mais les magiciens d'Egypte firent la
même chose avec leurs enchantements,
et le peuple ne trouva de l'eau pour
boire qu'en creusant la terre le long du
fleuve. Quand ensuite Aaron, étendant
sa main sur les eaux d'Egypte , en fit
sortir des grenouilles de toute par*^ ,
les magiciens du roi opérèrent encore
le même prodige par leurs enchante-
ments; ils rivalisaient victorieusement
avec la puissance surnaturelle de Moïse
et d'Aaron ; ils échouèrent néanmoins
quand ils voulurent, en frappant la
poussière de la terre, la changer en
moucherons, comme venaient de le
faire les chefs du peuple hébreu.
Des monuments contemporains de
cette relation et des faits dont elle a
retracé les circonstances extraordinai-
res, subsistent encore en Egypte et
rendent le même témoignage au sujet
du crédit dont jouirent , en Orient ,
dès la haute antiquité , les plus oiseu-
ses spéculations de l'esprit et les plus
fausses applications des préceptes les
plus vrais, des observations les plus
certaines qu'il ait été donné à l'homme
de faire dans le vaste domaine de la
nature. Dans ces mêmes monuments,
l'astronomie et l'astrologie sont inti-
mement mêlées avec les représentations
psychologiques et à l'expression des
idées qui composaient la philosophie du
temps et se manifestaient par la lan-
gue des symboles. C'est dans les toni-
L'UNIVERS.
beaux des rois à Thèbes que sont
•conservés ces précieux documents;
i'ame du roi défunt, assimilée au
soleil, accomplit sa double destinée
sur la terre et dans les cieux , comme
l'astre lui-même parcourt successi-
vement les deux hémisphères, l'hé-
misphère supérieur, ou lumineux , et
l'hémisphère inférieur, qui fut aussi
en Egypte celui des ténèbres. A ce
premier tableau d'expressions toutes
métaphysiques , il en succède un se-
cond où dominent les signes les plus
apparents de l'astronomie et de l'as-
trolog;ie. Ce tableau, dressé sur un
plan régulier, parce que la science en
dirigea la composition, est peint sur
les plafonds des tombeaux, et occupe
toute la longueur d'un corridor et de
deux salles contiguës. Voici , textuel-
lement, la description d'une de ces
importantes représentations , les plus
anciennes de ce genre que la science
ait jusqu'ici recueillies , et telles que
Clïampollion le jeune les a vues dans le
tombeau d'un des Pharaons Rhamsès ,
dans la vallée de Biban-el-Molouk à
ïhèbes :
« Le ciel, sous la forme d'une femme
dont le corps est parsemé d'étoiles ,
enveloppe de trois côtés cette immense
composition : le torse se prolonge sur
toute la longueur du tableau , dont il
couvre la partie supérieure; sa tête
est à l'occident; ses bras et ses pieds
limitent la longueur du tableau, divisé
en deux bandes égales : celle d'en
haut représente l'hémisphère supérieur
et le cours du soleil dans les douze
heures du jour; celle d'en bas, 1 hé-
misphère inférieur , la marche du so-
leil pendant les douze heures de la
nuit.
«A l'orient, c'est-à-dire vers le point
sexuel du grand corps céleste ( de la
déesse Ciel ) , est figurée la naissance
du soleil; il sort du sein de sa divine
mère Néith, sous la forme d'un petit
enfant portant le doigt à sa bouche ,
et renfermé dans un disque rouge : le
dieu Méui (l'Hercule égyptien , la rai-
son divine), debout dans la barque
destinée aux voyages du jeune dieu ,
«ilève les bras pour l'y placer lui--
même; après que le soleil enfant a
reçu les soins de deux déesses nourri-
ces , la barque part et navigue sur l'o-
céan céleste, l'aether, qui coule comme
un fleuve de l'orient à roccident, où
il forme un vaste bassin , dans lequel
aboutit une branche du fleuve traver-
sant l'hémisphère inférieur, d'occi-
dent en orient.
« Chaque heure du jour est indiquée
sur le corps du ciel par un disque
rouge, et dans le tableau par douze
barques ou baîi. dans lesquelles paraît
le dieu Soleil naviguant sur l'Océan
céleste avec un cortège qui change à
chaque heure , et qui l'accompagne sur
les deux rives.
« A la première heure , au moment
où le vaisseau se met en mouvement,
les esprits de l'Orient présentent leurs
hommages au dieu debout dans son
naos, (jui est élevé au milieu de la
bari ; l'équipage se compose de la déesse
Sori, qui donne l'impulsion à la proue ;
du dieu Sev ( Saturne ) , à la tête de
lièvre , tenant une longue perche pour
sonder le fleuve, et dont il ne fait
usage qu'à partir de la huitième heure,
c'est-à-dire lorsqu'on approche des
parages de l'Occident ; le réïs ou com-
mandant est Horus , ayant en sous-
ordre le dieu Haké-Oëris , le Phaëton
et le compagnon fidèle du soleil ; le
pilote manœuvrant le gouvernail est
un hiéracocéphale nommé Haôu; plus
la déesse JNeb-Wa (la dame de la bar-
que), dont j'ignore les fonctions spé-
ciales ; enfin le dieu gardien supérieur
des tropiques. On a représenté sur
les bords du fleuve, les dieux ou les
esprits qui président à chacune des
heures du jour; ils adorent le soleil à
son passage , ou récitent tous les noms
mystiques par lesquels on le distin-
guait. A la seconde heure paraissent
les âmes des rois , ayant à leur tête le
défunt Rhamsès V, allant au-devant
de la bari du dieu pour adorer sa lu-
mière : aux quatrième , cinquième et
sixième heures, le mêmePharaon prend
part aux travaux des dieux qui font la
guerre au grand Apophis , caché dans
les eaux de l'Océan. Dans les septième
et huitième heures . le vaisseau célesta
i
côtoie les demeures des bienheureux ,
jardins ombragés par des arbres de
différentes espèces, sous lesquels se
promènent les dieux et les âmes pures.
Enfln le dieu approche de l'Occident :
Sev ( Saturne ) sonde le fleuve inces-
samment, et des dieux échelonnés sur
le rivage dirigent la barque avec pré-
caution; elle contourne le grand bassin
de l'ouest , et reparaît dans la bande su-
Férieure du tableau, c'est-à-dire dans
hémisphère inférieur, surleCeuve,
qu'elle remonte d'occident en orient.
Riais , dans toute cette navigation des
douze heures de nuit, comme il arrive
encore pour les barques qui remontent
le Nil , la bari du soleil est toujours
tirée à la corde par un grand nombre
de génies subalternes , dont le nom-
bre varie à chaque heure différente.
Le grand cortège du dieu et l'équipage
ont disparu, il ne reste plus que le
pilote debout et inerte à l'entrée du
naos renfermant le dieu, auquel la
déesse Thméï (la vérité et la justice) ,
qui préside à l'enfer ou à la région in-
férieure, semble adresser des consola-
tions.
« Des légendes hiéroglyphiques pla-
cées sur chaque personnage et au com-
mencement de toutes les scènes indi-
quent les noms et les sujets , en faisant
connaître l'heure du jour ou de la nuit
à laquelle se rapportent ces scènes
symboliques.
« Mais , sur ces mêmes plafonds et
en dehors de cette composition, exis-
tent des textes hiéroglyphiques d'un
intérêt plus grand peut-être , quoique
^iés au même sujet. Ce sont des tables
des constellations et de leurs injlueji-
ces pour tontes les heures de chaque
mois de Vannée ; elles sont ainsi con-
çues :
« Mois DE TÔBi , la dernière moitié.
— Orion domine et influe sur l'oreille
gauche.
((.Heure 1'*, la constellation d' Orion
(influe) sur le bras gauche.
«Heure 2", la constellation de 5Jms
(influe) sur le cœur.
« Heure 3% le commencement de la
constellation des deux étoiles (les gé-
meaux?), sur le cœur.
EGYPTE. 105
« Heure 4* , les constellations des
deux étoiles ( influent ) sur l'oreille
gauche.
« Heure 5', les étoiles du fleuve (in-
fluent) sur le cœur.
« Heure 6', la tête (ou le commen-
cement) du lion (influe) sur le cœur.
«Heure 7", laflèche (influe) sur l'œil
droit.
« Heure 8% les longues étoiles, —
sur le cœur.
«Heure 9", les serviteurs des parties
antérieures ( du quadrupède ) , Me7ité
(le lion marin?) (influent) sur le bras
gauche.
« Heure 10*, le quadrupède Mente
(le lion marin?), — sur l'œil gauche.
<■■ Heure 1 1% les serviteurs au Mente,
— sur le bras gauche.
« Heure 12% le pied de la truie (in-
flue) sur le bras gauche.
« Nous avons donc ici une table des
influences^ analogue à celle qu'on
avait gravée sur le fameux cercle doré
du monument d'Osymandyas , et qui
donnait, comme le dit Diodore de Si-
cile, les heures du lever des constel-
lations avec les influences de chacune
d'elles. Cela démontrera sans réplique,
comme l'a affirmé M. Letronne, çjue
V astrologie remonte , en Egypte , jus-
qu'aux temps les plus reculés ; cette
question, par le fait, est décidée sans
retour.
« La traduction que je viens de don-
ner d'une des vingt-quatre tables qui
composent la série des levers, est cer-
taine dans les passages où j'ai intro-
duit les noms actuels des constellations
de notre planisphère ; n'ayant pas eu
le temps de pousser plus loin mon
travail de concordance, j'ai été obligé
de donner partout ailleurs le mot à
mot du texte hiéroglyphique.
« J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec
un soin religieux , ces restes précieux
de V astronomie antique , science qui
devait être nécessairement liée à Vas -
trologie, dans un pays oii la religion
fut la base immuable de toute l'orga-
nisation sociale. Dans un pareil sys-
tème politique , toutes les sciences
devaient avoir deux parties distinctes :
'a partie des faits observés, qui con-
lOC
L'UNIVERS.
stitue seule nos sciences actuelles ; la
partie spéculative, qui liait la science
a la croyance religieuse, lien, néces-
saire , indispensable même en Egypte,
où la religion , pour être forte et pour
l'être toujours , avait voulu renfermer
l'univers entier et son étude dans son
domaine sans borne ; ce qui a son bon
et son mauvais côté, comme toutes
les conceptions humaines. »
On peut voir une nouvelle preuve
du mélange intime de la science avec
les idées religieuses, dans l'usage qui
existait encore en Egypte du temps des
empereurs , de mettre l'homme et les
diverses portions de son corps sous l'in-
fluence et la protection des çlanètes
ou des dieux. Le papyrus , en écriture
hiératicjue, trouvé dans la momie de
Pétamenoph , fils d'un archonte de
Thèbes, sous Trajan, est un curieux
exemple de ces pratiques superstitieu-
ses que les sociétés modernes n'ont
pas dédaigné d'imiter et de propager
dans les tableaux fantastiques qui dé-
corent ordinairement les almanachs
populaires, comme si l'on réservait
a dessein pour les livres les plus ré-
pandus, un choix attentif des plus mi-
sérables erreurs de la science et de
Tmiagmation des hommes. On lit donc
dans le manuscrit de Pétamenoph, que
sa chevelure appartient au Nil céleste,
sa tête au dieu Soleil , ses yeux à la
Vénus égyptienne, ses oreilles au dieu
Macédo , gardien des tropiques , la
tempe gauche à l'esprit vivant dans
le soleil , la droite à l'esprit d'A mon ,
le nez à Anubis dans la demeure de
Sackem , les lèvres au même Anubis ,
les dents à la déesse Selk, la barbe
au dieu Macédo , le cou à Isis , les
bras à Osiris, les genoux à Néïth,
dame de Sais , les coudes au dieu sei-
gneur de Ghel , le dos à Sischô , les
parties sexuelles à Osiris ou à la
déesse Kolit , les cuisses au dieu Bal-
hôr(rœild'Horus),lesjambesàNetphé,
les pieds à Phtha, et les doigts aux dées-
ses. Les astres et les divinités gou-
vernaient toutes les zones de l'univers
physique et tous les êtres créés , et
cette opinion , pour être propre à ex-
pliquer en apparence bien des choses .
n'en était pas moins extravagante ,
comme toutes les autres parties de
l'astrologie.
Les zodiaques découverts en Egypte
portent avec eux , dans leur composi-
tion , les preuves de l'influence de cet
art chimérique , déviation irration-
nelle des préceptes élémentaires de
l'astronomie. Notre planche 11 est
une réduction soignée du zodiaque
circulaire de Dendiérah. Au premier
aspect, on n'aperçoit qu'un mélange
de figures diverses'entourées d'inscrip-
tions en caractères sacrés : une légère
attention fera remarquer d'abord un
cercle extérieur, occupé par une in-
scription tracée en caractères de cet
ordre, et coupée à des distances égales
par des figures à tête de femme debout,
ou à tête d'épervier accroupies , et qui ,
de leurs bras également élevés, sou-
tiennent un médaillon entièrement
garni de signes de toute espèce. Si
l'on étudie ce médaillon, oii l'on a voulu
figurer le ciel, on reconnaît bientôt ,
un peu au-dessous du centre de ce
disque, vers la gauche, un lion, suivi
d'une femme et marchant sur un ser-
pent: c'est réellement le signe du Lion
dans ce zodiaque. Derrière le groupe
du lion marche une femme portant
dans sa main gauche une tige de blé :
c'est la Vierge. Après elle, on retrouvé
successivement , en allant de droite à
gauche , la Balance avec ses deux pla-
teaux, le Scorpion, le Sagittaire, sous la
forme d'un centaure ailé; le Capricorne,
moitié chèvre et moitié poisson; un
homme répandant l'eau contenue dans
deux vases qu'il tient dans ses mains :
c'est le Verseau ; les Poissons unis par
un triangle, et le signe figuratif eau;
un bélier, un taureau, deux figures
humaines marchant ensemble , ou les
Gémeaux; enfin le Cancer, qui les suit
immédiatement. Voilà bien les douze
signes du zodiaque; et pour recon-
naître l'ordre dans lequel ils sont ran-
gés , en urt mot quel était le premier
des douze signes dans l'ordre de ce
monument , il suffît de faire attention
que le Cancer est placé immédiatement
au-dessus de la tête du lion ; qu'ainsi
les douze signes forment, non pas
ÉGYPTK.
107
un cercle sans commencement ni
fin , mais une spirale qui indique clai-
rement que le Lion est le premier si-
gne dans le système de ce zodiaque ;
que tous les autres viennent après dans
leur ordre ordinaire; et la vérité de
cette observation est prouvée par l'état
du zodiaque rectangulaire du même
temple de Dendérah, où les signes étant
rangés en procession , le Lion y est
aussi le premier de tous. En dedans
et en dehors de la spirale que forment
les douze signes , se trouvent un cer-
tain nombre de iigures qui représen-
tent les principales constellations extra-
zodiacales , et l'on a généralement
reconnu dans l'animal monstrueux,
marchant debout, qui occupe à peu près
le centre du disque, une ancienne
personniflcation de la grande Ourse;
de sorte que, près d'elle, se trouve-
rait la place du pôle septentrional. On
voit par là que les formes sous les-
quelles les constellations extra-zodiaca-
les sont figurées dans ce zodiaque sont
bien différentes des figures des zodia-
ques romains et modernes , et que les
premières sont tirées de la mythologie
égyptienne.
On doit remarquer aussi cette sé-
rie méthodique de figures qui occu-
pent circulairement la circonférence
du disque et appuient leurs pieds sur
la ligne même qui la décrit. Ces figu-
res principales, dont quelques-unes
sont accompagnées de signes acces-
soires, sont au nombre de trente-six ;
ce sont les décans dépendants , par
groupes de trois, de chacun des douze
signes du zodiaque; et les groupes de
signes hiéroglyphiques qui les avoisi-
nent , groupes tous également termi-
nés par une étoile qui est le signe dé-
terminatif grammatical de l'espèce de
ces groupes, ne sont que les noms
mêmes de chacun de ces décans ,
Chnoumis, Chachnoumis, Oware, etc.;
et l'on a reconnu dans ces inscriptions
les noms mêmes qui sont assignés
aux décans du zodiaque par les an-
ciens écrivains sur l'astrologie. En
tous ces points , le zodiaque rectangu-
laire du portique du temple de Dendé-
rali est semblable au zodiaque circu-
laire reproduit sur notre planche 11.
Il n'en est pas de même des zodia-
ques d'Esnéh , ville au midi de Thèbes;
et si la composition générale et géo-
métrique de ces monuments présente
partout une ressemblance réelle, on
y observe néanmoins des différences
de détails très - sensibles , et d'une
importance majeure pour l'intelli-
gence certaine de ces monuments
comparés entre eux , et pour l'appré-
ciation exacte de l'expression particu-
lière du thème spécial figuré sur cha-
cun d'eux. Ainsi, dans lés zodiaques
de Dendérah, le signe du Lion est le
premier, et marche en tête de tous
les autres ; c'est le signe de la Vierge
dans les zodiaques d Esnéh. L'ordre
relatif des signes est le même dans
tous ces monuments ; mais s'ils repré-
sentaient tous un état réel du ciel y
un thème réellement astronomique , il
en résulterait qu'à Esnéh c'est l'état
du ciel quand le soleil était dans la
Vierge au solstice d'été, et à Den-
dérah , ce même état quand ce solstice
était dans le Lion. Il y aurait une
science tout entière dans cette diffé-
rence d'un signe, puisqu'il , faudrait
en conclure 1° que les Égyptiens
avaient observé le déplacement insen-
sible des signes par la rétrogradation
des points équinoxiaux, en d'autres ter-
mes, laprécession des équinoxes; 2° que
cette rétrogradation étant aujourd'hui
connue et estimée à 72 années par de-
gré de signe du zodiaque , ou a 2160:
ans pour un signe entier , si le zodia-
que d'Esnéh exprimait le solstice au
même degré dans la Vierge que le zo-
diaque de Dendérah l'exprimait dans
le Lion , il y aurait une différence d'un
si^ne entier ou de ces 2160 ans entre le
thème astronomique figuré dans dia-
cun de ces deux zodiaques, et celui
d'Esnéh serait plus ancien de ce même
nombre d'années que celui de Den-
dérah. A son tour, le zodiaque de
Dendérah exprimerait un ordre de
phénomènes solaires antérieur à l'é-
poque oià , pour le calendrier moderne,
le solstice d'été rétrograda dans le
Cancer, le Bélier devenant ainsi le
signe de l'équinoxe du printemps. Ce
L'UNIVERS.
fut bien des siècles avant l'ère chré-
tienne que le solstice d'été passa du
Lion dans le Cancer; le Lion , pre-
mier signe du zodiaque de Dendérah ,
aurait donc été le signe solsticial d'été
durant les 2160 ans antérieurs à ces
siècles ; et plus anciennement encore ,
la Vierge , premier signe du zodiaque
d'Esnén, aurait été le signe solsticial
pendant les 2160 ans précédents, dès
que le Soleil aurait abandonné la Ba-
lance : et voilà comment , en admet-
tant ces explications comme exactes,
on a trouvé tant d'antiquité et tant de
siècles écrits dans les zodiaques de l'É-
Mais on a refusé d'abord aux prêtres
astronomes de Thèbes la connaissance
des lois de cette rétrogradation des
points équinoxiaux , ou de la préces-
sion des équinoxes, qu'il faudrait leur
accorder pour que les données pré-
cédentes tussent douées de quelque
exactitude, pour que la différence
dans l'ordre des mêmes signes dans
ces deux zodiaques pût être considérée
comme l'expression de résultats astro-
nomiques réellement observés et con-
statés par la science. Aujourd'hui qu'on
paraît accorder aux Égyptiens la con-
naissance des lois les plus importantes
de la marche des corps célestes {supra,
page 97), faut -il aussi admettre ces
données et lire les zodiaques comme
des thèmes réguliers où serait écrit
l'état successif du ciel, réel et bien ob-
servé, à plus de deux mille ans d'in-
tervalle ? L'époque incontestable oii les
deux tableaux ont été sculptés et où
furent édifiés les monuments mêmes
dont ils font partie, ôterait à une opi-
nion affirmative sur cette question
une grande partie de la véracité qu'elle
pourrait tirer de toute considération
scientifique; les temples d'Esnéh et de
Dendérah, où les zodiaques ne sont
qu'une faible portion de leur décora-
tion, sont en effet du dernier pé-
riode de la puisssance égyptienne , et
tous deux de l'époque romaine : voici
ce nii'en dit ChampoUion le jeune ,
après avoir étudié à fond ces deux cé-
lèbres édifices. Il vit d'abord Den-
dérah :
« Le 16 novembre 1828, nous arri-
vâmes enfin le soir à Dendérah. Il
faisait un clair de lune magnifique , et
nous n'étions qu'à une heure de dis-
tance des temples : pouvions-nous ré^
sister à la tentation ? Souper et partir
sur-le-champ furent l'affaire d'un in-
stant : seuls et sans guides, mais ar-
més jusqu'aux dents, nous prîmes à
travers champs, présumant que les
temples étaient en ligne droite de no-
tre maasch. Nous marchâmes ainsi ,
chantant les airs variés des opéras les
plus nouveaux , pendant une neure et
demie sans rien trouver. On découvrit
enfin un homme ; nous l'appelons ,
mais il s'enfuit à toutes jambes , nous
prenant pour des Bédouins, car, ha-
]3illés à l'orientale et couverts d'un
grand bernous blanc à capuchon, nous
ressemblions , pour l'Égyptien , à une
tribu de Bédouins , tandfis qu'un Eu-
ropéen nous eût pris , sans balancer ,
pour un chapitre de chartreux bien
armés. On m'amena le fuyard, et le
plaçant entre quatre de nous, je lui
ordonnai de nous conduire aux tem-
ples. Ce pauvre diable, peu rassuré
d'abord, nous mit dans la bonne voie
et finit par marcher de bonne grâce :
maigre, sec, noir, couvert de vieux
haillons, c'était une momie ambulante:
mais il nous guida fort bien et nous
le traitâmes de même. Les temples
nous apparurent enfin. Je n'essaierai
pas de décrire l'impression que nous
fit le grand propylon et surtout le por-
tique du grand temple. On peut bien
le mesurer , mais en donner une idée ,
c'est impossible. C'est la grâce et la
majesté réunies au plus haut degré,
Nous y restâmes deux heures en extase,
courant les grandes salles avec notre
pauvre fallot , et cherchant à lire les
inscriptions extérieures au clair de la
lune. On ne rentra au maasch qu'à
trois heures du matin pour retourner
aux temples à sept heures. C'est là
que nous passâmes toute la journée du
17. Ce qui était magnifique à la clarté
de la lune , l'était encore plus lorsque
les rayons du soleil nous firent dis-
tinguer tous les détails. Je vis dèg
lors que j'avais sous les yeux un chef-
EGYPTE.
109
d'œuvre d'architecture , couvert de
sculptures de détail du plus mauvais
stvle. IN'en déplaise à personne, les
bas-reliefs de Dendérah sont détesta-
bles, et cela ne pouvait être autrement:
ils sont d'un temps de décadence. La
sculpture s'était déjà corrompue , tan-
dis que l'arcliitecture , moins sujette à
varier , puisqu'elle est un art chiffré,
s'était soutenue di^ne des dieux de
rÉs;ypte et de l'admiration de tous les
siècles. Voici les époques de la déco-
ration : la partie la plus ancienne est
la muraille extérieure, à l'extrémité
du temple, où sont figurés, de pro-
portions colossales, Ctëopàtre et son
lils Ptolémée-Cœsar. Les bas-reliefs
supérieurs sont du temps de l'empe-
reur Auguste, ainsi que les murailles
extérieures latérales du naos , à l'ex-
ception de quelques petites portions
qui sont de l'époque de Néron. Le
pronaos est tout entier couvert de
légendes impériales de Tibère , de
Càius, de Claude et de Néron; mais
dans tout l'intérieur du naos, ainsi
que dans les chambres et les édifices
construits sur la terrasse du temple,
il n'existe pas un seul cartouche sculp-
té : tous sont vides et rien n'a été ef-
facé ; mais toutes les sculptures de ces
appartements, comme celles de tout
rmtérieur du temple, sont du plus
mauvais style , et ne peuvent remonter
plus haut que les temps de Trajan ou
d'.-ïntonin. Elles ressemblent a celles
du propylon, qui est de ce dernier em-
pereur,'et qui, étant dédié à Isis ,
conduisait au temple de cette déesse ,
placé derrière le grand temple, qui est
bien le temple de Hathôr ( Vénus ) ,
comme le montrent les mille et une
dédicaces dont il est couvert , et non
pas le temple A' /sis, comme l'a cru
la Commission d'Egypte. Le grand
propylon est couvert des images des
empereurs Domitienet Trajan. Quant
au Typhonium, il a été décoré sous
Trajan , Hadrien et Anton in-k-pieux . »
Les renseignements recueillis à Es-
néh ne sont pas moins positifs sur l'é-
poque où le pronaos du grand tem-
ple, orné d'un zodiaque, a été construit;
et le petit temple , où est un autre zo-
diaque, n'est pas d'une époque dif-
férente. Voici encore la relation du
voyageur français :
« Le 3 mars 1829, au matin, nous
arrivâmes à Esnéh, où nous fûmes
très-gracieusement accueillis par Ibra-
him-bey, le mamour ou gouverneur
de la province; avec son aide, il nous
fut permis d'étudier le grand temple
d'Esnéh, encombré de coton, et qui,
servant de magasin général de cette
production , a été crépi de limon du
JNil , surtout à l'extérieur. On a éga-
lement fermé avec des murs de boue
l'intervalle qui existe entre le premier
rang des colonnes du pronaos , de sorte
que notre travail a du se faire souvent
une chandelle à la main, ou avec le
secours de nos échelles, afin de voir
les bas-reliefs de plus près.
'c Malgré tous ces obstacles , j'ai re-
cueilli tout ce qu'il importait de sa-
voir relativement à ce grand temple,
sous les rapports m\thologique et his-
torique. Ce monunient a été regardé,
d'après de simples conjectures établies
sur une façon particulière d'interpréter
le zodiaque du plafond ,. comme le plus
ancien monument de l'Egypte : l'étude
que j'en ai faite m'a pleinement con-
vaincu que c'est au contraire le plus
moderne de ceux qui existent encore
en Egypte : car les bas-reliefs qui le
décodent , et les hiéroglyphes surtout ,
sont d'un style tellement grossier et
tourmenté, qu'on y aperçoit, du pre-
mier coup d'oeil , le point' extrême de
la décadence de l'art. Les inscriptions
hiéroglyphiques ne confirment que trop
cet aperçu : les masses de ce pronaos
ont été élevées sous l'empereur César-
Tiberius-Claudius- Germanicus (l'em-
pereur Claude) , dont la porte du pro-
naos offre la dédicace en grands hié-
roglyphes. La corniche de la façade et
le "premier rang de colonnes ont été
sculptés sous les empereurs Fespa-
sien et Titus ; la partie postérieure du
pronaos porte les légendes des empe-
reurs Antonin, Marc-Aurèle et Com-
mode ; quelques colonnes du pronaos
furent décorées de sculptures sous
Trajan , Hadrien et Antonin; mais,
à l'exception de quelques bas-reliefs
110
L'UNIVERS.
de l'époque de Domitien, tous ceux
des parois de droite et de gauche du
pronaos portent les images et les lé-
gendes de Septime Sévère, et de Géta,
que son frère Caracalla eut la barbarie
d'assassiner, en même temps qu'il fit
proscrire son nom dans tout l'empire;
il paraît que cette proscription du
tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au
tond de la Tbébaïde, car les cartou-
ches noms - propres de l'empereur
Géta sont tous martelés avec soin ;
mais ils ne l'ont pas été au point de
m'empêcher de lire très-clairement le
nom de ce malheureux prince : I'em-
PEREUR CÉsAR-GÉTA le directeur.
« Ainsi donc , l'antiquité du pronaos
d'Esnéh est incontestablement fixée ;
sa construction ne remonte pas au-
delà de l'empereur Claude ; ses sculp-
tures descendent jusqu'à Caracalla ,
et du nombre de celles-ci est le fameux
zodiaque dont on a tant parlé. »
Si donc ces zodiaques , évidemment
sculptés et édifiés par les Égyptiens
du temps de la domination romaine ,
représentaient un état du ciel tel qu'on
a voulu l'y reconnaître d'après l'ordre
apparent des signes du zodiaque, la
Vierge étant le signe chef dans l'un,
le Lion dans l'autre , et cette substi-
tution du Lion à la Vierge procédant
de l'intention de représenter dans ces
tableaux le phénomène que l'astrono-
mie moderne nomme la précession
des équinoxes, qui aurait été connu
des anciens, on est obligé de supposer
que ces mêmes tableaux , sculptes au
premier et au second siècle de l'ère
chrétienne, sont des copies de mo-
numents d'une plus haute antiquité,
qui fut contemporaine des siècles bril-
lants de Thèbes et de Memphis. Il y
aura des personnes que cette sup-
position satisfera peut-être ; mais
avec la loi des précessions on compo-
sera des zodiaques pour une époque
d'une antiquité ou d'un avenir sans
limites; les astronomes de Thèbes,
en les faisant aussi savants que l'exige
l'interprétation supposée de nos zo-
diaques , purent composer de ces thè-
mes pour les temps bien antérieurs à
leur siècle ; bien d'autres considéra-
tions encore tendent à amoindrir
l'importance scientifique et arcneolo-
gique de ces monuments , qui n'en sont
pas pour cela moins importants par
leur sujet, leur patrie et leur véritable
époque ; enfin on ne peut se soustraire
à la nécessité d'admettre dans leur
composition l'infiuence des opinions as-
trologiques alors dominantes dans tout
l'empire romain, où elles avaient été im-
portées de la patrie même de ces zodia-
ques. La présence des décans sur le
zodiaque de Dendérah caractérise tou-
tes les compositions analogues; et elles
étaient, on pourrait dire, vulgaires en
Egypte, car des cercueils de momies,
de personnages peu considérables en
sont ornés. Dans le cercueil de Péta-
ménoph , qui est à la Bibliothèque
royale, est peint un zodiaque com-
mençant aussi par le signe du Lion ;
celui' du Cancer est tiré de la série , et
placé au-dessus; et il se trouve que le
Cancer était le signe où le soleil se
trouvait au mois de janvier de l'an 95
de notre ère, qui est le mois de la
naissance de Pétaménoph. Un autre
zodiaque , commençant aussi par le
Lion , est peint dans le cercueil de la
jeune Sensaos , sœur du même Péta-
ménoph, et morte à peu d'années
d'intervalle de son frère. L'ensemble
de la composition des zodiaques , la
présence des décans, la singularité de
la dissection des figures , qui est diffé-
rente dans les monuments d'une épo-
que très-rapprochée , comme le sont
ceux d'Esnéh et de Dendérah, et qui
est semblable dans des ouvrages d'une
époque comparativement plus éloi-
gnée, comme le zodiaque de Dendérah,
et ceux qu'on voit dans les momies de la
famille de Pétaménoph; l'usage vul-
gaire de ces compositions sculptées ou
peintes ; enfin répO(jue des plus célèbres
de ces zodiaques , époque qui fut celle
de la prospérité générale de l'astrolo-
gie dans le monde romain, nous por-
tent à croire qu'on ne peut méconnaî-
tre dans ces compositions l'influence
de cette fausse science , dont la prati-
que remontait à une haute antiquité
en Egypte et paraît avoir été l'occu-
pation spéciale de certains membres de
EGYPTE.
la classe sacerdotale , toutes les scien-
ces étant le privilège de cette caste
puissante qui formait le premier ordre
de l'état et s'était intimement immis-
cée aux droits et aux devoirs de la
royauté.
C'est l'importance même de cette
caste , la variété de ses attributions
et l'incertitude des notions recueillies
sur elle par l'antiquité classique,
qui s'opposeront encore long-temps à
ce que l'on connaisse complètement sa
constitution politique : les Grecs , qui
s'en occupèrent bien anciennement ,
avaient du sacerdoce une idée fort mince
relativement à l'autorité de la classe
sacerdotale égyptienne ; en Grèce , le
service des temples était l<i seule oc-
cupation des prêtres ; en 'Egypte , ils
étaient un corps de l'état, gouvernant,
pour ainsi dire, les roi^ et les peu-
ples au nom des dieux, et ayant le
monopole de l'administration de la
justice , de la culture des sciences et
de leur enseignement. Aussi trouve-
t-on les membres de cette caste par-
tout , dans tous les rangs de la société
égyptienne, et reconnaît-on dans les
attributions des plus intimes fonc-
tionnaires que, par quelques points, ils
se rattachent , ou par les titres , ou par
leur offlce , à la religion et à ses
ministres. On retrouve dans quelques
écrits des anciens les qualilications
propres aux diverses classes des prê-
tres : Clément d'Alexandrie désigne ,
très -vraisemblablement dans l'ordre
inverse de la préséance , le chanteur ,
l'horoscope, ou observateur des as-
tres , l'hiérogrammate , le stoliste et
le prophète. Plus anciennement, l'In-
scription de Rosette nomme les pon-
tifes, les prophètes, les stolistes, les
ptérophores , les hiérogrammates et
tes autres prêtres de tout ordre em-
ployés sous des titres divers dans toute
r Egypte. Enfin, en consultant les mo-
numents, source inépuisable de docu-
ments , on peut le dire , vierges encore,
la caste sacerdotale s'offre à nous avec
ses ramifications infinies dans tous les
rangs, et, n'en dédaignant aucun, est
f)résente partout, au moyen d'une vaste
liérarchie qui descend par d'innom-
brables degrés de la toute-puissance du
grand pontife à l'humble profession
de portier des temples et des palais ,
peut-être même de leurs serviteurs.
Une nomenclature de ces fonctions
nombreuses , malgré qu'elle fiU
fort variée , serait bien aride sans
doute malgré sa nouveauté : nous
la hasarderons toutefois pour ce der-
nier motif, et à cause de l'authenticité
des sources d'où nous la puisons, c'est-
à-dire des monuments mêmes.
Chaque divinité avait ses prêtres
comme ses temples particuliers ; il est
vraisemblable que les prêtres gardaient
entre eux le rang même que la religion
donnait aux dieux qu'ils desservaient,
et le culte de la grande divinité de
Thèbes, d'Ammon, roi des dieux,
étant le plus répandu , les monuments
relatifs à ses prêtres devaient être les
plus nombreux ; ses temples devaient
être les mieux dotés , ils étaient élevés
dans la capitale de l'empire. C'est pour
ces motifs qu'on retrouve donc assez
fréquemment des serviteursd'Ammon,
et de tous les degrés , rappelés dans
les inscriptions égyptiennes. Avec les
prêtres d'Ammon , elles nomment
aussi des prêtres des autres dieux
d'Hap-môu (le Kil), d'Osiris, de Phtha ,
d'Horus , de Thoth , et des déesses
Néith, Thniéi, Bubastis, Souan ou
Lucine.
Les monuments nous désignent aussi
les grands-prêtres attachés au culte
des rois, et à la fois à celui d'un dieu
et d'un roi ; des rois revêtus du titre
de grand-prêtre d'une divinité; enfin,
les pères-prêtres ou prophètes ;
Les hiérogrammates ou scribes sa-
crés, chargés de l'administration des
revenus sacrés, tirant leur titre du dieu
honoré dans le temple où ils étaient
placés : il y avait aussi les hiérogram-
mates des villes.
Les archi-prophètes , les prophètes ,
les prophètes de Hathôr et autres
dieux ou déesses ;
Les gardiens des temples , ou atta-
chés aux temples ; les supérieurs dans
les divers rangs ;
Les sphraghistes ou scribes des vic-
times, chargés de marquer d'un grand
112
L'UrsIVERS.
sceau les victimes propres aux sacri-
Oces;
Les prêtres des villes , comme Tétait
Soutimés , dont le cercueil est au Mu-
sée de Paris, et qui se qualifiait de
prêtre de Thèbes , chargé des offran-
des faites à Ammon , à Mouthis-Neith,
à Khons et à tous les autres dieux
des régions supérieures et inférieures,
et qui était en même temps hierogram-
niate et scribe des temples de Thèbes ;
Leshiéracophores, les prêtres royaux;
ceux qui étaient chargés de présenter
les offrandes funéraires; les libano-
phores, ou prêtres chargés d'offrir
l'encens aux dieux ; les spondistes , ou
chargés des libations ; les surveillants
des temples; les fonctionnaires infé-
rieurs attachés à leur service ; les
porteurs de ilabellum ou ilabellifères ,
pour les dieux, les portiers, les dé-
corateurs, les chanteurs, les inspec-
teurs. Enlin les ïaricheutes , les Para-
schistes et les Cholchytes étaient
les membres des rangs inférieurs de
cette caste toute -puissante et em-
ployés à l'embaumement des morts :
(es premiers préparaient les corps avec
le natron, ou les enveloppaient de
bandelettes ; les seconds étaient les
inciseurs, ou chargés d'ouvrir les
lianes pour extraire les entrailles, et
les troisièmes avaient des fonctions
relatives aussi à l'embaumement, mais
peut-être plus relevées que celles des
deux autres sortes de prêtres.
Plusieurs fonctions sacerdotales pou-
vaient être conférées à la même
personne ; et un monument funéraire
montre un Égyptien, nommé Khon-
soumosis, qui réunissait les titres
de prêtre d'Ammon dam Oph ( la
partie méridionale de Thèbes ) , d'hié-
rogrammate du temple de la déesse
Mouthis-Bouto , et de membre du
collège des hiérogrammates de Thèbes.
Si l'on se fait une idée de cet en-
semble de titres et d'emplois, leur
nombre et leur variété , qui n'avaieat
très -vraisemblablement pas échappé à
cette action symétrique qui organisa
toutes les autres institutions égyp-
tiennes, et qui était plus nécessaire
peut-être encore dans la plus consi-
dérable de toutes, nous font concevoir
ridée d'un corps semblable à l'un de
ceux qui existèrent autrefois dans
notre Occident, et qui, dominant pen-
dant des siècles toutes les rivalités,
implantés à la fois dans le sol et l'o-
pinion du pays , assez riches pour être
redoutables aux grands et secourables
aux petits, se raicachaient d'une main
aux puissances du ciel et de la terre ,
et, de l'autre, régissaient empirique-
ment les populations contemporaines
par une habile dispersion dans tous
les rangs sociaux d'adhérents lidèles et
intéressés, ayant, aux avantages de
l'association , une part proportionnée
à leurs services et à leurs mérites , et
conservant dans plusieurs emplois les
avantages et les privilèges particuliers
à la caste puissante où ils étaient
d'ordinaire inaperçus. Le cachet sa-
cerdotal était empreint sur tous les
individus introduits dans l'ordre : les
serviteurs n'étaient point prêtres;
mais en servant les prêtres ils parti-
cipaient à tous leurs privilèges.
Les costumes étaient variés et réglés
en tout point comme la hiérarchie , et
avec des obligations générales impo-
sées à tous les membres de la caste ;
il y avait encore les coutumes ou in-
jonctions particulières à chaque ordre
de prêtre. JNous avons donc à indiquer
les prescriptions communes à la caste
sacerdotale tout entière, et celles qui,
spéciales aux divers ordres, servaient
à distinguer chacun d'eux de tous les
autres.
Comme prescription générale aux
prêtres égyptiens , on doit mettre au
premier rang celle d'être entièrement
rasés et épilès ; c'était un devoir impé-
rieux pour eux de prendre ce soin tous
les trois jours ; Hérodote l'affirme po-
sitivement , et l'on sait par d'autres
écrivains anciens que Eudoxe, voulant
fréquenter les prêtres égyptiens , se fit
raser la barbe et les sourcils , et qu'il
en était encore àc même sous les Ro-
mains, puisque l'empereur Commode
se fit aussi raser la tête , afin d'assis-
ter aux pompes Isiaques et d'y porter
le simulacre d'Anubis. Il entrait dans
cette prescription une idée de silreté
EGYPTE.
de pureté et de propreté corporelles que
paraissaient exiger le commerce des prê-
tres avec les dieux et l'administration
des choses sacrées. Dans les monu-
ments égyptiens de toutes les époques,
on reconnaît en effet les prêtres de tout
ordre à leur tête entièrement rasée et
épilée {\oyez planche 26, les prêtres
portant la bari du dieu Amon , à
Thèbes).
La circoncision était prescrite à tous
les Égyptiens , aux prêtres comme aux
autres" citoyens.
En imitation de TÉgypte, le sacerdoce
juifavaitaussi prescrit ces mêmes règles
a tous ses membres ; un insecte mort
sur la peau ou dans les habillements
d'un prêtre juif l'exposait à des peines
sévères. La propreté, et le choix des
tissus pour le vêtement de certaines
classes ou de certains individus, fut
dans tous les temps, parmi les nations
à tous les degrés d'avancement , un
signe très-expressif de supériorité.
L'Egypte ne négligea pas ce moyen
bien "innocent d'influence sur les mas-
ses; ses prêtres, d'ailleurs exempts
de toute difformité corporelle , ne
Souvaient être habillés que de robes
e lin; Tusai^e des étoffes de laine
leur était détendu. On a cherché les
motifs secrets d'une telle loi, et les
divinations tirées des plus occultes
secrets de la physique ou de la religion
n'ont pas été épargnées; la laine, le
poil , le crin proviennent , a-t-on dit ,
d'une source impure ; le lin naît de la
terre immortelle. La vérité est que
les tissus de lin procuraient des vête-
ments très - fins , très - légers , d'une
blancheur éclatante , propres à toutes
les saisons, et qui n'engendraient au-
cune essence immonde, tes vêtements
devaient être les plus recherchés ; ceux
qui en usaient étaient donc distingués
de la foule à laquelle étaient réser-
vées les étoffes communes et grossiè-
res. En somme , la loi relative à l'ha-
billement des prêtres leur prescrivait
d'être vêtus plus proprement et plus
richement que ne l'était la masse de
la population égyptienne , et si ce fut
un secret politique en Egypte, il a été
facilement deviné dans d'autres temps
8' Licraiaon. (Egypte.)
et dans tous les autres pays. Les an-
ciens disent qu'il résultait de ce cos-
tume éclatant de blancheur, de la gra-
vité habituelle de la physionomie , de
la démarche et des paroles des prêtres,
un extérieur imposant que complétait
le repos forcé des bras et des mains
habituellement cachés dans les plis
des vêtements : les monuments con-
firment cette observation faite par les
anciens. A la tête entièrement rasée
et à la forme des tuniques de lin , on
reconnaît donc facilement les figures
des prêtres dans les tableaux égyptiens,
et ce n'est que par une erreur bien
excusable aujourd'hui , que quelques
auteurs ont avancé autrefois que les
diverses classes de prêtres étaient dis-
tinguées par la diversité des coiffures.
Ces auteurs auraient été plus près de
la vérité en parlant de quelque diver-
sité dans le costume, diversité consis-
tant en quelques insignes caractéristi-
ques des rangs dans les mêmes fonc-
tions, et surtout de la divinité dont
le prêtre desservait le culte. Les prê-
tres portaient en effet , suspendues à
leur cou , des figures des dieux ou des
déesses ; ils avaient dans leurs mains
des enseignes sacrées et d'autres em-
blèmes religieux. La palette du scribe,
le kasch ou roseau taillé , un papyrus
roulé oy déroulé, désignent d'ordi-
naire un prêtre hiérogrammate , ou
scribe sacré ; c'est aux prêtres de cet
ordre qu'était réservée l'administra-
tion des choses sacrées, et l'on m'ex-
cusera peut-être de dire en passant
que l'habitude de poser sa plume sur
le haut de l'oreille droite n'est pas une
invention du génie bureaucratique mo-
derne : il y a trois mille ans qu'on a
peint dans les monuments de Thèbes
des scribes de divers ordres paperassant
librement de leurs (^eux mains au
moyen de ce secours emprunté à leurs
oreilles. Le schenfi était leur habil-
lement habituel, courte tunique que
l'on a réservée vraisemblablement pour
l'intérieur; la calasiris, plus longue
et plus ample, couvrait le schenti.
Une peau de panthère jetée sur la
tunique de lin caractérise spécialemenS
les prêtres d'Osiris: elle était l'insigne
S
L'UNIVERS.
de cette classe de prêtres. D'autres
se distinguaient par des pectoraux en
forme de petit naos, renfermant le
scarabée sacré, ou des images de divi-
nités, la bari symbolique, les em-
blèmes de la vie, de la stabilité, et
des figures d'animaux sacrés. De ri-
ches colliers à plusieurs rangs ajou-
taient à l'éclat du costume des prê-
tres, des bagues ornaient leurs doigts ,
et leurs pieds étaient couverts et dé-
fendus par des chaussures en papyrus,
ou bien en palmier, nommées tabtebs,
ayant la forme de la plante des pieds
et se terminant par de longues pointes
recourbées , et attachées sur le cou-de-
pied.
Les prêtres employaient dans toutes
les cérémonies du culte divers usten-
siles et instruments en matières va-
riées , et nos musées renferment pres-
que tous ceux dont les monuments
nous montrent la figure. Les parfums
offerts aux dieux étaient brûlés dans
un amschir, ou encensoir en bronze,
formé d'une coupe posée sur une main
sortant d'une tige de lotus. Une tête
d'épervier, ou d'un autre animal sacré,
termine la poignée; le' manche des
amschirs était quelquefois en bois
sculpté. Des coffrets de même matière,
incrustés en ivoire ou en bois de
couleurs variées , renfermsient les
parfums; des cuillers en ivoire, en
bois, en serpentine, en terre émaillée
ou en pâte d'émail , servaient à les en
extraire, et ces cuillers n'étaient point
de formes muettes ou insignifiantes :
l'imagination et la piété des'Égyptiens
animaient tout ce qu'elles produisaient ;
ces cuillers à parfums imitaient donc
des bouquets, des boutons, des feuil-
les , des fleurs ou une corbeille de lo-
tus; une femme cueillant les tiges de
cette plante sacrée ; et des animaux
de divers ordres , tels que le chien ,
l'oie , ou une gazelle oryx. Les fouilles
faites en Egypte nous ont aussi fait
recouvrer quelques-uns des grands
sceaux en bois qui servaient à marquer
les bœufs-mondes reconnus propres à
être offerts en sacrifice , sceaux dont
se servaient les prêtres sphraghistes
ou scribes des victimes. De plus pe-
tits sceaux en terre émaillée ser-
vaient à marquer les victimes de plus
petite taille , telles que les oies , les
veaux, etc. Des couteaux de sacri-
fice, des tables et des vases à libation
en pierres dures ou tendres , même
en terre cuite, mais également ornés
de sculptures ou de peintures, se
voient aussi dans nos collections ; on
y remarque des autels de matières et
de formes variées; enfin, des vans sa-
crés en bronze ou en substances na-
turelles , espèce de grand seau à anse,
et destiné a porter l'eau du ]Nil dans
les cérémonies religieuses.
Ces seaux , grands ou petits , sont
d'ordinaire très-ornés. Le Musée égyp-
tien du Louvre en possède un en
bronze, remarquable a la fois par sa
dimension et par les sculptures dont
il est couvert. La panse est occupée par
un tableau représentant un prêtre
scribe d'Ammon et d'Osiris, nommé
Chapochomis , fils de Psammétichus ,
recevant les honneurs funèbres qui
lui sont rendus par son fils Pétésis ,
prêtre d'Ammon , lequel offre l'encens
a son père , lui fait une libation , et ré-
cite pour lui une prière qui est gravée
à côté de cette scène en plusieurs lignes
d'écriture hiéroglyphique. Sur d'au-
tres vans sacrés , le tableau représente
seulement le personnage auquel il a
appartenu, rendant ses devoirs reli-
gieux aux divinités qui étaient l'objet
particulier de ses dévotions.
A ces détails sur l'état social de la classe
sacerdotale égyptienne et sur quelques
parties de ses privilèges, de ses devoirs
ou de ses fonctions nombreuses et va-
riées, il faudra ajouter encore, pour
en présenter une idée moins incom-
plète , tout ce qu'on sait sur les prati-
ques intimes du culte , des cérémonies
et des sacrifices; le lecteur ne sera
pas prive de ces notions ; l'ordre des
sujets adopté pour cet écrit a mar-
qué leur place un peu plus loin , dans
la section relative a la religion égyp-
tienne en général.
Il ne nous reste donc qu'à dire quel-
ques mots sur une question souvent
agitée parmi les savants et qui nous
semble aujourd'hui décidée par le té^
EGYPTE.
iiiui;;nage des monuments. Selon le
lijpnort d'Hérodote, il n'y eut point
en Egypte de prêtresses; ainsi les fem-
mes y étaient exclues du sacerdoce.
iSéanmoins les cérémonies isiaques et
Je culte d'Isis, introduits dans le monde
romain, admettaient les femmes comme
prétresses , et quelques monuments de
l'art confirment cette première indica-
tion. 11 est vrai qu'elle est recueillie
hors de l'Egypte ; mais l'inscription de
Rosette, qui est toute de formule égyp-
tienne, nomme expressément des tem-
mes prétresses, telles que Pyrrha ,
qui remplit les fonctions d'athlophore
de la reine Bérénice-Évergète; Aréia,
canéphore d'Aninoé Phitopator; en-
fin , Irène , prétresse de la même
reine Arsinoé. D'autres actes du règne
des Lagides en Egypte fournissent
des notions absolument semblables et
nomment des prêtresses des diverses
reines qui jouirent après leur mort
des honneurs divins.
Dira-t-on que l'inscription de Ro-
sette est de l'Egypte grecgue et d'une
époque assez postérieure à Hérodote ?
Dès lors nous invoquerons les monu-
ments qui sont à la fois d'origine
égyptienne pure et bien antérieurs aux
temps de l'historien grec. Telle est
une stèle du Musée royal du Louvre,
où le roi Thouthmosis III, de la
XVnr dynastie , est suivi de la
princesse JMouthétis, sa sœur ou sa
lille, qui est qualifiée de 7>7'^^re5se des
déesses Mouthis et Hathôr, et qui fait
ses adorations à la première de ces
deux divinités. Dans plusieurs autres
monuments du même musée , les fem-
mes et les filles des prêtres portent
des titres religieux qui pouvaient être
quelque chose de plus qu'une simple
(jualification sociale. Il fallait aussi que
les filles des prêtres eussent quelque
part aux privilèges delà caste à laquelle
elles appartenaient irrévocablement,
et les déesses avaient besoin aussi de
(irêtresses de divers ordres pour leur
service. Aussi voit-on que dans un ta-
bleau funéraire Ténési , fille du prêtre
du soleil Osoroéris, prend la qualité
de servante d'Amon-Ra , que sa mère,
femme deceorétre, portait aussi. Dans
un manuscrit également funéraire , on
lit les prières pour Thaouaisis, autre
servante d'Arnon-Ra, titre religieux
commun peut-être aux femmes et aux
filles des prêtres, en attendant que ,
comme la lille ou la sœur du roi Thouth-
mosis, elles fussent employées effecti-
vement au culte d'une déesse, qu'elles
entrassent réellement dans le sacer-
doce et obtinssent le titre et le rang
de prétresse. Ainsi , en la question
présente, il est difficile d'accorder le
témoignage des monuments antérieurs
et postérieurs à Hérodote , avec l'as-
sertion si positive de cet historien ,
d'après laquelle le sacerdoce en Egypte
aurait été interdit aux femmes : les
faits ici énumérés autorisent à croire
le contraire. On sait aussi que, dans
les familles royales et sacerdotales, les
filles étaient vouées dès leur bas âge
au culte des divinités ; les reines pre-
naient le titre d'épouses cVJmmon , et
la sépulture de plusieurs de ces reines
ainsi qualifiées existe encore dans une
vallée de Thèbes, non loin du Rha-
messeum occidental. On est donc for-
tement induit à adopter une opinion
contraire à celle d'Hérodote, et à croire
que les femmes ne furent pas exclues
du sacerdoce, qu'elles y parcouraient
à divers titres une hiérarchie de fonc-
tions variées qui les élevaient au rang
et aux fonctions de prêtresses, soit
des déesses, soit des reines divinisées.
Les dispositions générales de la con-
stitution de la classe sacerdotale furent
sans doute obligatoires pour les prê-
tresses, comme elles l'étaient pour les
prêtres ; l'objet que les statuts avaient
principalement en vue, c'était la consi-
dération nécessaire à cette caste, véri-
table ordre religieux dans ses fonctions
extérieures , mais réellement corps po-
litique par son concours nécessaire
dans lesaffairesprincipalesde l'état, par
son influence inévitable même dans les
plus minimes, et surtout par sa con-
stitution territoriale. La loi voulait lui
faire cette considération en lui pres-
crivant la pratique de toutes les ver-
tus; la piété envers les dieux et la pa-
trie, l'accomplissement régulier d«
tous les devoirs religieux, la fidélité à
L'UNIVERS.
la loi et au prince, la bonne adminis-
tration des affaires publiques , la
science , la frugalité , la modestie , la
retraite et la bienfaisance.
Ce que l'histoire rapporte de ces
prêtres, Hérodote, qui a vécu fami-
lièrement avec eux pendant que l'E-
gypte était sous la domination des
Perses , le confirme par son témoignage
formel. «Du reste, ajoute-t-il, les
prêtres jouissent, en retour de leurs
nombreuses obligations , de beaucoup
d'avantages. Ils n'ont aucun soin do-
mestique , ni aucune dépense à faire ;
les mets consacrés leur servent de
nourriture , et chaque jour on leur
présente en abondance de la chair de
bœuf et des oies. On leur fournit en
outre du vin de raisin ; mais il ne leur
est pas permis de manger du poisson.
Les Égyptiens ne sèment jamais des
fèves dans leurs champs , et si quel-
ques-unes y croissent naturellement ,
ils ne ^doivent les manger ni crues,
même ni cuites; les prêtres ne peu-
vent en supporter la vue , et ils les
considèrent comme un légume im-
pur. «
Hérodote confirme aussi l'existence
des divers collèges de prêtres , chaque
divinité ayant le sien, qui était régi
par un pr être-chef ou grand-prêtre de
collège , dignité également héréditaire
comme tous les degrés du sacerdoce ,
sans en excepter le pontife suprême ,
chef de la hiérarchie religieuse , dont
le centre était dans la capitale de l'em-
pire et dans le temple de sa grande
divinité, le temple d'Ammon à Thèbes.
Ce pontife suprême était traité par sa
caste à l'égal des rois, et le même
temple, où l'autorité publique dépo-
sait la série chronologique des statues
des souverains , recelait aussi la série
chronologique des statues des grands-
prêtres. Hécatée de Milet, qui visita
l'Egypte avant Hérodote, se vantait
devant les prêtres d'Ammon de sa gé-
néalogie gu'il attachait à un dieu par
son seizième ancêtre; les prêtres se
moquèrent de son origine divine à la
seizième génération, en lui montrant
plus de trois cents générations successi-
ves d'hommes, représentées par autant
de statues de grands-prêtres déposées
dans le temple par chaque pontife de
son vivant. Plus tard, ils montrèrent
341 de ces statues à Hérodote, et en
les lui comptant l'une après l'autre,
commençant par l'image du grand-
prêtre dernier mort , ils lui firent re-
marquer que chacun de ces personna-
ges avait succédé à son père jusqu'au
plus ancien.
Sans nous arrêter à discuter cette
série de 341 générations d'hommes,
dont la durée est estimée dans le récit
d'Hérodote à 11,340 années., et pen-
dant laquelle , disaient les Égyptiens
à l'historien grec, le soleil s'était levé
deux fois au point où il se couche
d'ordinaire , et s'était couché deux fois
au point où il se lève (phénomène bien
ou mal observé, bien ou mal énoncé
par les prêtres , bien ou mal compris
par le voyageur , et que tant de savants
modernes ont vainement tenté d'expli-
quer plausiblement ) , nous ferons re-
marquer , par occasion , et dans l'in-
térêt des recherches nouvelles que le
rapport merveilleux des prêtres égyp-
tiens ne manquera pas d'exciter encore,
que l'estimation de la durée de ces
générations , à raison de trois pour
un siècle , est éminemment erronée ,
et qu'Hérodote , à qui elle paraît ap-
Fartenir , a mal à propos appliqué à
Orient une règle qui n'était Iwnne
que pour la population de la Grèce et
des autres contrées de l'Occident, là
où généralement les hommes se ma-
rient vers l'âge de trente ans ; et
comme il en était autrement en Egypte,
où la puberté et les mariages étaient
bien plus hâtifs , l'estimation de la du-
rée des 341 générations est exagérée
dans Hérodote, et ce sera dans un
intervalle moindre que celui de 11,340
années que se seront manifestés les
phénomènes solaires, vraisemblable-
ment inexplicables, qu'on a si inuti-
lement cherché et qu'on cherchera
encore à expliquer, d'après la relation
d'Hérodote, peut-être même d'après
l'élément nouveau que notre observa-
tion fournit à l'examen de cette antique
tradition.. Et pour ne rien omettre de
ce qui peut être utile à cet examen ,
EGYPTE.
peut-être à jamais oiseux et stérile,
nous ajouterons que nos recherches
sur des générations réellement histo-
riques, certaines et nombreuses des
monarques égyptiens , ont porté à 28
ans au plus là durée des générations
humaines pour l'Egypte , ce qui don-
nerait au calcul d'Hérodote une exa-
gération de près de 1800 ans. Mais il
est peut-être plus raisonnable de ne
voir dans ces chiffres et ces généra-
tions qu'un de ces nombres , en quel-
que sorte religieux , consacrés , du
moins par la cosmogonie et les chro-
niques nationales, comme tels autres
que la tradition nous a conservés ,
l'ancienne chronique entre autres qui,
supputant les temps connus de l'Egypte,
fixe la durée du règne des dieux et des
rois à 36,525 ans, et ce nombre con-
tient exactement la durée de 25 périodes
sothiaques de 1461 années chacune,
temps de la révolution des deux années
solaires, la vague et la fixe, et après
lequel les deux années recommençaient
le même jour. Si donc une idée 'sem-
blable était entrée dans la supputation
des 341 générations d'hommes dont
les prêtres d'Égj'pte parlèrent si haut
à Hécatée comme à Hérodote , on ne
pourrait aujourd'hui la retrouver ni
avec les nombres d'Hérodote , tels
qu'ils nous sont parvenus , ni en por-
tant la somme à 26 ans de plus,
comme l'exigent les éléments mêmes
de son calcul; et la plus grande ap-
proximation entre le nombre exprimé
des générations et le nombre des pé-
riodes de 1461 ans, donnera les deux
nombres 10,230 ans , somme de 341
générations à 30 années pour chacune ,
et 10,227 ans, somme de sept périodes
de 1461 années.
Quelque oiseuses et stériles aussi
que puissent être ces indications, il
reste le fait principal que nous avons
recueilli du récit d'Hérodote, qui a vu
dans le temple d'Anmion à Thèbes le
lieu où étaient conservées les statues
colossales en bois, des grands-prêtres
chefs de la hiérarchie sacerdotale en
Egypte. Ces statues devaient recevoir
au moins les mêmes honneurs que celles
des ancêtres des autres familles con-
sidérables qui conservaient (idèlemeiit
les images de leurs aïeux. Érigées et
consacrées au nom des lois , celles des
grands-prêtres , placées à côté de cel-
les des rois , étaient également d'im-
posants accessoires des annales pu-
bliques; on réunissait ainsi à l'effigie
des rois la relation de leurs bonnes
actions, car les prêtres étaient à la fois
les dépositaires des archives et les
écrivains des annales qui en étaient
extraites. On sait ce que le judicieux
Hérodote pensait de l'esprit et du
caractère des Égyptiens, appliqués à
la recherche des laits relatifs a leur
propre histoire ; « ils sont très-soi-
gneux, dit-il , de conserver le souve-
nir des événements , et ils me parais-
sent de tous les peuples que j'ai con-
nus , les plus instruits en faits histo-
riques. »
Après cette dernière assertion d'Hé-
rodote, qui a tant et tant questionné
les prêtres égyptiens et sur leur pro-
pre histoire et sur celle des peuples
étrangers à l'Egypte , on ne sera pas
surpris qu'un si bon esprit , frappé à
la fois de leur science et de l'antiquité
de leurs annales, les ait aussi in-
terrogés sur les faits les plus anciens
et les plus mémorables de l'histoire de
la Grèce. « J'ai cru, dit-il encore,
devoir demander aux prêtres égyptiens
leur opinion sur ce que les Grecs ra-
content de la guerre de Troie, et s'ils
le regardent comme vrai ou comme
controuvé. » Ils lui répondirent et sur
le rapt d'Hélène et sur la prise de
Troie , et sur le voyage de Ménélas en
Egypte, des choses si positives et à
la fois si conformes à l'ordre ordi-
naire des choses humaines , qu'Héro-
dote n'hésita pas à donner la préfé-
rence à la relation historique des
prêtres sur la relation merveilleuse
d'Homère; «il me semble, ajoute-t-il,
qu'Homère n'a pas ignoré ces faits,
mais comme ils ne s'accommodaient
pas heureusement avec le plan de son
épopée , il a adopté une autre version,
en laissant apercevoir cependant qu'il
était instruit de la narration égyp-
tienne; » et cette réflexion si sensée
est une preuve de plus de cette appli^
LUISIVERS.
cation constante d'Hérodote à la re-
cherche attentive de la vérité. Au sou-
venir des brillants et poétiques récits
d'Homère , qui sont présents à l'esprit
de tous nos lecteurs , ajoutons ici
l'histoire de la destruction de Troie
d'après les annales égyptiennes, et
telle qu'Hérodote nous l'a transmise.
Paris enleva Hélène de Sparte, et
voulut la conduire à Troie ; mais des
vents contraires qui s'élevèrent pen-
dant qu'il traversait_ la mer Egée le
jetèrent dans celle d'Egypte. Ces vents
lI? s'étant pas calmés , ils le forcèrent
d'aborder à la côte, et d'entier dans
!e iNil par la bouche de Canôpe pour
déi>arquer aux Tarrichées. Il y avait
itiurs sur le rivage, comme il y exista
de tout temps, un temple consacré
à Hercule, avec droit d'asile. Un es-
clave, quel que fût son maître, qui
s'y réfugiait et consentait à se doimer
au dieu en se laissant imprimer sur
le corps une marque sacrée, y était
à l'abri de toute poursuite; et ce droit
d'asile, comme le temple, existaient
encore du temps d'Hérodote.
Quelques domestiques de Paris,
instruits de ce privilège, abandon-
nèrent leur maître , et se réfugièrent
dans le temple. Là , assis en suppliants,
ils se déclarèrent les accusateurs de
Paris ; et , dans le dessein de lui nuire,
racontèrent en détail ce qui s'était
passé à l'égard d'Hélène, et l'injure
qu'il avait faite à Ménélas. Leur ac-
cusation et leurs plaintes furent en-
tendues du prêtre du temple, chargé
de la garde de la bouche de Canope ,
et dont le nom était Thonis. Informé
de ces faits , le prêtre envoie , en
toute diligence, un exprès pour infor-
mer le roi de l'arrivée d'un étranger,
ïroyen d'origine , qui vient de com-
mettre en Grèce un grand forfait. Il
a séduit la femme de son hôte et
l'emmène avec lui ; ses vaisseaux por-
tent de grandes richesses : les vents
l'ont forcé d'aborder en Egypte; doit-
on le laisser tranquillement se rem-
barquer, ou bien lui reprendre tout
ce qu'il emporte.' Le roi répondit :
« Emparez-vous de cet étranger ac-
cusé d'une si cruelle injure envers
son hôte, et amenez- le devant moi .
afin que je sache de lui-même ce qu'il
peut alléguer en sa faveur.' »
Thonis ayant reçu ces ordres, fit
arrêter Paris et retint ses vaisseaux ;
il le mena ensuite, avec Hélène, à
Memphis, oii l'on conduisit aussi toutes
les richesses trouvées sur les vaisseaux,
et même les domestiques qui s'étaient
réfugiés dans le temple. Lorsque tous
furent rendus à Memphis , le roi de-
manda à Paris qui il était et d'oii il
venait. Le prince déclara , sans dif-
ficulté, sa naissance, le nom de sa
patrie, et son voyage. Mais le roi
ayant voulu savoir ensuite où il avait
pris Hélène, il commença à hésiter
dans ses réponses et à s'écarter de la
vérité. Alors on fit paraître les sup-
pliants d'Hercule, qui donnèrent tous
les détails du crime. Enfin, le roi
prononça ces paroles : « Si je ne con-
sidérais pas comme mon premier de-
voir de ne jamais faire périr aucun
des étrangers que les vents forcent
d'aborder dans mes états , je vengerais
sur toi , ô le plus scélérat des hommes !
l'injure que tu as faite aux Grecs en
commettant, au sein de l'hospitalité,
un forfait aussi impie; je te punirais,
toi qui, non content d'avoir profané
le lit de ton hôte , lui dérobes sa
femme séduite par tes ruses, et fuis
encore, insatiable dans tes crimes,
chargé des dépouilles de la maison qui
t'a reçu. Cependant, comme avant
tout il'm'importe de n'avoir pas à me
reprocher la mort d'un de mes hôtes ,
je me bornerai à t'empécher d'em-
mener plus loin cette femme; et les
richesses dont tu t'es emparé, je les
garderai pour le Grec qui t'a donné
l'hospitalité, et je les lui remettrai
dès qu'il viendra lui-même les re-
prendre. Quant à toi , et à ceux qui
montent tes vaisseaux, je vous donne
trois jours pour sortir de mes états
et gagner la haute mer. Si vous n'o-
béissez , je vous trairerai comme mes
ennemis. » Paris obéit au roi , et quitta
l'Egypte ; Hélène y fut retenue avec
ses richesses.
Mais ies Grecs , comme les prêtres
égyptiens déclaraient le savoir d'après
EGYPTE.
uue tradition venant de Ménélas lui-
même, les Grecs, à la suite du rapt
d'Hélène, assemblèrent une année qui
arriva dans la Teucride pour soutenir
]\lénélas ; cette armée , après être dé-
barquée, établit son camp, envoya des
députés à Troie i Ménélas lui-même
(ut du nombre. Cette députation , re-
iiie dans l'enceinte des murs de la
I ille, réclama Hélène, ainsi que toutes
les richesses que Paris avait dérobées
vt emportées avec lui , et demanda ,
en outre, vengeance de l'injure faite
aux Grecs; mais les Troyeiis répon-
dirent alors ce qu'ils oîit toujours
soutenu depuis, soit sous la foi du
serment, soit dans leurs discoyrs or-
dinaires, que ni flélène, ni les richesses
redemandées ne se trouvaient en leur
pouvoir; que ces trésors, et Hélène
elle-même , étaient ee Egypte , et qu'il
serait injuste de les rendre respon-
sables d'objets que le roi d'Egypte
tenait en sa possession. Mais les Grecs,
ajoutent les Égyptiens, ayant pris cette
réponse pour une raillerie, firent le
siège de la ville, finirent par la pren-
dre ; et après s'en être rendus les maî-
tres , comme ils n'y trouvèrent pas
Hélène , forcés alors d'ajouter foi aux
premières paroles des Troyens, ils ren-
voyèrent Ménélas en Égyjpte.
Ménélas s'y rendit donc; et après
avoir remonté le Nil , il arriva dans
Memphis, où il se fit connaître; il
fut traité avec les plus grands hon-
neurs, comme un hôte distingué, et
on lui remit, avec Hélène qui n'avait
point eu à se plaindre de son séjour
en Egypte, les richesses qui lui ap-
partenaient.
Les Égyptiens disaient ensuite que
Ménélas, malgré tant de services, se
rendit coupable d'un sacrilège, et que,
poursuivi par les Égyptiens, il remonta
précipitamment sur ses vaisseaux et
s'enfuit en Libye. Les prêtres égyp-
tiens ne savaient pas ce que Ménélas
devint après cette fuite, mais ils as-
surèrent que tout ce qu'ils venaient
de raconter au sujet des trésors d'Hé-
lène, ils le savaient d'une manière
certaine , soit par les recherches qu'ils
avaient faites, soit comme des évé-
nements qui avaient eu lieu dans leur
propre pays.
Et pourquoi auraient-ils ignoré les
Grecs , Troie et le bruit de la destruc-
tion de l'empire de Priam, quand àcette
même époque la renommée des Égyp-
tiens, de leurs armes , de leur civilisa-
tion , avait pénétré dans toutes les par-
ties de l'Asie; quand leur puissance,
assez révélée par leurs richesses et la
inagnificence de leurs monuments, était
si intéressée à fréquenter tout le bassin
oriental de la mer intérieure et l'Ar-
chipel, qui n'en est qu'un appendice.
L'active niais discrète curiosité des
Egyptiens leur avait appris les na-
tions voisines , leur puissance et leurs
intérêts, et jusqu'à leur physionomie?
Dans les tableaux emblématiques qui
décorent les tombeaux de leurs rois,
ils ont habituellement représenté, avec
une bien remarquable précision , les
habitants de l'Egypte et ceux des con-
trées voisines ; le dieu Horus , le pas-
teur des peuples , marche à leur tête ;
les Occidentaux y figurent après les
Asiatiques, et les Ioniens y sont nomi-
nativement mentionnés.
C'est un Ionien que représente la
figure G de notre planche 1 1 ; c'est
une famille absolument grecque de
physionomie et de costume que re-
produit une précieuse peinture, en-
core existante dans un des tombeaux
de Beni-Hassan, où l'on voit une
femme, couverte d'une tunique , pous-
sant devant elle un âne qui porte deux
jeunes enfants dans des paniers , et
sous la protection d'un homme habillé
de la chlamyde grecque, et tenant
d'une main l'antique lyre grecque à
trois cordes , et de l'autre un bâton.
Tout ceci est grec , puisqu'il est écrit
au-dessus, en signes alphabétiques,
louni, Ioniens ; et ces figuresde Grecs,
peintes exactement par les Égyptiens,
remontent incontestablement a plus de
quatre cents ans au-delà du temps des
aventures d'Hélène et des malheurs
de la famille de Priam.
Hérodote savait sans doute aussi
bien que nous les, antiquités de la
Grèce et celles de l'Egypte; on ne doit
pas être surpris de la confiance qu'il
120
L'UMVERS.
accorde à la narration égyptienne; et
cherchant jusque dans Homère les
faits les plus propres à la justifler , il
rappelle que ce poète convient que Pa-
ris, forcé par les vents d'errer en
divers lieux, aborda avec Hélène à
Sidon, en Phénicie, limitrophe de
l'Egypte; qu'il en emporta des toiles
peintes de diverses couleurs, précieux
ouvrages des femmes de cette indus-
trieuse cité ; qu'Hélène possédait plu-
sieurs remèdes utiles que lui avait appris
la femme du prêtre Thonis , de Canope ,
le même dont les Égyptiens disaient
le nom à Hérodote ; enfin que Méné-
las avouait à Télémaque que les dieux
l'avaient retenu long-temps en Egypte.
Dans tous ces passages , dit Hérodote,
Homère maniteste qu'il avait connais-
sance des courses de Paris et de son
débarquement en Egypte ; et si , con-
tinuait-il, Hélène avait été en effet
dans Troie quand les Grecs menaçaient
la ville , certainement elle leur aurait
été rendue avec ou sans le consente-
ment de Paris; car comment croire
Priam et ses parents assez insensés
pour mettre en danger leur existence ,
celle de leur famille et de la ville en-
tière , afin de favoriser les crimes de
Paris? Après même une telle résolu-
tion , si elle avait été prise d'abord ,
auraient-ils persisté quand tant d'il-
lustres Troyens, tant d'enfants même
de Priam succombaient sous le fer des
Grecs? Comment aussi expliquer la
détermination d'Hector , héritier de
l'empire, se sacrifiant à la défense
d'un frère coupable et auteur de tant
de maux? Les Troyens eux-mêmes s'y
seraient unanimement soustraits en
rendant Hélène, s'ils l'avaient pu;
mais elle avait été retenue en Egypte ,
€t l'obstination des Grecs à ne pas le
croire ne put être que l'ouvrage des
dieux ; ils voulaient manifester aux
hommes que les grands crimes attirent
toujours les grandes vengeances. D'a-
près ces précieuses traditions histo-
riques , Hérodote aurait donc recueilli
en Egypte l'histoire de Troie ; et Ho-
mère, qui l'avait aussi connue, en
avait compose une épopée : son génie
en créa tout le merveilleux . et en fit
un ouvrage peut-être sans modèle , et
certainemenl sans rival. Du reste , il
faudrait nier tous les rapports de l'E-
gypte avec la Grèce dans les temps
prnnitifs de ses annales , et les Grecs
eux-mêmes les ont assez reconnus et
proclamés, pour refuser aux prêtres
égyptiens toute notion certaine sur
l'histoire des Grecs , leurs élèves : les
Grecs eux-mêmes nous ont appris
qu'Homère vit et connut l'Égyptè, et
conféra avec ses prêtres , dépositaires
des sciences et des archives humaines.
Mille fois Hérodote révèle les em-
prunts de toute nature que leur firent
les Grecs.
Au contraire , dit encore Hérodote ,
les Égyptiens n'ont adopté aucune des
institutions des Grecs; et s'il existe à
Chemmis, dans le nome de Thèbes,
un temple consacré à Persée, fils de
Danaé, et en l'honneur de ce héros
des jeux gymniques , c'est parce que
Persée descendait de Danaùs et de
Lyncée, habitants de Chemmis, et
qui avaient autrefois passé en Grèce.
Les prêtres égyptiens connaissaient
très-bien l'histoire des premiers phi-
losophes de la Grèce , et des tradi-
tions sur leur séjour et sur leurs re-
cherches en Egypte y étaient soigneu-
sement conservées. Ces prêtres affir-
1 naient que c'est à eux-mênies qu'Orphée
avait emprunté les mystères qu'il in-
stitua en l'honneur de" Bacchus et de
Cérès , qui, n'étaient que l'Osiris et
risis de l'Egypte, et que sa fable des
enfers n'était qu'une parodie des ce- <
rémonies funéraires qu'il avait vu pra- |
tiquer par les Égyptiens. Il s'en trou- I
vait même parmi eux qui afiirmaient
qu'Orphée et Amphion étaient nés sur
le bord du Nil. Les vers d'Hésiode
abondent en idées égyptiennes tra-
vesties. Pythagore ap{)rit en Egypte
tout ce qu'il parvint a savoir, "et il
sut beaucoup de choses très-positives,
et quelques-unes qui l'étaient un peu
moins. Ses préceptes sur les prin-
cipes de la philosophie naturelle, sa
doctrine des nombres, ses mystères
sur la science , sur la morale , sur l'o-
rigine du monde , ses symboles et ses
énigmes, tout est égyptien dans ctî
KGYPTK.
121
élève des prêtres de l'Kgypte, si dis-
tingué d'ailleurs, et si chéri par ses
maîtres, dont le plus illustre fut l'ar-
rliiprophète Sonchès. Solon,Tlialès de
IMilet apprirent d'eux aussi tout ce
qu'ils enseignèrent à la Grèce. INous
connaissonsles maîtres égyptiens du di-
viiiPlaton ; Proclus nomnie comme tels
Paténéïth, Ochaaps d'Héliopolis, Éty-
mon de Sébennj'tus : l'histoire nomme
encore Sechnouphis d'Héliopolis. On
montra à Strabon le collège où Eu-
doxe et Platon avaient étudié à Hélio-
polis; et je ne sais quel prêtre de
l'une de ces villes savantes lui répétait
(luelquefois : « O Platon ! Platon ! vous
-< autres Grecs, vous n'êtes que des
« enfants ! »
Eudoxe reçut aussi à Héliopolis les
leçons du prêtre Conuphis; et bien
d'autres Grecs s'instniisirent à la
même école : Eudoxe et Platon étaient
allés ensemble en Egypte ; on montra
à Strabon la maison qu'ils avaient
habitée, et on lui dit que ces deux
philosophes avaient passé jusqu'à treize
années dans cette ville célèbre par
son collège sacerdotal ; qu'ils y avaient
vécu dans le commerce habituel des
prêtres; qu'à force de temps et de
prévenances , ils obtinrent enfin de
ces doctes ministres de la science et
de la divinité, très-instruits en astro-
nomie , mais d'habitude très-mysté-
rieux et peu communicatifs , la "con-
naissance de quelques théorèmes ; mais
que les prêtres leur cachèrent la plus
grande partie de ce qu'ils savaient ,
notamment la méthode des intercala-
tions qui donnaient à l'année civile
une durée égale à la révolution so-
laire , intercalation ignorée des Grecs ,
ajoute Strabon, ainsi que bien d'au-
tres choses , jusqu'à ce (jue des astro-
nomes { modernes au siècle du voya-
geur ) l'eussent connue au moyen des
traductions en langue grecque "des mé-
moires rédigés par les prêtres égyp-
tiens, mémoires où les astronomes
puisaient encore de son temps , ainsi
que dans les écrits des Chaldéens. Pla-
ton et Eudoxe furent donc redevables
à cette persévérance que leur donnait
uti ardent désir de savoir . des com-
munications qu'ils arraclièrent à la
réserve habituelle des prêtres égvp-
tiens. Ils ne révélaient pas leurs mys-
tères à toute sorte de personnes, "dit
Clément d'Alexandrie ; ils ne portaient
pas les choses divines à la connaissance
des profanes, mais seulement des per-
sonnages destinés au trône, et de ceux
d'entre les prêtres qui étaient les plus
distingués par la naissance, l'éduca-
tion ou la science. Et Fourier, dans
cet écrit si justement admiré , où
Fontane trouvait, avec tant de rai-
son , la grâce d'Athènes réunie à la sa-
gesse de l'Egypte , a résumé toutes ces
pensées de Tantiquité sur la puissance
du sacerdoce dans l'Egypte , quand il
a dit que sa religion, unie à l'étude
des phénomènes naturels , était en
même temps intellectuelle et physique,
qu'elle ne révélait qu'à quelques es-
prits sages les principes abstraits de
la morale , et les offrait à tous sous
des foVmes sensibles. La Grèce ne
comprit peut-être pas complètement
ces deux parties de cet admirable sys-
tème , si approprié à l'insufi'Jsance or-
dinaire de l'intelligence humaine, et
qui , par la forme ou par le fond, ins-
pire invinciblement aux esprits de
tout ordre les pratiques ou les convic-
tions, les actions et les pensées les
plus utiles à l'ordre social et au bon-
heur de l'homme.
De tous les élèves des doctrines
égyptiennes, le plus célèbre est ftloïse,
le législateur des Hébreux. On con-
naît les merveilles de sa naissance
et de son éducation. Protégé par la fille
du roi d'Egypte , élevé dans le palais du
souverain, au sein des magnificences
d'un grand empire, «il fut instruit dans
toute la sagesse des Égyptiens , et de-
vint puissant en paroles et en oeuvres.»
Les autorités ne manquent pas sur la
véracité de l'histoire de Moïse, même
dans l'antiquité profane. Strabon le con-
sidère comme un prêtre égyptien qui ,
voulant bannir les animaux vivants des
cérémonies religieuses , essaya de chan-
ger les formes du culte public. .Justin
disait que Moïse avait reçu de la na-
ture les plus rares qualités, et, com-
me son ancêtre Joseph, le don d'ex-
i22
L'UNIVERS
pliquer les songes et de faire des pro-
diges, étant également instruit dans
la science humaine et les secrets des
dieux. On prête à Manéthon un juge-
ment fort sévère sur Moïse : on lui tait
dire qu'une populace lépreuse et mi-
, sérable, condamnée aux plus vils comme
aux plus pénibles travaux , à creuser
des canaux, à élever des chaussées , fut
enfermée dans l'enceinte d'Aouaris,
construite quelques siècles avant par
les Pasteurs, et que, désireux de se
soustraire à un honteux esclavage , ils
élurent pour chef un prêtre d'Hélio-
polis, nommé Osarsiph, qui leur donna
un culte nouveau, et, changeant de
nom, prit celui dé Moïse. Diodore de
Sicile rangea néanmoins le législateur
des Hébreux parmi les hommes d'une
prudence consommée, d'un courage à
toute épreuve , et qui ,,chef d'une peu-
plade étrangère à l'Egypte, où elle
était esclave, l'en fit sortir, la con-
duisit dans le désert voisin , lui donna
des lois , secondé par le concours des
hommes les plus capables, qu'il institua
à la fois prêtres et magistrats , con-
servant pour lui-même l'autorité su-
prême, dont il était digne par sa
science, comme par son caractère.
Lorsque l'âge était venu , il avait, en
effet, étudié dans les collèges sacer-
dotaux de l'Egypte, et des maîtres les
plus distingues, dit Clément d'A-
lexandrie , l'arithmétique et la géo-
métrie, le rhythine et l'harmonie, la
médecine et la musique. Moïse s'a-
donna en outre à l'étude de cette
partie de la science qui s'exprime par
des symboles et les signes hiéroglyphi-
ques," ce qui ne peut laisser dans l'esprit
d'autre idée que la connaissance de
la partie symbolique de l'écriture sa-
crée des Égyptiens; et saint Justin,
martyr, autorise en effet cette inter-
prétation des paroles de Clément d'A-
lexandrie, qui écrivit deux siècles après
.Tustin. Celui-ci, dans ses Questions
aux orthodoxes, se demande «Pour-
quoi Moïse, s'il a été instruit dans
toute la science égyptienne, ne s'est
pas adonné à l'astronomie , à la géo-
métrie , à l'astrologie et aux autres
études analogues ; à quoi il fait cette
réponse : Moïse ne s'occupa que de la
science la plus élevée, car l'astrono-
mie, l'astrologie et la géométrie pas-
sèrent chez les Égyptiens pour des
études vulgaires et peu relevées : on
attachait, au contraire, un grand prix
aux études hiéroglyphiques, que l'on
enseignait dans les sanctuaires, non
au premier venu du vulgaire, mais à
des gens choisis et excellents. » Enfin,
il était de tradition éci'ite dans l'anti-
quité , que Moïse avait reçu une édu-
cation toute royale, qu'il fut à la fois
prophète, législateur, militaire, poli-
tique et philosophe, tout ce qui est
nécessaire pour être roi , disent les
anciens ; et l'on sait avec quels avan-
tages il lutta plus tard de merveilles
et de miracles contre les sages et les
enchanteurs du Pharaon , de qui il
voulait obtenir la délivrance de ses
frères d'Israël. Il battit les Égyptiens
avec leurs propres sciences , et sa re-
nommée est restée attachée à une des.
plus mémorables époques de l'histoire
des nations orientales.
Tous ces hommes illustres de l'anti-
quité , qui influèrent si directement
sur leur siècle et sur leur pays , s'in-
struisirent en Egypte ; ils sont , dans
l'ordre des progrés de la philosophie,
les glorieux intermédiaires entre les
premiers instituteurs de l'homme et
ceux qui , dans les temps modernes ,.
ont abaissé par d'immortels efforts,
les dernières barrières devant l'intel-
ligence humaine. L'Europe civilisée
profite encore des connaissances que
l'Egypte transmit à tant de nations
anciennes, et dont la caste sacerdotale
fut si long-temps la dépositaire fidèle
et toute-puissante.
S'il était en effet nécessaire d'ajou-
ter quelques considérations nouvelles
à tous les faits qui nous révèlent
hautement cette puissance, infinie de
la caste sacerdotale en Egypte, sa
constante influence sur les mœurs et
les lois, sur les coutumes publiques
ou les habitudes domestiques, et le
précieux appui qu'en retirait l'auto-
rité royale pour maintenir les peu-
ples dans l'amour de l'ordre et l'obéis-
sance, il nous suffirait de rappeler
EGYPTE. 153
jiiain proparé et habitué la population
à cette influence, sans doute par la
pratique des plus rares vertus et par
la profusion des biens les plus utiles
à l'homme policé, mais surtout en
inculquant dans tous les esprits, en
les révélant oralement aux plus sages,
en les exprimant sous des formes sen-
sibles aux yeux des plus bornés , les
préceptes d'une morale épurée, source
de tous les doggies salutaires et con-
solants , et qui proclamait l'unité de
Dieu , l'immortalité de l'ame , les
peines et les récompenses d'une autre
vie.
Cette croyance qui mêlait sans cesse
la terre avec le ciel , et l'homme avec
Dieu, dans les mystères d'une religion
où l'on puisait à la fois les plus utiles
préceptes d'hygiène publique , et la rè-
gle des nobles actions et des vertueuses
pensées, était empreinte dans tous les
cœurs, écrite dans tous les livres, expri-
mée figurativeraent sur les monuments
publics. On ne pourrait, sans errer,
contester à l'Egypte ces sublimes ré-
sultats de sa longue étude de l'homme
et de l'univers. Ce fut en Egypte, dit
un écrivain chrétien du preinier siè-
cle, qu'Homère et Platon apprirent
ce dogme de l'unité de Dieu ; et un
autre savant père grec ajoute que
l'autre dogme , celui de l'immortalité
de l'ame ,"a passé de l'Egypte chez les
Grecs, que Platon l'apprit de Pytha-
gore, et beaucoup d'autres de Platon.
Les transmigrations successives de l'a-
me séparée de l'homme qu'elle a animé
sur la terre, idée propre à l'Egypte
dès ses primitives institutions, ne fut
que le tableau des épreuves que cette
divine émanation avait à subir afin
d'arriver à l'infinie perfection , qui de-
vait être le but constant de ses ver-
tueux efforts. La prévoyance qui ca-
ractérisa la population égyptienne nous
a transmis le tableau complet de ces
épreuves redoutables, dans le rituel des
cérémonies imposantes que prescri-
vait je code des lois religieuses pour
ces longues et difficiles épreuves.
Ce tableau est généralement connu
snus le nom Aq Rituel funéraire ; les
copies orisinales n'en sont point rares,
mais il n en existe qu'un très -petit
nombre de complètes. Écrites en signes
hiéroglyphiques ou en signes hiéra-
tiques, ces copies sont également re-
connaissables à une suite de scènes
qui sont peintes au haut des colonnes
ou pages du manuscrit , et qui nous
montrent un personnage de forme hu-
maine comparaissant successivement
en la présence d'un assez grand nombre
de divinités auxquelles il fait des of-
frandres ou adresse des supplicatictfis.
On voit parfois, mêlé avec les pages
d'écriture, un tableau d'agriculture,
où le même personnage laboure, sème
et moissonne dans des scènes variées ;
enfin la deuxième partie du livre est
terminée par un autre grand tableau ,
où un assez grand nombre de person-
nages occupent la scène : c'est la re-
présentation du jugement même de
l'ame , c'est le sujet' reproduit sur no-
tre planche 20.
Ce rituel funéraire, quand il est
complet, est composé de trois parties;
on en connaît plusieurs exemplaires,
tous en rouleau , et qui n'ont pas
moins de 30 à 40 pieds de longueur,
sur un à deux pieds de hauteur. Le
titre général de l'ouvrage est celui-ci :
Livre des Manifestations à la Lu-
mière. Dans les temps de la splendeur
de l'empire égyptien, on en plaçait
auprès de chaque corps embaumé une
copie plus ou moins complète, plus
ou moins soignée , selon la qualité du
personnage, soit la première et la
deuxième subdivision, soit la deuxième
et la troisième, ou enfin quelques
chapitres seulement, ce qui arriva
surtout dans les momies les moins
anciennes. Cet ouvrage religieux, qu'on
peut assimiler à nos livres de prières
appelés Heures, et dont on met aussi
un exemplaire dans la bière chrétienne,
est un recueil très-étendu des for-
mules relatives à l'embaumement, au
transport des morts dans les hypogées,
et il contient une foule de prières
adressées a toutes les divinités qui
pouvaient décider du sort de l'ame ,
soit dans l'enfer, où elle était jugée,
soit «ans les régions m\stiques qu'elle
t24
L'UNIVERS
devait habiter avant de recommen-
cer le cours de ses transmigrations.
Un des rituels en caractères hiérogly-
phiques , du Musée royal du Louvre ,
est un extrait des diverses parties du
Livre des Manifestations à la Lu-
mière; il est orné de peintures colo-
riées avec beaucoup de soin , et il ap-
partient à la momie d'un prêtre graih-
mate , ou secrétaire de justice, nommé
]\évoten.
La grande scène initiale représente
ce magistrat , vêtu de blanc , suivi de
sa mère Amenhem-hèb, et de sa sœur
Hnisannoub , faisant les offrandes au
dieu Osiris , assis sur un trône dans
un naos richement décoré. Le texte
qui suit ce tableau religieux est ex-
trait de la première partie du rituel ,
et contient les prières relatives au
transport de la momie du défunt dans
l'hvpogée de sa famille, cérémonie
retracée avec détail dans la longue
vignette placée au-dessus du texte. On
voit, au centre de cette composition ,
la momie de Névoten , étendue sur le
lit funèbre placé dans une barque
portée sur un traîneau que tirent
quatre bœufs. La mère du défunt,
Amenhem-hèb , les cheveux épars et
la tunique souillée en signe de deuil,
pleure sur la momie de son fds. Deux
femmes , figurant les déesses Nephthys
et Isis , vêtues de rouge, veillent à la
tête et aux pieds du mort. A côté de
la barque funèbre est un prêtre d'O-
siris , reconnaissable à la peau de
panthère qui le couvre , ainsi qu'à l'en-
censoir et au vase à libation qu'il porte
dans ses mains. Quatre hommes con-
duisent sur un second traîneau un
grand coffre noir , en forme de naos ,
renfermant les vases funéraires qui
contiennent les viscères et les intes-
tins du défunt, embaumés séparément.
Le dieu Anubis , à tête de schacal ,
prend possession de ce coffre funé-
raire que suivent immédiatement les
parentes du mort, éclievelées, vêtues
de tuniques souillées de cendre ou de
poussière. A la suite de ces femmes
qui se lamentent , comme l'indique la
position de leurs bras , viennent les
parents ou les amis de Névoten , en
habit de deuil , et tenant un long bâ-
ton dans leurs mains. Dans la der-
nière partie de cette curieuse ])einture,
près d'un amas d'offrandes de divers
genres, on remarque la mère du dé-
funt disant le dernier adieu à la mo-
mie de son fils. Le prêtre d'Osiris
accomplit les dernières cérémonies sur
la momie dressée devant l'entrée de
l'hypogée, ou catacombe de sa famille.
La porte en est ouverte, et le dessi-
nateur a tracé au-dessaus le plan même
de l'hypogée. Un long escalier conduit
à une porte peinte en jaune, donnant
entrée dans une première salle où se
voient un autel et un fauteuil ; une
seconde porte conduit à un cabinet
qui communique à la grande salie ,
dans laquelle est une es'trade portant
la momie du mort. Une galerie , pa-
rallèle à cette grande salle , renferme
les coffrets et les offrandes funéraires.
Dans les quinze petites vignettes
peintes qui suivent , on voit le défunt,
vêtu de blanc , adorer successivement
les génies des huit régions d'Hermès,,
les génies de l'Orient , les oiseaux sa-
crés Bennou et Ghenghen, l'esprit
d'Atmou sous la forme d'un bélier,
le dieu Phtha dans son naos , enfin
divers animaux et emblèmes sacrés.
Les autres vignettes sont relatives aux
divinités qui président à l'embaume-
ment des corps. Au-dessous de chaque
vignette est placé le texte qui s'y rap-
porte directement. Dans la suite du
manuscrit , le défunt Kévoten adore
Osiris, suivi d' Anubis et de ses pa-
rèdres ; il se présente ensuite comme
suppliant dans le palais de la vérité, où
sont les images des quarante-deux juges
des morts. Plus loin il adore Osiris
dans un naos au milieu de l'Amenti ;
devant le dieu est la balance pour
peser la conduite des âmes , la plume
d'autruche , emblème de la justice ,
et le Cerbère égyptien. Le défunt ]\é-
voten est ensuite admis dans le palais
de la vérité, où est l'arche symbolique
du soleil. Il navigue bientôt dans le ciel
accompagné de sa femme Mouthem-
hèb , dans un vaisseau à voiles. Un
autre tableau représente le défunt
contemplant le vaisseau sacré du dieu
EGYPTE
Phré. Le texte qui suit immédiate-
ment cette scène est relatif aux divi-
nités qui président à la conservation
des divers membres du corps humain.
La traduction d'un texte analogue est
à la page 105 ci-dessus.
Un autre manuscrit hiéroglyphique
n'est que l'extrait des trois parties du
grand rituel funéraire, orné de pein-
tures relatives aux divers textes. On
y remarque successivement le défunt
khonsouniosis, prêtre d'Ammon dans
Oph, hiérogrammate du temple de la
déesse RIouthis-Bouto, membre du
collège des hiérogrammates de Tbèbes,
faisant une libation et offrant l'encens
au dieu Phré-Atmou, seigneur du
grand temple ; à Osiris Pethempamen-
tbès , surnommé Onnofris , modéra-
teur des vivants ; à Isis , grand'mère
divine , et à Nephthys, déesse adelphe,
comme portent les "légendes hiérogly-
phiques tracées au-dessus des person-
nages de la première scène ; Khonsou-
niosis, adorant les emblèmes de la
demeure des morts ; le même person-
nage, labourant et coupant la mois-
son dans les Champs-Elysées, au mi-
lieu des âmes pures; le défunt sup-
pliant à l'entrée de leur palais, dont
les portes sont ouvertes , les quarante-
deux juges des âmes dans l'Amenthi ;
le même , présentant des offrandes de
pains à huit des gardiens du palais
d'Osiris,à têtes de rat et d'uraeus
alternées ; le même, adorant les quatre
génies des morts , précédés des attri-
buts d'Osiris , le thyrse , la peau de
panthère et la coupe; le même, arri-
vant au bassin mystique de feu liquide,
sur les bords duquel sont quatre cyno-
céphales.
La dernière scène représente la mo-
mie de Khonsoumosis , couchée sur le
lit funèbre, au-dessous duquel sont
les quatre vases funéraires. L'ame du
défunt plane au-dessus du corps em-
baumé. Plus haut sont les déesses Isis
et Nephthys devant une table chargée
d'offrandes funéraires.
Un troisième manuscrit , mais en
caractères hiératiques, est un rituel fu-
néraire à peu près complet, écrit par
«ne très-belle main, orné de tableaux
et de vignettes dessinés en noir, avec
une finesse et une pureté de trait ad-
mirables. Ce rouleau est de l'espèce
de papyrus nommée royale, la plus
précieuse de toutes ; aussi est-il beau-
coup moins foncé , et a-t-il conservé
plus de souplesse que les autres rou-
leaux découverts jusqu'ici dans les ca-
tacombes égyptiennes.
Un autre manuscrit hiératique n'est
qu'une feuille de papyrus contenant
les premières formules de la prière
pour les morts, intitulée : Tascho-
Mah-Snau, par laquelle on supplie
« Hathôr, déesse de la contrée occi-
" dentale , de faire prospérer le nom
« de Soter, fils de Baphor, le jour et
" la nuit; d'assurer à ce défunt une
« place dans la demeure céleste, afin
« que son nom germe dans le ciel par
« le dieu Phré (le soleil ) , et dans le
« monde physique par le dieu Sèv
« ( Saturne ) ; de faire enfin que ce
« nom soit agréable à Osiris, seigneur
n de l'occident , et à toutes les puis-
« sances de l'Amenthès , maintenant
« et à toujours. » Ce manuscrit est de
l'époque romaine en Egypte.
D'autres papyrus , également funé-
raires , abondent en tableaux symbo-
liques, dans lesquels sont figurés les
formes emblématiques et les attributs
de différentes divinités , et principa-
lement ceux du soleil et d'Osiris. On
y remarque 1° le défunt adressant une
prière au dieu de la lumière venant
du ciel , dont les yeux illuminent le
monde matériel et dissipent les té-
nèbres de la nuit, etc. : dans le ta-
bleau qui suit cette prière , on a figuré
des âmes et des hommes adorant un
disque lumineux ; 2° prière à Phré ,
dieu grand, manifesté dans les deux
firmaments , et symboles des deux
formes de cette divinité ; 3° prière aux
dieux Phré et Thôth, autre symbole
de Phré; 4° prière à la déesse IVetphé,
la grand'mère des dieux , pour qu'elle
accorde à l'Égyptien Amenhem la con-
templation du disque de la lumière
dans toute sa splendeur ; le tableau
représente la déesse Netphté, dont le
corps couvert d'étoiles se recourbe
comme pour circonscrire l'espace : c'est
L'U-MVERS.
le ciel personnifié : le dieu Sôou, l'une
des formes de Knèph ou le Démiurge,
j)lacé entre l'orient et l'occident, per-
sonnifiés sous l'apparence de deux
femmes, élève, dans l'espace circon-
scrit par le ciel ( Netphé ) , le vaisseau
du soleil , dont il semble ainsi déter-
miner le cours; 5° prières h Osiris,
seigneur de la région de stabilité. Les
emblèmes de ce dieu , ainsi que Thôth
ibiocépbale, sont renfermés dans un
cercle formé par le serpent qui se
mord la queue, emblème de l'éternité ;
<;° prière à toutes les divinités qui
président aux régions habitées par les
âmes , représentées symboliquement
dans le grand tableau suivant; 7° à
10° courtes invocations aux dieux Osi-
ris , Nofré-Atmou , et à la vache sa-
crée d'Hathôr.
Enfin, un autre manuscrit hiéro-
glyphique, colorié, est entièrement
formé de tableaux symboliques relatifs
au système psychologique des Egyp-
tiens. On y a représenté les divers
états de l'ame , ainsi que les divinités
qui présidaient à ses transmigrations.
Ce papyrus appartenait à la momie
d'une femme nommée Tetchonsis.
Malgré l'analogie des sujets de ces
manuscrits, on remarque toutefois
quelques diversités dans le nombre
et l'ordre des scènes, diversités dé-
terminées très-vraisemblablement par
celle des qualités ou du rang du per-
sonnage pour lequel le manuscrit fut
dessine , et les plus complets comme
les plus beaux appartenaient nécessai-
rement aux membres de la caste sa-
cerdotale, à la classe spécialement
chargée du service des dieux et des
choses sacrées. Ce qu'il y a d'uni-
forme dans tous les rituels , c'est la
scène finale de la seconde subdivision
de l'ouvrage , qui est aussi ceile de la
fin de la vie, uniforme aussi pour
tous, et telle qu'elle est représentée
sur notre pi. 20.
Après les divers pèlerinages de l'ame
du défunt dans les régions nombreuses
au'elle doit visiter, elle arrive enfin
ans YJmenthi, l'enfer, où elle va su-
bir son jugement. La scène qui le re-
présente offre à nos regards la partie
la plus curieuse de la croyance reli-
gieuse des Égyptiens. L'inérogram-
mate , dans la composition de ce sujet
singulier, a su donner un corps aux
idées les plus métaphysiques , et nous
y trouvons la preuve évidente que le
dogme de l'immortalité de l'ame et
celui des récompenses et des peines
dans une autre vie furent les fonde-
ments principaux de la religion des
anciens Égyptiens. Il est naturel en
effet de retrouver ces grands principes
de la morale chez un peuple dont l'an-
tiquité tout entière a célébré la sa-
gesse. L'Écriture sainte elle-même ne
dédaigne pas de la rappeler , quoi-
qu'elle condamne en même temps ces
tormes matérielles sous lesquelles l'Ii-
gypte trouva bon de voiler ses doc-
trines.
Cette scène se trouve d'ordinaire à
la fin de la seconde section du rituel
funéraire entier , mais seK de conclu-
sion à tous les rituels abrégés; elle
présente la Psychostasie, c'est-à-dire
le jugement que, selon les doctrines
égyptiennes , devait subir l'ame des
morts en quittant le corps mortel ,
dans la région inférieure de VÂmen-
thi, où l'on examinait sévèrement et
oùVonpesait ses actions durant sa vie
sur la terre. L'édifice où la scène se
passe est le prétoire même de l'A-
nrenthi , le palais du juge suprême des
âmes. On distingue à gauche de la
scène le dieu lui-même assis sur son
trône. Il est caractérisé par une coif-
fure particulière, formée de la par-
tie supérieure du pschent ( une tiare
royale ), ceinte d'un large diadème et
unie au disque du soleil et aux cornes
de bouc, emblèmes de la lumière et de
la faculté génératrice. Le dieu tient
dans ses mains un fouet et un scep-
tre recourbé en forme de crochet,
soit pour exprimer le pouvoir d'exci-
ter le mouvement des choses et de les
ralentir , soit par allusion au nom
de la région infernale à laquelle ce
dieu préside , c'est-à-dire l'Amenthi ,
qui attire les âmes de tous les vivants
et qu'on croyait les relancer dans le
monde; ce dieu est Osiris, dieu très-
bienfaisant, seigneur delà vie, dieu
KGYPTK.
grand , médiateur éternel , président
de la région inférieure, et roi divin.
Nous retrouvons donc là le souve-
rain de l'enfer égyptien, Osiris, divi-
nité qu'Hérodote, Diodore de Sicile et
Plutarque regardaient unanimement
comme le type primitif du Dionysos
ou Baccliusdes Grecs et des Romains.
L'opinion de ces classiques est pleine-
ment confirmée par le groupe emblé-
matique placé en face du dieu et dans
la chapelle même. Un grand nombre
de papyrus montrent clairement dans
ce groupe un vase d'où sort un thyrse,
auquel est liée par des bandelettes une
peau de panthère. Ainsi ces principaux
emblèmes de Bacchus sont constam-
ment figurés auprès d'Osiris , et on
en conclut l'origine égyptienne de la
divinité grecque , le culte égyptien
étant sans aucun doute antérieur au
culte grec. Toutefois les Grecs adop-
tant la divinité égyptienne, en restrei-
gnirent singulièrement les attribu-
tions. De même Phtha, le ministre
immédiat du dieu supérieur et orga-
nisateur du monde physique, devmt
en occident le forgeron Héphaïstos ,
Vulcain. Osiris , le principe humide
du monde, ne fut ainsi pour les Grecs,
du moins dans la croyance populaire,
que l'inventeur de la vigne , le dieu
du vin, et le pin fut ajouté au thyrse.
Devant la sainte habitation du dieu
de l'Amenthi est un autel chargé d'of-
frandes, telles que des pains, des vian-
des diverses , des grenades et des
fleurs de lotus ; et ce lotus est le sym-
bole du monde matériel.
Le voisinage du séjour du suprême
juge de l'Amenthi est annoncé par un
piédestal sur lequel se repose un ani-
mal monstrueux , mais dont les formes
sont si déterminées, qu'on ne peut y
méconnaître un hippopotame mélangé
de crocodile : c'est le cerbère égyptien.
Ici , c'est l'hippopotame femelle , qui ,
dans les tableaux astronomiques de
Thèbes et d'Esnéh, occupe dans le
ciel même la place que les Grecs ont
donnée à ia grande Ourse. Cette con-
stellation était nommé le Chien de
Typhon par les Égyptiens , et sa pré-
sence dans l'Amenthi ( l'enfer ) ne
laisse pas douter que cet animal ne
soit le type du chien Cerbère, qui,
selon les mythes çrecs , gardait l'en-
trée du palais d'Ades. La légende égyp-
tienne le nomme 0ms , et le quahiie
de recteur de la région inférieure.
A l'autre extrémité de cette scène
( à droite ) , on remarque un groupe
de trois personnages , c'est-à-dire une
femme qui, la tête surmontée d'une
plume, présente une personne vêtue
a la manière ordinaire des Égyptiennes,
à une déesse caractérisée par un sceptre
et par l'emblème de la vie céleste ( la
croix ansée ) qu'elle tient dans sa main
droite. C'est l'ame d'une défunte sous
les formes corporelles , conduite par
les deux déesses T 'évité et Justice
devant le grand juge des morts.
Thméï, lille du Soleil, fut la com-
pagne habituelle d'Osiris dans l'Amen-
thi; elle représente le personnage ana-
logue à la Perséphonè des Grecs et à
la Proserpine des Latins ; ses fonc-
tions sont de recevoir les âmes des
morts à l'entrée Je l'Amenthi , et elle
semble les rassurer et exciter leur
confiance , pendant qu'on examine leur
conduite sur la terre. Elle est en outre
la présidente des quarante-deux juges,
ou plutôt quarante-deux jurés votants
qui ont le droit d'assisterau jugement
des âmes, aux assises infernales, et
qui occupent , sur deux lignes , le haut
de la scène.
L'antiquité grecque parle de ces
jugfts auxquels les Egyptiens soumet-
taient les personnes de toutes les
classes de la nation avant de permettre
que leur dépouille mortelle fût dépo-
sée dans le tombeau des ancêtres.
Certains juges inexorables examinaient
en présence du peuple la conduite te-
nue par le mort avec ses concitoyens,
et ils refusaient à son corps une "place
dans la catacombe, s'il n'avait pas
religieusement rempli ses devoirs en-
vers les dieux et envers les hommes.
Cette coutume, éminemment morale,
produisait d'autant plus d'effet sur les
moeurs publiques , qu'elle s'appliquait
aux rois mêmes. Les sculptures des
temples et des palais (ju'on voit encore
dans les ruines de Thebes . constatent
L'UNIVERS.
stifllsamment que les noms de quel-
ques Pharaons turent proscrits par ces
mêmes juges suprêmes.
Ainsi les Égyptiens imitaient sur la
terre , à l'égard du corps , ce qu'ils
croyaient, selon leurs doctrines reli-
gieuses, être pratiqué à l'égard des
âmes dans l'enfer , l'Amenthi , où
elles passaient après leur séparation
du corps. La dernière scène des pa-
pyrus représente donc cette épreuve
îinale , la plus complète de toutes ,
puisqu'elle exige de î'anie un compte
général des motifs de ses actions , et
en tout la plus redoutable, puisque
les juges sont les dieux mêmes, les
êtres supérieurs , ceux à qui tout est
connu jusqu'aux plus secrètes pensées.
Dans cette scène finale , l'ame du
défunt, figurée, pour lever toute in-
certitude et comme dans sa présenta-
tion à Thméï , sous les formes corpo-
relles mêmes dont il fût revêtu du-
rant son séjour sur la terre , se voit
de nouveau représentée à genoux , les.
bras élevés , en attitude suppliante ,
devant les images des quarante-deux
juges de l'Amenthi, rangées sur deux
files , ce qui a rendu nécessaire la ré-
pétition de la figure de l'ame , sur le
sort de laquelle ces juges doivent pro-
noncer la sentence. Les têtes de ces
quarante-deux juges sont assez variées ;
les unes ont la forme humaine , d'au-
tres la tête de divers animaux, tels
que crocodile , aspic , bélier , épervier,
ibis, schakal, hippopotame, lion et
cynocéphale. Cette diversité de têtes
provenait de la nécessité de caractéri-
ser un à un ces divers juges figurés
hiératiquement, ayant d'ailleurs des
fonctions diverses ; leurs quarante-deux
noms propres se lisent dans les rituels
Funèbres complets , auprès de la scène
du jugement, avec l'indication précise
de la région céleste à laquelle chacun
d'eux présidait. Diodore de Sicile
pari* de ces quarante-deux génies en
décrivant des bas-reliefs du tombeau
d'Osymandias , sur lesquels était figuré
le jugement de l'ame de ce conquérant ;
et dans d'autres manuscrits , ces juges
sont figurés assis devant Thméï, leur
iT^sidente
Cette déesse, fille du Soleil, dont
la figure est si fréquente sur les mo-
numents, parce qu'elle était regardée
comme la protectrice de l'Egypte et
la directrice du pouvoir royal, a été
prise par les Grecs pour leur Héra ,
la Junon des Latins. Mais chez les
Égyptiens , Thméï était l'emblème de
la vérité; de là elle fut dite la pre-
mière née du dieu de la lumière, et
on lui attribua la suprême présidence
des régions infernales, où les appa-
rences mondaines s'évanouissent, où
tous les projets humains disparaissent
pour faire place aux éternelles réalités.
Elle devait donc diriger et régler les
opérations des juges de l'Amenthi , et
son image , celle de la vérité , devait
se trouver appendue au cou et sur la
poitrine des juges composant le tribu-
nal qui , sur la terre, décidait des plus
importants intérêts des familles. Fé-
rité et justice sont deux idées essen-
tiellement connexes dans l'ordre mo-
ral; un seul et même mot exprimait
l'uneet l'autre dans l'ancienne langue
des Égyptiens , et le plus beau et le
plus ordinaire des titres que prirent
les Pharaons sur leurs obélisques , fut
sans doute celui d'ami de Thméï ^
ami de la vérité, c'est-à-dire, de la
justice.
En présence de ces quarante-deux
juges, d'autres divinités faisaient elles-
mêmes l'examen de la conduite que
l'ame avait tenue sur la terre. Ses ac-
tions étaient rigoureusement mises
dans la balance de l'Amenthi, et cet
instrument, qui décidera du sort de
l'ame, est placé au-dessous des juges.
Le fût ou colonne qui le supporte est
surmonté d'un cynocéphale assis ,
image symbolique de l'un des minis-
tres du dieu Thoth, appelé alternati-
vement Api ( nombre , quantité ) , et
Hap (jugement, sentence), noms,
comme on le voit, relatifs aux fonc-
tions du génie qui préside à la pesée
des actions de l'ame sur la balance in-
fernale dont la garde lui était com-
mise.
Deux autres personnages sont de-
bout auprès des bassins de la balance,
et pèsent les bonnes et les mauvaises
KGYPTK.
129
actions du défunt. La figure a droite,
qui examine attentivement le fil ou
plomb au moyen duquel les Égyptiens
avaient coutume d'estimer le' poids
relatif des deux bassins de l'instru-
ment , est le dieu Horus , le fils chéri
d'Osiris et d'Isis, bien reconnaissable à
sa tête d'épervier, de même que par son
nom d'ordinaire écrit au-dessus de lui.
Le personnage de gauche , à la tête de
schakal , ou de loup d'Egypte , est le
dieu Anubis , fils d'Osiris et de Neph-
tis. Les fonctions spéciales de ces deux
frères étaient de peser les actions des
morts en présence des juges de l'A-
menthi. Les mauvaises sont symboli-
quement figurées par un vase d'argile
Eosé dans le bassin de droite , et les
onnes dans le bassin de gauche , par
une petite figure de Thméï, ou de sa
plume seulement, c'est-à-dire par le
symbole même de la justice et de la
vérité.
En avant de l'instrument redoutable
on voit une autre divinité, dont la
haute stature annonce la dignité; car,
dans les tableaux symboliques des
Égyptiens , la hauteur des figures est
presque toujours en raison du rang
du personnage figuré, toutes les fois
du moins que l'espace ne s'oppose pas
à la pratique de cette règle. L'hiéro-
grammate a représenté ici le dieu Thoth
( la science et la sagesse divines per-
sonnifiées), l'inventeur des lettres et
le premier législateur des Égyptiens.
Quand Osiris revêtit des formes hu-
maines pour introduire la vie civile
dans le monde , Thoth , le Mercure
des Égyptiens, fut son fidèle compa-
gnon et comme l'ame de ses conseils.
Les mêmes traditions religieuses ajou-
taient qu'il n'abandonna jamais Osiris,
même lorsque ce dieu établit sa de-
meure dans l'Amenthi pour juger les
âmes. Le Mercure égyptien est carac-
térisé par sa tête d'ibis , oiseau qui ,
dans l'écriture sacrée égyptienne , est
le symbole du cœur et de l'intelligence.
Il tient dans sa main ub calam, et
il écrit sur une tablette le résultat de
ia pesée dans la balance de l'Amen-
thi, des œuvres du défunt. Thoth porte
ce résultat à la connaissance du juge
9' Livraison. (Egypte.)
suprême ûes âmes , Osiris , dont Ja
bouche doit prononcer la sentence dé-
finitive. Considéré selon ces fonctions
dans l'enfer égyptien, Thoth corres-
pond exactement au Mercure Psycho-
pompe des Grecs.
Tel est le sens de la scène figurée
dans la deuxième partie des papyrus ;
elle rend ainsi sensible aux yeux toute
la doctrine psychologique des Égyp-
tiens, c'est-à-dire l'ame du défunt qui
entre dans l'Amenthi, et qui se trouve
en présence de la vérité; ses minis-
tres, les quarante-deux juges, sont
chargés d'examiner les motifs de ses
actions; ces mêmes actions sont pe-
sées par certains dieux; la sagesse
divine ( Thoth ) écrit le résultat de
cette pesée; la bonté de Dieu, figurée
par l'être bienfaisant par excellence ,
Osiris , récompense l'ame fidèle à ses
devoirs en l'appelant dans un monde
meilleur, ou bien il la punit de ses fau-
tes en la rejetant sur la terre pour y
subir de nouvelles épreuves et y en-
durer de nouvelles peines sous une
nouvelle forme corporelle , jusqu'à ce
qu'elle se présente pure de toute faute
au tribunal de l'Amenthi. Ici l'amb
a été reconnue coupable de glouton-
nerie, et elle est renvoyée sur la terre
sous la forme d'une truie.
On trouve dans cette scène allégo-
rique toute ia représentation de l'en-
fer des Grecs et des Romains. Orphée,
et les autres très-anciens instituteurs
du culte des Grecs, furent les dis-
ciples des prêtres égyptiens ; il n'est
donc pas surprenant que le palais d'A-
dès ne soit en grande partie autre
chose que la copie de l'Amenthi égyp-
tien. Osiris est devenu en occident
Adès, ou Pluton ; Thméï, Proserpine;
0ms , le Cerbère ; Thoth , le Mercure
Psychopompe; enfin Horus, Api et
Anubi , semblent être les types origi-
naux de Minos, Éaque et Rhada-
mante : et de tels rapprochements
font comprendre quels précieux ren-
seignements sur les origines de la re-
ligion des Grecs et des Romains, peut
fournir l'étude approfondie des mo-
numents de tout genre qui nous re*
tent de l'antique Egypte.
130
L'UNIVERS.
L'expression figurée de cette même
croyance au sujet du jugement de l'ame
des morts, par les symboles qui pou-
vaient la rappeler directement à l'es-
prit de tous , était multipliée avec
une attentive persévérance: fondement
de la morale publique , elle était re-
produite sur les monuments publics
par le concours de tous les arts. Le
tableau qui la représente entrait dans
le système de (îécoration religieuse
des grands édifices. On la retrouvait
ainsi et dans, les livres et dans les
temples de l'Egypte, tant que dura
l'inlluence des institutions nationales ;
les rois et les citoyens comparaissaient
devant le même tribunal. Ce même ta-
bleau religieux existe encore, en effet,
parmi les bas-reliefs peints du petit
temple qui s'élève derrière l'Améno-
Ehion , sur la rive occidentale de Thè-
es : il fut dédié aux deux déesses
Hathôr et Thméï, vers l'an 200 avant
l'ère chrétienne , comme le disent les
dédicaces, qui nommentle roi Ptolémée-
Épiphane et la reine Cléopâtre sa femme.
Champollion le jeune a vu et décrit ce
monument; il a déterminé l'époque de
sa fondation, un peu antérieure au
règne d'Épiphane; il a donné à la
fcis le nom du prince qui le dédia ,
et celui des divinités auxquelles il fut
consacré : il a reconnu que le naos
du temple est divisé en trois salles
ou sanctuaires contigus ; que le sanc-
tuaire principal , celui du milieu , est
décoré de tableaux d'offrandes adres-
sées à tous les dieux adorés dans le
temple, et que celui de droite est spé-
cialement réservé à la déesse Hathôr.
«Le sanctuaire de gauche, ajoute le
voyageur, est consacré à la déesse
Thméï, qui fut la Dicé et l'Alété des
mythes égyptiens ; aussi , tous les ta-
bleaux qui décorent cette chapelle se
rapportent-ils aux importantes fonc-
tions que remplissait cette divinité
dans l'Amenthi , les régions occiden-
tales ou l'enfer des Égyptiens.
« Les deux souverains de ce lieu
terrible , où les âmes étaient jugées ,
Osiris et Jsis reçoivent d'abord les
hommages de Ptolémée et d'Arsinoé ,
dieux Philopatores ; et l'on a sculpté
sur la paroi de gauche la grande scène
de la psychostasie. Ce vaste bas-
relief représente la salle hypostyle
( Oskh ) , ou le prétoire de l'Amenthi,
avec les décorations convenables. Le
grand- juge Osiris occupe le fond de
la salle; au pied de son trône s'élève
le lotus, emblème du monde matériel,
surmonté de l'image de ses quatre en-
fants, génies directeurs des quatre
points cardinaux.
«■ Les quarante - deux juges asses-
seurs d'Osiris sont aussi rangés sur
deux lignes, la tête surmontée d'une
plume d'autruche, symbole de la jus-
tice : debout sur un socle , en avant
du trône, le Cerbère égyptien, monstre
composé de trois natures diverses, le
crocodile ^ le lion et l'hippopotame ,
orfvre sa large gueule et menace les
âmes coupables : son nom , Téouôm-
enement, signifie la dévoratrice de
l'occident ou de l'enfer. Vers la porte
du tribunal paraît la déesse Thméï ,
dédoublée , c'est-à-dire figurée deux
fois , à cause de sa double attribution
de déesse de la justice et de déesse de
la vérité; la première forme, qualifiée
Thméï,rectrice de l'Amenthi (la vérité),
présente l'ame d'un Égyptien, sous les
formes corporelles, à la seconde forme
de la déesse (la justice), dont voici la
légende : Thméï , qui réside dans l'A-
menthi , où elle pèse les cœurs dans la
balance : aucun méchant ne lui échappe.
Dans le voisinage de celui qui doit su-
bir l'épreuve, ont lit les mots suivants ;
«Arrivée d'une ame dans l'Amenthi.»
Plus loin, s'élève la balance infernale,
les dieux Horus, fils d'Isis, à tête
d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à
tête des chakal , placent dans les bas-
sins de la balance , l'un le cœur du
prévenu, l'autre une plume, emblème
de justice : entre le fatal instrument
qui doit décider du sort de l'ame , et
le trône d'Osiris, on a placé le dieu
Thoth ibiocéphale , Thoth le deux
fois grand, le seigneur de Schmoun
(Hermopolis Magna), le seigneur des
divines paroles, le secrétaire de jus-
tice des autres dieux grands dans la
salle de justice et de vérité. Ce gref-
fier divin écrit le résultat de l'épreuve
EGYPTE.
131
à laquelle vient d'être soumis le cœur
de l'Égî'ptien défunt , et va présenter
son rapport au souverain juge. >>
On voit donc encore ici, dans le sanc-
tuaire de la déesseThméï, la représenta-
tion de la psychostasie , telle qu'elle
est dans la deuxième partie de tous
les rituels funéraires.
D'autres scènes d'un ordre sembla-
ble et nsn moins significatives à l'é-
gard des dogmes psychologiques en-
seignés et reçus chez les Égyptiens ,
existent encore comme décorations
religieuses de monuments comptés
parmi les plus anciens de ceux qui cou-
vrent si pompeusement le sol ég}'p-
tien : et ces diverses scènes sont
comme le complément , et , s'il en
était besoin , l'interprétation intelli-
gible à tous, de celle du jugement de
i'ame, pour ses bonnes ou ses mau-
vaises actions sur la terre. Ces scènes
imposantes nous montrent .la série
des châtiments terribles et variés que
recevaient dans l'autre vie les âmes
coupables et indignes de pardon; et à
côte de ce tableau des sévères effets
de rinévital)le justice , est placé celui
des félicités, sans cesse renaissantes ,
que la même justice a réservées aux
âmes pures de toute souillure, et qui
se sont élevées à cette perfection en
suivant avec ardeur et persévérance la
voie du devoir et de la vertu. C'est
dans les catacombes royales de Biban-
el-Molouk , où reposent les restes des
rois de la 18% de la lO*" et de la 20^^
dynastie, que sont conservées ces pré-
cieuses représentations. On y décrit ,
par une série innombrable de figures ,
la marche emblématique du dieu So-
leil dans l'hémisphère supérieur et
lumineux , et successivement dans l'hé-
misphère inférieur , qui est celui des
ténèbres éternelles. Les nombreux ta-
bleaux relatifs à la marche du dieu au-
dessus de l'horizon et dans l'hémi-
sphère lumineux, sont partagés en
douze séries, annoncées chacune par
un riche battant de porte , sculpté ,
et gardé par un énorme serpent : ce
sont les portes des douze heures du
jour.
Près du battant de la première porte,
celle du lever , on a figuré les vingt-
quatre heures du jour astronomique
sous forme humaine , une étoile sur
la tête , et marchant vers le fond du
tombeau , comme pour marquer la
direction de la course du dieu , et in-
diquer celle quil faut suivre dans l'é-
tude de ces tableaux qui offrent un in-
térêt d'autant plus piquant, que, dans
chacune des douze heures du jour, on
a tracé l'image détaillée de la barque
du dieu , naviguant dans le fleuve cé-
leste sur \% fluide primordial ou V/E-
ther, le principe de toutes les choses
physiques selon la vieille philosophie
égj'ptienne , avec la figure des dieux
qui l'assistent successivement; et de
plus , la représentation des demeures
célestes qu'il parcourt , et les scènes
mythiques propres à chacune des heures
du jour. Ainsi , à la troisième heure,
le dieu Soleil arrive dans la zone cé-
leste où se décide le sort des âmes ,
relativement aux corps qu'elles doi-
vent habiter dans leurs nouvelles trans-
migrations ; on y voit le dieu Atmon
assis sur son tribunal , pesant à sa
balance les âmes humaines cpi se pré-
sentent successivement : l'une d'elles
vient d'être condamnée; on la voit
ramenée sur terre dans une bari qui
s'avance vers la porte gardée par Anu-
bis, et conduite à grands coups de
verges par des cynocéphales, emblèmes
de la justice céleste; le coupable est
sous la forme d'une énorme truie ,
au-dessus de laquelle on a gravé, en
grands caractères, gourmandise ou
gloutonnerie, sans doute le péché ca-
pital du délinquant, quelque glouton
de l'époque.
Le dieu visite, à la cinquième heure,
les Champs-Elysées de la mythologie
égyptienne, habités par les âmes bien-
heureuses se reposant des peines de
leurs transmigrations sur la terre :
elles portent sur leur tête la plume
d'autruche , emblème de leur conduite
juste et vertueuse. On les voit pré-
senter des offrandes aux dieux ; ou
bien , sous l'inspection du seigneur de
la joie du cœur, elles cueillent les
fruits des arbres célestes de ce paradis-
Plus loin , d'autres tiennent en maia
132
L'U?ÎIVERS.
<les faucilles : ce sont les âmes qui
cultivent les champs de la vérité ; leur
légende =porte : « Elles font des liba-
« lions de l'eau et des offrandes des
« grains des campagnes de gloire; elles
« tiennent une faucille et moissonnent
« les champs gui sont leur partage ;
« le dieu Soleil leur dit : Prenez vos
« faucilles , moissonnez vos grains ,
« emportez-les dans vos demeures ,
« jouissez-en et les présentez aux dieux
« en offrande pure. » Ailleurs , enfin ,
on les voit se baigner, nager, sauter
et folâtrer dans un grand bassin que
remplit l'eau céleste et primordiale ,
le tout sous l'inspection du dieu Nil-
Céleste, le vieil Océan des mythes
égyptiens.
La marche du soleil dans Yhémi-
sphère inférieur, celui des ténèbres ,
pendant les douze heures de nuit ,
c'est-à-dire la contre-partie des scènes
précédentes, se trouve sculptée sur
les parois des tombeaux royaux, op-
posées à celles dont on vient de don-
ner une idée très-succincte. Là le
(dieu , assez constamment peint en
noir Ar la tête aux pieds , parcourt
les 75 cercles ou zones auxquels
président autant de personnages di-
vins de toute forme et armés de glai-
ves. Ces cercles sont habités par les
atnes coupables qui subissent divers
supplices. C'est véritablement là le
type primordial de V Enfer du Dante,
car la variété des tourments a de
quoi surprendre; d; on ne doit pas
s'étonner que quelques voyageurs ,
effra}'és de ces scènes de carnage,
aient cru y trouver la preuve de
l'usage des, sacrifices humains dans
l'ancienne Egypte ; mais les légendes
lèvent toute espèce d'incertitude à cet
regard.
Les âmes coupables sont punies
d'une manière ditférente dans la plu-
part des zones infernales que visite le
dieu Soleil : on a figuré ces esprits
impurs, et persévérant dans le crime,
presque toujours sous la forme hu-
nwine , quelquefois aussi sous la forme
symbolique de la grue, ou celle de
Véptrvier à tête humaine entièrement
peint en noir, pour indiquer à la fois
et leur nature perverse et leur séjour
dans l'abîme des ténèbres. Les unes
sont fortement liées à des poteaux , et
les gardiens de la zone, brandissant
leurs glaives , leur reprochent les cri-
mes qu'elles ont commis sur la terre.
D'autres sont suspendues la tête en
bas ; celles-ci , les mains liées sur la
poitrine et la tête coupée , marchent
en longues files; queques-unes , les
mains liées derrière le dos, traînent
sur la terre leur cœur sorti de leur
poitrine ; dans de grandes chaudières ,
on fait bouillir des âmes vivantes .
soit sous la forme humaine , soit sous
celle d'oiseau , ou seulement leurs têtes
et leurs cœurs. Il y a des âmes jetées
dans la chaudière avec l'emblème du
bonheur et du repos céleste (l'éven-
tail), auxquels elles avaient perdu tous
leurs droits. A chaque zone et auprès
des suppliciés , on lit toujours leur con-
damnation et la peine qu'ils subissent.
« Ces anies ennemies, y est-il dit,
« ne voient point notre dieu lorsqu'il
« lance les rayons de son disque; elles
n n'habitent plus dans le monde ter-
« restre , et elles n'entendent point la
« voix du Dieu grand lorsqu'il traverse
« leurs zones; » tandis qu'on lit au
contraire , à côté de la représentation
des âmes heureuses, sur les parois
opposées : « Elles ont trouvé grâce aux
" yeux du Dieu grand ; elles habitent
« les demeures de gloire , celles où
« l'on vit de la vie céleste ; les corps
« qu'elles ont abandonnés reposeront
« à toujours dans leurs tombeaux ,
« tandis qu'ellesjouiront de la présence
« du Dieu suprême. »
Cette double série de tableaux, tels
que ChampoUion le jeune les a re-
cueillis dans ses dessins, et expli-
qués dans ses Lettres , nous offre donc
le système psychologique égyptien
dans ses deux points les plus impor-
tants et les plus moraux , les récom-
penses et les peines ; c'est un irréfra-
gable témoignage en faveur de tout
ce que les anciens ont dit de la doc-
trine égyptienne sur l'immortalité de
Famé, et le Jbut positif de la vie hu-
maine. L'Egypte symbolisa ainsi la
double destinée des âmes par la pein-
♦lire de la course du soleil dans les
deux hémisphères.
L'antiquité classique connut et con-
serva la tradition égyptienne relative
au jugement de l'ame séparée du corps
qu'elle anime ; et cette antiquité fit
plus encore à l'égard d'une partie de
cette tradition , la pesée des âmes ,
elle se l'appropria et l'introduisit dans
ses propres croyances. ï^apsychostasie
figure dans les "écrits des Grecs, dans
ceux des Latins , et sur leurs monu-
ments. Homère décrit Jupiter sur le
sommet du mont Gargare , déployant
ses balances d'or pour y peser les
destinées des guerriers troyens et celles
des Grecs valeureux; il saisit le milieu
des balances , qu'il élève , et le jour
fatal aux Grecs est arrivé : leur des-
tin penche vers la terre , et celui des
Troyens vers les cieux. C'est dans ces
mêmes balances que Jupiter place en-
suite les destinées fatales d'Achille et
d'Hector ; le destin cruel d'Hector em-
porte la balance, et le héros descend
dans les enfers. Virgile imita cette
belle image dans la description du
combat d'^née contre Turnus. Une
belle patère étrusque représente un
sujet analogue, et le nom d'Achille
se lit à côté d'un des deux bassins de
la balance , chargés de deux figures
humaines. Sur un vase grec on a peint
le combat d'Achille contre Memnon,
et au-dessus des combattants, Her-
mès , le Thoth des Grecs, pèse dans
une balance les âmes des héros, en
présence de Thétis et de l'Aurore.
Enfin, Plutarque rapporte que tel était
le sujet de la Psychostasie d'Eschyle ;
et Milton ne dédaigna pas d'iniiter
cette riche fiction, reste difforme d'une
grande pensée et d'un dogme sublime,
désormais consacré par l'assentiment
des siècles , la conscience publique et
l'ordre nécessaire de l'univers.
Ce tableau très-expressif des terri-
bles châtiments réservés aux âmes
coupables, dément assez hautement
l'assertion de ceux qui , parmi les sa-
vants des t'^mps modernes, ont avancé
qu'il n'y avait pas , dans l'enfer égyp-
tien, de peines physiques iiifligées'^âux
condamnés; la preuve du contraire.
EGYPTE. 133
est écrite sur plusieurs monun)ents du
premier ordre. Il y avait dansl'Amen-
thi des Égyptiens, le séjour des bien-
heureux et celui des coupables. Ces
idées, d'origine égvptienne, passèrent
chez tous les peuples polfcés de l'anti-
quité ; elles n'ont pas encore vieilli, et il
est évident que l'idée de peines et de
récompenses éternelles fut inséparabla
d€ celle de l'immortalité de l'anie.
Personne n'a refusé aux sages de l'K-
gypte la priorité de la connaissance de
ce dogme; Isis et Osiris, dit Héro-
dote , régnent dans l'enfer des l^.cyp-
tiens; ce peuple est le premier qui ait
dit que l'ame de l'homme est immor-
telle; ils croient qu'en quittant le
corps de l'homme, elle passe dans
celui d'un autre animal, successive-
ment dans le corps des êtres animés
de toute espèce , terrestres , marins
ou aériens ; de là elle occupe de nou-
veau le corps d'un homme, et ces
transmigrations s'opèrent dans un in-
tervalle de trois mille ans. ' C'est à
trois ép>reuves semblables que I ame
aurait été soumise successivement ,
idée recueillie aussi par Platon , qui
savait que l'ame qui, après ces trois
épreuves , restait innocente, retournait
aux dieux, d'où elle émanait ; les âmes
coupables, au contraire, animaient
d'autres corps durant des myriades
d'années avant de rentrer dans le sein
delà divinité. Pindarene semble-t-il pas
avoir eu présente la pensée de ce séjour
de joie et de plaisirs pour les âmes
pures, qui est décrit a une de nos
pages précédentes , lorsqu'il rappelle ,
dans ses vers , que les âmes qui sor-
tent pures de ces trois épreuves, par-
viennent aux demeures de Saturne et
aux îles des bienheureux que rafraî-
chissent les vents de l'Océan, où
brillent des (leurs qui ont l'éclat de
l'or , qui naissent de la terre, ornent
les arbres ou s'élèvent du sein des
eaux, et dont les habitants de ces lieux
fortunés se font des couronnes et des
colliers? Pindare imite ici l'inépui-
sable modèle des poètes, Homère dans
son Odyssée ; et comme pour conserver
à cette opinion son origine égyptienne,
c'estUaiis kl bouche del'égyptita Protêt
134
L'UNIVERS.
gij' Homère met ces paroles , adressées
à Ménélas: «Votre destin n'est pas de
connaître la mort ; les dieux vous trans-
porteront dans les Champs-Elysées ,
où les heureux jouissent à jamais d'une
vie fortunée ; la neige , les pluies , les
longs hivers n'attristent point ces
lieux ; sans cesse l'Océan leur envoie
les douces haleines du zéphyr, qui
porte aux hommes une agréable fraî-
cheur. » Homère consignait ainsi une
opinion égyptienne dans ses immor-
tels écrits : « Il y a des Grecs , ajoute
Hérodote , qui se sont approprié cette
opinion , les uns plus tôt , les autres
plus tard ; je connais même leurs
noms , mais je ne veux pas les écrire
dans mon récit. » Le même historien
rend le même témoignage sur l'origine
égyptienne de la métempsychose ; on
n en parla parmi les philosophes grecs
qu'aux temps de Phérécyde et de Py-
tnagore : c'est à ce dernier que la
propagation de cette idée parmi les
Grecs est attribuée, ainsi gue celle
de l'immortalité de l'ame à Thaïes;
et cependant on entrevoit cette opi-
nion très-distinctement dans les poè-
mes d'Homère. Dès le début , il parle
des âmes nombreuses de héros qu'A-
chille a envoyées aux enfers; leurs
corps étaient livrés aux chiens et aux
vautours. Et à la fin de l'Odyssée , il
décrit la belle prairie habitée par les
âmes des défunts , demeure toutefois
peu attrayante dans l'esprit des Grecs,
puisque Achille aurait préféré le sort
d'un misérable villageois sur la terre
au titre de roi de toutes ces araes dans
les enfers. L'opinion sur l'état de
l'ame, après l'extinction de la vie du
corps, était incertaine encore chez les
Grecs à ces époques reculées de leur
histoire. Ce tut l'Egypte qui les in-
struisit ; elle leur communiqua la
science qu'elle avait reçue des dieux
mêmes.
D'après l'histoire sacrée de l'Egypte,
ce fut Thoth , le premier Hermès , le
Trismégiste , ou trois fois très-grand ,
qui écrivit tous les livres par l'ordre
du Dieu suprême. Ce premier Thoth
fut l'Hermès céleste, ou l'intelligence
divine personnifiée, le seul des êtres
divins qui , dès l'origine des choses,
comprit l'essence de ce Dieu suprême.
Il, avait, selon les mythes sacrés de
rÉg3'pte, consigné ces hautes connais-
sances dans des livres qui restèrent
inconnus jusqu'à ce que le Démiurge
eût créé les âmes , et par suite l'uni-
nivers matériel ainsi que la race hu-
maine. Le premier Hermès avait écrit
ces livres en langtie et' en écritures
divines ou sacrées ; mais après le ca-
taclysme, lorsque le monde physique
fut réorganisé et reçut une nouvelle
existence, le Créateur,' prenant pitié des
hommes qui vivaient sans règles et
sans lois , voulut , en leur donnant
l'intelligence et une direction salutaire,
leur tracer la voie qui devait les ra-
mener dans son sein dont ils étaient
émanés. Ce fut alors que se manifes-
tèrent sur la terre Isis et Osiris, dont
la mission spéciale fut de civiliser l'es-
pèce humaine. Ces deux époux avaient
pour associé et pour conseiller fidèle,
Thoth, nommé aussi Thoyth par les
Grecs , qui fut le second Hermès , et
n'était toutefois qu'une incai-nation du
premier, ou l'Hermès céleste mani-
festé sur la terre.
Tout ce que tentèrent Isis et Osiris
pour tirer les humains de l'état sau-
vage , fut ou suggéré ou approuvé par
Thoth, et c'est a ce second Hermès
que les Égyptiens se croyaient rede-
vables de toutes leurs institutions so-
ciales. Les hommes étaient encore
réduits, comme les animaux, à ne
manifester leurs sensations que par
des cris confus et sans liaison ; Thoth-
leur apprit une langue articulée , et •
imposant des noms a tous les objets ,
il donna à chaque individu le moyen
de communiquer ses pensées et de
s'approprier celles des autres. Il fit
plus , il enseigna à les fker d'une ma-
nière durable , en inventant l'art de
l'écriture ; il organisa l'état social ,
établit la religion , et régla les céré-
monies du culte ; il fit connaître uux
hommes l'astronomie et la science des
nombres, la géométrie, l'usage des
poids et des mesures. Won content de
satisfaire à tous les besoins de la so-
ciété humaine par ces impoctantes et
atiles créations , le second Hermès
s'occupa aussi de tout ce qui pouvait
contribuer à embellir la vie : il in-
venta la musique, fabriqua la lyre, à
laquelle il ne donna que trois cordes,
et institua les exercices gymnastiques.
C'est ce même dieu , enfin , qui fit
connaître aux hommes l'architecture ,
la sculpture, la peinture et tous les
arts utiles. Voilà ce qu'en ont dit Pla-
ton , Plutarque et bien d'autres écri-
vains.
Ils ajoutent que la langue et l'écri-
ture inventées par Thoth, et commu-
niquées aux homînes par cette divinité
bienfaisante , différaient de la langue
et de l'écriture des dieux , dont s'était
servi le premier Hermès pour rédiger
ses livres. L'écriture employée par le
second Hermès est appelée hiérogra-
plùqiie par ]\Ianéthon, parce qu'elle
servit d'abord à écrire les livres sa-
crés, dont ce dieu confia la garde à
la caste sacerdotale , qui lui devait ,
dit-on , son organisation et toutes les
connaissances dont elle fut la déposi-
taire et la dispensatrice. li paraît même
que cet instituteur des hommes ré-
serva, pour cette caste seule, un certain
ordre de notions, entre autres celle de
la véritable longueur de l'année. Les
prêtres égyptiens reconnaissaient ce
dieu pour l'auteur des livres sacrés
que cnacun d'eux devait posséder à
fond, en totalité ou en partie, selon
l'ordre de ses fonctions et son rang
dans la hiérarchie. Ces livres de Thoth,
au nombre de quarante-deux, renfer-
maient toutes les régies, tous les pré-
ceptes et tous les documents relatifs à
la religion, au culte, au gouvernement,
à la cosmographie, à la géographie, à
tous les arts et à toutes les sciences ;
en un mot, ces livres sacrés, dont nous
indiquerons les sujets, formaient une
véritable Encyclopédie égijptienne.
Les deux Thoth étaient les auteurs
de tous ces ouvrages , le second sur-
tout, chargé plus particulièrement du
gouvernement de la terre et de la po-
lice des hommes. Il rassemblait dans
lui-même toutes les sciences divines
et humaines ; aussi les prêtres égyp-
tiens lui attribuèrent-ils religicuse-
ÉGYPTE. 13.-.
ment toutes les découvertes utiles
faites par les membres de la caste
sacerdotale , Thoth étant pour elle ,
à la fois , et son instituteur et sa pro-
pre image , sa personnification dans
les mythes sacrés ; Thoth était reconnu
pour l'arbitre souverain du cœur et
de V intelligence humaine, et le même
mot égyptien exprimait en même temps
les idées cœur, intellect ou intelli-
gence. Dans les livres sacrés , le pre-
mier Thoth , l'Hermès trois fois très-
grand , est qualifié de père et direc-
teur de toutes choses , et d'historio-
graphe des dieux, et ces titres sont
pleinement justifiés par les attribu-
tions particulières de cet être divin
selon les mythes nationaux déjà rela-
tés. C'est ce même dieu qui pré-
para la matière dont furent formés
les corps de la race humaine; et il
promit alors ( prescience trompeuse ! )
de rendre ces nouveaux êtres fort
doux , et de leur inspirer la prudence ,
la tempérance, l'obéissance et l'amour
de la vérité. Osiris et Isis révélèrent
aux hommes les livres de Thoth qui
devaient régler leur vie intellectuelle
et physique ; ce Thoth est l'intelli-
gence divine personnifiée dans cet être
puissant, et le dieu supérieur ne le
nomme que : Ame de mon ame , et
intelligence sacrée de vion intelli-
gence , en un mot , celui qui connaît
tout. Il délégua au second Thoth, qui
était son incarnation, le gouvernement
de la terre , celui de la lune , et un
ministère supérieur dans les enfers.
Ce second Thoth fut pour les Égyp-
tiens l'auteur de tous les livres connus;
on lui en attribua un très-grand nom-
bre. Il y eut réellement en Egypte des
bibliothèques et des archives considé-
rables. Dans le magnifique édifice ap-
pelé par l'antiquité grecque le tom-
beau d'Osymandvas, il y avait une
bibliothèque de livres sacrés , et sur
sa porte on avait écrit remède de
famé. Au Rhamesséïon de Tlièhes, qui
a tant d'analogie avec le prétendu
tombeau d'Osymandyas , décrit par
Diodore de Sicile, d'après Hécatée,
Champollion le jeune a aussi reconnu,
après le promenoir, la salle des li-
136
L'UNIVERS.
vres ou la bibliothèque. La çorte qui
conduit d'une de ces deux pièces dans
l'autre , et dont les ornements en re-
lief ont été stuqués et dorés , porte
l'annonce évidente de la destination
donnée à la deuxième de ces deux sal-
les. Au bas des jambages , et immé-
diatement au-dessus de la dédicace,
sont sculptées deux divinités , la face
tournée vers l'ouverture de la porte ,
et regardant la seconde salle, qui était
par conséquent sous leur juridiction.
Ces deux divinités sont , à gauche , le
dieu des sciences etdes arts, l'inventeur
des lettres , Thoth à tête d'ibis , et à
droite la déesse Saf,compagne de Thoth,
portant le titre remarquaole de Dame
des Lettres et présidente de la biblio-
thèque ( mot à mot la salle des livres ).
Be plus , le dieu est suivi d'un de ses
Parèdres, qu'à sa légende et à un
grand œil qu'il porte sur la tête , on
reconnaît pour le sens de la vue per-
sonniCé, tandis que le Parèdre ae la
déesse est le sens de l'ouïe, caractérisé
par une grande oreille tracée égale-
ment au-dessus de sa tête, et par le
mot solem ( l'ouïe ) sculpté dans sa
légrnde ; il tient de plus en main tous
les instruments de l'écriture, comme
pour écrire tout ce qu'il entend. Est-
il possible, ajoute notre voyageur, de
mieux annoncer, que par de tels bas-
reliefs, l'entrée d'une bibliothèque?
Les livres étaient si abondants en
Egypte , que le nombre des ouvra-
ges attribués à Hermès est porté par
Jamblique à vingt mille, parManéthon
a un nombre encore supérieur, et
Hermès c'est la caste savante et la
science même, selon les idées égyptien-
nes. Les livres sacrés étaient les plus re-
cherchés, et l'on considérait comme
tels ceux qui traitaient de la natu-
re , de la hiérarchie et du culte des
dieux : un roi nommé Suphis , celui
auquel on attribue la grande pyra-
mide, était l'auteur d'un de ces trai-
tés. On considérait aussi comme sacrés
les livres historiques renfermant les
annales de la nation , les grandes ac-
tions des rois et des citoyens illustres ;
ces livres étaient déposés dans les ar-
chives de? temples; Manéthon déclare
Î[u'il prit ces livres pour guides dans
a rédaction de son ouvrage, et il
nous est parvenu des fragments origi-
naux en écriture sacrée , soit des lis-
tes authentiques des rois, soit des
relations des événements de leur rè-
gne , qui remontent aux temps de
Moïse et au-delà. Les livres d'Hermès
contenaient toute la science sociale
des Égyptiens , ils étaient en grande
vénération ; Artaxercès , maître de l'E-
gypte, en amassa un grand nombre
dans les temples, d'où il les enleva ,
et les prêtres les rachetèrent de l'eu-
nuque du roi, pour beaucouj) d'argent.
Cependant, tous les livres dits
d'Hermès n'étaient pas également vé-
nérés en Egypte. Les uns , considérés
comme les plus anciens et renfermant
les préceptes divins les plus essentiels,
étaient l'objet constant de l'étude des
prêtres chargés d'en lire chaque jour
quelque chapitre au roi et au peuple;
et d'autres, moins anciens, d'une étude
moins fréquente et moins obligée,
étaient des commentaires orthodoxes
des précédents, et traitaient de matiè-
res moins relevées , de sujets plus à la
portée des vulgaires intelligences.
Clément d'Alexandrie rapporte ce
qui suit : « Les Égyptiens suivent
une philosophie particulière à leur
ftays ; c'est aans leurs cérémonies re-
igieuses surtout qu'on s'en aperçoit ;
on y voit d'abord , marchant le 'pre-
mier, le chanteur, portant un synabole
musical ; il est obligé de savoir detta-
des livres d'Hermès, l'un contenant
les hymnes en l'honneur des dieux »
l'autre les règles de vie pour les rois.
Après le chanteur vient l'horoscope ;
il porte dans ses mains une horloge et
une palme. Il faut qu'il ait toujours
dans son esprit les quatre livres qui
traitent des astres, l'un des astres
errants , l'autre de la conjonction du
soleil et de la lune, les derniers de leur
lever. Vient ensuite le prêtre hiéro-
grammate , reconnaissable aux plumes
qui ornent sa tête; il a dans sas mains
un livre et une palette gai-nie de l'en-
cre et des joncs nécessaires pour écrire.
L'hiérogrammate doit posséder les
connaissances qu'on appelle hiérogly-
EGYPTE.
137
nhiques (ou interprétatives des anciens
livres) et qui comprennent la cosmogra-
phie , la géographie , les phases du so-
leil et de la lune , celles des, cinq pla-
nètes , la chorographie de l'Egypte , le
cours du Nil et ses phénomènes, l'état
des possessions des temples et des
lieux qui en dépendent , les mesures
et tout ce qui est utile à l'usage des
temples. Le stoliste vient ensuite,
fortant la coudée, emblème de la jus-
ice , et le vase de puriflcation. Celui-
ci sait tout ce qui concerne l'art d'en-
seigner et l'art de marquer du sceau
sacré les jeunes victimes. Dix livres
sont relatifs au culte des dieux et aux pré-
ceptes de la religion ; ils traitent des sa-
crifices, des prémices, des hymnes,
des prières , clés pompes religieuses et
autres sujets analogues. Après tous
les prêtres marche le prophète, portant
le seau sacré , suivi de ceux (jui portent
des pains; comme le supérieur des
.'lutres prêtres, le prophète apprend
Jes dix livres qu'on appelle sacerdo-
taux, où est contenu ce qui concerne
les lois et l'administration de l'état et
de la cité, les dieux et la règle de
l'ordre sacerdotal. Il y a en tout qua-
rante-deux livres principaux d'Her-
mès, dont trente-six, où est exposée
toute la philosophie des Égyptiens ,
sont appris par des prêtres des clas-
ses qui viennent d'être désignées ; les
six autres livres sont étudiés par les
pastophores , comme appartenant à
l'art de guérir , et ces livres parlent
en effet de la construction du corps
humain, de ses maladies, des instru-
ments et des médicaments , des yeux ,
enfin des maladies des femmes. »
Au témoignage de Clément d'A-
leiandrie, bien moderne par rapport
à l'époque où la caste sacerdotale
égyptienne était dans toute sa puis-
sance, se joignent, pour accréditer ces
précieux renseignements sur la litté-
rature sacrée de l'antique Egypte ,
d'autres témoignages plus anciens et
non moins imposants. Platon a su que
de très -anciens poèmes égyptiens
étaientdes hymnes en l'honneur d'Isis,
et toute l'antiquité classique affirme
que c'était une coutume générale et très-
ancienne aussi en Egypte, de célébrer,
f)ar la poésie lyrique, chantée dans
es cérémonies publiques et dans les
repas de famille , les louanges des
dieux et les belles actions des hommes.
Clément d'Alexandrie mentionne les
compositions de ce genre comme fai-
sant partie de deux des principaux
ouvrages d'Hermès : les bons exemples
laissés par les anciens rois y étaient con-
signés pour l'instruction de leurs suc-
cesseurs, et cette instruction procédait
de ces exemples mêmes rappelés tous
les Jours à la mémoire et à la vénéra-
tion des hommes. Diodore de Sicile
avait remarqué que les poèmes en
l'honneur de Sésostris différaient quel-
quefois , pour les faits , des annales
des prêtres. Il n'est pas rare de trou-
ver dans les tableaux historiques , dont
les monuments de l'Egypte sont dé-
corés , des scènes où des chanteurs
accompagnent leurs paroles avec le
son de divers instruments : les louan-
ges des dieux et celles des bons rois
devaient être constamment dans la
bouche d'un peuple religieuxet soumis,
comme elles étaient déjà dans tous ses
livres.
Outre le titre de ceux qu'a indiqués
Clément d'Alexandrie, d'autres écri-
vains de l'antiquité en désignent en-
core bien d'autres qui traitaient de
la physique, de la nature des choses,
de la connaissance de soi-même , et de
divers sujets philosophiques exposés
et discutes dans des discours à Tat , à
Ammon, à Asclépius, d'Isis à Horus,
et autres titres recueillis par des au-
teurs grecs ou latins ; livres dont il
nous est parvenu des fragments qui
révèlent de trop évidentes interpola-
tions au milieu de quelques restes
trop rares de leurs primitifs précep-
tes et de leur rédaction originelle.
Après les livres sacrés , les ouvra-
ges de Thoth , on a nommé des hom-
mes comme auteurs de quelques écrits
utiles ou remarquables. Un roi Am-
mon , selon Justin Martyr , écrivit
un traité sur Dieu ; un prophète nommé
Bitys avait découvert dans le temple
de Sais un exposé de la doctrine de
Thoth sur l'ascension des âmes à Dicu^
L'UNIVERS.
écrite en hiéroglyphes ; il l'interpréta
et offrit son ouvrage à un roi nommé
Anin)on, ainsi qu un autre ouvrage
sur le bien. L'hiérogrammate Épeis
était l'auteur d'un commentaire sur
les symboles égyptiens, qui fut traduit
en grec par Àrius d'Héracléopolis.
Nous avons déjà parlé de l'ouvrage du
roi Suphis ; un autre roi , Athotliis ,
second roi de la première dynastie ,
fondateur des palais de Memphis, com-
posa des écrits d'anatomie : on attribue
aussi des livres sur l'astronomie et sur
l'astrologie au roi Néchos ou Né-
chepso , et à un Pétosiris dont on ne
connaît pas l'époque. Galien et Aëtius
citent un remède contre la pierre ,
tiré des ouvrages de médecine de Né-
chepso. Pline mentionne quelques don-
nées relatives aux planètes, recueillies
des mêmes écrivains Néchepso et
Pétosiris ; et Servius ne craint pas
d'aflirmer qu'ils avaient fait de bonnes
observations sur la nature de certains
météores. Suidas attribue au même,
ou à un autre Pétosiris, des commen-
taires sur les dieux et les mystères des
Égyptiens. On nomma plus tard deux
géographes égyptiens , Cynchrus et
Blantasus ; Apollonius de Rhodes af-
firme que les Égyptiens connaissaient
la terre, le. pom et la distance des lieux
hors de l'Egypte. Quant à leurs an-
nales nationales, elles étaient soigneu-
sement écrites dans les registres des
temples ; Hérodote a vu , de ses pro-
pres yeux , les registres sur papyrus
où elles étaient consignées; Diodore
les mentionne souvent; Manéthon les
prit pour guide dans son histoire d'E-
gypte , et Théophraste parle sciemment
de l'histoire des rois d'Egypte, qu'il
a parfaitement connue. Apulée indique
des livres sur des sujets religieux, qui
n'étaient pas communiqués aux profa-
nes; Ammien Marcellin, l'ouvrage se-
cret 011 l'on avait particilièrement noté
l'âge du bœuf Apis; Achillès-Tatius ,
l'autre ouvrage où un prêtre était
chargé spécialement d'étudier et de
prévoir le retour du phénix d'Ethiopie
en Egypte , c'est-à-dire le retour du
commencement de la période sothia-
que; et Damascius , des livres théo-
logiques. L'empereur Alexandre-Sé-
vère parcourut l'Egypte, fit enlever
des temples tous les livres mythiques
qu'il y trouva, et les fit déposer dans
le tombeau d'Alexandre à Alexandrie,
afin qu'on ne pût , à l'avenir , étudier
le contenu de ces ouvrages., Homère
connaissait la renommée des Égyptiens
dans l'art de guérir, et l'emploi des
remèdes était réglé par la loi : toute
infraction funeste au malade, exposait
le médecin à la mort. La loi réglait
aussi la composition des remèdes" qui
consistaient en mixtions ; et un livre ,
nommé Ambrés , contenait la science
des diagnostics et des pronostics en
médecine. Aélien nous a transmis la
renommée de l'Égyptien lachus, dont
la mémoire était célèbre dans sa patrie
pour les services qu'il lui avait rendus
par sa science profonde en médecine ,
et le succès avec lequel il avait com-
battu et arrêté de meurtrières épidé-
mies. L'art de traiter les métaux et tou-
tes les substances propres aux, autres
arts utiles fut porté très-loin en Egypte;
une science aujourd'hui très-perfec-
tionnée, la chimie, a pris son nom
de celui même que l'Egypte porta très-
anciennement ( chémi ou chimi ).
Enfin Dioçlétien , abusant de sa vic-
toire en Egypte , y fit rechercher et
brûler tous lès anciens livres de chimie
qui traitaient de l'or et de l'argent ,
afin d'appauvrir les Égyptiens, et que,
pauvres , ils lui fussent plus soumis.
On connaît encore, par Théophile,
patriarche d'Antioche , un ouvrage
d'Apollonidès, surnommé Orapios, qui,
sous le titre de Sémenouthi ( mot égyp-
tien corrompu), le lioi'e divin, trai-
tait des dieux de l'Egypte. Enfin on
ne peut douter qu'outre les instruc-
tions orales que Platon reçut des prê-
tres égyptiens, il n'ait aussi obtenu
d'eux de voir de ses propres yeux
leurs livres philosophiques et doctri-
naux ; les hierogrammates Sachoniate
et Secnuphis, ses instituteurs, durent
lui montrer ces précieux ouvrages,
comme on croit que, avant Platon,
leprêtre Pérénis avait montré ces livres
à Pythagore , et primitivement Éthi-
mius à Orphée. Il est certain que Pla-
EGYPTE.
13Î)
ton obtint des prêtres égyptiens beau-
t;oup plus lie oomniunications que la
plupart des autres philosophes grecs,
i! était profondément instruit de leurs
doctrines cosmogoniques et psycholoa;i-
qiies; et parce qu'on ies lui avait com-
muniquées comme des secrets , que le
\Tilî:aire même des hommes instruits
était indigne de connaître, Platon les
conserva dans son esprit comine des
mystères sacrés , s'abstint de les con-
signer en corps de doctrine écrit , en
S aria avec réserve , et ne les rappela
ans ses ouvrages que par des phrases
énigmatiques et parfois inintelligibles
pour tout autre que pour lui-même.
Il laisse toutefois à entendre, il s'en
explique même assez clairement , que
les doctrines égyptiennes dominent
dans ses écrits. S'il se propose pour
sujet de ses méditations l'ordre de
l'univers, il veut s'y livrer d'après
l'opinion de ceux qui' l'introrluisirent
dans cette étude par des signes figu-
rés, indispensables pour pénétrer de
tels secrets. Et ces opinions égyp-
tiennes , si Platon s'imposa la réserve
de ne pas les écrire, du moins il en
parla souvent à ses disciples, à ses
amis; et ce qu'en a conservé Aris-
tote dans ses ouvrages, et qui est
conforme aux doctrines de Platon,
passe assez généralement pour avoir
été recueilli par Aristole, de la bouche
de son divin maître.
De tous les écrivains de l'ancienne
Egypte , le dieu Thoth fut et devait
être le plus fécond; une pieuse défé-
rence lui attribuait toutes les décou-
vertes utiles; aussi le nombre des
écrits qui ont été mentionnés sous
son nom par l'antiquité classique , est-
il très - considérable ; les uns sur des
sujets graves et d'une haute philoso-
phie, d'autres sur des matières oi-
seuses, les sciences occultes, et l'art
de la divination. Deux ouvrages do-
minent cependant cette liste des pro-
ductions attribuées à Thoth ou Her-
mès, et ils sont dignes, par leur ob-
jet, de la réputation de sagesse supé-
rieure et de divine inspiration dont
Thoth a joui dans tous les temps et
tous les pays de l'antiquité. L'un de
ces ouvrages est intitule, Piinander,
et l'autre Àsclépius. Le premier traite
de la puissance et de la sagesse de
Dieu ; le second de Dieu , de l'homme ,
et de l'univers. Un autre ouvrage
d' Asclépius, les Définitions, est adresse
au roi Ammon , et l'auteur s'y déclare
le disciple de Thoth.
Rien n'est plus connu dans l'an-
cienne littérature que les écrits réunis
sous la dénomination commune de
Livres hermétiques ; ils sont écrits en
grec pour la plupart , on ne sait quand ,
et moins encore par qui. Ceux qui les
écrivirent en cette langue déclarent
les avoir traduits de textes antiques
en écritures sacrées égyptiennes. Il est
certain qu'un examen attentif y fait
reconnaître des idées étrangères au
monde égyptien , qui sont nées de
sectes diverses dans des temps pos-
térieurs à celui de la splendeur pha-
raonique, et qui furent ainsi inter-
polées dans l'antique texte, comme
pour leur donner quelque crédit à la
faveur de cette origine supposée. Mais
il ne faut pas, pour ces interpolations,
avérées, rejeter entièrement ces livTes
hermétiques; Champollion le jcone les
a étudiés à fond, et il a déclaré pu-
bliquement, malgré les jugements har-
dis ou hasardés qu'en ont portés quel-
ques critiques modernes , que ces li-
vres renferment réellement une masse
de traditions purement égj-ptiennes ,
et constamment d'accord avec les mo-
numents les plus authentiques de l'E-
gypte.
Parmi les fragments qui nous sont
parvenus, on remarque celui d'un
discours d'Hermès , adressé à Thoth :
« Il est difficile à la pensée, lui dit-il ,
de concevoir Dieu, et à la langue d'en
parler. On ne peut décrire par des
moyens matériels une chose immaté-
rielle; et ce qui est éternel ne s'allie
que très-difficilement avecice qui est
sujet au temps. L'un passe, l'autre
existe toujours. L'un est une percep-
tion de l'esprit, l'autre est une réa-
lité.... Ce qui peut être connu par les
yeux et par les sens, comme les corps
Visibles , peut être exprimé par le lan-
gage; ce qui est incorporel, invisible,
L'UNIVERS.
iiimiatériel , sans forme, ne peut être
connu par nos sens : je comprends
donc, ô Thoth, je comprends que Dieu
est ineffable. «
« La mort , dit-il ailleurs , est pour
certains hommes un mal qui les frappe
d'une profonde terreur. C'est de l'i-
gnorance. La mort arrive par la dé-
bilité et la dissolution des membres du
corps ; le corps meurt , parce qu'il ne
peut plus porter l'être : ce qu'on ap-
pelle mort , c'est seulement la destruc-
tion des membres et des sens du
corps ( l'être , l'ame ne meurt pas). »
« La vérité , tit-il encore , c'est ce
qui est éternel et immuable ; la vérité
est le premier des biens ; la vérité n'est
pas et ne peut pas être sur la terre : il
se peut que Dieu ait donné à quelques
hommes , avec la faculté de penser aux
choses divines , celle de penser aussi
à la vérité; mais rien n'est la vérité sur
la terre, parce que toute chose y est
une matière, revêtue d'une forme cor-
porelle sujette au changement, à l'al-
tération , à la corruption , à de nou-
velles combinaisons. L'homme n'est
pas la vérité , parce qu'il n'y a de vrai
que ce qui a tiré son essence de
soi-même, et qui reste ce qu'il est.
Ce qui change, au point de ne pas
être recoimu, comment cela serait-il
la vérité ? La vérité est donc ce qui
est immatériel, qui n'est point en-
fermé dans une enveloppe corporelle ,
qui est sans couleur et sans figure,
exempt de changement et d'altération ;
ce qui est éternel. Toute chose qui
périt est mensonge ; la terre n'est que
corruption et génération ; toute géné-
ration procède d'une corruption ; les
choses de la terre ne sont que des ap-
parences et des imitations de la vé-
rité , ce que la peinture est à la réa-
lité. Les choses de la terre ne sont
pas la vérité. »
Dans ce sommaire de pensées, plus
développées dans le texte des frag-
ments , la forme de ce texte n'est pas
conservée ; elle est la même dans tous
les écrits hermétiques dont il nous
est parvenu quelques portions , et elle
est remarquable, puisque introduite
dans la Grèce par les philosophes
élèves de l'Egypte , et employée dans
les livres par leurs disciples , on l'a ho-
norée en la mettant sous la protection
d'un nom à jamais illustre dans les
annales de la science et de la vertu,
celui de Socrate. La méthode socra-
tique, ou de l'enseignement par le
dialogue, est ainsi un autre bienfait
émané de la science égyptienne.
On retrouve cette même forme de
dialogue dans un autre écrit qui est
considéré par les critiques modernes
comme le plus ancien et le plus au-
thentique des premiers livres philoso-
phiques de l'Egypte. On a vu, plus
haut, le jugement qu'en a porté Cham-
pollion le jeune, et qui s'applique
surtout , dans son intention , au
Pimander d'Hermès Trismégiste. Cet
ouvrage , souvent publié , et dont
il existe plusieurs manuscrits grecs à
la Bibliothèque royale, passe pour
avoir été traduit ou au moms imité de
l'égyptien , et pour conserver, plus sû-
rement que tout autre fragment , les
traces des doctrines psychologiques et
cosmologiques égyptiennes. Pimander
a aussi la forme d' un dialogue qui a
lieu entre Pimander et Tlioth; et
comme le mot Pimander signifie V In-
telligence suprême , et que Thoth est
aussi une autre Intelligence, manifestée
aux hommes, c'est donc un dialogue
entre l'Intelligence divine et l'Intelli-
gence humaine , la première révélant
à la seconde , pour le salut du genre
humain , l'origine de l'ame , sa desti-
née , ses devoirs , les peines ou les
récompenses qui lui sont réservées.
Nous essaierons de donner une idée
du contenu de ce dialogue. C'est Thoth
qui raconte lui-même sa conversation
avec Primander.
« Comme je réfléchissais un jour sur
la nature des choses, élevant mon
entendement vers les cieux, et mes
sens corporels assoupis , comme il ar-
rive dans le profond sommeil aux
hommes fatigués par le travail ou la
satiété , il me sembla voir un être
d'une stature démesurée, qui, m'ap-
pelant de mon nom , m'interpella en
ces termes : « Que désires-tu voir et
entendre? ô Thoth ! que souhaites-tu
EGYPTE. 141
d'apprendre et de connaître ? » Je lui
demandai : « Qui es-tu? — Je suis,
nie dit-il , Pimander , la Pensée de la
puissance divine; dis-moi ce que tu
désires , je serai en tout à ton aide. »
« Je désire, lui dis-je , apprendre la
nature des choses qui sont, et con-
naître Dieu. » Il me répondit : «Expli-
que-moi bien tes désirs, et je t'ins-
truirai sur toutes choses. » M'ayant
ainsi parié, il changea de forme : et
soudamement il me révéla tout.
J'avais alors devant les yeux un
spectacle prodigieux ; tout s'était con-
verti en lumière, aspect merveilleuse-
ment agréable et séduisant ; j'étais
saisi de ravissement. Peu après, une
ombre effroyable, qui se terminait en
obliques replis, et se revêtait d'une
nature humide, s'agitait avec un fracas
terrible. Une fumée s'en échappait
avec bruit; une voix sortait de ce
bruit ; elle me semblait être la voix de
la lumière , et le Verbe sortit de cette
voix de la lumière.
« Ce Verbe était porté sur un prin-
cipe humide , et il en sortit le feu pur
et léger qui , s'élevant , se perdit dans
les airs. L'air léger , semblable à l'Es-
prit, occupe le milieu entre l'eau et
le feu ; et la terre et les eaux étaient
tellement mêlées ensemble , que la
surface de la terre, enveloppée par
les eaux, n'apparaissait en aucun point.
Elles furent toutes deux agitées par
le Verbe de l'Esprit, parce qu'il était
porté au-dessus d'elles; et dans ce
moment Pimander me dit : « As-tu
bien compris ce que signifie ce spec-
tacle?— Je le connaîtrai ,» lui dis-je.
Il ajouta : « Cette lumière, c'est moi :
^e suis l'intelligence, je suis ton Dieu ,
et je suis bien plus ancien que le prin-
cipe humide qui s'échappe de l'ombre.
Je suis le germe de la pensée, le
Verbe resplendissant , le fils de Dieu.
Je te dirai donc : Pense que ce qui
voit et entend ainsi en toi , c'est le
Verbe du maître, c'est la Pensée, qui
est Dieu le père ; ils ne sont aucune-
ment séparés , et leur union , c'est la
vie. Thoth Trismégiste : Je te rends
grâces. Pimander : Médite d'abord sur
la lumière , et arrive à la connaître.
« Quand ces choses furent dites, je le
priai long-temps pour (ju'il tournât
vers moi sa figure. Dès qu'il l'eût
fait , j'aperçois aussitôt dans ma Pen-
sée une lumière environnée de puis-
sances innombrables, brillant sans
limites, le feu contenu dans un espace
par une force invincible, et se main-
tenant au-dessus de sa propre base.
« Je vis toutes ces choses par l'effet
du Verbe de Pimander , qui , me
trouvant plongé dans la stupeur , m'a-
dressa, de nouveau la parole ainsi :
« Tu as vu en ta Pensée la première
forme prévaloir sur le principe in-
fini, et autres choses semblables. »
Je lui demandai d'où émanent les élé-
ments de la nature ? « De la volonté
de Dieu , me dit-il , laquelle s'étant
saisie de sa perfection , en a orné tous
les autres éléments et les semences
viables qu'il a créées; car l'intelligence
c'est Dieu, possédant la double fécon-
dité des deux sexes, qui est la vie et
la lumière de son intelligence; il
créa avec son Verbe une autre intelli-
gence opérante; il est aussi Dieu Feu
et Esprit Dieu. Il a ensuite formé
sept agents, qui contiennent dans les
cercles le monde matériel , et leur
action se nomme le Destin. Le Verbe
de Dieu s'est ensuite réuni , se sé-
parant des éléments agités par un
simple effet de la nature , et s'est uni
à l'intelligence opérante, car il était
de même essence. Dès lors les élé-
ments de la nature sont restés décli-
nants sans raison , pour qu'ils fussent
simplement de la matière.
« L'intelligence opérante et le Verbe
renfermant en eux les cercles et tour-
nant avec une grande vélocité , cette
machine se meut dès son commence-
ment jusqu'à la fin, sans avoir ni com-
mencement ni fin ; car elle commence
toujours au point oii elle finit. C'est
de l'ensemble de ces cercles, l'intel-
ligence l'a voulu ainsi , qu'ont été ti-
res , des éléments inférieurs , les ani-
maux privés de raison, car elle ne
leur en a pas donné. L'air porte les êtres
ailés; l'eau, ceux qui nagent. L'eau
et la terre diffèrent entre elles de la
manière que l'Intelligence l'avait ores-
N2
L'UNIVERS.
crit. La terre a ensuite enger,dré les
animaux qui étaient en elle , les qua-
drupèdes, les serpents, les animaux
sauvages et les animaux domestiques ;
mais Plntelligence, père de tout, qui
est la vie et la lumière, a procréé
l'homme semblable à elle-même,
et l'a accueilli comme son fds ; car il
était beau et était le portrait de son
père. Dieu s' étant complu dans l'image
de lui-même, concéda à l'homme la fa-
culté d'user de son ouvrage. Mais
l'homme, ayant vu dans son père le
créateur de toutes choses , voulut aussi
créer, et il se précipita de la con-
templation de son père dans la sphère
de la génération. Tout étant soumis
à son pouvoir , il considéra les attri-
butions des sept agents. Ceux-ci se
plaisant à favoriser^Tintelligence hu-
maine , lui communiquèrent leur pou-
voir. Dès qu'il eut ainsi connu leur
essence et sa propre nature , il désira
de pénétrer dans les cercles et d'en
rompre la circonférence, s' attribuant
la force de celui qui domine sur le feu
lui-même. Et celui qui avait eu tout
pouvoir sur les animaux mortels et
privés de raison, s'éleva, sortit du
sein de l'harmonie , pénétra et rompit
la puissance des cercles, et montra la
nature comme une des belles formes
de Dieu.... L'homme se prit d'amour
pour elle. Il en naquit une forme d'être
privé de raison.... Mais de tous les ani-
maux terrestres, l'homme seul est doué
d'une double existence ; mortel par son
corps , immortel par son être même.
Im.mortel , tout lui est soumis ; les au-
tres êtres vivants subissent la loi des
destins.L'hommefut donc une harmo-
nie supérieure, et pour l'avoir voulu
pénétrer, il est tombédans l'esclavage. . .
Comme l'homme, tous les autres ani-
maux sont détruits; mais Dieu dit :
Vous à qui nne part d'intelligence est
concédée , connaissez votre propre na-
ture et considérez votre immortalité.
L'amour de la portion corporelle de
vous-même sera cause de votre mort.
Après ces paroles la Providence, selon
les lois des destinées et de l'harmonie
des mondes, composa les mélanges
d'éléments divers, et constitua les es-
pèces qui toutes devaient se propager
selon leurs propres caractères.
« Celui donc qui se connaît lui-même, a
conquis le bien supérieur à son essence;
celui qui se laissa tromper par l'amour
du corps, fut jeté dans les ténèbres
de la mort.... Dieu, qui est l'intelli-
gence , a voulu que chaque homme qui
participée cette intelligence se considé-
rât en lui-même. « «Tous les hommes,
dit Thoth, ne possèdent donc pas cette
intelligence ? —Tu penses juste, répond
Pimander, et je suis moi-même l'intelli-
gence pour les hommes bons, purs,
pieux , saints ; ma présence leur est en
aide , et aussitôt ils connaissent tout ,
et le Père est pour eux propice et mi-
séricordieux. C'est pourquoi ils célè-
brent ses louanges par des hymnes,
abandonnant le corps à sa mort, et
repoussant les illusions des sens qu'ils
savent être mortelles. L'intelligence
est pour eux comme une sentinelle qui
les garantit des entreprises et des em-
bûches du corps , et se ferme les voies
de leur séduction. Au contraire, je
m'éloigne des ignorants, des méchants,
des envieux , des homicides et des im-
pies ; je les livre au démon vengeur ,
qui aime les coupables et les punit par
le feu. "Thoth dès lors demande à sa-
voir ce qui arrivera après l'ascension
de l'ame vers le Père. — «Le corps ma-
tériel perd sa forme, qui se détruit
avec le temps ; les sens , qui ont été
animés , retournent à leur source , et
reprendront un jour leurs fonctions ,
mais ils perdent leurs passions et leurs
désirs, et l'esprit remonte vers les
cieux pour se voir en harmonie; il
laisse dans la première zone la faculté
d'accroître et de décroître ; dans la
seconde, la puissance du mal et les
fraudes de l'oisiveté ; dans la troisième,
les déceptions de la concupiscence ;
danslaquatrième,rinsatiableambition;
dans la cinquième, l'arrogance, l'au-
dace et la témérité; dans la sixième,
le goût improbe des richesses mal ac-
quises ; et dans la septième , le men-
songe. Et l'esprit , ainsi purifié par l'ef-
fet de ces harmonies, retourne à l'état
si désiré, ayant un mérite et une force
qui lui sont propres , et il habite enfin
l'GYPTE.
avec ceux qui célèbrent les louanges du
Père. Ils sont dès lors placés parmi
les pouvoirs, et à ce titre ils jouissent
de Dieu. Tel est le suprême bien de
ceux à qui il a été donné de savoir , ils
deviennent Dieu.» « Ayant parlé ainsi,
Pimander retourna parmi les pouvoirs
divins , et moi je me mis à conseiller
aux hommes la piété et la science. O
hommes ! vivez sobrement , abste-
nez-vous de gloutonnerie. Pourquoi
vous préciçitez-vousvers la mort, puis-
que vous êtes capables d'obtenir l'im-
mortalité ? Fuyez les ténèbres de l'i-
gnorance, retirez-vous de la lumière
obscure , échappez à la corruption , ac-
quérez l'immortalité ! Conducteur et
chef de la race humaine, je lui mon-
trerai les voies du salut , et je remplirai
ses oreilles des préceptes de la sa-
gesse. »
A travers cet ensemble de mots
d'une langue bien moderne employée
à] exprimer des idées très-vraisembla-
blement fort anciennes , le lecteur
aura-t-il puisé une notion précise des
opinions renfermées dans ces débris,
peut-être bien informes , des antiques
livres de l'Hermès Trismé^iste , qui ,
sous ces noms grecs , représente dans
l'histoire deso{)mions humaines, celles
des primitifs philosophes de l'Egypte?
On n'oserait l'espérer , et dans ce cas ,
il nous sera permis de répéter aujour-
d'hui ce que Je grand-pretre de Cérès
disait à Anacharsis , au sujet de la
philosophie de Pythagore. « L'obscu-
rité et les inconséquences que trouve
un lecteur en parcourant ces écrits,
proviennent des ténèbres dont seront
toujours enveloppées les questions
qu'ils traitent; de la diversité des
acceptions dans lesquelles sont pris
les mots qui composent la langue phi-
losophique; des couleurs dont les pre-
miers interprètes de la nature revêti-
rent leurs dogmes; de la diversité des
méthodes introduites dans les éco-
les. » Toutes les idées égyptiennes
passèrent dans la Grèce, ou elles ne
restèrent pas stériles. L'esprit prodi-
gieux et l'active imagination des Grecs
exploitèrent avec une incessante acti-
vité ce domaine des idées ; le nom-
bre des philosophes y fut grand, sans
compter les sophistes : aussi le grand-
prêtre de Cérès disait-il encore : « O
mon fils ! quelles étranges lumières
ont apportées sur la terre ces honunes ,
célèbres qui prétendent s'être asservi '
la nature ! et que l'étude de la philo-
sophie serait Humiliante, si, après
avoir commencé par le doute, elle
devait se terminer par de semblables
paradoxes. «
Finissons cet exposé sommaire et
imparfait des dogmes psychologi-
ques égyptiens , par un trait d'une
sublime invention. C'est parmi les
âmes sorties victorieuses de toutes les
épreuves, parmi les âmes les plus
pures, que Dieu choisissait l'ame des
rois. Si elles remplissaient dignement
cette nouvelle et difficile mission , en
rendant les peuples heureux et en
étant pieux envers les dieux et envers
les hommes, ces âmes rentraient heu-
reuses dans le sein de la divinité, et
voyaient Dieu pour l'éternité. Ce pré-
cepte de morale royale et populaire
tout à la fois aidait les sujets dans
leur respect pour le monarque , et
plaçait les devoirs du prince dans
son plus cher intérêt. Les prêtres lui
rappelaient fréquemment l'un et l'au-
tre , et cette éducation des princes, en
harmonie avec leur croyance religieu-
se, pouvait être aussi fructueuse que
toute autre idée tirée des considérations
de l'orgueil ou du pouvoir. Le grand-
prêtre, qui rappelait au roi avec succès
ses futures béatitudes , était à la fois le
maître du prince et de l'état : s'il était
honnête homme, il méritait de jouir
du bonheur qu'il promettait.
D'après cet exposé des droits et
des devoirs de la caste sacerdotale
en Egypte , y eut-il jamais au monde
une autre association d'hommes qui
égalât son crédit, sa puissance, et ca-
pable, au même degré qu'elle, du bien
et du mal? Non, jamais : et celle-ci
n'a été maudite que par ceux qui , je
ne sais sous quelles modernes influen-
ces, l'ont considéi'ée comme l'ennemie
de la science et des hommes.
On estconduitpartoutcequi démon-
tre la haute influencede la caste sacerdo-
144
L'UNIVERS.
taie, à penser que les prêtres des dieux,
des temples et des rois, devaient être
honorés par de pompeuses funérailles.
Les monuments recueillis en Egypte
sont d'accord avec cette présomption.
Les plus riches cercueils, en bois peint
comme en matières dures, sont des
cercueils de prêtres , et leurs momies
sont d'ordinaire enrichies de dorures
ou d'objets en or massif , plus abon-
dants quand le prêtre appartenait à
une classe plus élevée. On remarque
au Musée du Louvre les riches cer-
cueils de deux momies mâles ; ils ont
appartenu à deux prêtres de Thèbes :
le corps embaumé de chacun d'eux
était enfermé dans un double cercueil,
et il n'est pas rare d'en trouver jus-
qu'à trois, enfei-més successivement
fun dans l'autre, et tous les trois
couverts de peintures religieuses par-
faitement conservées et accompagnées
d'un très-grand nombre d'inscriptions
hiéroglyphiques. Nous donnerons une
idée de la magniflcence de ces sépul-
tures par la description, mais som-
maire , de quatre cercueils sacerdotaux
du Louvre; ils sont tous les quatre
en bois peint.
Le premier cercueil avait renfermé
la momie d'un prêtre de Thèbes, chargé
des offrandes faites à Ammon, à Mou-
this-Neïth , à Khons et à tous les au-
tres dieux des régions supérieures et
inférieures, hiérogrammate, scribe des
temples de Thèbes , nommé Soutimès.
Le couvercle de ce cercueil offre l'i-
mage du défunt ayant les bras croisés
sur sa poitrine. Les peintures qui le
couvrent, et qui sont d'une finesse
très-remarquable , représentent ce per-
sonnage, adorant successivement les
dieux Phré ( le soleil ) , Chnouphis ,
Osiris assisté d'Isis ou de Nephthys ;
divers animaux sacrés, et le dieu Osi-
ris se levant de son lit funèbre. Sur
les pieds sont figurées les déesses Isis
et Nephthys, pleurant la mort de leur
divin frère Osiris. Toutes les parois
extérieures et intérieures de ce magni-
fique cercueil sont couvertes de scènes
peintes, dans lesquelles le défunt adore
successivement la plupart des divinités
égyptiennes, dessinées en pied, ou sous
la forme mystique de sphinx décorés
d'insignes variés.
Le second cercueil de la momie de
l'hiérogrammate Soutimès renfer-
mait jadis le précédent; les peintures
qui décorent cette caisse sont exécu-
tées avec plus de soin et de recherche
que celles du premier cercueil. On y
remarque également le défunt adres-
sant ses supplications aux dieux Phré,
à Chnouphis assisté de Neïth , à Osi-
ris, à Isis veuve, et à Nephthys , dé-
plorant la mort d'Osiris. Les ins-
criptions contiennent le nom et les
titres de Soutimès , et une prière qu'il
est censé adresser à la grande ame du
monde céleste.
Un cartonnage de toile peint ser-
vait de couvercle intérieur au second
cercueil de la momie de l'hiérogram-
mate Soutimès. Le scarabée du soleil
décore la poitrine du défunt. Au-des-
sous est la déesse Netphé ( Rhéa, mère
d'Osiris ) , les ailes déployées et tenant
l'emblème de la vie. A droite et à
gauche, l'hiérogrammate adresse ses
Srières à divers dieux et déesses. Les
eux colonnes verticales d'hiérogly-
Shes contiennent le nom et les titres
e Soutimès , et se terminent par des
invocations à la déesse Netphé.
Le premier cercueil de la momie
d'un autre hiérogrammate de Thèbes
est celui du nommé Poéris. Sur le
côté gauche du cercueil sont les scènes
suivantes : 1° Le dieu Sôou , soutenant
le ciel par le secours du dieu Chnou-
phis, l'ame du monde; à leurs pieds
est le dieu Sèv ( Saturne ) , couché, et
dont les chairs sont de couleur verte ;
2° le défunt Poéris , adorant les quatre
génies des morts ; au pied du cercueil
la déesse Isis portant les emblèmes de
la vie, de la stabilité et du bonheur.
Sur le côté droit, F Osiris, assis sur
son trône et assisté de la déesse de
l'occident , reçoit de son fils Horus ,
accompagné dû dieu Thoth , l'œil sym-
bolique gauche; 2° le défunt Poéris,
adorant les quatre génies des morts.
Vçrs la tête du cercueil on a peint la
déesse Nephthys Ptérophore. Le fond
du coffre est occupé par une mf|gni-
fique figure en pieu de la déesse Isis.
EGYPTE.
14a
Le second cercueil de la momie de
l'Iiiérogrammate prêtre d'Ammon Poé-
ris est sans couvercle. A l'extérieur,
vers la tête , est peinte la déesse
Nephthys, entre deux symboles de
l'Occident. Côté droit du cercueil :
1° Isis et Nephthys, adorant Osiris
stabiliteur; 2" le "défunt Poéris, à la
porte d'un palais, contemple la scène
de la présentation de l'œil mystique,
faite par les dieux Horus et Tliôth à
Osiris, assisté de la déesse Amenti et
du dieu Héki ; 3" le défunt adore le
dieu soleil, Phré, dans sa bari ou vais-
seau mystique remorqué par des scha-
cals et quatre divinités secondaires :
la bari navigue sur le caractère clei
E lacé au-dessus d'un serpent, em-
lème du cours des planètes ; 4° Isis
et Nephthys, adorant leur frère Osiris ;
5° la déesse Netphé, au pied de l'ar-
bre mystique, nourrissant de son fruit
l'ame du défunt Poéris, et lui versant
le breuvage divin. Coté gauche du
même cercueil : 1° Isis, Osiris et
Nephthys ; 2° scène déjà écrite , n° 1
du premier cercueil (Soou) ; 3° le ju-
gement de l'ame du défunt Poéris , le-
quel est llguré non loin de la balance,
portant sur sa main ses yeux et sa
bouche, comme pour attester la pureté
de ses regards et de ses discours ; 4«
le défunt adorant la vache mystique
de la déesse Hathôr, sortant d'une
montagne sur le flanc de laquelle est
la porte de l'hypogée qui devait rece-
voir la momie du défunt.
Le musée royal possède aussi :
1° un cartonnage "de toile peint, ayant
contenu la momie d'un Thébain, em-
ployé dans la maison royale, nommé
Pétof, et qualifié de prêtre d'Ammon.
Le masque est doré. Au centre du
collier est une image de la déesse
Thmei (la justice); au-dessous, le sca-
rabée du I" Hermès déployant ses
ailes ornées d'émaux. A droite et à
gauche sont les emblèmes de la déesse
Netphé (Rhéa) et du dieu Sèv ( Sa-
turne). — 1*"" registre : le dieu Tliôtli,
à tête d'ibis, présente le défunt Pétof,
assisté de la déesse Amenti , au dieu
Phré assis sur son trône. — Dans
le 2' registre sont peintes 17 ensei-
10'' Livraison. (Egypte.)
gnes sacrées. — 3* registre : l'Egypte
supérieure et l'Egypte inférieure per-
sonnifiées, adorant Osiris Sarapis, le
dieu de l'inondation. — 4" registre :
le jeune dieu Horus et son Épervier
sacré. — 5* registre : la déesse Selk
étendant ses ailes sur les pieds de la
momie.
2° Un autre cartonnage provenant
de la momie d'un prêtre d'Ammon ,
nommé Afomouthis. Au-dessus du
collier, richement peint, est l" l'Éper-
vier criocéphale du dieu Chnouphis, la
tête surmontée du disque lunaire; 2°
une scène représentant le 2" Hermès,
Thôth, conduisant le défunt à Osiris
assisté d'Isis, et des quatre Génies des
morts ; 3° l'Épervier du dieu Phré ( le
Soleil), les ailes éployées ; 4° les dées-
ses Tsis et Nephthys ptérophores ; 5° les
Éperviers du V Hermès, affrontés;
6° sur les pieds de la momie, les scha-
cals gardiens des deux hémisphères.
3° Des scarabées funéraires avec des
noms de personnages de divers grades
de la caste sacerdotale.
4° Des images funéraires d'individus
du même ordre; lesdites images en
bois, terre émaillée, porcelaine, terre
cuite ou serpentine, et rappelant par
leurs inscriptions les titres variés des
personnes défuntes pour lesquelles ces
images furent faites , et ces images
étaient renfermées dans des coffres pla-
cés à côté des momies dans les tom-
beaux. Enfin, il existe aussi, provenant
des tombeaux de la caste sacerdotale,
des vases funéraires contenant les par-
ties intérieures des corps, séparées de
la momie et embaumées. On compren-
dra qu'en Egypte , comme dans tous
les pays, toute la pompe des funérail-
les était surtout déployée pour la
caste qui dispensait sur la terre les
bienfaits du ciel et les gages de la pro-
tection divine.
^ Telle fut la caste sacerdotale en
Egypte. Elle posséda à la fois les hon-
neurs, le pouvoir et la richesse. A côté
d'elle la loi de l'état avait placé la caste
militaire : essayons d'en faire connaî-
tre l'antique constitution.
L'UNIVERS.
S XV. DES MILITAIRES.
Tous les historiens de l'antiquité
donnent à la classe ou caste militaire
le second rang dans l'organisation so-
ciale de l'Egypte, et les monuments
comme les écrivains déposent de sa
puissance , et de son concours aux af-
faires comme à la défense de l'état.
L'existence de cette caste puissante
remonte aux premiers temps des éta-
blissements civils de l'Egypte ; sous
le gouvernement théocratique , elle
était aussi le second ordre de l'état ;
elle devint le premier quand les sol-
dats, las d'obéir à un pretre-roi , choi-
sirent dans leurs rangs le plus illustre
d'entre eux , rélevèrent sur le pavois ,
et faisant succéder , dans l'exercice de
l'autorité suprême, des hommes aux
dieux, fondèrent les dynasties de rois ,
et reconnurent Menés comme chef du
nouveau système de gouvernement.
Ce fut alors que la théocratie vit rédui-
re son autorité jusque-là, souveraine,
eu une influence presque aussi puis-
sante, et qui, dans ses limites léga-
les, lui laissait encore, même en ne
les dépassant pas, un pouvoir ilHmité
pour faire le bien. On a vu plus haut
quelle fut, après cette révolution mi-
litaire , la nouvelle position de l'ordre
sacerdotal ; il la conserva jusqu'aux
derniers jours de la puissance égyp-
tienne.
La constitution politique de la caste
militaire reposait sur les mêmes bases
que celle de l'ordre des prêtres ; avec
d'autres devoirs, elle avait été dotée
des mêmes droits , elle tenait au sol
par la propriété. Elle était une portion
considérable de la nation ; chargée de
la défense de l'état, elle veillait à sa
sûreté pendant que les prêtres instrui-
saient les peuples, invoquaient les
dieux , et que la caste industrieuse se-
condant la fertilité du sol , et prati-
quant tous les arts utiles, assurait la
subsistance de tous, et fournissait à
tous les besoins de la vie, à tous les de-
sirs d'une civilisation avancée.
L'idée de troupes nationales ou trou-
pes soldées n'était pas venue à l'es-
prit des sages de l'Egypte ; il n'y avait
pas en ces régions de population flot-
tante, sans feu ni lieu, inerte ou fai-
néante , à laquelle il ne restât d'autre
ressource que celle de vendre sa vie à
son pays ; la loi avait donc déféré le
service militaire, comme un privilège,
à une classe de la nation, qu'elle avait
[)ourvue d'une dotation territoriale,
léréditaire comme son office. Les Égyp-
tiens pensaient qu'il était raisonnable
de remettre la défense de l'état à ceux
qui possédaient quelque chose qu'ils
avaient intérêt de protéger.
On ignore d'après quelles règles les
produits de la dotation de cette caste
étaient annuellement répartis entre les
chefs de divers grades et les soldats
de diverses armes. La tradition auto-
rise à penser que la portion possédée
par chaque soldat n'était pas au-des-
sous de six de nos arpents (douze
aroures) ; mais c'était plutôt l'habita-
tion de sa famille et la sienne en temps
de paix que sa solde en temps de
guerre. Une portion du revenu pu-
blic était expressément affectée aux
dépenses de l'armée ; les terres mili-
taires étaient affranchies de toute im-
position.
Au temps d'Hérodote, ces guerriers
étaient connus sous deux dénomina-
tions différentes : les Calasiries et
les Hermotybies, suivant les différents .
nomes de 1 Egypte d'où ils étaient ti-
rés. Peut-être trouvera-t-on quelque
jour, de ces dénominations, une meil-
leure explication que celle qu'en donne
notre historien. Il a recueilli la nomen-
clature des nomes qu'habitaient les
Hermotybies, dont le nombre s'élevait
jusqu'à cent soixante mille ; les Cala-
siries, qui résidaient dans d'autres
nomes, fournissaient jusqu'à deux
cent cinquante mille hommes : leurs
possessions étaient aussi bien plus
considérables que ceUes des premiers.
Ces nombres d'hommes indiqués par
Hérodote sont ceux des soldats égyp-
tiens, quand la population militaire
de l'Egypte était dans un état très-
prospère ; car l'armée, par sa consti-
tution, était soumise à tous les désa-
vantages des variations inévitables
dans l'état de toutes les populations.
EGYPTE.
Les nombres donnés par Hérodote,
et dont le total indigue une armée de
quatre cent dix mille hommes, ne
s'appliquent peut-être qu'aux temps
m*éme de l'historien. A cette époque,
l'Egypte avait subi d'affreuses inva-
sions, celles des Ethiopiens et celles
des Perses; les prospérités de l'Egypte
avaient sensiblement décliné, et les
temps de sa décadence approchaient.
Au jour de sa splendeur, sous ses rois
de la dix-huitième dynastie, la popula-
tion militaire , proportionnelle à celle
de l'Egypte entière, devait être bien
plus considérable, et par l'effet naturel
des lois de l'institution militaire. Aussi
Strabon portait-il plus qu'au double du
nombre donné par Hérodote, celui des
soldats sous les rois dont les tombeaux
existent encore à Thèbes. L'Egypte,
long-temps environnée de nations in-
cultes et barbares, dut avoir, pour sa
sûreté , sur toutes ses frontières , de
puissants établissements militaires; La
plupart de ses guerres furent défen-
sives. Les tribus nomades, les nations
voisines, attirées par ses richesses et
la fertilité de l'Egypte, la menaçaient
incessamment; et plusieurs fois elle
fut impuissante pour leur résister.
Elle faisait garder sa frontière d'E-
thiopie par ses forces réunies à ÉJé-
phantine , celles d'Arabie par les gar-
nisons de Daphné, qui défendaient l'E-
gypte contre les Arabes et les Syriens,
et celles de la Libye des Grecs, par ses
troupes réunies à Maréa. Péluse était
aussi une place considérable et la clef
de l'Egypte à l'orient; enfin, des camps
retranchés subsistaient aussi sur divers
points de l'Egypte. Le service, dans
ces stations militaires ou dans les gar-
nisons des villes frontières, était tem-
poraire et successivement déféré aux
divers corps de l'armée ; ce service
actif était fixé à deux années, et il
arriva , sous le roi Psammétichus, que
les troupes stationnées à Éléphantine
désertèrent en Ethiopie et s'y fixèrent,
parce qu'elles étaient dans cette garni-
son depuis trois ans, et que le roi
avait négligé de les faire relever.
On dit aussi que cette émigration
eut un plus noble motif. Psamméti-
chus I"' s'était particulièrement allié
avec les Ioniens et les Cariens ; il per-
mit aux commerçants de ces deux na-
tions grecques établies en Asie, de se
fixer en Egypte; il leur concéda des
terres, et prit à sa solde un corps
très-considérable de leurs troupes. La
caste militaire égyptienne vit dans
cette mesure une violation flagrante
de ses privilèges, s'irrita de ce que le
roi confiait à des étrangers encore
barbares la défense de la terre sacrée ;
et l'irritation de cette caste fut portée
à son comble quand elle vit les pre-
miers postes de l'armée occupés par
ces Grecs. Cent mille soldats quittè-
rent spontanément la garnison où le
roi les avait à dessein rélégués , et ils
allèrent former un établissement au-
delà des cataractes.
Plus de vingt siècles avant l'ère
chrétienne , des barbares venus de
l'Orient fondirent comme un torrent
sur l'Egypte, se jetèrent dans Aouara,
campement fortifié, non loin des lacs
amers vers la mer Rouge, et s'y main-
tinrent pendant près de trois "siècles.
Un blocus qui dura plusieurs années
et les efforts successifs de deux rois
illustres furent nécessaires pour les
chasser de cette place de guerre.
Aux environs de Thèbes, dans la
plaine rocailleuse qui s'étend vers la
chaîne libyque, existe encore une en-
ceinte d'une grande étendue, assise
sur des monticules factices, et entou-
rée de larges fortifications. Ce fut aussi
un établissement militaire, un camp
permanent occupé par les troupes de
la garnison de Thèbes et la garde des
Pharaons.
Cent Hermotybies et cent Calasi-
ries composaient cette garde , chaque
jour sans doute; et tous les corps
de l'armée étaient à tour de rôle char-
gés de fournir cette garde pendant une
année, afin que tous, sans exception,
pussent profiter des avantages que pré-
sentait le service auprès de la famille
royale. Ceux qui le faisaient recevaient,
en efiet, outre leur part dans le pro-
duit de la dotation territoriale , cinq
livres de pain, deux de viande et deux
mesures de vin chaque jour. Oc se
10.
v/
14B
L'UNIVERS.
proposait par ces largesses de porter
.e soldat à se marier, afin de main-
tenir au taux désiré la population de la
caste militaire.
On porte à un taux moyen de 180
mille hommes la force ordinaire de
l'armée égyptienne en temps de paix ,
mais on ignore les détails et les pro-
portions de sa composition. Si l'on
interroge les sources les plus authen-
tiques, c'est-à-dire les monuments
contemporains des anciennes époques
de l'histoire égyptienne, on distinguera
facilement les diverses espèces de
troupes qui composaient ces armées.
D'abord les combattants en char, né-
cessairement en moindre proportion
Îue les autres armes. Chaque char à
eux roues , ouvert par le fond et at-
telé de deux chevaux, était monté par
un combattant armé de flèches ou de
liaches -, il avait à sa gauche, debout
à côté de lui, un cocher chargé de
gouverner les chevaux. Le surplus de
l'armée était formé de fantassins ; les
uns, les soldats de ligne, étaient armés
d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une
lance ou d'une hache et de l'épée;
les autres étaient des troupes légères,
composées de compagnies d'archers, de
frondeurs et d'autres soldats portant la
hacheou la faux de bataille (voy./)/. 16).
Les troupes se mouvaient selon des
manœuvres régulières , marchaient ou
manœuvraient par légion ou par com-
pagnie , et les évolutions s'exécu-
taient au son du tambour ou de la
trompette.
Le roi était le chef suprême de l'ar-
mée ; il déléguait à ses fils , à des
princes de sa race ou aux fils des fa-
milles les plus marquantes, le comman-
dement des différents corps ou des diffé-
rentes divisions des forces nationales.
Comme partout ailleurs , la hiérar-
chie de l'autorité procédait de celle des
grades. Des rois guerriers comman-
dèrent eux-mêmes de lointaines expé-
ditions, et prirent, par leur présence ,
une part active à toutes les circon-
stances comme à toutes les fatigues
de la guerre. Montés sur un Char,
excortés par leur garde et par les prin-
cipaux officiers , armés de pied en cap,
ils lançaient des flèches contre l'ennemi
ou le 'frappaient de la hache de ba-
taille. On les vit au milieu de la mêlée
encourager l'armée par leur exemple,
et concourir ainsi à la conquête de la
victoire. Un lion apprivoisé et éduqué
pour les combats, suivait ordinaire-
ment ou précédait le char du roi.
Il n'y eut point de troupes de cava-
lerie proprement dite : cette opinion
est tirée du témoignage unanime dés
monuments et des tableaux militaires.
L'usage de monter et de guider les
chevaux n'était pas inconnu , mais il
n'était pas employé dans l'armée ; on
a remarqué dans deux ou trois bas-
reliefs historiques , un homme monté
sur un cheval qui court à toutes jam-
bes. Mais dans un de ces bas-reliefs,
l'homme à cheval est un courrier por-
tant en toute hâte une lettre qu'il tient
dans sa main ; et dans l'autre bas-
relief, la physionomie de l'homme
monté est celle d'un étranger qui cher-
che son salut dans la vitesse de son
cheval, sans harnais, sur lequel il s'est
jeté. Ainsi les bas-reliefs historiques
observés jusqu'ici en Egypte, et ils
sont en fort grand nombre et d'épo-
ques diverses, prouvent que les trou-
pes de cavalerie furent inconnues dans
l'Egypte, et n'entrèrent pas dans la
composition de son armée.
Toutefois , une tradition antique et
révérée semblerait contredire haute-
ment cette conclusion tirée des mo-j
numents. Cette tradition remont
au temps de Moïse. Il raconte, au cha
pitre XIV de l'Exode , la marche de
Israélites à leur sortie d'Rlgypte et
passage de la mer Rouge. Aussitôt que
le Pharaon fut informé que les Hébreux*
avaient pris la fuite, dit la Rible, il
attelle son char de guerre et se fait
suivre par tout son peuple; il prend
six cents chariots choisis et tous les
chars de l'Egypte, et les chefs sur.
eux tous. Jusqu'ici la tradition est'
conforme aux monuments ; mais pres-
que aussitôt le texte sacré dit : « Les
Egyptiens se trouvèrent bientôt près
du camp d'Israël , sur le bord de la
mer, et toute la cavalerie et les cha-
riots du Pharaon , avec toute son ar-
KG Y l' TE.
149
mée, s'arrctcrciil à Piliahirolli.» Plus
bas , Dieu doit être giorilié dans Pha-
raon , dans son char et dans sa cavale-
rie; enfin, poursuivant les Israélites
sur le fond de la mer, qu'ils viennent
de traverser à pied sec, le Pharaon s'y
engage avec toute sa cavalerie, ses
chariots et ses chevaux , qui furent en-
veloppés par les flots, et y périrent tous.
— Cette mention si souvent répétée
de la cavalerie égyptienne n'intirnie
cependant pas l'autorité des monu-
ments ; et en se tenant plus près des
textes^ originaux , on y trouverait men-
tionne's plutôt des cavaliers que de la
cavalerie ; les mots du verset 23 disent
que les Égyptiens suivirent les Hébreux,
et entrèrent après eux, tous les chevaux
de Pharaon , son char et ses cavaliers ,
'•'est-à-dire les hommes montés sur les
chars de guerre. Avec cette modification
dans l'acception des mots, la tradition
historique ne sera plus contredite par
les monuments qui, soit antérieurs,
soit postérieurs à Moïse , rendent con-
stamment le même témoignage contre
l'usage des corps de cavalerie dans l'ar-
mée égyptienne. Aussi , dans leur can-
tique d'actions de grâces, les Hébreux
ne parlent-ils que des chars du Pharaon
tombés , comme une pierre , au fond
des eaux.
On tirera la même conséquence des
notions assez positives , et des mêmes
temps , qui nous sont parvenues au su-
jet de l'éducation de la caste militaire.
Parmi les exercices variés qui font
partie de cette éducation , et qui sont
figurés sur de nombreux monuments ,
on ne retrouve aucune idée de l'équi-
tation. Tous ces exercices se font à
pied , et sont dirigés selon les précep-
tes de la gymnastique la plus perfec-
tionnée. Rien n'est plus varié que les
poses et les attitudes des lutteurs ,
attaquant , se défendant , reculant et
avançant tour à tour, se baissant, ou
renversés , se relevant , et triomphant
de l'adversaire par la force , la ruse
et l'adresse. Dans ces exercices, les
lutteurs étaient?nus; une large cein-
ture soutenait et favorisait leurs ef-
forts (voy. /?/. 32). Les exercices mili-
taires proprement dits n'étaient pas
moins variés; l'éducation du soldat
était longue et sérieuse, et depuis lo
tête à f//-oite , jusqu'à la petite guerre,
il en parcourait tous les deçrés sous
l'autorité d'une discipline sévère. Du
reste , il en prenait de bonne heure le
goût et les habitudes : tous les mâles
de la caste militaire étaient de vérita
blés enfants de troupe; la loi leur
défendait toute autre profession.
Les grandes pages nistoriques dont
les surfaces des monuments égyptiens
sont ornées, nous enseignent aussi
tous les détails des camps. Une palis
sade en formait l'enceinte ; un peloton,
de fantassins en gardait l'entrée; la
tente du roi ou du chef était au point
opposé à l'entrée; de petites tentes,
destinées aux officiers principaux,
étaient dressées près de la première ;
le lion apprivoisé du roi était tout au-
près , accroupi , les deux pattes de de-
vant liées ensemble, et surveillé par
un gardien armé d'un long bâton.
Les chevaux et les ânes sans harnais
étaient syjmétriquemeat rangés du côté
de l'entrée; les fourrages leur étaient
distribués, soit à terre, soit dans des
mangeoires; lesdiars,.en files réguliè-
res, étaientdans la partie opposée. Dans
les intervalles libres , on plaçait les ba-
gages et les. harnais, ceux des chevaux
pour les atteler aux chars; ceux des
ânes, comme pour des bêtes de char-
ge , consistaient en un bât , auquel sont
attachés deux paniers ou autres usten-
siles propres au transport des vivres
et des liquides.
Sur la droite du camp étaiient les
hommes valides, se livrant aux exer-
cices ou aux anmsements que conseil-
lait la règle ou le loisir ; les recrues
sont instruites dans les manœuvres ;
les anciens jouent, joutent ou se
querellent; plus loin l'ordonnance mi-
litaire est mise à exécution, et un in-
subordonné subit la peine à laquelle il
a été condamné; des officiers en char
ou à pied inspectent partout et don-
nent des ordres qui sont écoutés avec
attention , et exécutés vraisemblable-
ment de même.
Sur la gauche du camp étaient les
hôpitaux et les ambulances ; les cbe-
L'UNIVERS.
vaux et les ânes maïades y étaient
réunis ; des vétérinaires les soignaient
et les pansaient; enfin, on voit à l'angle
droit de ce même côté , les soldats
nialades auxquels l'infirmier adminis-
tre une potion qu'ils boivent avec em-
pressement. Les exercices des chars
et les manœuvres des corps de fantas-
sins se passaient autour de la palissade
en dehors du camp.
C'est à ces deux espèces d'armes seu-
lement qu'il nous paraît que les Égyp-
tiens se bornèrent dans la composition
de leur armée. Toutefois les corps de
fantassins furent variés , etsi nous nous
en rapportons au témoignage des mo-
numents, nous y reconnaissons : 1° des
soldats, portant un bouclier qui couvre
leur corps de la ceinture à la tête, ar-
més d'une lance dans la main droite ,
d'une courte hache dans la gauche , et
couverts d'une courte tunique, ceux-ci
marchent en colonne serrée et for-
maient le gros de l'armée; 2° des sol-
dats composant sans nul doute les
troupes légères, portant de la main gau-
che un petit bouclier rond , de la droite
la harpe, ou sabre recourbé garni
d'un manche; leur tête était couverte
d'un casque en cuir ou en métal diver-
sement orné à son sommet ; 3° les ar-
chers proprement dits, habillés de
longues tuniques, portaient un arc
triangulaire de grande dimension et
un énorme carquois sur l'épaule.
Dans les marches de l'armée , les
chars de guerre étaient à l'avant , à
l'arrière et sur les flancs ; au centre ,
les fantassins pesamment armés ,
protégés par leur grand bouclier; et
ies troupes légères à l'avant-garde et
sur tous les points menacés.
Un chef militaire a fait orner son tom-
beau de tous les instruments de sa pro-
fession ; ce tombeau a été étudiépar des
voyageurs modernes , qui ont eu la sa-
tisfaction d'y reconnaître un arsenal
antique tout entier : plusieurs faisceaux
de longues piques, des casques de
formes différentes et diversement or-
nés d'inscrustations en métaux ou en
matières précieuses; des poignards
longs et droits dans leur fourreau et
non moms ornés; des carquois de plu-
sieurs substances solides en forme de
gaines , et fermés avec un couvercle
orné d'une tête de lion dorée; des
fouets, des cravaches de combat de
formes assez différentes ; enfin , de
belles côtes de mailles en métaux assor-
tis. Ces curieux objets militaires peints
dans ce tombeau représentent sans
nul doute des objets d'armement à
l'usage de l'armée dans l'antique
Egypte.
Chaque corps avait aussi son en-
seigne , et c'est dans ce même tombeau
qu'on a retrouvé plusieurs types de ces
signaux égyptiens; ils étaient placés à
l'extrémité d'une grande hampe qui ,
par son élévation , les rendait visibles
a tous les yeux. Les enseignes étaient,
comme on devait le penser, empruntées
à la religion. Les unes consistaient
dans la coiffure même et les insignes
caractéristiques des divinités représen-
tées sous forme humaine , telles que
Ammon, Phtha, Osiris ou Isis; d'au-
tres substituaient aux traits humains
du dieu ou de la déesse, la tête de l'a-
nimal qui était son emblème vivant,
tel que l'épervier, le lion, et quelque-
fois même la figure complète de ce
symbole , comme l'ibis et le schacal.
Avec les ressources d'une population
militaire aussi nombreuse, et le perfec-
tionnement successif qu'elle acquit
dans l'art de la guerre, par l'étude
et par la pratique , l'Egypte était en ce
pomt aussi avancée qu'ait pu l'être toute
autre nation ancienne ou moderne,
tant que l'usage des armes à feu fut
inconnu; et ceux qui, d'après une
opinion irréfléchie , élisent et répètent
que la nation égyptienne ne fut pas guer-
rière , parce qu'ayant plutôt étendu sa
domination par des colonies que par
des conquêtes , elle n'eut pas l'avan-
tage d'aguerrir ses soldats par les ba-
tailles ; ceux-là n'ont point étudié les
monuments où sont retracés en un
nombre infini d'actions les faits mili-
taires de l'antique histoire de l'Egypte.
Nous avons déjà dit qu'environnée de
peuplades nombreuses, elle dut être
habituellement sous les armes pour dé-
fendre ses richesses et sa civilisation
contre leurs entreprises , et qu'obligée
EGYPTE,
151
parfois de poursuivre les conséquences
de ses victoires pour se garantir contre
de nouvelles invasions, elle porta ses
armes très-loin au-delà des frontières
de l'Egypte , vers l'est et le midi. Ses
armées combattaient en rase campa-
gne, dans les bois et les défilés, pas-
saient les rivières , assiégeaient les
villes et les forteresses, les réduisaient
par la tortue et le bélier , ou par l'es-
calade; et elles ajoutaient à leur force
et à leur courage le secours de ma-
chines diverses , offensives et défensi-
ves , et dont quelques-unes lançaient
vivement , et a une grande distance ,
un certain nombre à la fois de flèches
du de javelots,
A tous ces détails il serait peut-être
possible d'en ajouter quelques autres,
non moins minutieux, et déduits de
l'examen attentif des scènes militaires
dont les monuments nous présentent
l'aspect infiniment varié; cette nomen-
clature aurait sans doute son mérite '
archéologique : mais il nous est permis
d'espérer que l'intérêt et la satisfaction
des lecteurs seront plus sûrement exci-
tés par des descriptions exactes de
l'ensemble de ces scènes éminemment
historiques dont on a décoré les grands
monuments de l'Egypte ; de ces com-
positions immenses qui méritent à tant
de titres la dénomination de tableaux
homériques , d'oeuvres de la sculpture
héroïque , parce qu'ils sont pleins de
ce feu et de ce désordre sublime qui
nous entraînent si fort à la lecture des
batailles de l'Iliade. On l'a déjà remar-
qué : chaque groupe de ces vastes
compositions, considéré à part, sera
jugé certainement défectueux dans quel-
ques points relatifs à la perspective,
ou à ses proportions , comparativement
aux parties voisines ; mais ces défauts
de détail sont rachetés, et au-delà,
par l'effet des masses ; c'est, on peut
le dire , comme les plus beaux vases
grecs peints , représentant des com-
bats , qui pèchent aussi, si péché il y
a, sous les mêmes rapports que les bas-
reliefs égyptiens.
Des scènes de cet ordre ont été ob-
servées sur tous les grands monuments
de l'Egypte , elle appartiennent à des
époques diverses , et l'on peut classer
parmi les plus modernes , la commé-
moraison des campagnes du roi Séson-
chis, sculptées sur une partie du palais
de Karnac à Thèbes. On y voit ce roi,
traînant enchaînés aux pieds de la tri-
nité thébaine, les chefs de plus de trente
nations vaincues , parmi lesquelles fi-
gure très -distinctement loudahama-
lek , le royaume de Juda ou des Juifs
personnifié ; et la Bible rapporte , au
chapitre 14 du III" livre des Rois , que
le pharaon Sésonchis, nommé Sches-
chonk par les Égyptiens , et par la Bible
Sèsac ou Schéschôk , prit Jérusalem
dans la 5' année du règne de Roboam :
c'est cette même victoire de Sésonchis
qui est représentée dans les bas-reliefs
de Karnac; et d'après la fidélité de phy-
sionomie que les Égyptiens apportaient
dans la représentation des peuples étran-
gers , cette figure du royaume de Juda
f)eutêtre considérée comme un type de
a physionomie du peuple juif au X'
siècle avant l'ère chrétienne , et peut-
être comme un portrait de Roboam lui-
même.
Sésostris régnait six siècles avant
le vainqueur de Juda ; les vastes parois
de la grande salle du temple d'ibsam-
boul sont couvertes des représentations
qui rendent témoignage des nombreu-
ses victoires de ce prmce illustre, en
Asie et en Afrique ; en voici un abrégé
pris sur une partie de ce grand temple
( ou spéos , temple creusé dans la.
montagne) :
1" tableau. Rhamsès- le -Grand est
sur son char, les chevaux sont lancés
au grand galop ; il est suivi de trois de
ses fils montés aussi sur des chars de
guerre ; il met en fuite une armée as-
syrienne et assiège une place forte.
2'. Le roi à pied , venant de terras-
ser un chef ennemi , et en perçant un
second d'un céup de lance. Ce groupe
est d'un dessin et d'une composition
admirables.
3^. Le roi est assis au milieu des
chefs de l'armée ; on vient lui annon-
cer que les ennemis s'avancent pour
l'attaquer. On prépare le char du roi ,
et des serviteurs modèrent l'ardeur des
chevaux , qui sont dessinés , ici comsie
152
L'UNIVERS.
ailleurs, dans la perfection. Plus loin se
voit l'attaque des ennemis , montés sur
des chars de guerre et combattant
sans ordre une ligne de chars égyptiens
méthodiquement rangés. Cette partie
du tableau est pleine de mouvement et
d'action : c'est comparable à la plus
belle bataille peinte sur les vases grecs,
que ces tableaux nous rappellent invo-
lontairement.
4*. Le triomphe du roi et sa ren-
trée solennelle (a Thèbes , sans doute),
debout sur un char superbe, traîné
par des chevaux marchant au pas et
richement caparaçonnés. Devant le
char , sont deux rangs de prisonniers
africains , les uns de race nègre et les
autres de race barabra , formant des
groupes parfaitement dessinés , pleins
d'effet et de mouvement.
5" et 6*. Le roi faisant hommage de
captifs de diverses nations aux aieux
de Thèbes et à ceux d'Ibsamboul.
Des monuments de la gloire du
père de Sésostris existent aussi dans
un autre lieu de la Nubie. Champol-
lion le jeune, qui l'a explorée au mois
de janvier 1828, en donne la descrip-
tion en ces termes :
« Près de Kalabschi est l'intéres-
sant monument de Bet-Oually, qui
nous a pris les journées des 28 , 29 ,
30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là mes
yeux se «ont consolés des sculptures
barbares du temple de Kalabschi ,
qu'on a faites riches parce qu'on ne
savait plus les faire belles, en contem-
plant les bas-reliefs historiques qui
décorent ce spéos , d'un fort beau style
et dont nous avons des copies com-
plètes. Ces tableaux sont relatifs aux
campagnes contre les Arabes et des
peuples africains , les Kouschi ( les
Éthiopiens), et les Schari qui sont
probablement les Bischari d'aujour-
d'hui; campagnes de Sésostris dans
sa jeunesse et du vivant de son père ,
comme le dit expressément Diodore
de Sicile qui, à cette époque, lui fait
soumettre en effet les Arabes et pres-
que toute la Libye.
« Le roi Rhamsès , père de Sésos-
tris , est assis sur son trône dans un
iiaos, et son fils, en costume de
prince, lui présente un groupe de
[)risonniers arabes asiatiques. Plus
oin , le pharaon est représenté comme
vainqueur , frappant lui - même un
homme de cette nation, en même
temps que le prince ( Sésostris ) lui
présente les chefs militaires et une
loule de prisonniers. Le roi , sur son
char , poursuit les Arabes , et son fils
frappe de sa hache les portes d'une
ville assiégée; le roi foule aux pieds
les Arabes vaincus, dont une longue
file lui sont amenés captifs par le
prince son fils : tels sont les tableaux
historiques décorant la paroi de gau-
che de ce qui formait la salle princi-
pale du monument, en supposant
que cette portion du spéos ait jamais
été couverte,
« La paroi de droite présente les
détails de la campagne contre les
Éthiopiens, les Bischari et des Nè-
gres. Dans le premier tableau , d'une
grande étendue, on voit les Barbares
en pleine déroute, se réfugiant dans
leurs forêts, sur les montagnes, ou
dans les marécages. Ce second ta-
bleau , qui couvre le reste de cette
paroi , représente le roi assis dans un
naos et accueillant , avec un geste de
la main , son fils aîné ( Sésostris) , qui
lui présente, l" un prince éthiopien
nommé Aménémoph fils de Poëri,
soutenu par deux de ses enfants , dont
l'un lui offre une coupe comme pour
lui donner la force d'arriver au
pied du trône du père de son vain-
queur; 2° des chefs militaires égyp-
tiens ; 3' des tables et des buffets cou-
verts de chaînes d'or et avec elles des
peaux de panthère ; des sachets ren-
fermant de l'or en poudre , des troncs
de bois d'ébène, des dents d'éléphant,
des plumes d'autruche, des faisceaux
d'arcs et de flèches , des meubles pré-
cieux et toutes sortes de butin pris
sur l'ennemi ou imposé par la con-
quête; 4° à la suite de ces richesses, jj
marchent quelques Bischaris prison-
niers, hommes et femmes, l'une de
celles-ci portant d£ux enfants sur ses
épaules et dans uae espèce de couffe ,
suivent des individus conduisant au
roi des animaux vivants , les plus eu-
EGYPTE.
rieux de l'intérieur de l'Afrique, le
lion , la panthère , l'autruche , des
singes et la girafe , parfaitement des-
sinés , etc. , etc. On reconnaîtra là ,
j'espère, la campagne de Sésostris
contre les Éthiopiens, lesquels il força,
selon Diodore de Sicile encore, 'de
payer à l'Egypte un trihut annuel en
or, en ébènê et eu dents d'éléphant.
Les autres sculptures du spéos sont
toutes religieuses, et de nombreuses
inscriptions contemporaines de ces
précieuses représentations militaires
les accompagnent et en expliquent les
sujets.»
Le spéos de Silsilis , commencé par
le roi Horus, delà XVIII' dynastie,
en fournit plusieurs autres exemples.
Cette belle excavation devait être d'a-
bord un temple dédié à Ammon-
Ra, ensuite au dieulNil, divinité du
lieu, et au dieu Sevek (Saturne à tête
de crocodile), divinité principale du
nome Ombite, auquel appartenait Sil-
silis. C'est dans cette intention qu'ont
été exécutés , sous le règne d'Horus ,
les sculptures et les inscriptions de la
porte principale, tous les bas-reliefs
du sanctuaire, et quelques-uns de ceux
qui décorent une longue et belle ga-
lerie transversale qui précède ce sanc-
tuaire.
Cette galerie, très-étendue, forme
un véritable musée historique. Une
de ses parois est tapissée dans toute
sa longueur de deux rangées de gran-
des stèles ou de bas-reliefs sculptés
sur le roc, et, pour la plupart, d'é-
poques diverses; des monuments sem-
blables décorent les intervalles des
cinq portes qui donnent entrée dans
ce curieux muséum.
Les plus anciens bas-reliefs, ceux
du roi Horus, occupent une portion
de la paroi ouest : le Pharaon y est
représenté debout, la hache d'aVmes
sur l'épaule, recevant d'Ammon-Ra
l'emblème de la vie divine et le don
de subjuguer le nord et de vaincre le
midi. Au-dessous sont des Éthiopiens,
les uns renversés , d'autres levant des
mains suppliantes devant un chef
égyptien qui leur reproche, dans la
légende , d'avoir fermé leur cœur à la
prudence et de n'avoir pas écouté
lorsqu'on leur disait : « Voicj que le
lion s'approche de la terre d'Ethiopie
( Kousch ). » Ce lion - là était le roi
Horus qui fit la conquête de l'Ethiopie
et dont le triomphe est retracé sur les
bas-reliefs suivants.
Le roi vainqueur est porté par des
chefs militaires sur un riche palan-
quin , accompagné de flabellifères. Des
serviteurs préparent le chemin que le
cortège doit parcourir ; à la suite du
Pharaon viennent des guerriers con-
duisant des chefs captifs; d'autres
soldats , le bouclier sur l'épaule , sont
en marche , précédés d'un trompette ;
un groupe de fonctionnaires égyp-
tiens , sacerdotaux et civils , reçoit le
roi et lui rend des hommages.
La légende hiéroglyphique de ce ta-
bleau exprime ce qui suit : « Le dieu
gracieux revient ( en Egypte ) , porté
par les chefs de tous les pays (les No-
mes ) ; son arc est dans sa main
comme celui de Mandou , le divin sei-
gneur de l'Egypte ; c'est le roi direc-
teur des vigilants , qui conduit ( cap-
tifs) les chefs de la terre de Kousch
(l'Ethiopie), race perverse; ce roi
directeur des inondes, approuvé par
Phré, fils du soleil et de sa race, le
serviteur d'Ammon , Hôrus, le vivifi-
cateur. Le nom de sa majesté s'est
fait connaître dans la terre d'Ethiopie
que le roi a châtiée conformément aux
paroles que lui avait adressées son
père Ammon. »
Un autre bas -relief représente la
conduite, par les soldats, des prison-
niers du commun en fort grand nom-
bre ; leur légende exprime les paroles
suivantes quMls sont censés prononcer
dans leur humiliation : « O toi ven-
geur! roi de la terre de Kémé (l'E-
gypte), soleil de Niphaïat ( les peuples
libyens), ton nom est grand dans la
terre de Kousch (l'Ethiopie), dont
tu as foulé les signes royaux sous tes
pieds ! »
Mais c'est à Thèbes, la ville des
merveilles , que ces tableaux militai-
res sont surtout exécutés sur de vas-
tes proportions. Au Memnonium, ou
plutôt au Rhamesséuni , élevé par
154
L'UNIVERS.
Rhamsès-Sésostris , au grand dieu de
Thèbes Ammon-Ra, les tableaux mi-
litaires, relatifs aux conquêtes du roi,
couvrent les faces des deux massifs
du pylône sur la première cour du
palais; ils sont visibles en assez grande
partie, parce que l'éboulement des
portions supérieurs du pylône a eu
lieu du côté opposé. Ces scènes mili-
taires offrent la plus grande analogie
avec cehes qui sont sculptées dans
l'intérieur du temple d'Ibsamboul et
sur le pylône de Louqsor, qui font
partie du Rhamesséum oriental de Thè-
bes. Les inscriptions sont semblables ,
et tous ces bas-reliefs se rapportent
évidemment à une même campagne
contre des peuples asiatiques qu'on ne
peut, d'après leur physionomie et d'a-
près leur costume, chercher ailleurs
que dans cette vaste contrée sise en-
tre le Tigre et l'Euphrate d'un côté,
rOxus et rindus de l'autre , contrée
que nous appelons assez vaguement
la Perse. Cette nation, ou plutôt le
pays qu'elle habitait, se nommait
Cnto, Chéto, Schéto ou Schto. Les
Égyptiens désignèrent ces peuples en-
nemis sous la dénomination de laplaie
de Schéto, de la même manière que
l'Ethiopie est toujours appelée la mau-
vaise race de Kousch, et tout porte à
croire fermement que c'est de peuples
du nord-est de la Perse, des Bac-
triens , ou Scythes-Bactriens, qu'il s'a-
git ici.
On a sculpté sur le massif de droite
la réception des ambassadeurs scytho-
bactriens dans le camp du roi ; ils
sont admis en la présence de Rham-
sès, qui leur adresse des reproches; les
soldats, dispersés dans le camp, se
reposent ou préparent leurs armes,
et donnent des soins aux bagages ; en
avant du camp, deux Égyptiens admi-
nistrent la bastonnade a deux prison-
niers ennemis , afln , porte la légende
hiéroglyphique, de leur faire dire ce
que fait la plaie de Schéto. Au bas
du tableau, est l'armée égyptienne en
marche, et à l'une des extrémités se
voit un engagement entre les chars des
deux nations.
La partie gauche de ce massif offre
l'image d'une série de forteresses, des-
quelles sortent des Égyptiens emme-
nant des captifs : les légendes sculp-
tées sur les murs de chacune d'elles
donnent leur nom, et apprennent que
Rhamsès- le- Grand les a prises de
vive force, la huitième année de son
règne.
Près de là on trouve un grand ta-
bleau de guerre , mais qui se partage
en deux parties principales : dans une
vaste plaine , le roi Rhamsès vient de
vaincre les Schéto, qu'il a mis en pleine
déroute. Deux princes sont à la pour-
suite de l'ennemi ; ces fils du roi se
nomment Mandouhi Schopsh et Schat-
hemkémé : c'étaient le 4* et le 5* des
enfants de Rhamsès. Les vaincus sont .
encore des peuples de Schéto (des |
Bactriens.?); ils se dirigent vers une I
ville placée à l'extrémité droite du '
tableau, où s'ouvre une nouvelle scène.
Quatre autres fils du conquérant, les
7*, 8", 9* et 10' de ses enfants, appelé j
Méïamoun, Amenhemwa, Noubtei et
Setpanré, sont établis sous les murs
de la place ; les assiégés opposent une
vigoureuse résistance; mais déjà les
Égyptiens ont dressé les échelles , et
les murailles vont être escaladées. Une
fracture a malheureusement fait dis-
paraître la première partie du nom
de la ville assiégée : il finissait par....
apouro.
Quelquefois les représentations des
hauts faits militaires des rois égyp-
tiens s'exprimaient erablématique-
ment ; c'était comme des trophées éle-
vés à leur gloire , et pour ainsi dire
consacrés par la religion. Aussi dans
le vaste édifice de Medinet-Habou,
qui est à la fois un temple et un palais,
on remarque dans l'intérieur de la
petite cour deux massifs de pylônes
ornés , ainsi que les constructions qui
les unissent au grand pavillon, de fri-
ses anaglyphiques portant la légende
du fondateur Rhamsès-Méïamoun , et
de bas -reliefs d'un grand intérêt,
parce qu'ils ont trait aux conquêtes de
ce Pharaon.
La face antérieure du massif de
droite est presque entièrement occupée
par une ngure colossale du conque-
EGYPTE. 155
rant levant sa hache d'armes sur un
groupe de prisonniers barbus dont sa
main gauche saisit les chevelures ; le
dieu Amon-Ra, d'une stature tout
aussi colossale, présente au vainqueur
la harpe divine en disant : « Prends
cette arme , mon fils chéri , et frappe
les chefs des contrées étrangères ! »
Le soubassement de ce vaste tableau
est composé des chefs des peuples
soumis par Rhamsès-Méïamoun , age-
nouillés , les bras attachés derrière le
dos par des liens qui, terminés par
une houppe de papyrus ou une fleur de
lotus, indiquent si le personnage est
un Asiatique ou un Africain.
Ces chets captifs, dont les costumes
et les physionomies sont très-variés,
offrent, avec toute vérité, les traits
du visage et les vêtements particuliers
à chacune des nations qu'ils représen-
tent : des légendes hiéroglyphiques
donnent successivement le nom de
chaque peuple. Deux ont entièrement
disparu ; celles qui subsistent , au
nombre de cinq, annoncent :
Le chef du pays de
Kouschj, mauvaise
race ( l'Ethiopie) ,
Le chef du pays de \ en Afrique ;
Térosis ,
Le chef du pays de
Toroao ,
et
Le chef du pays de
Robou ,
Le chef du pays de
Moschauscn , /
Un tableau et un soubassement ana-
logues décorent la face antérieure du
massif de gauche ; mais ici tous les
captifs sont des chefs asiatiques : on
les a rangés dans l'ordre suivant :
Le chef de la mauvaise race du pays
de Schéto ou Chéta ;
Le chef de la mauvaise race du pays
d'Aumôr ;
Le grand du pays de Fekkaro ;
Le grand du pays de Schairotana,
contrée maritime;
Le grand du pays de Scha (le
reste est détruit).
Le grand du pays de Touirscha ,
contrée maritime;
en Asie.
Le grand du pays de Pa (le
reste est détruit).
Sur l'épaisseur du massif de gauche,
Rhamsès-Méïamoun casqué, le carquois
sur l'épaule , conduit des groupes de
prisonniers de guerre aux pieds d'A-
mon-Ra. Le dieu dit au conquérant •
« Va ! empare-toi des contrées ; sou-
mets leurs places fortes, et amène
leurs chefs en esclavage. »
Un peu plus loin s'offre le premier
pylône du grand et magnifique palais
du même Pharaon Rhamsès-Méïa-
moun. Tout y prend des proportions
colossales. Les faces extérieures des
deux énormes massifs du premier py-
lône, entièrement couvertes de sculp-
tures, rappellent les exploits du fon-
dateur de l'édifice, non-seulement par
des tableaux d'un sens vague et géné-
ral, mais encore par les images et les
noms des peuples vaincus, par celles
du conquérant et de la divinité pro-
tectrice qui lui donne la victoire. On
voit sur le massif de gauche, le dieu
Phtah-Socharis livrant à Rhamsès-
Méïamoun treize contrées asiatiques ,
dont les noms, conservés pour la plu-
part, ont été sculptés dans des cartels
servant comme de boucliers aux peu-
ples enchaînés. Une longue inscription,
dont les onze premières lignes sont
assez bien conservées, nous apprend
aue ces conquêtes eurent lieu dans la
ûouzième année du règne de ce Pha-
raon.
Dans le grand tableau du massif de
droite, le dieu Amon-Ra, sous la forme
de Phré hiéracocéphale, donne la harpe
au belliqueux Rhamsès pour frapper
vingt- neuf peuples du nord ou du
midi ; dix-neuf noms de contrées ou
de villes subsistent encore : le reste
a été détruit pour appuyer contre le
pylône des masures modernes. Le roi
des dieux adresse à Méïamoun un long
discours ; voici le contenu des dix
premières colonnes : « Amon-Ra a
« dit : Mon fils, mon germe chéri,
« maître du monde, soleil gardien de
« justice, ami d'Ammon, toute force
« t'appartient sur la terre entière ; les
« nations du septentrion et du midi
« sont abattues sous tes pieds ; je te
156
L'UWIVERS.
« livre les chefs des contrées méridio-
« nales ; conduis-les en captivité , et
« leurs enfants à leur suite ; dispose
« de tous les biens existant dans leur
« pays : laisse respirer ceux d'entre eux
« qui voudront se soumettre, et punis
« ceux dont le cœur est contre toi.
« Je t'ai livré aussi le Nord .... (lacune) ;
« la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
« sandales, etc., etc.»
Une grande stèle, mais très-fruste,
constate que ces conquêtes eurent lieu
la onzième année du règne du roi.
C'est à la même année du règne de
Rhamsès-Méïanioun que se rapportent
les sculptures des massifs du premier
pylône du côté de la cour. Il s'agit ici
d'une campagne contre les peuples
«•isiatiques nommés Moschausch.
Au fond de cette première cour
s'élève un second pylône, décoré de
ligures colossales sculptées, comme
partout ailleurs, de relief dans le creux;
celles-ci rappellent les triomphes de
R.hamsès-Méïamoun, dans la neuvième
année de son règne. Le roi, la tête
surmontée des insignes du fils aîné
d'Ammon , entre dans le temple d'A-
inon-Ra et de la déesse Mouth , con-
duisant trois colonnes de prisonniers
de guerre, imberbes et enchaînés dans
diverses positions : ces nations, appar-
tenant à une même race , sont nom-
mées Schakalascha, Taônaou et Pou-
rosato. Plusieurs voyageurs, examinant
les physionomies et le costume de ces
captifs, ont cru reconnaître en eux des
peuples hindous. Sur le massif de
droite de ce pylône, existait une énorme
inscription , aujourd'hui détruite aux
trois quarts par des fractures et des
excavations. On voit, par ce qui en
subsiste encore, qu'elle était relative
à l'expédition contre les Schakalascha,
les Fekkaro, les Pourosato, les Taônou
et les Ouschascha. Il y est aussi ques-
tion des contrées d' Aumôr et d'Orcksa,
ainsi que d'une bataille navale.
Une magnifique porte en granit rose
unit les deux massifs du second pylône.
J)es tableaux d'adoration aux diverses
formes d'Amon-Ra et de Phtha en
décorent les jambages, au bas desquels
on lit deux inscriptions dédicatoires
attestant que Rhamsès-Méïamoun a
consacré cette grande porte en belle
pierre de granit a son père Amon-Ra ,
et qu'enfin les battants ont été si riche-
ment ornés de métaux précieux ,
qu'Ammon lui-même se réjouit en les
contemplant.
On se trouve , après avoir franchi
cette porte , dans la seconde cour du
palais, oîi la grandeur pharaonique se
montre dans tout son éclat : la vue
seule peut donner une idée du majes-
tueux effet de ce péristyle, soutenu à
l'est et à l'ouest par d'énormes colon-
nades, au nord par des piliers contre
lesquels s'appuient des cariatides , et
derrière lesquels se montre une seconde
colonnade. Tout est chargé de sculptu-
res revêtues de couleurs très-brillantes
encore : et c'est là qu'il faut envoyer,
pour les convertir, les ennemis systé-
matiques de l'architecture peinte.
Les parois des quatre galeries de
cette cour conservent toutes leurs dé-
corations : de grands et vastes tableaux
sculptés et peints appellent de toute
part la curiosité des voyageurs. L'œil
se repose sur le bel azur des plafonds
ornés d'étoiles de couleur jaune doré ;
mais l'importance et la variété des scè-
nes reproduites par le ciseau absorbent
bientôt toute l'attention.
Quatre tableaux, formant le registre
inférieur de la galerie de l'est, côté
gauche, et une partie de la galerie
sud , retracent les principales circon-
stances d'une guerre de Rhamsès-
Méiamoun contre des peuples asiati-
ques nommés Robou, teint clair, nez
aquilin, longue barbe, couverts d'une
grande tunique et d'un surtout trans-
versalement rayé bleu et blanc : ce
costume est tout-à-fait analogue à ce-
lui des Assyriens et des Mèdes figurés
sur les cylindres dits babyloniens ou
persépolitains.
i" tableau. Grande bataille : le
héros égyptien, debout sur un ckir
lancé au galop, décoche des flèches
contre une foule d'ennemis fuyant
dans le plus grand désordre. On aper-
çoit sur le premier plan les chefs
égyptiens montés sur des chars, et
leurs soldats entremêlés à des a>lHés .
EGYPTE.
les Felikaro, massacrant tes Robou
épouvantés, ou les liant comme pri-
sonniers de guerre. Ce tableau seul
contient plus de cent figures en pied,
sans compter les chevaux.
2' tableau. Les princes et les chefs
de l'armée égyptienne conduisent au
roi victorieux quatre colonnes de
prisonniers : des scribes comptent et
enregistrent le nombre des mains droi-
tes et des parties génitales coupées
aux Robou morts sur le champ de ba-
taille. L'inscription porte textuelle-
ment : « Conduite des prisonniers en
« présence de sa majesté ; ceux-ci sont
» au nombre de mille; mains coupées,
" trois mille; phallus, trois mille. »
Le Pharaon, aux pieds duquel on dé-
pose ces trophées , paisiblement assis
sur son char, dont les chevaux sont re-
tenus par des officiers , adresse une
allocution à ses guerriers; il les féli-
rite de leur victoire, et prodigue fort
naïvement les plus grands éloges à sa
propre personne.
En dehors de ce curieux tableau
existe une longue inscription malheu-
reusement fort endommagée, et re-
lative à cette campagne , qui date de
l'an 5« du règne de Rhamsès-Méïa-
moun.
3" tableau. Le vainqueur , le fouet
en main et guidant ses chevaux , re-
tourne ensuite en Egypte ; des grou-
pes de prisonniers enchaînés précè-
dent son char; des officiers étendent
au-dessus de la tête du Pharaon de
larges ombrelles; le premier plan est
occupé par l'armée égyptienne divisée
en pelotons marchant régulièrement
en ligne et au pas , selon les règles de
la tactique moderne.
Enfin Rhamsès rentre triomphant
dans Thèbes ( 4" tableau ) ; il se pré-
sente à pied , traînant à sa suite trois
colonnes de prisonniers, devant le
(emple d'Amon-Ra et de la déesse
Mouth; le roi harangue les divinités
et en reçoit en réponse les assurances
les plus 'flatteuses.
A côté de ces faits d'un intérêt gé-
néral , retracés dans ces vastes com-
positions militaires, se trouvent ex-
primées des circonstances d'une moin-
dre importance, mais non pas moins
utiles pour l'histoire. Ainsi, la femme
et la famille entière du roi vainqueur
assistaient à son triomphe; la criti-
que a retiré de ces représentations les
noms et l'ordre de succession de ces
enfants , et des données de ce genre
ont servi à éclaircir avec certitude
plus d'un doute sur le rang des prin-
ces qui composèrent les nombreuses
dynasties égyptiennes.
Ainsi , sur la paroi du fond de la
galerie de l'ouest de la même cour,,
galerie formée par une double rangée
de piliers cariatides et de colonnes, 24
grands bas-reliefs retracent les hom-
mages pieux du roi envers les dieux ,,
ou les bienfaits que les grandes divi-
nités de Thèbes prodiguent au Pha-
raon victorieux. Une série de figures
en pied ornent le soubassement de
cette galerie et méritent une attention
particulière.
Les légendes hiéroglyphiques inscri-
tes à côté de ces personnages revêtus
du riche costume des princes égyp-
tiens , dont ils tiennent en main les
insignes caractéristiques, constatent
qu'on a représenté ici les enfants de
Rhamsès-Méïamoun par ordre de pri-
niogéniture. On a seulement fait deux
groupes distincts des enfants mâles et
des princesses. Les princes , dont les
noms et les titres ont été sculptés à
côté de leurs images, sont au nombre
de huit, savoir :
1. Rhamsès - Amonmai , basilico-
grammate commandant des troupes ;
2. Rhamsès -Amonhischopsch , ba-
silico-grammate commandant de ca-
valerie.
3. Rhamsès-Mandouchischopsch, ba-
silico-grammate commandant de ca-
valerie;
4. Phréhipefhbour , haut fonction-
naire dans l'administration royale ;
5. Mandouschopsch , ideitij
6. Rhamsès - Maithmou, prophète
des dieux Phré et Athmou ;
7. Rhamsès -Amonhischopsch, sans
autre qualification que celle de prince-
8. Rhamsès-Méïamoun, idem.
Les trois premiers, après la mort
de leur père Rhamsès-Méïamoun,
158
L'UNIVERS.
étant successivement montés sur le
trône des Pharaons, leurs légendes
ont dû être surchargées pour recevoir
les cartouches prénoms ou noms pro-
pres de ces' princes parvenus au sou-
verain pouvoir. Il faut remarquer
aussi , à propos de cette liste intéres-
sante, qu'à cette époque le nom de
Rhamsès était devenu en quelque
sorte le nom même de la famille , et
3ue le conquérant avait concentré
ans les membres de sa maison les
postes les plus importants de l'armée,
de l'administration civile et du sacer-
doce. Les noms propres des filles du
roi n'ont jamais été sculptés.
Enfin , la muraille nord de la même
j)artie du palais de Médinet-Habou est
couverte de tableaux sculptés et peints,
qui suffiraient presque pour nous faire
connaître dans leurs principaux dé-
tails les éléments essentiels des insti-
tutions militaires de l'Egypte, et sur
terre et sur mer. La description de
ces belles sculptures nous en appren-
dra bien plus a ce sujet que de minu-
tieuses et méthodiques relations.
Deux campagnes du mêmeRhamsès-
Méïamoun y sont figurées : la pre-
mière est contre des peuplades nom-
mées les Maschausch et les Robou.
Dans le premier tableau , l'armée
égyptienne se met en marche, trom-
pettes en tête, et conduite par le char
où reposent les insignes d'Ammon, la
divinité protectrice. Le sujet du
deuxième tableau est une bataille san-
glante : les Maschausch prennent la
fuite ; le roi et les quatre princes
égyptiens en font un horrible carnage.
On voit, sur le tableau suivant, Rham-
sès-Méïamoun debout sur un trône,
haranguant cinq rangs de chefs et de
guerriers égyptiens qui conduisent une
foule d'ennemis prisonniers, et ces
chefs font une réponse au roi. En tête
de chaque corps d'armée, on fait le
dénombrement des mains droites cou-
pées aux ennemis morts sur le champ de
bataille , ainsi que celui de leurs phallus,
sorte d'hommage rendu à la bravoure
des vaincus. L'inscription porte à 2,535
le nombre de ces trophées sur autant
d'ennemis courageux et vaillants.
La seconde campagne est plus dé-
taillée : elle eut lieu contre les Fek-
karo, les Schakalascha et autres peuples
de même race, à physionomie hindoue.
1" tableau. Le roi Rhamsès -Méïa-
moun , en costume civil, harangue les
chefs de la caste militaire agenouillés
devant lui, ainsi que les porte-enseignes
des différents corps ; plus loin , les
soldats debout écoutent les paroles du
souverain qui les appelle aux armes
[)our punir les ennemis de l'Egypte :
es chefs répondent à l'apçel du roi
en invoquant les victoires récentes, et
protestent de leur dévouement à un
prince qui obéit aux paroles d'Amon-
Ra. La trompette sonne, les arsenaux
sont ouverts ; les soldats , divisés par
pelotons et sans armes, s'avancent
dans le plus grand ordre guidés par
leurs chefs , on leur distribue des cas-
ques, des arcs, des carquois, des ha-
ches de bataille, des lances et toutes
les armes alors en usage.
, 2" tableau. Le roi , tête nue et les
cheveux nattés, tient les rênes de ses
chevaux et marche à l'ennemi : une
partie de l'armée égyptienne le pré-
cède en ordre de bataille ; ce sont les
fantassins pesamment armés ou opli-
tes : sur le flanc s'avancent par pelo-
tons les troupes légères de différentes
armes ; les guerriers montés sur des
chars ferment la marche. Une des
inscriptions de ce bas-relief compare
le roi au germe de Mandou, s'avançant
pour soumettre la terre entière à' ses
lois; ses fantassins, à des taureaux,
et ses cavaliers ou chars, à des éper-
viers rapides.
3' 'tableau. Défaite des Fekkaro
et de leurs alliés. Les fantassins égyp-
tiens les mettent en fuite sur tous les
points du champ de bataille ; Méïa-
moun, secondé par ses chars de guerre,
en fait un horrible carnage ; quelque*
chefs ennemis résistent encore , mon-
tés sur des chars traînés soit par deux
chevaux, soit par quatre bœufs : au
milieu de la mêlée et à une des extré-
mités , plusieurs chariots, traînés par
des boeufs et remplis de femmes et
d'enfants, sont défendus par des Fek-
karo ; des soldats égyptiens les atta-
EGYPTE.
159
quent et les réduisent en esclavage.
4' tableau. Après cette première
victoire, l'armée égyptienne se met en
marche, toujours dans l'ordre le plus
méthodique et le plus régulier, pour
atteindre une seconde fois l'ennemi ;
elle traverse des pays difficiles infestés
de bêtes sauvages : sur le flanc de
l'armée, le roi, attaqué par deux lions,
vient de terrasser l'un et combat con-
tre l'autre.
5* tableau. Le roi et ses soldats
arrivent sur le bord de la mer au
moment où la flotte égytienne en est
venue aux mains avec la flotte des
Fekkaro, combinée avec celle de leurs
alliés les Schairotanas, reconnaissables
à leurs casques armés de deux cornes.
Les vaisseaux égyptiens manoeuvrent
à la fois à la voile et à l'aviron : des
archers en garnissent les hunes, et
leur proue est ornée d'une tête de
lion. Déjà un navire fekkarien a coulé,
et la flotte alliée se trouve resserrée
entre la flotte égyptienne et le rivage,
du haut duquel Rhamsès-Méïamoun
et ses fantassins lancent une grêle de
traits sur les vaisseaux ennemis. Leur
défaite n'est plus douteuse, la flotte
éçyptienne entasse les prisonniers à
coté de ses rameurs. En arrière et
non loin du Pharaon on a représenté
son char de guerre et les nombreux
officiers attacliés à sa personne. Ce
vaste tableau renferme plusieurs cen-
taines de figures.
6* tableau. Le rivage est couvert
de guerriers égyptiens conduisant di-
vers groupes mêlés de Schairotanas et
de Fekkaro prisonniers ; les vain-
queurs se dirigent vers le roi , arrêté
avec une partie de son armée devant
une place forte nommée Mogadiro. Là
se fait le dénombrement des mains
coupées. Le Pharaon , du haut d'une
tribune sur laquelle repose son bras
gauche appuyé sur un coussin, haran-
gue ses fils et les principaux chefs de
son armée, et termine son discours
par ces phrases remarquables : «Amon-
« Ra était à ma droite comme à ma
« gauche; son esprit a inspiré mes
« résolutions; Amon-Ra lui-même,
« préparant la perte de mes ennemis,
« a placé le monde entier dans mes
« mains. » Les princes et les chefs
répondent au Pharaon qu'il est un so-
leil appelé à soumettre tous les peuples
du monde, et que l'Egypte se réjouit
d'une victoire remportée par le bras
du fils d'Ammon , assis sur le trône
de son père.
7" tableau. Retour du Pharaon
vainqueur à Thèbes après sa double
campagne contre les Robou et les
Fekkaro : on voit les principaux chefs
de ces nations conduits par Rhamsès
devant le temple de la grande triade
thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons.
Le texte des discours que sont censés
prononcer les divers acteurs de cette
scène à la fois triomphale et religieuse
subsiste encore en grande partie. En
voici la traduction :
« Paroles des chefs du pays de Fek-
« karo et du pays de Robou qui sent
« en la puissance de S. M., et qui glo-
« rifient le dieu bienfaisant , le sei-
« gneur du monde, soleil gardien de
« justice, ami d'Ammon : Ta vigilance
« n'a point de bornes ; tu règnes
« comme un puissant soleil sur l'É-
« gypte ; grande est ta force ; ton
" courage est semblable à celui de
« Bore (le griffon) ; nos souffles t'ap-
» partiennent, ainsi que notre vie, qui
« est en ton pouvoir à toujours. »
« Paroles du roi seigneur du mon-
« de, etc., à son père Amon-Ra, le roi
« des dieux : Tu me l'as ordonné ; j'ai
« poursuivi les barbares ; j'ai com-
« battu toutes les parties de la terre ;
« le monde s'est arrêté devant
« moi ; mes bras ont forcé les
« chefs de la terre , d'après le com-
« mandement sorti de ta bouche. »
« Paroles d'Amon-Ra, seigneur du
« ciel , modérateur des dieux : Que
« ton retour soit joyeux ! tu as pour-
K suivi les neuf arcs (les barbares);
« tu as renversé tous les chefs ; tu as
« percé les cœurs des étrangers et
« rendu libre le souffle des narines de
« tous ceux qui.... (lacune). Ma bou-
« che t'approuve. »
Ces tableaux retracent les principa-
les circonstances de deux campagnes
du conquérant égyptien dans la xr
160
L'UNIVERS.
année <le son règne ; ils arrivent jus-
qu'au second pylône du palais : de ce
point jusqu'au premier pylône, les
sculptures n'abondent pas moins; mais
plusieurs tableaux sont enfouis sous
des collines de décombres. On peut
distinguer deux bas-reliefs faisant par-
tie d'une troisième campagne du roi
contre des peuples asiatiques , avec les
légendes en très-mauvais état. L'un
représente Rhamsès - Meïamoun com-
battant à pied , couvert d'un large
bouclier , et poussant l'ennemi vers
une forteresse , assise sur une hau-
teur. Dans le second tableau, le roi,
à la tête de ses chars, écrase ses
adversaires en avant d'une place dont
une partie de l'armée égyptienne
pousse le siège avec vigueur ; des sol-
dats coupent des arbres et s'approchent
des fossés, couverts par des mantelets ;
d'autres , après les avoir franchis, at-
taquent à coups de hache la porte de
la ville; plusieurs, enfin, ont dressé
des échelles contre la muraille et mon-
tent à l'assaut, leurs boucliers rejetés
sur leurs épaules.
Sur le revers du premier çylone,
existe encore un tableau relatif à une
campagne contre la grande nation de
Skhéta ou Chéto : le roi , debout sur
son char, prend une flèche dans son
carquois fixé sur l'épaule, et la décoche
contre une forteresse remplie de bar-
bares. Les soldats égyptiens et les offi-
ciers attachés à la personne du roi
marchent à sa suite, rangés sur quatre
files parallèles.
Ces grandes sculptures méritent bien
le titre d'historiques, par le nombre
considérable de noms de peuples et
de nations asiatiques ou africaines
qu'on peut y recueillir, et qui ouvrent
un nouveau champ de recherches à la
géographie comparée ; ce sont de pré-
cieux éléments pour la reconstruction
du tableau ethnographique du monde
dans la plus antique période de son
histoire , et il paraît possible de rap-
procher ces noms égyptiens de peuples
avec ceux que nous ont transmis les
géographes grecs, et ceux que contien-
nent les textes hébreux et les mémoi-
res originaux des nations asiatiques.
On peut y recueillir aussi des noms
plus modernes et qui n'en sont pas
moins utiles à l'histoire, ^ui ignore
souvent les faits que nous révèlent ces
monuments. C'est ainsi qu'au temple
situé au nord d'Esneh, et sur les sculptu-
res duquel se trouvent successivement
les noms de Ptolémée Évergète I*', de
sa femme Bérénice, de Philopator, et
des empereurs Hadrien, Antonin et
Vérus, le soubassement extérieur de
la partie gauche est occupé par un ta-
bleau représentant une série de captifs
oîi sont figurés les peuples vaincus par
Ptolémée Évergète 1", selon toute
apparence. Chacune des figures porte
attaché à sa poitrine un bouclier sur
lequel le nom de sa nation est tracé,
et on lit très-distinctement, dans la
liste des peuples que le vainqueur se
vante d'avoir soumis , les noms de
l'Arménie, de la Perse, de la Thrace et
de la Macédoine ; peut-être aussi ces
conquêtes furent- elles faites par un
empereur romain.
11 est toutefois indispensable de faire
remarquer à ce sujet, que les scènes
militaires relatives aux guerres des
Ptolémées ou des empereurs romains
sont d'une extrême rareté sur les
monuments de l'Egypte ; au contraire,
les scènes religieuses du même temps
y sont fort communes : l'antique ri-
tuel égyptien avait jusque-là conservé
toute son autorité, et l'accomplisse-
ment des devoirs envers Dieu était
pour le roi d'Egypte la plus solen-
nelle comme la plus importante de ses
obligations.
Ces tableaux si multipliés des cam-
pagnes de l'armée égyptienne donnent
nécessairement une grande idée de
l'état militaire de l'Egypte. On a estimé
à 1 80 mille hommes de toutes armes
les forces de cette nation habituelle-
ment sur pied ; mais cet état dut être
successivement augmenté quand l'E-
gypte entreprit des conquêtes quel-
quefois très-lointaines, et qui exigè-
rent un très-grand développement de
moyens militaires, sous le règne de
Sésostris, par exemple.
Son nom est un des plus fréquents
dans les légendes historiques oe l'É-
lic.ypTE.
ICI
gvpte, surtout dans les bas-reliefs qui
représentent des sièges, des combats,
des allocutions, des marches militaires,
des passades de fleuves. Il pénétra
dans les pays éloignés de TÉgypte , et
il est, sur" d'autres tableaux, l'objet
des hommages de peuples vaincus ou
captifs, dont la couleur et le costume
n'ont rien de commun avec les Égyp-
tiens figurés sur ces mêmes reliefs ;
il pénétra dans l'intérieur de l'Afrique,
et on le voit dans de riches sculptures
recevant en présent des productions
propres à cette région, telles que des
girafes, des autruches, et diverses
espèces de singes et de gazelles.
Les prêtres dirent à Hérodote que
Sésostris fut le premier roi d'Egypte
qui, s'embarquant sur une flotte com-
posée de vaisseaux longs, partit du
Î;oIfe Arabique, et soumit les peuples
labitant les côtes de la mer Erythrée.
Ils ajoutaient , qu'en poursuivant sa
route, il parvint à une mer où il lui
fut impossible de naviguer à cause des
bas-fonds, et qu'il se vit forcé de re-
venir en arrière. De retour en Egypte
de cette expédition maritime, il se'mit
a la tête d'une armée nombreuse, et
fit une invasion sur le continent, sou-
mettant par la force des armes toutes
les nations qu'il trouva sur son che-
min. Dans le cours de ses conquêtes,
toutes les fois qu'il avait eu à se me-
surer contre des peuples valeureux et
combattant avec énergie pour leur li-
berté, il faisait élever sur leur terri-
toire, quand il s'en était rendu maître,
des colonnes portant une inscription
qui contenait seulement son nom, celui
de sa patrie , et le détail des forces
qu'il avait été obligé d'employer pour
soumettre cette contrée.
Sésostris traversa ainsi tout le con-
tinent ; passant ensuite de l'Asie en
Europe, il soumit les Scythes et les
Thraces. Le pays habité par ces peu-
1)les est, dans l'opinion d'Hérodote,
e point le plus éloigné que l'armée
égyptienne atteignit, puisqu'on y voit
encore, dit-il, des colonnes élevées par
cette armée, et que l'on n'en trouve
pas au-delà. A partir de ce point, Sé-
sostris revint sur ses pas, et arriva
II' Liiraiion. (Égtpti.)
aux bords du Phase. De ces colonnes
militaires élevées par Sésostris dans
les diverses contrées qu'il soumit, la
plupart ne subsistaient plus du temps
d'Hérodote. <■ Cependant, dit l'histo-
" rien, j'en ai vu moi-même dans la
n Syrie Palestine , sur lesquelles était
' gravée T'insciiption dont j'ai parlé.»
On voit aussi, ajoute-t-il, dans l'Ionie,
deux figures de Sésostris sculptées en
pierre ; l'une sur le chemin qui va
d'Éphèse à Phocée, et l'autre sur celui
de Sardes à Smyrne. Chacune repré-
sente un homme de la grandeur de
quatre coudées et demie, tenant une
lance dans sa main droite et un arc
dans la gauche, avec le reste de l'ha-
billement répondant à cette armure,
c'est-à-dire moitié éthiopien, moitié
égyptien ; et on voit sur la poitrine de
chaque figure, allant d'une épaule a
l'autre, cette inscription en caractères
égyptiens : «C'est moi que ces puissan-
tes épaules ont rendu maître de ce
pays. »
Les témoignages de l'historien grec
au sujet des victoires de Sésostris ec
Orient et dans l'Europe même avaien i
soulevé beaucoup de doutes , et le
scepticisme moderne, par paresse ou
par vanité , ne voyait dans ces narra-
tions que la suite d'un orgueilleux
mensonge de la part des prêtres égyp-
tiens abusant de la crédulité d'Héro-
dote. Il paraîtrait aujourd'hui que des
voyageurs de notre temps auraient vu
aussi dans la Syrie Palestine quelques-
unes des colonnes commémorât! ves du
passage et des victoires de ce grand
roi. Un voyageur anglais a découvert
le premier, à Nahhar-el-Kelb , en Sy-
rie, non loin de Beyrouth (l'ancienhe
Berythus ) , une inscription qu'il dit
être bilingue y tracée à la fois en hié-
roglj;phes égyptiens et en caractères
cunéiformes, et contenant le cartouche
royal de Sésostris. Plus récemment
encore, un officier de l'armée fran-
çaise, M. C. Callier, capitaine d'état-
major, a revu ce même monument de
Beyrouth , et c'est d'après une note
dont je dois la communication à son
obligeance, qu'on en trourera ici une
j('-ée plus exa<'te.
11
L'UNIVERS.
A. trois heures environ au nord de
Béryte, en allant vers Tripoli, la route
coupe un contre-fort de roche calcaire
qui s'étend jusqu'à la mer, et au pied du-
quel coule l'ancien Lycus , nommé aussi
par les Arabes, Nahr-el-Kelb , Fleuve
du chien. Le rocher, taillé pour faire
place à la route, a été ensuite aplani
avec soin sur le côté , et des bas-re-
liefs encadrés y ont été sculptés. Ces
tableaux sont de deux à deux au nom-
bre de six ; d'autres sont complète-
ment isolés , et le style de la sculpture
comme le caractère des inscriptions
leur donnent évidemment deux origi-
nes et deux époques. Les plus anciens
sont de style égyptien, et pour le tra-
vail et pour le sujet : ils occupent les
places les plus commodes et les sur-
faces les mieux polies. Leur sculpture
est au simple trait, et quoique très-
dégradés , on y reconnaît les types
essentiels des représentations égyp-
tiennes. Dans un tableau , le Pharaon
offre des prisonniers au dieu Ammon;
dans un autre, le roi paraît châtier
des rebelles ou des coupables. Dans
l'une de ces représentations, plusieurs
caractères hiéroglyphiques se distin-
guent facilement, séparés entre eux
par des espaces oblitérés par le temps ;
enfin, parmi les caractères visibles, on
remarque le commencement du cartou-
che de Sésostris . comme l'a assuré à
M. Callier un artiste qui a travaillé
plusieurs années en Egypte. Il nous fau-
dra donc bientôt croire aux campagnes
lointaines et aux mémorables victoires
de Sésostris dans l'ancien inonde ; vic-
toires qui élevèrent l'Egypte au plus
haut degré de sa puissance politique
et de sa splendeur intérieure.
Si les rapports de l'histoire ne nous
trompent pas, Sésostris comptait au
nombre des contrées qui lui étaient
soumises, ou tributaires de l'Egypte, la
Nubie entière, l'Abyssinie, le Scnnaar,
une foule de contrées du midi de l'A-
frique, toutes les peuplades errantes
dans les déserts de l'orient et de l'oc-
cident du Nil , la Syrie , l'Arabie où
les plus anciens rois d'Egypte possé-
dèrent des établissements dont on a
reconnu les traces à Djebel-el-Moka-
teb, el-Magara et Sèboutli-el-Kadim,
où paraissent avoir existé des usines
pour le cuivre; les royaumes de Ba-
bylone et de Ninive, une grande partie
de l'Asie mineure, l'île de Chypre,
plusieurs îles de l'Archipel, et les pays
qu'on nomma ensuite la Perse . rien
n'égala jamais tant de puissance et
tant de splendeur.
Sésostris avait ramené une foule
innombrable de captifs de tous les pays
qu'il avait subjugués. Il les occupa à
ae grands ouvrages d'utilité publique ;
ils tirèrent des carrières les immenses
matériaux employés par son ordre
dans la construction du temple de
Phtha ; ils creusèrent une grande
quantité de canaux destinés par la
prévoyance du roi à porter sur tous
les points habités l'eau potable du Nil.
C'est ainsi ^ue les plus utiles amélio-
rations intérieures et une prospérité
universelle légitimèrent, en quelque
sorte, les fruits glorieux de la vic-
toire.
Ils avaient contribué à établir des
communications régulières entre l'em-
pire égyptien et celui de l'Inde son
contemporain. Le commerce entre les
deux pay« avait alors une grande ac-
tivité : la découverte fréquente , dans
les vieux tombeaux égyptiens , de
toiles et d'étoffes de fabrique indienne,
de meubles en bois des Indes, et de
pierres dures taillées, venant certaine- .
ment du même pays, ne laissent aucun I
doute sur l'état prospère des relations I
commerciales entre l'Inde et l'Egypte,
à cette époque où les peuples euro-
péens et la plupart des nations asiati-
ques étaient encore opprimées par la
barbarie ; et c'est ainsi que Thèbes et
Memphis se montrent comme les pre-
miers centres du commerce, avant que
Babylone, Tyr, Sidon et Alexandrie,
héritassent successivement de ce beau
privilège. Les triomphes des armées
égyptiennes assurèrent à leur pays
tous ces avantages. Qu'on ne répète
donc pas que l'Egypte ne fut pas guer-
rière ; son sol est couvert d'indes-
tructibles trophées. Germanicus, par-
courant les bords du Nil, visita les
vénérables débris de la grandeur de
EGYPTE.
16&
l'antique Thèbes , et il interrogea
les plus âgés parmi les prêtres, sur le
contenu des inscriptions hiéroglyphi-
quesdont ces débris étaient couverts ;
et les prêtres lui répondirent qu'on y
lisait des notions sur l'état ancien de
l'Egypte,, sur ses forces militaires et
ses revenus ; que ces notions se rap-
portaient particulièrement à l'époque
où le roi Rbamsès fit la conquête de la
Libye, de l'Ethiopie, de la Syrie et de
l'Asie ; qu'il y avait alors sept cent
mille hommes en âge de porter les
armes, et qu'à leur tête ce roi avait
pénétré chez les Mèdes , les Perses ,
dans la Bactriane, la Scythie, en Ar-
ménie, en Cappadoce, et avait soumis
à la fois la terreetles mers. Des monu-
ments encore debout nous tiennent
aujourd'hui un semblable langag;e. De
vieux prêtres égyptiens nous rediraient
les mêmes paroles que celles que Ger-
manicus entendit sur les ruines de
Thèbes, et que Tacite nous a fidèle-
ment conservées.
A ces notions générales, tirées des
fastes militaires de l'Egypte, il nous
reste à ajouter quelques détails pro-
pres à compléter, du moins autant
que nous le permettent les faits isolés
qui nous sont parvenus, ce qu'il est
possible de bien savoir aujourd'hui
sur les institutions militaires de cette
illustre nation.
Le roi , chef de l'armée de terre et
de mer, s'en réservait le commande-
ment supérieur, et déléguait à de
grands officiers celui des divisions, des
provinces et des places d'armes. On a
vu plus haut , pag. 157, les titres et
fonctions militairesdes troisfilsduPha-
raon Rhamsès-Méïamoun, et à la p. 143
les grades accordés aux fils de Sésos-
tris. Les autres chefs militaires, fai-
sant le service auprès du roi, étaient
appelés des oeris, et leur tête était
ornée d'une plume d'autruche. Les of-
ficiers de divers grades étaient recon-
nus à certains signes extérieurs. On y
ajouta des décorations honorifiques ,
enfin des titres qui l'étaient également,
et qui étaient ceux de cousin, de pa-
rent ou d'ami du roi.
Chaque province ou nome était sous
l'autorité d'un commandant militaire:
les inscriptions grecques du temps des
Ptolémées et des Romains mention-
nent les noms et les qualités de quel-
ques-uns de ces hauts fonctionnaires
royaux ; et si l'on voulait réunir des
notions certaines sur la répartition des
garnisons militaires dans TÉgypte des
Pharaons et dans l'Egypte des Lagi-
des, on pourrait avec. succès prendre
pour guide l'état de ces répartitions
consigné dans le précieux opuscule
latin connu sous le titre de Notice des
dignités de l'empire romain. L'état
physique de l'Egypte n'admettait pas
de variations sensibles dans son sys-
tème de défense, tant que le système
des armes ne changea point. Au midi,
on gardait Éléphantine, Syène et les
îles voisines ; a l'est, Péluse et Daph-
né; à l'ouest, Maréa et autres points
vers la chaîne libyque.
L'Egypte eut des possessions au-
delà de Syène et de la première cata-
racte. Plusieurs monuments élevés
par les anciens Pharaons y subsistent
encore , et des inscriptions votives ou
dédicatoires prouvent , sans nul doute ,
que l'autorité militaire y était confiée
par les Pharaons, à des princes même
du pays et aux enfants de ses familles
les plus distinguées.
On n'a trouvé, en effet, sur les mo-
numents de la Nubie, que des noms
de princes éthiopiens et nubiens ,
comme* gouverneurs de ces pays. La
Nubie était donc si intimement incor-
porée à l'Egypte, que les Pharaons con-
fiaient à des personnages nubiens le
commandement des troupes dans leur
propre pays.
On voit, en effet, à Ibsamboul, sur
les rochers, une stèle sculptée, dans
laquelle le nommé Mai, qui porte le
titre de commandant des troupes en
Nubie, et oui est né dans la contrée
de Ouaou, 1 un des cantons de la même
contrée, célèbre les louanges de Rhana-
sès-le-Grand sur un ton très-empha-
tique. D'autres stèles dé^signent di-
vers autres i)rinces éthiopiens comna*»
employés militaires de Sésostris en
Nubie.
Une des excavations de Rfaschakith,
164
L'UNIVERS.
dans la même contrée, est une cha-
pelle dédiée à la déesse Anoukè (Vesta)
et aux autres dieux protecteurs de la
Nubie, par un prince éthiopien, nom-
mé Pohi , qui était gouverneur de la
province pendant le règne du même
Sésostris : il supplie la déesse pour
que ce conquérant foule les Libyens
et les Nomades sous ses sandales, à
toujours.
Dans un autre tableau, sculpté sur
les rochers d''Ibsamboul , un autre
prince éthiopien présente au même
roi Sésostris l'emblème de la victoire,
et on Y Jit ja légende suivante : Le
royal hls d'Ethiopie a dît : Ton père
Amon-Ra t'a doté, ô Rhamsès, d'une
vie stable et pure ; qu'il t'accorde de
longs jours pour gouverner le monde
et pour contenir les Libyens , à tou-
jours.
Ibrim, l'ancienne Primis des géo-
graphes grecs , en Nubie , est remar-
quable par un certain nombre de spéos
ou excavations faites de main d'hom-
me dans le rocher. Champollion le
jeune, qui les a vues, en donne la des-
cription suivante :
Le second si)éos, sculpté et peint,
appartient au règne de Mœris, dont la
statue, assise entre celles du dipu sei-
gneur d'Ibrim et de la déesse Saté (Ju-
non) dame de Nubie, occupe la niche
du fond. Cette chapelle, aux dieux du
pays, a été creusée par les soins d'un
prmce nommé Nahi, grand person-
nage, portant dans toutes les légendes
le titre de gouverneur des terres mé-
ridionales, ce qui comprenait la Nubie
entre les deux cataractes. Ce qui reste
d'un grand tableau sculpté sur la pa-
roi de droite, nous montre ce prince
debout, devant le roi assis sur un
trône, et accompagné de plusieurs au-
tres fonctionnaires publics, présentant
au souverain, à ce que dit l'inscription
hiéroglyphique (malheureusement très-
courte) qui accompagne ce tableau, les
revenus et tributs en or, en argent,
en grains, etc., provenant des terres
méridionales dont il avait le gouver-
nement. Sur la porte du spéos est
inscrite la dédicace que le prince a faite
du monument.
Le troisième spéos d'Ibrim est du
règne suivant, d'Aménophis II, suc-
cesseur de Mœris, sous lequel les ter-
res du midi étaient administrées par
un autre prince, nommé Osorsaté. Sur
la paroi de droite, ce roi Aménophis II
est représenté assis, et deux princes,
parmi lesquels Osorsaté occupe le pre-
mier rang, présentent au Pharaon les
tributs des terres méridionales et les
productions naturelles du pays, y com-
pris des lions, des lévriers et des scha-
cals vivants, comme porte l'inscription
gravée au-dessus du tableau , laquelle
spécifiait le nombre de chacun des
objets offerts, comme, par exemple,
40 lévriers et 10 schacals vivants ;
l'état de dégradation du texte n'a pas
permis d'en tirer autre chose que les
faits généraux. Au fond du spéos la
statue du roi Aménophis le représente
assis entre les dieux d'Ibrim.
Le plus récent de ces spéos, le qua-
trième, est encore un monument du
même ^enre et du règne de Sésostris,
Rhamses-le-Grand. C'est aussi un gou-
verneur de la Nubie qui l'a fait creuser
en l'honneur des dieux d'Ibrim, Her-
mès à tête d'épervier et la déesse
Saté, à la gloire du Pharaon dont la
statue est assise au milieu des deux
divinités locales , dans le fond du
spéos. Mais, à cette époque, les terres
du midi étaient gouvernées par un
prince éthiopien, dont on retrouve des
monuments à Ibsamboul età Ghirsché.
Ce personnage est figuré dans le spéos
d'Ibrim, rendant ses respectueux hom-
mages à Sésostris, et à la tête de tous
les fonctionnaires publics de son gou-
vernement, parmi lesquels on compte
deux hiérogrammates , plus le gram-
mate des troupes , le grammate des
terres, l'intendant des biens, et d'au-
tres scribes sans désignation plus par-
ticulière ; et il est a remarquer, à
l'honneur de la galanterie égyptienne,
que la femme du prince éthiopien
Satnouï se présente devant Sésostris
immédiatement après son mari, et
avant les autres ronctionnaires. Cela
montre, aussi bien que mille autres
faits paieils, combien la civilisation
égyptienne différait essentiellement de
EGYPTE.
1C5
celle db l'Orient, et se rnpproclKiit de
la nôtre.
Il y a aussi sur les rochers qu'on
tj-ouve de Philœ à Syène, un grand
nombre d'inscriptions commémorati-
ves d'actes relatifs à des militaires.
On y voit des sculptures représentant
des 'princes éthiopiens rendant hom-
mage à Sésostris, ou à son grand-père;
une inscription mentionnant une vic-
toire remportée sur les Libyens, par
le roi Thouthmosis l*', l'an vu de
son règne, et le 8 du mois de phamè-
noth ; une autre inscription du suc-
cesseur de ce roi , d'Aménophis III
(Meninon), et en quatorze lignes, rap-
pelant que ce Pharaon venait de sou-
mettre les Éthiopiens , l'an v*" de son
règne, et que, passant dans ce lieu, il
y a tenu une panégyrie.
Un des spéos de Silsilis est encore
plus remarquable par l'ensemble des
sujets militaires dont il est orné, et
il remonte aux premiers temps de
la XVIir dynastie égyptienne. C'est
encore aux narrations de Champollion
le jeune que la description qui suit est
empruntée :
Le plus important des monuments
de Silsilis est un grand spéos, ou édi-
fice creusé dans la montagne , et plus
singulier encore par la variété des
époques des bas-reliefs qui le décorent.
Cette belle excavation a été commen-
cée sous Horus de la XVIir dynastie ;
ou en voulait faire un temple dédié à
Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
Nil, divinité du lieu, et au dieu Sevek
(Saturne à tête de crocodile), divinité
principale du nome Ombite, auquel
appartenait Silsilis. C'est dans cette
intention qu'ont été exécutés, sous le
règne d'Horus, les sculptures et ins-
criptions de la porte principale , tous
les bas-reliefs du sanctuaire, et quel-
ques-uns des bas-reliefs qui décorent
une longue et belle galerie transver-
sale qui précède le sanctuaire.
Cette galerie, très-étendue , forme
un véritable musée historique. Une de
ses parois est tapissée, dans toute sa
longueur, de deux rangées de grandes
stèles ou de bas-reliefs sculptés sur un
roc. et, pour la plupart, d'époques
diverses ; des momiments semblables
décorent les intervalles des cinq por-
tes qui donnent entrée dans ce curieux
muséum.
Les plus anciens bas-reliefs, ceux du
roi Horus , occupent une portion de la
paroi ouest : le Pharaon y est. repré-
senté debout, la hache d'armes sur
l'épaule, recevant d' Ammon-Ra l'em-
blème de la vie divine, et le don de
subjuguer le nord et de vaincre le midi.
Au-dessous sont des Éthiopiens , les
uns renversés, d'autres levant des
mains suppliantes devant un chef
égyptien qui leur reproche, dans la lé-
gende, d'avoir fermé leur cœur à la
prudence et de n'avoir pas écouté lors-
qu'on leur disait : « Voici que le lion
s'approche de la terre d'Ethiopie
(Kousch). » Ce lion -là était le roi
Horus qui fit la conquête de l'Éthio-
Kie, et dont le triomphe est retracé sur
;s has-reliefs suivants.
Le roi vainqueur est porté par des
chefs militaires sur un riche palanquin,
accompagné de flabellifères. Des ser-
viteurs préparent le chemin que le
cortège doit parcourir ; à la suite du
Pharaon viennent des guerriers con-
duisant des chefs captifs ; d'autres
soldats, le bouclier sur l'épaule, sont
en marche, précédés d'un trompette;
un groupe de fonctionnaires égyptiens,
sacerdotaux et civils, reçoit le roi et
lui rend des hommages. '
La légende hiéroglyphique de ce
tableau exprime ce qui suit : » Le dieu
gracieux revient (en Egypte), porté par
les chefs de tous les pays- (les nomes) ;
son arc est dans sa main comme celui
de Mandou , le divin seigneur de l'E-
gypte ; c'est le roi directeur des vigi-
lants, qui conduit (captifs) les chefs de
la terre de Kousch (l'Ethiopie), race
perverse; ce roi, directeur des mon-
des, approuvé par Phré, fils du soleil
et de sa race, le serviteur d'Ammon,
Horus, le vivificateur. Le nom de sa
majesté s'est fait connaître dans la
terre d'Ethiopie que le roi a châtiée
conformément aux paroles que lui
avait adressées son père Ammon. »
Un autre bas-relief représente la
conduite, par les soldats, des prison-
L'UNIVERS.
iiiers du commun en fort grand nom-
bre ; leur légende exprime les paroles
qu'ils sont censés prononcer dans leur
humiliation : « O toi vengeur ! roi de
la terre de Kémé (l'Egypte), soleil des
Niphaïat (les peuples libyens), ton
nom est grand dans la terre deKousch
(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes
royaux sous tes pieds ! »
Enfin , nous indiquerons encore les
monuments de Beit-Oually, en Nubie,
comme formant un tableau complet
des circonstances et des suites d'une
campagne militaire, de ses résultats
pour l'Egypte et pour le pays subju-
gué , et comme un témoignage de la
sagesse des Pharaons dans l'usage de la
victoire, dont aucune pratique barbare
ne ternissait l'éclat, le prince ne ces^
sant d'être inspiré dans ses résolu-
tions par la prudence de ses conseils
et l'intérêt bien compris de son pays ,
qu'il n'oubliait pas d'enrichir des pro-
ductions des provinces conquises.
Nous avons déjà décrit ces sculptures
de Beit-Oually ( pag. 152). Nous devons
ajouter que les bas-reliefs sont des plus
remarquables par leur exécution, et
qu'ils donnent une idée vraie de la
perfection de ce genre de travail en
Egypte ; dans ces scènes variées , les
physionomies varient aussi selon les
circonstances qui dominent le sujet
représenté.
Mais ce n'est pas dans les temples
feulement que l'historien doit cher-
cher des données positives sur la caste
militaire en Egypte; comme pour tou-
tes les autresparties de ses annales,
pour celle-ci les tombeaux récèlent des
documents plus précieux et plus com-
plets que n'auraient pu l'être les plus
minutieuses narrations écrites. Des
tableaux sculptés et peints parlent plus
vivement à l'esprit que les phrases les
plus parfaites , et ce ne sera pas sans
obtenir, nous l'espérons, l'approbation
des lecteurs, jjue nous aurons préféré
jusqu'ici la simple description de ces
tableaux si expressifs, à des déductions
nécessairement incomplètes dans leurs
détails. L'Egypte, elle-même, a tracé
pour nos yeux ce que nous désirons
d'apprendre : laissons-la donc nous
dire, elle-même, par ses tableaux, cù
qu'elle fit durant des siècles et avec
une persévérance dans ses coutumes,
qui proclame bien haut toute la certi-
tude de la science qui les établit.
Beni-Hassan, plus au midi que la
Kaire, a dans son voisinage un certain
nombre de grottes décorées de peintu-
res d'une parfaite conservation, toutes
relatives a la vie civile, aux arts et
métiers , et , ce qui est plus rare , à la
caste militaire. Les deux hypogées les
plus reculés au nord surpassent tous
les autres par leur étendue et par la
perfection de leur décoration. L'un des
deux est le tombeau d'un chef admi-
nistrateur des terres orientales de
l'Heptanomide, nommé Néhôthph, au
IX' siècle avant l'ère chrétienne.
Les peintures qui décorent cet by^
pogée, dit Champollion le jeune, sont
de véritables gouaches d'une finesse
et d'une beauté de dessin fort remar-
quables; les animaux, quadrupèdes,
oiseaux et poissons, y sont peints avec
tant de finesse et de vérité, qu'ils res-
semblent à nos beaux ouvrages d'histoi-
re naturelle. C'est dans ce même hypo-
gée qu'existe un tableau du plus haut in-
térêt: il représente quinze prisonniers,
hommes, femmes ou enfants, pris par
un des fils de Néhôthph, et présentés à
ce chef par un scribe royal, qui offre en
même temps une feuille de papyrus
sur laquelle sont relatés la date de la
prise , et le nombre de captifs , qui
était de trente-sept. Ces captifs, grands
et d'une physionomie toute particu-
lière, à nez aquilin pour la plupart,
étaient blancs comparativement aux
Égyptiens , puisqu'on a peint leurs
chairs en jaune roux pour imiter ce
que nous nommons la couleur de chair.
Les hommes et les femmes sont habil-
lés d'étoffes très-riches, peintes (sur-
tout celles des femmes) comme le sont
les tuniques des dames grecçi^es, sur les
vases grecs du vieux style : ]a tunique,
la coiffure et la chaussure des fenmies
captives peintes à Béni -Hassan res-
semblent à celles des dames grecques
des vieux vases , et on voit sur la robe
d'une d'elles l'ornement enroulé si
connu sous le nom de yrecque , pemt
P.GYPTE.
167
fil rouge, bleu et noir, et tracé verti-
i-alement.
Les houinies captifs, à barbe poin-
tue, sont armés d'arcs et de lances, et
l'un d'entre eux tient en main une lyre
grecque de vieux style aussi. Sont-ce
des Grecs ? Je le crois fermement ,
mais des Grecs ioniens, ou un peuple
d'Asie-Mineure, voisin des colonies
ioniennes et participant de leurs mœurs
et de leurs habitudes : n'est-ce pas une
chose bien curieuse que des Grecs du
IX' siècle avant J.-C, peints avec fi-
délité par des mains égyptiennes? J'ai
fait copier ce long tableau en couleur
avec une exactitude toute particulière :
Pas un coup de pinceau qui ne soit dans
original.
Il paraît aussi , par plusieurs monu-
ments d'un autre genre, que comme
les autres citoyens de l'Egypte, les mi-
litaires accomplissaient les devoirs or-
donnés par la religion : on les recon-
naît dans les cérémonies publiques :
ils exigèrent les mêmes soins pour leur
sépulture, et des proscynema, faits en
leur nom ou par eux-mêmes , se trou-
vent dans divers lieux de dévotion ,
habituellement honorés ou visités par
les fidèles durant les prospérités du
culte égyptien. L'île de Beghé, voisine
de celle de Vhilae, était un de ces lieux
saints et sacrés, et le but de pieux pè-
lerinages ; il y subsiste encore une
vingtaine d'inscriptions attestant que
des personnages de considération y sont
venus faire leurs dévotions , et parmi
eux est nommé un basilico - gram-
mate, conunandant des troupes sous
Aménophis III ou Memnon. En Egypte,
les sentiments religieux étaient une
des conditions essentielles du véritable
patriotisme.
Nos musées renferment des armes
de toute espèce, semblables à celles
que les monuments nous font connaî-
tre : arcs en bois , garnis d'une corde
de boyau ; flèches et javelines en bois ,
barbelées, armées de pointes en os ou
en bronze, et celles de chasse, en jojic,
armées en silex; sabres, poignards,
hache recourbée , masse , etc. , etc. ,
ainsi que des tamboqrs , des flûtes
droites ou traversières, et autres inS'
truments à l'usage des troupes. Ré-
eemment encore on a découvert un
char tout entier en bois, démonté,
mais qu'il eût été facile de reconstruire.
Destiné au musée du Louvre, ce mor-
ceau précieux lui a été soustrait
par l'infidélité d'un intermédiaire en
Egypte.
Plutarque dit que les anneaux des
membres de la caste militaire avaient
pour cachet la figure du scarabée, et
HorusApollo en donnait cette raison:
que le scarabée désignait l'homme
parce qu'il n'y a pas de femelle dans |
cette espèce d'animal. Rien n'est plus 1
commun , en effet , que les scarabées )
en toute matière , montés ou non i
montés en bague , et portant gravés,
sur leur partie plate, les sujets les plus
variés. On y distingue la figure du
scarabée même, des armes diverses, et
même des hommes en armes.
Il y avait aussi des emblèmes con-
sacrés à l'usage de la caste militaire •
le vautour et l'épervier étaient celui de
la victoire. C'était une opinion com-
mune en Egypte, que le vautour, en
temps de guerre, marquait et circon-
scrivait, sept jours d'avance, le lieu
où l'on devait combattre. On ajoutait
que le même oiseau présageait la dé-
faite d'une des deux armées, en se
tournant du côté de celle qui devait
être vamcue et souffrir la plus grande
perte; c'est pourquoi les anciens
rois, dit la tradition, avaient cou-
tume d'envoyer des inspecteurs pour
examiner et leur rapporter de quel
côté du terrain occupé par les com-
battants le vautour se tournait. Ce
qui est certain , c'est que , dans tou-
tes les représentations de combats
recueillies sur les monuments égyp-
tiens , le roi combattant sur son cnar
ou bien à pied, est accompagné du
vautour, qui plane au-dessus de sa
tête ; son vol est dirigé vers les en-
nemis, et il tient dans ses serres l'em-
blème de la victoire (voyez/?/. 6),
Il en était de même dans les com-
bats sur mer : la même protection et
les mêmes présages accompagnaient fe
roi. Des monuments authentiques
nous montrent la flotte égyptienne
L'UNIVERS,
combattant celle d'un ennemi non
moins avancé dans l'art naval. Les
navires sont conduits à la rame et
à la voile : ceux des deux partis s'ap-
prochent le plus possible ; les sol-
dats rivaux s'attaquent et combattent
d'un bord à l'autre ; des cordages ar-
més de crocs sont lancés pour saisir
l'embarcation ennemie ; on monte à
rabordas;e; l'équipage et les troupes
sont égojsés ou faits prisonniers ;
dans la mêlée, quelques navires sont
renversés, et ils sont submergés avec
les hommes qui les montent. La forme
et l'armement de ces navires ne per-
mettent pas de supposer qu'ils fussent
propres à des navigations de long
cours; mais les mers d'Egypte n'é-
taient pas très-difficiles ; des vents
périodiques dirigeaient le navigateur
le long des côtes de la mer Rouge ; et
du détroit qui l'unit à l'Océan indien,
sa distance n'était pas considérable
jusqu'à la presqu'île en deçà du Gange.
Aussi a-t-on reconnu pour des In-
diens, à leurs physionomies, le peuple
auquel les Égyptiens livrent un com-
bat sur mer.
Le combat figuré sur le monu-
ment de Médinet-Habou appartient au
règne de Rhamsès-Méïamoun qui re-
monte au XV* siècle avant l'ère vul-
gaire. Il nous reste encore d'autres
preuves de l'antiquité de l'emploi d'une
marine régulière en Egypte comme
force de l'état; et nous indiquerons
comme une des plus curieuses et des plus
importantes pour l'histoire, un hypogée
creusé dans la chaîne Arabique, au
voisinage de la ville d'Éléthya, et qui
fut le tombeau d'un grand personnage
nommé Ahmosis, fils des Obschné, et
chef des nautoniers. Une grande in-
scription de plus de trente colonnes
est gravée dans ce tombeau , et le dé-
funt, qui s'adresse à tous ceux qui la
liront, leur fait sa propre histoire, dont
voici les traits principaux : après avoir
exposé qu'un de ses ancêtres tenait
un rang distingué parmi les serviteurs
d'un des anciens rois de la XVI'= dy-
nastie, il annonce qu'il est entré lui-
même dans la carrière navale, dans
les jours du roi Ahmosis le dernier
de la XVII* dynastie ; qu'il est allé
rejoindre le roi à Tanis ; qu'il a pris
part aux guerres de ce temps , où il a
servi sur l'eau ; qu'il a ensuite com-
battu dans le midi , où il a fait des
prisonniers de sa main ; que dans les
guerres qui eurent lieu la sixième an-
née du règne du même Pharaon , il a
pris un riche butin sur les ennemis ,
qu'il a suivi le roi Ahmosis lorsqu'il
s'est rendu par eau dans l'Ethiopie
pour lui imposer des tribus ; qu'il se
distingua aussi dans cette guerre ; et
qu'enfin, il a commandé des bâtiments
sous le règne du roi Thouthmosis P"',
après quoi il mourut.
C'est là sans aucun doute le tom-
beau d'un des officiers de la marine
qui combattirent sous le roi Ahmosis
contre les Hykshos à l'époque où ils
furent enfin expulsés de l'Egypte, qui
vit le succès Couronner ses efforts
et ceux de ses princes, et reçut de
Thouthmosis I", qui rétablit l'ancien
ordre de choses en Egypte , la récom-
pense que méritaient plusieurs siècles
de bons services rendus à l'état par
ses ancêtres et par lui-même. Nous
trouvons, de plus, dans le reste de
l'inscription funéraire du marin Ahmo-
sis, un témoignage contemporain de
la restauration de la monarchie égyp-
tienne par l'établissement de la XVÎir
dynastie, un peu plus de 1800 ans
avant l'ère vulgaire, les faits relatés
dans l'inscription s'accordant avec les
fragments qui nous restent des récits
des mêmes événements par l'historien
Manéthon. C'est ainsi que chaque
monument vient à son tour concourir
à étendre les certitudes de l'histoire
égyptienne, depuis les derniers règnes
de la XVII* dynastie.
Ajoutons , enfin , que la çloire mili-
taire des Pharaons était célébrée par
tous les arts à la fois , et tandis que la
sculpture et la peinture ornaient les
monuments publics des représentations
multipliées de leurs grandes actions
guerrières, l'éloquence les célébrait de
son côté dans le style le plus élevé et
en des termes très-propres à exciter
l'amour et la reconnaissance des peu-
ples. Il nous est parvenu un de ces *
KG Y PIE.
pané^vniliH's , à peu f)ies complet , et
qui déjà a obtenu quelque célébrité.
C'est ie rouleau de papyrus possédé
par M. Sallier, d'Aix en "Provence, et
que Champollion ie jeune, qui le vit
en 1828, annonça au monde savant en
ces termes :
« J'ai reconnu dans un paquet de
papyrus égyptiens non funéraires, 1° un
long manuscrit en fort mauvais état,
([ui m'a paru contenir des thèmes as-
trologiques en belle écriture hiérati-
que ; 2° deux rouleaux contenant des
♦"spèces d'odes ou litanies à la louange
d'un Pharaon ; 3° un rouleau dont les
premières pages manquent, mais qui
contient les louanges et les récits des
exploits de Rhamsès-Sésostris , tout-
à-fait en style biblique, c'est-à-dire
sous la forme d'une ode dialoguée
entre les dieux et le roi.
« Ce manuscrit est de la plus haute
importance, et le peu de temps que
j'ai donné à son examen m'a convaincu
que c'est un vrai trésor historique.
J'en ai tiré les noms d'environ douze
nations vaincues, parmi lesquelles sont
spécialement nommés les Ioniens ,
lowii, et les Lyciens, Louka ou Louki;
plus les Éthiopiens, les Arabes, etc.
Il est parlé de leurs chefs emmenés
en captivité, et des imj)Ositions que
ces pays ont supportées. J'ai relevé
avec soin tous ces noms de peuples
vaincus, qui, étant parfaitement lisi-
bles et en écriture hiératique , serviront
à faire reconnaître ces mêmes noms
en hiéroglyphes sur les monuments de
Thèbes et à les rétablir s'ils sont effa-
cés. L'existence de ce manuscrit est
nn fait immense, et il porte la date de
l'an IX , au mois de paoni , du règne
de Rhamsès-le-Grand. »
A son retour d'Egypte, le voyageur
fiançais revit à Aix cette précieuse
relation historique, et la revit avec un
i!ouvel intérêt , ayant reconnu ce
incme texte du manuscrit hiératique,
tracé en caractères hiéroglyphiqes sur
la paroi extérieure sud d'un des palais
de Thèbes, toutefois fort mutilé dans
plusieurs passages.
On a recueilli à Aix, de la bouche de
Champollion, l'cnoncé du plan de cet
antique poème historique en prose.
« Les Schéto (ou Scythes) s'exhortent
à attaquer les Égyptiens; dénombre-
ment de leurs chefs et des diverses
nations leurs alliées dans cette guerre;
un grand nombre de peuples de l'Asie
occidentale y sont dénommés, et par-
ticulièrement ceux de l'Asie mineure,
tels que les Lyciens et les Ioniens. —
Dénombrement des forces égyptiennes.
Le roi les harangue pour les exciter
au combat : c'est Rhamsès lui-même
3ui rappelle cette circonstance et le
iscours qu'il prononça : « Et moi , dit
« le texte, j'adressai mes paroles à mes
<i fantassins ainsi qu'aux cavaliers, di-
« sant : Préparez-vous , préparez vos
« cœurs , ô mes fantassins, ô mes cava-
« liers ; » et les guerriers répondirent à
sa majesté, dont la vie soit heureuse; à
leur bon seigneur, dont la vie soit heu-
reuse ; et ils promettent de se montrer
dignes de l'Egypte le jour de la bataille ;
ils supplient le roi de les abandonner à
leur ardeur, et ils s'écrient, en termi-
nant leur discours : Donne la liberté
au souffle de nos bouches ! — Le roi
reprend ensuite la parole, et après
quelques nouvelles exhortations , il met
l'armée en marche et s'approche con-
tre la plaie de Schéto. — C'était la
sixième rencontre ; et le roi , sembla-
ble à un dieu, se précipite sur eux et
en fait un grand carnage. —Au milieu
de l'action, le roi ne cesse d'exciter
ses combattants ; enfin la victoire se
déclare pour Sésostris ; elle est com-
plète.— Sésostris annonce à ses troupes
qu'il vient de serrer la main du chef
ennemi , et arrête le massacre des
vaincus. — Récit du combat. — Les
troupes de toute arme célèbrent la
gloire du roi, et lui défèrent les titres
les plus pompeux. — Le chef des vain-
cus vient haranguer Sésostris ; ré-
ponse du roi ; nouvelle harangue à l'ar-
mée; humble soumission de la mau-
vaise race de Schéto. » Tout annonce
que cette mémorable bataille fut livrée
sur les bords de l'Oxus et qu'elle fut
suivie de la prise de Bactres, principal
établissement des Scythes , et l'une
des plus anciennes villes du monde-
On sait avec quelle attention l'É»
170
L'UNIVERS.
evpte s'attaclia à la conservation des
documents de son histoire nationale.
L'existence de l'ouvrage que nous ve-
nons de faire connaître n'a donc rien
de surprenant; il nous prouve aussi
que les grands princes trouvèrent de
dignes historiens, et les hommes dis-
tingués de la caste militaire, d'élo-
quents panégyristes. L'éloge des ver-
tus militaires et de la science des com-
hats fut donc aussi pour la civilisation
égyptienne une nécessité sociale.
Nous avons presque épuisé l'ensem-
ble des notions historiques qu'il nous
a été possible de réunir sur l'état de
la caste militaire en Egypte , et nous
pensons en avoir assez dit pour faire
reconnaître son importance dans l'État,
les règles générales de son organisation
et son influence sur les brillantes des-
tinées de l'Egypte. Implantée dans le
sol, elle était mdestructible comme les
monuments qui la couvraient de toutes
parts ; sa dotation territoriale était la
garantie de sa durée, de son aisance
€t de ses services; les produits de
plusieurs provinces lui appartenaient,
et si l'on se souvient que quelques
villes importantes, telles que Sais et
Héliopolis, étaient plus spécialemant
la résidence de la caste sacerdotale,
que Panapolis est désignée comme par-
ticulièrement habitée par des ouvriers
en lin et des tailleurs de pierre , peut-
être faudra-t-il aussi tirer une consé-
quence de plus de ce qui vient d'être
dit des possessions de la caste mili-
taire , et considérer les provinces dont
les revenus lui appartenaient , comme
étant aussi sa résidence ordinaire et
celle des familles qui en faisaient par-
tie. Enfin, on pourra peut-être aussi
conclure de tous ces faits rapprochés,
que l'Egypte était divisée en villes
royales, villes sacerdotales, villes mi-
litaires et villes industrielles. Les
Hébreux, élèves des Égyptiens , n'eu-
rent-ils pas aussi leurs villes royales et
leurs villes lévitiques?
On raconte qu'un roi, nommé Sé-
thon par Hérodote, négligea beaucoup
]'ordre des guerriers, présumant qu'il
n'aurait pas besoin de leurs services,
et qu'il s'oublia jusqu'à les priver des
douze aroures de terre labourable
concédées à chaque individu de la caste
par les rois ses prédécesseurs et cbpi-
sies parmi les meilleures terres. Mais
peu de temps après, l'Egypte ayant été
attaquée par une armée nombreuse
d'Assyriens, aucun soldat ne voulut
marcher. La classe des artisans , des
marchands et des ouvriers , se rangea
autour du roi : la protection des dieux
vint à son secours, et l'Egypte ne fut
point envahie ; son salut fut ainsi l'ou-
vrage de ceux que la loi ne chargeait
pas de sa défense.
Ce fait peut déjà faire pressentir la
décadence d'une Jantique et puissante
institution. On a raconté, plus haut,
l'émigration des garnisons du midi de
l'Egypte, sous le règne de Psamméti-
chus, parce que ce roi ne ies avait pas
relevées à l'époque prescrite par la
constitution de la caste. La décadence
était donc alors plus avancée , et elle
pourra prouver qu'une institution mi-
litaire , telle que celle qui fût créée en
Egypte, n'assurera jamais à l'État
qu'un patriotisme conditionnel, qu'un
dévouement préalablement soldé. Du
reste , l'histoire est là avec ses dépo-
sitions pour éclairer les recherches du
philosophe sur les avantages ou les in-
convénients des privilèges héréditai-
res, des corporations incommutables ,
propriétaires territoriaux, et nous au-
rons peut-être fourni quelques don-
nées à la solution de cette question, par
les détails sommairement réunis ici sur
une des plus anciennes institutions de
ce genre, la caste militaire égyp-
tienne.
Il nous reste à parler du peuple, qui
était aussi une caste à laquelle on
avait fait ses droits et ses devoirs ;
mais on a compris d'avance que par-
tout les premiers diminuent et les se-
conds s'accroissent pour chaque caste,
selon qu'elle est plus bas placée sur
l'échelle des institutions publiques r
comme partout ailleurs , la caste po<
pulaire était la dernière des trois en
Egypte.
s XVI. DE LA CLASSE POPULAIRE.
Toute la portion de la population
libre qui n'appartenait ni à la caste sa-
cerdotale, ni a la caste militaire, com-
posait en Egypte le troisième ordre de
l'état, la caste populaire. L'agricul-
ture, l'industrie et le commerce lui
turent spécialement attribués par les
règlements généraux et par un usage
que fortifièrent le temps et l'habitude.
Le peuple néanmoins exerçait une au-
torité politique dans deux des occasions
les plus importantes pour l'état , à l'élec-
tion et à la mort des rois. L'élection
ne fut pratiquée qu'aux plus anciens
temps de la monarchie; pour les épo-
ques postérieures, tout au plus aux
changements de dynastie; et à cet
égard les rapports de l'histoire nous
laissent dans une profonde incertitude.
Au contraire , l'autorité populaire à la
mort des rois s'exerça aussi long-
temps que dura l'antique constitution
de l'empire égyptien. Après l'expira-
tion du temps prescrit pour la durée
du deuil public , la momie royale était
portée en grande pompe à l'entrée du
tombeau ; elle y restait exposée aux re-
grets ou aux malédiction î du peuple as-
semblé ; chacun avait la liberté de repro-
cher hautement au roi mort ses fautes
et ses mauvaises actions. Un prêtre ve-
nait ensuite prononcer le panégyrique
du prince , rappeler ses services et ses
bienfaits. L'assemblée prononçait alors
un jugement sans appel ; des" applau-
dissements nombreux accordés au pa-
négyrique absolvaient le roi de tout
reproche, et les suffrages du peuple
accompagnaient sa dépouille dans le
lieu préparé pour son éternelle de-
meure. Si la désapprobation populaire
condamnait la mémoire du roi , il était
privé de funérailles pompeuses, et l'au-
torité du juge s'étendait jusqu'au droit
de faire effacer des monuments et des
annales nationales le nom du roi frap-
pé par ces solennelles condamnations.
Long-temps après la mort de IMénès ,
fondateur de la monarchie égyptienne,
sa mémoire fut proscrite , à cause du
grand luxe qu'il avait introduit dans
les habitations domestiques. Sa gloire
EGYPTE. ni
et sa renommée s'affaiblirent dans l'o-
pinion; une imprécation contre son
nom fut tracée en caractères sacrés
dans le sanctuaire même du temple
d'Ammon à Thèbes. Ce ne fut pas le
peuple qui porta ce jugement contre
le roi; mais il le confirma par une ta-
cite adhésion. Il nous reste d'ailleurs
des preuves plus concluantes de l'auto-
rité redoutable que la constitution
avait déférée à la caste populaire en
Egypte, et des témoignages de l'usage
qu'elle ne manqua pas d'en faire à l'é-
gard de ceux de ses souverains qui,
oubliant ou méprisant leurs devoirs,
s'étaient justement attiré l'animadver-
sion publique.
« C'est dans la vallée de Biban-el-
Molouk, à Thèbes, dit ChampoUion le
jeune , que sont les tombeaux des rois
de la XVlir et de la XIX*^ dynastie.
J'y ai visité ces princes dans leurs de-
meures funéraires; ces appartements
y sont couverts de sculptures et de
peintures , pour la plupart d'une éton-
nante fraîcheur ; mais j'y ai vu un tom-
beaude roi, marteléiïun bouta l'autre,
excepté dans les parties oii se trou-
vaient sculptées les images de la reine
sa mère et celles de sa femme , qu'on
a religieusement respectées , ainsi que
leurs légendes. C'est, sans aucun doute,
le tombeau d'un roi condamné après sa
mort. » Le même voyageur a vu , dans
la vallée d'El-Assassir, territoire de
Thèbes, un édifice où une légende rovale
a été systématiquement martelée dans
une foule de bas-reliefs de ce temple ,
et il a reconnu que cette légende fut
celle d'un Améoenthé, tuteur du roi
Moeris pendant sa minorité, et en qua-
lité de mari de la sœur du roi, ap-
pelée par son âge à précéder son frère
sur le trône de leur père; et que, par-
venu à sa majorité, Mœris, à qui la
mémoire et l'autorité de son tuteur
étaient odieuses , fit effacer son nom
des monuments publics, avec le con-
cours de l'autorité, qu'on invoquait
dans ces solennelles circonstances. De
notre temps , il y a de cela plus de
3500 ans.
On voit aussi au musée de Turin une
statue en très-beau grès rougcàtrc,,
L'UNIVERS.
d'environ quinze pieds de hauteur : c'est
celle d'un Pharaon debout , dont le nom
se lit sur l'agrafe de la ceinture qui lui
serre sa tunique sur les reins. 11 tient
de la main gauche une grande enseigne
sacrée, et son nom est encore gravé
en beaux hiéroglyphes sur le bâton de
cette enseigne ; il se lit jusqu'à sept fois
sur les diverses parties de ce même
colosse. Une autre statue du même roi
est au musée britannique; un second
colosse , semblable à celui de Turin , a
été acheté à Rome et transporté au
musée égyptien au Louvre ; c'est tou-
jours le nom de ce même Pliaraon qui
se trouve répété sur les statues de Lon-
dres et de Paris. On l'a remarqué aussi
sur les différentes portions du palais de
Karnac à Thèbes ; on le retrouve enfin
sur le bel obélisque de la porte du Peu-
ple à Rome : ce nom est celui du Pha-
raon Mandouëi , de la XVIIP dynas-
tie égyptienne; mais partout où ce nom
existe, soit sur les images de ce roi ,
soit sur les édifices qu'il éleva, ce nom
est soigneusement martelé, effacé,
quoiqu'il soit exprimé par la figure
même du dieu Mandou, dont le Pha-
raon portait le nom. La suppression
systématique du nom de ce roi sur
tous les monuments publics ne peut
être expliquée que comme l'effet d'un
de ces jugements sévères portés par
le peuple égyptien contre ses mé-
chants rois , au moment de leur mort.
Sur le palais de Louqsor, le nom du
roi éthiopien Sabaco a été également
proscrit et martelé; celui de Taraka,
autre Éthiopien, fut également martelé
à Medinet-Habou. Sous la domination
romaine, cet usage subsistait encore,
et l'autorité qui avait succédé à celle
du peuple, succéda aussi à ses attri-
butions dans le jugement du mérite
des princes. Ce n'était plus, il est vrai,
l'intérêt national qui s'exprimait dans
ces solennelles circonstances : les pas-
sions de l'empereur remplaçaient les
doléances du peuple. On lisait sur le
temple d'Esnéh les noms des empe-
reurs Septime-Sévère et Géta; Cara-
calla fit assassiner son frère Géta; sa
mémoire et sou nom furent proscrits
par l'autorité impériale dans toute l'é-
tendue de l'empire; cette proscription
les atteignit jusqu'au fond de la Thé-
baïde : les cartouches contenant le nom
propre de Géta sur le temple d'Esnéh
sont aussi régulièrement martelés.
L'autorité morale du peuple égyptien
sur la renommée de ses rois ne sau-
rait donc être mise en doute, et peut-
être peut-on dire que quelque sagesse
se révélait dans cette institution \)o\\-
tique , parce que tous les citoyens en
jugeant et maudissant le roi mort
sur le seuil de son tombeau, étaient
appelés à exercer sur le roi vivant,
sans l'embarrasser, une influence qui
ne pouvait être dédaignée.
On ne saurait dire à quelle époque
des annales de l'Egypte se rattache
cette singulière institution politique ,
ni par quelle voie la caste populaire
réussit à conquérir ces privilèges.
Le gouvernement théocratique re-
poussait de sa nature la concession
d'un pareil avantage; le prêtre était
tout dans cet ordre de choses, et le
peuple n'avait à montrer que de la
piété et de l'obéissance. Ce privilège
indiquerait donc un temps oij des cir-'
constances critiques auraient porté
le sacerdoce égyptien à octroyer au
Ïieuple cette part morale dans les af-
aires publiques ; et comme l'histoire
n'a conservé le souvenir d'aucune lutte
entre l'autorité théocratique et toute
autre autorité rivale, si ce n'est celle
où Mènes força la tiare à s'abaisser
devant l'èpée, époque où le gouverne-
ment, de sacerdotal qu'il était, devint
inopinément civil et militaire , il est
permis de conjecturer que Menés , pour
consolider les immenses résultats de
sa périlleuse entreprise, s'allia avec
le peuple , en se livrant à lui après sa
mort ainsi que tous les rois ses suc-
cesseurs, et s'en fit un utile auxiliaire
au moyen d'une concession toute nou-
velle qui investissait la caste populaire
d'une intervention puissante , propre
peut-être à la garantir des mauvaises
passions desrois et des mauvais conseils
de leurs ministres. S'il en était ainsi ,
ce iTe serait qu'un exemple de plus , bien
ancien à la vérité , de. la bienveillance
attentive des barons de tous les pays
EGYPTE. 17;
pour les pauvres communes quand ils
avaient besoin d'elles pour lutter avec
succès contre la couronnne. Quoiqu'il
en soit , le droit attribué à la caste po-
pulaire , de juger les actes des rois , de
condamner leur mémoire, et l'inévita-
ble effet de ces jugements, ne sau-
raient être mis en doute : toutefois
l'histoire a trop négligé les preuves
fju'on aurait pu recueillir pour l'utilité
de tous, de l'ancienneté et de l'effica-
cité de cette singulière institution po-
■ litique de la vieille Égygte.
La fertilité extraordinaire de la
terre, un climat bienfaisant, de bon-
nes lois que l'expérience avait élabo-
rées, et que le temps sanctionna; une
administration active et bienveillante
sans cesse occupée h établir et à con-
solider l'ordre public dans les champs
comme dans les cités ; l'influence iné-
vitable de la religion sur un peuple
naturellement pieux , d'un caractère
facile, et qu'Hérodote considèrecomme
les plus religieux des hommes, permet-
tent de penser qu'en Egypte la classe
populaire fut heureuse, et que, occupée
et laborieuse , modérée dans ses mœurs
et dans ses voeux , elle trouva dans
son travail les sources d'une aisance gé-
nérale, et qui fut de longue durée.
Les familles y étaient habituellement
nombreuses ; on voit dans les monu-
ments les plus simples , peints sur un
panneau de bois ou sculptés sur une
dalle de pierre calcaire , et représentant
les devoirs funèbres rendus aux chefs
d'une famille par tous ses enfants , que
leur nombre pour les deux sexes s'é-
lève de huit à douze et parfois au-delà ;
et si le luxe de ces monuments désigne
des familles plus distinguées et des
classes supérieures , ils rendent à l'é-
gard de ces familles le même témoi-
gnage quant au grand nombre des
enfants qui appartenaient à chacune ;
les tableaux sculptés à Thèbes nous
donnent la liste de neuf descendants
mâles de Rhamsès-Méiamoun, et d'un
nombre encore plus considérable de
filles. L'ancienne société égyptienne
différa en ce point essentiel cle l'état
des sociétés modernes.
I.a classe populaire avait générale-
ment pour vêtement une courte tuni-
que de lin , nommée Calasiris , serrée
par une ceinture au-dessus des han-
ches, ayant parfois de courtes manches
et garnies de franges par le bas. La
chaussure était en papyrus ou en cuir,
mais elle était vraisemblablement ré-
servée aux classes supérieures. La tête
était habituellement découverte; lu
chevelure était frisée ou nattée; un
manteau de laine était parfois jeté sur
la tunique , et ils le quittaient à l'entrée
des temples. Les femmes portaient avec
la tunique d'amples vêtements en lin ou
en coton, à larges manches, unis ou
rayés, blancs ou de couleur unie; leur
chevelure était artistement soignée;
leur tête, leurs oreilles et leurs mains
étaient ornées de bandeaux , de boucles
et d'anneaux. Une chaussure légère
enveloppait leurs pieds ; elles sortaient
le visage découvert, accompagnées de
quelques femmes de service, qu'elles
avaient en assez grand nombre dans
leur maison. Habillées aussi avec d'am-
ples robes d'étoffes rayées , les suivan-
tes avaient leurs cheveux tressés et
tombant sur leurs épaules ; elles por-
taient déplus un large tablier de même
étoffe que leur robe , point de bijoux
ni autres parures , et se tenaient dans
une situation très-respectueuse en pré-
sence de la dame de la maison. Les
filles sorties de l'âge de l'enfance
étaient habillées comme leur mère , à
l'exception des ornements de la tête ;
et les enfants des deux sexes n'avaient
pour tout habillement ou parure, durant
les sept à huit premières années , que
des boucles d'oreilles.
La race était belle, d'une haute
taille, un peu grêle en général» et
vivant long-temps , comme le prou-
vent celles (les inscriptions funéraires
où l'âge des défunts dépasse quatre-
vingts ans. Du reste, toutes les ex-
ceptions à ces données générales se
rencontraient dans la population égyp-
tienne comme dans toutes les autres :
nous ne réunissons ici que les traits
principaux de sa constitution physique,
d'après les monuments d'accord avec
les récits de l'histoire. Du reste . Hé-
rodote , qui a vu l'Egypte avant sa
174
L'UNIVERS
décadence entière , assure qu'ap»ès les
Libyens , les Égyptiens étaient en
général les plus sains des hommes. Le
grand nombre de momies d'hommes
ou de femmes , qui ont été ouvertes ,
corrobore ces divers témoignages.
L'intérieur des familles dénote des
mœurs douces et des habitudes d'af-
fection. On voit un de ces intérieurs
peints dans un des tombeaux de Gour-
nah. Une mère de famille rentre chez
elle avec ses trois filles d'âges diffé-
rents , suivies d'un vieux serviteur et
d'une servante d'un âge mûr. Après
avoir traversé une première pièce, elles
se trouvent dans la seconde, qui en
précède plusieurs autres ; trois jeunes
femmes de service viennent au devant
d'elle, et lui présentent respectueuse-
ment des fruits et des raîfraîchisse-
ments; dans l'antichambre, une des
trois filles se désaltère , pressée par la
soif, tandis que la servante distribue
des fleurs et des joujoux à une petite
fille et à un petit garçon sans vêtements,
accourus vers la porte à la rencon-
tre de leur mère. L'autorité paternelle
fat toute- puissante en Egypte par les
mœurs plutôt que par les lois : la
vieillesse était vénérée; lorsque des
jeunes gens rencontraient un vieillard,
ils lui cédaient le chemin et se ran-
geaient de côté. De tels sentiments ne
révèlent-ils pas une culture attentive
des affections de l'ame ? Les habitudes
qu'elles imprimaient se réalisaient
surtout dans l'intérieur des familles.
Ce que nous en savons à l'égard des
Égyptiens nous montre cet intérieur
en possession de tous les biens qui
peuvent faire croire au bonheur, char-
mer l'homme fidèle à ses devoirs so-
ciaux, et le consoler parfois des peines
qu'ils peuvent engendrer.
Les habitations particulières étaient
vastes et à plusieurs étages. Les cham-
bres qui les composaient avaient des
destinations analogues aux usages mo-
dernes. On voit, d'une part, de grands
approvisionnements de comestibles
variés, empilés sur des tablettes ; d'un
autre côté , le sol est couvert par une
natte tressée en joncs de couleurs di-
verses ; de petites fenêtres grillées
éclairent les pièces du rez-de-chaussée;
et au premier étage , habitation pour
la nuit , on ne voit , comme "on l'ob-
serve aujourd'hui dans toutes les villes
d'Egypte, que de très-petites croisées.
Les couleurs de la peinture qui nous
fournit ces détails indiquent que ces
fenêtres étaient à deux vantaux , gar-
nis de carreaux en verres de couleur.
Un grenier ouvert sur les côtés et une
terrasse découverte terminaient ce
bâtiment. Un jardin était une dépen-
dance des maisons de cet ordre ; des
arbres fruitiers en plein vent , et par-
mi lesquels on distingue le grenadier
et le citronnier ; des arbres d'agrément
de forme pyramidale, des bosquets de
verdure et des berceaux en vigne , en
faisaient une possession à la fois utile
et agréable. Ces vignes étaient régu-
lièrement arrosées; on vendangeait
pour cueillir les raisins que la consom-
mation journalière avait épargnés ; le
raisin coupé était transporté avec des
paniers dans une cuve placée entre
deux palmiers ; le raisin y était immé-
diatement foulé par des hommes qui
se soutenaient à une corde tendue
d'un palmier à l'autre. On emportait
aussi du raisin pour l'approvisionne-
ment de la maison; on prenait note
du nombre de paniers; on infligeait
une bastonnade au domestique qui^ du-
rant les vendanges, n'avait pas été
sobre et fidèle. Il y avait dans la mai-
sou des pièces destinées à serrer toutes
sortes de provisions en fruit, vin,
pains et gâteaux ; en poisson, volaille
et gibier salés. Les viandes fraîches
de bœuf, de chèvre et de monton ,
étaient d'un usage général. La viande
de porc était proscrite ; cet animal était
considéré comme immonde , au point,
dit Hérodote , que si un Égyptien
touche en passant un de ces animaux,
même seulement par ses vêtements ,
il court sur-le-champ vers le fleuve et
s'y plonge. Aussi était-il interdit aux
gardiens de porcs d'entrer dans les
temples, et ces hommes, rejetés même
des rangs les plus infimes de la so-
ciété , ne trouvaient à se marier qu'a-
vec les filles de leurs pareils. L'inter-^^
diction religieuse de la viande de pore
EGYPTE. 17 j
ftit une mesure diététique et sanitaire
assez répandue en Orient, et ce ne
sont pas les Égyptiens seuls qui , pour
cette raison , auraient refusé de baiser
un Grec sur la bouche, ou de se ser-
vir de son couteau , de sa broche ou
de sa marmite : de tels scrupules
subsistent encore de nos jours ; des
pratiques utiles seulement en Orient
servent encore en Occident de sym-
boles religieux , et témoignent de
quelque fidélité à un culte particulier,
dans un pays qui les respecte tous.
L'usage des fèves était aussi expressé-
ment défendu; on n'en semait point,
et les plants qui pouvaient naître pnr
hasard étaient soigneusement arra-
chés. Ce légume était déclaré impur.
Hérodote rapporte que les Égyptiens
prenaient leurs repas hors de leurs
maisons ; mais il ne reste sur les mo-
numents connus aucune preuve d'un
tel usage.
La nourriture ordinaire de la popu-
lation entière était le pain fait avec la
farine du grain qu'Hérodote nomme
sorgho , et qui est le doura , espèce de
maïs d'un usage encore général dans
r Egypte moderne. Hérodote ajoute
que les pains faits de sorgho étaient
appelés Cyllètes; il nous est parvenu
quelques-uns de ces pains , recueillis ,
comme tant d'autres objets, dans les
tombeaux ; ils sont d'espèces et de for-
mes différentes ; on en voit des figures
non moins variées sur les monuments.
Outre les viandes et les poissons, le
miel et plusieurs sortes de fruits en-
traient aussi dans la nourriture habi-
tuelle des Égyptiens ; de ce nombre
étaient le raisin, la grenade, les dattes,
la figue, la banane, plusieurs espèces
de melons et de pastèques , l'oiçnon
et les autres légumes dont le climat
permettait la culture. On voit aussi
dans nos musées quelques-unes de ces
productions , qui nous sont parvenues,
après avoir séjourné bien des siècles
dans les sépultures ; on y remarque le
fruit du palmier doum, les myroba-
lans ou bélanites, les raisins de Damas
et de Corinthe , le fruit du lotos qui,
selon Homère , faisait oublier leur
patrie aux étrangers qui en goûtaient,
le citron et la grenade , le mimusops
el engi , originaire de l'Inde ; le ricin
qui fournissait une huile à brûler; les
dattes du palmier ordinaire; .le fruit
de l'acacia hétérocarpe; le blé com-
mun ; la figue du sycomore , et parmi
les autres productions d'un emploi fré-
quent dans les usages domestiques,
la cire, la gomme résine, le vernis,
composé avec la résine du cèdre , le
baume funéraire, qui est un mélange
d'asphalte ou bitume de Judée avec
des substances aromatiques , analo-
gues au gingembre et à l'amomum ;
la gomme arabique conservant encore
toutes ses propriétés ; enfin le beurre
de muscade ou cinnamomum des an-
ciens. Le feu et l'eau étaient aussi ,
comme de notre temps, les grands
agents pour la composition des mets
variés , produits de l'art culinaire en
Egypte. Ses artistes, qui semblent s'ê-
tre attachés à ne rien omettre dans
leurs ouvrages de ce qui se faisait dans
leur pays , n'ont pas dédaigné la re-
présentation des détails intérieurs des
cuisines, et du service des repas selon
les formes reçues dans les classes aux-
quelles la richesse, ou au moins une
grande aisance , permettait de recher-
cher toutes les commodités et toutes
les satisfactions que procurent la va-
riété des mets . le luxe du mobilier , et
des serviteurs habiles et nombreux.
Du temps d'Hérodote , une sorte de
vin tirédej'orge était la boisson ordi-
naire des Égyptiens; l'historien ajoute
qu'il n'y avait pas de vignes en Egypte.
Les monuments démentent cette der-
nière assertion d'Hérodote; non seu-
lement l'offrande du vin aux divinités
est très-fréquemment figurée dans les
représentations religieuses , ce qui
prouve que le vin n'était pas fort rare,
mais encore on retrouve très-fréquem-
ment, parmi les travaux des champs et
ceux de la récolte , la culture de la
vigne, la vendange et la fabrication
du vin , qu'on enferme ensuite dans de
grandes jarres qui sont bien bouchées
et rangées dans des caves. On voit aussi
sur les monuments la fabrication du
vin cuit ; le raisin est déposé dans un
grand vase placé sur un fourneau al-
17G
L'UNIVERS.
Ivmé; lorsqu'il a suffisamment bouilli,
le moût et son marc sont mis dans une
toile, d'où le vin clarifié s'échappe dans
des vases , au moyen d'une forte tor-
sion donnée à cette toile avec des le-
viers mus à force de bras d'hommes.
Il est très-vraisemblable que la bière
de grains était d'un usage plus ordi-
naire dans la classe laborieuse ; il en
était là comme dans toutes les autres
sociétés assez policées pour être divi-
sées en Iclasses de condition inégale ;
la meilleure ou la plus agréable nour-
riture était et devait être non pas un
droit , mais un privilège pour la. for-
tune.
Du reste, l'eau du Nil était d'un
usage universel , et si les anciens di-
vinisèrent le fleuve comme le créateur
et le père nourricier de l'Egypte , ils
ne lui devaient pas moins de gratitude
pour les qualités essentiellement bien-
faisantes de ses eaux. Cette précieuse
propriété était connue de tous dès la
plus haute antiquité ; Hérodote avait
appris que lorsque le grand roi , celui
de -Perse, se mettait en campagne, on
amenait pour lui , outre les approvi-
sionnements en viandes et en grains
nécessaires à sa consommation person-
nelle, l'eau même dont il aurait be-
soin pour toute la campagne ; que
cette eau était tirée du Choaspe, qui
traverse la ville de Suze ; que c était la
seule dont ,1e roi fît usage , et qu'un
grand nombre de chariots à quatre
roues , tirés par des mulets , portaient
dans des flacons d'argent cette eau,
qu'on avait fait bouillir auparavant.
On ignore si les Pharaons, dans leurs
voyages ou leurs guerres hors de l'E-
gypte et loin du Nil , faisaient apporter
avec eux leur approvisionnement d'eau
de leur fleuve sacré; ce qui est certain,
c'est la juste renommée dont cette eau
n'a pas cessé de jouir depuis les pre-
miers temps historiques jusqu'à nos
jours. Les voyageurs anciens et mo-
dernes sont unanimes sur ce point ; et
tous nos contemporains y ajoutent leur
suffrage d'une expression non équivo-
que. L'analyse chimique a donné les
raisons d'Un tel phénomène , et a fait
reconii«ître que 1 eau du Nil est d'une
grande pureté ; qu'elle paraît très-
bonne pour la préparationdes aliments,
et même pour les arts chimiques, où
elle peut remplacer l'eau de pluie, dont
le pays est privé , et l'eau distillée ,
difficile à obtenir en grande quantité
dans un pays où les combustibles sont
rares. Elle est surtout bienfaisante et
salutaire pour l'espèce humaine ; elle
est peut-être la plus saine de toutes les
eaux de la terre ; et sans lui attribuer
les vertus surnaturelles dont une lon-
gue tradition , à peine éteinte, la dotait
sans hésitation , d'unanimes louanges
lui sont accordées par ceux, soit étran-
gers, soit naturels, qui en ont fait
usage dans toutes les saisons , et l'on
croira sans peine qu'il en existe à
Constantinople un approvisionnement
pour l'usage du grand-seigneur et celui
de sa famille.
Les anciens Égyptiens ne négligè-
rent pas de chercner le moyen de
rendre toujours potable cette eau si
nécessaire , et que les effets de l'inon-
dation rendent , pendant trois mois de
l'année , trouble , rougeâtre , épaisse ,
à force d'être chargée ae limon, et réel-
lement dégoûtante, toutefois moins au
goût qu'à la vue. Ils y parvinrent, et
découvrirent que pour clarifier cette eau
à toutes les époques de l'année , il suffi-
sait de frotter avecdes amandes amères
broyées , les bords ou les parois inté-
rieures du vase où l'eau est contenue.
C'est le même procédé que les Égyp-
tiens de nos jours emploient au même
effet , et avec un succès constaté par
quelques milliers d'années. Rien n'est
plus commun dans les représentations
des usages antiques de l'Egypte , que
d'y voir, dans l'intérieur des habita-
tions . comme au milieu des champs ,
dans les jardins . aussi bien que dans
les lieux de travail , des jarres remjplies
d'eau , posées sur des trépieds en bois,
dans les coins les plus abrités des ha-
bitations, à l'ombre d'un arbre dans
la campagne ou en plein air, rafraîchies
par des serviteurs qui agitent l'air au-
tour avec des éventails. On ne peut
douter, au surplus, aue les anciens
n'aient devancé les moaernes dans une
précaution si indispensable pour l'ap:
KGYPTE.
17t
provisionnement d'eau dans les villes
situées à quelque distance des bords du
Nil, au moyen de quelqu'une de ses bran-
ches ou de "ses canaux : l'inondation était
régularisée en effet de telle sorte que le
fleuve, soit par son élévation, soit par
des canaux, allât remplir lesciternes des-
tinées à cet approvisionnement usuel;
et si l'on se souvient de la forme sin-
gulière de la vallée du Nil , sa superfi-
cie étant semblable à celle d'un dos
d'âne, dont le fleuve occupe le point
le plus élevé, on voit dès lors avec
3uelle facilité, et presque sans travail
ans un terrain limoneux, les eaux
du Nil pouvaient être conduites dans
les lieux habités les plus éloignés des
limites où parvient l'inondation , et
comment ce fleuve, répandant ses bien-
faits sur toute l'Egypte , fécondant son
sol , pourvoyant avec largesse à l'une
des plus impérieuses nécessités pour
te vie des hommes, ce fleuve célèbre
mérita les autels et le culte qui lui
furent décernés par la reconnaissance
d'une nation illustre et puissante.
Tous ses monuments nous révèlent
cette puissance par le luxe des habita-
tions particulières, et celui du mobilier
dont elles étaient g;irnies. Outre l'inté-
rieur déjà décrit plus haut [pi. 53), on
voit dans un autre tableau peint la fa-
çade d'une de ces habitations {pi. 54) :
c'est un pavillon fort élevé, flanqué à
droite et a gauche de deux corps de bâti-
ment, composés de deux galeries l'une
au-dessus de l'autre , soutenues par des
piliers à chapiteaux , qui en font des
salles à jour dans toute leur hauteur ;
des tables chargées de fruits , des tré-
pieds garnis de jarres d'eau, y sont
symétriquement placés. Ces galeries ,
ouvertes sur le devant, pouvaient ser-
vir de salle à manger; et c'est peut-
être ce qui aura fait dire à Hérodote ,
comme on l'a vu plus haut, que les
Égyptiens prenaient leurs repas en
public.
Si nous insistons sur ces détails do-
mestiques, que le lecteur nous le par-
donne; c'est la partie la plus nouvelle
de l'histoire ancienne de l'Egypte. Il
n'y a pas long-temps encore qu'un des
écrivams les plus distingués de l'AlIc-
12' Livraison. (Egypte.)
magne, M. de Heeren, disait à ce su-
jet : « Si l'historien s'enquiert des bas
reliefs historiques ou ethnographiques,
et des scènes domestiques ou sont pein-
tes les représentations des mœurs et
des usages de la nation, il demande
précisément les objets qui sont, le
7noins éclaircis.^' Les détails dans les-
quels nous entrons sur cette partie de
l'état civil de la nation égyptienne
satisfont donc à un vœu généralement
exprimé, remplissent une lacune gé-
néralement remarquée; et ce sont les
matériaux recueillis avec un admira-
ble discernement dans l'Egypte entière
par Champollion le jeune, qui servent
a enrichir l'histoire de ces faits, réelle-
ment nationaux à l'égard de chaque
peuple ancien ou moderne, les plus
froprcs aussi à nous faire apprécier
intelligence, la raison et le goût de
chacun d'eux , non moins décisifs enfin
que des batailles et des conquêtes.
Un vaste jardin était une dépendance
ordinaire d'une habitation égyptienne
complète {pi. 55). Il était carré; une
palissade en bois formait sa clôture ; un
côté longeait le Nil, ou unde ses canaux,
et une rangée d'arbres taillés en cônes
s'élevait entre le Nil et la palissade.
L'entrée élaii de ce côté, et une double
rangée de palmiers et d'arbres de for-
me pyramidale ombrageait une large
allée qui régnait sur les quatre faces.
Le milieu était occupé par une vaste
tonne en treilles, et le reste du sol
par des carrés garnis d'arbres et de
fleurs , par quatre pièces d'eau régu-
lièrement disposées, qu'habitaient aussi
des oiseaux aquatiques ; par un petit
pavillon à jour, espèce de siège om-
bragé; enfin, nu fond du jardin, entre
le berceau de vignes et la grande allée,
était un kiosque a plusieurs chambres,
la première lermée et éclairée par des
balcons à balustres; les trois autres,
qui étaient à jour, renfermaient des
truits , de l'eau et des offrandes. Quel-
quefois ces kiosques étaient construits
on rotonde h balustres surmontés
d'une voûte surbaissée.
Des peintures à fresque décoraient
l'intérieur des habitations; leur com-
position j toute d'ornement , était ex-
12
178
L'UKIVERS.
trêmement variée ; les couleurs les
filus l)rillantes , habilement mariées ,
brmaient des dessins d'une variété
infinie, et (jue le goût moderne adop-
tera sans répugnance.
Les meubles en bois communs , en
bois rares et exotiques, en métaux ornés
de dorures ou ciselés [pi. 23 et 57); les
étoffes unies, brochées, brodées, teintes
et peintes, en !in, en coton ou en soie,
produits des manufactures nationales
ou étrangères, contribuaient à l'agré-
ment des maisons égyptiennes et aux
commodités de la vie intérieure. Les
lits, garnis de matelas, avaient exté-
rieurement la forme d'un lion , d'un
schacal , d'un taureau ou d'un sphiiix
debout sur leurs quatre pieds ; la tête
du quadrupède , plus élevée , servait de
dossier pour le chevet, et l'imitation
minutieuse de ses divers membres don-
nait l'occasion d'ajouter au bois , ou-
tre les couleurs, l'or et l'émail. On fa-
briquait avec le même soin les mar-
che-pieds , les lits de repos à dossier et
à chevet, les divans, les canapés , les
armoires à deux portes, les buffets,
tablettes , cassettes et coffrets , et tous
les objets de cette nature nécessaires
au service de la famille. Les fauteuils
& bras , garnis et recouverts de riches
étoffes , étaient aussi ornés de sculptu-
res très-variées, religieuses ou histo-
riques : des figures des pasteurs vaincus
soutenaient le siège en symbole de leur
servitude. Un tabouret était sembla-
ble pour l'étoffe et les ornements au
fauteuil dont il était l'accessoire. A
des sièges pliants en bois , les pieds
avaient la terme du cou et de la tête
du cygne. D'autres fauteuils étaient
en bois de cèdre , incrustés d'ivoire et
d'ébène , et les sièges en jonc solide-
ment tressé. Des guéridons, des tables
rondes , des tables de jeu , des boîtes
de toute grandeur répondaient car leur
matière et leur belle exécution a l'éclat
du reste du mobilier. Des nattes et des
tapis en couleurs vives et variées, et
quelquefois historiées, ou bien des
peaux d'animaux sauvages préparées,
couvraient l'aire des appartements ou
des portions les plus habitées; et des
vases en or, en matières précieuses, en
métaux doi'és (/;/. 44), ornés d'émaux ou
de pierres fines, d'une élégance et d'une
variété de formes que les peintures qui
nous les ont conservées peuvent seules
révéler à notre esprit , après tous les
chefs-d'œuvre de l'art des Grecs, com-
plétaient le mobilier d'une maison
égyptienne ; et d'après elle on peut ju-
ger de la magnificence des palais.
Sans doute ce luxe et cette magni-
ficence étaient inconnus au laboureur,
à l'artisan , à la majorité de la popula-
tion : mais à l'égard de l'Egypte comme
de quelques autres contrées, pour que
cette opposition soit moins sensible,
considérée surtout dans ses rapports
avec les besoins réels de l'homme, avec
tout ce qui peut être propice à sa nour-
riture, à sa santé, ajouter à son existence
les choses qui flattent ses goûts, plaisent
à son esprit et lui aident à reconnaître
et à soutenir sa propre dignité , il ne
faut pas oublier qu'un très-haut déve-
loppement du luxe dans les classes su-
périeures ne dénonce pas toujours
une grande misère dans les classes in-
férieures ; que s'il peut en être ainsi
dans les pays dont les fortunes ne re-
posent que sur les capitaux et les pro-
duits de l'industrie, ouenunjouretpar
l'effet d'un seul événement la fortune
se joue si cruellement de ses plus
habituels favoris, et semble élever
pour eux de la même main les hôpi-
taux et les palais ; il en est tout autre-
ment dans les contrées où la richesse
publique et celle des citoyens sont fon-
dées sur les bienfaits périodiques de la
terre; et aucune ne fut jamais plus ré-
gulièrement prodigue de ses biens que
la terre d'Egypte. Cette fécondité sans
pareille, l'excellence du climat mal-
gré l'ardeur du désert voisin, une hy-
giène publique à laquelle 'es convic-
tions de l'expérience avaient imprimé
une grande autorité, et ce que les pro-
fits de l'industrie ou du commerce ajou-
taient à tous ces biens essentiels, nous
autorisent à considérer la population
égyptienne comme ayant été générale-
ment pourvue du nécessaire, et chacune
de ses classes comme étant en posses-
sion, selon sa place sur l'échelle des ri-
chesses, de toutes les commodités et de
EGYPTE.
tous les agréments de la vie. Les palais
avaient un superflu qu'ils déversaient
sur de nobles industries qui honoraient
aussi le génie de l'homme, et la mai-
son du laboureur ne manquait jamais
du nécessaire -, l'argile plus ou moins
façonnée ou émaillee y remplaçait la
porcelaine peinte pour le service de la
table du riche; mais ceci n'intéresse
pas de très-près le régime général d'une
nation, ses mérites ou sa puissance,
et nous savons ce qu'a fait le peuple
égyptien avec ses assiettes de terre
vernissée , ses corbeilles de jonc , sa
simple tunique de lin et sa chaussure
de papyrus.
Pour compléter ce curieux tableau
des usages domestiques et de la vie in-
térieure des Égyptiens , nous croyons
à propos de présenter, comme en étant
b plus précise description, une liste
abrégée des meubles, ustensiles, objets
d'habillement ou de parure, qui, tirés
des tombeaux et provenant des fouilles
faites dans divers lieux antiques de
l'Egypte , se montrent à nous comme
des révélateurs naïfs des plus intimes
usages de la plus illustre des nations
anciennes. Les faits nombreux et im-
portants qui résultent de tels monu-
ments sont les seuls à l'abri des in-
certitudes ou des passions de l'histoire :
la variété des matières , soigneusement
indiquées , n'étonnera pas moins que la
variété même des o^ets énumérés. On
s'y fera aussi une idée de l'étonnante
perfection de l'industrie égyptienne,
qui savait mettre ces matières en œu-
vre bien des siècles avant le temps que
notre Europe assigne avec tant de con-
fiance aux plus utiles ou aux plus rares
inventions dans les arts ; et nous n'in-
diquons dans cette nomenclature, vé-
ritablement historique au plus haut
degré , que les objets que nous avons
eus sous les yeux.
Objets d'habillement. — Tuni-
que en toile de coton très-fine, avec
des ourlets et des reprises selon l'usage
moderne. — Toile de lin. Grande pièce
de toile, ayant pu servir de manteau ,
terminée, aux deux extrémités, par des
franges en cordelettes. — Idem. Pièce
de toile frangée à effilés, ayant servi
au même usage que la précédente.
— Cuir maroquiné. Bandelettes et or-
nements , avec des sujets frappés sur
gomme jaunâtre et représentant plu-
sieurs noms de Pharaons.-- Feuille de
palmier ou jonc. Chaussures nommées
Tabtebs en langue égyptienne , espèce
d'espardilles en feuilles de palmier tres-
sées, arrondies par le bout, imitant la
forme de la plante des pieds , avec les
restes des cordons destinés à les fixer. —
Tabtebs terminés en pointe. Deux pai-
res sont faites avec des feuilles de pal-
mier teintes en rouge. — Tabtebs ter
minés par de longues pointes qui, se r
courbant sur lecoude-pied,servaientdw
défense naturelle aux orteils. — Feuill*:
de palmier ou jonc. Tabtebs, avec o j
sans pointe, ayant un quartier et les
parties latérales de l'empeigne. — Cuir
ou cuir maroquiné rouge. Sandales d'en-
fant. — Gomme odorante et cuir ma-
roquiné vert ; cuir maroquiné rouge.
Soulier d'enfant avec quartier et em-
peigne. — Cuir peint. Soulier de femme
avec ornements peints en jaune.— Cuir
maroquiné pourpre. Paire de pantou-
fles doublées en maroquin rose, ro-
settes dorées sur le coude-pied et en-
tre-semelles de papyrus. — Cuir. San-
dales d'homme. — Gomme odorante et
cuir. Sandales de diverses grandeurs.
— Une paire de demi-bas à jour. Sabot
en bois avec une bride en fer.
Ustensiles de toilette.- Bronze
et bois. Miroirs en métal poli , avec
manche en bois imitant une fleur de
lotus. — Bronze. Miroirs de métal ,
dont le manche représente, soit une
femme la tête surmontée d'une fleur
de lotus, soit la déesse Hathôr (Vénus)
tenant une colombe dans sa main gau-
che. — Bois. Peignes simples. L'un
d'eux est orné d'une gazelle agenouil-
lée. — Grands et petits peignes dou-
bles. — Perruques en cheveux, volu-
mineuses , tressées et nattées. —Diver-
ses portions de chevelures, parmi les-
quelles on remarque plusieurs tresses
parfaitement conservées. — Ivoire ou
os. Épingles à cheveux, terminées en
forme de grenade ou par un uraeus
dressé. — Bois. Épingles à cheveujt
plus communes. - - Bronze. Épingle
12.
L'UNIVERS.
ordinaire conservant des restes de do-
rure.— Petit panier renfermant de pe-
tites olives en terre glaise enfilées et
groupées de manière à imiter une
masse de cheveux. — Serpentine et al-
bâtre oriental. Vases à collyre, de
grandeurs diverses, destinés à renfer-
mer de l'antimoine en poudre, ou toute
autre préparation analogue au surmé
des Orientaux. —Terre emaillée ^ bois
•lur, serpentine et albâtre. Étuis a col-
lyre de diverses formes , ou composés
de plusieurs canons de roseaux réunis
{)ar une bandelette de toile. — Bois,
lématite et bronze. Styles pour l'ap-
plication du collyre sur le prolonge-
ment de l'angle externe des yeux. —
Basalte et albâtre. Molettes et pierres
à broyer le surmé ou autres cosméti-
ques. — Bronze. Instruments pour la
préparation des collyres et autres cos-
métiques. —Terre emaillée, émail et al-
bâtre oriental de diverses nuances.
Vases unguentaires destinés à conte-
nir des huiles, onguents ou parfums
liquides. — Albâtre et brèche. Petites
amphores et vases anses de diverses
formes. — Terre emaillée , émail et al-
bâtre oriental. Vases balsamaires avec
ou sans oreilles (masdj), et de formes
variées. — Terre emaillée, émail, al-
bâtre et bronze. Vases ampuUoïdes , ou
ampoules destinées à contenir des çar-
fums liquides, ou des huiles parfumées;
parfois avec une inscription hiérogly-
phique. — Terre emaillée et albâtre.
Vases en forme de gourdes, avec ou
sans anses. Il y en a dont le goulot est
formé par une fleur de lotus, et les
anses par deux singes accroupis , avec
des inscriptions hiéroglyphiques sur la
panse , telles que celles-ci : Que le dieu
Phtha accorde d'heureuses années au
possesseur de ce vase ! Que le dieu
Ammon et la déesse IMoutbis accor-
dent d'heureuses années ! Que le dieu
Phtha et la déesse Koht accordent
d'heureuses années ! etc. — Albâtre
oriental et terre emaillée. Vases de
formes diverses, ayant servi à conte-
nir différents genres de cosmétiques.
Il y en a avec des légendes royales.—
Verres et émaux de couleur. Petits fla-
cons et vases destinés au même usage
que les précédents, mais remarquables
par la variété des verres de couleur en-
tremêlés dont ils sont formés. — Terre
emaillée, albâtre et lapis. Petites cou-
pes et tasses de formes variées, et
petits ustensiles à transvaser ou à pré-
parer des parfums liquides.
Bijoux et objets de pabuee. —
Ornements rf'orei//eA'.— Coquilles fixées
à un cordon , et ayant servi d'orne -
mentsd'oreilles.—Or.Boucles d'oreilles
terminées par des têtes de bœuf, de
lion ou de gazelle. — Argent et bronze.
Boucles d'oreilles , dont une est termi-
née par une tête de bœuf. — Boucles
et pendants d'oreilles en or, verre doré,
or et saphir d'eau , bronze doré et ver-
res de couleur. — Pendants d'oreille en
bois , terre emaillée , émaux ou verres
de couleur. — Ornements d'oreilles for-
més de grains de verroterie ou de cor-
naline , d'anneaux d'ivoire et de petites
grenades en terre emaillée verte. —
Ornements d'oreilles formés d'un cor-
don passé dans divers amulettes en
terre emaillée, et représentant le pois-
son latus, une grenouille, une espèce
de chenille, des scarabées ou des têtes
symboliques de la déesse Hathôr. —
Ornements d'oreilles formés de fleurs
variées en terre emaillée. — Ornements
d'oreilles enterre emaillée, cornaline
et lapis , représentant des grenouilles,
le poisson latus, des scarabées, une
sauterelle, une mouche, des cygnes,
des cynocéphales , un lion , des hippo-
potames, des gazelles, un lièvre, des
chats, un hérisson, des têtes humaines,
ou des têtes symboliques de la déesse
Hathôr.
Colliers. — Collier formé de coquil-
lages naturels. — Bois. Olives striées
et peintes en rouge, provenant d'un
collier. — Colliers formés d'annelets
d'ivoire ou entremêlés de grains de coi-
naline. — Colliers ou portions de col-
liers formés de lentilles, petits disques,
crains ou olives et demi-olives en terre
emaillée. — Colliers ou portions de
colliers formés de petits disques en terr«
emaillée ou en émail de diverses cou-
leurs , alternés ou entremêlés. — Autre
formé de scarabées portant gravés sous
leur base des ornements variés ou des
EGYPTE.
symboles. — Autres formés de petits
chats, d'un petit naos renfermant
l'image de la déesse Bubastis , de pe-
tits yeux symboliques en terre émail-
lée , ou de plaques carrées portant le
nom hiéroglyphique d'Osiris. —Terre
émaillée. Lentilles, disques, annelets,
cylindres et amulettes provenant de col-
liers. — Autres formés de globules en
terre émaillée, montés en or. — lîn
grains d'émail vert pomme ou bleu cé-
leste. —De grains et d'olives en pâte
d'émail , en émaux et en verre de cou-
leur.— Grains, olives, perles et au-
tres pièces en émail mosaïque , prove-
nant de colliers, et très-remarquables
sous le rapport du travail et de la va-
riété des couleurs. — Colliers formés
de pièces de corail pâle; — ou en grains
et cylindres de spath vert ; — ou en
prinie d'améthyste; — ou en cornali-
nes , d'une forme variée, et entremê-
lées d'amulettes de diverses manières.
— Grains, olives et perles en jaspe,
agate, chalcédoine, lapis, grenat, sar-
donyx , granit, etc. , provenant de col-
liers. — Autre collier formé de perles
hexagones en argent massif; — formé
d'une baguette de bronze plaquée en
argent, et dans laquelle sont passées
des sonnettes en argent, ou des amu-
lettes en bois ou en cornaline; — com-
posé de petites pièces en argent repré-
sentant des yeux symboliques entre-
mêlés de perles d'argent doré et de
petits amulettes en terre émaillée ; —
formé de plusieurs centaines d'anne-
lets en argent de 2 lignes et demie de
diamètre sur un tiers de ligne d'épais-
seur, passés dans une tresse de che-
veux ; — en argent , composé d'amu-
lettes représentant la partie supérieure
du coquillage nomme porcelaine ; —
imitation en or du coquillage nommé
porcelaine. — Pièce en or imitant la
partie supérieure du même coquillage,
et yeux symboliques en cornaline. —
Colliers et jportions de colliers formés
de petites pièces d'or en forme d'olives,
d'anneiets, de perles, perles à jour,
sauterelles , grenades , etc. , etc. , en-
tremêlées de'petits amulettes en cor-
naline ou de scaraoees montés en or.
- Collier complet à trois ranj^s : !e
premier formé d'olives en or; le second
de vases à libations, de fleurs de lotus,
de lézards et de poissons latus, alter-
nés et également en or ; le troisième
rang est composé de grains d'agate ,
avec une plaque représentant la tête
du bélier symbolique. — Collier en or
formé d'une double chaîne en gour-
mette , garni d'un fermoir à trois chaî-
nettes , portant une fleur de lotus et
deux poissons binni. — Collier en or
de même travail , mais plus finement
exécuté; dans la chaîne est passée une
bélière à laquelle on a suspendu une
plaque représentant des deux côtés un
épervier vu de face et travaillé à grains.
— Or. Fermurd'un collier à six rangs.
— Or. Fermoir d'un collier orné de
deux chaînons ternnnés par deux pois-
sons latus. —Émail. Franges de fer-
moirs de colliers.— Or. Fleur de lotus,
jadis incrustée d'énia;!x,prove;iantd'un
collier. —Œil en lapis monté en or,
provenant d'un collier.
Anneaux ef bagues. — Bague avec
chaton carré en bois doré. — Émail et
terre émaillée. Anneaux jiortant au
chaton des images de divinités en re-
lief, telles que Atmou, Phtha, Horus,
Hathôr, etc. — Bagues portant au cha-
ton des images en relief de divers ani-
maux sacrés, des fleurs de lotus; des
yeux symboliques; des figures d'uracus,
àe nilomètre, de divinités ou des lé-
gendes hiéroglyphiques.— Bagues avec
chaton, ornées de sujets variés tra-
vaillés à jour. — Doubles bagues por-
tant au chaton des bustes en relief de
Neïth , d'Isis et du dieu Khons. —
Bagues à chaton carré avec inscrip-
tions exprimant un souhait d'heureu-
ses années. — Bronze. Bagues portant
des inscriptions hiéroglyphiques ou des
images de divinités gravées en creux
sur le chaton. — Bague en fer. — Ar-
gent massif. Bagues à chatons ovales
portant des inscriptions pieuses ou des
noms de rois. —Argent. Bagues por-
tant des têtes symboliques. — Elec-
trum. Chaton de bague avec inscription
hiéroglyphique.— Or. Anneau travaillé
à joui- et orné d'amulettes en matière
dure, enchâssés dans le métal.— Or
massif. Bagues h chatons portant les
1S2
L'UNIVERS.
noms , les titres et les symboles de plu-
sieurs divinités. — Doubles bagues à
doubles chatons offrant l'image d'une
jeune fille adorant successivement Osi-
ris, Isis et Nephtys. Ces bagues sont
des bijoux funéraires provenant des
momies. — Or. Doubles bagues por-
tant sur leurs chatons les images de
dieux gravées en creux. — Bagues à cha-
tons décorées d'ornements incrustés en
émaux de couleur. Il y a sur un chaton
deux petits chevaux de plein relief et
d'un travail très-fin. — Bague à triple
anneau avec un chaton orné d'une de-
mi-olive en cornaline. — Or. Anneaux
portant au chaton des yeux symboli-
ques en cornaline, un scarabée, ou
une grenouille, soit en pâte d'émail,
soit en terre émaillée. — Serpent roulé
en spirale pour servir de bague. —
Bague à triple anneau portant en cha-
ton les bustes en relief d'Osiris, d'Isis
et de Nephtys. — Idem. Bagues à cha-
tons ronds ou carrés sans gravure. —
Lapis. Bague à chaton carré sans gra-
vure.
Bracelets. — Bracelets tressés en
feuilles de palmier; en corne ou en
écaille; en ivoire de diverses gran-
deurs; en bronze; en papillon doré;
en fer; fragments de bracelets en ar-
gent ; en feuilles d'or , ornés de deux
yeux symboliques.— Or. Bracelet d'en-
tant décoré d'ornements gravés en re-
lief. — Bracelets en or combiné avec
de petits anneaux de beaux lapis ; en
or décoré de bouquets de lotus des
deux espèces, et d'un lion assis, tra-
vaillés à jour, et dont tous les détails
intérieurs étaient incrustés de lapis et
de pierres ou d'émaux de diverses cou-
leurs; en or d'un travail analogue à
celui du précédent , orné d'un griffon
et de bouquets de lotus; en or massif,
formés chacun de deux serpents entor-
tillés et affrontés.
Bijoux déformes variées. — Argent.
Petit étui avec couvercle à bélière. —
Plaque d'cr. La vache symbolique de
la déesse Hathôr, nourrissant un en-
fant. Bijou funéraire. —Argent. Petite
égide à la tête de lionne."— Plaque
d'or. Une femme vêtue de la cala-
fiiris , adorant la déesse Hathôr Bou-
céphale. — Argent doré. Figurines
représentant un dieu. — Argent. Bijou
représentant un petit contre-poids de
collier, terminé par une tête de déesse.
— Or. Un lion en repos. — Plomb ,
ëtain et bronze. Petits éperviers , les
ailes éployées. — Or. Deux grappes de
raisin, de travail égyptien. — Argent.
Un petit aigle. — Or! Battants de porte
d'un petit naos, décorés d'une ligure
de femme debout , portant des fleurs
et des offrandes.
Ustensiles domestiques. — ro-
ses. — Bois. Forme de vase à anse en
bois. — Terre cuite. Petits vases de
formes diverses, enduits d'un vernis
de couleur, peints ou non vernissés.
— Terre cuite peinte. Bardaques d'une
forme encore usitée en Egypte. —
Grands vases d'une forme analogue à
celle des bardaques, avec cols plus ou
moins évasés. Ornements peints en
bleu. — Terre cuite peinte. Grands vases
en forme de pomme de pin , décorés
d'ornements ou de fleurons de couleur
bleue, rouge ou noire. — Idem. Vases
à deux anses, ornés de palmettes et
feuillages tracés en noir. — Grandes
amphores en terre cuite. — Vases à
huile, avec couverte en jonc natté.—
Vases domestiques de formes variées
en serpentine, calcaire blanc , granit-
brèche et granitelle.— Albâtre oriental.
Grand vase balsamaire à anses , avec
couvercle. —Idem. Vases en forme de
cornet , et du genre nommé cadus par
les anciens Romains. — Bronze. Vases
de diverses formes et autres ustensiles
domestiques. — Vase en verre blanc,
orné de cordons. — Coupes en terri'
émaillée bleue, ou bleu perse, ornées
d'étoiles, de bouquets de lotus, ou de
poissons binni tracés en noir.— Coupes
en albâtre oriental. — Coupes en bron-
ze, d'un métal très-remarquable par
la bonté de son alliage, et le son pur
et prolongé que rendent ces coupes
lorsqu'elles sont frappées. Le pourtour
est quelquefois décoré d'une inscrip-
tion hiéroglyphique. — Coupe en or,
dont le fond "est orné de poissons binni
se jouant parmi des fleurs de lotus. ,
Sur le pourtour, une inscription hié
roglypliique. — Grands bassms en al-
EGYPTE.
l)àlrc oriental.— Bassin en verre blanc,
avec le panier qui le renfermait dans
un tombeau de Thèbes, où il a été
trouvé. — Albâtre oriental. Cassolettes
à puiser des liquides , imitant la forme
du poisson latus. — Patères et simpu-
lum en bronze.
Meubles. — Bois dur. Fauteuil à
pieds de lion , avec dossier orné de
marqueteries en ébène et en ivoire
d'hippopotame. Le siège était formé
par un treillis en cordelettes qui existe
encore en partie. — Bois. Dossier de
fauteuil, avec scène d'adoration peinte.
— Bois. Tabouret dont le siège est re-
couvert en jonc natté. — Coitrpts dé-
corés d'ornements peints de diverses
couleurs , couvercle à charnière , avec
inscription hiéroglyphique. — Paniers
de formes variées en jonc ou en feuil-
les de palmier. — Paniers de formes
variées , tressés en jonc coloré. — iVa^-
tes en jonc et autres objets de vai>
nerie.
Instruments et pboduits des
ARTS et métiers. — .^r?«e.s\ — Arcs
en bois, conservant quelques débris
de la cordeà boyau. — Flecbesdechasse,
jonc, armées de fragments de silex :
quelques-unes sont barbelées. — Os et
bronze. Pointes de flèches et de javeli-
nes, triangulaires ou en forme de car-
reau.
Instruments de musique. — Tam-
bour à timbre et à double peau tendue
an moyen de lanières de cuir, sur une
caisse "en bois, de forme bombée, et
composée de petites douves. — Tym-
panum très-analogue à nos tambours
de basque. — Tambour en forme de
demi-poire avec les restes de la peau
dont il était recouvert. — Manches de
sistres, ornés de la tête symbolique de
la déesse Hathôr. — Une harpe a cor-
des nombreuses , recouverte de maro-
quin vert , décorée en-dessous de fleurs
de lotus découpées à jour. — Sambuca
ou petite harpe portative à quatre cor-
des. Débris d'un instrument sembla-
ble. — Roseau percé en forme de flûte.
Tissus. — IJne poignée de fil teint
au henné. — Écheveau de fil très-lin.
— :\Iorceaux de toile de lin, avec fran-
ges de diverses espèces. — Vingt échan-
tillons de toiles de lin égyptiennes un-
tiques. — Tissu quadrillé remplissant
l'effet du tissu moderne nommé I.oui-
sine. — Tissu du même genre, un peu
plus fin. — Tissus rayés par l'ourdis-
sage.—Tissu de lin d'une grande ré-
duction , à lisière rayée bleue. — Toile
de lin avec frange" très-fournie à la
lisière, formée par un broché lié dans
cette lisière et produisant l'effet d'une
bordure cannelée. — Tissu rayé par
l'ourdissage, dont la trame est" entiè-
rement recouverte par la chaîne. —
Toile peu fournie en chaîne , teinte au
henné. — Toile de lin avec un chef
rouge de l'Inde. — Tissu très-fin, pré-
sumé coton, de la réduction de la tur-
quoise. — Autre plus fin que le précé-
dent. — Vingt échantillons de toiles
ég)ptiennes de coton, de laine, etc.
— Mousselines variant de finesse. —
Tissu imitant la mousseline des Indes.
— Tissu peluché, raffiné par la chaîne
sur fond toile. — Tissu broché , pro-
duisant le travail des Gobelins , par la
réunion des deux fils travaillant isolé-
ment dans la toile. — Turquoise bro-
chée dans le principe des Gobelins ,
avec quelques parties de broderies au
petit point. Les caractères brochés sur
ce tissu forment le prénom et le nom
propre d'un Pharaon.
Objets relatifs aux jeux et
AUX amusements de l'enfance. —
Bois. Une poupée ou mannequin, bras
mobiles; sur la tête existent encore
des cheveux implantés. — Ivoire. Une
très-petite poupée. —Idem. Un forge-
ron , à bras mobiles , d'un travail gros-
sier.—Cuir. Paumes formées de sec-
tions de sphère en cuir, cousues et
bourrelées de bâie d'une plante céréale.
— Bois. Paume à compartiments peints
en bleu et en rouge. — Un osselet en
ivoire. — Bois. Sabots auxquels on im-
primait un mouvement de rotation par
le moyen d'un fouet. — Latrunculi ,
ou petits cônes en terre émaillée bleue,
ayant servi de pions et de pièces pour
un jeu analogue à nos jeux de dames
ou d'échecs ; très-petits modèles en
bois de tous les instruments d'agricul-
ture.
L'étude des monuments originaux
tS4
L'UNIVERS.
,nous apprend avec certitude à quali-
fier chacun de ces objets si nombreux
et si variés, et nous en montre Tu-
sage. On les reconnaît aussi dans
les tableaux qu'un personnage distin-
gué a fait peindre dans son tombeau,
dès la plus naute antiquité égyptienne,
•9:t où il s'est occupe à faire figurer
vous les détails de la vie intérieure
d'une famille nombreuse et puissante.
On y retrouve toutes les parties du
service , tel qu'il était admis ou exigé
par les usages de l'époque, soit pour
l'ordre et la bonne tenue de la mai-
son , soit pour la représentation né-
cessaire au rang de ce riche citoyen ,
ou en rapport avec sa fortune.
Sa famille se composait de sa femme
légitime et de ses sept enfants , dont
quatre sont des fils ; d'une autre femme
et de son fils; enfin de la nourrice
et de la fille de la nourrice : ces douze
personnages étaient tous également de
Ja famille, et ils étaient rangés au-
près de son chef dans l'ordre de pré-
séance où nous venons de les désigner;
ils sont présents dans les scènes qui
représentent les usages de la maison
de la ville et ceux de la maison des
champs.
Au service de la première nous trou-
vons attachés trois prêtres et quatre
ieunes clercs, chargés du service re-
ligieux intérieur, chaque particulier
pouvant établir chez lui des chapelles
pour les dieux du pays et de la con-
trée, b la condition de pourvoir aux
dépenses du culte et des cérémonies.
Après eux viennent les gramraates , ou
secrétaires, soit pour les choses reli-
gieuses, soit pour les affaires civiles.
Le valet de chambre, domestique de
confiance, est auprès du maître; ve-
naient ensuite l'intendant de la mai-
son, portant un bâton courbé pour
marque de son autorité ; la ménagère,
appelée la gardienne des vivres ou des
otirandes, et qui avait deux filles;
Thomme chargé du soin des sièges,
et le porte-siége du maître; le van-
nier et sa femme, à qui était laissé
le soin des nombreux ustensiles et
meubles en vannerie; les jardiniers
et leurs sous-ordres; l'intendant de
la maison rurale et sa femme; les
conducteurs de bœufs, de veaux, de
chèvres , et les porteurs de lièvres , de
hérissons, etc. ; le surveillant des che-
mins aboutissant à la maison du chef;
les portiers ; les pêcheurs et les chas-
seurs; les employés au sacrifice do-
mestique des boeufs et autres animaux.
Ces emplois étaient très-subdivisés en
fonctions spéciales ; toutes celles qui
viennent d'être indiquées sont rela-
tives à l'intérieur de l'habitation.
Dans ce qui est de l'extérieur, on peut
classer le blanchissage du linge, qui
emplovait sept personnes, y compris
le chef de la lingerie ; viennent ensuite
le scieur de bois, le menuisier, le
potier de terre, les bûcherons, occu-
pés à fendre le bois ; les charpen-
tiers, les constructeurs de barques;
les porteurs de la litière du maître ,
et ceux qui conduisent le traîneau ;
le? mariniers et rameurs pour les voya-
ges sur le Nil , sous les ordres d'un
chef de tout le service du voyage;
un officier de navigation , le directeur
pour le mât et le timonier-chef du
gouvernail; le maître, sa femme et
ses enfants y étaient dans une large
chambre qui occupait le pont, et qui
était éclairée par des fenêtres garnies
de verres de couleur; quelquefois le
voyage exigeait plusieurs canges, à
cause des nombreux serviteurs : tel
aujourd'hui un kiaia-bey voyage sur le
Nil, suivi de son harem et de la plu-
part des officiers de sa maison. Au nom
bre des serviteurs nécessaires étaient
aussi tous ceux qu'exigeait la boulan-
gerie ; les femmes occupées à filer "
iln , à démêler les écheveaux , à les dé
vider, à tordre le fil au fuseau et à
ourdir la toile au métier, sous les
ordres du chef du tissage. Une foule
de serviteurs subalternes attachés à
chaque partie du service intérieur et
extérieur de la maison de ville se
voient aussi dans les scènes où ces dé-
tails sont figurés.
La maison de campagne avait éga-
lement un nombreux domestique; à la
suite du jardinier étaient les garçons
chargés de cueillir et de conserver les
fruits , tels que les nnanns, les ftgufis,
le 1
KGYPTE,
m
et les approvisionnements en légumes
rangés dans les serres pour l'hiver : le
berger en chef et les pâtres s'occu-
paient d'une partie très-importante de
la propriété rurale, l'éducation des
bestiaux étant en grande vogue et très-
développée en Egypte; aussi voit-on
dans la liste des serviteurs non seu-
lement le médecin vétérinaire, mais
les valets de ferme chargés spéciale-
ment du soin de certains animaux ;
un pour les chèvres, un autre pour
les oies et les canards , un troisième
pour' les moutons; et sous les ordres
du chef des bouviers, ceux qui diri-
geaient la race bovine , mission très-
importante , car il paraît que le com-
bat des taureaux entrait dans leur
éducation ou comme moyen d'améliorer
la race, ou comme spectacle donné au
maître de la maison; c'est ie chef des
bouviers qui préparait les taureaux
à cet exercice. Les chefs de chacun
de ces services venaient prendre di-
rectement les ordres de leur maître ,
ayant leur main droite posée sur l'é-
paule gauche , et leur autre bras pen-
dant , en signe de respect ; il en était
de même du gardien et du conducteur
des ânes et de ceux des bouvillons. Des
chiens d'espèces diverses appartenaient
à la maison , et ils avaient aussi leurs
gardiens, qui les soignaient en santé
et en maladie.
Il vient d'être dit que l'éducation
des bestiaux était une des- p;randes ri-
chesses agricoles de l'Egypte; les ca-
pitaux de cette espèce étaient consi-
dérables dans ce pays : ce ne pouvait
pas être pour une vaine ostentation;
mais cette industrie dut être plus fruc-
tuei:.e dans la basse Egypte, vaste
plaine entièrement arrosée par le Nil,
que dans l'Egypte supérieure, vallée
étroite oià la terre féconde ne pou-
vait pas être en grande partie desti-
née à des pâturages. Aussi est-ce dans
un hypogée des environs des pyra-
mides que se trouve un tableau qui
est un témoignage authentique de nos
assertions. On y voit un Égyptien fai-
sant l'inspection de ses troupeaux ; il
est debout, couvert de sa calasyris
serrée par ime ceinture ; une ccharpe
est jetée de son épaule gauche sur le
côte droit; il s'appuie sur une longue
canne ; a ses pieds est un jeune cha-
cal mâle, apprivoisé et portant un col-
lier; un serviteur ombrage la tête du
maître au moyen d'une double ban-
nière de toile. Le troupeau défile en
sa présence; un gardien ou berger
pousse devant lui le troupeau de cha-
que espèce de bétail , et au-dessus de
chaque troupeau , le nombre des têtes
est soigneusement indiqué par des chif-
fres, qui sont en grande évidence. La
marche est ouverte par les ânes et
les ânesses ; un ânon est en tête , et
leur nombre est de 860 ; le berger
qui les surveille porte au bout d'un
bâton appuyé sur son épaule la dé-
pouille d'un de ces animaux mort aux
pâturages. Viennent ensuite, les bre-
bis et les béliers, au nombre de 97-1;
un berger de ce troupeau porte dans
un panier la tête d'un animal sans
cornes, et qui ressemblerait plutôt à
un loup qu'à un bélier. La race bo-
vine vient ensuite ; on y compte 834
bœufs et 220 vaches ou veaux. Les
chèvres mâles et femelles ferment la
marche ; leur nombre est porté à
2234. Dans un autre tombeau on voit
que le nombre des ânes appartenant
à un riche habitant de la moyenne
Egypte était de 1304 , et celui des
vaches de 830. Il paraîtrait aussi ,
d'après d'autres renseignements, que
les bœufs des fermes royales étaient
d'une espèce supérieure et des indi-
vidus de choix. On a remarqué dans
les peintures d'un autre tombeau, qui
paraît avoir été celui d'une grande
famille de Memphis, des serviteurs
faisant 1 offrande au défunt des prin-
cipales productions de ses domaines,
telles que des dattes, des figues, des
ananas ; des veaux , des oies , des ga-
zelles; des fruits et des fleurs : parmi
ces serviteurs, il y en a plusieurs qui
conduisent en laisse des bœufs de haute
taille, blancs et rouges, blancs et
noirs , ayant un collier tern.iné par
un ornement en forme de fleur de
lotus, et deux de ces bœufs portent
snr leur cuisse gauche une grande mar-
que, de forme carrée, de couleur noirr,
186
L'UNIVERS.
et on lit dans un : Mainon royale^
n°43; et dans Taulre, avec les mêmes
indications, le n° 86, chiffres qui in-
diquent vraisemblablement le nombre
des bœufs de chacune des deux cou-
leurs combinées ; d'où résulte encore
la preuve que les grandes maisons
faisaient marquer de leur nom et d'un
chiffre chaque tête de gros bétail qui
leur appartenait.
Dans toutes ces représentations, le
maître de la maison se reconnaît à la
longue canne qu'il tient à la main, ou
sur laquelle il s'appuie pour se repo-
ser ; ce qui a fait dire à un novice
interprète des symboles de l'antique
Egypte, que le bâton y figurait comme
le "plus ingénieux emblème de l'auto-
rité et du gouvernement, et il ne
trouve pas tout-à-fait bon que les so-
ciétés modernes aient adopté des si-
gnes et des moyens un peu moins
significatifs. Quoi qu'il en soit, nous
pouvons ranger des cannes égyptien-
nes , plus ou moins élégantes , en bois
étrangers pour la plupart , et portant
des inscriptions oîi se trouvent des
noms propres et des dates , parmi les
objets antiques qui donnent à nos
collections un intérêt si varié et si
puissant.
D'autres scènes civiles , peintes dans
les tombeaux, nous portent à croire
que le chef de famille était revêtu
d'une grande autorité dans sa maison,
et qu'il avait sur tous ses serviteurs le
droit de haute et basse justice. Nous
avons mentionné déjà des employés in-
fidèles qui , au temps de la vendange
[pi. 38), prosternés à terre sur leurs
genoux et leurs mains, reçoivent en
présence de leur maître dès remon-
trances et la bastonnade; ailleurs, le
chef des bergers dénonce un des gar-
diens des vaches ; il s'agit d'un veau ;
l'accusé se défend ; des membres épars
d'un bouvillon sont exhibés comme
pièces de conviction, et le gardien re-
çoit encore la bastonnade en présence
de son maître, qui a prononcé con-
tre lui.
A ces détails si curieux de l'inté-
rieur, des maisons égj'ptiennes , pour
une époque antérieure de dix jsiecles
aux poèmes d'Homère, nous aurions
encore beaucoup à ajouter, si nous de-
vions dire tout ce que les monuments
nous apprennent à la fois et sur les
occupations et sur les amusements des
habitants des bords du Nil septentrio-
nal ; la chasse et la pêche étaient pour
eux des distractions d'un usage général
{pi. 37 et 43). On chassaitaux oiseaux et
aux quadrupèdes; des lévriers couraient
l'autruche et la gazelle , la flèche attei-
gnait le quadrupède du désert, le filet
enlaçait le volatile aquatique ; et les
peintures de ces scènes si riches de dé-
tails inconnus [pi. 58) nous montrent
en même temps les diverses espèces
d'animaux recherchés ou pris par les
chasseurs; les espèces, diverses aussi,
de .chiens employés à les poursuivre;
ainsi que toutes les ressources de la
pêche a la ligne , à la cordel le , au filet et
au trident. La préparation de tous ces
comestibles , résultats de l'industrieuse
activité de l'homme, est le sujet d'une
partie de ces riches décorations {pi. 38
et 43); et, comme pour assurer aux cu-
rieuses recherches des temps futurs une
entière satisfaction, les Égyptiens n'ou-
blièrent pas les scènes joyeuses qui ani-
maient des délassements plus bruyants :
des musiciennes jouant de la harpe,
montée de cordes nombreuses , de la
lyre , du théorbe et de la double flûte,
exécutent des chants accompagnés de
ces instruments ; des danseuses, cou-
ronnées de fleurs et de guirlandes de
verdure, figurent des scènes animées
au bruit du tambour de basque ; d'au-
tres montrent leur habileté dans le
jeu des balles, la saltation et les tours
de force ou d'agilité ; enfin , des hom-
mes, accroupis devant des tables basses,
jouent aux dames ou aux échecs avec
des pièces nombreuses, mobiles,
de couleurs différentes : et ceci
peint long-temps avant les célèbres
inventions de Palamède durant le siège
de Troie {pi. 59).
Qu'aucun doute ne s'élève dans l'es-
prit du lecteur sur l'antiquité et l'a-
vancement de la civilisation égyptienne,
telle que la révèlent aux siècles moder-
nes les ouvrages des siècles primitifs
de l'histoire 1 L'examen nous conseille
EGYPTE.
187
la foi , et les dépositions de l'antiquité
classique tout entière nous ont laissé
10) mémorable exemple d'une telle con-
fiance. Il n'y a rien de monstrueux
ni de chétif dans les créations succes-
sives du génie égyptien ; tout son se-
cret, ce fut le temps. Ce secret est
aussi à l'usage des sociétés modernes ;
et à moins de supposer que la nature,
par une dérogation qui seule serait
une monstruosité, aurait jeté l'intel-
ligence de la population égyptienne
dans un moule plus exigu qu'elle ne l'a
fait pour les populations européennes,
il faut reconnaître que l'Egypte a pu, par
l'action constante et naturelle de la gé-
nération des siècles , arriver à la géné-
ration des idées qui l'avaient mise en
possession de la connaissance ration-
nelle de l'univers , et l'avaient portée
à diriger l'application de cette science
vers la félicité publique. Que ne ferait
pas une des nations modernes les plus
avancées , qui serait pendant mille ans
à l'abri de toute perturbation naturelle
ou sociale! Et ces mille ans de paix
ne manquèrent certainement pas à
l'Égj-pte : on n'est embarrassé qu'à
l'égard de la véritable place chrono-
logique de cette période de bonheur
pour cette portion de l'espèce hu-
maine.
Si, de ces détails de mœurs, nous
Portons notre attention sur l'état de
agriculture , de l'industrie et du com-
merce de l'ancienne Egypte, nous la
trouverons également instruite , expé-
rimentée, et le temps, si propice en
bonnes observations, fut encore ici
son Aéritable maître.
On l'a déjà dit, l'Egypte c'est la
vallée du INil , le lit même du fleuve,
rien de plus , ni rien de moins que le
terrain qu'il occupe chaque année à
l'époque de sa plus grande élévation.
Là ou ses eaux n'arrivent pas, il n'y
a plus de végétation; c'est le désert,
sol inculte et incapable de fécondité,
quand même les eaux du ciel viendraient
suppléer à celles du fleuve.
Chaque année, après l'inondation
périodique du >"il (inondation dont le
maximum porte le volume du fleuve à
vingt fois au-delà de ce qu'il est lors-
qu'il commence a croître), le sol reste
couvert d'une couche plus ou moins
épaisse de limon. La couleur de ce
dépôt fécond , d'abord noire, se change
en brun jaunâtre par l'effet de la des-
siccation à l'air; déposé, comme l'ar-
gile, par couches horizontales , il en a
tous les autres caractères. Ce limon a
été soumis aux analyses chimiques;
on y a reconnu que les quantités de
sHice et d'alumine diminuent en rai-
son de sa plus grande distance du Nil ;
il perd en chemin tout le sable qui s'y
trouve mêlé , et ce n'est plus, sur les
points les plus éloignés, que de l'ar-
gile presque pure.
Ce limon renferme tous les princi-
pes qui servent à la végétation; les
cultivateurs l'ont tomours regardé
comme un engrais suffisant dans les
terres; ils le transportent encore sur
celles qui leur paraissent en avoir be-
soin, et les observations de la physique
corroborent en ce point cette très-an-
cienne pratique agricole.
Le tableau de la fécondité extraor-
dinaire de l'Egypte a été exposé aux
yeux de nos lecteurs (§ I et IV, pag.
3 à 11), tel qu'il a été composé par
les observateurs les plus attentifs. Il
nous reste à dire quelques mots des
travaux périodiques par lesquels l'hom-
me aidait au plus grand développe-
ment de ces germes inépuisables.
Les plus utiles , les plus considéra-
bles de ces travaux étaient, sans nul
doute , ces canaux nombreux , et leurs
dérivations plus nombreuses encore,
qui sillonnaient les terres cultiva-
bles de l'Egypte. Les uns arrêtaient
par leurs berges élevées les envahisse-
ments du désert, d'autres, par les
épaisses végétations de roseaux qui
croissent naturellement sur leurs
bords. C'est à ces canaux que les dé-
rivations si multipliées venaient se
rattacher; et des lacs, existants sur les
points les plus opposés , recevaient les
eaux qui n'étaient point employées à
l'irrigation, ou dissipées par l'évapora-
tion. Lorsque le fleuve avait rempli ces
canaux, et qu'il commençait à baisser,
on élevait à leur tête un barrage qui
retenait les eaux ; on fermait c^aloment
LU M VERS
les ouvertures pratiquées pour l'écou-
lement sur le sol inférieur. On conser-
vait ainsi les eaux nécessaires à l'ar-
rosement des terres après l'inondation ;
elles étaient réservées d'une année à
l'autre dans l'intérieur du pays, et les
bienfaits du Nil y répandaient perpé-
tuellement l'abondance et la vie. La fé-
condité de l'Egypte dépendait de l'en-
tretien et de la bonne disposition des
canaux; l'administration publique en
faisait l'objet essentiel d'une surveil-
lance non interrompue. Des postes
militaires gardaient les ouvrages con-
struits à la prise d'eau de chaque canal,
ainsi que les digues principales. L'in-
scription de Rosette, au nombre des
actions de Ptolémée Épiphane qui ser-
vent de motif aux honneurs extraordi-
naires qui lui sont décernés par ce dé-
cret de l'ordre sacerdotal , rappelle que
dans la huitième année du règne de ce
roi, le Nil ayant fait une crue extraor-
dinaire , il a fortifié les bouches des
canaux, en y employant des sommes
très-considérables, et qu'il y a établi des
postes d'infanterie et de cavalerie pour
les garder : cela se passait en l'année
196 avant l'ère chrétienne, à l'époque
même du siège de la ville de Lycopolis,
qui s'était révoltée. Dans l'ancienne
croyance égyptienne, tout ce qui se
rap[)ortait a l'état périodique du Nil
était sacré comme le fleuve lui-même.
La religion intervenait dans les prin-
cipales circonstances, et consacrait,
par l'assistance des dieux, les faits
physiques les plus indépendants de la
volonté des hommes. On a appelé la
clef du N'I le symbole même de la vie
divine. Enfin toutf l'antiquité classique
est remplie des souvenirs du culte du
Nil , père nourricier de l'Egypte.
Les Égyptiens, en effet, considé-
raient le Nil comme une manifestation
réelle d'Aramon-Chnouphis , leur divi-
nité suprême, qui, sous une forme
visible, vivifiait et conservait l'Egypte.
Homère disait que ce fleuve tirait son
origine de Jupiter. Les Grecs, péné-
trés des doctrines égyptiennes, ont ap-
f)elé le Nil le Jupiter-égyptien, et
es Égyptiens le nommaient le Très-
Snint, le père et le conservateur du
jjays. Enfin ce fleuve fut un dieu qa?
eut ses prêtres et son culte, et du
temps de Néron encore, les habitants
de Busiris élevaient une statue en l'hon-
neur du préfet romain Balbillus , parce
que , par les grâces et les bienfaits de
ce gouverneur, l'Egypte jouissait, plus
que jamais, de l'inondation juste et
exacte du fleuve-dieu. On sait aussi
quelles fêtes, quelles réjouissances
animent chaque année parmi la popu-
lation actuelle de l'Egypte, la rup-
ture des digues qui ferment les ca-
naux : comme dans la plus haute anti-
quité, la crainte de la stérilité et
l'espérance d'abondantes récoltes s'y
renouvellent avec les commencements
de l'inondation.
Lorsque le Nil était rentré dans son
lit, le travail de la culture commençait.
«Chacun, dit Hérodote, vient alors
jeter les semences dans ses terres et
y lâche ensuite des animaux; la se-
mence est ainsi retournée et enterrée,
et il n'y a plus qu'à attendre la mois-
son. Les Egyptiens, particulièrement
ceux qui habitent au-dessous de Mem-
phis, sont ceux qui recueillent avec le
moins de travail les fruits les plus
abondants : ils n'ont point à creuser
inutilement les sillons avec la charrue,
ils n'ont ni la fatigue de retourner
la terre, ni celle de la bêcher. Ils ne sont
assujettis à aucun des travaux auxquels
les autres hommes sont condamnés
pour récolter , le fleuve se répandant
ne lui-même dans les champs, et se
retirant après les avoir arrosés. » Les
tableaux des scènes agricoles , si mul-
tipliés dans les représentations égyp-
tiennes , confirment généralement ces
rapports d'Hérodote (p/. 31); ony voit
sans équivoque et selon ce qu'exigeait
la nature d'un sol meuble et léger
comme l'était le limon du Nil , qu'on
lui donnait un premier labour à la
charrue, à laquelle deux bœufs ou
deux vaches étaient attelés au moyen '
d'un collier, et non pas d'un joug,
comme dans d'autres pays. Un labou-
reur dirigeait les bœufs avec un bâtor .
un autre tenait les bras de la charrue.
Quelquefois on y employait des hom-
mes , au nombre de trois ou quatre,.
EGYPT1-:
tirant paisiblement à force de bras
la corde à l'extrémité de laquelle était
liée la charrue. Celle-ci est ordinaire-
ment en bois dur, le sol n'exigeant
que rarement que le soc fût armé de
métal. Il en était de même de la houe
et de la bêche, qu'on employait dans des
travaux de mains dnomme moins
considérables que le labourage des
champs. On jetait ensuite la semence
sur le sol ainsi préparé, et au lieu de
la couvrir par un second labourage,
on conduisait sur le sol ensemencé
des troupeaux d'animaux domestiques,
afin de faire fouler la terre et les grains
ensemencés. Hérodote dit que cette
opération se faisait à l'aide de pour-
ceaux; mais n'auraient-ils pas dévoré
les grains plutôt que de les enterrer?
Les monuments n'indiquent comme
employés à cette portion de l'ensemen-
cement des terres que les chèvres et
<es moutons : on voit des chèvres oc-
cupées à ce travail dans les peintures
des tombeaux de Giseh et de Koum-
el-Hamar. Dans celles de Eeni-Hassan,
et au milieu des autres représentations
des travaux agricoles, on remarque
trois hommes armés de corbasch qui
frappent un troui)eau de béliers et de
moutons , en les poussant devant eux ;
de l'autre côté de ce même tableau ,
trois autres hommes frappent égale-
ment les moutons et les poussent dans
une direction opposée : il faut voir
ici l'intention de mettre les moutons
en mouvement, de les agiter sur le
terrain circonscrit où les gardiens les
contiennent, afin, soit de piétiner ce
terrain frais et léger, pour tenir lieu
d'un léger labourage et y ensemencer
quelques grains particuliers, soit pour
enterrer lés grains déjà semés sur cette
terre. Nulle part l'on n'a vu les porcs
employés à cette opération, malgré
l'opinion d'Hérodote répétée par Pline
l'ancien; et Diodore de Sicile est plus
près de la vérité, lorsqu'il dit qu'on fai-
sait fouler les semences sous les pieds
des bestiaux qu'on y avait lâchés. Le
grain foulé par ces animaux avait été
répandu méthodiquement sur la terre
labourée; un ou plusieurs semeurs
suivaient la charrue; une poche ou
un sac était pendu à leur main gauche
ou a leur cou , et de la main droite
ils lançaient les semences à la volée.
Les chevaux, les ânes et les bœufs
étaient également employés aux tra-
vaux de l'agriculture, et il est à pré-
sumer que pour mettre une seconde
récolte, dans la même année, sur la
même terre, qui était moins meuble
qu'immédiatement après l'inondation,
on employait pour le second labourage
une charrue dont le soc en bois était
garni de métal : on a cru en recon-
naître d'ainsi construites sur les mo-
numents. Les chars à deux roues, traî
nés par des bœufs ou des chevaux,
étaient employés aux travaux agricoles,
et cet équipage rural était convena-
blement construit pour le sol de la
contrée.
Peu de mois après les semailles, ar-
rivait celui de la récolte des blés ; des
moissonneurs les coupaient par poi-
gnées au-dessous de l'épi {pi. 31) ; der-
rière eux les femmes et les enfants ra-
massaient ces épis et les mettaient dans
des sacs; des vases rafraîchissants,
remplis d'eau et placés, sur des tré-
pieds non loin des moissonneurs , ser-
vaient à les désaltérer pendant leur
travail; ces vases, d'argile poreuse,
sont encore en usage en Egypte. Celui
qu'on y appelle qouleh, ou bardaque,
est le plu'-jîonnu; il est léger, por-
tatif et d'aune forme élégante, d'un
usage commode, et on le trouve par-
tout. Ses parois minces et d'un tissu
poreux permettent à l'eau de transsu-
der d'une manière imperceptible; aussi
la surface extérieure est-elle toujours
couverte d'une couche humide qui se
renouvelle sans cesse aux dépens de
l'eau renfermée dans le vase, et c'est
par cette continuité d'évaporation que
la température de l'eau intérieure s'a-
baisse très - sensiblement. L'eau du
INil , qui a 23 degrés de température au
coucher du soleil , descend dans la
bardaque , pendant la durée de la nuit,
à 13 degrés, celle du lleuve étant la
même , et la quantité primitive de l'eau
du vases'étant réduite à moins de moi-
tié. Cela arrive en rase campagne,
près du Nil et dans un courant près-
190
L'UiNlVERS;
que permanent. On n'obtiendrait donc
pas le même résultat dans l'intérieur
des maisons, mais on le recherche par
quelques rnoyens artiflciels. Les an-
ciens Egyptiens y employaient des éven-
tails trës-solide, qu'ils agitaient avec
force près des vases; par là ils renou-
velaient continuellement l'air ^ favo-
risaient l'évaporation et accéléraient
le refroidissement.
Notre planche 31, en regard de
la page 125 , représente le labou-
rage de la terre à la houe, et à la
charrue tirée par deux hommes au
moyen d'une cordelle ; deux autres
laboureurs aident à cette opération :
l'un appuie fortement sur la charrue,
afin que le soc entre plus avant dans
la terre; l'autre la dirige d'une main
et porte dans l'autre le sac où la se-
mence est contenue. On doit remar-
quer qu'il n'y a aucune différence de
costume entre les quatre personnages
qui concourent à cette opération , que
les deux derniers ne portent aucune
marque d'autorité, et ne paraissent
pouvoir exciter l'ardeur des deux pre-
miers que par la parole. On ne çeut
point voir ici des serfs attachés a la
glèbe, et employés à la place des ani-
maux, à la cultiver au gré de son
seigneur. En Egypte il y avait si peu
de fatigue à couper et h ouvrir la terre
déposée par l'inondation , que le labou-
reur tirant la charrue ne nous paraît
pas réduit à une condition pire que nos
manouvriers attelés à une petite char-
rette , ou pliant sous le poids d'insup-
portables fardeaux. Pour l'Egypte agri-
cole, comme pour les exploitions "ru-
rales des temps modernes, tous les
bras étaient utiles, et employés avec
une réserve que la fertilité du sol et
le concours des phénomènes naturels
dépouillent de toute espèce de mérite
philanthropique.
La même planche 3 1 représente aussi
le labourage par la charrue à laquelle
des bœufs sont attelés : le semeur jette
le grain dans le sillon qu'il vient de tra-
cer; toutefois, selon la place que le
dessin lui donne, on pourrait, s'il n'y
avait point un défaut de perspective,
y voir le second labourage de fa terre ,
lequel a pour objet réel de couvrir
les semences, en renversant sur elles la
berge du sillon où le semeur les a ré-
pandues, et cette opération dans le se-
cond ensemencement de la même terre
dans la même année devait tenir lieu
du foulage par des moutons ou des
chèvres, qui suffisait dans le premier,
si voisin de la retraite des eaux.
On reconnaît dans la première, à
gauche, des scènes du registre inférieur
de la même planche, la moisson du blé
au-dessous de l'épi, et l'usage des
bardaques, tel qu'il vient d'être men-
tionné. On y retrouve aussi la forme
de la faucilfe égyptienne, moins ar-
rondie que celle de nos contrées, et plus
rapprochée de la forme de nos faux.
La scène suivante inspirerait quelques
réflexions, comparée avec la première;
les gerbes que des hommes lient ou
transportent sur les épaules, sont
formées de brins bien plus longs que
ne le serait la paille du blé coupé près
de l'épi. Ces longues gerbes sont for-
mées de tiges de lin ; on ne le coupait
pas, on l'arrachait; lié en gerbes, il
était ensuite égrené au moyen d'un
peigne qui détachait la graine en mé-
nageant la tige. L'ouvrier qui procède
à cette opération appuie un pied sur
le talon du peigne, et consolide ainsi
sa machine qui seconde efficacement
son travail.
Le dernier sujet de notre planche
nous représente l'inventaire de ces ré-
coltes en blés : le propriétaire le fait
mesurer au boisseau , et un scribe ,
accroupi sur un monceau de ce ^rain ,
en écrit le compte. On trouve ailleurs
cette même scène, un peu moins
abrégée ; elle mérite encore quelques
détails.
L'antiquité classique a rappelé quel-
ques traits des mœurs nationales de
l'Egypte, qui prouvent combien l'agri-
culture y tut honorée. Dans des céré-
monies consacrées, les rois, dirigeant
la charrue de leur main, ouvraient
eux-mêmes le premier sillon de la nou-
velle année rurale.
Dans ces encouragements publics,
la religion apporta aussi le tribut de
son influence. Le naradis promis aux
i^'h^ jf^
EGYPTE.
191
bons et nux justes était comme un
jardin délicieux , planté d'arbres cé-
lestes, où les saisons se succédaient
dans l'ordre le plus régulier; oij le Nil
du ciel , comme celui de la terre , ré-
pandait périodiquement les bienfaits
de ses eaux divmes, et dans les plus
utiles proportions ; oij les plus riches
récoltes couvraient, sans interruption,
ces champs d'une culture qui ne coû-
tait pas de sueurs, et où les fleurs de
l'odeur la plus suave occupaient le
terrain délaissé par les fruits du goût
le plus exquis. Les âmes placées dans
ce lieu de prédilection l'habitaient
sous l'autorité du Seigneur de la joie
du cœur, c'est-à-dire de la cons'^.ence
sans reproche. Elles cueillaiep' libre-
ment ces fleurs et ces fruits. Ces
clvamps étaient le séjour et la récom-
pense des hommes vertueux. C'étaient
les champs de la vérité, et ceux qui
les habitaient ornaient leurs têtes de
la plume qui en était l'emblème. Parmi
ces âmes bienheureuses , les unes te-
naient en main la faucille propre à cou-
per la moisson, et d'autres présentaient
des offrandes aux dieux ; ces scènes sont
souvent répétées dans les tombeaux, et
annoncées par ces paroles : «Les âmes
a pures font des libations de l'eau, et
« des offrandes des grains des campa-
« gnes de gloire; elles tiennent une
« faucille et moissonnent les champs
« qui sont leur partage; le dieu soleil
« leur dit : Prenez vos faucilles, mois-
« sonnez la récolte ; emportez la ré-
« coite dans vos demeures , jouissez-
« en, et la présentez aux dieux en
« offrande pure. »
Dans le Livre de la manifestation
de la lumière, ou Rituel funéraire
(voy. pag. 123,l'"'' colonne), on retrouve
aussi des scènes d'agriculture parmi
les peintures religieuses dont cet ou-
vrage est orné; mais dans l'ordre réel
de ces mêmes scènes , la culture des
champs ne se voit qu'après les cérémo-
nies d'embaumement de la momie du
défunt, et qu'après qu'elle a été dé-
posée dans la chambre sépulcrale. L'au-
tre vie a donc commencé pour lui ,
c'est son arae, sous les formes humai-
nes de son corps, qui accomplit ses
nouvelles obligations , et les champs
qu'on cultive sont aussi ceux de la
vérité : elle a été admise avec ces âmes
p«res , dans les champs élysées.
Les champs en culture y sont sillon-
nés de canaux tirés du fleuve de l'eau
primordiale ; des arbres s'élèvent sur le
sol. Les âmes, sans distinction de sexe,
s'y livrent aux mêmes travaux : elles
labourent avec la charrue, tirée par
deux vaches, qu'elles excitent avec un
fouet; successivement elles sèment le
grain, le coupent, lorsqu'il est mûr,
avec une faux , le font fouler par des
vaches, qu'elles dirigentattentivement,
et font, immédiatement après, l'of-
frande des prémices de cette récolte sur
un autel placé devant le dieu K\\ , qui
est assis sur son trône. On trouvera
dans toutes ces représentations une
Ereuve nouvelle des analogies nom-
reuses qui existaient dans les croyan-
ces égyptiennes entre l'ordre des choses
divines et les choses humaines , l'orga-
nisation du ciel et celle de la terre. On
en trouvera d'autres encore dans le
tableau des préceptes religieux de l'an-
cienne Egypte, et des symboles qu'elle
adopta pour les faire connaître aux
yeux, en même temps qu'elle s'efforçait
de les inculquer dans les esprits.
Du reste , les pratiques des anciens
pour purifier, serrer et conserver les
grains, différaient peu de celles des
modernes : on le vannait , en le laissant
tomber au travers d'un courant d'air
qui emportait le sable et la poussière ;
on l'enfermait ensuite dans des sacs
pour le transporter au grenier, où
il était soit entassé , soit déposé
dans des coffres plus ou moins vas-
tes. Si l'on s'en rapporte à des pein-
tures nouvellement découvertes en
Egypte , l'usage de silos n'y aurait pas
été inconnu. On y voit, en effet, que
le blé, porté par des hommes, est
versé dans de vastes récipients rangés
ou taillés sur une même ligne, tous
de forme conique , et qui paraissent
pouvoir être fermés par le haut dès
qu'ils ont été remplis. Une ouverture
eu forme de petite fenêtre carrée était
pratiquée vers le milieu de leur hau-
teur , et servait , soit à vider la partie
192
L'UNIVERS.
supérieure du grain, soit à l'aérer lors-
qu'il n'était pas plein.
La fécondité de l'Egypte et le com-
merce de ses grains, qii elle transpor-
tait au loin {pi. 44). lui avaient néces-
sairement fait chercher et découvrir les
moyens de les conserver sains et frais
pendant des mois et des années. Il pa-
raît aussi qu'on enfermait de même le
blé dans son épi et sans être battu ;
des peintures représentent bien claire-
ment cet usage.
La culture du lin n'était ni moins
abondante ni moins étendue en Egypte
que celle des céréales. Les écrivains
arabes du moyen âge en ont décrit la
récolte en ces termes : On arrache le
iin , brin à brin , quand il est devenu
jaune et qu'il conserve encore de
l'humidité; on l'arrache le matin, puis
on retend , par couches légères , sur
différentes lignes, l'étalant sur la terre
afin qu'il sècne. Au bout de quatre ou
cinq jours, on le lie par petites poi-
gnées de la grosseur de cequ'un homme
peut embrasser avec ses deux mains
réunies, ou de ce qu'on peut lier avec
un bout de corde long d'une coudée ou
tant soit peu plus. On le frotte ensuite
entre les deux mains, pour faire tom-
ber les feuilles; puis on l'expose au
soleil sur des racmes , en serrant les
bottes l'une contre l'autre. Si on ajoute
à ce passage arabe , dont le texte est
emprunté aux notes de M. le baron de
Sacy, à la suite de sa traduction fran-
çaise d'Abdallatif, ce qui a été déjà
dit sur l'usage d'égrener le lin au moyen
d'un peigne, l'auteur arabe aura décrit
les procédés mêmes des Égyptiens,
tels qu'ils sont fréquemment repré-
sentés dans lespeintures des tombeaux,
notamment dans ceux de Beni-Hassan.
Le lin récolté était déposé dans des
couffés dont on chargeait les ânes ; il
était ensuite teille, peigné, filé , tissé,
pour produire cette grande quantité
de toile de lin dont l'abondance en
Egypte était aussi une branche impor-
tante de commerce, favorisée par l'a-
bondance même de cette production,
parla finesse et la blancheur auxquelles
on pouvait l'amener, et par l'habileté
des ouvriers qui le travaillaient pour
l'usage de toutes les classes, et ôpécia-
lement pour les familles royales et
sacerdotales.
Une autre substance , le byssus, pa-
raît avoir été, pour l'ancienne Egypte,
un autre objet de grande consomma-
tion. C'est avec des uandelettes de cette
matière que les momies étaient enve-
loppées, selon Hérodote, et on l'em-
ployait habituellement dans l'habille-
ment. Bien des écrivains , après Héro
dote, parlent diversement de cette
substance, et ils ont jeté des doutes
sur sa nature et sur sa patrie : les uns
ont considéré le byssus comme une
espèce de lin, plus blanc et plus doux
que "e lin ordinaire; d'autres, comme
une e.-nèce de laine ; enfin on le disait
originaire de l'Inde et transplanté en
Egypte. On s'accorde assez à recon-
naître que cette espèce de lin était
produite par un arbre. La partie arabi-
que de l'Egypte supérieure, dit Pline,
engendre dés arbres qui portent une
laine que les uns appellent Gossipion
et les autres Xylon. On trouvait auss'
dans l'Inde, dit Hérodote, un arbre
sauvage qui avait pour fruit une espèce
de laine supérieure, par sa beauté et
ses qualités , à celle que donnent les
moutons ; et c'est avec cette laine que
les Indiens fabriquaient leurs vête-
ments. Le rapprochement de tous ces
passages montre assez clairement que
le byssus des anciens n'était pas autre
chose que le coton ; que cet arbre était
cultivé en Egypte; et S. Jérôme ajoute
qu'il y était "^eii grand nombre. C'est
donc le coton qu'il faut reconnaître
dans tous les passages des anciens re-
latifs à l'usage du byssus en Egypte.
L'inscription de Rosette fait mention
de cette matière, et rappelle un fait ira-
portant, quand elle nous apprend que
les temples de l'Egypte renfermaient
des fabriques de toile de byssus, et
qu'ils étaient tenus chaque année à
une redevance de ces toiles envers le
fisc royal; et quoique le monument
qui rapporte ce fait curieux ne re-
monte qu'au temps des Ptolémées ,
comme la domination grecque ne chan-
gea rien à l'organisation intérieure dei i
temples, on peut conjecturer avec quel-
l'GYPrr..
1!>3
ty.io conGanre, qui' l'existence des fa-
Ijiiiiues de toile de bvssus dans les
maisons sacerdotales était bien plus
ancienne encore. La substance et l'é-
xolïe qui en était faite furent dans
tous les cas connues en Egypte dès la
plus haute antiquité.
Lorsque le Pharaon eut entendu Jo-
seph, et, satisfait de ses avis, voulut
lui témoigner sa gratitude, il lui donna
le gouvernement de l'Egypte, lui re-
mit l'anneau royal, et le fit revêtir
(l'une tunique dé byssus; aussi Clé-
ment d'Alexandrie a-t-|l assuré que
le byssus fut connu en Egypte dès les
temps de Sémiramis , qui fut à peu
près contemporaine de Joseph. On peut
toutefois reculer encore la fabrication
et l'usage des étoffes de byssus en
l'igypte; ses relations politiques, son
coinmerce avec la Syrie et l'Inde, la
connaissance réciproque des produc-
tions propres^à tous ces pays, par l'in-
termédiaire des Phéniciens , qui en
étaient les intrépides courtiers, font
vraisemblablement remonter l'usage
des toiles de byssus aux premiers
temps de l'histoire du commerce en
Asie. Pour l'Egypte, ses momies de
toutes les époques sont enveloppées de
langes et de bandelettes de coton , gé-
néralement reconnu pour une des es-
pèces du byssus des anciens : il fut un
objet d'une grande importance pour
l'agriculture, l'industrie et le com-
merce de l'ancienne Egypte. î\loïse
.>rna le tabernacle de tissus égvptiens;
le prophète Isaïe prédisant à la classe
industrielle égyptienne de procliams
malheurs, s'écrie : « Ils seront réduits
a la misère, ceux qui cardent le coton
en lin , et les tisserands de tissus
blancs. » Le travail de ces ouvriers se
voit dans des peintures antiques, et
/es ouvriers en ce genre étaient très-
nombreux en Egypte. La barbarie des
conquêtes les priva de ces avantages :
le gouvernement actuel y a rarnené
l'ancienne prospérité en renouvelant
les anciennes plantations de coton : on
referait l'ancienne Egypte tout en-
tière en rétablissant ses anciennes ins-
titutions. Le gouvernement des Pha-
raons y avait découvert et rendu
13- I.u-raison. (Egypte.)
fécondes toutes les sources de la pros-
périté publique.
Au nombre des nrodiiclions natu-
relles employées hauituellement à In
nourriture des hommes, il faut ajouter
celles qui sont désignées par Hérodote
comme particulières aux habitants des
contrées marécageuses de ^I^gypte.
Pour se procurer leur nourriture, dit-
il, ils ont recours à divers genres d'in-
dustrie : lorsque le fleuve, gonflé, se
déborde et couvre les champs voisins,
il croît dans ses eaux une grande quan-
tité d'une espèce de lis que les Egyp-
tiens appellent Lotus ( le nymph'ira
lotus des botanistes modernes). Ils
moissonnent ces plantes et les font sé-
cher au soleil ; ils réunissent la graine,
et en forment une i>àte avec laquelle
ils fabriquent un pain qu'ils font cuire.
La racine du lotus était également
bonne à manger, et assez douce au
goût; une autre variété de lis produi-
sait des graines de la grosseur d'un
noyau d'olive, bonnes à manger fraî
chés ou séchées; la tige du papyrus.'
était aussi une nourritureusuelle: pour
la rendre plus délicate, on la cuisait
au four; enfln, le poisson, vidé et»seu-
lement séché au soleil , était la plus
habituelle nourriture des habitants des
parties du territoire égyptien les plus
liumides.
Les légumes entraient particulière-
ment dans le régime nutritif des en-
fants, en général très-nombreux dans
toutes les familles, jiar l'effet de la loi
qui , sans distinction des femmes légi-
times de celles qui ne l'étaient pas,
considérait comme frères aux mêmes
droits tous les enfants du même père.
Les Figyptiens, selon Diodore de Si-
cile, les nourrissaient sans taire de dé-
pense et avec une incroyable facilité ,
en leur donnant des aliments cuits
très-simples, tels que les rejetons du
papyrus, qui pouvaient être rôtis au
feu'ou sous le cendre, ou bien les ra-
cines et les tiges de plusieurs plantes
marécageuses, soit crue^, .soit bouil-
lies ou rôties; et si l'on ajoute à l'éco-
nomie d'un tel régime, le concours
d'une économie encore plus complète
au sujetderhabillementetde la cli;iu»-
12
194
L'UNIVERS.
sure, dont les enfants se passaient fort
bien dans un climat aussi favorable ,
on sera porté à croire à ce que Diodore
ajoute à ces prenaiers renseignements,
cest-à-dire, que la nourriture et l'ha-
billement d'un enfant ne coûtait pas ,
pour toute son enfance, plus de 18 à
20 fr. de notre monnaie. On comprend
aussi, par ces faits avérés, ,1a grande
population de l'ancienne Egypte, et
comment elle put élever ou creuser en
âussi grand nombre ses prodigieux
monuments.
Plusieurs auteurs anciens ont ex-
pressément distingué diverses qualités
de vins produits par le sol égyptien.
Le vin maréotique, récolté dans le voi-
sinage du lac Maréotis , près d'Alexan-
drie (ce qui faisait aussi donner à cette
espèce de vin le nom d'Alexandrin),
provenait, selon Athénée , d'un excel-
lent raisin, et il était blanc, léger,
parfumé et diurétique. Le même auteur
n'accorde pas de moindres éloges aux
vins de la ïliébaïde , notamment à ceux
de Coptos ; il ajoute aussi que le vin
de chacune des diverses parties de
l'Egypte avait ses qualités particuliè-
les et un goût assez prononcé pour
les faire distinguer les uns des autres.
Ces témoignages sur la ciriture de la
vigne dans toute l'Egypte, sur l'abon-
dance et la variété de ses produits ,
sont tirés d'un écrivain grec postérieur
de six siècles à Hérodote qui assu-
rait que les Égyptiens n'avaient pas
de vignes. Il est vrai que cette asser-
tion d'Hérodote peut ne regarder qje
les habitants de la partie ensemencée
de l'Egypte , car c'est d'eux qu'il parle
expressément dans le chapitre où il
afûrme qu'il n'y a pas de vignes, et
c'est par cette explication de cette même
assertion que les paroles d'Hérodote
ne se trouveront plus eu contradiction
manifeste avec les monuments les plus
authentiques , et, sans nul doute , an-
térieurs de bien des siècles au temps
où l'écrivain grec visita l'Egypte,
comme le sont ceux d'Éléthya, Beni-
Hassan, Gizèh et Thèbes. Il n'est pas
rare , en effet , de retrouver dans les
tnonuments de l'Egypte les preuves
lacontestables de la culture de la vi-
gne , et des tableaux représentant tou-
tes les opérations pratiquées pour faire
la récolte du vin : le raisin est coupé
par les vendangeurs , déposé dans des
paniers, transporté dans des cuves,
et est foulé par des hommes; le vin
clair est tiré de cette cuve et mis dans
des vaisseaux de bois, d'où il est en-
suite déposé dans des amphores.
Le vin qui reste dans le marc de rai-
sin en est extrait par divers procédés,
par la torsion ou par la pression , soit
a bras d'homme soit à levier, et les
amphores où le vin est réuni sont
ensuite soigneusement bouchées et ran-
gées dans la partie basse de l'habita-
tion , celle qui est le plus à l'abri de
l'atteinte de la chaleur. Ces procédés
eux-mêmes sont une preuve de l'exis-
tence de la vigne dans toutes les par-
ties de rÉgypte; le vin est souvent
mentionné dans les inscriptions hiéro-
glyphiques ; on y en distingue même de
plusieurs qualités: il nous paraît donc
avoir été d'un usage général dans l'an-
cienne Egypte.
Plusieurs espèces de bières ou au-
tres liqueurs fermentées, et l'eau du
Nil, étaient aussi une boisson univer-
sellement adoptée.
Une assez grande variété de fruits
ajoutait encore à la variété de la nour-
riture; le figuier et autres arbres ana-
logues croissaient sur le sol égyptien ;
les terrains marécageux donnaient
aussi leurs productions particulières;
les espèces de melons et de pastèques
y étaient diversifiées, et les peintures
des hypogées en donnent des figures
assez exactes, pour reconnaître ces
productions placées sur les tables d'of-
frandes religieuses , ou sur la, table
domestique. L'ail et l'oignon d'Egypte
ont presque de la célébrité; du moins
l'histoire a consacré leur agréable sa-
veur. La Bible raconte gue les Israé-
lites , dans le désert , dégoûtés de la
manne, leur unique nourriture, mur-
murèrent tout haut , se plaignant ,de
n'avoir plus de viande à manger, et
regrettant avec douleur le poisson
dont ils se nourrissaient gratis en
Egypte , et surtout les pastè({ues , les
concombres , les poireaux , l'ail et
EGYPTE.
l'oignon de cette contrée; privés de
ces fruits de la terre du ÎNil , leur vie
était languissante , ne voyant que
manne devant leurs yeux. Hérodote et
Pline ont conservé une vieille tradi-
tion , bien incertaine tant elle est
vieille, d'après laquelle la seule dé-
pense des raves, ail et oignons con-
sommés par les ouvriers qui construi-
sirent la pyramide de Chéops , se
serait élevée à six cents talents d'ar-
gent , plus de huit millions de notre
monnaie. Ceci ne prouve que l'anti-
quité de l'usage de ces fruits comme
nourriture des peuples égyptiens ; on
sait , du reste , que l'ail et l'oignon
peroent beaucoup de leur saveur acre
et désagréable à mesure qu'ils crois-
sent dansdes climats d'une température
plus élevée. Les Européens d'Egypte
n'ont pas pour ces deux productions
l'éloignement qu'elles inspirent dans
nos contrées; leur goût est en effet
bien moins importun.
Il ne parait pas que les Égyptiens
aient connu le riz; les écrivains anciens
qui nomment les lentilles de Péluse,
ne parlent pas du riz d'Egypte. Tliéo-
|)hraste mentionne le riz de l'Inde, et
on peut conjecturer qu'il n'a été in-
troduit en Egypte, où sa culture est
aujourd'hui générale, qu'au temps des
califes , qui favorisèrent l'introduction
des plantes étrangères.
Du reste, on peut considérer comme
applicables aux temps primitifs de l'E-
gypte civilisée ce qui s'y passe au-
jourd'hui sur le terrain cultivable, l'u-
in'formité des phénomènes naturels
ayant exigé l'uniformité des pratiques
agricoles , et les anciens Egyptiens
n'étant restés en rien au-dessous des
modernes pour la connaissance et l'ex-
ploitation de leur pays. Alors comme
aujourd'hui les dépôts limoneux du
INil produisaient les plantes propres aux
marais et aux terrains humides, tan-
dis que le sol du désert s'était ré-
servé les plantes à tiges dures et li-
gneuses , armées d'épines , et à fleurs
a peu près incolores; néanmoins l'E-
gypte n'était pas tout à fait de l'Afri-
que, et ses productions végétales étaient
plus analogues à celles de la Syrie et
des îles de la ÏModiterrnnée, qu'à cel-
les de la Guinée ou même de l'Abys-
sinie. En Egypte, le froid ne sus-
pend pas la végétation , la défoliation
des arbres n'a lieu qu'en décembre et
janvier, et la verdure renaît en fé-
vrier ou mars : c'est un hiver sembla-
ble à un long printemps. L'acacia, les
sycomores , les cassiers et d'autres
arbres touffus ornaient les jardins et
donnaient beaucoup d'ombre, et le
dattier était d'une grande utilité jusque
dans ses derniers lilaments : son fruit
sain et nourrissant était un aliment
agréable ; son bois poreux et léger se
prétait facilement au travail du me-
nuisier et du charpentier ; ses débris
fournissaient un bon combustible ;avec
ses feuilles on faisait des paniers, des
couffes et des nattes ; et avec le réseau
de ses feuilles de bons cordages peu
coûteux. Le dattier croissait également
dans les sables du désert et dans le
limon du Nil. Un grand nombre de
plantes y croissent aussi spontané-
ment, sans être particulières à l'É-
gvpte ; le IVil et les vents les y ont
[_ ' "" ~ "■ de la Sy-
rie, de l'Arabie, de la Nubie et de
apportées de la Barbarie,
l'Inde, et leur végétation annuelle y a
confondu les plantes étrangères avec
les espèces primitivement indigènes.
Quelques-unes ont presque disparu ,
et le papyrus, autrefois si abondant,
est aujourd'hui très-rare, et reste en
Abyssinie, d'oij il ne descend plus avec,
le Nil. Le papyrus , comme les, nyni-
phxa et le pistia ont existé en Egypte
avant que le riz et la canne à sucre y
fussent transportés de l'Inde. Les ro-
seaux et les joncs fournissaient autre-
fois comme aujourd'hui ces belles nat-
tes qui sont devenues un objet de
commerce. Nous avons parlé des vas-
tes pâturages de la basse Egypte et
de l'Heptanomide; il est très- vraisem-
blable qu'ils consistaient surtout en
prairies artificielles; car alors , comme
aujourd'hui , les dépôts du Nil auraient
produit plus de roseaux et de plantes
coriaces et épineuses que d'herbes pro-
pres à la nourriture des bestiaux; la
paille des divers grains cultivés servait
aunién-e usage; enlin, les tiges verte»
13.
1%
LUMYERS.
des pois , des lupins , des gesses , des
haricots, ipouvaient ajouter à cette es-
pèce de ressource dans un pays où
l'éducation des bestiaux était une par-
tie très-importante de l'agriculture.
La race des chevaux y était fort
lielle, semblable à celle qui vieiit au-
jourd'hui du Dongola ; Salomon s'ap-
provisionnait de chevaux dans les ri-
ches haras de l'Egypte. Mais un fait
très-digne de remarque, c'est qu'on
ne trouve sur aucun monument la
ligure ni la mention du chameau; ha-
bitant de l'Arabie, ce précieux animal
paraît avoir été inconnu aux anciens
Égyptiens pour leur service.
Nous metievons pas omettre de rap-
peler ici un des moyens qui , avec
les produits de l'agriculture , contri-
buèrent le plus à assurer à l'habitant de
l'Egypte une nourriture excellente et
dont l'abondance garantissait le bas
prix ; nous voulons parler des poulets
produits par l'incubation artificielle.
Cette méthode sineulière, qui fait
encore l'admiration aes voyageurs mo-
dernes , et qui n'a été introduite dans
aucun pays d'Europe , fut connue et
pratiquée par les anciens Égyptiens.
Comme ceux d'aujourd'hui, ils fai-
eaient éclore les poulets par le moyen
des fours. Diodore de Sicile en parle
comme d'un art depuis longtemps en
usage parmi eux; Pline a dit à peu
j)rès la même chose que Diodore;
Aristote a décrit, le premier, cette
singulière opération, et l'empereur
Hadrien , qm la vit encore en vigueur
à l'époque de son voyage en Egypte,
ne manqua pas de la mentionner dans
sa lettre relative aux moeurs et usages
de cette contrée. Ainsi avant Aristote,
du temps d'Hadrien, et de nos jours
encore, les fours à poulets ont été con-
nus des Égyptiens. Les auteurs qui
ont consigné dans leurs écrits quelques
données sur ce procédé remarquable ,
paraissent s'accorder sur un pomt fort
contestable , lorsqu'ils disent qu'on n'y
employait que 'la chaleur du fumier.
Mais un second passage de Pline lui-
même est bien plus instructif; les
œufs, dit-il, étaient mis sur de la
paille dans une étuve dont la tempé-
rature était entretenue à l'aide d'irn
feu modéré , jusqu'au moment où les
poulets venaient a éclore , et, pendant
tout ce temps , un ouvrier s'occupait
jour et nuit à les retourner. Ce pas-
sage de Pline est la meilleure expo-
sition sommaire de ce qui se pratique
encore aujourd'hui. Le bâtiment est
un carré long, coupé à l'intérieur et
dans toute sa longueur i>ar un corri-
dor qui sépare deux rangées de petites
pièces , au nombre de douze au plus>
Chaque pièce est à deux étages; le.
plus bas est le couvoir ; au-dessus, le
chauffoir ; une ouverture au milieu de
son plancher répandait la chaleur dans
le couvoir. Des hommes sont élevés de
père en Gis à la conduite des fours à
poulets. Les oeufs apportés sont ins-
crits avec le nom du propriétaire ;
on les place ensuite dans le couvoir
sur un tas de paille hachée; on en met
jusqu'à trois l'un sur l'autre: complè-
tement rempli, un couvoir en contient
quatre à cinq mille. Le chauffoir est
ensuite garni de braise allumée , et pro-
venant de diverses matières ou com-
bustibles , notamment de fumier mêlé
de paille hachée , ce qui a pu induire
en erreur ceux qui ont dit que l'incu-
bation s'opérait par la chaleur du
fumier^ méthode que Hadrien n'a pas
cru devoir se permettre d'indiquer,
pudei dicere. On renouvelle cette braise
deux fois par jour; on retourne et on
remue plusieurs fois les œufs pendant
les dix premiers jours; on continue
de les soigner durant un égal inter-
valle. Le vingtième jour on commence
à trouver quelques poussins ; le jour
suivant , ils sont éclos en très-grand
nombre : on aide à ceux qui ne peuvent
briser leurs coquilles. Les plus faibles
sont placés dans le corridor qui est
échautfé par le voisinage des fours ;
les plus torts sont réunis dans une
chambre, pour être délivrés aux pro-
priétaires des œufs, qui ont l'art non
moins utile d'élever ces poulets sans
le secours des poules , et au moyen de
soins qui sont indispensables pour réa-
liser le résultat de l'incubation elle-
même. Ils sont confiés à des femmes
exii' rimentées , qui ne se chargent
EGYPTE.
«^îc de trois ou quatre cents poulets
u la fois; elles les gardent quinze à
vinçt jours , soigneusement nourris ,.
loges sur un terrain, sec , et préservés
surtout de l'Iiumidité des nuits. Ces.
nombreux produits sont ensuite ven-
dus. Le P. Sicard, qui a voyagé en
Egypte dans le siècle dernier, a re-
connu qu'il V existait alors près de
(juatre cents /ours à poulets, dont cha-
cun fournissait deux cent quarante
mille têtes, ce qui portait à cent mil-
lions de poulets ceux que les fours pro-
duisaient chaque année en Egypte.
Quand on les vend, on ne les compte
pas, on les mesure au boisseau comme
les grains : il y en a toujours quel-
ques-uns d'étouffés, mais on s'épar-
gne ainsi la peine de les classer et de
les apprécier selon leur grosseur. On
rend en poulets les deux tiers des œufs
qu'on a reçus.
Si l'on voulait remonter à l'origine
de cette méthode, et en expliquer la
réussite, on ne devrait pas oublier de
faire remarquer deux choses essentiel-
les ; la première, combien il était utile
de multiplier une nourriture aussi
s.iine que celle que fournit la viande
de volaille, et la seconde, que, sans
cette méthode artificielle, cet avan-
tage aurait manqué à ritgypte, puis-
qu'il est constant que dans la saison
où les poules commencent à couver,
l'ardeur de l'atmosphère les pousse
dans la société des mâles et leur fait
abandonner leurs œufs. L'étude atten-
tive du pays avait dû faire remarquer
aussi qu'if suflisait de la chaleur du
sable pour faire couver les œufs d'au-
truche et de crocodile abandonnés dans
le désert ou sur le rivage du ]Nil. En-
lin, les oies, les canards, et peut-être
aussi d'autres oiseaux domestiques,
étaient également multipliés par ces
incubations artificielles : on a fait jus-
«ju'ici d'inutiles efforts pour l'intro-
duire dans nos climats.
Nous aurions à indiquer encore quel-
(pies autres pratiques particulières à
l'Egypte ; mais il suffit à notre plan ,
pour faire apprécier ces procédés, de
rappeîerquesurces pratiques agricoles
tt ('conou)i(iues était fondée cette fé-
condité extraordinaire de l'Egypte, et
que le Nil, dont les eaux étaient habi-
lementdirigéesau moyen d'un système
d'arrosement longtemps étudiié, et
conduit à, une incontestable perfection
locale , était , en effet , le créateur , le
père nourricier et la providence de
cette contrée.
Les produits de la terre étaient aussi
variés qu'ils étaient abondants ; et in-
dustrie égyptienne sut les approprier
aux besoins de toutes les classes. Cette
industrie, si l'on considère la diversité
de ses résultats, ne fut point resserrée
dans les étroites limites où végète celle
de l'Egypte moderne ; l'ancienne pos-
sédait, tous les arts de première néces-
sité, confectionnait tous les objets d'un
usage universel ou de consommatiofi
journalière, fabriquait les plus com-
munes comme les plus riches étoffes,
servant à couvrir le fellah, à habiller
les familles riches ou puissantes, à
orner leurs demeures, à satisfaire
leurs goûts , et le commerce exportait
dans des contrées voisines ou lointaines
la plupart de ces produits , sources de
grands bénéfices, réalisés par les ventes
ou les échanges.
Nous avons déjà donné plus haut
une nomenclature qui suffira pour jus-
tifier ce qui vient d'être dit : des vases
de toutes formes et de toutes matiè-
res pourvoyaient largement aux usages
domestiques , à la décoration des pa-
lais, au service des prêtres et des
dieux. Les fabriques de toiles de coton ,
de Un ou de laine, grossières pour un
emploi plus commun , ou d'une finesse
égale à celle des plus parfaits ouvrages
de l'Inde en ce genre, brochées ou bro-
dées, blanches, teintes ou peintes,
pouvaientabondamment fournir à tou-
tes les classes delà société, et les pays
étrangers se faisaient pour cet objet
encore les tributaires de l'Egypte. Les
étoffes babyloniennes, peintes auec
/'a/f/ui///?, connue le disaientles anciens,
furent célèbres dès la plus haute antir
quité historique. La rivalité contem-
poraine des étoffes égyptiennes n'est
pas moins remarquée par les histo-
riens , et ils distinguaient les toiles
peintes de couleurs diverses fabriquées
r)8
L'UNIVERS.
à Bahyionne, des toiles tissées de cou-
leurs non moins riches et non moins
variées fabriquérs en Egypte. Ainasis
envoya en présent .lUX Lacédénioniens
une cotte d'armes (ou un ornement de
poitrine), ouvrage remarquable d'étoffe
(le lin , dont le tissu représentait de
nombreux dessins de figures diverses.
Klle était relevée de broderies d'or et
lie franges de coton; et ce qu'il y avait
de plus merveilleux encore dans ce tra-
vail , c'est que chacun des fils qui for-
maient le tissu de l'étoffe, quoique
très-fin , était composé de trois cent
soixante brins , tous visibles. Il n'exis-
tait qu'un second chef-d'œuvre sem-
blable , celui que le même Amasis avait
consacré à Minerve, dans le temple
de Linde, Tel est le récit d'Héro-
dote.
Cette abondante production de tissus,
et la richesse des costumes reproduits
sur plusieurs de nos planches {\oy. pi.
24 et 25) , prouvent aussi que l'art du
teinturier devait être aussi perfectionné
en Egypte qu^i celui du tisserand.
L'h*^gypte possédait les principales subs-
tances colorantes; elle rivalisait en
ce point avec Tyr, Babylone et l'Inde,
ot l'on sait que les principaux com-
merçants tyfiens avaient un établis-
sement à IMemphis.
Pline parle avec admiration- d'un
procédé singulier employé par les Égyp-
tiens pour peindre sur les tissus, et,
avec son goût habituel pour l'antithèse,
il dit que ce n'est pas avec des couleurs
qu'ils peignent de cette manière, mais
avec des drogues qui détruisent les
couleurs : l'étoffe est plongée dans le
liquide chaud ; elle en est retirée d'une
seule couleur , et bientôt elle se trouve
ornée de plusieurs. Nous pensons qu'il
s'agit ici d'un procédé qui fut de tout
temps connu dans l'Inde, qui estcom.
munément mis en pratique par l'in-
dustrie européenne, et qui est connu
sous le nom de dessins réservés. On
imprime en effet ce dessin même sur
l'étoffe en un mastic inattaquable par
une teinture liquide chaude ou froide,
et d'une couleur quelconque; l'étoffe
plongée dans cette teinture en sort
d'une seule couleur , et elle se trouve
ornée de plusieurs dès qu'un lavage de
l'étoffe dans un autre liquide composé,
a détruit le mastic qui préservait de
cette teinture le fond primitif de l'é-
toffe, ou même d'autres dessins préa-
lablement imprimés. Dans tous ces
procédés , l'Egypte employait avec suc-
cès les moyens perfectionnés de l'art
du teinturier, éclairé par les plus sûres
expériences de la chimie appliquée à
la connaissance des plantes et des mé-
taux colorants.
L'idée de ces pratiques usuelles, per-
fectionnées par la véritable science ,
amènerait à l'examen d'une question
très -importante pour l'histoire des
connaissances humaines et celle des
découvertes qui appartiennent réelle-
ment aux anciens, ou auxquelles les
modernes peuvent prétendre avec une
évidente raison. L'examen d'une telle
?[uestion offrira toujours à la bonne
oi, dans un de ses côtés du moins,
d'inextricables difficultés. Les textes
des écrivains de l'antiquité, qui concer-
nent les procédés des arts, présen-
tent en effet trop d'incertitude à la"
critique, pour qu'elle puisse en dé-
terminer le sens avec cette rigueur
étymologique et traditionnelle qui ne
permet ù personne de douter que
tel mot indique en etïet tel procédé
des arts techniques, ou tel produit de
l'industrie chimique ou nianufactU'
rière. En un autre côté tout est cer-
titude; c'est celui qui ne concerne que
les faits matériels et d'une incontesta-
ble évidence. Tout ce que nous mon-
trent au grand jour les monuments
égyptiens est vrai pour l'Egypte , et
ne" saurait lui être contesté. Des sa-
vants et des voyageurs modernes ont
soigneusement cherché à connaître ce
qui lui appartient dans la théorie et la
pratique des arts utiles à la civilisa-
tion , et leurs observations , que nous
résumons dans cet écrit, et qui sont
corroborées par le témoignage des
monuments originaux que nous avons
eus sous les yeux, nous donnent une
idée avantageuse de la haute expérience
de l'Egypte en ce point, à des époques
très-reculées de l'histoire de l'indus-
trie iiumaine.
EGYPTE.
I/f.cyptc avait élevé de grands mo-
numents d'architecture plusieurs siè-
cles avant la venue d'Aoraham. Des
barbares les démolirent; et, au XIX*
siècle avant l'ère chrétienne, délivrée
de cette soldatesque meurtrière aux arts
et aux lois , elle rebâtit de nouveaux
temples à ses dieux ; elle y employa
des débris des anciens édifices, et on
trouve encore ces débris à leur place
dans les masses des monuments nou-
veaux qui datent aujourd'hui de trente-
sept siècles. La sculpture et la peinture
ornaient ces édifices, et le luxe des
îostumes et du mobilier sacré répon-
dait à leur magnificence. Les pierres
et les métaux précieux , les étoffes de
prix, dont le travail avait augmenté
encore la valeur, étaient 'employés
dans la pompe des cérémonies, ou-
vrés avec art et ornés avec goût. Les
métaux communs et toutes les pro-
ductions utiles étaient en même temps
appropriés à tous les besoins , et se-
, coudaient, comme d'actifs auxiliaires,
les efforts de toutes les classes. On n'en
pourra douter à l'exposé sommaire des
faits recueillis et décrits par les plus
exacts observateurs , dont nous résu-
mons ici les attentives recherches, qui
ont embrassé à la fois l'Egypte souter-
raine qui renfermait les plus précieux
renseignements , et la surface du sol
couvert des débris de semblables témoi-
gnages.
C est dans les hypogées qu'on trouve
les métaux mis en oeuvre, des cein-
tures dont les couleurs sont dues a des
oxides métalliques, des frittes, des
verres, des émaux colorés par ces
mêmes oxides. Les étrangers qui ont
séjourné en Egypte à une époque très-
reculée faisaient usage des métaux
qu'ils s'étaient procurés dans ce pays.
Abraham donne à Rebecca une bague
et des bracelets d'or; Joseph reçoit de
Pharaon un anneau et un collier d'or,
et fait mettre sa coupe d'argent dans
le sac de blé de son frère Benjamin.
Les Israélites, lors de leur sortie d'E-
gypte, emportèrent frauduleusement,
dans le désert, d'immenses richesses
empruntées aux Égyptiens. L'or, l'ar-
gent, le cuivre, les pierres précieuses,
les étoffes teintes en pourpre , en écar-
late, en cramoisi, la laine, ou poil de
chèvre ou de chameau, le lin, le bys-
sus, les substances tinctoriales et aro-
matiques, sont mentionnés dans les
écrits de la même époque. Les Israéli-
tes, qui s'étaient mstruits dans les
arts de l'Egypte, mettent en œuvre
tous ces matériaux . et exécutent tous
les ouvrages qu'exigeait le nouveau
culte qui leur est imposé par Moïse, et
qui demandait le concours des sculp-
teurs, fondeurs, menuisiers , charpen-
tiers , orfèvres , brodeurs , parfumeurs,
graveurs en pierres fines, etc., etc.;
Moïse lui-même fait la dissolution du
veau d'or. La même industrie se re-
trouve encore sous Salomon, par suite
de nouvelles communications avec les
Égyptiens, et le plan du temple du
vrai Dieu n'est que l'exacte copie de
chacun des grands temples de l'Egypte.
Cette même tradition des arts passa
successivement dans la Grèce et chez
les Romains; et si ceux-ci, qui, parmi
les peuples de l'antiquité, sont entrés
les derniers à la civilisation par la
voie des sciences et des arts, ont su,
comme on n'en peut douter, raffiner
l'or parle plomb, le mettre en feuilles,
dorer les métaux à l'aide du mercure
retiré du cinabre, dorer le marbre et
le bois au moyen du blanc d'oeuf, sou-
der l'or avec un borax artificiel , souder
les autres métaux les uns par les au-
tres, étamer le cuivre, composer le
bronze, préparer la litharge, le mi-
nium, la céruse, la potée d'étain et le
vert de gris ; employer dans leurs pein-
tures des couleurs soit terreuses, soit
métalliques; l'antique Egypte leur en
avait donné le précepte et l'exemple.
Elle leur avait appris aussi à apprécier
les riches tissus dont se paraient ses
dieux et ses rois. L'Egypte savait de
même se procurer les produits moins
recherchés, mais non moins utiles à
l'économie publique ou domestique;
elle fabriquait aussi les noirs de fumée,
de lie et d'ivoire, la colle forte avec le
cuir de bœuf; elle teignait en pourpre
les moutons en vie , blanchissait la laine
par la Tapeur du soufre; savait encore
que si une lampe allumée , qu'on plonge
3flO
L'UNIVERS.
dans une cuve ou dans un lieu souter-
rain, venait à s'y éteindre, il était
dangereux d'y entrer.
L'art de T'émailleur était certaine-
nipnt pratiqué par les anciens habitants
de Thèbes, à la même époque que les
qrts du potier de terre, du verrier, du
peintre, du sculpteur, du batteur d'or,
du doreur, du statuaire en nierre et en
métaux , du constructeur ae barques ,
du graveur, du stucateur, du fabri-
cant de papyrus et des cuirs teints et
niaroquinés , du tisserand et du teintu-
rier. On trouve partout les produits
de l'art de l'émailleur, et la porcelaine
blanche ou colorée portée au plus haut
degré de perfectiou ; à la Onesse de la
matière se joignait aussi l'élégance des
formes. Sèvres a reproduit plusieurs
de ces modèles égyptiens (voy. pi. 44) ,
et le suffrage public a consacré d'a-
vance le jugement que nous en portons
ici. Rien n'est plus commun non plus,
dans les ruines égyptiennes, que des
poteries émaillées de diverses couleurs ,
le verre et les pâtes de verre colorées
et non colorées. Un beau et grand
plateau de verre blanc orne notre mu-
sée du Louvre. Le stuc, composé vrai-
semblablement comme le nôtre, de
plâtre et de colle forte, ou, comme
celui des Romains, de marbre blanc
et de chaux, n'est pas rare dans les
anciens monuments. Un mastic fort
dur est aussi appliqué en relief, et doré
ensuite comme ornement de meubles
divers; des sculptures qui devaient
être dorées étaient couvertes d'une
toile très-fine et d'une couche de plâ-
tre , sur lequel l'or était appliqué et se
retrouve encore. Les momies d'hom-
mes offrent les ornements peints,
sculptés, coloriés ou dorés, les plus di-
versifiés; et les membres des êtres em-
baumés sont parfois couverts ou en-
veloppés de feuilles d'or ; des statues
de bois ou de bronze sont dorées. Des
caisses de momies sont aussi ornées de
sujets exécutés en mosaïque de pierres
r.ii d'émaux de couleur. Les faïences et
les porcelaines émaillées prouvent suf-
fisamment d'ailleurs que les Égyptiens
travaillaient facilement l'étain et le co-
balt. L'étain se trouva dans le butin
que les Israélites firent sur les Madia-
nites; Homère parle de l'étain; et,
quant au cobalt, l'illustre Davy en re-
trouva dans neuf échantillons de verre
bleu transparent des fabriques égyp-
tiennes. Le bleu de cobalt est une cou-
leur très-fréquente sur les sculptures
égyptiennes, et la chimie moderne a
constaté que, par l'effet d'un mordant
d'une grande puissance, le cobalt et
les autres couleurs à base métallique,
qui couvrent les sculptures égyptien-
nes , ont pénétré le grès et le granit à
plus d'une ligne de profondeur.
Il est donc hors de doute que l'art
de faire et de traiter le verre et l'émail
fut porté en Egypte à un très-haut
degré de perfection. Les Égyptiens
recousaient aussi le verre avec du fil
de fer, et le soudaient avec le soufre;
ils employaient le verre et l'émail à
l'embellissement des temples et de,s
palais, qui étaient pavés de carreaux
brillants du plus vit éclat. La nature
avait ouvert cette voie au génie égyp-
tien , en plaçant à profusion , à la portée
de l'Egypte', le sable du désert, le ni-
trate, et les cendres de kali, matière
première dont le verre est composé.
On ne doit pas être surpris si la petite
verroterie, et tous les objets utiles ou
de fantaisie qu'il était possible d'en fa-
briquer, se retrouvent en Ircs-grande
quantité dans les ruines de l'Egypte,
Toutefois, on appliqua ces connais-
sances, fruit d'une longue expérience,
à de plus nobles usages , et si l'on en
croit l'antiquité classique, l'Kgypte au-
rait excité à un haut degré l'étonne-
ment et l'admiration de la Grèce et do
Rome, par des productions réellement
merveilleuses de l'art de traiter le
verre et les émaux. Strabon affirme
qu'on fabriquait, de temps immémo-
rial, à Thèbes, au moyen de procédés
tenus secrets, des verres très-beaux,
très-transparents, dont la couleur imi-
tait l'hyacinthe, le saphir, le rubis on
le cyanus, et que Sésostris avait fait
couler, en verre de couleur d'éme-
raude, une statue, qu'on dit ailleurs
avoir existé à Constantinople jiisqu'au
temps de Théodose; Appien affirtne
aus-si qu'un colosse de même matière
EGYPTE.
201
se voyait (I.'ins It, Iflhyrintlie d'f',f;ypte.
On y fabriquait encore du faux jayet
avec la scorie des métaux , et ils
en connurent les oxides, notamment
<'cux du fer, du cuivre, du plomb et de
J'étain, sans lesquels ils n'auraient pu
roussir à faire les verres et les émaux
colorés, à incruster les pierres pré-
cieuses; aussi les ouvrages en verre
furent-ils compris par Auguste, avec
le blé et le froinent , dans la liste des
produits que l'Éçypte devait payer à
Home comme tribut. Pline dit avoir
vu les images d'Auguste et auatre élé-
pbants de pierre obsidienne donnés par
cet en)pereur, comme ouvrages mer-
veilleux, au temple de la Concorde;
enfin , une statue de Ménélas en verre
noir, imitant le jayet, enlevée du tem-
ple d'Héliopolis par un gouverneur ro-
main, fut renvoyée en Egypte par
*'ordre de Tibère. Nos musées abon-
<!tnt en bijoux en or, en argent et
autres métaux, sur lesquels les émaux
furent appliqués par l'industrie égyp-
tienne.
Au nombre de ses produits, sans
nul doute les plus célèbres , il faut
comprendre les vases murrhins artifi-
ciels. L'antiquité les distingue très-
bien des vases murrhins naturels que
Rome tirait de la Perse , et dont les
,)lus beaux furent payés plusieurs cen-
taines de mille francs; il est vrai qu'on
les jugea dignes d'être consacrés aux
<!ieux : les six premiers qui y furent
connus provenaient du trésor de Mi-
thridate, et on les déposa dans le temple
de .lupiter au capitole. Auguste , après
la défaite d'Antoine et de Cléopâtre ,
enleva d'Alexandrie un de ces vases,
qui fut aussi destiné au service des
dieux. Il résulte des recherches soi-
gneuses et érudites de M. de Rozière ,
que la matière murrhine était le spath
tiuor. L'industrie égyptienne imita
parfaitement cette matière , et la fabri-
cation des vases murrhins occupait à
Thcbes plusieurs manufactures. Ar-
fien les mentionne expressément dans
son Périple; les fragments de matières
vitreuses coloriées abondent dans les
ruines égyptiennes; des vases imitant
le >p,iih /liior et d'autres matières mi-
nérales, ornent la plupart de nos mu
sées. Le luxe romain Jit peu de ca.s
de ces petits meubles , devenus fort
communs dans l'empire par l'activité
des fabriques thébaines ; mais il paraît
que bien antérieurement à la domina-
tion romaine en Egypte, les vases
murrhins de Thèbes, et surtout la ver-
roterie de Coptos, étaient expédiés
par la mer Rouge, et qu'ils étaient
recherchés souvent par les peuplades
de l'Arabie et de la côte d'Afrique.
L'usage du bronze pour les usten-
siles et les armes y était général : d'où
l'Egypte tirait-elle cette quantité de
cuivre.^ Cette question mériterait un
long examen ; un fait résulte cepen-
dant de quelques monuments : une
stèle trouvée à El-Magara, en Arabie,
une inscription gravée sur un rocher
dans le même lieu , et une autre inscrip-
tion sur un rocher de Sabout etKadin,
dans la même contrée, prouvent que
dans les 3 1' , 42* et 44" années du qua-
trième roi de la XVII* dynastie , vers
l'an 1950 avant l'ère chrétienne , les
riches mines de cuivre de ces deux lo-
calités étaient en pleine exploitation
sous l'autorité des Pharaons.
Homère énumère les présents qu'Hé-
lène et Ménélas reçurent du roi et de
la reine d'Egypte: ce fut une corbeille,
deux cuvettes et deux trépieds en ar-
gent ; une quenouille d'or, et une autre
corbeille en argent dont les anses
étaient en or.
Homère et son siècle croyaient donc,
à la splendeur de Thèbes, à la haute
fortune de l'Egypte. Les monumentj
antérieurs à Homère, encore sub-
sistants , justifient assez son admira-
tion; lui et ses contemporains con-
naissaient, sans nul doute, les mer-
veilles du royaume des Pharaons, sa
terre si prodigue de bien , son agricul-
ture si féconde , son industrie si puis-
sante et si variée, et les prodiges de
tous les arts réunis en elle à ceux de la
nature. Homère avait vu ce sublime
spectacle , et l'Egypte , sous les rois
de sa vingtième dynastie, inondée de
gloire et de prospérité; et, à la vue
de tant de cahne et de bonheur dans
l'Egypte monarchique , le souvtnii -hs
202
L'UNIVERS.
agitations auxquelles Tlonie et la Grèce
.'ivaientété livrées par tant d'ambitions
rivales, lui inspira peut-être ce précepte
qu'il met dans la bouche du prudent
Ulysse : « Ce n'est pas une bonne chose
que le gouvernement de p4usicurs; qu'il
n'y ait qu'un seul chef, qu'un seul roi.»
Dans les pays que le divin Homère
connaissait le mieux, les monarchies
venaient de finir en même temps que
les siècles héroïques, si propices au
génie de la poésie; esprit observateur,
Homère ne put se soustraire à des rap-
prochements, affligeants, peut-être,
pour lui-même , mais d'une grande
utilité pour ses ouvrages , dans lesquels
il dota la Grèce qui survécut à la guerre
de Troie , de connaissances variées
qu'elle n'estima qu'après que ses vers
les lui eurent révélées. Ce n'était pas en
effet dans la Grèce contemporaine
qu'Homère avait pu voir, comme il le vit
en Egypte, des institutions] politiques
heureusement appropriées à l'état des
lieux, et propices également au prince
etaux sujets; une croyance unique don-
nant à une population nombreuse les es-
pérances d'une autre vie ; la pompe des
cérémonies ajoutant à l'éclat du culte
de la Divinité; les rois inclinant leur
front couronné devant ses emblèmes
sacrés; des lois protectrices assurant
le maintien de l'ordre et la tranquillité
sur tous les points d'un vaste empire;
les premières classes de la société don-
nant l'exemple de la soumission, et la
foule les imitant avec empressement ;
des villes florissantes succédant à l'a-
ridité du désert ; les arts portés à un
très-haut degré de perfection; une
architecture savante dans l'art de la
disposition des plans et la science des
proportions , et des monuments que n'a
égalés aucun autre ouvrage des hom-
mes , s' élevant de toutes parts ; le sol
du pays étudié , et son étendue mesu-
rée ; les phénomènes célestes observés,
leurs lois les plus utiles découvertes
et connues, leur théorie fixée par une
série de connaissances positives, et
l'écriture d'un usage général dans tou-
tes les classes.
Bien d'autres merveilles encore du-
rent frapper l'esprit singulier d'un tel
homme, snrtout les produits remar-
quables des arts, encore si rares de
son temps chez les Grecs. Au temps
d'Homère, l'Éeypte depuis bien des
siècles exécutait des ouvrages pres-
que encore inconnus en Europe ; ainsi,
sur les bords du Nil , des quais
antiques ont une courbure horizon-
tale dont la concavité est tournée
du côté de l'eau. Cette espèce de
voûte horizontale renferme un grand
principe de solidité , puisque un mur
ainsi construit oppose une plus grande
résistance à la poussée des terres , et
quelque élevées qu'elles soient, ces
quais en soutiennent la pression sans
s'ébranler : ces résultats supposent
que les extrémités de l'arc sont elles-
mêmes les points d'appui de la voûte.
L'expérience des siècles est ici la meil-
leure preuve de sa solidité, et elle
donne une idée d'autant i)lus avanta-
geuse des constructions egyptieimes ,
que, malgré l'avancement de nos con-
naissances, l'exécution de ces voûtes
horizontales offre , en Europe, de très-
grandes difficultés.
^ On a dit très-haut que les anciens^
Égyptiens ignorèrent l'art de cons-
truire les voûtes : on n'en a vu dans
aucun de leurs nombreux monuments,
et l'on a cru pouvoir en conclure qu'ils
ne les connurent pas. D'abord on a
reconnu des voûtes à voussoir, de
peu de portée, il est vrai , dans quel-
ques constructions de la Thébaïde;
de plus, supposant même que ces
voûtes ne sont pas des époques les
plus anciennes , au lieu de considérer
cette circonstance comme une preuve
négative, il eût peut-être été néces-
saire d'envisager la question sous un
point de vue plus particulier. Nulle
part, en effet, on ne trouve de fabri-
ques dont les proportions soient aussi
grandes que celles des monuments de
l'Egypte, et cependant des plafonds
et des plates-formes d'une vaste sur-
face y ont été établis sans le secours
des voûtes. En Europe , au contraire ,
on trouve des voûtes partout, quoi-
que aucune des constructions euro-
péennes, si l'on en excepte une seule,
n'approche de l'étendue des mon»-
EGYPTE.
203
mpiits (le rf.gvpte. Si donc l'on con-
(•(lit bien l'état des arts dans ces deux
contrées célèbres, on trouvera la cause
de cette dilïérence, qui a droit de
surprendre, et Ton verra que l'Kgypte
n'eut point de voûtes , parce que sa
inélbode d'exploiter les carrières lui
fournissait des pièces de grès ou de
granit de cent pieds en longueur , et
que l'Europe au contraire a dd s'en
servir, parce qu'elle ne peut exlraire
et mettre en œuvre que des matériaux
dont le volume est beaucoup moins
considérable. Ainsi donc l'usage des
voûtes est pour l'Europe une perfec-
tion qui prouve son infériorité sous
ce rapport; c'est une industrie née de
la nécessité.
.Si nous considérons ensuite l'arcbi-
tecture égyptienne dans ses procédés
matériels, nous v trouverons aussi quel-
ques règles différentes de celles qu'em-
ploie l'Europe, puisqu'elle eut d'au-
tres moyens. L'architecture égyptienne
naquit "en Egypte ; c'est le' premier
fait que son étude a démontré. Chaque
peuple imita la ^nature qu'il eut sous
ses yeux : les Égyptiens firent leurs
chapiteaux avec les feuilles du palmier,
et les Grecs y substituèrent les feuilles
ie l'acanthe ; l'Europe a imité la Grèce,
ot n'a point égalé sa perfection. Dans
l'arcliitecture grecque, comme dans
l'architecture "moderne , l'architrave
repose immédiatement sur le chapi-
teau : dans l'architecture égyptienne ,
au contraire, un dé carréV placé au
centre du chapiteau, supporte l'archi-
trave, parce que les Égyptiens avaient
senti que cette partie de l'entablement,
qui a toujours une apparence de pesan-
teur, ne pouvait pas, sans manquer à
toute convenance , poser sur des cha-
piteaux composés de feuilles, de fleurs
et d'ornements délicats. Il résuite de
ce principe véritablement égyptien ,
que les chapiteaux se trouvant éloignés
de l'architrave, les grandes lignes, qui
sont toujours une source de beautés
dans l'arcliitecture , n'éprouvent au-
cune interruption, et c'est la le carac-
tère éminent de l'architecture égyp-
tienne. Toutes les colonnes de l'it-
gvpto diminuent de la base au ch;i[ii-
teau d'une manière uniforme; c'est
cette diminution régulière qu'imitent
les belles colonnes doriques élevées en
Grèce dans le plus beau siècle de sou
architecture, et des monuments égyp-
tiens d'une très-haute antiquité nous
montrent encore en place le type par-
fait de cette même colonne dorique
des Grecs. Des constructions de plus
de quatre cents pieds de longueur, sur
plus de quarante pieds de hauteur , ne
présentent pas le plus petit dérange-
ment dans les nombreuses assises de
pierres qui les composent; l'œil ne
voit sur ces vastes surfaces que des
lignes parfaitement droites et des plans
parfaitement dressés; les monuments
grecs et romains sont tous ruinés , et
les monuments de l'Europe ne résis-
tent point à quelques siècles.
Ni les uns ni les autres ne peuvent
être comparés à un temple égyptien
sous le n,ipport des ornements tl de
leur savante distribution : leur pro-
fusion n'est remarquable qu'en Egypte,
et le mirr de circonvallation d'un seul
de ses temples est décoré de cinquante
mille pieds carrés de sculptures reli-
gieuses ou symboliques.
Nulle part non plus la mécanique n'a
produit de si grands résultats ; tous les
ouvrages des Égyptiens prouvent cette
vérité : elle est "encore mieux démon-
trée par les obélisques de cent pieds de
hauteur , par les statues de cinquante-
cinq et de soixante pieds de propor-
tion ; et chacune de ces merveilles d'un
art rarement aussi puissant, est d'un
seul morceau de granit transporté de
Syène à Thèhes, que séparent plus de
40 lieues, et jusqu'à Alexandrie.
On peut donc, sans s'exposer à des
contradictions fondées, et d'après les
faits qui viennent d'être sommaire-
ment exposés, considérer l'Egypte dans
sa splendeur civile, agricole et indus-
trielle, comme le type antique de la
civilisation créée, agrandie et perfec-
tionnée par la culture de l'inteiligence,
l'amour de l'ordre, le respect des dieux,
la sagesse des institutions politiques ,
la puissance des lois, des arts, des
sciences et de toutes les connaissances
qui honorent l'e.^prit humain. Gc qui
204
LU.\ivi:us.
nous reste à dire de l'une des princi-
pales sources de sa prospérité, de son
commerce, rendra également témoi-
gnage en sa faveur.
Pour connaître le plus exactement
qu'il est possible de le faire, après tant
de siècles et de révolutions , l'état du
commerce en Egypte, on ne peut se
dispenser de rechercher ce qu'il était
dans les contrées limitrophes dont la
civilisation, égale à celle de l'Egypte,
ne saurait être mise en doute. Ainsi ,
les produits de l'Inde sont désignés
dès les premières pages de i'iiistoire
écrite comme objets de jouissance
et de luxe chez les peuples dont elle
indique l'avancement social; les tissus
de laine ou de soie, et les pelleteries
provenant de la Chine ou de l'Asie su-
|)érieure, les aromates et l'encens,
jiroduits de l'Arabie , sont aussi men-
tionnés dès la plus ancienne époque
des annales indiennes. Dans le vaste
nnpire d'Assyrie, les parfums, l'ivoire,
les bois précieux, les perles, les dia-
mants, les épices et les étoffes de
l'Inde, ses tapis et les plus beaux
ouvrages de ses riches manufactures,
ornent les palais de Sémiramis et de
la somptueuse Babylone. De vastes es-
paces séparaient ces populations ; mais
des jalons commerciaux rapprochaient
les distances ; des entrepôts invitaient
à les parcourir, et la Bible nous dit
que Joseph fut vendu à des Ismaélites
aui venaient de Galaad, sur les bords
u Jourdain, et transportaient en
Egypte, sur leurs chameaux, du par-
fum, de la résine et de h myrrhe.
Ainsi, rinde, TAssyrie et l'Arabie,
s'enrichissaient par ragriculture , l'in-
dustrie et le commerce; l'Egypte, non
moins féconde en produits variés, non
moins industrieuse, non moins em-
pressée d'échanger ses productions na-
turelles contre celles qui étaient étran-
gères à son sol, ne dut pas rester
spectatrice inerte de tant d'avantages.
L'Ethiopie et Méroé n'étaient ri moins
avancés ni moins avides des avantages
que la civilisation retire du com-
merce, et bientôt l'Ethiopie et l'E-
gyi)te se lièrent par des relations qui
durent s'étendre sur les côtes et swv
les terres intérieures de Tj^frique. La
guerre et la conquête facilitèrent cette
extension en révélant les meilleures
routes; l'Egypte fournissait du blé à
tous les peuples ses voisins qui en
manquaient, et qui durent rechercher
avec soin un moyen d'échanger avec
l'Egypte leurs propres produits, des
métaux divers, les aromates surtout,
dont il se faisait en Egypte une si
grande consommation pour le service
des dieux, pour l'usage des vivants, et
pour les honneurs à rendre aux morts.
La pratique de la mer, quelque bor-
née qu'on la suppose , dut bientôt
seconder toutes ces entreprises ; les
distances n'étaient pas considérables,
et le désert était sans danger, au moyen
des entrepôts et des comptoirs où les
caravanes trouvaient toujours sûreté
et assistance ; et si le commerce de
mer est inséparable de la piraterie,
sur terre la probité qui résulte de l'in-
térêt mutuel protégeait les transac-
tions , et peut-être qu'alors , comme au
temps de l'historien arabe Makrisi, on
trouvait souvent déposées sur la route
du golfe Arabique en Egypte, des car»
gaisons entières d'épices, qui y restaient
intactes jusqu'à ce que les possesseurs
vinssent les retirer. Il est vrai que
l'Egypte et la partie de l'Afrique si-
tuée dans son voisinage, manquent de'
bois propres à la construction des vais-
seaux de mer; mais les forêts de la
Syrie devaient y pourvoir, et l'Egypte
ne manqua jamais de moyens "d'é-
diaiige pour se procurer chez les peu-
ples limitrophes les matières qui lui
étaient utiles; ïyr et Sidon n'avaient
pu garder à leur seul usage l'art et
les moyens de construire des embar-
cations, et la Méditerranée, la mer
Rouge et le ]Nil furent sans nul doute
fréquentés par la marine égyptienne
à des époques contemporaines du haut
degré de prospérité du commerce et
de l'industrie de l'Assyrie et de l'Inde;
L'état des constructions navales
égyptiennes ne se révèle pas comme
trës-perfectionné dans les bas-reliefs
dont des combats sur mer sont le su-
jet (voyez pi. 49); mais si les rapports
de l'histoire ne permettent pas de
egyptf:.
ilouter que les Egyptiens furent réelle-
ment navigateurs," parcoururent la mer
Rouge, et eurent des relations suivies
avec les peuples des côtes méridionales
de l'Afrique, et avec les Indes orien-
tales; que Scsostris avait fait cons-
truire une flotte de 400 voiles avec
laquelle il subjugua toutes les provin-
ces maritimes et toutes les îles de
cette mer Erythrée, jusqu'aux Indes;
1 que ce fut alors pour la première fois
I que de grands vaisseaux parurent sur
I cette mer; <jue ces expéditions mari-
times ne se réduisirent pas à de simples
I incursions; qu'elles n'avaient pas pour
I objet des conquêtes, mais des établisse-
ments durables ; que les tributs imposés
aux peuples de l'Afrique méridionale,
de l'Inde et de l'Arabie , font supposer
' que ces relations étaient entretenues
avec vigilance , que les peuples du
midi de l'Afrit^ue fournissaient à l'E-
gypte l'or, l'ébene, l'ivoire, les dents
d'éléphant , des dents et des peaux
! d'hippopotame, ainsi que des animaux
! rares et curieux ; l'Arabie , l'or, l'ar-
i;piit, le fer, le cuivre, la myrrhe et
I encens , Vlnde , des pierres précieu-
ses , divcrres matières minérales , et
des riches étoffes, enfln, que le roi
Nécos fit entreprendre un voyage au-
tour du monde , et qu'après trois ans
de navigation, ses vaisseaux, partis
de la mer Rouge , entrèrent dans l'O-
céan, suivant toujours les côtes qui
étaient sur leur droite, et que tournant
la Libye, ils vinrent surgir dans les
ports de la Méditerranée : si tous ces
détails sontfidèlement exposés par l'his-
toire, il faudra accorder à l'art nauti-
que en Egypte un peu plus de perfec-
tionnement, un peu plus de puissance
qu'on ne lui en attribue d'ordinaire;
et c'est un fait assez concluant dans la
discussion présente, que celui qui a
été recueilli par Champollion le jeune
dans le musée de Turin, où , mettant
en ordre un grand nombre de papy-
rus royaux, c'est-à-dire, portant des
dates tirées des règnes des anciens
rois, il a vu sur un de ces manuscrits,
qui est du temps de Sésostris, et sur
une grande page sans écriture, le des-
sin d'un grand vaisseau armé de gran-
des voiles, ayant tous ses agrès et
des mousses qui manoeuvrent sur les
mats.
T.es colonies égyptiennes qui se ren-
dirent en Grèce, avant et après les
temps de Sésostris , ne purent y êtr»i
transportées que par de grandes em-
barcations propres à tenir la mer aveo
quelque sûreté.
Du reste , la position géographique
de l'Egypte et la variété de ses pro-
duits n'en faisaient-ils pas l'un des pays
les plus commerçants du globe , et ce
commerce ne fut-il pas pour elle l'un
des plus ardents besoins de la civilisa-
tion.? Sans lui, qu'aurait servi son
abondance extraordinaire en grains, et
comment serait-elle parvenue à donner
à toutes ses institutions, à ses établis-
sements nationaux , cet aspect de
grandeur et de richesse qui les carac-
térisçiit ? Il lui fallait pour y parvenir
une fort habile industrie, et un com-
merce non moins actif, non moins ha-
bile, au dedans et au dehors.
La solennité des panégyries, qui du-
raient plusieurs jours, ne put manquer
de favoriser ces deux branches de
prospérité ; de grandes masses de po-
pulation y étaient attirées de diverses
provinces , et de pareilles réunions
d'hommes ne pouvaient pas avoir lieu
sans qu'il se fît des transactions com-
merciales. Il est vrai que les Égyptiens
avaient un éloignement marqué poui
les étrangers, et ils avaient cela de
commun avec tous les peuples dont la
croyance religieuse a réglé , par de sévè-
res prescriptions, le régime diététique
et alimentaire ; mais cet éloignement
n'excluant pas absolument les relations
de toute nature, les caravanes du
midi se rendirent à Thèbes, celles de
la Syrie à Memphis , et les étrangers ,
comme aujourd'hui les négociants chré-
tiens chez les musulmans non moins
intolérants que les vieux Égyptiens,
devaient posséder dans ces villes des
établissements plus ou moins isolés ,
où, comme les Européens dans leurs
fondoukisdela Barbarie, ils pouvaient
pratiquer leurs coutumes nationale.*:,
cuire leur pain , enterrer leurs mort.s ,
et prier selon leur foi. Du reste, l'É-
20iJ
L'UNIVERS.
pypte, ouverte sur la Méditerranée au
rbrd, devait se défier des arrivages
maritimes, tant qu'elle ne se crut point
par sa marine sur un pied respectable
de défense. Nous avons déjà dit qu'elle
se fit, au sud, des cataractes du Nil à
Syène, un rempart puissant contre les
descentes des Éthiopiens , qui , néan-
moins réussirent plusieurs fois à trou-
bler et à occuper l'Egypte.
Thèbes, capitale religieuse et politi-
que de l'Egypte, était donc aussi sa ville
commerciale la plus riche et la plus
fréquentée ; elle était un point central
entre la Méditerranée, la mer Rouge
et l'Ethiopie, et, par cette position, l'en-
trepôt nécessaire de tous les arrivages
de ces diverses contrées. C'est dans
cette cité toute royale, le centre du
commerce de l'Orient, que toute es-
pèce de richesses, dit Homère, se trou-
vaient entassées , et les caravanes qui
s'y rendaient la mettaient en relation
tout à la fois avec les contrées voi-
sines du Niger et avec la puissante
Carthage.
Hérodote donne des détails circons-
tanciés sur la route commerciale de
Thèbes à Carthage, et l'antiquité des
échanges commerciaux porte à croire
à l'antiquité de cette grande voie afri-
caine. De la capitale de l'Egypte, elle
se dirigeait au nord-ouest, vers l'Oasis
d'Ammon et vers la grande Syrte par
Augéla, d'où une autre route con-
duisait, par le sud-ouest, dans le pays
des Garamantes; c'est par là que les
caravanes, parties de Thèbes, pou-
vaient rencontrer celles des Nasamouns
et des Lotophages. Une autre route,
également indiquée par Hérodote, se
dirigeait, de l'est à l'ouest, de Thèbes
vers les colonnes d'Hercule et le cap
Soloès, et touchait ainsi à l'Océan;
et, quelque opinion qu'on se fasse sur
l'exacte direction de ces routes , on ne
pourra que reconnaître la réalité de
cette grande communication entre la
vieille Thèbes et la vieille Carthage , la
Carthage des Chananéens, qui fut con-
temporaine du successeur de Moïse,
et qui recevait ainsi, par la voie de
terre, les produits de l'Inde, de l'Ara-
bie, de l'Egypte et de l'Afrique inté-
rieure et méridionale; et ce grand
mouvement des peuples iàbricants ou
commissionnaires tirait de son objet
et de ses bénéfices une activité émi-
nemment favorable aux bonnes ren-
contres du hasard ; aussi d'habiles cri-
tiques n'hésitent-ils pas aujourd'hui à
affirmer que les Nasamouns poussèrent
jusqu'au fleuve Joliba ou Niger, se-
condés, comme ils pouvaient l'être,
par le service du chameau dans ces
mêmes contrées.
Deux autres routes commerciales
conduisaient de Thèbes en Ethiopie et
à Méroé; l'une était établie sur les
rives mêmes du Nil, et l'autre au tra-
vers du désert de Nubie. Les voies
dirigées vers le golfe Arabique n'étaient
pas moins fréquentées; il y en avait
une qui partait d'Edfou ; une autre de
Thèbes , se dirigeant sur Cosséir ; et ,
dès que les Pharaons eurent des vais-
seaux dans la mer Rouge, les conunu-
nications les plus courtes durent s'éta-
blir entre les côtes de cette mer et la
ville de Thèbes.
D'un autre côté, Memphis et la
basse Egypte communiquèrent facile-
ment avec toute la côte de la Méditer-
ranée, et le canal des deux mers les
liait avec la mer Rouge.
Une route très-connue, surtout de-
puis Memphis , conduisait en Phénicie ,
où d'autres routes s'ouvraient vers
l'Arménie et le Caucase , vers Babylone
par Palmyre et Thapsaque sur l'Eu-
phrate; et, de Babylone et de Suze, on
communiquait avec l'Inde, qui était
en rapport avec la Bactriane, laquelle
touchait à son tour à d'autres peuples
commerçants : c'est par eux que se fai-
saient les échanges entre l'Orient et le
midi de l'Asie, d'où les routes se re-
pliaient sur l'Egypte par la Syrie et la
Phénicie ; et l'Egypte ne dut point en-
trer sans quelques avantages, ni sans
étendre ses connaissances industrielles
et géographiques, dans cette grande
communauté d'intérêts commerciaux.
Nous considérons ici les temps de la
grande splendeur de l'Egypte. Durant
ce long période, et tant que subsistè-
rent sans mélange et sans relâchement
ses institutions nationales et niénic ses
EGYPTE.
207
pnijugés, il ne s'opéra pas de pjrands
chanceiiients dans ses coutumescom-
inerciales; mais l'invasion des Éthio-
piens leur porta le premier coup, et la
décadence fut manifeste lorsque Ama-
sis, usurpateur et guerrier, eût ouvert
l'Egypte aux étrangers. Ils y formèrent
de vastes établissements, des espèces
de colonies, protégées par leurs pro-
pres dieux et leurs propres lois. Les
avantages du commerce d'entrepôt tom-
bèrent dès lors en partage entre les
Égyptiens et les étrangers , à la faveur
des nouvelles lois, et cette révolution
fut complète par l'invasion des Perses.
L'Egypte y perdit son caractère natio-
nal, ëtfutlivrée à l'active influence de
la caste des interprètes, composée des
courtiers du commerce , des traflquants
de tous les pays , parlant alors , comme
aujourd'hui, toutes les langues, et in-
troduisant à la fois dans l'Egypte les
marchandises et les idées importées
de l'étranger. L'Egypte était à la fois
égyptienne, grecque et asiatique; toute
unité s'y trouvait abolie; les troupes
étaient recrutées parmi les mercenai-
res, le trône était gardé par des auxi-
liaires européens, et des guerres con-
tinuelles semblaient être le résultat
nécessaire de leur concours soldé. Les
étrangers étaient dès lors les maîtres
en Egypte; aussi, quand les Perses
accourent pour l'occuper, une seule
bataille et le siège de Memphis, pen-
dant dix jours, suffirent pour leur li-
vrer l'empire des Pharaons. Tout fut
sédition et guerre intestine durant la
domination des Perses; la religion ani-
mait contre eux ce qui restait dans les
cœm-s encore de l'antique patriotisme,
et de cruelles représailles anéantissaient
peu à peu l'ancienne caste sacerdotale.
Alexandre chassa les Perses , laissa res-
pirer l'Egypte, et, en fondant Alexan-
drie, ouvrit au commerce du monde
des routes nouvelles, sans que l'Egypte
cessât d'en être le plus riche entrepôt.
L'Egypte avait amsi conquis par son
propre génie tous les avantages qu'as-
surent à la civilisation une agricul-
ture perfectionnée, une industrie éclai-
rée par le? conseils de la science, et
un commerce immense, protégé par la
bonne foi publique et la prévoyance des
règlements. Les lois avaient prohibe
l'usure, et réglé les bases des plus im-
portantes transactions. L'Egypte était,
pour l'univers d'alors, le centre né-
cess^aire des opérations commerciales,
à titre de grand entrepôt; elle en réali-
sait sans risque les premiers bénéfices,
et ces bénéfices furent dans ce pays,
où le génie patient de la nation et la
sagesse des lois étaient déjà des germes
si féconds de prospérité, le véhicule
actif d'une civilisation qui se manifesta
par la puissance des arts , les prodiga-
lités d'un luxe recherché, et par la
jouissance commune des avantages les
plus désirables pour les nations po-
licées.
La guerre fut aussi quelquefois l'auxi-
liaire du commerce; ils avaient l'un et
l'autre ouvert à l'Egypte , et au monde
de son époque, ces routes diverses
et lointaines que sillonnaient en sens
opposés toutes les productions de l'an-
cien monde, et qui souvent étaient
le fruit de la victoire. On les reconnaît
dans les listes des tributs, listes dres-
sées en vue de la gloire du triompha-
teur, et aussi des intérêts nationaux
attentifs à l'examen de ceux de ces
produits qui étaient particuliers aux
contrées soumises, et dont l'impor-
tation pouvait être pour l'Egypte une
conquête agricole ou industrielle.
Avec les animaux extraordinaires ov
les animaux utiles, on transportait
aussi les plantes et les arbres qui de-
vaient l'être , et ces guerres prenaient
ainsi l'aspect et avaient l'effet réel d'une
conquête de la civilisation sur la bar-
barie.
Tel était l'ordre d'idées sociales
auquel l'Egypte s'étaît élevée des le
dix-huitième siècle avant l'ère chré-
tienne, et il nous en reste d'admira-
bles et d'imposants témoignages, no-
tamment dans un des tombeaux de
Gournah, territoire de la vieille Thèbes.
Ce tombeau est situé à mi-côte de
la montagne , derrière le Rhamesséion,
et, comme tous les tombeaux de la
même région, il est creusé dans le
roc. Il se com'pose d'une grande salle
en paralléloî:ramme , et d"im long cor-
208
L'UNIVERS.
ridor ; les parois des deux pièces sont
peintes et non pas sculptées : ces pein-
tures ont dépéri , mais il reste encore
dans la première salle un tableau his-
torique du premier ordre , et qui suf-
lirait seul pour la gloire de l'Egypte.
Un personnage est peint en grand
à l'une des extrémités de cette première
salle; c'est le défunt, dont une ins-
cription , aujourd'hui en très-mauvais
état , rappelait le nom , les titres et les
services sous le règne du Pharaon
Thouthmosis III ou Mœris, dont le nom
se lit dans cette inscription, et se
trouve souvent répété dans les autres
légendes de ce tombeau. Devant le
personnage, une grande scène histo-
que se déroule sur cinq registres su-
perposés , où près de cent personnes
remplissent des rôles divers.
En présence du défunt , sont debout
un certain nombre de scribes, dont
cinq sont occupés à enregister les faits
représentés dans les cinq parties prin-
cipales d'un vaste tableau. Dans la
première, la plus élevée, les scribes
enregistrent deux obélisques en gra-
nit rose, deux corbeilles d'anneaux
d'or, deux corbeilles et deux monceaux
de cornalines, une corbeille de grenats,
une corbeille de sacs de poudre d'or;
ces objets précieux sont exposés devant
les scribes. Viennent ensuite quinze
individus, de race nègre et de race
barabra , qui ajoutent à ces premières
richesses d'autres corbeilles de cor-
nalines , des chapelets de corail ou de
grains de cornaline arrondis, des peaux
lie panthère , des dents d'éléphant , des
pièces de bois d'ébène ; qui amènent
vivants des cynocéphales, une antilope
à cornes recourbées , et une panthère ;
qui apportent des œufs et des plumes
d'autruche, et dans une couffe soi-
gneusement suspendue par des cordes
a une barre de bois portée par deux
hommes, un arbre avec ses racines
enveloppées de terre, et tout garni
de ses feuilles. C'est ici l'introduction
en Egypte , sous le règne de Mœris ,
d'un arbre exotique, inconnu sans
doute jusque-là sur les rives du Nil.
Dans la seconde partie ou second
registre de ce tJkbleau , les scribes en-
registrent deux corbeilles remplies de
lingots d'argent, une autre remplie
d'une matière bleu de ciel (peut-être
de l'indigo) , une corbeille d'anneaux
d'argent , et une série de vases d'ar-
gent ou d'or, émaillés ou en émarl pur,
des formes les plus riches et les plus
variées ( voyez notre pi. 61 ). Vient
ensuite une file d'étrangers , au nom-
bre de seize, de couleur basanée,
sans barbe et à longs cheveux, les
reins couverts d'une large ceinture de
tissu , ornée de dessins très-variés ,
et portant des brodequins non moins
élégants et non moins diversifiés ; ils
apportent en offrande ou en tribut des
vases riches et variés comme ceux qui
se voient auprès des scribes, et de
plus des colliers en grains de couleur,
et une dent d'éléphant.
Au troisième registre, les scribes
inscrivent de nouveau des plumes
d'autruche, des masses d'ébène, un
cynocéphale privé , des corbeilles d'an-
neaux et de lingots d'or, de sacs de
poudre d'or, des dents d'éléphant, des
peaux de panthère , et une corbeille de
globules de couleur rouge foncé ; treize
étrangers , de deux races différentes ,
mais toutes deux de l'Afrique, des
Nègres et des Barabras , alternés , et
couverts pour la plupart d'une simple
pagne, qui est un morceau de peau
d'animal avec son poil , apportent à la
suite les uns des autres, des cor-
beilles remplies d'anneaux , de lingots
ou de poudre de métaux précieux,
de plumes et d'œufs d'autruche; des
massues et des pièces de bois d'ébène,
des dents d'éléphant et des peaux de
panthère et d'autres animaux : ils
amènent des singes et des animaux
de tout âçe et d espèces différentes;
une panthère , une girafe conduite par
des hommes qui la gouvernent au
moyen de deux cordes nouées à ses
deux pieds antérieurs , et un jeune
singe grimpe sur le long cou du grand
quadrupède. Enfin un troupeau de
bœufs, et une meute de chiens de chasse
ayant chacun un collier, terminent ce
tableau.
Au quatrième registre est une série
nouvelle. On voit encore devant le»
EGYPTE.
209
scribes, un grand nombre de person-
nages offrant des vases en métaux
précieux ; ces métaux aussi sous di-
verses formes, et de plus, des masses
de cuivre ajoutées aux lingots d'or et
d'argent: mais c'est une race nouvelle
d'hommes, qui n'est plus des climats
de l'Afrique; elle est blanche, vétuc de
longues robes blanches, dont les bords
sont ornés d'un liséré de couleur, et les
manches étroites ; un tarbouch ou bon-
net blanc retient étroitement leurs
cheveux, et leur barbe est longue et
pointue. Ils apportent aussi devant
les scribes, entre autres productions,
des dents d'éléphant, des arcs, des
carquois, des flèches, des massues, et
des bottes de joncs de longueurs dilfé-
rentes. Ils mènent avec eux un char
de guerre richement orné, des che-
vaux de belle race; enfin, un ours et
un éléphant.
La cinquième scène est entièrement
occupée par une file de personnages
étrangers, conduits isolément ou en
groupes par des soldats égyptiens, et
l'on doit y reconnaître des prisonniers
de diverses nations , comme l'indiquent
la diversité de la couleur des individus,
qui sont basanés ou blancs, et la di-
versité des costumes. Après ces grou-
Ees de soldats on voit plusieurs femmes
asanées, emmenées avec leurs petits
enfants qu'elles portent sur leur dos,
assis dans une couffe attachée à leurs
épaules et à leur tête, ou qu'elles con-
duisent par la main. Des jeunes filles
de la même couleur marchent après les
femmes; viennent ensuite deux grou-
pes d'hommes de race blanche, cou-
verts d'une longue tunique blanche, et
après eux des enfants encore conduits
ou portés par des femmes vêtues d'am-
ples tuniques à longues manches et à
triple rang de falbala (voy . pi. 6 1 et 62) .
Deux scènes agricoles occupaient
dans la même salle la partie de la paroi
correspondante, a celle qui porte le
riche tableau dont nous venons de re-
tracer une esquisse. Tout ce qui s'y
voit nous révèle donc une étude très-
variée des productions de la nature, et
un avancement remarquable dans celles
de l'industrie de Ihomme, qui était
U' Livraison. (Egypte.)
déjà capable de satisfaire, par la pra-
tique perfectionnée de tous les arts , a
toutes les exigences d'unecivilisation et
d'une condition sociale très-analogues
à celles de nos temps modernes; affec-
tant le même goût pour les mêmes
jouissances, et les satisfaisant par des
moyens semblables, les métaux pré-
cieux, les animaux rares ou utiles, h
pompe des cérémonies publiques, les
plaisirs nobles par leurs moyens et par
leur objet, et par l'effet de cette con-
viction plus noble encore, qui élève les
prodiges des arts, dans l'estime géné-
rale, au-dessus de toutes les produc-
tions de la nature.
Telle était l'Egypte au XVIir siècle
avant l'ère chrétienne. Des rapports si
singuliers avec notre Europe, et dans
ce qui dépend le plus de la volonté et
des inclinations naturelles de l'homme,
sont un fait historique d'une haute va-
leur. Pendant trente-six siècles, sur les
bords du Nil, de l'Ilissus, du Tibre et
de la Seine, qui se sont réciproque-
ment étrangers, les lois générales, les
principes des mœurs, comme les be-
soins du luxe, qu'engendre une civi-
lisation perfectionnée, se sont manifes-
tés par des signes semblables. Serait-ce
donc là l'inévitable destinée d'une por-
tion de l'espèce humaine et les bornes
de sa perfectibilité intellectuelle.?
Pour résumer, à l'égard de l'Egypte ,
en un tableau succinct, éloquent et
fidèle, rénumération déjà détaillée des
causes de tant de durables prospérités,
qu'il nous soit permis d'emprunter les
paroles remarquables de l'un des hom-
mes éminents dans la science, qui étu-
dièrent le plus l'Egypte, de l'illustre
Fourier, qui a retracé en ces termes
l'état géneral-et les épogues principales
de la civilisation égyptienne : ,
« La haute antiquité des arts à Thè-
bes et à Memphis, dit-il, est attestée
par le livre des Hébreux. Ces peuples
arabes, dont les ancêtres avaient fait
un long séjour en Egypte, conservèrent
aussi avec beaucoup de soin l'histoire
de leur origine, et nous avons aujour-
d'hui plusieurs copies de leurs annales
sacrées qui étaient déposées dans Jcs
temples. La seule diversité des textes
14
210
L'UNIVERS.
suffirait pour rendre incertaine la chro-
nologie des temps qui précédèrent les
voyages des Hébreux en Egypte ; mais
les époques subséquentes sont mieux
connues , et il n'y a aucun doute que
l'on ne puisse déduire de leurs annales
une partie importante de l'histoire de
l'Egypte. Par exemple, elles nous font
connaître quel était l'état de la société
civile et des arts, lorsque les premiers
Hébreux arrivèrent à Memphis , et sur-
tout lorsqu'ils entreprirent de s'établir
en Palestine.; elles nous apprennent
que, plus de vingt siècles avant l'ère
chrétienne, l'Egypte était soumise à
un gouvernement fixe gui subsistait
depuis longtemps , et était fondé sur le
respect des mœurs et sur les principes
d'une monarchie régulière. Il est évi-
dent que les Hébreux sortant de ce
pays aurent conserver plusieurs des
arts qui étaient d'un usage général.
Quoique leur condition les séparât et
leur donnât des mœurs fort différentes ,
«n grand nombre d'entre eux partici-
paient aux connaissances communes;
c'est ce que l'on voit clairement dans
rénumération des arts et des préceptes
qu'exigèrent la construction du taber-
nacle et l'établissement de la loi hé-
braïque. Il est très-important de com-
parer, sous ce point de vue, les arts
que les Juifs connaissaient alors, avec
ceux dont il subsiste encore tant de
vestiges sur les bords du Nil. On re-
trouve en effet dans les descriptions de
l'Exode les éléments de l'architecture
égyptienne, l'ordonnance du plan, les
proportions numériques des parties,
remploi des colonnes avec leurs bases
et leurs chapiteaux, et les principes de
la décoration des édifices. On y remar-
que aussi l'usage de divers métaux,
rart des tissus et des broderies en or,
celui de teindre les peaux et les étoffes
de couleurs vives et variées; enfin,
J'ert de polir et de graver les pierres
précieuses, art qui en suppose plu-
sieurs autres, et qui était perfectionné
en Ég]?pte et en Asie longtemps avant
que liécrops eût paru dans l'Attique.
« Les mêmes conséquences sont con-
firmées par l'étude des monuments;
elle nous montre que les arts dont on
vient de parler florissai.ent dans la pre-
mière capitale de l'Egypte; on les
trouve sur toutes les parties des tem-
ples, dans les habitations des rois,
dans leurs sépultures et dans celles des
particuliers. Il est manifeste que la
nation possédait alors des connaissan-
ces fort étendues , et qu'elle s'appliquait
depuis plusieurs siècles aux grands ou-
vrages d'architecture et de sculpture.
Ainsi l'époque intermédiaire que nous
avons déduite des monuments astro-
nomiques (2500 ans avant J. C.) s'ac-
corde avec les antiquités de Thèbes et
les annales des Hébreux.
« Non-seulement elle est une consé-
quence nécessaire de la perfection des
arts physiques , mais elle résulte aussi
de l'état général de la civilisation, et
des progrès que les Égyptiens avaient
faits dans la science du gouvernement;
enfin, elle dérive des chroniques égyp-
tiennes, de l'opinion de la Grèce et de
tout le corps de l'histoire des anciens
peuples. Les Égyptiens possédaient les
principes des lois et des mœurs, les
éléments des sciences et ceux de tous
les arts, c'est-à-dire tout ce gue les
connaissances humaines ont ae plus
important et de plus difficile à décou-
vrir. Les notions fondamentales, fruit
du temps et du génie, peuvent être mal
appréciées depuis qu'un long usage les
a rendues familières : la plupart des
hommes réservent leur admiration
pour les découvertes récentes.
« En général , tous les ouvrages de
l'Egypte ont un caractère commun; ils
annoncent le même principe et le même
génie. Les bas-reliefs dont les surfaces
des édifices sont couvertes représen-
tent des offrandes et des cérémonies
graves et pompeuses, où les magistrats
et le peuple qui les suit font hommage
aux aieux des fruits de la terre et des
productions dues au travail de l'homme,
a son industrie, aux beaux-arts et au
commerce. Les sculptures rappellent
les combats, les sièges et les victoires;
elles font connaître l'espèce des armes ,
les chars et les instruments de guerre:
elles montrent la puissance du monar-
que, l'infortune des captifs, les mar-
ches triomphales et les honneurs su-
préines réservés aux vençeurs de la
patrie. Les scènes innombrables que
l'on y observe se rapportent aux usages
nubiles, aux sciences, aux coutumes
funéraires, aux jugements prononcés
pr les hommes ou par les dieux ; enlin ,
a tous les arts physiques et à tous les
éléments qui constituaient alors la so-
ciété.
« On voit aussi combien il est im-
portant d'acquérir une connaissance
exacte de l'époque où quelques-uns de
ces grands édifices ont été construits ;
rien ne pourrait contribuer davantage
à rendre la description des monuments
plus intéressante et plus utile : ils for-
ment en quelque sorte une scène im-
mense que l'on doit réunir à tous les
témoignages de l'histoire. Cette com-
paraison résout, sans aucun doute,
plusieurs questions qui s'étaient éle-
vées sur l'origine de nos connaissances ;
appliquée à l'histoire civile de l'É-
«rypte, elle fournit des résultats incon-
testables et sert à distinguer les faits
les plus anciens de ceux qui appartien-
nent aux derniers âges de la monar-
chie.
« C'est d'après ces principes que
nous avons entrepris de représenter
fidèlement, mais dans un tableau peu
étendu, l'ancien état de l'Éeypte, les
traits les plus remarquables de ses ins-
titutions, et les principes fondamen-
taux de ses mœurs , de son gouverne-
ment, de sa religion et de ses arts.
« L'étude de l'Egypte doit agrandir
le champ de l'histoire, elle reporte la
Pensée sur l'antique civilisation de
Asie, qui a précédé les temps fabu-
leux de la Grèce, et nous présente la
société politique sous des formes qui
diffèrent à plusieurs égards de celles
que les nations modernes ont adoptées.
Aucun objet n'est plus digne de notre
attention que cette ancienne philoso-
phie des Égyptiens ; car ce peuple , dont
l'Europe a' reçu la plupart de ses insti-
tutions, possédait les connaissances
morales qui servent de fondement à
une police sage et régulière^ il exerçait
son industrie sur toutes les substances
naturelles-, il a inventé, perfectionné
et conservé tous les arts physiques ; il
EGYPTE. 211
a rendu son territoire plus salubre,
plus fécond et même plus étendu, et
en a développé les avantages avec un
art admirable. L'Egypte a donné à son
architecture un caractère sublime, et
enseigné aux Grecs les procédés sans
lesquels la sculpture et la peinture
n'auraient pu faire aucun progrès ; elle
consacrait à ses dieux la poésie et la
musique, et toutes les nations lui doi-
vent , selon le témoignage de Platon ,
l'écriture alphabétique et les vérités
fondamentales de la géométrie et de
l'astronomie. »
Sur nos planches sont figurés, en
signes non équivoques, quelques-uns
des traits les plus saillants de ce irért-
dique tableau ; et l'on devra principa-
lement consulter, en ce qui regarde
l'architecture, pour les façades des
temples, \espl. 5, I4, 41 et .^2; pour
les intérieurs , les p/. 6, 17, 27, 42 et
56; les plans, les pi. 7 et 60; les dé-
tails, la/?/. 9; les palais, les pi. 23 et
55; les maisons et jardins, les p/. 53
et 54; l'agriculture, les pi. 31 et 38;
la pêche et la chasse, les pi. 37, 43 et
58; l'économie domestique et le com-
merce, les pi. 38 et 44; costumes,
musique et amusements, les pi. 24,
25 , 32 et 59 ; les meubles utiles et
d'ornement, les pi. 23, 44 et 57; arts
et métiers, les pi. 32,47, 45 et 46; li-
tières , voitures et palanauins , pi. 63 ;
caricatures politiques, fa pi. 34; ar-
mes , la pi. 51 ; combats sur terre et
sur mer, \eapl. 16, 49 et 50; pon^pes
triomphales, les p/. 13 et 26.
On trouvera dans une des sections
suivantes les notions relatives au ca-
lendrier, à la monnaie, aux poids et
aux mesures, autres institutions du
premier ordre dans l'état politique
d'une nation civilisée et qui ne man-
quèrent point à l'Egypte.
La parole et l'écriture furent pour
elle les principaux agents de son qév^
loppement ; nous ne pouvons omettre
ici quelques notions préei»eç, quoique
abrégées, sur la lanfue et ^ur Yéâi'
ture des anciens Égyptieqs.
S XVll. LANGUE ET ÉCRITOIB.
L'origine de la langue égypticDMi
14.
:ia
L'UNIVERS.
est inconnue; on la trouve employée
sous des formes régulières dans les
plus anciens monuments de l'Egypte et
de la Nubie, et si elle est descendue,
avec la population, des régions supé-
rieures du Nil , ce serait dans ces ré-
gions antiques qu'il faudrait en chercher
le berceau. La science a fait de vains
efforts pour le découvrir, et l'on igno-
rera peut-être toujours les origines de
la langue égyptienne. On ne saurait
même s'éclairer avec quelque certi-
tude par des analogies évidentes entre
les formes et les mots de cet idiome
et ceux de toute autre langue de l'Asie
ou de l'Afrique; au milieu d'elles la
langue égyptienne est seule et comme
isolée, sans origine et sans descen-
dance, mais montrant sur d'immenses
monuments la haute antiquité de son
existence dans la longue vallée du Nil.
Elle y fut en usage pendant toute la
durée de l'empire égyptien, et malgré
les invasions successives et violentes
des Perses, des Grecs et des Romains;
et nous ne mentionnons pas les inva-
sions des Éthiopiens, parce que les
monuments élevés par les princes
éthiopiens et en Egypte et en Ethiopie,
indiquent, par les inscriptions dont ils
sont couverts, que la langue égyp-
tienne , comme les autres institu-
tions de l'Egypte, fut commune aux
deux contrées. Les monuments écrits
subsistant depuis Naga et le mont
Barcal, à deux cents lieues au midi
des frontières de l'Egypte, jusqu'aux
ruines d'Alexandrie, s'expliquent par
cette même langue, et tous ceux qui
l'ont étudiée à fond se sont réunis dans
•cette opinion , qu'elle est une langue
mère qui n'a de rapports avec aucune
autre. Les anciennes relations des As-
syriens, des Hébreux et Arabes avec
1 Egypte expliquentsuffisamment pour-
quoi quelques mots des langues de ces
peuples se trouvent dans l'égyptien,
et réciproquement pourquoi des mots
âe la langue égyptienne se sont intro-
duits dans l'idiome de ces mêmes peu-
ples. Il est à remarquer seulement,
en ceci, que le peuple le plqs civilisé a
dû exercer la plus grande inlluence,
et qu'en conséquence les naots (|ui se
trouvent à la fois dans l'égyptitn et
dans l'hébreu, on peut même dire dans
le syriaque , le chaldéen et le sama-
ritain , dialectes de la riche famille
arabe, furent vraisemblablement in-
troduits dans l'hébreu par l'effet des
rapports des Israélites avec l'Egyp-
te , et des institutions de Moïse ,
élève des sciences égyptiennes. Il en
fut de même à l'égard des autres na-
tions qui fréquentèrent l'Egypte à des
époques diverses, antérieurement à
l'ère chrétienne : aussi les écrivains de
l'antiquité grecque ont-ils mentionné
dans leurs ouvrages un certain nom-
bre de mots de la langue égyptienne,
dont l'acception par eux indiquée se
trouve en général exacte.
Il vient d'être dit que des inscrip-
tions de toutes les époques de la mo-
narchie égyptienne, soit pharaonique,
éthiopienne ou persane , soit grecque
ou romaine , prouvent , sans nul doute ,
le constant usage du même idiome
national en Egypte. Dans une foule de
contrats réglant les affaires civiles
entre particuliers, ou d'écrits assez
variés par leur sujet, et dont les uns
remontent au delà du temps de Moïse,
et dont les autres sont contemporains
des empereurs romains, le même
idiome est employé. Devant les tribu-
naux, aux temps de la domination
grecque, le contrat écrit en langue
égyptienne avait seul de l'autorité en
j iistice, et l'expéd ition de ce contrat tra-
duit en grec ne suffisait pas pour sou-
tenir un droit. Du temps même des
Romains, les prières dévotes enfer-
mées dans les cercueils avec les momies
étaient écrites aussi en langue égyp-
tienne ; et tous ces faits sont démontres
par les manuscrits sur papyrus con-
servés dans nos musées. Les écrivains
anciens joignent leur témoignage à
celui des monuments; Plutargue rap-
porte que Cléopâtre, la dernière reine
d'Egypte, répondait sans interprète
aux étrangers , tandis que quelques-uns
des rois ses prédécesseurs s'étaient rais
tiès-peu en peine de savoir la. langue
égyptienne. Origène parle deux fois de
cette langue comme d'un idiothe vi-
vant de son temps. Les soldats romains
EGYPTE.
213
élevèrent à l'empereur Gordien III,
sur les frontières de la Perse, un tom-
beau sur lequel ils gravèrent une ins-
cription en langue égyptienne et en
Ïuatre autres idiomes , "afin que le sujet
e cette inscription pût être connu par
tous les étrangers. On rapporte au se-
cond siècle de l'ère chrétienne un ou-
vrage égyptien qui contient la philo-
sophie des Gnostiques. C'est au cin-
quième siècle qu'on fixe l'époque de la
traduction en langue égyptienne des
livres de l'Ancien et du Nouveau Tes-
tament.
Saint Jérôme a fait plusieurs fois
mention de la langue égyptienne dans
ses écrits ; il rapporte que saint Paul ,
ermite, était également instruit dans
les langues grecque et égyptienne; que
saint Antoine ne parlait que l'égyptien ;
que le prêtre Chronius et le moine
Isaac servirent quelquefois d'interprè-
tes à ce saint, et qu'il avait écrit en égyp-
tien plusieurs lettres adressées à des
monastères de la Haute-Egypte, où
l'on dit qu'elles furent longtemps con-
servées , et un savant moderne a publié
deux fragments de ces mêmes lettres.
Des faits non moins concluants que
ceux-ci , en faveur de l'existence de la
langue égyptienne, se produisent de
siècle en siècle dans les écrits de l'E-
gypte chrétienne; et,jusqu'à l'invasion
des musulmans en Egypte, il fut d'un
usage général, soit de" réciter simulta-
nément les litanies et autres prières
dans les deux langues grecaue et égyp-
tienne, soit, dans la céléuration des
offices, de lire en grec les leçons de
l'Écriture et de les expliquer aux fidèles
en langue égyptienne. Il existe un grand
nombre de manuscrits ascétiques ou
théologiques en cette même langue; la
plupart ont été publiés. Tous les livres
théologiques aujourd'hui en usage par-
mi les chrétiens égyptiens sont écrits
dans les deux idiomes égyptien et
arabe. L'église chrétienne d'Egypte
nous a conservé cette langue jusqu au
milieu du XVII* siècle; et le P. Vans-
leb, voyageant à cette époque dans le
Levant, par l'ordre de Louis XIV, a
vu le prêtre chrétien qui ,1e dernier de
tous , a eu quelque usage de la langue
égyptienne. Bien peu d'idionies ont fni
comme elle une durée constante cia
quatre mille ans au moins.
Il résulte naturellement de ce qui
vient d'être dit, que nous considérons
la langue vulgairement nommée copl»
comme identique avec la langue égyp-
tienne. Nul doute, en effet, ne pou-
vait en ce point s'élever dans l'esprit
des hommes sensés après les preuves
évidentes qu'ont réunies , en faveur ds
cette identité, l'abbé Renaudot> Ja-
blonski , l'abbé Barthélémy, et , de nos
jours, MM. S. de Sacy et Et. Quatre-
mère. Une masse nouvelle de témoi-
gnages semblables résulte des travaux
de Ôiampollion le jeune sur les monu-
ments existants de l'ancienne Egypte,
et du très-grand nombre d'exemples
employés dans sa Grammaire égyp-
tienne. Les textes antiques en ca-
pactères hiéroglyphiques y étant trans-
crits signe par signe ,. d'après son
alphabet , en caractères coptes , ils pro-
duisent une foule de mots et de phrases
régulières de la langue copte qui , se
trouvant ainsi exister sur les plus an-
ciens monuments de l'Egypte, ne peut
être que la langue égyptienne elle-
même ; et non-seulement les mots et les
phrases prouvent avec toute évidence
cette identité et cette unité de deux
idiomes qui n'ont de différent que le
nom , mais elles ressortent surtout des
éléments mêmes du langage, de ses
plus intimes parties constituantes, des
articles, des pronoms, des préposi-
tions , etc. , qm sont écrits dans la lan-
gue copte en signes de l'alphabet grec,
comme ils sont écrits, de toute anti-
quité , en signes sacrés dans la langue
égyptienne des monuments. Il serait
superDu de chercher sur ce point de
plus manifestes ténnoignages. La lan-^
gue copte est donc la langue égyp-
tienne; c'est toujours le même idiome à
toutes les époques de son existence.
Mais cette existence se divise en deux
périodes inégales, pendant lesquelles
ou usa successivement de deux écritu-
res différentes pour écrire cette même
langue : d'abord des signes antiques et
primitifs nommés hiéroglyphes^ et
ensuite des signes mêmes de I'alp.hal>e\
214
L'UNIVERS.
grec , augmenté de quelques signes de
Pancien alphabet populaire égyptien;
de sorte que la langue copte n est plus
autre chose que la langue égyptienne
même, écrite avec les signes grecs au
lieu de l'être avec les signes hiéro-
glyphiques. La langue allemande ,
écrite avec les caractères gothiques
ou avec les caractères romains , n'en
est pas moins toujours la langue alle-
mande.
La constitution grammaticale de la
lanjgue égyptienne était propre à la
préserver de la corruption et de la dé-
cadence; mais elle ne pouvait prévenir
absolument l'introduction, dans l'i-
diome écrit et parlé , des mots tirés de
la langue des peuples étrangers fré-
auentes par les Égyptiens; et c'est un
es caractères de la langue égyptienne
a sa seconde période, que d'accepter
des mots exotiques composés de toutes
pièces , radical , préposition et dési-
nence, et de les employer sans les sou-
mettre à ses propres règles. Les mots
grecs surtout s'y introduisirent sous
l'influence de l'autorité grecque; les
termes de l'administration nouvelle
furent acceptés avec le pouvoir qu'ils
désignaient; les noms des mois macé-
doniens furent employés dans les dates
de quelques dédicaces de temples éle-
vés durant le règne desPtolémées. Un
mot grec est écrit en caractères égyp-
tiens dans la partie intermédiaire du
monument de Rosette. Avec la religion
chrétienne se répandirent une foule
d'idées nouvelles, pour lesquelles il
fallut des mots nouveaux , et ce fut la
langue des prédicateurs de la foi chré-
tienne qui dut les fournir. Ces mêmes
mots et une foule d'autres s'introdui-
sirent dans les traductions égyptien-
nes dès nouveaux livres religieux qui
étaient écrits en grec, soit parce que
lâ langue égyptienne n'avait pas de
mot pour exprimer une idée sembla-
ble, soit parce que le traducteur n'en-
tendant pas complètement le mot grec,
ou rie voulant pas prendre le temps d'en
chercher l'expression absolue, trans-
crivait ce mot grec dâriS sa version
égyptienne. Il arriva donc à la langue
éiâi**'*""^ de subir une double in-
fluence grecque, d'abord lorsqu'elle
adopta par nécessité un grand nombre
de locutions grecques , et ensuite lors-
que les signes de l'alphabet grec furent
substitués à ses signes hiéroglyphiques.
Ce sont ces deux mfluences réunies qui
peuvent servir à constater l'état pré-
sent de la langue copte, qui n'en sera
pas moins la langue égyptienne, écrite
avec les lettres de l'alphabet grec et
ayant adopté un certain nombre de
mots de la langue grecque , sans pres-
que perdre, d'aucun de ces mots grecs,
les équivalents égyptiens ; de sorte que ,
en définitive , les dénominations de
langue égyptienne et de langue copte
n'indiquent que deux époques, l'une
primitive et l'autre secondaire, d'un
seul et même idiome.
La haute antiquité de son origine et
de son usage sur des monuments pu-
blics excite la plus vive curiosité, et
l'esprit doit se complaire à rechercher
et a reconnaître le procédé employé
par le génie humain, dans ces temps
considérés comme primitifs, pour la
formation du langage, et comment la
pensée sut se produire oralement par
des signes systématiquement ordonnés ;
comment enfin se manifestèrent ces
deux créations jusque-là inouïes, cette
première logique de la langue, cette
première grammaire de la pensée, su-
blimes révélations de l'intelligence hu-
maine dans sa toute-puissance.
Exposons sommairement les faits
généraux de la constitution de la langue
égyptienne, telle qu'elle est connue
dans la primitive antiquité.
La langue égyptienne est monosyl-
labique dans ses mots primitifs: Ce
principe ne souffre absolument aucune
exception ; et l'on peut dire avec certi-
tude que tout mot de plus d'une syl-
labe est un mot dérivé ou bien un mot
coniposé.
De ces mots primitifs ou racines
se forment, par dérivation ou par
composition j une foule de mots em-
ployés pour présenter, sous divers as-
pects qui les modifient, l'idée dont le
primitif est , par convention , le signe
représentatif.
Les dérivés naissent de la racinp
EGYPTE.
21&
(Taprèç des règles uniformes et cons-
tantes.
Ces règles sont fixes et limitées;
chacune d elles apporte une modifica-
tion différente à l'idée que représente
la racine; et chaque racine subit un
nombre plus ou moins grand de ces
modifications, selon que l'idée dont
elle est le signe peut s'y prêter plus
ou moins.
Des mots formés de la racine par
dérivation deviennent eux-mêmes pri-
mitifs, relativement à d'autres mots
auxquels ils donnent naissance d'après
les mêmes principes; on peut les ap-
peler racines secondaires.
L'union de deux ou de plusieurs ra-
cines primitives ou secondaires forme
les mots composés.
Les mots composés se partagent en
deux classes distinctes : 1° ceux qui
sont formés par la combinaison de
deux racines primitives ou secondaires
indifféremment; 2° ceux qui résultent
de la réunion d'une racine quelconque
à un certain nombre d'autres racines
qui entrent constamment dans la for-
mation des mots composés, en modi-
fiant d'une manière uniforme les idées
exprimées par les racines avec les-
quelles on les combine.
Des mots composés, des deux classes,
peuvent être considérés comme primi-
tifs par rapport à plusieurs autres mots
qui en dérivent, d'après les principes
communs aux racines primitives et se-
condaires. On peut considérer tous ces
mots composés comme des racines
composées.
Les dérivés des racines primitives,
secondaires et composées, forment des
mots composés en se combinant entre
eux indifféremment.
Ces principes généraux sont puisés
dans la nature même de la langue
égyptienne. Ils donnent une idée claire
et précise de la marche qu'on a suivie
dans la conibinaison des éléments qui
la composent.
Le sens d'un mot-racine monosyl-
labique employé d'après ces principes ,
et modifié dans ses expressions autant
que le permet l'idée dont il est le signe ,
peut subir quarante-deux transforma-
tions exprimant autant de modiika-
tions régulières de cette idée-racine.
Le sens de chaque monosyllabe ou
mot primitif est en effet diangé par
l'addition d'autres monosyllabes, si-
gnes constants des genres, des nom-
bres , des personnes , des modes et des
temps. Ces marques distinctives , qui
font successivement passer le radical à
l'état de nom commun, de nom abs-
trait, de nom d'action, d'adjectif pri-
vatif, d'adjectif intensitif, de participe ,
de verbe actif, négatif et transitif, se
placent toujours en augmentant, et les
modifications grammaticales ne s'opè-
rent que fort rarement par le moyen,
des désinences ou des terminaisons.
La langue égyptienne se prête avec
une admirable facilité à la forniatioii
des mots composés, et joint à cet
avantage celui d'une extrême clarté,
les formes et les mots déterminatifs y
étant très-multipliés.
La construction ou syntaxe est dans,
l'ordre logique comme dans la langue
française, en tenant compte toutefois
des monosyllabesqui établissent Ijes rap-
ports des mots de la proposition entre
eux, et qui sont soumis aux règles que
nous venons d'indiquer.
Cette langue a un certain nombre de
mots communs à l'hébreu et à l'arabe;
ils sont dus aux rapports suivis qui ont
toujours existé entre ces peuples dès
les phis anciennes époques; mais la
grande masse des mots et toute la
grammaire diffèrent essentiellement de
ces deux autres idiomes et de leurs,
analogues.
On doit faire remarquer aussi que
la langue égyptienne renferme un grand
nombre de mots formés par onoma-
topée.
Nous ne pouvons nous dispenser de
présenter ici quelques traits saillants
de la langue égyptienne; ils nous pa-
raissent propres d'abord à prouver
l'originalité de cet idiome, et ensuite
à expliquer quelques-uns de ses plus
curieux procédés : ce sont là des élé-
ments essentiels de l'étude philoso-
phique d'une langue.
Comme toutes celles qui sont pri-
mitives, la langue égyptienne procèdle
2t'6
L'UNIVERS.
()ar imitation, en attachant un son
plutôt qu'un autre à l'expression d'une
idée donnée, comme si ce son était
imitatif de l'idée même. Ainsi , dans
l'Egypte, le nom de la plupart des
animaux n'est que l'imitation approxi-
mative, selon notre oreille, du cri
propre n chaque animal. Elle nommait
donc l'âne iô, le lion 7nouï, le bœuf
^hé, la grcnoirille cj-our, le chat chaou,
le porc 1-ir, la hn^^t pétépêp , le ser-
pent hfo, hof.
De même, des objets inanimés ou
des manières d'être physiques ne fu-
rent pas oralement représentés par des
sons arbitraires ; il y avait encore imi-
tation dans sensen, signifiant sonner,
rendre un son; thophtheph, cracher;
ouodjouedj , mâcher; kim, frapper;
kemkem, sistre, instrument de per-
cussion; kremrem, bruit; kradjradj,
grincer les dents; teltel, tomber goutte
a goutte; schkelkil, sonnette; omk,
avaler ; rodjrec^, frotter, polir ; kher-
kher, ronfler; nef, nifé, souffler.
Mais ces moyens d'imitation furent
bientôt épuisés dans la langue égyp-
tienne; on chercha alors des simili-
tudes, et, par le choix de sons doux,
rapides, durs, on rappelait des objets
dont les qualités physiques paraissaient
analogues à ces mêmes sons; c'est
ainsi qu'on exprimait en égyptien par
sousou un instant très-rapide ; par ouô,
voix; par chouchou, flatter, louer, ca-
resser ; par bridj, éclair ; par cherchôr,
détruire; par lali, loulai, se réjouir.
Enfin , on en vint aux assimilations,
toutes tirées de Yordre physique seul ,
quand il fallut exprimer les idées abs-
traites et les objets intellectuels. En
voici de curieux exemples fournis par
un seul mot, /lét, qui signifie cœur,
et par suite esprit, intelligence, com-
prenant l'idée de la plupart des quali-
fications morales, et s'exprimant par
les modifications grammaticales de ce
mot radical hèt. Les Égyptiens disent
donc hètchèm, qui signifie à la lettre
petit cœur, et exprime l'idée craintif,
lâche ; harchihèt, cœur pesant ou bien
lent de cœur, c'est-à-dire patient ; ssaci-
hèt, cœur haut ou haut de cœur, or-
gueilleux; ssab-hèt, cœur débile ou
débile de cœur, timide; hèt-nascht,
cœur dur, inclément; hèt-snaou, ayant
deux cœurs, indécis; tam-hèt, cœur
fermé, fermé de cœur, obstiné; ouômr
hèt, mangeant son cœur, repentant;
athétou at-hèt, sans cœur, insensé. Et
avec ces mêmes mots qualificatifs, par
la simple addition du monosyllabe met,
qui signifie attribution , on formait les
noms abstraits mèt-hèt-schem , l'attri-
bution d'avoir le cœur petit, c'est-
à-dire la patience, la longanimité.
Enfin , une foule de verbes égyptiens
se sont formés de ce même mot hèt ,
cœur, pour exprimer par des simili-
tudes, tirées de l'ordre physique, des
actions ou des manières a'être pure-
ment intellectuelles; en voici quelques
exemples : Ei-hèt, qui signifie propre-
ment sentir venir son cœur, exprime
les idées rêver, réfléchir; thôt-hèt,
mêler le cœur, tempérer, persuader;
ka-hèt, placer son cœur, se confier;
ti-hèt, donner son cœur, observer,
examiner; djem-hèt, trouver de cœur,
savoir; meh-hèt, remplir le cœur, sa-
tisfaire, contenter. On voit par ces
exemples quelle variété d'idées expri-
ment les modifications grammaticales
du mot radical hèt, cœur, II en est de
même d'une foule d'autres mots pri-
mitifs, et c'est ainsi que de tôt, main ,
on a fait titot, donner la main, aider;
hitot, jeter la main, commencer. D'au-
tres mots d'acception physique ont
aussi servi à exprimer des idées méta-
physiques ; apdjir, étymologiquement,
rechercheur dé mouches, c'est-à-dire
avare; djerbal, œil pointu, impudent;
djacebal, œil levé, audacieux; fea/Ac^,
cœur dans l'œil, ingénu, naïf; eleks-
cha, retirer le nez, se moquer; nas-
chtmakh, cou dur, obstiné.
Tous ces mots nous révèlent les vé-
ritables procédés de formation de la
langue égyptienne, et en même temps
son originalité, faits d'un haut intérêt
à l'égard de nos modernes idiomes,
qui sont de dernière formation , sem-
blables en cela aux roches venues après
les grandes révolutions de la terre, et
qui sont formées d'irrégulières agglo-
mérations des restes dispersés des ro-
ches primitives.
EGÏPÏE.
217
Du reste, on remarque, dès une
nssez haute antiquité, quelque diffé-
rence dans la manière de prononcer
cette même langue égyptienne dans les
différentes provinces du pays ; ces
différences furent constatées, et ser-
vent à caractériser trois dialectes prin-
cipaux, le thébain, ou de la haute
Egypte , le memphitique , ou de la
moyenne et de la nasse Egypte , et le
baschmourique , ou du Fayyoum, l'an-
cienne provincede Baschmour; les deux
premiers sont communément nom-
més par les modernes dialectes sâïdi et
bahhiri. Le plus ancien des trois dia-
lectes est le saïdique ou thébain, qui
fut le fond même de la langue égyp-
tienne. Le memphitique vint après,
mais très-anciennement sans nul doute.
Le dialecte baschmourique tenait à la
fois du memphitique et du thébain,
et le Fayyoum , nommé Baschmour, est
une province intermédiaire à l'égard
des provinces de Thèbes et de Mein-
phis. Ces dialectes étaient caractérisés
par quelques permutations de con-
sonnes de l'un à l'autre; \tp thébain
devenait ph dans le memphitique; k
et t thébain étaient ch et th en mem-
phitique; r de l'un et de l'autre de-
venait / dans le dialecte de Basch-
mour; les voyelles, vagues de leur
nature; se permutaient avec plus de
facilité encore. On verra plus bas com-
ment une seule écriture représenta ce-
pendant ces trois manières différentes
d'orthographier un mot, at c'est ainsi
qu'à chaque observation nouvelle l'É-
gypte nous montre une preuve de plus
de l'intelligence laborieuse qui présida
à toutes ses institutions.
Telle fut cette langue à son époque
primitive; à l'époque secondaire,
Suand elle se nomma langue copte,
ans l'Egypte devenue chrétienne, elle
était encore la même , mais elle avait
admis un grand nombre de mots grecs
et arabes, et quelques mots latins,
employés concurremment avec les mots
égyptiens exprimant les mêmes idées,
et dont l'introduction était l'effet des
longs et intimes rapports qui s'établi-
rent entre cette nation et ses domina-
teurs "successifs, les Grecs, les Ro-
mains et les Arabes. Mais lagrammaire
de cette langue ne subit pas de notable
changement; de sorte que la phrase
d'un manuscrit copte des derniers
siècles sera logiquement construite
comme le fut la phrase correspon-
dante sur un monument des temps
antérieurs à Sésostris. Il n'y aura de
différents que les mots étrangers qui se
seront introduits dans cette phrase
copte, et qui sont les synonymes exacts
de mots égyptiens restés néanmoins
dans le langage.
Du reste, il existe des grammaires
de l'idiome copte, composées soit par
des Coptes mêmes, soit par des sa-
vants d'Europe, et des dictionnaires
ou plutôt des nomenclatures de mots
dont l'ordre a été déterminé par la
nature de l'écriture figurée de l'an-
cienne Egypte, antérieure à l'alphabet
copte; et aux ouvrages indiques plus
haut, comme écrits en copte, nous
n'avons à ajouter qu'une collection
d'hymnes chrétiennes en strophes et
en vers rimes , et un recueil de Recettes
médicales contre les maladies les plus
communes en Egypte, recueil déjà
mentionné dans ce précis.
A l'ancienne Egypte aussi nous pou-
vons attribuer la culture de la langue
en ce qui pouvait s'approprier et servir
aux dons de l'esprit, comme à l'ex-
pression des passions de l'âme. Une
chanson rustique est écrite dans un
tableau à la suite d'une scène peinte
d'agriculture , et dans cette chanson ,
comme dans les strophes chrétiennes,
c'est toujours la langue égyptienne qui
se montre dans les deux époques que
nous avons déjà signalées , et dans les
f réductions d'une second période, avec
empreinte non équivoque des in-
fluences qu'elle avait subies.
Ce fut plus qu'une influence, ce fut une
révolution réelle par ses effets, à la fois
politique et religieuse , que la langue
égyptienne eut à éprouver, quand , au
système des signes par lesquels elle s'é-
tait exprimée pendant toute la durée de
sa longue prospérité , on substitua un
système graphique tout nouveau, quand
l'écriture hiéroglyphique fut remplacée
par l'alphabet copte. Uqf science ha-
318
L'UNIVERS.
bile et profonde inventa ce moyen puis-
sant a'élever entre l'ancienne et la
nouvelle Egypte cette impénétrable
barrière de l'ignorance des temps an-
ciens, afln que les opinions, les souve-
nirs et la gloire en fussent complète-
ment effaces dans l'esprit des nouveaux
citoyens. Les nombreux témoignages
écrits qui en subsistaient dans tous les
lieux étaient pour eux illisible" : aussi ,
peu de nations ont été plus complète-
ment étrangères à leurs propres ori-
gines , à leur primitive illustration. La
destruction, d'autorité impériale, des
livres qui renfermaient l'histoire et les
doctrines des ancêtres, et l'introduc-
tion d'un alphabet nouveau, qui fit
perdre complètement la connaissance
de l'ancien , opérèrent cette monstruo-
sité politique, et il a fallu quinze
siècles pour en faire cesser, dans l'in-
térêt des sciences , les effets trop long-
temps destructeurs.
Ce grand fait de l'histoire de l'E-
gypte peut être considéré sous deux
aspects principaux : 1° l'état ancien du
système graphique ou des écritures
usitées dans l'ancienne Egypte; 2" la
cause, l'époque et l'effet de 1 introduc-
tion du nouveau.
L'exposé , même très-sommaire , des
règles de l'ancien système graphique
égyptien intéressera à un très-haut
degré par la singularité de sa théorie,
qui est absolument étrangère à nos
idées comme à nos pratiques usuelles.
JVien n'est plus commun, dans les so-
ciétés modernes, que l'usage de l'écri-
ture composée d'un très-petit nombre
de signes suffisants pour représenter
aux yeux et rappeler a l'esprit tous les
sons de la langue, et, par leurs com-
binaisons diverses, tous ses mots y
toutes ses phrases et toutes les idées
de ceux qui la parlent; mais rien n'est
F lus rare que l'examen analytique de
origine, de la formation et des règles
de cette écriture , et que l'appréciation
du laps de temps et des efforts inouïs
de l'intelligence humaine pour arriver
à cette théorie si simple, si exacte de
l'écriture alphabétique , institution
d'une utilité sans égale, l'auxiliaire in-
dispensable de la civilisation, et qui
fut , à l'exclusion de toute autre , le plus
fidèle courtier de l'intelligence. Du
reste, ce qui va être dit de l'invention
et du premier usage de l'écriture chez
les Égyptiens, s'appliquera directement
à tous les peuples qui furent inventeurs
aussi des mêmes choses; car, en de
telles matières, l'esprit humain est in-
capable de deux bonnes inventions à la
fois.
L'ancienne écriture égyptienne est
généralement connue sous le nom d'É-
criture hiéroglyphique, composée de
signes nommés hiéroglyphes , et qui
sont en effet, comme le dit l'étymolo-
gie, des caractères sacrés sculptés.
Ces signes n'ont pas une expression
uniforme, et les différences, qui les
divisent en trois classes , indiquent
très-vraisemblablement l'origine et le
perfectionnement successif du système
graphique tel qu'il est aujourd'hui
constitué. Ce qui s'est passé presque
sous nos yeux, parmi les peuples do
nouveau monde, nous révèle plus vrai-
semblablement encore ce qui se passa
dans l'ancien, et en Egypte comme
ailleurs , quand l'idée d'écrire se révéla
à l'homme.
a. Les objets matériels frappèrent
ses regards; il reconnut leurs formes,
et quand il voulut conserver ou trans-
mettre le souvenir d'un de ces objets,
il en traça la figure, et ce tracé fut un
caractère d'écriture, caractère pure-
ment ^«ra^i/, peignant directement
l'objet et non pas indirectement Yidép
de ce même objet, toutefois sans indi-
cation de temps ni de lieu; c'est à ce
point que sont parvenus et que se sont
arrêtés les peuples de l'Océanie,
h. L'insuffisance de ce premier
moyen dut se faire sentir bientôt; en
traçant la figure d'un homme, on n'in-
diquait pas un individu en particulier;
il en était de même des figures des
lieux. Le besoin de distinctions indivi-
duelles créa l'usage d'une autre sorte
de signes dont cliacun devint particu-
lier à un homme ou à un lieu : ces si-
gnes furent pris ou des qualités physi--
aues des individus ou d'assimilations à
es objets matériels ; et comme ces si-
gnes n'étaient plus proprement figura-
EGYPTE.
tifs, ils ne furent que des symboles,
et on les nomma pour cette raison ca-
ractères trojyiques ou symboliques, si-
gnes auxiliaires des caractères figura-
tifs, et employés simultanément avec
eux. C'est la que sont arrivés les
Mexicains, et ils ne sont pas allés au
delà. Il nous est parvenu des listes
d'individus et des listes de noms de
lieux en écriture mexicaine; chaque in-
dividu est désigné par une tête hu-
maine, signe yîgfwra^j/, et auprès de sa
bouche est tracé un objet choisi ou
dans la nature ou dans l'industrie hu-
maine , et qui était un si^ne symboli-
que, de sorte que l'on voit clairement
que les individus s'appelaient le Ser-
g;nt, le Loup, la Tortue, la Table, le
âton , et les villes, dont un carré était
le signe ^g'wra^i/', et un serpent, un
poisson le signe symbolique, se nom-
maient la ville du Serpent, la ville du
Poisson, etc.
c. De la représentation de ces objets
physiques à l'expression des idées mé-
taphysiques, le pas à faire était im-
mense : les peuples de l'ancien monde
le franchirent; ils exprimèrent par des
signes écrits les idées dieu, ame, et
celles des passions humaines ; mais ces
signes furent arbitraires et conven-
tionnels en quelque sorte, quoique ti-
rés d'analogies plus ou moins vraies
entre le monde physique et le monde
njoral; le lion fut pVis comme l'expres-
sion de l'idée /orce. Cette nouvelle es-
pèce de signes , nommés énigmatiques
et ajoutés aux deux premières classes,
les figuratifs et les symboliques, fu-
rent inventés et employés par les Égyp-
tiens et par les Chinois, et le systeïne
d'écriture qui résultait de ces trois
éléments était entièrement idéogra-
phique, c'est-à-dire composé de signes
qui exprimaient directement Vidée des
objets, et non pas les sons des mots
qui désignaient ces mêmes objets. Ce
genre d'écriture était aussi une pein-
ture, puisque la fidélité de leur ex-
pression dépendait de la fidélité du
tracé de chacun d'eux, qui devait être
un portrait.
d. Ce système d'écriture pouvait suf-
fire aux usages du peuple qui , l'ayant
imaginé, en possédait complètement
ia théorie et fa pratique, mais seule-
ment tant qu'il n'eut pas besoin de
rendre son écriture intelligible à des
sociétés ou à des individus étrangers.
Mais dès aue ce besoin se fut mani-
festé et qu il fallut seulement écrire le
nom d'un seul individu étranger à ce
peuple , les signes figuratifs , symboli-
ques ou tropiques, ne suffisaient plus,
parce que le nom de l'individu étranger,
n'ayant aucun sens dans la langue du
peuple qui voulait l'écrire et ne lui
présentant ainsi aucune idée, ce nom
ne pouvait pas être écrit par des signes
qui n'exprimaient que les idées.
On s'arrêta donc, on ne sait com-
ment, aux sons qui formaient ce même
nom, et on comprit en même temps
de quelle utilité seraient des signes qui
exprimeraient ces mêmes sons : nou-
veau et dernier progrès dans l'art gra-
phique, et qui en fut le plus ingénieux
perfectionnement, si régulièrement fa-
vorisé par la nature des langues de ce
temps -là, qui étaient généralement
formées de mots et de racines d'une
seule syllabe. On introduisit donc dans
l'usage les signes des sons, signes gé-
néralement nommés phonétiques, et
dont le choix ne fut pas difficile, puis-
qu'on n'eût qu'à choisir dans les signes
ngurés, pour chaque syllabe à ex'pri-
mer phonétiquement, le signe repré-
sentant un objet dont le nom dans la
langue parlée était cette syllabe même :
ainsi le disque du soleil exprima la
syllabe re, parce que cette syllabe était
le nom même du soleil, et ainsi de
suite. Les Chinois arrivèrent à ce procé-
dé syllabique, et ils l'ont conservé sans
()rogrès jusqu'à nos jours, pour écrire
es noms et les mots étrangers à leur
langue. Les Égyptiens parvinrent par
cette même voie à un véritable système
alphabétique, et l'introduisirent dans
leur système d'écriture sans changer
la nature de leurs signes figurés.
Nous allons dire en quoi consistaient le
système ancien de l'écriture égyptienne,
la diversité de ses éléments , leur mode
de combinaison , et les modifications ,
dans la forme des signes seulement,
que le temps et les besoins sociaux y
T20
L'UNIVERS.
firent ïritroduire. Nous prions aussi
le lecteur attentif d'éviter toute confu-
sion des deux idées, si différentes d'ail-
leurs, que représentent ces deux mots
écriture et uingiie; dans la langue le
mot parlé étajt Te siéne direct de l'idée ,
et dans l'écriture le mot phonétique
écrit n'était que le signe direct du mot
parlé, et ainsi le signe indirect de
ridée.
Dans Iç système d'écriture hiérogly-
phique des Egyptiens on doit principa-
lement considérer deux choses :
J. La forme matérielle des signes
qui constitue trois espèces de carac-
tères nommés
1 Hiéroglyphiques (*) ,
2 Hiératiques,
3 Démotiques.
B. La valeur ou expression particu-
lière de chaque signe, laquelle consti-
tue trois espèces de signes, qui sont
Figuratifs,
Symboliques,
Phonétiques.
A. 1. L'écriture hiéroglyphique pro-
prement dite est celle qui se com-
îwse de signes représentant des objets
du monde physique , animaux , plantes ,
figures de géométrie, etc., etc., dont
le tracé est ou simplement linéaire,
ou bien entièrement terminé, et même
colorié, selon l'importance du monu-
ment qui porte l'inscription, ou selon
l'habileté du sculpteur. Le nombre de
ces signes différents est d'envron huit
cents.
A. 2. L'écriture Aierafeçtic est une vé-
ritable tachygraphie de la précédente.
Les signes de l'écriture hiéroglyphique
ne pouvant être convenablement tracés
qu'avec la connaissance du dessin, et
cette connaissance ne pouvant être
universelle , on créa en faveur de ceux
qui ne l'avaient point, un système d'é-
criture abrégé, dont les signes pou-
vaient être facilement exécutés; mais
ce système ne fut point arbitraire,
chaque signe hiératique ne fut qu'un
abrégé d'un signe hiéroglyphique : au
(*) Soigneusement dessinés, ou sculptés
et coloriés , ou simplement linéaires ou sil-
houettes.
lieu de la figure entière du lion couché
par exemple , on exprima la silhouett(
de la partie postérieure, et cet abrégi
du lion conservait dans l'écriture h
même valeur que sa figure entière
Ainsi l'écriture hiératique était com
posée du même nombre de signes qùt'
l'écriture hiéroghjphique , dont elll
était une abréviation à l'égard de ji
forme des signes seulement, et
abrégé des signes avait la même valei
que les signes entiers.
A. 3. L'écriture démotique (ou
pulaire, ou épistolographique) se cor
posait des mêmes signes que l'écrituf
hiératique; c'était aussi une abrévr'
tion des signes hiéroglyphiques,
conservant encore la même valeuf
seulement, le nombre des caractèr
de l'écriture démotique , employés poti
les usages ordinaires de la vie, éta'
moindre.
On voit donc que les trois sorte,
d'écriture usitées simultanément e«
Egypte n'en formaient réellemerl
qu'wne seule en théorie, et que, pot'
la pratique seulement, on avait adop
une tachygraphie des signes primitif;
imitation fidèle des objets naturels rji
produits par le dessin ou par la pen|
ture. Ces trois sortes d'écriture étaie/
d'un usage général ; toutefois , la pri'l
mière, l'écriture hiéroglyphique, étal
seule employée pour les monumeni
publics; mais les plus humbles oii
vriers s'en servaient pour les pjij
conmiuns usages, comme on le vc'i
par les ustensiles et les instrumen
des plus vulgaires professions, ce qu
soit dit en passant, contredit tant d'3
sertions hasardées sur les prétendi
mystères de cette écriture, dont I
prêtres égyptiens avaient fait un moyi
d'ignorance et d'oppression pour
population égyptienne, La deuxièr
espèce, l'écriture hiératique ou sace
dotale, était plus particulièrement
l'usage des prêtres, qui l'employaie^
dans tout ce qui dépendait de leurs r„
tributions religieuses et judiciaires. ]|
troisième espèce enfin, l'écriture p''.
pulaire et la plus facile, la plus sim;
de toutes , servait à tous les usages q
son nom même indique suffisammer
EGYPTE,
2îf
Clément d'Alexandrie dit que, parmi
les Ésyptiens, ceux qui reçoivent de
l'instruction, ap prennent d'atord l'écri-
ture démotique, ensuite l'écriture hié-
ratique, et ensuite l'écriture Mérogly-
phique : c'est l'ordre inverse de leur
invention, mais l'ordre direct quant à
la facilité de leur étude. On trouve sou-
vent les trois écritures employées à la
fois dans le même manuscrit.
Quant à Vexpression ou valeur gra-
phique des signes, la théorie n'en est
pas moins certaine que leur classifica-
tion matérielle.
B. 1. Les signes^Mra?i/5 expriment
tout simplement l'idée de l'objet dont
ils reproduisent les formes; l'idée d'un
cheval, d'un lion, d'un obélisque,
d'une stèle, d'une couronne, d'une
chapelle, etc., etc., est exprimée gra-
phiquement par la figure même de
chacun de ces objets; le sens de ces
c^ïractères ne peut présenter aucune in-
certitude.
B. 2. Les signes symboliques , ou
f tropiques, ou ^énigmatiques, expri-
j maient une idée metapiiysique par l'i-
image d'un objet physique dont les
^qualités avaient une analogie, vraie
, selon les Égyptiens, directe ou indi-
, recte , prochaine ou éloignée , selon eux
1 encore, avec l'idée à exprimer. Cette
sorte de caractère paraît avoir été par-
jticulièrement inventée et recherchée
Ipour les idées abstraites, qui étaient
An domaine de la religion, ou de la
[puissance royale si intimement liée
.avec le système religieux. Vabeille
, était le signe symbolique de l'idée roi ;
.des bras élevés, de l'idée offrir et
offrande; un vase d'aii l'eau s'éjjand,
ila libation, etc., etc.
j B. 3. Les signes phonétiques expri-
maient les sons de la langue parlée, et
avaient, dans l'écriture égyptienne, les
,niêmes fonctions ^ue les lettres de
l'alphabet dans la notre.
■ L'écriture hiéroglyphique diflêre
donc essentiellement de l'écriture gé-
néralement usitée de notre temps , en
ce point capital qu'elle employait à la
l'ois , dans le même texte , dans la même
fPhrase et quelquefois dans le même
mot, les trois sortes de caractères/g-ef-
ratîfs, symboliques et phonétiques ,
tandis que nos écritures modernes,
semblables en cela aux écritures des
autres peuples de l'antiquité classique,
n'emploient que les caractères phoné-
tiques, c'est-à-dire alphabétiques, à l'ex-
clusion de tous les autres.
Il n'en résultait néanmoins aucune"
confusion, la science de cette écriture
étant générale dans le pays ; et en suppo-
sant cette phrase , Dieu a créé les hom-
mes, l'écriture hiéroglyphique s'ex|)ri-
mait très-clairement : 1" le mot Dieu
par le caractère symbolique de l'idée
Dieu; 2° a créé par les signes j!;Âo«e-
tiques représentatifs des lettres qui
formaient le mot égyptien créer, pré-
cédé ou suivi des signes phonétiques
grammaticaux, qui marquent que le
mot radical créer était à la troisième
personne masculine du prétérit de l'in-
dicatif de ce verbe; 3° /es Sommes, soit
en écrivant phonétiquement ces deux
mots selon les règles de la grammaire,
soit en traçant le signe figuratif homme
suivi de trois points, signe gramma-
tical du pluriel ; et il n'y avait point
d'équivoque dans l'expression de ces
signes, 1° parce que le premier, qui
était symbolique, n'avait une valeur
ni comme signe figuratif ni comme si-
^ne phonétique , 2° parce que le signe
figuratif /iomwie, qui termine la phrase,
n'avait que ce même sens figuratif,
3° parce que les signes phonétiques in-
termédiaires exprimaient des sons qui
formaient le mot indispensable à la
clarté de la proposition ; et malgré cette
différence de signes, l'Égyptien qui li-
sait cette phrase écrite la prononçait
comme si elle avait été entièrement
écrite en signes alphabétiques.
La théorie de l'enseignement du sys-
tème graphique égyptien n'offrait pas
plus de difficultés : l'élève, averti de
la nature des signes figuratifs^ n'avait
aucun effort d'intelligence à faire pour
en retenir le sens. La science des signes
symboliques était une affaire de no-
menclature, il devait la mettre dans
sa mémoire , et apprendre successive-
ment la raison de ces assimilations de
certaines figures à certaines idées : la
connaissance de la nomenclature suf-
332
L'UNIVERS.
fisaît même au plus grand nombre.
Quant aux signes phonétiques ou
alphabétiques , voici comment procéda
l'Egypte pour les déterminer. Habituée
à une écriture idéographique, peignant
les idées et non les sons de la langue ,
elle ne pouvait s'élever du premier
bond à la simplicité tout arbitraire de
nos alphabets. Obligée de combiner la
forme des nouveaux signes avec ceux
dont elle avait déjà consacré l'usage
par une longue pratique , elle ne re-
nonça pas à la figure des objets na-
turels, elle en continua l'emploi, et
décida seulement, après avoir analysé
les syllabes de son langage et en avoir
décomposé les sons jusqu'aux plus
simples éléments, qui sont les lettres,
3ue la figure d'un objet dont le nom
ans la langue parlée commencerait par
la voix ^, serait, dans l'écriture, le
caractère A ; que la figure d'un objet
dont le nom, dans la langue parlée,
commencerait par l'articulation b , se-
rait, dans l'écriture, le caractère B,
et ainsi de suite. Dans l'écriture pho-
nétique, l'aigle, qui se nommait Ahôm
en égyptien, devint donc la lettre A;
une cassolette, Berbe, la lettre B; une
main. Tôt, le T et le D; une hache,
Kelebin, le K et le C dur; un lion
couché, Labo, le L; une chouette,
Mouladj , le M ; une bouche M, le R ,
etc. , etc. Il résulta ainsi de ce pre-
mier principe, non pas que tous les
objets dont le nom commen^jait par
R, devinrent le signe graphique de
cette lettre (il en serait né trop de
confusion) , mais que quelques-uns de
ces objets seulement, les plus connus ,
les plus ordinaires , ceux dont la forme
était le plus sûrement déterminée , et
pouvait être le plus facilement trans-
crite , furent affectés d'autorité à re-
présenter le son R , et ainsi des autres.
il y eut donc un certain nombre de si-
gnes homophones, ou exprimant le
même son, dans l'alphabet écrit des
Égyptiens, et cela était nécessaire dans
une sorte d'écriture où la combinai-
son et l'arrangement matériel des si-
gnes étaient soumis à des règles dic-
tées par la convenance de la décoration
<les monuments dans un pays surtout
où les murs de tous les édifices publics
étaient couverts d'inscriptions servaHt \
d'explication aux tableaux sculptés qui'
rappelaient les grandes actions des rois
ou les bienfaits des dieux du pays. Du
reste, le nombre des hiéroglyphes pho-
nétiques ne s'élevait guère au delà de
deux cents , et quelques-uns des alpha-
bets européens ne contiennent pas un
bien moindre nombre de sons ou de let-
tres. Toutefois , c'est cette espèce de
caractère qui domine dans tous les textes
hiéroglyphiques; ils s'y trouvent dans
la proportion des deux tiers , le sur-
plus appartenant par portions à peu'
près égales aux caractères figuratifs et
aux caractères symboliques.
On comprend par là toute l'impor-
tance , pour les sciences historiques , de
la découverte de l'alphabet des hiéro-
glyphes égyptiens. En disant comment
on a réussi à la faire, on dira aussi
toute sa certitude.
On ne parvient à connaître une
langue ou une écriture qu'on ignore
qu'avec le secours d'un interprète;
c'est un homme , ou un livre , ou un
écrit quelconque. Cet interprète de
l'ancienne Egypte fut trouvé en Égyg-
te même par la France : c'est la cé-
lèbre inscription de' Rosette, pierre
de quelques pieds de hauteur et sur
laquelle furent gravées trois inscrip-
tions à la suite l'une de l'autre; b
première, tronquée par le haut, en ca-
ractères hiéroglyphiques, la deuxième
en caractères demotiques, et la troi-
sième en grec. On sait par cette der-<
nière qu'elle est la traduction raêniet
de ce qui précède : voilà donc l'in-
terprète des hiéroglyphes égyptiens,*
qui manquait à l'érudition modernci
Cette traduction grecque d'un texte
égyptien devait ouvrir une voie nou-
velle. L'inscription de Rosette fuft
publiée et reçue avec empressement;
mais ce ne fut qu'après vingt ans el
vingt essais sans résultats que la I^?
mière jaillit enfin de ce monument,
et pour l'en tirer, il fallut s'airrét«r(
aux données suivantes après avoin
épuisé toutes les autres : 1" le texte'
grec prouve que l'inscription estjini
décret des prêtres de l'Egypte en l'hon-i
EGYPTE.
223
neur de Ptolémée Épiphane {Suprà,
page 61 ) ; 2° ce décret contient plu-
sieurs fois le nom de ce roi et plusieurs
autres noms propres ; 3° on a pu tra-
duire et écrire en égyptien toutes les
idées exprimées dans le texte grec;
mais les noms propres grecs n'expri-
mant aucune idée en égyptien , ils n'ont
pu être traduits; il a donc fallu écrire
en caractères égyptiens les sons que
lorment ces noms propres dans le
grec ; 4'^ il doit donc y avoir dans l'ins-
cription égyptienne de Rosette des
signes hiéroglyphiques exprimant ces
sons; il pourrait donc aussi y avoir
dans l'écriture hiéroglyphique des si-
gnes phonétiques, ou exprimant les
sons et non pas les idées ; 6° le texte
égyptien présente un groupe de signes
hiéroglyphiques, distingué par un enca-
drement elliptique qui l'entoure : ce
groupe est répété plusieurs fois dans
ce texte égyptien; le nom propre du
roi Ptolémée était aussi répété plu-
sieurs fois dans le texte grec: le groupe
d'hiéroglyphes encadré peut donc être le
nom de Ptolémée, et, dans cette sup-
position, les signes ainsi groupés écri-
vant ce nom en hiéroglyphes, ces
gignes sont alphabétiques , et le pre-
mier est un P, le second un T, etc.
Voilà déjà plusieurs des hiéroglyphes
alphabétiques retrouvés, et il ne reste
qu'a compléter cet alphabet si dé-
siré. 6° Bien des obstacles s'y opposent
encore : le groupe encadré dans une
ellipse , ou cartouche , est le nom
de Ptolémée , ou bien il ne l'est pas :
dans le premier cas , il est nécessaire
d'éprouver la vérité dece premier résul-
tat alphabétique, sur d autres noms
propres écrits à la fois en hiéroglyphes
et en grec , et dans lesauels se retrou-
vent toutes les lettres déjà reconnues,
ou supposées l'être, par le nom de
Ptolémée. L'inscription grecque de
Rosette contient plusieurs autres noms
Eiropres vers son commencement; mais
e texte hiéroglyphique étant tronqué
vers ce point, nous sommes privés
de ce moyen de comparaison. Il n'y
avait donc rien de rigoureusement cer-
tain jusque-là dans le résultat de tant
Ue recherches , et le temps seul pouvait
mettre fin à tant d'incertitudes : il
ne refusa pas ce grand bienfait aux
lettres et a l'histoire. 6" L'infortuné
Belzoni découvrit à Philae un cippe
portant une inscription grecque , et un
petit obélisque portant aussi une ins-
cription hiéroglyphique : on reconnut
que le cippe et l'obélisque formaient
un seul et même monument; ce point
capital fut publiquement constaté r
l'inscription grecque nommait aussi j
un roi Ptolémée, une reine Cléopâ-
tre, et l'on remarquait dans l'inscrip-
tion hiéroglyphique , au lieu même où; '
devait se trouver le nom du roi Ptolé-
mée , le même groupe encadré que r
dans l'inscription de Rosette, on avait
supposé être le mot Ptolémée: ce pre-
mier résultat tiré de l'inscription de
Rosette était donc pleinement con-
firmé ; on avait donc avec certitude le
nom du roi grec Ptolémée écrit en hié-
roglyphes ; dès lors le groupe d'hiéro-
glyphes encadrés qui , sur l'obélisquey ^
suivait le nom de ce roi , ne pouvait !
être que le nom de la reine Cléopdtre, et \
le premier signe du mot Ptolémée, P,
se trouva être en effet le cinquième
de celui de Cléopâtre ; le deuxième de
l'un, le T, le septième de l'autre; le
quatrième du premier, le L, était bien
le deuxième du second : le nombre des
signes reconnus s'accrut donc de tous
ceux qui composaient le nom de Cléo-
pâtre , et on eut la moitié de l'alphabet.
Et une fois que les groupes d'hiérogly-
phes encadres , ou cartouches , eurent
été reconnus pour des noms de rois et
de reines ainsi distingués par l'étiquette,
et ces cartouches étant nombreux sur
les monuments , l'alphabet fut sans
peine complété , et laclécouverte la plus
désirée et la plus inespérée depuis la
renaissance des lettres était enfin ac-
complie. Tel fut le résultat des recher- i j
ches de Qiamgollipn le jeune; la suite j j
de ses investigations analytiques et la
persévérance qui les caractérisa ont
fait le reste : les mystères de l'ancienne
Egypte ont été ainsi dévoilés; les ap-
plaudissements du monde savant ont
été la récompense d'un dévoûmeut qai
ne se démentit pas un seul instant pen-
dant vingt-cinq années, et une mort
324
L'UNIVERS.
soudaine et prématurée en a consacré
les immortels résultats.
Il nous resterait à exposer les prin-
cipes généraux de la grammaire de
cette écriture, si l'on peut ainsi parler,
ou du moins à indiquer ici quelques-
uns de ses procédés les plus singuliers,
comme étant tout à fait étrangers à nos
procédés graphiques si simples, si ana-
îoguesà nos habitudes socialesqui n'ad-
mettent que peu d'inscriptions sur nos
monuments publics et qui les excluent
de leur décoration ; mais cette Gram-
maire est déjà publiée , et il nous sera
permis de nous borner à l'indiquer au
lecteur.
Nous pourrions aussi considérer
l'influence du procédé phonétique égyp-
tien sur la création et l'introduc-
tion parmi les peuples de l'antiquité
secondaire, de l'usage de l'alphabet
pour leur écriture , et comment ces
alphabets, tels que nous les connais-
sons, pourraient, d'après leur cons-
titution particulière et différente, être
classés généalogiquement, si on peut
le dire, en alphabets de seconde et de
troisième formation , et tous les alpha-
bets de l'Europe ancienne et moderne
sont de cette troisième classe; mais
cet examen d'un intérêt général dans
l'étude critique de la philosophie des
langues et de l'écriture , ne se ratta-
che pas assez {)articulièrement au sujet
de notre Précis , et nous n'ajouterons
plus que quelques mots sur l'antiquité
de l'usage de l'écriture en Egypte.
L'antiquité grecque et romaine, Pla-
ton, Tacite, Pline, Plutarque, Dio-
dore de Sicile et Varron font honneur
à l'Egypte de l'invention de l'écriture
alphabétique. La critique moderne a
reconnu par l'étude des monuments,
qu'aucun peuple de l'ancien monde ne
pouvait à cet égard infirmer ce juge-
ment consacré par l'autorité des siè-
cles; l'examen des plus anciens al-
phabets connus prouverait peut-être
aussi, quant à leur constitution même,
l'imitation d'un type primitif qu'on
n'a encore retrouvé que dans l'antique
Egypte, et il y aurait là quelques don-
nées importantes pour l'histoire des
origines de quelques peuples morts ou
vivants. On peut donc assurer que TE-
gypte arriva très-anciennement au com-
plément réel de son système graphi-
que , à l'alphabet. Mais les causes et
l'époque de ce perfectionnement mé-
morable nous sont absolument incon-
nues : est-il le résultat des efforts de
la philosophie égyptienne?... n'est-ce
qu'une transmission faite à l'Egypte
par un peuple qui l'aurait précédée
danslesvoies delà civilisation?... L'es-
prit se confond dans l'examen de telles
questions , où se manifestent une an-
tiquité incontestablement supérieure à
tous les temps historiques de l'Occi-
dent , et un perfectionnement de sys-
tème graphique pour l'écriture, de
système grammatical pour la langue,
que les principes de l'idéologie mo-
derne n'ont ni dépassé ni prévu. Ré-
sultat bien singulier de l'autorité des
faits les plus avérés ! quand on cons-
truisit les pyramides de Memphis , aux
anciens règnes des premières dynas-
ties , l'usage de l'écriture était in-
connu, on n'en trouve aucune trace
sur les pyramides royales ;etauXXIIl''
siècle avant l'ère chrétienne , au temps
de la XVr dynastie, le système gra-
phique tout entier était employé pour
orner les monuments publics contem-
porains, d'inscriptions historiques ou
religieuses; et alors déjà le système
graphique est le même que pour les
siècles des Sésostris, des Ptolémées
et des Césars, et le système gramma-
tical du langage a les mêmes prin-
cipes généraux qu'aux temps des er-
mites chrétiens de la Thébaïde. On
sait donc tout sur la civilisation égyp-
tienne, à l'exception de son origine
et de ses commencements. La France
n'a retrouvé dans les sables du désert
que la magnificence des Pharaons , le
temps lui a ravi leur berceau.
Un dernier mot sur l'écriture hié-
roglyphique en démontrera toute la
perfection , pour l'Egypte du moins ,
eu égard aux trois dialectes de sa lan-
gue : le même signe graphique expri-
mait le son du L et du R ; un autre
signe, le son du P et du Ph ; un autre
enfin, T et Th; l'inscription pouvait
donc être également lue selon les di-
ÉGTPTl':
!2i
7''
vers dialectes de la langue égyptienne,
qui étaient précisément caractérisés
par la permutation réciproque de ces
mêmes lettres. Un phénomène d'une
plus grande portée encore existe à
regard de l'écriture chinoise; la même
phrase est Ive par des peuples qui par-
lent des idiomes différents : c'est le
propre de toute écriture idéographique ;
l'idée est une, mais les mots qui l'ex-
priment différent seion la nature des
idiomes : le signe figuratif arôre don-
nera à tous l'idée d'un arbre; mais
cette idée sera exprimée , et ce signe
sera lu au moyen d'un mot qui diffé-
rera dans chaque pays.
On a déjà vu sur là planche 22 l'al-
phabet égyptien tel qu'il fut découvert
etpubliéau mois de septembre 1822, par
Champollion le jeune ; il fut tiré spé-
cialement des monuments de l'époque
grecque et de l'époque romaine; appli-
3ué ensuite aux mscriptions du temps
es pharaons, cet alphabet s'accrut
d'un certain nombre des signes de
même nature, et enlin il a été publié
complet en 1836, dans la Grammaire
égyptienne, des pages 35 à 46, et tel
que l'a déterminé l'étude attentive des
monuments de toutes les époques ,
soit en Égvpte même, soit dans les
collections formées en Europe.
I^'otre planche 22 représente à la fois
cet alphabet en caractères hiérogly-
phiques, tels qu'on les retrouve sur
des monuments de tout ordre et dans
la première partie de l'inscription de
Rosette; et en caractères démoti-
ques ou populaires , qui étaient em-
ployés dans les contrats civils, les let-
tres , les affaires domestiques , les actes
administratifs d'un intérêt général ,
comme on en voit tant d'exemples dans
les nombreux manuscrits sur papyrus
recueilhs en Egypte , sur des stèles fu-
néraires, des inscriptions vulgaires,
enfin dans la partie intermédiaire de
l'inscription de Rosette, et son tfxte
grec nomme ce caractère enckorial ou
du pays. Ces signes démotiques don-
nent aussi l'idée de la forme des signes
Imratiqnes ou sacerdotaux , d'où les
démotiques avaient tiré leur origine.
Enfin on voit par la colonne de gauche
de notre planche, à quelle lettre de
l'alphabet grec répond phonétique-
ment chaque sigue démotique et cha-
que signe hiéroglyphique; à la diffé-
rence près des formes, ces signes
s'employaient comme s'emploient les
lettres de notre alphabet.
Pour ne rien laisser à désirer , nous
citerons ici deux lignes d'une inscrip-
tion en caractères hiéroglyphiques,
d'une haute antiquité , et dont voici l'ex-
plication graphique et grammaticale.
f ^^
>^««««i^
Cette inscription doit être lue de
droite à gauche; nous avons d^'à dit
que toute inscription en caractères
hiéroglyphiques se lit en commençint
par le coté vers leauel regardent les
têtes d'hommes ou d'animaux qui font
partie de l'inscription.
Celle-ci se compose de huit groupes
15* Livraison. (Egypte.)
de signes séparés les uns des autires ,
et de quatre signes isolés qui sont
quatre particules nécessaires pour la
construction de la phrase.
Le premier groupe est composé <Je
deux signes; l'un est la figure même
du dieu Chons, reconnaissable à ses
insignes particuliers ; cette fi^^ure esî
IS
2«J
L'UNIVERS.
le sujet de la proposition, et signifie :
je y le dieu Chons; le signe au-dessus
est phonétique, et se lit ti ou éiti, qui
signifie donne , accorde.
Le deuxième groupe est également
çhonétique , et se Wische-m (ou sche-
/lem), qui signifie oWer.
Dans le troisième groupe le pronom
est exprimé phonétiquement, et il est
suivi de la figure d'un l-oi; ce groupe
se lit pephhont^ sa majesté.
Le signe isole qui suit, le 4*, est la
lettre L, article cm.
Legroupe d'après, n" 5, est terminé,
à gauche, par deux signes qui avertis-
sent que les quatre qui les précèdent
forment le nom d'un pays : ces quatre
signes sont en effet les lettres des sons
lî, sch, t, n, et se lisent Baschten,
Le signe n° 6 est le même que le
quatrième, et il a ici le sens du mot
pour.
Le groupe suivant est phonétique, et
se lit nohem, avec le sens de délivrer.
Le groupe n" 8, tout phonétique, se
compose des lettres T. S.; la première
est I article féminin, et la deuxième, le
signe S , l'abréviation de Si, fils , et ici
fille, comme l'exige l'article féminin.
Le signe suivant est la tettreN,qui
se prononce an, et qui est notre article
de dans la langue égyptienne.
L'homme debout avec une canne à
la main est le signe figuratif de l'idée
chef.
Le signe N est déjà expliqué, de;
ainsi que le groupe final qui est le
même que le cinquième de notre texte.
Cette inscription se lit donc mot à
mot ; Je, dieu Chons, accorde aller
Sa Majesté au pays de Baschtanpour
délivrer la fille du chef du pays de
Baschtan^c'est-h-û'irQ : « Je consens à
ce que Sa Majesté (le roi d'Egypte) se
rende dans le pays de Baschtan , pour
déli,vrer (ou pour épouser) la fille du
chef 'de lîaschtan, » et c'est le dieu
ChOns qui parle ainsi dans le texte
(ligne 15*) d'une stèle historique qui
existe dans les ruines du sud-est de
Karnak , à Thèbes , stèle copiée par
Champollion le jeune , et dont la tra-
duction existe dans ses notes.
Tel fut l'état de l'écriture sacrée en
Egypte pendant une longue succession
de règnes et d'événements , qui n'ap-
portèrent , dans cet État , aucune va-
riation notable. Ce n'est pas cepen-
dant que l'Egypte ignOrSt l'existence
des langues et des systèmes d'écriture
particuliers à d'autres peuples , et qui
différaient entièrement de ceux qu'elle
avait adoptés : et quoiqu'il ne nous
soit pas donné de connaître complète-
ment les usages, en ces graves ma-
tières , des nations civilisées contem-
poraines de la haute splendeur de
l'Egypte, quelques faits avérés suf-
fisent toutefois pour nous démontrer
ces différences. Le patriarche Joseph
ne parla d'abord à ses frères que par
le secours d'un interprète qui connais-
sait à la fois la langue de Jacob et celle
des Égyptiens. La variété des écritures
devait être connue aussi bien que la
variété des idiomes; deux papyrus
écrits en phénicien ont été trouvés
parmi des papyrus égyptiens dans un
tombeau de la Thébaïde ; et l'on n'a pas
appris que les invasions éthiopiennes
aient, à cet égard, rien introduit de
nouveau en Egypte. Sous les Perses ,
l'écriture et la langue des monuments et
celles des contrats particuliers furent
les mêmes que du temps des pharaons ;
les Perses y laissèrent cependant quel-
ques traces d'écriture en caractères
cunéiformes. Durant la domination
des Grecs , les usages égyptiens ne su-
birent en ce point aucune modification ,
la langue égyptienne pour la population
indigène , la langue grecque pour les
Grecs ; l'écriture hiéroglyphique pour
les monuments, récriture hiératique
pour les choses sacrées ; la démotique
pour les contrats, et pour ceux-ci une
antigraphie ou seconde expédition en
langue grecque ( la langue du gouverne-
ment) , et avec ces deux circonstances
assez remarquables, savoir : 1° que ces
contrats étaient soumis au droit d'enre-
gistrement , et que l'enregistrement
était inscrit en langue grecque sur le
contrat conçu en langue égyptienne; 2»
que, devant'les tribunaux, le contrat
en langTie égyptienne avait seul' de l'au-
thenticité, même à Tégard des natio-
naux grecs. On devine aisément corn*
EGYPTE.
bien de tels usages durent contribuer
a étendre réciproquement parmi les
deux populations la connaissance si-
multanée des deux langues. Le décret
connu sous le nom de pierre Rosette,
fut à la fois rédigé en égyptien et en
grec, et publié en écriture hiérogly-
phique , en écriture démotique , et en
écriture grecque.
Durant la domination romaine , les
anciens usages égyptiens furent conser-
vés ; la langue grecque continua d'être
celle du gouvernement ; les inscriptions
des monuments publics furent tracées
en caractères hiéroglyphiques ; les con-
trats particuliers continuèrent d'être
écrits en caractères démotiques, parmi
les Égyptiens. 11 nous est parvenu de
modestes stèles funéraires, où cette
écriture populaire se retrouve encore ;
et ces vieilles institutions de l'Egypte
devaient durer jusqu'au temps marqué
pour la fin des anciennes croyances
dans l'ancien monde , et pour la substi-
tution du christianisme à toutes les
philosophies antérieures qui semblè-
rent se prêter , presque sans combat ,
à voir se résumer en une doctrine
nouvelle et dominante, tout ce qu'il y
avait eu en elles-mêmes de vrai , de
bon et d'utile.
Cest en effet à l'établissement du
christianisme parmi les Égyptiens ,
qu'on rapporte généralement la substi-
tution de l'alphabet copte aux an-
ciennes écritures égyptiennes : opéra-
tion aussi simple dans son action, que
profonde et efficace dans ses effets-, car
la langue égyptienne , écrite jusque-là
au moyen des caractères hiéroglyphi-
ques , hiératiques ou démotiques", fort
nombreux , et d'expressions diverses ,
soit figurative , soit idéographique ou
alphal)étique , et représentant les uns
les idées mêmes , les autres les mots
signes des idées , ne fut plus écrite
qu'avecune série de trente et un signes,
d'une expression identique, tous re-
présentant alphabétiquement les voix
et les articulations propres a compo-
ser les syllabes et les mots de la langue
parlée, et de ces trente et un signes ,
vingt-quatre sont ceux mêmes qui com-
posent l'alphabet grec, et les sept autres
sont autant de signes de l'ancien alpha-
bet démotique égyptien, introduits dans
le nouveau' pour exprimer les sons
propres à la langue égyptienne qui ,
inconnus dans la langue des Grecs , ne
pouvaient pas se trouver dans leur al-
phabet. Tel est l'alphabet copte qui fut
substitué aux anciennes écritures égyp-
tiennes pour écrire la langue égyp-
tienne, opération semblable à celle
qui aurait aujourd'hui pour objet d'é-
crire la langue française avec les ca-
ractères grecs ou tous autres : ce se-
raient d'autres signes alphabétiques ,
mais ce serait toujours la même lan-
gue frs^pçaise.
L'époque et la cause de la substitu-
tion de ce nouvel alphabet à l'ancien ,
sont généralement rapportées, à l'in-
troduction du christianisme en Egypte ;
il serait plus exact de dire que ce fut
à son influence, dès qu'il fut devenu
dominant. C'est l'évangéliste saint Marc
qui est considéré comme l'apôtre de
l'Église d'Alexandrie, que saint Pierre
aurait désigné à cet effet, et qui v se-
rait mort vers le temps de Néron. Cette
première époque du christianisme en
Egypte fut sans influence sur les an-
ciennes institutions nationales ; le
temps seul pouvait les oblitérer insen-
siblement ; et nous trouvons , en effet ,
jusqu'en l'an 2J1 , les monuments pu-
blics ornés des tableaux et de l'écriture
de l'ancienne religion. Les noms de
Caracalla et de Géta sont inscrits sur
ces tableaux.
A celte mên)e époque , un Démé-
trius, le onzième successeur de saint
Marc,étaitpourvuderévêchéd'Alexan-
drie; vintensuiteDioclétien, qui traita
les chrétiens de telle sorte, que l'ère
de son règne fut pour eux l'ère des
martyrs ; et ce n'est pas dans de telles
circonstances que l'Église chrétienne
pouvait être dans la nécessité de faire
écrire sa liturgie dans une écriture
plus cxpéditive que ne l'était l'écriture
égyptierme démotique. C'est de cette
même écriture que la généralité des
savants pense que Ips soldats de Gor-
dien se servirPiit dans l'inscription en
plusieurs langues dont ils firent déco-
rer le tombeau de cet empereur; cir-
15.
S28
L'UNIVERS.
constance qui date aussi du troisième
siècle, et qui , soit dit en. passant, in-
drine hautement Tôpinion des criti-
ques qui , tels que Laoroze et le
P. Georgi , font remonter -l'usage de
l'alphabet coptejusqu'au r^ne du Pha-
raon Psainmetichus ; ou bien tels que
le P. Bonjour, D. Montfaucon, Ja-
blonski, Valperga et.Schow, oui le rap-
portent aux règnes d'Alexandre ou des
Ptolémées, ou phis généralement à un
temps antérieur à l'ère chrétienne,
i^lais le docte Zoéga^ malgré tant d'au-
torités contraires, n'a pas liésité à dé-
clarer que l'alphabet copte ne lui pa-
raissait pasavoir été adopté, au plus tôt,
avant le troisième siècle de Vête chré-
tienne. Ajoutons que, dans l'ile de
Philx, on adorait encore Isis et Osiris
dans la seconde moitié du sixième
siècle chrétien. Enfm , il reste assez
d'incertitudes , dans l'esprit des meil-
leurs critiques , sur l'époque de la ver-
sion copte de TAnoien et du Nouveau
Testament, pour qu'on ne puisse tirer,
de ces opinions diverses , aucune don-
née précise, et utile à la question pré-
sente. Le savant Michaëlis a résumé
toutes ces opinions, dont les unes ten-
dent à démontrer des rapports patents
entre la version copte et la version la-
tine, et dont les autres la trouvent
plus conforme au grec des Septante ;
et il existe peu de manuscrits coptes
de ces textes sacrés, dan s les divers dia-
lectes coptes , qui paraissent antérieurs
;iu septième siècle: les plus anciens
sont écrits sur papyrus; les autres
sur peau de gazelle, sur vélin , ou sur
papier. On connaît aussi en langue et
en caractères coptes, et des inscrip-
tions funéraires, et un assez grand
nombre de lettres missives écrites sur
des fragments de poterie recueillis dans
les ruines des anciennes villes égyp-
tiennes ; mais bien peu de ces débris
iwrlent des dates; et la plus ancienne
qu'on y ait retrouvée jusqu'ici est de
l'an 944 de l'ère chrétienne. Il est re-
marquable toutefois que cette inscrip-
tion copte chrétienne porte une double
date , dont l'une est tirée de l'ère de
i^ioclétien ou des martyrs , et l'autre
de l'ère de Mahomet ou del^hégire,
( l'an de Diodélieii 662 , et du Sarra'
sinZZA); il est vrai aussi qu'à l'époque
de cette inscription , déposée sur la
tombe d'une clirétienne, les Arabes
gouvernaient l'Egypte depuis trois
siècles révolus. Les Coptes conservè-
rent leur alphabet longtemps encore
après , comme le prouvent des manus-
crits coptes qui ne sont pas antérieurs
au seizième siècle de notre ère , époque
qui fut , comme nous l'avons déjà dit ,
celle où la littérature copte jeta ses
dernières lueurs, et qui vit finir, sans
espoir de retour, la langue et tous les
systèmes d'écriture successivement usi-
tés en Egypte, dont nous avons es-
sayé de donner ici une idée sans doute
trop sommaire ; mais nous avions aussi
quelques mots à dire sur d'autres ins-
titutions de l'Egypte des pharaons.
S XVm. SYSTÈRiE NUMÉRIQUE. SYSTÈME MÉ-
TRIQUE. MONNAIE. tALENUniEU.
Ce que nous avons appris par les
monuments , au sujet du système nu-
mérique des anciens Égyptiens , nous
prouve que leur arithmétique n'était
pas plus perfectionnée que celle des
Grecs; ils ignorèrent l'admirable fonc-
tion du zéro, et pour les signes-
chiffres , la valeur de position : ingé-
nieux et féconds procédés au moyen
desquels, avec neuf chiffres dont lu
valeur augmente en progression dé-"
cuple à mesure qu'on les avance vers
la gauche , nous pouvons , dans le sys-
tème moderne venu des Indiens par
les Arabes, exprimer commodément
les nombres les plus considérables.
Il ne nous est parvenu aucune no-
tion écrite sur l'arithmétique des Égyp-
tiens; les signes de nombre une fois
reconnus, on a recueilli tout ce qu'on
a trouvé écrit en chiffres sur les mo-
numents, et on en a tiré des données
nécessairement incomplètes, en ce sens
qu'on ne doit pas croire que les Égyp-
tiens ignorèrent une partie quelconque
de la science des nombres, parce qu'on
n'en trouve pas d'application'sur leurs
monuments. On sait en combien de
circonstances la connaissance de la
géométrie était nécessaire à leur ci-
KGYPTE.
vilisation; on voit aussi leurs mo-
numents exactement orientés , et sur
les magnifiques créations de leur ar-
chitecture , tous les secours qu'ils
surent tirer de cette science : on ne
peut donc leur refuser d'avoir possédé
des règles dont il nous reste de si nom-
breuses applications. Voici , dans leurs
limites réelles, les résultats tirés de
Fétude des monuments , et un résumé
de ce qui se trouve plus au long ex-
posé dans le IX' chapitre de la Gram-
maire égyptienne de mon frère, sur
les mots et les signes qui ont servi à
la numération chez les Égyptiens.
Remarquons d'abord , à ce sujet ,
que les nations modernes sont tom-
Jjées dès longtemps dans une contradic-
tion manifeste : le système graphique
de tous les mots de leur langue est al-
phabétic|ue , et les signes des mots de
la numération sont entièrement idéo-
graphiques ; ces signes étaient aussi
idéographiques chez les Égyptiens,
Oiais du moins ils se trouvaient en cela
dans une parfaite analogie avec leur
écriture nationale.
Les numératifs ou noms de nombre
se divisaient aussi en ordinaux et car-
dinaux ; ceux-ci exprimant la quantité
des objets, et ceux-là déterminant leur
ordre relatif.
Chacune des trois subdivisions du
système général d'écriture avait aussi
§a série de signes de nombre.
L'écriture hiéroglyphique avait un
signe particulier pour chacun des nom-
bres un , dix , cent , mille , et dix mille ;
ils étaient écrits autant de fois que
l'exigeait la somme à exprimer; on
Ugurait jusqu'à neuf fois le signe de
1,'unité pour exprimer l'idée 9; neuf
fois le signe de la dizaine pour expri-
mer 90 ; neuf fois le signe cent pour
figurer le nombre 900 , et ainsi de suite
pour les autres chiffres (voyez notre
planche 66, n° A).
L'écritu rehiératique procédait d'une
autre manière ; elle avait un signe par-
ticulier pour chacun des nombres un,
deux, trois, quatre, et neuf; au con-
traire, les nombres 5,6, 7 et 8, s'ex-
primaient au moven des chiffres com-
l'iiics 3 et 1'. 3 et 3 3 et 4, -1 et 4:
le signe dix était cualemcnt spécial , et
il était ensuite modifié par l'adjonction
des chiffres des unités pour former des
caractères qui offraient l'expression
des idées deux fois dix , trois fois dix ,
quatre fois dix , etc. ; un signe parti-
culier signifiait cent ; et , par une com-
binaison très - analogue à celle des
dizaines , ce même sii^ne exprimait les
nombres 200 , 300 , etc. , jusqu'à 900 ;
le signe spécial du nombre mille était
soumis à la même règle, et figurait
sans équivoque les multiples de mille
par les neuf premières unités ; ensuite
un signe particulier disait dix mille,
et , en le répétant neuf fois , on arri-
vait à exprimer l'idée 90 mille ; enfin ,
pour les quantités supérieures , on les
exprimait facilement par une combi-
naison systématique des signes des
centaines et des mille avec celui de la
myriade, et ces chiffres combinés se
lisaient : cent fois mille ou cent mille,
cent fois dix mille ou un million , cent
fois vingt mille ou deux millions, etc.
Dans l'écriture démotique, ou po-
pulaire , le système de numération était
le même que pour l'écriture hiérati-
que , et les signes-chiffres presque sem-
blables aussi. Ces chiffres étaient em-
ployés à la numération de toutes sortes
d'objets, à l'exception formelle des
dates pour les quantièmes du mois.
Il est digne de remarque, en effet,
que ce quantième fut exprimé par des
cliiffres particulfers potu" les nombres
un , deux , trois et quatre ; et pour les
nombres 5 , 6 , 7 et 8 , on s'attacha à
reproduire, par la combinaison de
ces cliiffres, les groupes hiéroglyphi-
ques qui représentaient ces mêmes
iiomiires. Le signe du nombre 9 était
également spécial. Enfin , pour les
dates composées de dizaines et d'uni-
tés, les signes 20 et 30 avaient aussi
une forme particulière, et leur tracé
était un groupe qui se décomposait en
10, 3 et 2, pour dire 15; en 20, 3 et
3 pour dire 26, et ainsi de suite jus-
qu'à 30 figuré par un chiffre spécial
(voyez la même planche 68, n» B).
Les contrats , les manuscrits , et no-
tamment les registres de comptabilité
des tcmjilrs , ont fourni les cléments
230
L'UNIVERS.
de ces notions sur le système numé-
rique des Éfiyptiens ; on y trouve aussi
des exemples nombreux de l'emploi de
ces chiffres dans des sommes expri-
mées par les unités, les dizaines, les
centaines, les mille et les myriades.
C'est l'épreuve certaine des théories
qui viennent d'être exposées.
Quant aux numératifs ordinaux,
ils «étaient écrits au moyen des signes
des nombres cardinaux, qui étaient pré-
cédés d'un caractère complexe placé au-
dessus de ce signe cardinal. Il en était
de même pour exprimer les nombres
fractionnaires , et on a aussi des exem-
ples d'additions composées à la fois
de nombres entiers et de fractions. On
ne connaît pas d'exemple écrit des
autres parties de l'arithmétique, telles
que la soustraction , la division , la
multiplication , etc. ; on ne connaît pas
non plus de signe pour exprimer di-
rectement un nombre supérieur à la
myriade ; mais on ne doit pas prendre
les limites de nos recherches pour les
limites de la science des Égyptiens
dans l'arithmétique : d'autres monu-
ments peuvent nous en enseigner da-
vantage. Concluons , toutefois , de tout
ce qui vient d'être exposé, que le sys-
tème numérique des Égyptiens avait
des rapports intimes avec celui que
les Grecs adoptèrent ensuite, et que
les théories durent être appliquées
par des procédés analogues.
L'intérêt réel , historique , archéo-
logique des notions qui précèdent , se
réalise essentiellement dans leur appli-
cation à la recherche des dates qui se
trouvent très-fréquemment sur les mo-
numents égyptiens : chaque date est
un fait de ^ande considération , et
très-fécond en résultats utiles à la cer-
titude historique; nous avons tâché de
réunir sur nos deux planches numé-
rotées 63 et 66, les moyens et les
exemples les plus propres à les faire
reconnaître, et aies traduire exacte-
ment en supputations modernes.
Système métrique. On est porté à
croire, d'après l'autorité que quelques
savants modernes ont imprimée à leur
opinion , que longtemps avant le siècle
d'Alexandre quelques peuples de l'an-
tiquité firent avec succès des observa-
tions astronomiques, les employèrent
dans la description de la terre, et dé-
terminèrent avec exactitude la situa-
tion de quelques points principaux du
globe. Les résultats de leurs observa-
tions furent exprimés en mesures au-
thentiques : il faut donc supposer
qu'alors déjà ces mesures étaient sys-
tématiquement déterminées , et furent
des divisions astronomiques du degré
terrestre. Les mêmes mesures eurent
des rapports précis avec les divisions
du temps ; et si on a entrevu dans les
rapports comparés de l'antique litté-
rature , une division commune du ciel ,
de la terre , de l'année et du jour en
720 parties , d'après d'autres aperçus
l'unité aurait été divisée d'abord en
trois grandes parties , puis en douze ,
en trente-six, et finalement en trois
cent soixante. Ce qu'il y a de certain ,
c'est l'association nabituelle de trois
divinités dans le même culte , dans le
même temple; l'union religieuse des
trinités locales , assimilation régulière
à la trinité primitive ; enfin la division
de l'année civile en trois saisons ,
comme l'année agricole et l'état de
la surface du sol qui changeait sensi-
blement d'aspect tous les quatre mois.
On a remarqué avec toute raison
qu'un goût naturel, que l'état constam-
ment normal du gouvernement et des
lois, fortifié par sa régularité même ,
jiortait les Égyptiens vers la stricte pra-
tique des choses exactes ; qu'ils attri-
buèrent à Thôth , le plus savant des
dieux, l'invention des poids et des
mesures ; et que le mesurage des ac-
croissements périodiques du Nil , et la
reconnaissance des limites des terres
ammellement confondues par l'inonda-
tion , avaient rendu nécessaires la con-
naissance et l'emploi de ces mesures
dès les premières idées de la propriété ,
dès les premiers labours donnés au
sol de l'Egypte ; et , comme toutes ses
autres institutions , le temps et le pro-
grès naturel des sciences durent per-
fectionner aussi son système métrique.
Il comprenait à la fois les mesures
itinéraires ou de longueur; celles de
superficie , ou agraires , divisées ou
EGYPTE. 2S1
multipliées selon que l'usage l'avait
successivement exigé , et toujours res-
pectivement à un étalon primitif, dont
l'origine était rattachée à une çr^ande
opération astronomique ou geodési-
que, d'où le degré avait été déduit.
C'est à ce degré que l'on rapportait
en effet les schœnes , les milles , les
stades , les aroures , les plèthres , les
caanes, les oryges , les pas , les pieds ,
et les coudées, types divers et d'iné-
gales dimensions, nous a-t-on dit, qui
composaient ce système. Mais il faut
reconnaître qu'on n'a trouvé que dans
la littératirre occidentale ces noms , ces
mots , et les acceptions qui leur ont
été attribuées ; il serait difficile de les
ramener tous à des origines égyp-
tiennes ; et , afin de ne pas nous dé-
tourner du plan de notre travail et de
la considération des monuments ori-
ginaux , c'est de la coudée , principale
mesure égyptienne, comme étant la
plus usuelle, que nous parlerons ici
particulièrement. Comme à l'égard de
toutes les autres mesures égyptiennes ,
il existe une foule de passages sur la
coudée, sa longueur et ses divisions,
ces passages ont été diversement ex-
pliques, et peut-être un peu trop au
gré des divers systèmes généraux sur
les mesures égyptiennes, nouvelle-
ment publiés avec une égale niasse
d'érudition , avec un semblable dévoue-
ment à la reclierche naïve de la vérité.
11 nous est parvenu des couùées égyp-
tiennes intactes, originales, en bois
ou en pierre , divisées , graduées , si-
gnées , authentiques : un seul de ces
monuments nous en dit plus que tous
les passages des anciens ensemble ; et
Jes iiûtiuiis que nous allons en déduire
seront à la fois certaines et com-
plètes.
Les écrivains de l'antiquité parais-
sent avoir établi une différence entre
la coudée qu'ils qualifient de royale,
et d'autres mesures auxquelles ils don-
nent aussi le nom de coudée ; mais ,
en général , ils s'accordent à dire que
la coudée royale était divisée en six
palmes, et chaque palme en quatre
dovjtJi. Cette coudée se composait donc
de vingt-(j'iatrc doigts. Il nous en est
parvenu plusieurs d'originales de cette
même dimension ; et l'examen atten-
tif qui en a été fait, leur assigne pour
longueur exacte 444 millimètres , don(
le palme était la sixième partie , et le
doigt la vingt-quatrième. Il y a aussi
des coudées de sept palmes, qui sont
ainsi plus longues d'un sixième que
celle qui vient d'être indiquée.
On trouvera, sur notre planclie 65
au n" I , la figure d'une portion de
la coudée, contenant exactement les
neuf premiers doigts , formant les deux
premiers palmes , plus un doigt. On
reconnaît facilement que la forme de
la coudée était parfaitement appropriée
à son usage. Celle que nous reprodui-
sons est en bois dur, dit de Méroé.
C'est comme une règle ayant deux mil-
limètres d'épaisseur et le double de
largeur , et dont la partie supérieure
est divisée en deux parties , l'une des.
deux étant coupée en biseau , mais cha-
cune des deux portant une inscription
hiéroglyphique, où se trouvent par-
fois des noms et des dates.
L'aspect général de la coudée nous
montre cette règle divisée en parties
égales, qui sont les vingt -quatre ou
les vingt-huit doigts, et en trois ban-
des longitudinales. Aux cases qui cor-
respondent aux quinzepremiers doigts,
en allant de gauche à droite , et dans
la bande la plus éloignée , on a inscrit
la figure ou le nom des quinze divini-
tés auxquelles chacune de ces divisions
était consacrée; la première est le
soleil , et la dernière ïhôth. Dans la
bande intermédiaire, on a écrit les
principales divisions de la coudée; les
premiers signes , en allant de gauche
a droite , sont les lettres S T N {sou-
ten, roi, royal); le signe suivant, un
bras plié jusqu'au coude , est le signe
figuratif de la coudée elle - même ; de
sorte que ce groupe doit se lire cou-
dée royale. D'autres groupes indiquent
les subdivisions de la coudée, et suc-
cessivement un doigt, deux doigts,
trois doigts , quatre doigts ou le palme ;
ensuite le pied, etc. Enfin, on trouve
dans la troisième bande , les doigts et
leurs subdivisions en fractions de âoigt;
le premier, à gauclie, est divisé en
L UNIVERS.
tiloitié de doigt , et le signe qui est
au-dessus est un M , lettre initiale du
mot wr7i, qui signifie moitié. Les au-
tres divisions croissent successivement
du tiers au seizième de doigt, et le
signe qui surmonte ces chiffres est
un R, initiale de re, monosyllabe qui
fait passer le nombre que ce signe ou
que ce mot précède , à l'état de déno-
minateur d'une fraction.
Voilà les traits principaux à obser-
ver dans une coudée. On en voit dans
les musées de Paris , de Turin, et ail-
l'îurs ; elles sont uniformément cons-
truites , soit qu'elles soient de bois , et
♦ipaisses comnfie celle dont nous ve-
nons de parler , soit qu'elles soient en
matières calcaires , et, dans ce cas,
quatre fois plus larges qu'elles ne sont
épaisses. Sur toutes celles qui nous
sont parvenues, et qui toutes ont été
recueillies dans des tombeaux , on voit
des inscriptions funéraires sur le côté
opposé à celui qui porte les divisions
métriques, quelquefois aussi sur les
tranches; et une de ces inscriptions
offre le nom du roi Horus, de la dix-
huitième dynastie , ce qui prouve que
cette mesure était en usage plus de
1600 ans avant l'ère chrétienne.
Toutes ces notions nous amènent à
reconnaître , d'après les recherches les
plus récentes, que la coudée égyp-
tienne de six palmes était égale à 444
de nos millimètres ; sur cet étalon très-
authentique , on peut se procurer des
données qui ne le seront pas moins
sur les autres mesures égyptiennes
qui n'étaient que des multiples ou des
tractions de cette même coudée.
Quant aux poids en usage en Egypte ,
la seule notion certaine que nous puis-
sions en donner ici, est tirée d'un
poids antique, en basalte vert, dont
la figure , de la grandeur de la moitié
lie l'original , se trouve sous le n" 8, de
notre planche 65 ; ce poids , très-régu-
lièrement taillé, pèse exactement G2
gram. i; on voit qu'il est marqué du
nombre cinq; il représente donc cinq
fois une unité, qui était réglée à V2
gnm. ~ , et qui devait aussi avoir de
ne inbreux multiples : dans uu État riche
et puissant comme Pétait l'Egypte, où les
prodiictions les plus précieuses étaient
.ibondantes , otj le commerce de tout
l'Orient était centralisé, les unités de
compte devaient être fortes, le système
numérique et le système métrique de-
vaient être capables de représenter de
très-grandes quantités : les pays pau-
vres et les petits États ne peuvent pas
même avoir l'idée des myriades de my-
riades ; ils ont des petits poids et des
petites monnaies.
A l'égard de la OT<wi«a«e, nous avons
déjà dit que l'Egypte n'eut pas l'idée
d'un système monétaire légal , ni peut-
êtie même le besoin; et il en sera
ainsi pour toute nation qui , ne fai-
sant de commerce qu'avec elle-même,
ou bien avec des alliés dont les inté-
rêts ne seront pas différents des siens ,
n'éprouvera pas la nécessité d'un
signe d'échange généralement reconnu
comme ayant la valeur intrinsèque
à lui assignée par l'autorité qui le
met en circulation. Il lui suffft, en
réalité , d'un signe d'échange dont la
valeur arbitraire ne sera contestée par
aucun des individus auxquels ce signe
sera présenté pour cette valeur. Les
billets de banque donnent l'idée de ce
signe monétaire conventionnel; et il
n'y a peut-être pas de matière dont la
minime valeur soit plus au-dessous de
la somme que représent* chacun de
ces billets , frêle morceau de papier ,
qui ne vaudrait pas matériellement un
centime , si les lettres historiées dont
il est orné cessaient d'être l'expression
d'un engagement public, hypothégué
sur des tonnes d'or existantes réelle-
ment dans un dépôt inviolable. Dès
que, en Egypte, l'état de la société
eut fait succéder aux échanges de gré
à gré, la vente et l'achat de toutes
sortes de choses vénales , par le moyen
d'une sorte particulière de ces mar-
chandises, sorte utile et nécessaire à
tous , au gouvernement comme aux ci-
toyens , dont la valeur invariable n'é-
tait contestée par personne, avec la-
quelle on se procurait de suite tout ce
qui était nécessaire à la vie, et qu'en
conséquence tous voulaient acheter
au moyen des produits soit de la terre ,
soit des arts , il y eut alors en Egypte
EG YPTK.
235
uuD monnaie légale. Toutefois elle ne
consista qu'en une monnaie de con-
vention, nécessaire au petit commerce ;
on croit qu'une classe de ces nom-
breux produits de l'industrie égyp-
tienne , qu'on appelle scarabées, parce
qu'ils ont la forme de cet animal , et
sur lesquels on lit les noms des Pha-
raons , servit , à cet effet , de pe-
tite monnaie. Mais , pour les transac-
tions considérables, on se servait
d'anneaux d'or pur, d'un poids et d'un
diamètre déterminés; on se servait
aussi d'anneaux d'argent à un titre et à
un poids égalen)ent réglés par l'auto-
rité publique : on n'a rien découvert
en Egypte qui donnât l'idée des mon-
naies en uss^e chez d'autres nations
de l'antiquiié", ou chez les peuples mo-
dernes.
Tel fut , à cet égard , l'état de l'É-
sypte tant que durèrent ses institutions
nationales. Conq use par les Perses ,
Darius , fils d'Hystaspe , y mit en cir-
culation des monnaies de l'or le plus
pur, et elles y eurent cours légal, ainsi
flue dans les autres parties de l'empire
•les Perses; on les appelait dariques,
Ju nom du roi qui les avait fait frap-
,)er. A son exemple , Aryandès, gou-
verneur de l'Egypte , lit âes monnaies
d'argent qu'on appela aryandiques;
et, pour ce fait, accusé d'usurpation
des droits royaux , il fut mis à mort.
La monnaie d'Alexandre succéda à
celle des rois persans ; celles des villes
et des rois de la Grèce , de l'Italie et
de la Sicile, ne durent pas y être in-
connues; les Ptolémées frappèrent des
monnaies particulieresàl'Égypte, mais
ils ne s'écartèrent pas du système mo-
nétaire des rois grecs et de ceux de
Syrie. Il nous est parvenu des pièces
frappées à l'effigie des rois et des reines
de la famille des Ptolémées , en or, en
argent et en bronze , et de plusieurs
dimensions. Celles des premiers suc-
cesseurs d'Alexandre sont remarqua-
bles [)ar la pureté du métal et la per-
fection de l'art : pour les dernières
pièces de cette race, le métal et l'art
sont tous deux de mauvais aloi ; elles
portent l'effigie du prince , et au revers
nne date tirée de l'année de son règne ;
ces revers ne sont point diversifies ,
et, sans ces dates , ils seraient inutile*
à l'histoire.
La domination romaine en Egypte ,
y introduisit le système monétaire
romain ; la langue grecque y fut con-
servée pour les légendes. On frappa,
en Egypte , la monnaie romaine égyp-
tienne , à l'effigie de l'empereur ,
comme dans le reste de l'empire,
mais avec des dates et des revers
tirés des coutumes égyptiennes; et
on ajouta , à la série des inonnaies
générales de l'Egypte , une série de
pièces frappées pour chacun de ses
nomes ou provinces. Sous Tibère et
sous Néron , on commença d'abaisser
le titre des monnaies d'argent ; sous
Antonin , ce titre s'altéra de plus en
plus ; sous Marc-Aurèle et sous Com-
mode , l'alliage fut encore plus fort ;
on n'employa bientôt plus que le po-
tin, ou argent à très-bas titre; enfin,
les monnaies de cuivre prirent insen-
siblement le dessus à mesure gue la
décadence de l'empire s'accroissait;
et l'on n'en connaît pas d'un autre,
métal depuis Aurélien jusqu'à Dio-
clétien. Ce dernier empereur ajouta
à ses autres actes de rigueur envers
l Egypte, la suppression de son ate-
lier monétaire : on y frappa cepen-
dant encore quelques monnaies sem-
blables à celles du reste de l'empire;
mais la légende était latine, et, en ce
point encore, la nationalité de j'E-
gypte fut abolie à la fin du troisième
siècle de l'ère chrétienne. Les Ro-
mains n'y firent point frapper de
monnaie d.'or ; la collection des pièces
en argent , en potin ou en bronze , est
fort nombreuse; et la variété des
dates et des revers les rend très-
utiles pour les recherches historiques.
Depuis les Romains, l'Egypte a connu
toute sorte de monnaies , parce qu'elle
a connu toute sorte de maîtres. Ses
monnaies nationales, en métaux di-
vers, remontent au grand Alexandre,
et finissent avec Dioclétien : on dit
que la belle reine de Palmyre, Zéno-
bie, s'attribua momentanément, en
Egypte , le partage de l'autorité impé-
riale monétaire.
L'UNIVERS
(Juant au calendrier y on sait, d'a-
près son usage même dans les sociétés
modernes, [«r quelle importance et
quelle utilité est caractérisé ce simple
tableau de la division légale du temps
pour les usages civils. On pensa à un
calendrier en Egypte , dès qu'on y pensa
à quelque civilisation ; mais il ne reste
point de traces authentiques de son
institution première. Il est vraisem-
blable qu'elle manqua d'une base cer-
taine, puisque l'exactitudedu calendrier
dé|)end de la certitude avec laquelle on
(!st parvenu, par des procédés très-com-
pliqués, à déterminer la longueur
réelle de l'année solaire, dont le calen-
drier ne doit représenter qu'une divi-
sion exacte en parties ou périodes
d'une durée également fixe. Il ne nous
est parvenu sur l'Egypte qu'une vague
notion sur une année civile de 360
jours seulement , et sur une addition
de cin(^ jours complémentaires, qui au-
rait été faite à ce premier nombre dès
les plus anciens temps de l'histoire de
l'Egypte; de sorte que l'usage d'une
année de 365 jours est attribué à ce
pays dès la plus haute antiquité.
Cette année était divisée en 12 mois
de 30 jours chacun , suivis de 5 jours
complémentaires ou épagomènes ;nm?,
cette période de 335 jours était réelle-
ment pins courte que la durée de l'an-
née solaire, à peu près d'un quart de
jour. Il en résultait que cette période
rétrogradait sur la révolution solaire
à peu près d'un jour tous les 4 ans ,
d'un mois tous les 120 ans, et d'une
année de 365 jours tous les 1460 ans.
Une telle institution aurait donc été
erronée dans* ses éléments, et il en au-
rait pu résulter de graves perturbations
dans les affaires générales , les prati-
ques du culte et les usages publics. De
plus, elle ferait supposer que les Égyp-
tiens furent peu avancés dans la phy-
sique générale , et ne possédèrent pas
les pratiques fondamentales de l'étude
du ciel, et la plus nécessaire aux inté-
rêts d'une nation civilisée.
Mais l'antiquité classique a de quoi
nous rassurer sur ce point. Strabon
disait que les prêtres de Thèbes pas-
saient pour être très-versés dans l'as-
tronomie et dans la plxilosophie. C'est
d'eux , ajoutait-il , que vient l'usage de
régler le temps, non d'après la révo-
lution de la lune , mais d'après celle
du soleil; ils ajoutent aux 12 mois de
30 jours chacun , cinq jours tous les
ans; et comme il reste encore, pour
compléter la durée de l'année , une cer-
taine portion de jour , ils en forment
une période composée d'un nombre
rond de jours et d'années suffisants
pour que les parties excédantes étant
ajoutées, soient absorbées en un jour
entier. Le même écrivain rapporte
aussi que Platon et Eudoxe passèrent
plusieurs années à Héliopolis dans le
commerce des prêtres de cette ville,
qui s'adonnaient particulièrement à
l'étude de la philosophie et de l'astro-
nomie ; que ces deux voyageurs grecs
obtinrent de ces prêtres, fort peu
communicatifs d'ailleurs , la connais-
sance de quelques théorèmes; mais
que ces prêtres laissèrent ignorer à
Platon et à Eudoxe, qu'ils ajoutaient
aux 365 jours de l'année la portion du
jour et de la nuit nécessaire pour la
compléter, et que c'est par suite de
cette réserve que les Grecs ignorèrent
cette intercalation, jusqu'à ce que les
astronomes plus modernes la connus-
sent au moyen des traductions en lan-
gue grecque des livres égyptiens , où
l'on puisait encore du temps de Stra-
bon , ainsi que dans les écrits des Chal-
On voit donc par ces témoignages
formels , et malgré le silence d'Hip-
parque, d'Éralosthènes et de Ptolémée,
au sujet des secours qu'ils ont trouvés
dans les écrits des Égyptiens , que les
prêtres astronomes d'Héliopolis et de
Thèbes connaissaient la véritable lon-
geur de l'année solaire de 365 jours et
un peu moins d'un quart de jour; et
sur d'autres témoignages non moins
irrécusables, que le calendrier, tel
qu'il fut institué en Egypte, et tel
qu'il y fut en usage pendant une lon-
gue série de siècles , ne donnait à l'an-
née civile que 365 jours juste , san»
aucune intercalation.
Toutefois il n'y a pas lieu ici d'accu-
ser l'Egypte d'ignorance; les tradition»
EGYPTE.
historiques, au contraire, nous portent
à croire que les Égyptiens firent réel-
lement connaître a la Grèce le quart
de jour qui complète à peu près la ré-
volution annuelle du soleil , quoiqu'ils
n'en tinssent pas compte dans leur ca-
lendrier civil. On sait qu'il y avait en
Egypte des collèges de prêtres spécia-
lement attachés a l'étude des astres ,
et que Pythagore et les philosophes des
générations suivantes étaient allés
s'instruire parmi eux. Les "écrivains
grecs attestent que ces prêtres obser-
vaient régulièrement les solstices, dont
la connaissance leur indiquait assez
exactement le commencement de la
crue du Nil. Hérodote n'hésite pas à
assurer quMls savaient très-bien que la
durée de leur année civile était plus
courte que celle de l'année solaire , et
qu'après un certain nombre de révolu-
tions , ces deux années inégales recom-
mençaient le même jour.
Nous devons donc nous représenter
les sages de l'Egypte comme ayant des
notions exactes sur la durée de l'année
solaire, et néanmoins comme ne l'ayant
pas introduite dans l'institution du
calendrier civil en usage dans l'empire
égyptien ; ce calendrier sciemment ir-
régulier ne comptait que 365 jours
coniplets , et rétrogradait ainsi presque
d'un quart de jour chaque année sur
la révolution solaire.
Ce fut ce calendrier qui fut seul en
usage dans toute l'Egypte, dès les plus
anciens temps auxquels ses annales
peuvent remonter, et malgré les vicis-
situdes qui troublèrent à diverses épo-
ques l'ordre établi et les coutumes
nationales de l'Egypte. L'usage de ce
calendrier fut du nombre des insti-
tutions publiques que la politique
d'Alexandre ordonna de respecter; la
puissance romaine se contenta de le
modifier, mais en même temps elle
l'adopta dans tous les actes de son ad-
ministration qui intéressaient spécia-
lement l'Egypte.
Ce calendrier de 365 jours ne repré-
sentait qu'une année vague, et elle était
ainsi appelée, parce qu'elle rétrogradait
à chaque période sur la marche du
soleil. Les mois qui composaient cette
année se nommèrent : r% Tboth; 2,
Paôphi ; 3, Athyr ; 4, Choïak ; 5, Tybi ;
6,Méchir; 7, Phaménoth; 8, Pliar-
mouthi; 9, Pachôm; 10, Payni ; 11,
Epiphi ; 12, Mésori; et ils étalent sui-
vis des cinq jours célestes , ou jours
épagomènes , désignés seulement par
leur ordre numérique 1", 2", 3*, 4"
et 5=.
Nous avons reproduit sur notre
planche 66 , n" C , la série des signes
au moyen desquels ces noms ' des
mois sont exprimés dans les inscrip-
tions hiéroglyphiques. On doit remar-
quer d'abord que ces 12 noms se divi-
sent en trois séries dont chacune est
caractérisée par un signe particulier,
surmonté de la figure du croissant de
la lune renversé, et tracé 1, 2, 3 ou 4
fois. Ces trois séries qui représentent
les 12 mois , nous prouvent que l'année
égyptienne était partagée en trois sai-
sons seulement, et ces trois signes de
série indiquent en effet, le premier,
la saison des plantes ou de la végéta-
tion ; le second , la saison des récol-
tes ; et le troisième , la saison de
Vinondation. Un croissant au-dessus
du premier signe dénote le premier
mois de la saison de la végétation , ou
le mois de thoth; un croissant suivi
du siçne du nombre 4 , désigne le
quatrième mois de la même saison,
ou le mois de choïak, et il en est ainsi
des trois saisons et des douze mois.
Les jours épagomènes sont aussi in-
diqués par un groupe dans lequel en-
trent les idées ciel et soleil, et les
nombres 1, 2, 3, 4, 5 exprimés par
autant de chiffres déterminés , donnent
aussi le quantième de chacun de ces
jours.
Telle fut la notation graphique des
noms des mois et des jours complé-
mentaires du calendrier égyptien , dé-
couverte par ChampoUion le jeune qui
la rendit publique en 1828.
Ce n'est pas ici le lieu de remonter
à l'origine de cette division de l'année
égyptienne en trois parties seulement ,
de 120 jours chacune; mais on ne peut
omettre de faire remarquer que la pé-
riodicité du débordement annuel du
Nil, et sa dmcc , partagent de la mém«
236
L'UNIVERS.
manière l'année agricole. Au solstice
d'été, le fleuve se gonfle, croît succes-
sivement, se déborde, s'abaisse en-
suite, et se retire; on sème en oc-
tobre , et la germination s'opère ainsi
120 jours après le solstice ; c'est la du-
rée de la saison de Vinondation. Après
le même espace donné à la saison de la
végétation , la récolte commence en
mars, et une autre période de 120 jours
ramène l'année au solstice où elle a
commencé. La religion avait aussi
consacré le calendrier civil ; les noms
des mois étaient ceux de douze divi-
nités ; chaque jour et chaque partie de
jour étaient également mis sous une
protection spéciale. C'est aussi par l'in-
fluence de ces mêmes idées que l'on
explique le long usage d'un calendrier
civil aussi imparfait ; et un auteur an-
cien affirme que l'usage de cette an-
née vague fut religieusement conservé
par les Égyptiens, vu que, par l'ef-
i'et de la rétrogradation annuelle , le
commencement de l'année arrivant un
jour plus tard tous les quatre ans , ce
commencement se trouvait ainsi, dans
une série connue d'années, tomber
dans toutes les saisons ; toutes les fêtes
religieuses attachées aux divers jours
de l'année mobile y tombaient aussi
successivement, et' les sanctifiaient
tous. Il paraît , enfin , que le collège
des prêtres persista invariablement
dans l'usage de cette espèce d'année ,
puisqu'il obligeait chaque roi, à son
avènement, à s engager, par un serment
solennel, de maintenir l'année ainsi
fixée, et de ne jamais y intercaler ni
de Jour, ni de mois; en un mot, de la
maintenir telle qu'elle avait été réglée
j)ar les anciens.
La rétrogradation de l'année civile
ou vague sur l'année solaire, a donné
naissance à une période très-connue,
lies astronomes et des chronologistes ,
sous le nom de période soihique, ou
cynique, ou de 1460 ans ; et ces noms
sont tirés de ceux de l'étoile de Sirius ,
qui est la principale de la constellation
du cMen (cynox), qu'on a nommée
aussi sotliis, et qui était, pour les Égyp-
tiens , VétoUe d Isis.
Or, pendant plus de trois mille ans
avant l'ère chrétienne, et quelques
siècles après, cette belle étoile s'est
levée le même jour fixe, en Egypte
(parallèle moyen) , un peu avant le so-
leil (lever héliaque), et ce jour a été
le 20 juillet de notre calendrier julien ;
et , s'il est vrai , d'après certaines tra-
ditions , que les Égyptiens considérè-
rent ce lever héliaque de l'étoile Sirius
comme ayant présidé à l'origine du
monde , et comme servant de signe do-
minateur dans l'organisation astrolo-
gique de l'univers , ils durent naturel-
lement donner à ses phases une
singulière attention. Mais , ce qui est
plus certain encore , c'est que l'apparia
tion matinale de cette étoile d'Isis , un
peu avant le soleil , était religieuse-
ment liée, en Egypte , avec le jjremieç
jour du mois de tnoth , qui était aussi
le premier jour de l'année ; et Cham-
pollion le jeune a recueilli de cette
importante liaison , du lever de Sirius
et du commencement de l'année , des
témoignages que nous rapportons ici
textuellement.
« Je l'ai observée, dit-il, dans le ta-
bleau astronomique sculpté au plafond
de la salle du Rhamesséum (àXhèbes),
appelée le Promenoir, et qui date de
la dix-huitième dynastie. Là , Sirius, ou
Sothis, est désigné au-dessus du mois
dethoth, sous la forme d'une femme
coiffée de longues plumes, et portant
le nom d'Isis -Thoth, accompagné,
comme déterminatif, d'une étoile scuipr
tée; c'est le nom égyptien de Sirius
dans tous les monuments. Au plafond
du tombeau de MénephthaP', plus
ancien encore que le Rhamesséum ,
quoiquepareillement de ladix-huitième
dynastie, la déesse Thoth porte en
même temps le nom d'étoile dlsis^ que
toute l'antiquité nous atteste avoir été
la désignation de Sirius chez les Égyp-
tiens. Une autre preuve de cette rela-
tion se trouve encore dans la présence
du même nom de Thoth, accompagné i
d'une étoile, au-dessus de la vache
couchée dans une barque avec une i
grande étoile entre les cornes , qui se
voit dans les tableaux astronomiques
d'Ombos, de Dendérah et d'Esneh.
Sur le zodiaque rectangulaire de Den-»
EGYPTE. 231
dérah, la déesse qui est figurée en
pied est appelée Isis-Thoth; la vache
couchée est désignée par le même nom
écrit à côté d'elk , et sur le zodiaque
du petit temple au nord d'Esneh , la
déesse et la vache avec le nom de Thoth ,
■e trouvent ensemble dans un même
bateau. Il n'est pas un monument as-
tronomique égyptien qui ne confirme
cette relation de l'étoile Isis avec le
premier mois de l'année. »
Ce lever héliaque de Sirius , Sothis
ou Isis-thoth , était , en effet , un évé-
nement en Egypte ; il arrivait d'abord
que cet astre cessait , pendant un mois
et demi environ, d'être visible sur
l'horizon , parce qu'il se levait et se
couchait pendant le jour. On commen-
çait ensuite à l'apercevoir à l'orient,
un peu avant le lever du soleil , et les
jours suivants il se montrait de plus
en plus sur l'horizon avant la fin de
la nuit. Ces premières apparitions de
l'étoile d'Isis avaient lieu quelques
jours après le solstice d'été, et elles
concouraient exactement avec les pre-
mières crues du Nil. Cette étoile, par
son lever, concourait donc avec le plus
grand phénomène naturel de l'Egypte ,
l'inondation; et l'on comprend qu'il
dut être observé tous les ans avec une
inquiète exactitude. Ces observations
firent bientôt connaître que ce lever
ayant eu lieu , par exemple, le premier
jour de l'année , le premier du mois de
thoth , il n'était visible , quatre années
plus tard , que le deuxième jour du
même mois ; quatre ans plus tard en •
core, que le 3, et qu'après 120 années ,
cette même apparition de Sothis n'ar-
rivait plus que le premier jour du se-
cond mois de l'année. On connut
ainsi la cause véritable de ce retard
apparent, dès qu'on eut remarqué que
l'année réglée par le calendrier civil
ne renfermait que 365 jours, tandis
que le lever héliaque de l'étoile n'ar-
rivait qu'après 365 jours et i. On ap-
précia ainsi les causes de cette rétro-
gradation de l'étoile d'Isis sur le
calendrier ; on détermina ainsideux es-
pèces d'années, l'une de 365 jours et j ,
qui fut appelée /J7e, et l'autre de 365
jours seulement , nommée vague, puis-
que son premier jour arrivait succes-
sivement dans toutes les saisons de
l'année ; on apprécia aussi cette rétro-
gradation, qui était d'un mois tous les
120 ans, et d'une année entière de
365 jours après 1460 années fixes. On
trouva ainsi une période qui ramenait
le premier jour de l'année vague au
lever héliaque de l'étoile, ou à une
année naturelle ; alors le premier jour
du premier thoth de l'année fixe cor-
respondait au premier jour de l'année
vague ; les deux années avaient un point
initial commun à toutes deux; et
comme ce point initial était le lever
héliaque de cette étoile Sothis , on ap-
pela période sothiaque la série des
1460 années fixes et des 1461 années
vagues après lesquelles les deux années
recommençaient au même instant; car
1460 années de 365 jours et ^ renfer-
ment exactement le même nombre de
jours que 1461 années de 365 jours; il
y en a 533,265 dans chacune des deux
séries.
Nous venons d'indiquer l'origine et
la composition d'une période célèbre
dans l'antiquité et dans les ouvrages
modernes , période incontestablement
connue des prêtres de Thèbes et d'Hé-
liopolis , puisqu'elle n'est autre chose
que la connaissance de l'année de
365 jours et ^ , dans ses rapports avec
le calendrier civil de YÈgypte ; et à
l'égard de cette année fixe , les témoi-
gnages d'Hérodote , de Strabon , et de
Diodore de Sicile, déjà cités, ne sau-
raient être plus formels. Platon s'ex-
prime en termes plus honorables en-
core pour les prêtres de l'Egypte : ils
considéraient les astres comme les ins-
truments du temps , et cherchaient la
division et la mesure de toutes ses par-
ties dans l'observation du ciel. Il pa-
rait aussi qu'ils connaissaient une pé-
riode lunaire fort courte , composée de
25 années civiles qui formaient 309
lunaisons; ils avaient aussi établi la
période de sept jours , et une autre pé-
riode de trente ans ou des grandes pa-
négyries, plus religieuse peut-être
que physique ou astronomique. Les
prêtres égyptiens connaissaient donc
a la l'ois l'année vague ou sacrée, et
238
L'UNIVERS.
l'année fixe ou agricole, qui dépendait
du retour périodique des équinoxes et
des solstices.
La coïncidence du premier jour de
l'année vague avec le premier jour de
l'année fixe, coïncidence qui n'arrivait
qu'après 1461 années vagues, fut une
époque mémorable dans les annales
é'gyptiennes ; et si la science a pu dé-
terminer le jour fixe, dans l'année ju-
lienne proleptique, où cette coïnci-
dence, ce renouvellement des deux
années a pu avoir lieu une seule fois ,
on a pu en déduire facilement tous les
renouvellements précédents. C'est ce
qui est arrivé en effet; on pouvait, il
est vrai , déduire de ce qui a été ex-
posé plus haut (sur la coïncidence, pen-
dant une suite de siècles bien plus
longue que la durée d'une période so-
thiaquc , du lever de Sothis avec le 20
juillet julien), que bien certainement
ce même 20 juillet avait été aussi un
jour de coïncidence du 1^'' thoth vague
"avec le l*"' tlioth fixe; mais les tradi-
tions écrites ne rendent pas même
cette déduction nécessaire: Censorin,
qui écrivait au troisième siècle de l'ère
chrétienne, nous a dit de cette pé-
riode sothiaque tout ce qu'il fallait
pour la connaître exactement. Son ori-
gine , dit-il , se compte à partir de
l'époque où le premier jour du mois
de thoth vague coïncide avec le lever
héliaque de Sirius, lever qui, pour
l'Egypte, arrive ordinairement le 20
juillet. Censorin ne nous apprend pas
i'n même temps à quelle époque re-
montent l'observation, la théorie et
la conséquence de cette coïncidence,
mais il nous instruit que la dernière
a eu lieu le 20 juillet de l'année 139 de
l'ère chrétienne. Ce fut donc là un re-
nouvellement de la période sothiaque ;
ce renouvellement s'opéra le 20 juillet
139, et il suit que le précédent re-
montait au même jour de l'an 1322
avant Jésus-Christ. Ce renouvellement
est , en effet , expressément mentionné
par l'astronome Théon d'Alexandrie,
comme un fait conservé par l'histoire.
On peut encore remonter à un renou-
vellement antérieur, et qui sera de
l'année 2782; enfin , à un antérieur en-
core , celui de l'année 4242, si les sup-
putations égyptiennes paraissent ja-
mais l'exiger.
Voilà donc les véritables éléments de
la période sothiaque; leur détermina-
tion était du plus haut intérêt pour les
lumières indispensables à l'histoire;
car l'élément de cette période est une
année entièrement conforme à notre
année julienne; de sorte qu'un jour de
cette périodeest, pour l'histoire, un jour
du calendrier julien supposé en usage
dans ces temps reculés ; enfin , c'est à
l'aide de cette même période que les
innombrables dates historiques, expri-
mées selon le calendrier de l'année
vague , sont rapportées à leur concor-
dance avec l'année julienne, et sont
ainsi revêtues d'une expression intelli-
gible dans le style moderne et les sup-
putations générales de l'histoire.
On a en effet dressé des tables de
concordance des deux sortes d'années
pendant toute la durée d'une période,
et rédigé des méthodes pour traduire
immédiatement, en style julien, les
dates exprimées selon le ' calendrier
vague des Égyptiens. Le jour initial
de ces tables est un 20 juillet répon-
dant à un V thoth vague et à un
1"' thoth fixe; et comme la rétrogra-
dation annuelle n'était que d'un quart
de jour, il en résultait que le l'" thoth
vague correspondait, pendant quatre
ans, à ce 1" thoth fixe et au 20 juillet;
mais, dès la cinquième année, il y
avait un jour complet de retard; en
conséquence, cette cinquième année
vague commençait avec le 19 juillet et
avec le cinquième jour épagomène fixe,
et, derétrogradation en rétrogradation,
tous les jours de l'année fixe s'épui-
saient par le cours entier de ce cycle,
et le jour du renouvellement de là pé-
riode arrivait. L'astronomie et l'his-
toire ont retiré de ces notions, tres-
sommaires ici, de grandes lumières et
de grands services; mais la période'
sothiaque n'a jamais été employée
comme ère chronologique.
Le calendrier vague subsista en
Egypte durant un temps immémorial ,
et l'année, dont il était l'image, fut
réellement adoptée pour établir une
EGYPTE.
239
ère célèbre, fréquemment nommée et
employée comme ère chronologique,
soit dans l'histoire des sciences, soit
dans celle des hommes. Ce fut l'ère de
Nabonassar, dont le premier jour fut
le 1" thoth vague qui correspondit au
26 février julien de l'année 747 avant
Jésus-Christ. Les anciens astronomes
l'avaient adoptée, et l'un de ceux des
temps modernes (Bouilliaud) n'a pas
hésité à en faire usage dans ses écrits,
vraisemblablement parce que l'année
ésyptienne vague , qui règle cette ère ,
étant composée d'un nombre fixe de
jours sans fractions, les calculs en de-
venaient plus faciles, et aussi, peut-
être, parce qu'en se servant du calen-
drier vague égyptien, comme l'avaient
ftit Ptolémée et ses devanciers, il lui
était plus facile d'apprécier en jours
l'intervalle qui séparait ses propres
observations de celles des astronomes
grecs qu'il étudiait. Sous les rois grecs
d'Egypte, quoique d'origine macédo-
nienne , le calendrier national fut con-
servé dans son intégrité : ainsi l'avait
ordonné Alexandre.
Auguste en décida autrement. Après
avoir corrigé les irrégularités de son
calendrier, par les conseils et la science
de Sosigène d'Alexandrie, Rome l'im-
posa à rÉgypte même, et un ordre du
fils adoptiF'de César arrêta tout court
la marche paisible de l'année vulgaire
en Egypte, et, de vague qu'elle était,
cette année devint fixe au moyen d'une
année de trois cent soixante-six jours
tous les quatre ans , provenant de l'ad-
dition d'un sixième épagomène aux
cinq épagomènes de l'antique année
civile de TÉgypte. Après l'occupation
d'Alexandrie", Auguste abolit donc l'u-
sage de l'année vague, et ordonna que
cette année fixe fut la seule admise
dans les affaires publiques. A l'époque
où cette institution, si nouvelle pour
llgypte, fut établie, le 1" thoth de
l'année vague répondait au 29 aoiît du
calendrier julien, et, comme toute ré-
trogradation fut arrêtée par l'introduc-
tion du jour bissextile dans le calen-
drier égyptien , le premier jour de la
nou velleannée fixe égyptienne se trouva
immuablement attaché à ce 29 août
romain; de plus, les deux années
étant composées d'un nombre égal de
jours , la concordance des jours des
deux calendriers romain et égyptien
fut aussi invariablement établie; le l'""
thoth répondait au 29 août, le 2' au
30, le 3" au 31 , le 4° au 1" septembre,
et ainsi de suite, sauf l'exception tem-
poraire qui résultait du bissextile ro-
main et du sixième épagomène égyg-
tien. Cette grande réforme s'opéra
quand le l""" tnoth vague répondait au
29 août, et les tables de concordance
des deux années vague et fixe montrent
que le 29 août julien répondait au l"'
thoth vague dans les années 25, 24,
23 et 22 avant l'ère chrétienne ; ce fut
aussi le temps où le géuie d'Auguste
asservit l'Egypte à l'autorité des armes
romaines. Ces faits sont contempo-
rains , et l'Egypte vaincue dut se prêter
à consacrer cette innovation anti-natio-
nale par une seconde non moins obsé-
quieuse. L'époque de ces ordonnances
romaines devint l'origine d'une ère
chronologique, qui fut nommée l'ère
d'Auguste. Dès cette époque l'année
fixe, réglée par les rescrits impériaux,
se trouve employée dans une foule
d'actes publics ou privés; elle le fut
surtout à vUexandrie. Il est vrai que le
reste de l'Egypte peut offrir quelques
rares exemples de l'emploi de l'année
vague, que les astronomes, il est vrai ,
n'abandonnèrent jamais , comme on le
voit par les précieux ouvrages de Ptolé-
mée et de Théon; mais l'église chré-
tienne d'Egypte adopta l'année fixe , et
tel est encore aujourd'hui le calendrier
légal parmi les Coptes-; c'est encore
celui qu'on retrouve dans le texte des
conciles d'Orient; enfin, le précieux
manuscrit chronologique, connu sous
le nom d'Hémérologe de Florence, a
fidèlement représenté le tableau com-
plet de la concordance du jour de ce
calendrier de l'année fixe égyptienne
avec le calendrier romain , et aVec celui
de plusieurs autres nations de l'Orient,
des Syriens, des Tyriens, etc., qui
avaient aussi, en ces anciennes coutu-
mes , subi le joug de la volonté romaine.
Du reste , ce n'est qu'en Egypte qu'on
trouve l'exemple de la durée, presque
240
L'UMIVfiRS.
inflnie, d'un établissement tel que le
calendrier national. Il subsiste encore,
et les recherches de nos savants con-
temporains, fondées sur des faits as-
tronomiques recueillis par Champol-
Jion le jeune dans les tombeaux des
vieux rois de Thèbes , en font remonter
l'institution régulière à l'an 3285 avant
l'ère chrétienne; il y a aujourd'hui plus
de cinq mille ans.
Les monuments originaux qui ser-
vent de preuve à cette opinion remon-
tent jusqu'au dix-huitième siècle avant
cette même ère ; les phases de l'année
vague sont notées, écrites sur ces monu-
ments. Ces notes, recueillies et publiées
par le savant Français que je viens de
nommer, sont, de l'avis de nos astro-
nomes, les plus anciennes traces de
division civile du temps et de numéra-
tion qui nous soient parvenues des
époques antiques. M. Biot en a déve-
loppé la théorie et les conséquences
dans un ouvrage spécial ; il y a reconnu
la simplicité de la notation de l'année
vague égyptienne sur ces monuments ,
simplicité telle, qu'elle n'a exigé que
des yeux et de l'intelligence pour être
établie; que sa contexture et la série
des idées qu'elle exprime, se rappor-
tant toutes aux phases du Nil, mon-
trent qu'elle est propre à l'Egypte, et
qu'elle n'y a pas été importée de quel-
que autre pays, où elle aurait été usi-
tée antérieurement; que cette notation
était alors l'expression naïve, mais
exacte pourtant et numérique, de la
succession et de la durée des phéno-
mènes que le débordement périodique
du Nil amenait pour l'agriculture; que
cette notation , constamment fidèle pen-
dant tous les siècles qui l'ont employée ,
l'est aujourd'hui encore; et le savant
géomètre, dont nous rapportons ici les
propres paroles, en a conclu que, dans
cet intervalle de cinq mille ans, le gon-
flement du Nil s'est opéré constamment
à la même époque de l'année solaire,
et qu'il a amené une masse moyenne
d'eausensiblement égale, parles mêmes
périodes d'accroissement et de diminu-
tion , puisque le débordement a duré et
dure encore le même temps.
Il nous reste aussi quelques débris
du calendrier d«s fêtes religieuses de
l'Egypte ; le grand temple d'Esneh nous
en oftre un exemple, et on y lit encore
l'ordre des principales fêtes célébrées
dans ce magnifique édifice, en l'hon-
neur de ses trois principales divinités,
qui étaient Chnouphis, Néïtli et 1«
jeune Haké. Il y est dit que le 23 du
mois d'athyr on célébrait la fête de la
déesse Tnébouaou , le 25 du même mois
celle de la déesse Menhi (formes de
Neïth), et le 30 celle d'Isis, tertiaire
de la même Néïth. Le 1'' du niois de
choïak, on tenait une panégyrie (as-
semblée religieuse) en l'honneur du
jeune dieu Haké, et dans ce même jour
la panégyrie de Chnouphis. Un autre
article du calendrier sacré , sculpté sur
l'une des colonnes du pronaos , porte '.
ce qui suit : A la néoménie de choïak,
panégyries et offrandes dans le temple ,
de Chnouphis, seigneur d'Esneh. On,
étale tous les ornements sacrés ; on
offre du pain, du vin et autres li-
queurs, des bœufs et des oies; on pré-
sente des collyres et des parfums au
dieu Chnouphis et à la déesse sa com-t
pagne; ensuite, le lait à Chnouphis..
Quant aux autres dieux du temple, om
offre une oie à la déesse Menhi, une»
oie à la déesse Néïth, une oie à Osiris,
une oie à Khem et à Thoth, une oiet
aux dieux Phré, Atmou,Thoré, ainsii
qu'aux autres dieux adorés dans le tem-i
pie; on présente ensuite des semences,
des fleurs et des épis de blé, au sei-i
gneur Chnouphis, souverain d'Esneh,
et on l'invoque en ces termes , etc. , etCJ
Le texte de cette prière solennelle esti
un précieux document de l'histoirw
mythologique de l'Egypte.
Au palais de Méd1net-Habou ,
trouve sur la muraille extérieure,
côté sud, sculpté en grandes ligne»
verticales, le calendrier sacré en usaseï
dans cette magnifique habitation roym
de Rhamsès-Meïamoun. Avec des fouit
les, notre dernier voyageur français f
mettre à découvert toute la portion (
ce calendrier sculpté, qui contient li
mois de thoth , paôphi , athyr, choïak
et tvbi , et vers l'extrémité du palais se
voit aussi un article à la date du mois
de pachôm, le neuvième de l'année. Ce
EGYPTE.
firécieux ralcndricr offre le tableau de
lotîtes les fêtes de l'année, mois par
mois; et, à la suite de l'indication de
chaque fête, on a éiiumcré sjnoptique-
ment la quantité et l'espèce âes offran-
des présentées dans chaque cérémonie.
On y lit : viois de thoth^ néoménie
(nouvelle lune, plus ordinairement le
1" jour du mois), manifestation de
l'étoile sothis; l'image d'Amon-Ra, roi
des dieux , sort processionnellement du
sanctuaire, accompagnée par le roi
Rhamsès, ainsi que par les images de
tous les autres dieux du temple. =jVo/a-
depaôphi, le 19, jour de la principale
panégyrie d'Amon-Ra, qui se célèbre
pompeusement dans Oph (le palais de
Karnac); l'image d'Amon-Ra sort du
sanctuaire, ainsi que celles de tous ses
dieux synthrônes; le roi Rhamsès l'ac-
compagne dans la panégyrie de ce jour.
t= Mois d^aitijr, le 26 , panégyrie de
Phtath-Socharis; le roi accompagne
l'image du dieu gardien duRhamesseum
de Meïamoun (le palais de Médinet-
Habou) de Thèbes dans la panégyrie
de ce jour, et cette panégyrie continuait
encore le 27 et le 28 de ce même mois.
On se fait une idée de ces cérémonies,
à la fois civiles et religieuses, par la
représentation de celle-ci, qui est le
sujet des grands bas-reliefs supérieurs
des galeries de l'est et du sud de la se-
conde cour du palais de Médinet-Habou.
Nous ajouterons, pour terminer ce
qui nous restait à dire sur ce sujet,
qu'on a recueilli en Egypte assez de
renseignements pour restituer tout en-
tier son calendrier civil et religieux;
tableau imposant et légal des devoirs
imposés, pour honorer les dieux, aux
prêtres et aux citoyens d'un pays où
la croyance religieuse était aussi une
loi de l'État.
Nous avons réuni sur les planches 05
et 66 tous les exemples d'expressions
graphiques nécessaires pour la connais-
sance des mesures, du calendrier et
des dates, et tous ces éléments sont
d'un usage général et constant dans
l'étude de toute sorte de monuments,
les mesures et les dates étant des no-
tions du premier ordre dans la recher-
che des faits de l'histoire.
l(i° IJcraison. (Egypte.)
Le sujet n» 1 de la planche 65 repré-
sente les neuf premiers doigts de la
coudée égyptienne, c'est-à-dire, deux
palmes et un doigt de la grandeur de
l'original; mais il ne faut pas oublier
que ces coudées en bois ou en pierre,
trouvées dans les tombeaux, n'étant
que des simulacres de ces mesures, et
non pas des étalons absolus, on ne doit
pas y chercher une longueur exacte du
type léga! , ni une scrupuleuse division
de toutes ses parties. On remarquera
donc seulement l'ensemble de cet ins-
trument et ses principales parties ; mais
l'uniformité de tous les simulacres
connus, sauf quelque différence dans
le texte de leurs inscriptions funéraires,
nous autorise à croire qu'ils représen-
tent exactement la forme générale des
mesures usuelles.
La religiçn nationale se montrait
partout en Egypte, et toutes les divi-
sions et subdivisions des mesures ^)u-
bliques étaient placées sous l'invocation
d'une divinité : ainsi on voit sur le mo-
dèle que nous reproduisons (n° \,pL 6.'>)
que chaque doigt de la coudée porte,
dans la ligne supérieure, le nom ou le
symbole d'un dieu; le ^^ de droite à
gauche, est le soleil; le 2% Thméï ou
la justice; le .S'', Osiris; le 6*, Isis; le
7* Anubis, etc.
Dans la ligne au-dessous est la dé-
signation d'abord de la mesure elle
même, coudée royale, et de ses prin-
cipales parties.
Les chiffres et les traits perpendicu-
laires qui sont plus au-dessous, indi-
quent la division en doigts ; et , de plus ,
les subdivisions du doigt lui-même, de
droite à gauche, en moitié, en tiers , eu
quart, en 5% 6% 7% 8% 9° et lO*" de
doigt, subdivision qui est portée jus-
qu'à la 16' partie du doigt dans les cou-
dées originales. Tous ces détails de la
coudée portent sur notre planche 6.5 le
Ji" 1.
Par les chiffres suivants, on désigne
tous les signes d'écriture nécessaires
pour exprimer les divisions du temps
et les dates; le signe figuratif ■
se trouve dans tous, parce que
sion du temps était fondée
marche de cet astre, qui fait aussi ïa
1(
lu temps .
du soleil \
le la divi- |
e sur la j
242
X'UNIVERS.
jour et la nuit; le ri» 2 est le signe de
Vheure, et de l'heure de la nuit, par-
ticulièrement caractérisée par l'étoile;
le signe n» 3 signifie un soleil, c'est-
à-dire, un jour; le n» 4, caractérisé
par le croissant lunaire renversé, ex-
prime l'idée moi*; le signe du soleil
précédé de la branche du palmier, arbre
qui , selon Horapollon, poussait chaque
année une de ses branches, exprime
l'idée année j le signe n» G est le sceptre
des panégyries, auquel est suspendu le
simulacre d'une grande salle hypostyle ,
où se tenaient les grandes assemblées
politiques et religieuses , à des époques
déterminées, et qu'on appelait pané-
gyries : ce sceptre est extérieurement
dentelé, et chaque cran y indique une
aimée ; le groupe qui porte le n° 7 est
un exemple de l'emploi des signes pré-
cédents; ils sont tirés d'une stèle fu-
néraire, et indiquent la durée exacte
de la vie du défunt, qui vécut : années ,
77; mois, 9; jours, 20.
Les chiffres de cette date sont en
écriture hiéroglyphique. Le tableau
complet des signes de cette écriture ,
suffisants pour exprimer, par de faciles
combinaisons, tous les nombres, de-
puis un jusqu'à un million, et au delà,
est exposé sur notre planche 66 (ta-
bleau A). Le tableau B présente les
chiffres hiératiques et les chiffres dé-
motiques. La connaissance de ces trois
classes de chiffres est indispensable
pour l'étude fructueuse des monuments
égyptiens; car il y a peu d'inscriptions
dans lesquelles on ne trouve ou des
nombres ou des dates , qui sont expri-
més sur les monuments de la sculpture,
en chiffreshiéroglyphiques (tableau A) ;
sur les manuscrits provenant des tem-
ples , en chiffres hiératiques (tableau B) ;
et sur tous les contrats , lettres et au-
tres écrits des particuliers, en chiffres
démotiques (même tableau B). On voit
que ce système numérique n'était pas
arrivé à la perfection du système des
modernes, quoique certains signes aient
des formes semblables, et la lecture de
ces signes était aussi embarrassée que
leur expression graphique. La série des
chiffres hiératiques abonde en singula-
rités de cet ordre; on y lit en effet, de
droite à gauche, un, deux, trois y
quatre, trois-deux (cinq), ti'ois-trms
(six) , trois-quatre (sept) , quatre-qua-
tre (huit), neuf, dix, dix-un (onze),
dix-deux (douze) , dix-trois (treize) ,
dix-quatre (quatorze) , dix-trois-deux
(quinze), dix-trois-trois (seize), dix-
quatre-trois (dix-sept), dix-quatre-
quatre (dix-huit), dix-neuf {dix-neuf ) ,
dix-dix (vingt) , double-dix-un (vingt
et un) , doubïe-dix-deux (vingt-deux),
double-dix-trois (vingt-trois) , double-
dix-deux-deux (vingt-quatre) , double-
dix-trois-deux (vingt-cinq), double-
dix-trois-trois (vingt-six) , double-dix-
quatre-trois (vingt-sept), double-dix-
quatre-quatre (vingt-huit), dmible-dix-
«eM/( vingt- neuf), trente.
A l'exception de quelques variétés
de forme dans les signes, le système
démotique se produit par les mêmes
combinaisons. On trouve de ce dernier
système graphique numérique un très-
grand nombre d'exemples dans les
contrats très-fréquemment découverts
en Egypte , et dont les dates , exprimées
au moyen de ces chiffres , sont d'un in-
térêt supérieur pour l'histoire; et ce j
grave motif est plus que suffisant pour i
assurer à cet exposé , malgré la minutie
des détails, l'attention bienveillante du
lecteur.
Elle sera attirée non moins vivement
sans doute par le tableau C des signes
hiéroglyphiques destinés à désigner
chacun des douze mois de l'année; ils
sont répartis en trois saisons : la pre-
mière est celle de Ia végétation, figurée
par un sol planté d'arbres et de fleurs.
Ce signe de saison est surmonté du
croissant lunaire renversé , répété jus-
qu'à trois fois , ou bien accompagné des
chiffres exprimant les nombres I , II ,
III, IIII, ce qui fait lire les signes:
première lune (ou premier mois) de la
végétation, seconde lune, etc. Cette
notation des mois est uniforme, pour
chacune des deux autres saisons, et le
cinquième groupe de notre tableau se
lira, d'après le même principe : pre-
mière lune ou premier mois de la sai-
son des récoltes ; enfin , le neuvième
groupe , où le signe figuratif de l'eau est
trois fois répété, se lira également pre-
EGYPTE.
2-J3
mière lune ou premier mois de la sai-
son de V inondation. On voit à côté de
cliaque e;roupe le nom de chaque mois
du calendrier. Enlin, on nommait les
cinq jours célestes les cinq jours épa-
gomenes qui terminaient et complé-
taient l'année vague égyptienne. On
voit sur notre planche, à la suite des
.signes des mois , le signe des jours épa-
gomenes ou célestes ; le chiffre qui ter-
mine ce groupe indiquait assez claire-
ment si le jour noté était le premier
ou le cinquième.
IV'ous ne saurions trop nous arrêter
ici sur une singularité que présente un
tel calendrier, qui sera sans doute re-
marquée par nos lecteurs , et laissera
clans leur esprit quelques doutes sur
la régularité des rapports d'une année
vague de sa nature avec les signes de
ses divisions tirés de la révolution so-
laire ; car le sens des caractères so-
laires des mois ne pouvait se raccorder
avec l'état physique de l'Egypte que
pendant de courtes périodes qui ne se
renouvelaient qu'à de grands inter-
valles. iSIais la science sait tirer de
telles données, des faits utiles à son
histoire, et qui font disparaître en
même temps d'un tel état de choses
toutes les apparentes anomalies.
Terminons sur cette importante
matière, en rappelant que Hérodote
avait appris que, chez les Égyptiens ,
chaque mois de l'année et chaque jour
du mois étaient placés sous la protec-
tion d'un personnage divin qui y pré-
sidait, et en c«ci , on trouve l'intime
rapport de toutes les institutions égyp-
tiennes avec les croyances religieuses.
On ne pouvait manquer de reconnaître
encore en ce point , par les témoigna-
ges des monuments, la véracité d'Hé-
rodote. Deux tableaux sculptés, l'un
dans le temple d'Edfou, l'autre au
Rhamesseum deThebes, sont compo-
sés chacun d'une série de personnages
mythologiques , mâles ou femelles , et
leur ligure est accompagnée de leur
nom, qui est un des douze groupes
connus comme étant les noms des
mois du calendrier. Dans les deux ta-
bleaux , les personnages sont indenti-
ques, ou par leur forme même, ou
par leurs emblèmes, et ils sont figurés
dans l'action de marcher. Dans le
tableau du Rhamesseum de Thèbes,
qui date du règne de Sésostris, les
mois ne figuraient que comme une por-
tion seulement d'une vaste composition
à la fois astronomique et religieuse.
On s'est donc attaché à l'exacte dé-
termination de tous ces personnages
emblématiques , et il a été possible d'y
discerner ceux qui personnifient les
douze mois, au moyen des noms pro-
pres et des attributs particuliers qui
les accompagnent. C'est cet important
travail que Champollion le jeune en-
treprit avec une attention et une pa-
tience que soutenait la conviction de
l'utilité des résultats qu'il en tirerait;
il expliqua donc ces noms, caractérisa
les attributs qui les accompagnent, et
parvint à classer les douze personnages
des mois dans la série hiérarchique (Jes
divinités égyptiennes. Il étudia à fond
tous les attributs physiques , afin de
mettre en évidence tous leurs rapports
avec les phases de l'année solaire qui
correspondent aux saisons où ils sont
placés ; il parvint jusqu'à déterminer
et faire reconnaître dans ces mysté-
rieuses compositions les personnages
représentatifs des deux solstices et'de
l'équinoxe du printemps. La place de
ces personnages dans la série des mois
correspond d'une manière précise à la
distribution de ces phases de l'année
solaire dans les plus anciens temps
de l'histoire; et c*tte série de notions
scientifiques fut complétée par une dé-
termination non moins exacte des
personnages qui, dans ces tableaux si
éminemment historiques , représentent
les jours et les heures; il en rechercha
ensuite les traces antiques, afin à''.
remonter, s'il est possible, à l'origine
de l'institution dont ces tableaux ren-
dent témoignage : il rétrograda ainsi
de monument en monument jusqu'au
15 paophi de la 40*^ année du règne
d'O.sortasen I", qui est du XXV siè-
cle avant l'ère chrétienne, et il ajoute
à la suite ces graves paroles : « Cette
date prouve que cette notation égyp-
tienne des divisions du temps était déjà
en usage alors, et rien n'aulorise d
16.
211
UNIVKRS.
supposer qu'au XXÏ* siècle avant
l'ère dirétieune ce système de notation
fut nouveau ou récemment introduit.
Plusieurs monuments témoignent en
faveur d'une opinion toute contraire à
une telle supposition; mais l'époque
de ces monuments, bien certainement
antérieurs à la XVir dynastie, reste
encore incertaine, ou se perd dans les
ténèbres des temps primitifs. »
Nous abrégeons ici l'analyse' de ce
grand travail sur le calendrier égyp-
tien ; ce que nous venons d'en dire
suffira à l'ensemble de notre plan.
N'oublions pas, toutefois, d'ajouter
ces mémorables paroles d'un de nos
plus habiles astronomes, M. Biot,
qui a dit : « La notation de l'année
vague que Champollion le jeune nous
fait connaître est peut-être le plus an-
cien monument de temps et de numé-
ration qui soit resté dans la mémoire
des hommes. » C'est donc toujours
l'Egypte qui fut la primitive école de
la science et celle de toute civilisa-
tion.
S XIX. RELIGION.
En écrivant ces premières lignes sur
une des plus importantes institutions
de l'antique Egypte, nous nous rap-
pelons, sans le' vouloir, ces paroles
tirées d'un des anciens livres philoso-
phiques égypgtiens,^ attribués à Her-
mès : « O Egypte, Egypte, y est-il dit,
" un temps viendra où , au lieu d'une
'< religion pure et d'un culte pur , tu
« n'auras plus que des fables ridicules,
« incroyables à la postérité, et qu'il ne
« te restera plus que des mots gravés
« sur la pierre , seuls monuments qui
« attesteront ta piété. »
Le temps et les malheurs qi'i frap-
pèrent l'Egypte réalisèrent aussi cette
fatale prophétie, et les peuples ;éttrés
que rÉgypte éduqua, se chargèrent
à l'envi de lui prêter les plus ridicules
croyances , les plus monstrueuses pra-
tiques.
Selon quelques écrivains grecs ou
romains , l'adoration des animaux et de
certaines productions de la terre était
un des préceptes de la religion égyp-
tienne. Les premiers voyageurs grecs,
témoins des cérémonies du culte , n'en
comprirent pas l'expression embléma-
tique, et n'en virent que la partie
matérielle. D'après le rapport de quel-
ques-unes de ces mêmes cérémonies
avec les phénomènes célestes, ils ju-
gèrent que cette religion était toute
astronomique, et cherchèrent à inter-
préter par ce moyen tous les mythes sa-
crés , même les plus opposés dans leurs
sources et dans -leur motif réel ; des
suppositions astronomiques, il n'y avait
qu'un pas aux rêveries astrologiques,
et on ne se lit faute d'en doter la sa-
gesse égyptienne. Les monuments pu-
blics de l'Egypte démentaient haute-
ment toutes ces suppositions , mais les
voyageurs étrangers en ignoraient le
langage et l'interprétation; les suppo-
sitions les moins fondées, les moins
raisonnables s'accréditèrent ainsi, ré-
pétées par quelques écrivains de l'an-
tiquité, et ceux des temps modernes
ont encore ajouté à toutes ces erreurs
par des suppositions nouvelles, non
moins hasardées que celles dont ils se
faisaient les bénévoles plagiaires.
C'est sur de si incertains témoi-
gnages que les anciens philosophes
égyptiens, instituteurs d'une des plus
illustres nations qui aient jamais
existé , ont été déclarés ignorants de
la divinité, enfoncés dans les ténèbres
du polythéisme, n'adorant que des
agents matériels, en un mot, aveu-
gles , impies , et athées pour tout dire.
Quelques philosophes cependant,
plus disposés à bien voir , animés de
quelque impartialité, et plus capables
de sérieuses études , approchèrent peu
à peu de la vérité, et furent ainsi
récompensés de la fatigue de leurs
veilles. Porphyre osa afurmer que les
Égyptiens ne connaissaient autrefois
qu'un seul dieu ; Hérodote avait dit
aussi que les Thebains avaient l'idée
d'un dieu unique qui n'avait pas eu
de commencement, et qui était im-
mortel; lamblique, très-curieux scru-
tateur de la philosophie des anciens
siècles, savait, d'après les Égyptiens
eux-niêmes , qu'ils adoraient un dieu
maître et créateur de l'univers , supé-
EoypTn.
-Mo
rieur à tous les éléments , par lui-même
immatériel, incorporel, incréé, indi-
visible, invisible, ettout par lui-même
et en lui-même, et qui, comprenant
tout en lui, communiquait à tout; et
la doctrine symbolique, ajoute le phi-
losophe que nous citons , nous enseigne
que par le grand nombre des divinités
elle ne montra qu'un seul dieu, et, par
la variété des pouvoirs émanés de lui,
l'unité de son pouvoir. C'est ainsi que
parlaient les philosophes égyptiens
eux-mêmes, et qu'ils s'exprimaient
dans leurs livres sacrés.
Un tel témoignage a une tout au-
tre autorité que les plaisanteries des
satiriques anciens ou modernes; et
l'étude récente des ouvrages mêmes
des Égyptiens, les ttrbleaux religieux
(|ui couvrent leurs monuments , et les
textes écrits qui en donnent l'interpré-
tation , ont ratifié enfin l'opinion des
personnes de bonne foi que n'offen-
se pas l'antiquité de la raison hu-
maine, et qui ne réservent pas orgueil-
leusement pour leur siècle et pour
leurs amis, les révélations de l'esprit et
les plus nobles inspirations de l'âme.
Quelques mots peuvent suffire pour
donner une idée vraie et complète de
la religion égyptienne : c'était un mo-
nothéisme piu", se manifestantextérieu-
rementpar un polijt/iéismesiimboligue,
c'est-à-dire, un seul dieu dont toutes
les qualités et les attributions étaient
personnifiées en autant d'agents actifs
ou divinités obéissantes.
Dans cette religion antique, comme
dans toutes celles de l'ancien monde ,
on remarque trois points principaux ,
savoir : le dogme , ou la morale; la
hiérarchie , indiquant le rang et l'au-
torité des agents; enfin le ciàte, ou la
forme de ces agents, et les cérémonies
sacrées pratiquées en public ou dans le
secret du sanctuaire.
Le premier point, à l'égard des
Égyptiens , est clairement établi par les
faits et l'opinion des hommes les plus
distingués , et il est très-vrai que les
Egyptiens s'étaient élevés, par leur
pensée et la longue observation de la
natf.Tc, à l'idée de l'unité de Dieu , de
1 iinntortalité de l'âme , et d'une autre
vie qui serait celle des peines ou des
récompenses.
Le second point peut se résumer
par ces paroles de Champollion le
jeune ^ écrites en la contemplation des
monuments mêmes qui avaient si vi-
vement éclairé son esprit dans la re-
cherche studieuse des traces de la phi-
losophie égyptienne.
« C'est dans le temple de Kalabschi.
en ]\ubie (qu'il visitait le 27 janvier
1829), que j'ai découvert une nou-
velle génération de dieux, et aui com-
plète le cercle des formes a'Amon,
point de départ et point de réunion
de toutes les essences divines. AniOiJ-
B4, Vétre supi'éme et primordial,
étant son propre père , est qualifié de
imxi de sa mère (la déesse Mouth),sa
portion Xéiiij ni ne renfermée en sa pro-
pre essence à^la.fois mâle et femelle,
ApoevsOeXu; : tous îes autres dieux égyp-
tiens ne sont que des formes de ces
deux principes constituants , considé-
rés sous différents rapports pris isolé-
ment. Ce ne sont que de pures abs-
tractions du grand être. Ces formes
secondaires, tertiaires, etc., établis-
sent une chaîne non interrompue qui
descend des cieux , et se matérialise
jusqu'aux incarnations sur la terre, et
sous forme humaine. La derniçre de
ces incarnations est celle d'Horus , et
cet anneau extrême de la chaîne di-
vine forme, sous le nomd'Horammon,
l'n des dieux, dont Amon-Horus (lo
grand Amon, esprit actirët généra-
teur) est l'A. Le point de départ de la
mythologie égyptienne est une triadn
formée des trois parties d'Amon-Ra ,
savoir : Amon (le mâle et le père),
Mouth ( la fëiîielle et la mère), et
klions (le fils enfant). Cette triade
s'ètïïn't manifestée sur la terre, se ré-
sout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
parité n'est pas complète, puisque
Osiris et Isis sont frères. C'est à Ka-
labschi que j'ai enfin trouvé la triade
finale, celle dont les trois membres se
fondent exactement dans trois mem-
bres de la triade initiale : Horus y
|X)rte en effet le titre de mari de la
mère; et le fils qu'il a ou de sa merc .
cl qui se nomme Ma/ouli ( le Mandouh:
QyVqjH
21G
L'UNIVERS.
dans les Proscynéma grecs ) , est le
dieu principal de Kalabschi, et cin-
quante bas-reliefs nous donnent sa
généalogie. Ainsi la triade finale se
formait d'Jtïorus, de saaifiXëJsis et
de leur lil's Malouli , personnages qui
rentrent exactement dans la triade
initiale, Amon, sa mère Moût et leur
iils Klions. Aussi Malouli était-il
adoré à Kalabschi sous une forme pa-
reille à celle de Khons , sous le même
costume , et orné des mêmes insignes ;
seulement, le jeune dieu porte ici de
|)lus le titre de Seigneur de Talmis ,
c'est-à-dire de Kalabschi, que les
géographes grecs appellent en effet
TalmiSf nom qui se retrouve d'ail-
leurs dans les inscriptions des tem-
ples. »
Ainsi l'ensemble du système de la
hiérarchie religieuse égyptienne était
composé d'une série de triades, diver-
siliées sans être isolées, s'enchaînant
les unes aux autres par des alliances
collatérales attentivement constituées,
et chaque temple de TÉgypte était
spécialement consacré à une de ces
triades.
Chaque nome ou province avait sa
triade ; et celle qui était adorée dans
le temple de la capitale d'un nome,
était aussi l'objet du culte public dans
tous les temples des autres lieux du
même nome; chaque nome ayant ainsi ,
on pourrait dire, un culte particulier
voué à trois portions distinctes de
l'être divin , lesquelles avaient leurs
noms et leurs formes spéciales.
Quelquefois un grand édifice était
consacré, divisé conventionneliement
en deux portions , à deux triades en
même temps ; ainsi le grand temple
d'Ombos , dont les ruines ont encore
un aspect très-imposant , était occupé
par deux triades, et chacune d'elles
résidait dans une moitié de l'édifice
divisé longitudinalement. De ces deux
triades, l'une est composée des divini-
tés Sevek-Ra (la forme primordiale de
Saturne , Kronos), à tête de crocodile,
de Hathôr, la Vénus égyptienne, et de
leur fils Khons-Hôr ; l'autre comprend
Aroëris, la déesse Tsonénoufrc et leur
iils Pnevtho.
D'autres divinités étaient en même
temps adorées dans un même temple
pour des motifs particuliers . c'étaient
des divinités synthrônes auxquelles on
adressait des prières et des offrandes
après avoir fait ce qui était dû à la
Triade.
Par une déférence toute politique,
la divinité principale d'un nome était
adorée comme divinité synthrône dans
le nome le plus voisin. Des règles fixes
et conformes avaient établi ces pré-
séances, et elles sont assez certaines
pour aider l'arclvéologue à reconnaître,
aux tableaux religieux qui subsistent
encore dans les ruines des édifices,
quelles divinités y furent adorées en
première ou en deuxième ligne.
Ainsi, au petit temple de Thèbes
situé derrière l'Aménophium , et dans
un lieu solitaire dénué de toute végé-
tation, les tableaux qui ornent le ban-
deau de la porte du propylon , repré-
sentent Ptolémée Soter II" faisant des
offrandes, du côté droit, à la déesse
Hathôr (Vénus) et à la grande triade de
Thèbes, Amon-Ra, l\Iouth et Chons ;
du côté gauche, à la déesse Thmé ou
Thémeï (la vérité ou la justice, Thé-
mis) et à une triade formée du dieu
hiéracocéphale Mandou, de son épouse
Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois
divinités, celles qu'on adorait princi-
palement à Hermonthis, occupent la
partie du bandeau dirigée vers cette
capitale de nome.
Ces courts détails suffisent, lors-
qu'on est un peu familiarisé avec le
système de décoration des monuments
égyptiens, pour déterminer avec certi-
tude, 1° à quelles divinités fut spécia-
lement dédié le temple auquel ce pro-
pylon donne entrée; 2* et quelles
divinités y jouissent du rang de syn-
thrônes; et il devient ici de toute évi-
dence qu'on adorait spécialement dans
ce temple le principe de beauté con-
fondu et identifié avec le principe de
vérité, de justice , ou, en termes mytho-
logiques , que cet édifice était consacré
h la déesse Hathôr, identifiée avec la
déesse Thméï. Ce sont, en effet, ces
deux déesses qui reçoivent les premiers
honmiages de Soter II'; et comme l'é-
EGYPTE.
247
dilice faisait partie de Tlièbes et avoi-
siiiait le nome d'Hermonthis, on y
otïrait aussi , d'après une règle de saine
politique, des sacrifices en l'honneur
de la triade thébaine et de la triade
liermontliite. La suite de la description
de l'intérieur de ce temple n'est pas
étrangère à notre sujet : elle nous
montre en réalité des laits et des cou-
tumes religieuses dont la description ,
plutôt qu'un exposé détaillé, peut être
agréable au lecteur.
Les adorations pieuses figurées sur
le propylon de ce temple sont répétées
sur la porte du temple proprement dit,
qui s'ouvre par un petit péristyle que
soutiennent des colonnes à chapiteaux
ornés de fleurs de lotus et de houpes
de papyrus combinées; les colonnes et
les parois n'ont jamais été décorées de
sculptures. Il n'en est point ainsi du
pronaos, qui est formé de deux colonnes
et de deux piliers ornés de têtes symbo-
liques de la déesse Ilathôr, à laquelle ce
temple fut consacré. Les tableaux qui
(iouvrent le fût des colonnes représen-
tent des offrandes faites à cette déesse
et à sa seconde forme Thmeï, ainsi
qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou,
Tmouth, et plusieurs formes ter-
tiaires de la déesse Hathôr, adorée
j)ar le roi Ptolémée-Épiphane , sous
le règne duquel a été faite la dédica-
ce du monument, comme le prouve
la grande inscription hiéroglyphique
sculptée sur toute la longueur de la
frise du pronaos , et dont voici la tra-
duction qui n'est que la formule ordi-
nairement adoptée pour les dédicaces
des temples.
(Partie de droite. ) Première ligne.
« Le roi (dieu Épiphane que Phtah-
Thoré a éprouvé, image vivante d'A-
mon-Ra), le chéri des dieux et des
déesses mères, le bien-aimé d'Amon-
Ra, a fait exécuter cet édifice en
> l'honneur d' Amon-Ra , etc. , pour être
1 vivifié à toujours. »
( Partie de gauche. ) Première ligne.
« Le fils du soleil (Ptolémée toujours
vivant, dieu aimé de Phtah), chéri
! des dieux et des déesses mères, bien-
j aimé d' Hathôr, a fait exécuter cet édi-
fice en l'honneur de sa merc, la rectrice
de rOccitlent , pour être vivifié à tou-
jours. »
La reine Cléopàtre est aussi associée
à cette dédicace, dans la suite de cette
inscription.
Ces textes justifient entièrement ce
que nous venons de dire, d'après les
sculptures du propylon , relativement
aux divinités honorées dans ce tem-
ple.
Les bas-reliefs encore existants sur
les parois de droite et de gauche du
pronaos, ainsi que sur la façade for-
mant le fond de ce même pronaos,
appartiennent tous au règne d'Épi-
pliane. Tous se rapportent aux déesses
Hathôr et Thinéï , ainsi qu'aux grandes
divinités de Thèbes et d'Hermontis.
On a divisé le naos en trois salles
contiguës ; ce sont trois véritables
sanctuaires : celui du milieu, ou le
principal, entièrement sculpté, con-
tient des tableaux d'offrandes à tous
les dieux adorés dans le temple, les
deux triades précitées, et principale-
ment aux déesses Hathôr et Thméï ,
qui paraissent dans presque toutes les
dédicaces du sanctuaire, inscrites sur
les frises de droite et de gauche au nom
de Ptoiémée-Philopator.
" L'Horus, soutien de l'Egypte, ce-
lui qui a embelli les temples comme
Thôth deux fois grand , le seigneur des
panégyries comme Phtah, le chef sem-
blable au soleil, le germe des dieux
fondateurs , l'éprouvé par Phtah , etc. ;
le fils du soleil , Ptolémée toujours vi-
vant, bien-aimé d'Isis, l'ami de son
père (Philopator), a fait cette cons-
truction en l'honneur de sa mère Ha-
thôr, la rectrice de l'Occident. »
C'est à la déesse Hathôr qu'apparte-
nait plus spécialement le sanctuaire de
droite; cette grande divinité y est re-
présentée sous les formes variées, rece-
vant les hommages des rois Philopator
et Épiphane ; les dédicaces des frises
sont faites au nom de ce dernier.
Le sanctuaire de gauche fut consacré
à la déesse Thméï , la Dicè et l'Alétè
des mythes égyptiens; aussi, tous les
tableaux qui décorent cette chapelle ,
se rapportent-ils aux importantes fonc-
tions que remplissait cette divinité
L'UNIVERS.
dans l'Amenthi , les régions occidenta-
les ou l'enfer des Égyptiens.
Le grand et magnifique temple d'Ed-
fou était consacre à une autre triade
composée, 1° du dieu Har-Hat, la
science et la lumière célestes person-
nifiées ; 2" de la déesse Hathôr ou Vé-
nus; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Ho-
rus soutien du monde, qui est à peu
[très Eros ou Amour des mythes de la
Grèce). Ces trois divinités sont figu-
rées dans les tableaux sculptés à Edfou,
avec des qualifications, des titres et
>sous des formes qui jettent un grand
jour sur plusieurs parties importantes
du système théogonique égyptien. On
V voit aussi , représentés sur quatorze
Iias-reliefs dans l'intérieur du pronaos,
le dieu Har-Hat identifié avec le soleil,
ainsi que son lever et son coucher
comme cet astre , et ses formes sym-
boliques à chacune des douze heures
du jour : et cet ensemble de représen-
tations à la fois mythologiques et
symboliques, doit être d'un grand se-
cours pour la connaissance de la petite
portion de la religion égyptienne à la-
quelle il se mêlait quelques idées as-
tronomiques.
Le grand temple d'Esnéh était dédié
à l'une des plus grandes formes de la
divinité , à Chnouphis , qualifié des
titres NEV-EN-THO-SNÉ , selgiieur du
pays d'Esnéh, esprit créateur de V uni-
ver s, principe vital des essences di-
vines, soutien de tous les mondes, etc.
A ce dieu sont associés la déesse Néith
représentée sous des formes diverses
et sous les noms variés de Menhi, Tné-
bouaou, etc. , et le jeune Hiiké, repré-
senté sous la forme d'un enfant; ce
qui complète la triade adorée àEsnéh.
C'était a ces trois personnages qu'é-
taient consacrées les principales fêtes
et panégyries célébrées annuellement
a Esnéh.
Le temple de Dakkèh , l'ancienne
Pselcis, en Nubie, présente un double
intérêt sous le rapport mythologique ;
il donne des matériaux infiniment pré-
cieux pour comprendre la nature et
les attributions de l'être divin que les
Égyptiens adoraient sous le nom de
Tboth (rilermcs deux fois grand);
une série de bas-reliefs offre , en quel-
que sorte, toutes les transfigurations
de ce dieu. On l'y trouve d'abord (ce
qui devait être) en liaison avec Har-
Hat ( le grand Hermès Trismégiste) ,
sa forme primordiale, et dont lui,
Thôth , n'est que la deryiière trans-
formation, c'est-à-dire, son incarna-
tion sur la terre à la suite û'Àmon-
Ha et de Mouth incarnés en Osiris et
en Isis. Thôth remonte jusqu'à V Her-
mès céleste (Har-Hat), la sagesse di-
vine , l'esprit de dieu, en passant par
les formes : \°AePahitnoiifi{ct\m dont
le cœur est bon); 2" à! Arihosnofri ou
Jrihosnoufi (celui qui produit les
chants harmonieux) ; 3° de Ment ( la
pensée ou la raison) : sous chacun de
ces noms Thôth a une forme et des
insignes particuliers, et les images de
ces diverses transformations du s'econd
Hermès couvrent les parois du temple
de Dakkèh. On y voit aussi ce Thôth
(le Mercure égyptien) armé du cadu-
cée, c'est-à-dife, le sceptre ordinaire
des dieux , entouré de deux serpents et
d'un scorpion.
A Beit-Oually , les sculptures du
spéos sont en grande partie religieu-
ses. Ce monument était consacré au
grand dieu Amon-Ra et à sa forme se-
condaire Chnouphis. Le premier de ces
dieux déclare plusieurs fois, dans ses
légendes , avoir donné toutes les mers
et toutes les terres existantes à son fils
chéri, « le Seigneur du monde (Soleil
gardien de justice), Rhamsès (IF). »
Dans le sanctuaire, ce pharaon est re-
présenté suçant le lait des déesses
Anouké et Isis. « IMoi qui suis ta mère,
la dame d'Éléphantine , dit la première ,
je te reçois sur mes genoux , et te pré-
sente mon sein pour que tu y prennes
ta nourriture, ô Rhamsès ! « « Et moi ,
ta mère Isis, dit l'autre déesse, moi,
la dame de Nubie, je t'accorde les pé-
riodes des panégyries (celles de trente
ans) que tu suces avec mon lait et qui
s'écouleront en une vie pure. »
Nous avons déjà rappelé une liste des
dons et des grâces accordés par plu-
sieurs divinités à un roi qu'elles décla-
raient [)rendre sous leur protection
SDéciale.
r.GlPTK.
On trouve dans i|up1(|iu'S temples des
tableaux représentant des dieux secon-
daires venant adorer le grand être
Anion-Ra, en compagnie même des
rois. Ainsi au Rhamesseum de ïlièbes ,
dans une pièce voisine de la salle hypos-
' tyle, et qui était dans la partie privée
de ce palais, destinée à l'habitation de
ia race royale, on reconnaît le sanc-
tuaire spécial du grand dieu de Thèbes.
Les bas-reliefs sculptés sur les parois,
à la droite et à la gauche de la porte,
représentent quatre grandes barques ou
bari sacrées, portant un petit naos sur
lequel un voile semble jeté, comme
pour dérober à tous les regards le per-
sonnage qu'il renferme. Ces bari sont
|)ortéès sur les épaules par vingt-quatre
ou dix-huit prêtres, selon l'importance
du maître de la bari. Les insignes qui
décorent la proue et la poupe des deux
premières barques sont les têtes sym-
noliques de la déesse Mouth et du dieu
Chons, l'épouse et le fils d'Amon-Ra;
enfin , la troisième et la quatrième por-
tent les têtes d'un roi et d'une reine,
coiffées des marques de leur dignité. Ces
tableaux, comme l'apprennent les lé-
gendes liiéroglyphiques, représentent
les deux divinités et le couple royal
venant rendre hommage au père des
dieux, ./mon- fia, qui établit sa de-
meure dans le palais de Rhamsès le
Grand. Les paroles que prononce cha-
cun des visiteurs ne laissent d'ailleurs
aucun doute a cet égard : « Je viens,
" dit la déesse Mouth , rendre hommage
« au roi des dieux, Amon-Ra, modé-
>' rateur de l'Egypte, afin qu'il accorde
" de longues années à son fils qui le
» chérit, le roi Rhamsès. »
« Nous venons vers toi, dit le dieu
"Chons, pour servir Ta IMajesté, ô
<■ Amon-Ra, roi des dieux! Accorde
« une vie stable et pure à ton fils qui
« t'aime, le Seigneur du monde. »
Le roi Rhamsès dit seulement : « Je
«viens à mon père Amon-Ra, à ia
« suite des dieux qu'il admet en sa pré-
» sence à toujours. »
Mais la reine Nofré-Ari , surnommée
ici Ahmosis (engendrée de la lune),
exprime ses voeux plus positivement;
rins(ri['.tion porte : << Voici ce que dit
« la déesse épouse, la royale mère, la
« royale épouse, la puissante dame du
« monde, Ahmosis-Nofré-Ari : Je viens
« pour rendre hommage à mon père
« Amon, roi des dieux; mon cœur est
« joyeux de tes affections (c'est-à-dire,
« de l'amour que tu me portes) ; je suis
« dans l'allégresse en contemplant tes
« bienfaits. O toi, qui établis le siège
« de ta puissance dans la demeure de
" ton fils le Seigneur du monde, Rham-
«sès, accorde-lui une vie stable et
» pure; que ses années se comptent par
» périodes de panégyries ! »
Il existe encore aux environs de
Médinet-Habou , à Thèbes, un édifice
de petites proportions et qui n'a pas
été terminé. La dédicace annonce ex-
pressément que le roi Ptolémée Èver-
gètell, et sa sœur lareine Cléopâtre,
ont construit cet édifice, et l'ont con-
sacré à leur père, le dieu Thôth, ou
Hermès Ibiocéphale,
C'est le seul des temples encore
existants en Egypte qui soit spéciale-
ment dédié au dieu protecteur des
sciences , à l'inventeur de l'écriture
et de tous les arts utiles, en un mot
à l'organisateur de la société humaine.
On retrouve son image dans la plupart
des tableaux qui décorent les parois de
la seconde salle , et surtout celles du
sanctuaire. On l'y invoquait sous son
nom ordinaire de Thôth, que suivent
constamment soit le titre sotem qui
exprime la suprême direction des cho-
ses sacrées , soit la qualification Ho-
en-Hib, c'est-à-dire, qui a %me face
d'Ibis, oiseau sacré, dont toutes les
figures du dieu , sculptées dans ce
temple , empruntent la tête, ornée de
coiffures variées.
On rendait aussi dans ce temple un
culte très-particulier à Nohémouo ou
Nahamouo , déesse que caractérisent
le vautour, emblème de la maternité,
formant sa coiffure, et l'image d'un
petit propylon s'élevant au-dessus de
la coiffure symbolique. Les légendes
tracées à côté des nombreuses repré-
sentations de cette compagne du dieu
Thôth, qui , d'après son nom même ,
paraît avoir préside à la conservofin/i
des fjermrs , l'assimilent à la déesse
2Ô0
L'UJNIVERS.
Sa.sc/ifmoué , compagne habituelle de
Thôth, régulatrice des périodes d'an-
nées et des assemblées sacrées.
Le bandeau de la porte qui donne
entrée dans la dernière salle du tem-
ple, le sanctuaire proprement dit, est
orné de quatre tableaux représentant
Ptolémée faisant de riches offrandes ,
d'abord aux grandes divinités protec-
trices de Thébes, Amon-Ra, Mouth
et Chons , généralement adorées dans
cette immense capitale , et en second
lieu aux divinités particulières du tem-
ple, Thôth et la déesse Nahamouo.
Dans l'intérieur du sanctuaire , on re-
trouve les images de la grande triade
thébaine , et même celles de la triade
adorée dans le nome d'Hermonthis
qui commençait à une courte distance
du temple. Deux grands tableaux, l'un
sur la paroi de droite, l'autre sur la
paroi de gauche-, représentent , selon
l'usage, Ta bari ou Arche sacrée de
Ja divinité à laquelle appartient le sanc-
tuaire. L'Arche de droite est celle de
Thôth-Peho-en-Hib ( Thôth à face
d'Ibis)^ et l'Arche de gauche, celle de
Thôth Psotem (Thôth le surinten-
dant des choses sacrées). L'une et
l'autre se distinguent par leurs proues
et leurs poupes décorées de têtes d'é-
pervier, surmontées du disque et du
croissant, à tête symbolique du dieu
Chons, le fils aîiié d'Amon et de
Mouth, la troisième personne de la
triade thébaine, dont le dieu Thôth
n'est qu'une forme secondaire.
Un autre petit temple de Thébes,
situé au sud de l'enceinte fortifiée
nommée improprement Hippodrome,
et qui est de l'époque romaine, sert à
démontrer la réalité de l'usage qui a
été plus haut mentionné, sur les divi-
nités particulières à chaque nome; et
l'ancienne division géographique de
l'Egypte tire parfois de ces données
d'utiles renseignements.
Les salles intérieures de ce petit
temple sont couvertes de tableaux
qui , presque tous , surtout ceux du
sanctuaire , appartiennent a l'époque
iïHad'ilen. Ce successeur de Trajan
comble de dons et d'offrandes les di-
vinités adorées dans le tcHiple; et à
côté de chacune de ces images , on a
répété les mots : l'empereur César
Trajan-Hadfien .
« Quatre grands bas-reliefs super-
posés deux à deux couvrent la paroi
du fond du sanctuaire. Les deux bas-
reliefs supérieurs représentent l'em-
pereur HadAen, costumé en fils aîné
d'Amon, adorant une déesse coiflée
du vautour, emblème de la maternité,
et surmonté des cornes de vache, du
disque et d'un petit trône. Ce sont les
insignes ordinaires d'/.sw , et la légende
sculptée à côté des deux images de la
déesse , porte en effet : Isis la grande,
mère divine qui réside dans la mon-
tagne de l'Occident. Les bas-reliefs
inférieurs nous montrent le même
empereur présentant des offrandes au
dieu Month ou Manthou, le dieu
éponyme d'Hermonthis , et au roi des
dieux Amon-Ra , le dieu éponyme de
Thébes.
« Ainsi , ce temple fut consacré à la
déesse Isis , puisque ses images occu-
pent sans partage la place d'honneur au
fond du sanctuaire; au-dessous d'ell(3
paraissent les grandes divinités du
nome de Thébes et du nome Hermon-
thite, dieux synthrônes, adorés aussi !
dans ce même temple. Mais le dieu j
Manthott, occupant la droite, quoique
tenant dans ces mythes sacrés un rang j
inférieur à celui du roi des dieux j
Amon-Ra, qui occupe ici la gauche , I
il devient certain que le temple d'Isis, \
situé au sud de l'Hippodrome , dépen- j
dait du nome d'Hermonthis et non du i
nome Diospolite, puisque le dieu Man- \
dou reçoit immédiatement après Isis
et avant Amon-Ra , dieu éponyme de
Thébes , les adorations de l'empereur
Hadrien.
« Ainsi la divinité locale, celle que
les habitants de la bourgade du nome
Hermonthite, qui exista jadis autour
du temple, regardaient comme leur
protectrice spéciale , fut la déesse
Isis, qui réside dans Ptôou-en-eîiem
(ou la Montagne de l'Occident); et
cette qualification nous paraît ana-
logue aux titres Hitem Pselk, rési-
dant à Pselchis; Hitem Manlak, ré-
sidant à Philœ : Hiiem Souan, résidant
r.GYPTK.
à Syèiie ; Hitcm Ebôu , résidant à
Elépliantine ; Hitem Snè, résidant à
Latopolis ; Ilitein Ebôt, résidant à
Abvdos , etc. , que reçoivent constam-
ment Tliôtli , Isis , Chnoupliis , Saté,
Aeitli, Osiris, etc., dans les temples
que leur élevèrent ces anciennes villes,
; placées sous leur protection immédiate.
1 « Les bas -reliefs sculptés sur les
I parois latérales et sur la porte du
siinctuaire , ainsi que ceux qui décorent
la porte extérieure du naos, et les
j restes du grand propylon, représen-
I tent aussi l'empereur Othon ou ses
t successeurs, faisant des offrandes à
i isis, déesse de la montagne d'Occi-
i dent, en même temps qu'aux dieux
' fivntlirônes Manthou et Rit ho , les
, grandes divinités du nome Hermon-
\ tliite. De semblables hommages sont
\ aussi rendus aux dieux de Thèbes,
i Amon-Ra, Mouth et Chons, suivant
' l'usage établi d'adorer à la fois dans un
■ temple d'abord les divinités locales ,
ensuite celles du nome entier, et enfin
I un dieu du nome le plus voisin :
comme pour établir entre les cultes
particuliers de chacune des préfectures
de l'Egypte , une liaison successive et
continue qui les ramenait ainsi à l'u-
nité. Tous les temples de l'Egypte et
de la Nubie offrent les preuves de cette
■ pratique, motivée sur de graves con-
; siderations d'ordre public et de saine
politique. » {Lettres de Champollion
jeune. )
Et l'époque où ce temple fut élevé
ne doit en rien diminuer l'autorité des
données qui en ont été si évidemment
tirées : la perpétuité des usages et
(les croyances de l'ancienne Egypte,
durant sa plus mauvaise fortune, est
mise hors de doute par une foule de
monuments, et il est reconnu que les
temples élevés sous la domination des
Grecs ou des Romains ne sont que des
reconstructions des édifices pharaoni-
ques , et qu'elles étaient consacrées aux
mêmes divinités. C'est ainsi qu'il y a
eu à ïalmis trois constructions succes-
sives du même temple dédié au dieu
Maloidi; une sous les pharaons et du
règne d'Aménophis II, successeur de
Mœris; une du temps des IHolémccs,
et la dernière, le temple actuel qui n'a
jamais été terminé, sous Auguste,
Caïïis Caligula et Trajan; et la légende
du dieu Malouli, dans un fragment
de bas-relief du premier temple, em-
ployé dans la construction du troisième,
ne diffère en rien des légendes les plus
récentes. Ainsi donc, le culte local de
toutes les villes et bourgades de la Nu-
bie et de l'Egypte n'a jamais reçu de
modification; on n'innovait rien, et les
anciens dieux régnaient encore le jour
011 leurs temples ont été ferméspar le
christianisme. Les dieux de l'Egypte
s'étaient aussi, en quelque sorte, par-
tagé l'Egypte et la Nubie, constituant
ainsi une espèce de répartition, féodale.
Chaque ville avait son patron; Chnou-
phis et Saté régnaient à Éléphantine,
a Syène et à Béghé, et leur juridiction
s'étendait sur la Nubie entière; Phré,
à Ibsamboul, à DerrL et à Amada;
Piitah, à Ghirsché; Anouké, à Mas-
chakit; Thôth, le surintendant de
Chnouphis sur toute la Nubie, avait
ses fiefs principaux à Ghebel-Addeh et
à Dakkè; Osiris était seigneur de Dan-
dour; Isis, reine, à Philœ; Hathôr, à
Ibsamboul , et enfin Malouli , à Kalabs-
chi. Mais Amon-Ra règne partout et
occupe la droite des sanctuaires.
Il en était de même en Egypte, et
l'on conçoit que ce culte partiel ne pou-
vait changer, puisqu'il était attaché au
pays par toute la puissance des croyan-
ces religieuses. Du reste, ce culte,
pour ainsi dire exclusif dans chaque
localité, ne produisait aucune haine
entre les villes voisines, puisque cha-
cune d'elles admettait dans son temple
(comme synthrônes), et cela par un es-
prit de courtoisie très-bien calculé, les
divinités adorées dans les cantons linn-
trophes. Ainsi on voit à Kalabschi
les dieux de Ghirsché et de Dakkè, au
midi ; ceux de Déboud , au nord , occu-
pant une place distinguée; à Déboud,
les dieux de Dakkè et de Philœ; à Phi-
Ise, ceux de Déboud et de Dakkè, au
midi; ceux de Béghé, d'Éléphantine et
de Syène, au nord ; à Syène enfin, les
dieux de Philœ et ceux d'Omhos.
Ce que nous venons d'exposer si
sonnnairemeat sur un sujet aussi
L'UNIVERS.
étendu que l'exposé de la religion d'un
peuple éclairé, donnera, nous l'espé-
rons , une idée suffisante de l'objet réel
des temples égy})tiens, tous consacrés à
une triade, diftérente dans chacun; et
ces trois dieux, le père, la mère et leur
lils , n'étaient que la personnification ,
a des degrés différents dans la hiérar-
chie, des trois agents immédiats du
grand être, qui occupaient le premier
degré de l'échelle des puissances et des
générations; car l'ordre hiérarchique
était fondamentalement réglé et déter-
miné par l'ordre généalogique.
Il y avait donc destriades pour toutes
les régions du monde. En ce point, le
ciel et la terre avaient reçu une orga-
nisation identique, et l'autorité comme
le rang diminuaient à mesure que le
dieu s'occupait plus directement des
affaires terrestres. Osiris , Isis , Horus ,
formaient la triade à laquelle était com-
mise la conservation de l'ordre dans le
monde sublunaire ; ils étaient, en quel-
que-sorte, le dernier anneau de cette
grande chaîne théogonique qui embras-
sait l'univers entier, et qui, de triade
en triade, remontait à Amon-Ra, le
grand être, le père des dieux, le créa-
teur de toutes choses. Osiris, Isis et
leur fils Horus , devaient donc être plus
habituellement l'objet de l'adoration
et des prières des hommes ; ils étaient
en Egypte comme les dieux populaires ;
leurs noms ont dû l'être aussi; et les
foules incultes qui s'introduisirent,
des diverses parties de l'ancien monde,
dans les cités égyptiennes, ne purent y
apprendre que lés noms et les idées re-
ligieuses répandus parmi la population
égyptienne qu'ils purent fréquenter, et
ce fut toujours celledu dernier rang. On
voit donc pourquoi les noms de ces trois
divinités du dernier ordre sont parve-
nus jusqu'à nous, comme étant les
plus connus popidairement, et ont été
répétés d'âge en âge par l'antiquité
classique, qui ne s'éleva pas, dans ses
incomplètes remarques sur la religion
égyptienne, au delà de ces noms et de
ces pratiques populaires. Il n'en est pas
moins certain que Osiris , Isis , Horus ,
qui étaient, on pourrait dire, les dieux
les plus à la portée de l'ignorance et
de la misère humaine, et quoique oc-
cupant presque la dernière place du
système religieux, n'y perdaient rien
en puissance ni en dignité; Horus enfin
devenait à son tour le chef d'une triade ,
c'est-à-dire, qu'il en faisait partie
comme père, Isis comme mère, Bla-
louli comme fds, et, par cet extrême
anneau de la chaîne des êtres divins,
Horus, qui n'était que la dernière in-
carnation d'Amon, le grand être, se
rattachait à cette puissance suprême et
rentrait en elle-même, pour que ce
même être fût tout en lui-même, le
commencement et la fin.
C'était comme pour retracer le my-
the de la personnification de la triade,
qu'on élevait, à côté de chaque temple,
un autre petit édifice, auquel on a donné
le nom ae Mammisi. Des petits tem-
ples de ce genre existent à Hermon-
this , à Philse , à Ombos ; et il devait
en subsister un semblable auprès de
chaque grand temple, pour l'histoire
mythologique de la triade qu'on y ado-
rait. A Hermonthis, par exemple, le
mammisi qui a été construit sous le
règne de la dernière Cléopâtre , fille
de Ptolémée-Aulétès , est une commé-
moraison de la grossesse de cette reine, ■
et de son heureuse délivrance de Pto-
lémée-Caesarion, fds de Jules-César.
La triade de ce temple était composée
du dieu Mandou , de la déesse Ritho ,
et de leur fils Harphré ; les trois per-
sonnages royaux se substituent sym-
boliquement aux trois divinités dans
les scènes figurées sur les bas - reliefs;
de l'édifice.
La cella du temple est en effet divi-
sée en deux parties : une grande pièce-
(la principale), et une toute petite,,
tenant lieu ou la place du sanctuaire..
On n'entre dans celle-ci que par une
petite porte; vers l'angle de droite,
toute la paroi du mur de fond de cette
petite pièce (laquelle est appelée le lieu
de l'accouchement, dans les inscrip-
tions hiéroglyphiques) est occupée par
un bas-reliet représentant la déesse
Ritho , femme du dieu Mandou , accou-
chant du dieu Harphré. La gisante est
soutenue et servie par diverses déesses
du premier ordre : Vaccoucheuse di-
KGYPTE.
2.jS
vi7ie tire l'enfant du sein de la mère;
la nourrice divine tend les mains pour
le recevoir, assistée d'une berceuse.
Le père de tous les dieux, Ammon,
(Amon-Ha) , assiste au travail , accom-
pagné de la déesse Soven , l'Ililthya ,
la Lucine égyptienne , protectrice des
accouchements. Enfin , la reine Ciéo-
pàtre est censée assister à ces couches
divines, dont les siennes ne seront ou
plutôt n'ont été qu'une imitation. L'au-
tre paroi de la chambre de l'accouchée
représente l'allaitement et l'éducation
du jeune dieu nouveau-né; et sur les
parois latérales sont figurées les 12
heures du jour et les 12 heures de la
nuit, sous la forme de femmes ayant
un disque étoile sur la tête. Le tableau
Astronomique du plafond pourrait bien
n'être que le thème natal de cet Har-
phré , ou mieux encore celui de Cœsa-
rion , nouvel Harphré.
En sortant de la petite chambre pour
entrer dans la grande, on voit un vaste
bas-relief sculpté , sur la paroi , à gau-
che de cette principale pièce ; il repré-
sente la déesse Ritho , relevant de
couche , soutenue encore par la Lu-
cine égyptienne Soven, et présentée à
l'assemblée des dieux ; le père divin ,
Amon-Ra, lui donne affectueusement
la main comme pour la féliciter de son
heureuse délivrance, et les autres
dieux partagent la joie de leur chef.
Le reste de cette salle est décoré de
tableaux dans lesquels le jeune Har-
phré est successivement présenté à Am-
mon, à Mandou son père, aux dieux
Phré, Phtah, Sev (Saturne) , etc. , qui
l'accueillent en lui remettant leurs in-
signes caract^istiques , comme se dé-
mettant , en faveur de l'enfant , de tout
leur pouvoir et de leurs attributions
particulières : et Ptolémée-Csesarion ,
a face enfantine , assiste à toutes ces
présentations de son image, le dieu
Harphré, dont il est le représentant
sur la terre. Tout cela est de la flatte-
rie sacerdotale , mais tout à fait dans
le génie de l'ancienne Egypte , qui as-
similait ses rois à sesdieiix. Du reste,
toutes les dédicaces et inscriptions inté-
rieures et extérieures du temple d'Her-
monthis . sont faites au nom de ce
Ptolémée-Cacsarion et de sa mère Cléo-
pûtre. Il n'y a donc point de doute sur
le motif de sa construction. Il est vrai
que.les colonnes de l'espèce de pronaos
qui le précède n'ont point toutes été
sculptées ; le travail est demeuré im-
parfait , et cela tient peut-être au motif
même de la dédicace du temple : Au-
guste et ses successeurs , qui ont ter-
miné tant de temples commencés par
les Lagides , ne pouvaient être très-
empressés d'achever celui-ci, monu-
ment de la naissance du fils même de
Jules-César , roi enfant dont ils ne res-
pectèrent guère les droits.
A Ombos, le grand temple était con-
sacré à deux triades; le petit temple
était aussi un double mammisi, où
sont représentées la naissance de Rons-
Hôr, fils de Serak-Ra et d'Hathôr ; et
celle de Pnevtho, fils de Aroëri et de
la déesse Tsonénoufré. Ontrouveaussi,
dans l'existence de ces monuments, la.
preuve presque superflue du maintien
de l'ancien culte égyptien sous les do-
minations étraugères en Egypte. Si
l'on cherchait un très-ancien exemple
d'un mammisi, on le trouverait au pa-
lais de Louqsor, où , dans deux des salles
de ce vaste édifice élevé par le roi Amé-
nophis-Memnon, de la X VHP dynastie,
on remarque une série de bas - reliefs
relatifs à la personne même du fonda-
teur, et à sa naissance. On y a successi-
vement représenté : le dieu Thôth an-
nonçant à la reine Tmauhemva y
femme du pharaon Thouthmosis IV ,
qu'Ammon générateur lui a accordé
un fils. — La même reine , dont l'état
de grossesse est visiblement exprimé ,
conduite par Chnouphis et Hathor
(Vénus) vers la chambre d'enfante-
ment (le mammisi); cette même prin-
cesse , placée sur un lit , mettant au
monde le roi Aménophis; des femmes
soutiennent la gisante, et des génies
divins , rangés sous le lit , élèvent l'em-
blème de la vie vers le nouveau-né. —
La reine nourrissant le jeune prince.
— Le dieu Nil peint en bleu ( le temps
des basses eaux), et le dieu Nil peint
en rouge (le temps de l'inondation),
présentant le petit Aménophis, ainsi
que le petit dieu Harka et autres en-
^hi
L'UNIVERS.
fants divins, aux grandes divinités de
Tlièbes. — Le royal enfant dans les
bras d'Amon-Ra, qui le caresse. —
Le jeune roi institué par Amon-Ra;
les déesses protectrices de la haute et
de la basse Egypte lui offrant les cou-
ronnes, emblèmes de la domination
sur les deux pays , et Thôth lui choi-
sissant son grand nom , c'est-à-dire
son prénom royal , Soleil Seigneur de
Justice et de vérité, qui , sur les mo-
numents , le distingue de tous Jes au-
tres Aménophis.
Ce qui vient d'être exposé suffira ,
nous l'espérons , pour donner au lec-
teur une idée générale de la hiérarchie
divine dans la constitution religieuse
de l'Egypte, Nous avons dit briève-
ment sa pensée sur le gband Être
qu'elle nommait Ammon ou Amon-Ra ,
et la personnification des attributions
de cet être primordial, en autant d'au-
tres dieux qui n'étaient que ses agents.
Il serait difficile d'énumérer ici les
fonctions des principales divinités
égyptiennes, et d'exposer les effets de
leur concours à l'organisation générale
et à Tordre régulier de l'univers ; nous
avons donné dans un précédent para-
graphe (page 134), quelques notions
sur les deux Thôth ou les deux Hermès,
promoteurs et protecteurs de toutes
les voies particulières à l'intelligence
et à l'industrie humaines; nous ajou-
tons ici quelques courtes notions sur
des divinités principales dont les attri-
butions bien connues nous montrent
avec évidence l'origine égyptienne de
quelques opinions mythologiques de la
Grèce.
Selon les Égyptiens , la déesse Bouto
fut la compagne du grand Être et la
nourrice des dieux. Elle fut connue et
/étudiée par lesj)lus anciens philosophes
instituteurs de la Grèce.
Cette déesse , l'emblème de l'antique
Nuit ou des ténèbres primitives , source
féconde d'où sortirent une foule d'ê-
fres vivants, fut considérée par les
Égyptiens , ainsi que dans la cosmogo-
nie des Grecs et de la plupart des peu-
ples orientaux , comme cette obscurité
première qui , enveloppant le monde
avant que la main toute-puissante du
Démiurge eût créé la lumière et or-
donné l'univers , renfermait dans son
sein les germes de tous les êtres à
venir. Aussi, les vers des Orphiques,
vénérables débris de la plus ancienne
théologie des Grecs, et qui contien-
nent des doctrines conformes, sur
presque tous les points, à celles des
Égyptiens, donnent -ils à la déesse
Nyx (la Nuit primitive) , les titres de
première née, commencement de tout,
habitation des dieux, et celui de gé-
nératrice des dieux; titres qui ré-
pondent exactement aux qualifications
grande déesse mère des dieux, et
génératrice des dieux grands, don-
nées à Bouto dans les légendes hiéro-
glyphiques.
On donnait avec raison le surnom
de MÈRE DES DIEUX à ladéesseiJowto,
puisque, unie au dieu Phtha, elle
avait enfanté Phré ou le Soleil, des-
quels naquirent ensuite tous les autres
dieux. Ilélios ou le dieu Soleil des
Grecs, passait aussi pour fils de la
déesse Nyx{\di Nuit).
Bouto était aussi , selon la croyance
des Égyptiens , la nourrice de cer-
tains dieux. On disait qn'Isis avait
confié à cette divinité ses deux en-
fants Horus et Bubastis; et ce précieux
dépôt fut caché dans l'île de Chem-
mis située dans le lac voisin de la villa
de Bouto, île que la déesse rendit
flottante pour dérober les deux ju-
meaux aux poursuites et aux recher-
ches de Typhon.
L'une des déesses du premier ordre
en Egypte, se nommait Nèitli; elle
était aussi le type d'une des princi-
pales divinités grecques^On sait , en
effet , que le grand dieu qui , en Egypte ,
porta les noms d'Aman, Amon-Ré,
Cnèph ou Chnouphis, fut , comme on
a pu le voir, le principe générateur
mâle de l'univers; et les Égyptiens
symbolisèrent, dans le personnage.de
Nèith, le principe générateur /emeiîte
de la nature entière.
Ces deux principes , étroitement
unis, ne formaient qu'un seul tout
dans l'être premier qui organisa lu
monde. De là vient que les Egyptiens
considéraient Nèith comme un être à
EGYPTE.
la fois mâle et femelle, et que le nom
propre de cette divinité exprimait en
langue égyptienne, comme nous l'ap-
prend Plutarque , l'idée : Je suis venue
de moi-même.
La déesse Nèith occupait la partie
supérieure du ciel. Inséparable du Dé-
miurge , elle participa à la création de
l'univers, et présidait à la génération
des espèces : c'est la force qui meut
tout.
Le culte de cette divinité , général
dans toute l'Egypte, comme les monu-
ments le prouvent , était spécialement
en honneur dans la ville principale de
la basse Egypte, à Sais, où résidait
un collège de prêtres. Le temple de la
déesse portait l'inscription fameuse :
Je suis tout ce qui a été, tout ce qui
est, et tout ce qui sera. Nul 7i'a sou-
levé le voile qui me couvre. Le fruit
que j'ai enfanté est le Soleil. Il serait
difficile de donner une idée plus grande
et plus religieuse de la divinité créa-
trice.
Nèith était le type de la force mo-
rale et de la force physique. Elle pré-
sidait à la sagesse , à la philosopliie ,
et à l'art de la guerre ; c'est pour
cela que les Grecs crurent recon-
naître , dans la Nèith de Sais , leur
Athénè , la Minerve des Latins, di-
vinité également protectrice à la fois
et des sages et des guerriers.
Selon les débris de la doctrine égyp-
tienne , épars dans les écrits des der-
niers Platoniciens et dans les livres
Hermétiques, la déesse Nèith, ou la
Minerve égyptienne, ne formait q-a'un
seul tout avec le Démiurge Amoun ,
à l'époque même qui précéda la créa-
tion des âme» et celle du monde phy-
sique. C'est en la considérant dans cet
état d'absorption en l'Etre premier,
que les Égyptiens qualifièrent Nèith
de divinité à la fois mâle et femelle.
Le monde étant composé de parties
mâles et de parties femelles , il fallait
bien que leurs principes existassent
dans le dieu qui en fut l'auteur. Aussi ,
lorsque le moment de créer les âmes
et le monde arriva, Dieu , suivant les
Egyptiens, sourit, ordonna que la
nature fût, et, à V instant , il pro-
céda de sa voix un être femelle par-
faitement beau {c'était la nature, lu
principe femelle, Nèith), et le Père
de toutes choses la rendit fécondi'.
On retrouve dans cette naissance de #
Nèith, émanation d'Ammon, la nais-
sance même de l' Athénè des Grecs ,
sortie du cerveau de Zeus.
Sous le nom de Phtha, les Égyp-
tiens connurent aussi un personnage
d'un ordre supérieur, un ouvrier di-
vin, où les Grecs puisèrent aussi l'idée
d'un de leurs anciens dieux.
Phtha occupait la troisième place
dans la nombreuse série des divinités
de l'Egypte ; les Grecs, en l'assimilant
à leur Héphaistos, le Vuicain des Ro-
mains , ont singulièrement rabaissé et
son rang et son importance; ils ont
réduit les hautes fonctions de ce grand
être cosmogonique à celles d'un simple
ouvrier.
Telle ne fut point l'opinion des
Égyptiens sur leur Phtha; selon leurs
mythes sacrés, la puissance démiur-
gique , l'esprit de l'univers, Cnèph ou
Chnouphis , avait produit un œuf de sa
bouche , et il en était sorti un dieu qui
portait le nom de Phtha. Cet œuf
était la matière dont se compose le
monde visible; il contenait V agent,
Vouvrier qui devait en coordonner et
en régulariser les diverses parties ; et
Phtha est l'esprit créateur actif, l'in-
telligence divine qui , dès l'origine des
choses, entra en action pour accom-
plir l'univers, en toute vérité et avec
un art suprême.
Les Égyptiens, qui voulaient ratta-
cher l'histoire de la terre à celle des
cieux , disaient que Phtha avait été le
premier de leurs dynastes , mais que
la durée de son règne ne saurait être
lixée. Les pharaons lui avaient consa-
cré leur ville royale, Memphis, la se-
conde capitale de l'empire; ainsi, les
quatre principales villes de l'Egypte ,
Thèbes, Memphis, Sais et Héliopolis,
étaient chacune sous la protection spé-
ciale de l'une des quatre grandes divi-
nités, JmonrChnoïqohis, Phtha, Nèith
et Phré. Le magnifique temple de
Phtha à Memphis, où se faisait l'inau-
guration des rois , a été décrit , en par-
35G
L'UNIVERS.
tie, par Hérodote et par Sîrabon; les
plus illustres d'entre les pharaons le
décorèrent de portiques et de co-
L'étre auguel on attribuait l'orga-
nisation du monde , devait nécessaire-
ment le connaître à fond , ainsi que les
lois et les conditions de son»bien-être
et de son existence ; aussi les prêtres
égyptiens regardaient-ils Phtha comme
l'inventeur de la philosophie ; bien dif-
férents, en cela, des Grecs, qui ne ci-
taient de leur Héphaistos que des
œuvres matérielles et purement mé-
caniques.
Quant au cxdte proprement dit, aux
cérémonies religieuses qui se prati-
quaient à J'iutérieur et à l'extérieur
ries tenipies, on peut croire, d'après
l'étendue et la magnificence des édi-
fices religieux , le grand nombre et la
richesse de proportion et de matière
des représentations figurées du grand
dieu et des autres êtres divins, que
cette magnificence et cette richesse
ont été rarement égalées. Du reste,
ce culte était essentiellement favo-
rable au progrès des arts , sinon pour
la perfection des formes trop assujet-
ties à des types consacrés, au moins
pour toute la partie technique et ma-
térielle, dont la puissance se révèle
incontestablement par la parfaite exé-
cution des plus bizarres compositions
reproduites à l'infini dans les matières
les plus dures , les plus rares comme
les plus communes.
Cette multiplicité de représenta-
tions des êtres divins provenait, en
Egypte, d'abord de la multiplicité
de ces êtres mêmes, et surtout de
ce que le même personnage se repro-
duisait par un triple type. INous de-
vons, sur ce sujet, entrer dans quel-
ques détails qui pourront d'abord
suffire à l'exposition de notre sujet,
et déplus à l'explication de la plupart
de nos planches; enfin, à reconnaître,
dans nos collections archéologiques,
la représentation de ces mêmes êtres
divins.
La même divinité, chez les Égyp-
tiens , était donc représentée sous trois
formes différentes : 1» la forme hu-
maine pure, avec les attributs spé-
ciaux au dieu; 2° le corps humam ,
avec la tête de l'animal spécialement
consacré à ce dieu ; 3° cet animal
même avec les attributs spéciaux au
dieu qu'il représentait, et parce que
les qualités qui constituaient le carac-
tère de cet animal avaient, seion les
Égyptiens, quelque rapport avec les
fonctions de ce dieu.
Ces notions s'appliquent, sans ex-
ception , à toutes les figures qui se
trouvent exprimées sur les bas-reliefs
et les peintures, et qui sont réunies
dans les musées publics.
Les signes caractéristiques de chaque
divinité se voient sur leur tête, et
forment sa coiffure. Le visage et le
nez sont parfois teints d'une couleur
consacrée pour chaque divinité ; car
rien n'était laissé à l'arbitraire de l'ar-
tiste. Ces représentations étant ainsi
réglées, par la loi ou par l'usage,
dans tous leurs détails , cette unifor-
mité constante est d'un très-grand
secours pour l'étude de la religion
égyptienne dans ses formes figurées.
Les mêmes attributs indiquent tou-
jours la même divinité, et l'alliance
des attributs, celle des personnages
divins , selon les idées et les croyances
égyptiennes.
Le nombre considérable des per-
sonnages du Panthéon égyptien , quoi-
que émanant tous d'un premier être,
a multiplié aussi le nombre et la va-
riété des attributs, et compliqué ainsi
l'étude de ces personnages ; mais comme
les divinités principales , celles du pre-
mier ordre étaient aussi les plus
honorées, et devaient êtr* plus ordi-
nairement figurées, il en résulte que
leur représentation fut aussi la plus
nombreuse ; elle est aussi la plus fré-
quente. Il nous suffira donc d'indi-
quer ici les caractères et les attributs
de la plupart de ces divinités princi-
pales.
Comme caractères généraux com-
muns à toutes les divinités , nous indi-
quons, 1" la croix ansée ( ou T sur-
monté d'un anneau), symbole de la \
vie divine , que chaque dieu tient d'une
main ; 2» ic sceptre de l'autre ; et ce
a
T
ÉGYl'TF..
2J7
sceptre, ou bâton long, pst torininé
en naut par une tête de coiicoiipha pour
les divinités mâles (symbole de In bien-
faisance) , et par un poauueau évasé
pour les divinités femelles. De plus,
la figure humaine d'un dieu a un ap-
pendice au menton , en forme de barbe
tressée, et les déesses n'en ont ja-
mais. Enfin , dans certaines actions ,
les divinités occupées à une fonction
particulière, ont quitté ces deux pre-
miers attributs, la croix ansée et le
sceptre; mais on les reconnaît à leur
coiffure spéciale. Voici donc Fénume-
ration des principales coiffures :
I. Divinités égyptiennes, caractéri-
sées par leurs cmffures.
1° Dieux déforme humaine pure,
portant sur laiV tète :
Deux longues plumes droites , le nu
peint en bleu ; c'est Ammon , le créa-
teur du monde {pi. 33, n° 1) ; et avec
un caractère d.^ plus : Ammon géné-
rateur (Mendès , Pan; ;
Un bonnet Sc rrant fortement la tête ;
visage vert ; le corps en gaîne , appuyé
contre une colonne à plusieurs chapi-
teaux , et dans les mains le nilomètre :
Phtha (Hèphaïstos, Vulcain) ;
Tète nue, ou avec le même bonnet;
corps d'enfant trapu et difforme, mar-
chant, ou debout sur un crocodile;
colorés en vert ou en jaune : Piitha-
Sokharis enfant, Vulcain;
Deux plumes recourbées sur la tête ,
avec deux longues cornes ; le fléau avec
ou sans le crochet ou pedum dans les
mains: le mêmePhtha-Sokharis;
Deux cornes de bouc, coiffure blan-
che, visage vert ; deux serpents uraeus
dressés sur les cornes ; un disque au
milieu , et deux plumes droites sur-
montant le tout ( n° 3) : Souk (Succhus,
Cronos , Saturne) ;
Une seule plume recourbée par le
haut; coiffure rayée; visage vert :
Djom ou Gom (Hercule) ;
Deux plumes séparées et droites;
coiffure noire , visage vert , le corps
couvert d'une longue robe rayée : le
même Djom ou Gom ;
Bonnet serré, noir ou bleu , lecrois-
sani de la lune avec un disque au mi-
lieu ; une mèche tressée pendante sur
17* Livraison. (Egypte.)
l'oreille ; visage vevt , le cor|is en gaïne
( n» 2) : Pooli (le dieu Lumis) ;
Idem, avec le sceptre, le nilomètre
et la croix ansée dans ses mains jointes
(le même dieu Lunus) ;
Idem , assis dans une barque et adoré
par des singes cynocéphales : le même
dieu Pooh (Lunijs) ;
Idem, retenant de ses deux main'
un disque rouge sar sa tête, et ayant
près de lui des oiseaux à tête humaine :
le même Pooh (Lunus), directeur i\fc,
âmes , qui sont représentées par ces
oiseaux ;
La mitre flanquée de deux appen-
dices recourbés par le haut, le fléau
et le crochet dans les mains , corps c;>
gaîne : Osiris (roi de l'Amenthi, ou
enfer égyptien) ;
Le psciient entier (coiffure royale) ,
avec le lituus et le sceptre à la' main
(n° 5) : le Mars égyptien ;
Corps humain monstrueux par l'exa-
gération des traits de la figure et le
volume du ventre; Typhon, le mau-
vais génie ;
3° Déesses déforme humaine pure ,
portant sur leur tête :
La dépouille d'une pintade, et le
pschent complet (n» 8) ; le nu en jaune :
INèith (l'Athénè ou Minerve égyp-
tienne);
Le même pschent sans la dépouille
de la pintade ; à droite une tête de
vautour, symbole de la maternité, et
couverte de la partie inférieure du
pschent; à gauche, une tête de lion
(la force), portant les deux plumes
droites ; des ailes étendues , et les
signes des deux sexes : Nèith , géné-
ratrice ( Physis, la Nature, Minen-e);
Une plume seule, recourbée par le
haut, coiffure bleue, le nu jaune,
avec ou sans ailes ( n" 9 ) : Thmé ( la
justice et la vérité);
Une espèce d'autel évasé vers le haut :
Nephthis ;
La mitre du pschent en jaune, flan-
quée de deux cornes , le "nu peint en
rouge : Anouké (Anucis, Eslia, Vesta) :
Deux grandes cornes, un disque au
milieu, avec ou sans l'uraeus sur le
front ( n" 1 3) : Isis , sœur et femme
d'Osiris ;
17
358
L'UNIVERS.
Un diadème , surmonté de feuilles
de couleurs variées; le mi peint en
jaune (n» 12) : Tpé (Uranie, la déesse
du Ciel) ;
Diverses coiffures; le corps déme-
surément allongé horizontalement ,
orné de cinq disques ou d'étoiles , les
bras et les jambes pendant perpendicu-
lairement : la même Tpé (Uranie ou le
Cie!) ;
Épervier avec une coiffure symboli-
que ; la déesse ayant dans les mains
des bandelettes ou lacs (n» 10): Ha-
thôr (Aphrodite , Vénus) ;
La dépouille de la pintade, surmon-
tée de la flgure d'une porte de temple,
avec des fleurs bleues qui rayonnent
autour : la même Hathôr ;
Deux cornes, un disque rouge au
milieu, et montrant d'une main un
bourrelet pendu à son cou : la même
Hathôr ;
La partie inférieure du pschent
ornée d'un lituus ; carnation verte
(n" 14) : Bouto (Letô , Latone , les té-
nèbres primordiales) ;
Idem, avec deux crocodiles qui vont
prendre son sein : Bouto , nourrice des
dieux ;
Un trône : Isis.
IL Divinités déforme humaine, à
tête d'animal.
l" Dieux. TÈTE de bélier, bleue ,
surmontée du disqueetdedeux plumes:
Ammon, Amon-Ré( Jupiter-Ammon) ;
Tête de bélier, verte; deux longues
cornes ; le disque et le serpent uraeus :
Chnouphis ( Ammon-Chnouphis) ;
— de bélier , avec deux longues cor-
nes , et dans leâ mains un vase pen-
ché d'où l'eau s'échappe : Chnouphis-
Nilus (Jupiter-Nilus, le dieu Nil) ;
— de chacal : Anubis, ministre de
l'Amenthi ou enfer égyptien ;
— d'hippopotame , ventre volumi-
neux : Typhon , génie du mal ;
— de crocodile, avec ou sans deux
cornes de bouc , surmontées de deux
urœus et de deux plumes , avec ou sans
disque: Souk (Succhus, Cronos , Sa-
turne);
— d' épervier , avec la mitre du
pschent , orné de deux appendices
rayés : Phtha-Sokharis ;
Tête d'épervier, avec la partie infé-
rieure du pschent sur la main : le
même Phtha-Sokharis;
Idem, sans ornement: Horus, fils
d'Isis et d'Osiris;
Idem , coiffée du pschent orné du
lituus : Horus- Arsiesi ;
Idem, ornée du croissant lunaire,
un disque au milieu , avec ou sans le
serpent uraeus; le tout peint en jaune:
Pooh-Hiéracocéphale (le dieu Lunus);
quelquefois aussi la tête d'épervier est
double , et le corps porté sur deux cro-
codiles;
Idetn, surmontée d'un grand disque
rouge, avec ou sans l'uraeus: Phré
(Hélios, le soleil);
Idem, avec le disque d'où sortait
l'uraeus , et deux plumes droites : Man-
dou-Ré (Mandoulis) ;
Idem, et de ses mains répandant
l'eau contenue dans un vase : Thôth
trois fois grand (Hermès trismégiste,
le premier Hermès) ;
Têted'ibis; deux cornes longues; deux
uraeus ; la mitre du pschent très-ornée :
Thôth deux fois grand (le deuxième
Hermès) ;
Idem, avec le croissant lunaire et
le disque au milieu : le même Tliôîh
deux fois grand, en rapport avec Pooh
ou Lunus ;
Idem, sans ornement, et dans les
mains du dieu un sceptre terminé pur
une plume panachée : Thôth deux fois
grand, seigneur de la région infé-
rieure ;
Idem, sans ornement, d'une main
une tablette, et de l'autre un style
ou roseau : Thôth Psychopompe ( le
deuxième Hermès écrivant le résultat
de la pesée des âmes dans l'Amenthi ,
ou enfer égyptien) ;
Tête de vanneau: le dieu Bennô;
— de scarabée ailé , dressé sur les
pattes de derrière : Thoré , une des
formes de Phtha ;
— de nilomètre, surmontée de deux
longues cornes , du disque et de deux
plumes ; dans les mains le fouet et le
crochet ; Phtha stabiliteur.
2» Déesses de forme humaine, à
tête d'animal:
Tête de lionne : Tafné ou Tafnet \
;r.YPTK.
Tête de vache ; le disque rouge et
deux plumes recourbées entre les cor-
nes : Hathôr (Aphrodite, Vénus);
— de vautour, avec un diadème ou
longues bandelettes, un arc et une flèche
dans les mains : l'Ilythia égyptienne ,
accélératrice des accouchements.
III. Animaux symboliques , repré-
sentant les dieux mêmes qui portent
quelquefois leur tête :
Serpent barbu avec deux jambes
humairfes: Chnouphis ; c'est ce qu'on
nomme l'Agathodémon (ou bon gé-
nie);
Uraeus, la tête ornée de la partie
inférieure du pschent et du lituus ;
Taureau avec un disque sur la tête :
Apis;
Chacal sur un autel , avec ou sans
fouet : Anubis ;
Bélier richement caparaçonné, la
tête ornée du disque et des deux plumes
droites d'Ammon : Amon-Ra ;
Idem, avec le disque seul : Chnou-
phis;
Cynocéphale , une tablette de scribe
à la main : Thôth deux fois grand ( le
deuxième Hermès) ;
Cynocéphale avec le croissant de la
lune et un disque peint en jaune : Pooh
(le dieu Lunus);
Scarabée à tête de bélier ornée du
disque et de deux agathodémons sur
ses cornes , auxquelles deux croix an-
sées sont appendues: Chnouphis -Ni-
lus ;
Vautour coiffé de la mitre du pschent,
ornée, et portant une palme dans cha-
cune de ses serres: Néith;
Ibis blanc sur une enseigne : Thôth
deux fois grand (le second Hermès) ;
Épervier sans ornements : Horus ;
Épervier, le disque et un uraeus sur
sa tête : Phré (le soleil) ;
Épervier, le disque rouge sur sa
tête, avec deux urœus, une palme et
une croix ansée : Thôth trismégiste (le
premier Hermès) ;
Épervier , sa tête ornée du pschent
avec beaucoup d'accessoires : Phtha-
Sokharis ;
Vanneau avec des aigrettes : Bennô ;
Épervier dans un carré : Hathôr
CVénus égyptienne);
Vache avec un disque sur la tète :
Hathôr ;
Sphynx mâle (barbu) , le disque rouge
et l'uraïus sur la tête: Phré (le so-
leil);
Disque rouge ailé, duquel sortent
quelquefois des rayons de lumière,
avec ou sans les deux croix ansées,
deux palmes et deux uraeus: Thôth tris-
mégiste (le premier Hermès);
Disque jaune dans une barque, avec
ou sans cynocéphales : Pooh (le dieu
Lunus).
Les exemples qui viennent d'être
cités suffiront pour donner une idée
générale de la représentation des divi-
nités égyptiennes sous les trois formes
ci-dessus indiquées, et pour instruire
le lecteur sur les principales circons-
tances extérieures d'une des plus an-
tiques religions nationales.
Dans son étude, on ne doit jamais
oublier cette triple manière de repré-
senter les divinités; et c'est nar là que
cette multiplicité apparente aes repré-
sentations se réduit déjà de beaucoup
au moyen de cette synonymie ; et
nous devons ajouter, en finissant, au
sujet du sphinx {pi. 19), qu'il paraît
avoir été l'emblème de toutes les di-
vinités , et même des rois et des reines
de l'Egypte. Il n'y a néanmoins au-
cune confusion à redouter pour les
dieux symbolisés sous la forme du
sphinx, puisque la coiffure et les em-
blèmes qui caractérisent spécialement
chacun d'eux, caractérisent aussi cet
être fantastique; et que, à l'égard des
rois et des remes, le cartouche ou en-
cadrement elliptique qui renferme leur
nom, est toujours placé à côté de ce
sphinx mâle ou femelle.
Nous bornons ici notre résumé sur
la principale des institutions de l'an-
cienne Egypte , celle qui pénétra le plus
profondément dans l'esprit et le cœur
de la population: avantage social du
premier ordre; car cette croyance fut
le lien intime entre toutes les classes
de la nation, qui, y trouvant toutes
leur honneur et leurs avantages, ne
s'en détachèrent jamais; et ce lien
politique et national avait ramené
a l'unité tous les devoirs, tous les
17.
L'UJJIVERS.
droits, et tous les intérêts d'un grand
peuple.
Nous ne pouvonspas omettre cepen-
dant, en parlant de la religion égyptien-
ne, de rappeler qu'en Egypte plus que
dans aucune des sociétés modernes, la
croyance et le culte étaient mêlés à la
vie intime de l'homme. La religion di-
rigeait ses actions avec une autorité
absolue; elle s'emparait de l'individu
à sa naissance, et ne l'abandonnait
plus même après sa mort. Elle lui
assurait d'honorables funérailles selon
sa condition, et un lieu de repos où
ses cendres devaient être pour tou-
jours à l'abri de l'insulte, soit dans la
sépulture des familles, soit dans les
sépultures publiques. Enfin elle pres-
crivait pour tous l'usage des pratiques
découvertes par l'industrie pour la
conservation presque éternelle des
corps humains, dernier et attentif
hommage à la dignité de l'espèce.
On est redevable à cette coutume
égyptienne de l'innombrable quantité
de corps humains embaumés qui nous
sont parvenus si parfaitement conser-
vés , et auxquels on a donné le nom
de momies. Nous allons en dire som-
mairement ce qui , de ce sujet presque
populaire, doit le plus intéresser le
lecteur.
Hérodote parle en termes très-précis
des usages de l'Egypte dans les deuils
et les funérailles. Quand le chef de la
famille mourait, toutes ses femmes se
couvraient le front de boue, et se ré-
pandaient, échevelées, dans la ville.
Les hommes suivaient le même usage
à l'égard des femmes.
Après ces premières manifestations
de la douleur, le corps du mort était
immédiatementlivréaux^mbaumeurs,
classe inférieure de l'ordre sacerdotal,
prêtres nommés Taricheutes et Chol-
c%tes, dont l'embaumement des morts
était la fonction spéciale. La famille con-
venait avec eux du prix de cette prépa-
ration, lequel dépendait de la simplicité
ou de la magnificence de l'embaume-
ment qui était désigné. Il y en avait
en effet de plusieurs classes. La plus
commune se bornait à purger avec des
drogues de vil prix l'intérieur du ven-
tre , à faire dessécher le corps entier
en le laissant, pendant soixante-dix
jours , plonger dans le natron, à l'ense-
velir ensuite dans un linceul de toile
grossière , plus grossièrement cousue ,
et de le déposer en cet état dans les
catacombes publiques. On étendait
quelquefois le mort sur une planche de
sycomore, enveloppée aussi dans la
toile.
Si l'individu pouvait faire quelque
dépense, on employait l'huile ée cèdre
pour nettoyer l'intérieur; on dessé-
chait le corps avec le natron; les
membres , chacun à part , ou bien le
corps entier, étaient entouré de bande-
lettes de coton imbibées de la même
huile, ou de toute autre substance
conservatrice , et le corps était ensuite
enfermé dans un cercueil plus ou moins
orné de peintures. Le nom du mort,
celui de sa mère, et sa profession,
étaient écrits habituellement sur le
devant de ce cercueil qui était de bois.
On peut se faire une idée de la va-
riété de ces pratiques, en pensant à tout
ce que la piété , la tendresse ou la vanité
purent imaginer pouï les décorations
de cette dernière demeure de l'homme ,
et à tous les degrés qu'il fut possible
de parcourir, depuis la toile d'embal-
lage du pauvre, jusqu'au magnifique
sarcophage royal en granit ou en ba-
salte. J'ai ouvert un grand nombre de
momies , et étudié les objets d'art que
les tombeaux nous ont conservés ; je
puis donc compléter ces notions sur
les embaumements en Egypte, en ré-
sumant à la fois et les récits laissés
par les anciens écrivains , et mes pro-
pres observations.
La première opération des embau-
meurs consistait à extraire le cer-
veau par les narines au moyen d'un
instrument recourbé ; la cavité de la
tête était ensuite remplie par injection
de bitume liquide et très-pur, qui s'en-
durcissait en se refroidissant. On a
tiré de quelques têtes de momies la
coiffe du cerveau parfaitement con-
servée.
On faisait aussi l'extraction des
yeux, -et on les remplaçait par des
veux en émail.
EGYPTE.
261
In clievelure était conservée (vcy.
;;/. 2 ) ,et on en a vu dans toute sa lon-
gueur, quelquefois tressée, d'autres
fois frisée, et dans un ordre qui ré-
vélait la main du coiffeur.
Au moyen d'une pierre tranchante,
on faisait une incision dans le flanc
gauche , à la hauteur des iles ; par cette
ouverture, on extrayait les intestins
et les viscères. Les cavités de l'abdo-
men et de l'estomac étaient soigneuse-
ment lavées avec des décoctions de
vin de palmier ou d'aromates , et
essuyées avec des aromates piles ;
on les remplissait ensuite avec de la
myrrhe et autres parfums, même de
la sciure de bois odoriférant, et on
y mêlait des bijoux et des figurines
religieuses en métaux précieux ou com-
munes , en pierres dures ou en porce-
laine.
Le corps ainsi préparé intérieure-
ment, était dépose dans le natron ,
substance très-commune en Egypte
dans tous les temps , et on l'y laissait
pendant soixai>te-dix jours; la chair
et les muscles y étaient complètement
dévorés , et il ne restait plus de ce corps
que la peau collée sur les os. Tel est
l'état des momies dépouillées qu'on
voit dans quelques cabinets.
Souvent, au lieu de dessécher ainsi
le corps, on injectait dans toutes ses
veines , par des procédés très-compli-
qués et très-coûteux, une liqueur chi-
miquement composée , qui avait la
propriété de conserver le corps , et de
laisser à ses membres presque toute
leur élasticité naturelle.
En attendant, on soumettait les in-
testins et les principaux viscères du
mort à une préparation de bitumebouil-
lant ; on enveloppait séparément le cer-
veau , le cœur, le foie , dans un linge ,
et on les déposait dans quatre vases,
qu'on remplissait de la même subs-
tance rendue liquide par le feu. Ces
quatre vases sont ceux qu'on nomme
vulgairement canopes. Ils étaient faits
de toute matière, depuis l'argile cuite
jusqu'à l'albâtre oriental rubané, et au
granit. Us sont de forme conique ren-
versée, et les quatre couvercles sont
surmontés de quatre têtes différentes ,
savoir : d'homme , de chacal , d'éjtf^r-
vier et de cynocéphale, qui sont celles
des quatre génies de l'Amenthi, on
enfer égyptien , nommés Amset, Hapi ,
Soumaoutf et Rebhsniv.
Après les soixante-dix jours d'im-
mersion dans le natron, le corps était
enseveli. On enveloppait chaque doigt
isolément de bandelettes étroites; la
main ensuite, et le bras séparément.
La même opération avait lieu pour
chacun des autres membres , et pour
la tête plus soigneusement encore. La
toile la plus fine, quelquefois une très-
belle mousseline, était celle oui tou-
chait immédiatement la peau. Plusieurs
couches successives couvraient la figu-
re , et leur adhésion est telle que , enle-
vées en masse, ces couches ont pu servir
de creux pour y couler du plâtre et
avoir ainsi le portrait du défunt.
On enveloppait ensuite le corps en-
tier dans toute sa longueur, et on ré-
tablissait, avec des linges artistement
disposés sous les bandelettes , les for-
mes primitives de chaque membre, que
l'action du natron avait entièrement
détruites. Quelquefois la dernière en-
veloppe , artistement cousue , et ayant
l'aspect d'un pantalon collant et d'un
gilet à manches très-serré, donnait à
la momie l'apparence d'une personne
ainsi vêtue.
On a remarqué dans des momies de
cet ordre, que les ongles de leurs pieds
et de leurs mains avaient été dorés ;
on a trouvé des plaques d'or sur les
yeux et la bouche , la tête entièrement
âorée aussi; enfin les corps des per-
sonnes royales étaient complètement
dorés , ou même enfermés dans une
première enveloppe en or, espèce
d'étui au repoussé, qui reproduisait en
relief et leur portrait et toutes leurs
formes corporelles.
Avant d'employer les bandelettes
qui enveloppaient le corps entier, on
donnait aux bras une position réglée
par l'usage et la loi : on croisait les
mains des femmes sur leur ventre; les
bras des hommes restaient pendants
sur les côtés ; quelquefois la main gau-
che était placée sur l'épaule droite; ce
bras faisait ainsi écharpe sur la poitrine.
262
L'UNIVERS.
On a trouvé sur ces mêmes corps
et au-dessous de toutes les bandelettes,
«ju sous leurs diverses couches, les
bagues aux doigts des momies et les
colliers à leur cou, des bijoux variés,
(les figurines, des objets d'affection,
de petfts meubles, des pièces d'étoffes
diverses ; enfin des manuscrits placés
soit sur les côtés, soit entre les jambes,
et enveloppés, comme le mort, de bi-
tume et de bandelettes.
II çaraît aussi , par l'état de quelques
momies, qu'après ces préparations,
on les plongeait tout habillées dans
une cuve de bitume bouillant, qui les
pénétrait jusqu'à la moelle des os ,
et, une fois refroidies, elles n'étaient
plus qu'une masse de bitume durci,
maltérable en quelque sorte.
Ainsi enveloppée de langes et d'un
linceul retenu par des bandelettes en
croix , la momie , oîi toute appa-
rence de cadavre et de préparation avait
disparu , était placée dans un cercueil
en bois, en granit, en basalte, ou au-
tres matières. Ce cercueil était orné
de peintures et de sculptures ; pour les
personnages considérables , le premier
cercueil était enfermé dans un second ,
et le second dans un troisième, tous
également ornés de sujets religieux,
répétition orthodoxe des scènes du
grand rituel funéraire, où l'on voit
l'âme du défunt f^re sa visite et ses
offrandes à toutes les divinités dont
elle doit implorer la protection.
C'est dans l'intérieur de ces mêmes
cercueils qu'on a recueilli aussi des ma-
nuscrits, parties plus ou moins complè-
tes de ce grand manuscrit funéraire , de
ce livre de manifestation à la lumière,
dont les exemplaires sont nombreux
dans les cabinets de l'Europe, parce
que ce livre de prières faisait partie du
mobilier funéraire des Égyptiens.
On a trouvé aussi dans ces cercueils
des bijoux de toute espèce , des objets de
parure , de volumineuses perruques , de
grosses tresses de longs cheveux, des
chaussures, des instruments de diver-
ses professions, et avec les momies
des scribes sacrés la palette à plusieurs
godet§, les calams et le canif pour les
tailler; enfin la coudée du marchand
ou du géomètre, et avec des momies
d'enfants des joujoux de toute sorte.
Les parents et les amis accompa-
gnaient religieusement le mort dans sa
dernière demeure; ils se procuraient
des figurines de dimensions et de ma-
tières diverses, précieuses si le mort
était un personnage considérable : ces
figurines, en argile, en porcelaine, en
bois ou en matières dures, étaient
faites, le plus possible, à la ressem-
blance du défunt; son nom était inséré
dans la prière funèbre inscrite sur ces
figurines, et tous ceux qui accompa-
gnaient la momie déposaient ces figu-
rines dans un coffre funéraire qui était
placé vers la tête du cercueil ; les
quatre vases canopes l'étaient deux à
deux sur les côtés.
On plaçait aussi dans les tombeaux
des stèles funéraires, dalle mise de
champ et cintrée par le haut, ou étaient
représentés , sculptés et peints , sur
pierre dure ou tendre, ou sur bois, les
parents du défunt lui offrant les pré-
sents funèbres, lui rendant leurs der-
niers devoirs, et une inscription ex-
pliquait complètement ce tableau , et
donnait les noms des morts et des vi-
vants qui y étaient figurés. Le défunt
est assis; les parents sont debout ou
à genoux , faisant leurs offrandes. Sur
notre planche 67, une de ces stèles est
reproduite, mais c'est une stèle royale,
et à deux registres : sur le premier, ce-
lui de dessus, sontdeux couples royaux
assis; à la droite, c'est le roi Aménof-
tep et la reine Ahmos-Nofrè-Atari , la
tête surmontée de deux longues plu-
mes ; à la gauche sont deux rois ,
ïhouthmosis I" et Mceris ; au-dessous
Thouthmosis IV avec un jeune fils; et
en face à genoux une Noirè- Atari , en
acte d'adoration de ces trois rois de
la XVIir dynastie.
La momie était déposée dans le tom-
beau de la famille ou bien dans le tonv
beau public. En haute Egypte, ces
tombeaux étaient creusés dans le flanc
de la montagne libyque ; on y re-
trouve encore de ces catacombes géné-
rales oîi les momies sont déposées,
symétriquement arrangées en chan-
tier, et leur nombre est encore ùi-
EGYPTE.
croyable, maigre les ravages commis
par les Arabes qui viennent habiter ces
tombeaux, et qui, de temps immémo-
rial , se servent de ces momies pour
les besoins du ménage, combustible
plus économique que le bois à brûler
qui manque dans ce pays. Dans la
basse Egypte , le sol est foré de puits
très-profonds, qui conduisent à des
chambres creusées dans le roc, et où
la population de la basse Egypte dépo-
sait ses morts; l'orilice du puits était
ensuite soigneusement bouché, afin de
le préserver des suites de l'inondation.
Les pyramides {voy.pl. 10) n'étaient
que dies montagnes factices dans les-
quelles on déposait les cadavres des
rois.
Les grands personnages de l'ordre
sacerdotal, les princes, les rois et les
reines, étaient déposés dans de riches
sarcophages en granit ou en basalte,
ornés sur toutes leurs faces, intérieures
et extérieures, de scènes religieusesana-
logues à celles du rituel. On peut voir
au musée du Louvre le sarcophage, en
granit rose, du roi Rhamsès-Méïa-
moun, le chef de la dix-neuvième dy-
nastie égyptienne, qui régna au quin-
zième siècle avant l'ère chrétienne.
Cette touche funèbre du pharaon est
creusée dans un seul morceau de granit
rose de quinze pieds de long, sur huit
de hauteur et six de largeur. Les offi-
ciers du bâtiment qui est allé chercher
l'obélisque à Louqsor,en ont rapporté,
de Thèbes à Paris , le sarcophage de la
reine Amasis, morte peu d'années
avant l'invasion de Cambyse.
On trouve , du temps des Grecs , un
usage singulier, et l'on manque d'au-
torité pour lui donner une origine
égyptienne. Il est certain que dans les
temps où les institutions nationales
florissaient en Egypte, les catacombes
publiques recevaient les momies des
personnes qui ne possédaient pas une
sépulture de famille -,11 en était de même
du temps des Grecs; mais il paraîtcer-
tain aussi que, durant leur domination,
le dépôt d'une momie dans ces tombeaux
publics n'était réellement que la loca-
tion d'une place pour laquelle les pa-
rents du mort payaient une contribu-
tion annuelle à l'État, et que l'État
vendait ce produit à des fermiers, qui
cédaient à leur tour à des sous-fer-
miers tout ou partie de leur concession
générale. Le respect religieux des ancê-
tres , qui était profondément empreint
dans les mœurs égyptiennes, prévenait
toute opposition à l'idée et à la gestion
d'un tel impôt. C'est par suite d'une
conviction également religieuse qu'un
étranger, trouvé mort par l'effet d'un
accident, recevait de pompeuses funé-
railles aux dépens du lieu où il était
découvert. On sait aussi que la momie
du père pouvait être donnée en gage
par son fils ; mais il était noté d'infamie
s'il ne la retirait pas. Enfin, on montrait
dans Jes repas le simulacre en bois
peint des ancêtres morts ; c'était encore
un moyen de les honorer, bien plutôt
qu'une occasion pour les convives de
s'exciter à boire et à manger, parce
qu'ils devaient aussi mourir.
On voit des momies humaines dans
tous les cabinets ; on reconnaît celles
des hommes à un appendice, en forme
de barbe tressée, qui est attaché au
menton ; il n'y en a pas aux momies de
femmes. Les momies d'enfants sont
rares, et celles de diverses espèces d'a-
nimaux, très-communes. Il ne faut pas
oublier que ces animaux étaient des
emblèmes des dieux {supra, page 259) v
que ces animaux étaient nourris vivants
dans le temple , et embaumés après leur
mort. L'ibis était consacré à Thôth , et
l'on trouve à Hermopolis (la ville
d'Hermès ou Thôth) des momies d'ibis
par milliers, comme on trouve ailleurs
des momies de chats, de crocodiles,
d'ichneumons, d'éperviers, de poissons,
de serpents, de bœufs, de béliers; té-
moignages irrécusables en faveur des
notions plus haut exposées sur le sym-
bolisme de ces êtres animés, opposé
à toute idée d'adoration directe, dans
les préceptes du culte dont les animaux
furent l'objet en Egypte.
On verra sur notre planche G9 un
appareil funéraire presque complet; la
momie est placée sur un lit, les quatre
vases canopes sont auprès , et le dieu
Anubis semble prendre possession dece
nouvel habitrmt de TAmenthi. La pi. 71
2«4
UUNIVERS.
donne une idée topographiquedela val-
lée deBiban-el-Molouk a ïhèbes, vallée
étroite, inculte et inhabitée, où sont
situés les tombeaux des rois, creusés
des deux côtés dans le versant de la
montagne ; la planche 68 est une vue
de cette même montagne où la place
et l'entrée des tombeaux sont indi-
quées ; la planche 70 contient le plan
d'un de ces tombeaux, qui n'est pas
un des plus anciens, et au-dessus
est reproduit un passage du rituel fu-
néraire, composé d'une bande de scè-
nes représentant l'âme d'une défunte,
en tunique blanche, faisant ses offran-
des aux divinités que le rituel lui or-
donnait de se rendre propices; au-
dessous de la scène sont les colonnes
verticales d'écriture hiéroglyphique,
ayant à peu près dix pouces de hauteur
dans l'original, et contenant lesdiverses
prières que l'âme suppliante devait
prononcer; enfin, la planche 72 est
l'entrée d'un tombeau creusé dans la
nicntagne de Béni -Hassan, entrée
qui est décorée de colonnes d'ordre
dorique pur, antérieures de plusieurs
siècles à l'usage de ces colonnes dans
la Grèce.
On a vu sur notre planche 20 la
scène du jugement de l'âme; tel était
îe but final de la morale religieuse en
("Lgypte, tel était aussi l'objet essentiel
de la plus puissante de toutes ses ins-
titutions nationales, de celle qui pé-
nétra le plus tous les esprits de l'es-
sence même de son objet, et qui, par
là, commanda le plus aux princes et
aux peuples, et contribua aussi, à un
Plus naut degré, à assurer la durée de
empire égyptien, comme à fonder et
à perpétuer sa renommée. Essayons
maintenant de remonter à son origine,
et de mesurer les temps qui lui furent
accordés par la Providence.
S XIX. CHRONOLOGIE.
En traitant cette partie de l'histoire
ancienne de l'Egypte, nous ne pouvons
pas oublier la haute portée d'un tel
sujet , par rapport à l'histoire générale
de l'esprit humain. La civilisation
égyptienne est pour nous une institu-
tion primitive. Son antiquité sera donc
celle de la raison même appliquée avec
succès à l'organisation de la société.
Cette recherche intéresse au plus haut
degré la philosophie de l'histoire, la
dignité humaine, la vérité. Kous ne
parlons pas de l'origine du monde, de
l'époque de sa création, du preuTier
homme, questions oiseuses, comme le
prouve le très-grand nombre de sys-
tèmes qu'elles ont enfantés , systèmes
également incertains pour leur géné-
ralité même, et d'autant plus qu'ils
ont affecté une autorité plus grande ou
plus absolue.
Pour l'Egypte en particulier , elle a
toujours joui, dans l'opinion unanime
des nations civilisées de l'Occident,
d'une renommée d'ancienneté qui leur
faisait rechercher avec empressement
et vénération ses souvenirs et ses
exemples. Platon n'hésitait pas à lui
accorder une existence sociale de plu-
sieurs milliers d'années, et il parlait
de faits importants qui ne lui parais-
saient nullement douteux , quoiqu'il les
crût de dix mille années antérieurs à
son époque. L'opinion d'un homme de
cet ordre n'a pas été sans influence sur
celle des siècles les plus éclairés.
Il est vrai que bien des doutes s'éle-
vaient dans les esprits les plus sages
sur ce fait qui paraissait isolé au milieu
des vastes champs de l'histoire, où
rien de si antique ne se montrait avec
une apparence de réalité dans les an-
nales d'aucun autre peuple, si ce n'est
dans des systèmes ou des prétentions
également inadmissibles. La critique
moderne n'avait pas examiné les faits
de ses yeux clairvoyants , et elle flot-
tait incertaine, soumise à des influen-
ces dont elle ne scrutait guère l'ori-
gine. Le temps est ensuite venu où j
elle a pu voir elle-même, fouiller de i
ses mains expérimentées dans les dé-
combres de l'Egypte, interroger se8
ruines si riches de notions écrites, da
preuves monumentales, de témoigna-
ges imposants par leur évidente véra-
cité ; elle a pu comparer ces notions
et ces témoignages avec l'opinion des
anciens sages, avec les traditions des
anciens livres , et , tout armée de sa
EGYPTE.
'JUo
puissance d'examen, d'analyse, de
rapprochement, de comparaison et de
logiques déductions, conclure et ex-
poser avec méthode les éléments cer-
tains de la chronologie égyptienne,
échelle immense de jours et de siècles,
sur laquelle peut se placer par d'ins-
tructifs synchronismes l'histoire en-
tière de l'intelligence humaine , et
celle de toutes lès nations qui l'ont
cultivée, honorée, avancée par leurs
pensées ou par leurs actions.
Il est donc connu par les relations,
par les faits observés, que les Égyp-
tiens fondaient leur chronologie na-
tionale sur des documents authentiques
soigneusement réunis dans les archi-
ves des temples, et sur l'autorité des
monuments publics dont l'Egypte était
couverte ; et cette assertion est haute-
ment justifiée parles recherches dont
cette contrée célèbre a été le sujet de
notre temps. Malgré les ravages qu'elle
subit depuis deux mille ans, aucun
l']tat moderne, à son plus haut degré
de splendeur , ne peut lutter de magni-
ficence avec les vénérables ruines de
l'Egypte. On y a recueilli récemment
des monuments chronologiques pro-
prement dits, des listes de rois, des
tableaux généalogiques de dynasties
souveraines. Quand donc ses histo-
riens affirment qu'ils ont travaillé
d'après les documents nombreux exis-
tant de leur temps, il n'est pas pos-
sible de suspecter leurs dires. Nous
avons encore sous les yeux la plupart
de ces documents. La critique mo-
derne y reconnaît les faits mêmes qu'en
avaient tirés les historiens anciens.
C'est donc retrouver tout ensemble
les annales d'un grand peuple, l'his-
torien qui les a dressées, et les piè-
ces qui en sont les preuves authenti-
ques.
Ceci, dans sa généralité, exige ce-
pendant une distinction. Ces annales
remontent à une époque très-reculée,
et le témoignage direct ou contempo-
rain de ces documents n'atteint pas
jusqu'au même terme. Il y a donc dans
la cnronologie égyptienne deux choses
très-distinctes, T° le système général
fie cette chronologie historique tel que
les Égyptiens se l'étaient fait, et tel
que leurs annalistes nous l'ont tri^ns-
niis ; 2° le témoignage de monuments
encore connus qui confirment et met-
tent hors de tout doute la véracité
d'mie partie de cette même chronolo-
gie. Nous nommerons donc partie
historique tous les temps de la chro-
nologie égyptienne pour lesquels nous
connaissons des monuments contem-
porains de ces mêmes temps , et partie
systématique, tous les tfemps de ces
annales pour lesquels nous ne con-
naissons pas de monuments contem-
porains. Les certitudes de l'histoire de
l'Egypte commencent donc là où des
monuments existants et contemporains
des faits, viennent unir leur témoignage
à ceux des annales écrites.
Celles-ci consistent en deux pièces
principales: 1° la Vieille Chronique,
2° les Listes des dynasties royales égyp-
tiennes rédigées par Manéthon. •
Il est aussi des monuments analogues
à ces relations écrites ; ce sont des listes
d'anciens rois d'Egypte tracées sur pa-
pyrus en caractères hiéroglyphiques,
des tables généalogiques de ces mêmes
rois, plus ou moins complètes, pour
des époques différentes, gravées parmi
les bas-reliels de plusieurs temples , et
la plus célèbre de ces tables généalo-
giques est celle que M. Cailliaud a dé-
couverte et copiée au nord d'Abydos ,
table dont le dernier roi en liste est
Sésostris, l'un des grands rois de la
dix-huitième dynastie; et dont les pre-
miers remontaient au delà de la quin-
zième même. Ces listes et ces tables,
quant à leur témoi^na^e à l'égard des
temps antérieurs a l'époque où elles
ont été exécutées, nous leur reconnais-
sons la même valeur historique qu'à la
Vieille Chronique et aux Listes dfe Ma-
néthon ; en ajoutant cependant que la
concordance de tous ces monuments
ensemble donne à chacun d'eux une
autorité individuelle qui procède d»
leur autorité commune , et la critique
historique, surtout pour des époques
si éloignées, ne fonde pas toujours sa
foi sur un tel concours d'autorités aussi
probantes. lien résulte, sans difficulté
et sans opposition , aue, dès la plus haute
266 L'UNIVERS.
antiquité, l'Egypte avait un système devons faire connaître au lecteur les
d'annales nationales uniformes dans documents principaux du système gé-
leur ensemble et dans leurs détails , et néral de chronologie historique tel que
que Manéthon nous avait fidèlement l'Egypte l'avait adopté pour ses propres
transmis ce système égyptien dans son annales.
intégrité. Voilà l'idée générale qu'on La Fieille Chronique noiis ^ été con-
peut se faire de la chronologie histo- servée en grec par George le Syncelle,
rique de l'Egypte. chronographe du huitième siècle chré-
Quant à sa certitude pour nous, et tien, et avec des noms grecs qui cer-
c'est ici que commencent les droits du tainement n'étaient pas dans le texte
critique, libres de croire ou de ne pas égyptien, où les dieux devaient porter
croire à ce système égyptien , nous ap- leur véritable nom. Il y est dit :
pelons les monuments au secours de
notre bonne foi , et , classant , comme "?,^';,?' Jk^^'^hM™"!"" '^'^^°"^ ' """' °"
,, - ;, ,%., ; , . Ignore combien de temps.
nous lavons fait déjà, parmi les tra- Héiios (le soieii), fiu d'Héphaistos , règne en -
ditions écrites ceux de ces monuments '""« 3o,ooo ans.
qui rapportent des faits antérieurs à ^3' eL'emtif ""'".*'!'.'!'.'" "^^^^^^ 3984
leur propre époque, nous n'interrO- Les huit rois demV-dieux régnèrVnVén.'
geons les autres monuments que sur ««mbie i,n
les faits mêmes dont ils sont contem- ^Tr^l^T'^ s^""."^ "^ ("""'^P;
, , ,. . . ou maisons) , iurent inscrites dans le
I)orains. Ainsi la dédicace inscrite sur cycle sothiaque jusqu'à l'année 443
a porte d'un temple, comme partie La'fi'dyn. les Xaniles de 8gén.,régna 190
intégrante de la décoration de cette L^:i::::: iL^tmptitd:.' ::::.:::: S
porte, annonce-t-elle qu un roi quelle Lai9'....iesDiospoiiiesde 5 ......... 194
nomme a fait construire ce temple à La2o«.... lesDiospoiitesde s ns
une époque désignée de son règne, je Laiï'i'l'ies Tanltes de 3 '48
tire de cette inscription, gravée en La»3'.'.'.'.'iesDiospoiitesde j '.'!.'!!!!'. 19
relief sur un monument public, plu- La24«.... les , saites de 3 44
sieurs faits également certains; 1» ^'^r'"' î«Ml™°'hrJ! ^ *^
,, . , , ° . , .. 1 La 10 les Mempfaites de 7 177
lexistence de ce roi dont le nom se La37«....ies Perses de s i»4
lisait dans les listes écrites; 2° la cer- La 28^... (lacune) „
titude en ce point du témoignage tiré Lr3f=::::iesTani;e3;;-roi;:::::::' lï
de ces listes ; 3° la preuve que ce „ , i . ,
A , , ,., /■ •/ 'a aomme totale donnée parle texte grec,
même temple a ete eleve par ce même ycomprisiesrègnesdeia,8'dyn. se.SiSans
roi ; 4° et que ce roi a ré^né au moins
un nombre d'années égal a celui qu'in- Sur quoi Georges le Syncelle fait
dique la date de cette dédicace. Si remarquer que ce nombre de 36,525
nous avions un ou plusieurs témoigna- ans, divisé par 1,461 , donne juste 25
«ces de cet ordre pour chacun des prin- périodes sothiaques, cette période étant
ces nommés dans les Listes de Mané- en effet composée de 1,461 années va-
thon, il serait difficile de refuser un gués de 365 jours,
grand degré de certitude à ces mêmes II est certain que cette rencontre
Listes , et de vérité aux conséquences infirme singulièrement l'autorité de la
qui en découleraient très-naturelle- Vieille Chronique égyptienne , et l'on
ment. Mais ces témoignages manquent peut se demander combien serait grand
pour la partie la plus ancienne de ces le hasard qui produirait 25 périodes
mêmesListes; ils existent au contraire justes entre le commencement du rè-
pour les époques subséquentes. C'est gne du soleil et la fin de celui du roi
donc avec ces époques que commence- Nectanèbe, le premier roi de la 30*
ront les certitudes des annales égyp- dynastie. Toutefois, deux choses nous
tiennes fondées sur les monuments paraissent assez certaines dans ce rap-
liontemporains. prochement : 1° la Chronique égyp-
Après ces explications, peut-être né- tienne, qualifiée de vieille ( Traxâtè»
cessaires à plusieurs égards , nous x?'!^'>'•o^' ) par le Syncelle , pourrait bien
KGYI'lh.
267
avoir été inventée après le règne de
Nectanebe, et même de ses deux suc-
cesseurs , puisque l'auteur savait qu'il
y avait eu plusieurs rois â la trentième
dynastie : il ne comprend en effet dans
son calcul que le premier des princes
Tanites qui composent cette dynastie ;
2» c'est sur les nombres antérieurs à
la seizième dynastie qu'a pu porter
l'arbitraire au moyen duquel on est
arrivé à la somme des années néces-
saires pour former les 25 périodes
sothiaques. Il était en effet indifférent
Sue le soleil, les dieux et les demi-
ieux eussent régné quelques centai-
nes d'années de plus ou de moins : la
partie réellement historique de cette
Chronique ne commence donc qu'avec
l'article relatif aux quinze générations
postérieures aux demi-dieux.
Cet article nous semble avoir tous
les caractères d'une précieuse indica-
tion chronologique ; et quand l'auteur
de cette Vieille Chronique dit qu'après
les demi-dieux vinrent quinze familles
fou dynasties, puisqu'il mentionne
immédiatement la XVI" dynastie), les-
quelles quinze dynasties sont inscrites
dans 443 années du cycle sothiaque,
il veut évidemment nous apprendre
que, dans son opinion, ces quinze
premières dynasties s'étendirent, de-
puis une époque dont il ne dit pas le
point initial , jusqu'à l'année 443 du
cycle, et qu'en conséquence la XVP
dynastie commença de régner l'an
444 de ce même cycle. Or", ce cycle
est celui dont la première année' ré-
pond à l'an 2782 Julien avant l'ère
chrétienne : ce serait donc à l'an 2339
que la première année de la XVP dy-
nastie serait indiquée par cette Chro-
nique. Il y a donc la, je crois, un
souvenir, une véritable tradition his-
torique ; et il est bien digne de remar-
que en un tel sujet, que si l'on ajoute
a l'année 443 du cycle, laquelle fut la
dernière de la XVr dynastie, 1° 190
ans pour la durée des règnes de la
XVI* dynastie; 2° les 178 ans qui
manquent, avec les 6 ans de laXXVIIP
dynastie , dans les détails numériques
d*e la Chronique pour arriver au nom-
bre total de 36,525 ans qu'elle donne
formellement à l'addition des règnes,
on obtiendra, à 11 ans près, les mê-
mes résultatsquej'ai déjà tirés d'autres
documents pour lixer a l'an 2082 l'in-
vasion des Pasteurs et le commence-
ment de la XVir dynastie, et à 1822
la première année de la XVIII* dynas-
tie : et pour des époques aussi éloi-
gnées de nous, une si minime différence
ne saurait être ni attaquée ni défendue
Il y aurait donc , dans ce que la VieiKe
Chronique contient au sujet des quinze
premières dynasties et de la seizième ,
une tradition historique bien propre
à donner à ce document, quelle que
soit son origine, un intérêt qui s'ac-
croît par la rareté de pareils rensei-
gnements.
Les Listes de Manéthon, dans leur
ensemble, ont néanmoins un autre ca-
ractère. Elles nous ont été conservées
et transmises par des écrivains chré-
tiens, Jules l'Africain, du troisième
siècle de J. C, et Eusèbe, du quatrième.
Le Syncelle avait heureusement recueilli
les extraits de Manéthon insérés dans
l'ouvrage de Jules l'Africain, qui est
perdu ; il les a rappochés de ceux que
donne Eusèbe, dont la Chronique nous
est parvenue. Ainsi les Listes des rois
d'Egypte par Manéthon nous sont
connues par le Syncelle, qui les avait
tirées de Jules l'Africain et d'Eusèbe,
et par Eusèbe lui-même. Résumons
les rapports de ces trois auteurs
grecs.
Manéthon, né à Sébennytus, grand
prêtre et scribe sacré pour les archives
des temples de l'Egypte, sous le règne
de Ptolémée Philadelphe, rédigea en
grec, par les ordres de ce roi, des an-
nales tirées des monuments histori-
ques, tels que les stèles et autres,
écrits en hiéroglyphes. Son ouvrage
était composé de trois volumes ou trois
parties. A la relation des événements,
il joignit le tableau des dynasties roya-
les de l'Egypte. Le premier volume
comprenait "les temps des onze pre-
rnières dynasties d'hommes, qui four-
nirent 292 règnes , dont la durée fut
de 2,350 ans 70 jours selon l'Africain»
et de 2,300 ans et 70 jours selon Eu-
sèbe. La douzième dvnastie et les siù*
268
L'UNIVERS.
vantes, jusqu'à la dix-neuvième inclu-
sivement . qui donnèrent 96 rois selon
l'Africain, et 92 selon Eusèbe, dans
l'espace de 2,121 ans selon les deux
chronologistes , étaient le sujet du se-
cond volume. Dans le troisième , on
trouvait l'histoire des dynasties sui-
vantes, depuis la vingtième jusques et y
compris la trente et unième, qui finit
avec la conquête de l'Egypte par
Alexandre , et la durée de ces douze
dernières dynasties est portée à 1,050
ans par l'Africain, et a 833 ans par
Eusèbe. Du grand ouvrage de Mané-
thon il ne nous reste donc que quelques
fragments de sa relation historique,
et le tableau des dynasties royales,
tableau qui indique, pour chacune
d'elles, le nombre des rois , le nombre
des générations que ces rois ont for-
mées dans la même dynastie , la durée
du règne de chaque roi avec son nom
et son origine paternelle; enfin la
durée totale de la dynastie; et, lors-
qu'il abrège ces indications pour les
dynasties de rois fainéants , il n'omet
jamais les données principales et les
plus importantes pour la chronologie,
le nombre des rois et la durée totale
de leurs règnes ; c'est du moins dans
cet état que ses Listes nous sont par-
venues ; et ce n'est peut-être pas con-
damner injustement leurs abréviateurs,
que de leur reprocher le tort que font à
l'histoire leurs malheureuses suppres-
sions.
Ces Listes sont reproduites dans le
tableau qui suit ce paragraphe ; il
contient la liste des trente et une dy-
nasties égyptiennes qui précédèrent
l'invasion d'Alexandre, selon le texte
d'Eusèbe , et nous l'avons préféré parce
qu'il n'existe qu'une seule copie des
Listes de Jules l'Africain , et que celles!
d'Eusèbe nous sont connues par trois
copies différentes, par le grec qu'a
recueilli le Syncelle, par la version
arménienne et par la traduction la-
tine qu'en fit saint Jérôme depuis la
seizième dynastie; et nous ne nous
arrêterons pas à discuter ici quelques
différences qui s'aperçoivententre Jules
l'Afticain et Eusèbe au sujet de ces
Listes, et entre les trois copies mêmes
de celles d'Eusèbe comparées entre
elles, puisque le résultat de cet examen
serait de peu d'importance à l'é-
gard de la durée totale de ces trente
et une dynasties. Nous ne compren-
drons dans notre tableau que le règne
des hommes : le premier fut Menés ;
mais il paraît que Manéthon désignait
aussi comme prédécesseurs de Menés
les demi-dieux , les dieux et Héphaïs-
tos, ainsi que le faisait la Vieille Chro-
nique. Manéthon était l'historiographe
de l'Egypte «elon les doctrines na-
tionales égyptiennes : il dut donc dres-
ser la liste des rois d'après les archives
des temples et les documents publics ,
comme il affirme l'avoir fait , et comme
des monuments qui nous sont parve-
nus , et que Manéthon a vraisemblable-
ment vus et étudiés, ne permettent
plus d'en douter. Ceci est donc un peu
plus concluant que les mauvais propos
que le Syncelle se permet contre Ma-
néthon , et que les explications même
qu'Eusèbe a cherchées de bonne foi
pour des nombres d'années qui n'inté-
ressent aucunement ni le déluge, ni
Abraham, ni l'histoire, ni la chrono-
logie positive, puisqu'ils sont le produit
arbitaire de spéculations astronomi-
ques ou mythologiques.
{Suit le Tableau des Dynasties égyptiennes selon Manéthon.
EGYPTE. 2«9
Ordre des Nombre Durée <le Commencèrent
djnasties. Leur orlKÏne. des rois. leurs rùgnes. avant J. C.
i"dynastie. . . Tinite-Thébaïne. . . . 8 rois 252 ans 5867
■)' Tinite-Thébaïne 9 297 56i5
3* Memphile 8 197 53i8
4' Memphite 17 448 5i2f
5« Éléphandne 9 (") 248 (*) 4673
6' Memphite 6 (*) 2o3 44a5
7* Memphite 5 75......... 4223
8' Memphite 5 100.... 4147
9* Héliopolite 4 100 4047
Héliopolite 19 1 85
Thébaïne 17 59 3762
Thébaïne 7 245 3703
190 2270
260 208a
i3- Thébaïne 60 453 3417
14* Xoïte 76 484 3oo4
iS" Thébaïne » 25o 2520
16* Thébaïne 5
,, 1 Pharaons Thébains.. 6
' ' ) Pasteurs 6
i8« Thébaïne 17 348 1822
ig' Thébaïne 6 194 1473
»o* Thébaïne 12 178 ^279
21' Tanite 7 i3o iioi
22* Kubastite 9 (*) 120 (*) 971
23" Tanile 4 0 89 (*) 85i
24e Saïte I 44 762
25' Éthiopienne 3 44 718
26«' Saïte 9 i5o (*) 674 (**)
27* Persane 8 120 524 (***)
28' Saïte I 6 404
29* Mendésienne 5 21 398
^o' Sébennitiqne 3 38 (*) 377
il' Persane 3 8 (*') 339
Fin de son règne. , 33i
Kl la conquête de l'Egypte par Alexandre le Grand est fixée par les chronologisles à l'ai»
iZ-i. avant J. C.
[') Selon l'Af>icain.
(") Selon l'Africaio , Eust-be et le Canon des rois , conféri'S.
^*") La conquête de ri-;gyple par Cambyse est fixée h l'an 62» avant .1. C
Quelques observations sont néces- rains avec date manquent presque ab-
cessaires au sujet de ce tableau. solument. L'autre partie du tableau
1° Eu égard à la certitude histori- a un autre caractère : les monuments
que , ce tableau doit être divisé en deux existants donnent à la seizième dynas-
parties ; l'une comprend les quinze tie et aux suivantes une suffisante au-
preniières dynasties. Pour le nombre thenticité; et si, tout en suivant Eu-
des rois et la durée de chacune, nous sèbe, nous avons quelquefois préféré
avens suivi Eusèbe ou l'Africain , et l'Africain; si encore quelques-uns de
il n'y a, pour le moment, aucun iiite- nos nombres ne sont exactement ni
rét à discuter les différences qui se ceux d'Eusebe ni ceux de l'Africain,
trouvent entre les chiffres de ces nom- c'est que des documents, que nous ne
bres , puisqu'il s'agit d'époques pour pouvons ni rapporter ni discuter ici ,
Jesquelles les monuments contempo- nous ont induits soit à opter avec quel-
270
L'UNIVERS.
que fondement entre l'un ou l'autre
de ces chronologistes , soit à ne suivre
précisément aucun des deux.
2° Ce n'est qu'à compter de cette
même seizième dynastie que la con-
cordance des époque:, égyptiennes avec
des années juliennes antérieures à l'ère
chrétienne est revêtue de quelque cer-
titude. Selon nos aperçus, la vingt-
septième dynastie,, qui Yut celle des
Perses , commença avec l'an 524 avant
J. C. , et l'on sait d'autre part que ce
fut en 525 que Cambyse, chef de cette
dynastie, s'empara de l'Egypte. C'est
aussi à l'an 331 que se rapporterait la
conquête d'Alexandre, et elle est una-
nimement fixée à l'an 332 avant J.C.
Mais nous ne pouvons discuter ni
trancher ici cette différence d'une an-
née à l'égard de ces deux époques. Nous
nous sommes donc tenus ici au texte
même des auteurs, et nous nous con-
tenterons de faire remarquer qu'en pa-
reille matière , et pour des temps aussi
éloignés, la concordance de nos sup-
putations, à une année près , avec des
événements d'une époque connue, et
qui servent de contrôle à ces mêmes
supputations, est un résultat assez
important, et qui peut lever un assez
grand nombre de doutes , embarras-
sants encore pour les annales de l'an-
tiquité.
3° J'ai borné ce tableau des dy-
nasties égyptiennes à la conquête d'A-
lexandre , qui , avec les rois grecs
dont j'ai dressé la chronologie dans
mes Annales^ des Lagides, forme la
trente - deuxième , à laquelle succéda
la puissance romaine; car là où il n'y
a point d'incertitudes, il n'est pas be-
soin de discussions.
Tel est donc l'ouvrage célèbre de
Manéthon , l'une des plus précieuses
compositions qui nous soient parve-
nues de l'antiquité, et qui tire un
lustre nouveau de son accord parfait
avec les monuments authentiques et
originaux que l'Egypte a récemment
restitués à nos vœux, et que nous de-
vons faire connaître aussi , comme
de nouveaux fondements de sa chro-
nologie.
Ces monuments originaux sont des
manuscrits sur papyrus, et des tables
généalogiques des dynasties royales.
C'est dans le musée de Turin que
l'existence de ces manuscrits histori-
ques nous a été révélée pour la pre-
mière fois. Un fragment, portant le
cartouche royal de Sésostris, attira
d'abord l'attention de mon frère sur
des feuilles ou des rouleaux dénués de
peintures; et, explorant aussitôt tous
les fragments semblables qu'il avait
sous les yeux, il reconnut les noms de
presque tous les rois de la XVIir et
de la XIX^ dynastie , ordinairement
accompagnés de dates en années, mois
et jours, tirées du règne de chacun
d'eux. C'étaient des débris de registres
de comptabilité des temples, où les re-
cettes et les dépenses étaient écrites à
leur date précise, ou bien des actes
isolés de l'autorité de ces rois , et les
uns et les autres portaient en eux-
mêmes tous les caractères intrinsèques
et extrinsèques des plus authentiques
documents originaux de l'histoire. Les
dates y avaient cette forme : « Dans
l'année 5* et le 5" jour du mois de
toby, de la direction du roi du peuple
obéissant , soleil stabiliteur du monde
(prénom royal), Dieu, fils du soleil,
Thouthmès (nom propre), » et ce roi
est le Thouthmosis-Moeris de la XVIII*
dynastie. On trouve des dates sera-i
bïables des années 4 et 24 d'Améno-'
phis II; 6, 10 et 24 de Rhamsès-Méïa- 1
moun, et l'abondance des papyrus i
historiques recueillis depuis en Egypte,,
a multiplié ces dates, et en a procuré»
un tel nombre, qu'il y a peu de règnes,!
depuis la XVF dynastie, pour lesquels!
on n'en ait recueilli une ou
plusieurs.
A ces faits isolés, mais importants j
le même examen en ajouta un plu
général et d'une autorité considérai'
pour la certitude des annales de 1'.'
gypte : mon frère reconnut en effet (
rassembla près de cinquante fragment
d'un autre manuscrit, et il y reconni'
un véritable canon royal, ou table
chronologique des rois et des dynasti*
de l'Egypte, dont la forme rappel);
celui des Listes de Manéthon; cesirag
ments réunis contenaient les noms >
EGYPTE.
271
plus de cent roit, et il paraissait ne
pas descendre au-dessous de ceux de la
XIX" dynastie.
Un très-grand nombre de stèles, soit
funéraires, soit religieuses, dont les
inscriptions contiennent des dates,
sont des témoignages , toujours con-
temporains des laits, qui ne sont pas
d'une moindre autorité pour l'histoire
des temps anciens de l'Egypte. D'au-
tres monuments , d'une espèce et d'une
destination très-variées, portent aussi
des dates d'époques qui ne le sont pas
moins, et l'on peut dire qu'il n'existe
pour aucun autre peuple de l'antiquité,
proportionnellement à sa durée, un
pareil nombre de données de cet ordre ,
et aussi utiles pour asseoir les bases,
donner les développements les plus
complets de ses annales, sans lacune et
sans merveilleux.
Enfin, des tableaux généalogiques
des races royales existent encore dans
des monuments publics du premier
ordre, et le plus célèbre de tous est
celui qui occupe, sculpté en bas-relief,
la paroi d'une des salles du temple
creusé dans le rocher, au nord de la
ville d'Abydos. Ce bas-relief est repro-
duit sur notre planche 47.
Il se compose de trois séries hori-
zontales de cartouches royaux, placés
de gauche à droite. La série d'en bas
est composée de dix-huit cartouches,
formant neuf groupes de deux cartou*
ches différents , qui sont le nom propre
et le prénom royal de Sésostris neuf
fois repétés ; ce sont les mêmes qui se
retrouvent sur les deux inscriptions
latérales de trois faces de l'obélisque
de Paris, et sur les trois inscriptions
de la face qui est tournée vers le palais
des députés.
La ligne intermédiaire d'Abydos
commence par un cartouche nom pro-
pre, qui se lit Amon-^Mài-Rhamsès ,
suivi d'un cartouche prénom, soleil
gardien de vérité; ce sont ceux du
prédécesseur même de Sésostris, de
Rhamsès II , qui avait commencé l'obé-
lisque de Paris, et ses deux cartou-
ches s'y lisent en effet dans les inscrip-
tions médiales de trois de ses faces.
Seize autres cartouches différents for-
ment cette seconde série de la Table
d'Abydos , qui n'est pas complète à sa
droite, le monument étant détruit sur
ce côté.
La ligne d'en haut contenait un égal
nombre de cartouches différents; ils
ont été, pour le plus grand nombre,
détruits ou mutilés; notre planche re-
présente ce qui en reste, et on annonce
que notre honorable consul général en
Egypte, M. Mimaut, a recueilli, dans
les ruines du monument, quatre car-
touches de plus, et qu'il a été assez heu-
reux pour sauver d'une destruction
imminente ce vénérable livre des races
royales égyptiennes, en le transpor-
tant à Paris.
En l'état oii nous le reproduisons, il
est constant pour tous qu'il se compo-
sait d'une série de noms royaux au
nombre de plus de quarante; et comme
celui de Sésostris y est écrit le dernier,
immédiatement après celui de son pré-
décesseur, nommé aussi dans l'inscrip-
tion verticale qui encadre cette liste,
il en faut conclure aussi que ce tableau
a été dressé sous le règne de Sésostris ,
et que les noms qui précèdent le sien
sont ceux des rois qui le précédèrent
aussi sur le trône.
La preuve peut en être facilement
donnée.
Après les deux cartouches , le nom
propre et le prénom royal de Rham-
sès II (en tête de la ligne intermé-
diaire), on n'a inscrit dans cette Table
des règnes que les cartouches prénoms
des autres princes; les noms propres
ne s'y lisent pas : on peut donc con-
cevoir quelques doutes sur l'ordre
même dans lequel ces prénoms y sont
Mais les monuments qui , à l'égard
des cartouches prénoms de la ligne in-
termédiaire, à la droite du nom de
Rhamsès II , contiennent à la fois et le
même prénom exprimé par les mêmes
signes idéographiques, et le nom pro-
pre composé de signes phonétiques,
sont très-nombreux. On a donc pu
placer ces noms propres à côté de ces
prénoms ; et , en y conservant l'ordre
dans lequel ils £ont inscrits dans la
Table, on aura le nom propre des rois
272
L'UNIVERS.
pharaons, prédécesseurs du roi Sésos-
tris , dans l'ordre même où ils sont ins-
crits dans les Listes deManéthon.
La Table d'Abydos contenait donc
une série de plus de quarante rois,
classés dans l'ordre même de leur rè-
gne; elle est conforme aux Listes de
Manéthon en tous les points dont
d'autres monuments ont permis de
faire la comparaison ; enfln, cette Table
a été dressée du temps mêriS de Sésos-
tris , au seizième siècle avant l'ère chré-
tienne. Quel est le peuple, ancien ou
moderne, dont les annales primitives
sont fondées sur des documents d'une
telle authenticité?
La Table d'Abydos nous offre donc,
dans un ordre admirable pour ses con-
séquences liistoriques, la série, dans
l'ordre de leur succession, des rois
prédécesseurs de Sésostris; d'abord
son frère Rhamsès II (ligne intermé-
diaire), et les dix rois qui, avant lui,
appartinrent à la XVIII* dynastie ; en-
suite (toujours de gauche a droite) les
six rois pharaons de la XVIP; la la-
cune qui suit contenait les rois de la
XVF; la ligne supérieure désigne les
dynasties antérieures ; et, pour un cer-
tain nombre de rois des dynasties an-
térieures à la XVIII% il nous est
parvenu des monuments isolés dont
l'intérêt est parfois augmenté par des
dates.
Ce n'est pas tout : de semblables
listes royales, moins étendues, se
trouvent dans d'autres monuments pu-
blics, dans des temples du premier
ordre, dans les palais de la vieille Thè-
bes; et ces listes diverses, où le nom
de Menés, le fondateur de la monarchie
égyptienne, est inscrit le premier de
tous , non-seulement sont parfaitement
identiques avec elles-mêmes et avec la
grande Table d'Abydos , mais encore
elles en complètent la lacune pour la
XVr dynastie et le commencement
de la XV' ; et ces vénérables archives
de ses antiques dynasties, l'É^ypte les
avait consacrées et accréditées a la fois ,
en les déposant dans les sanctuaires
des dieux, et en leur donnant une pu-
blicité facilement contrôlée par les
ft»ijnuments nombreux qui ornaient
toutes les cités , et même de moindres
lieux de l'Egypte et de la ]Nubie égyp-
tienne.
Les éléments de la chronologie égyp-
tienne se retrouvent donc revêtus d'une
évidente authenticité dans les listes de
la Vieille Chronique, dans les Listes de
Manéthon , dons ses manuscrits de tout
ordre et d'époques diverses, le Canon
royal sur papyrus du musée de Turin,
la Table royale d'Abydos, les tables
analogues de Carnak et des tombeaux
de la Thébaïde; dans les dates nom-
breuses qui se lisent sur les stèles, les
temples , les palais , sur les monuments
isolés de tout ordre et en toute ma-
tière : et tous ces éléments, infiniment
variés d'époque et d'objet, concourent
unanimement à composer, à démontrer
et à confirmer un seul et même sys-
tème chronologique pour l'histoire'de
l'antique Egypte; système qui consista
dans la liste de ses rois rangés dans
une série de dynasties successives,
entre lesquelles se partage inégalement,
mais d'après un même principe, et par
des computs naturels , par des calculs
uniformément employés dans les an-
nales vraies de tous les peuples connus ,
toute la durée de celles de l'empire
égyptien, depuis sa fondation jusqu'à
son abaissement au rang de simple
province romaine.
Avec une telle abondance de docu-
fcients, on appelait avec ardeur la lu-
mière qui devait éclairer et révéler la
durée et les périodes successives des
temps qu'ils embrassent; il fallait sur-
tout y découvrir des synchronisnies
certains avec les annales des peuples
qui existèrent en même temps, et, par
cet accord, fortifier la confiance dans i
les annales de l'Egypte et celles de ses j
contemporains. j
Les deux points extrêmes de cette ;
immense échelle des temps historiques .
étant connus, et celui qui est le plus '
près de nous avec une pleine certitude,
dès lors l'appréciation des temps inter-
médiaires n'était plus une insoluble
difficulté; et, en plaçant la durée des
dynasties antérieures'à celle des Perses
au-dessus de l'an 525 avant l'ère chré-
tienne, égfique précise de l'invasioP
t':GYPTE.
27i
(ie rit^îypte par Cambyse qui fut le
chef de cette dynastie, on trouvait la
place successive de toutes les dynasties
antérieures à ce conquérant, "et, par
suite de ces premières données, la
place de chacun des rois de chacune
de ces dynasties. Mais, pour réaliser
ce précieux résultat, on devait désirer
aussi , comme moyen de critique et de
comparaison, quelques faits d'une cer-
titude évidente et intime , qui se pla-
ceraient comme des jalons lumineux
dans ce Ion? espace d'années, pour
diriger et raffermir en même temps la
curiosité et les recherches de l'histo-
rien. Ces jalons n'ont pas manqué à ses
justes désirs; le mathématicien Théon
en a laissé un fort évident, en un livre
de ses commentaires sur l'Almagesto
de Ptolémée : il résulte, en effet, d'un
passage plusieurs fois publié, que le
renouvellement d'une période sothia-
que s'opéra sous le règne d'un roi
que Théon nomme Ménophrès , et que
ce renouvellement fut celui qui arriva
l'an 1322 avant l'ère chrétienne; or,
dans les listes des rois d'Egypte, dres-
sées, d'après Manéthon, sur les don-
nées qui précèdent , le règne A'Jméno-
phis, troisième roi de la XIX' dynas-
tie, renferme en effet dans sa durée
cette même année 1322.
Pour une époque moins ancienne,
la Bible rapporte qu'un roi d'Egypte,
qu'elle nomme Schéchôk, attaqua et
prit Jérusalem d'où il enleva les bou-
cliers d'or de Salomon, et que cela ar-
riva dans la cinquième année du règne
de Roboam : or, on voit parmi "les
sculptures du palais de Karnac a The-
bes, la représentation des conquêtes
du pharaon Schéchonk ( le Sésonchis
des listes de Manéthon), dans des con-
trées diverses , limitrophes de l'Egypte ;
il conduit aux pieds de la trinilé de
Thèbes les chefs des nations qu'il a vain-
cues; parmi eux est figuré le royau-
me de Juda, peut-être Roboam lui-
même (voy. pi. 7B) : et, notre liste
chronologique des rois d'Egypte nous
montre le pharaon Schéchonk régnant
a l'époque même où les listes de la
chronologie sacrée ont inscrit Roljoam ;
Bouveau synchronisme i dont la criti-
18* Livraison. (Egypte.)
que la moins crédule ne peut rej«'ter
IMmposante autorité.
Si l'on remonte aux temps de la
XVIir dynastie, on la voit s'établir
après l'expulsion des Pasteurs qui com-
posèrent la XV ir, conquérants étran-
gers , Scythes très-vraisemblablement .
qui détruisirent tant qu'ils le purent
l'ordre politique auquel l'Egypte devait
déjà des siècles de prospérité, régnant
par la force, réunis en hordes farou-
ches, ignorantes de toute culture, in-
capables de tout ordre, et vrais fléaux
de toute civilisation. Venus par l'Est,
ils se rendirent maîtres de la basse
Egypte et de l'Egypte moyenne; ils s'e-
tabhrent dans une ville fortifiée nom-
mée Aouaris , et se donnèrent un chef
qui eut cinq successeurs; le troisiè-
me se nommait Apophis. C'est de ce
chef, disent unanimement les chroni-
queurs chrétiens, que Joseph, fils de
Jacob, fut le premier ministre; et Jo-
seph, en effet, élève de la civilisation
particulière aux tribus arabes, devait
paraître un habile administrateur aux
yeux d'un chef de hordes qui n'étaient
pas même parvenues à la sociabilité
de l'état pastoral ; etoe n'était que sous
un tel chef en Egypte qu'on pouvait
trouver un pareil mmistre.
Or, dans notre tableau des dynasties
de Manéthon , la XVl', conteniporaioe
d'Abraham, et la XVIP, qui fut celle
des Pasteurs dont Joseph fut un des
ministres, sont en parfaite concor-
dance avec ce que la chronologie sacrée
rapporte encore des deux patriarches ,
et avec l'époque de la XVIII* dynastie
pharaonique, dont la restauration est
assez clairement indiquée par ces mots
delà Bible : Et tune surrexit rex novu»
qui ignorabat Joseph.
Il est vrai qu'il existe contre ces ré-
sultats une objection grave par elle-
même et par l'autorité du savant gui-
la produit ; la voici : Les Pasteurs dé-
truisirent tous les monuments de la
civilisation et des arts de l'Egypte,
dans la basse Egypte surtout , leur sé-
jour habituel; il est certain aussi que
les monuments antérieurs à laXVlU'
dynastie, subsistants à leur place, sont
d'une extrême rareté; cependant ûq
1»
274
L'UNIVERS.
voit encore à Béliopolis , sur son pié-
destal , un obélisque qui porte le
nom du roi Osostasen r% l'un des
princes de la XVI* dynastie {pi. 74)-,
et puisque ce monument est encore
sur pied, on peut-en conclure que l'in-
vasion des Pasteurs fut antérieure à
cette XVP dynastie. On trouve, en
effet, un ancien texte qui paraît rap-
porter cette invasion aux temps de
la XV« dynastie. Mais il est à observer
que les meilleurs critiques s'accordent
unanimement à considérer la dynastie
des Pasteurs comme contemporaine de
la XVir des Pharaons ; que l'obélisque
d'Héliopolisestleseulmonumententier
de cette XVr dynastie, qui subsiste en-
«rore; qu'on n'en trouve en Egypte que
très-peu de la XVIF; et que, pour expli-
quer cette circonstance absolument uni-
aue, cette objection unique aussi, tirée
e l'obélisque d'Héliopolis, il suffira de
pnscr que cet obélisque, renversé d'a-
bord, et conservé dans les ruines de
la ville où il fut primitivement érigé,
à Héliopolis ou toute autre, fut ensuite
réédifié à Héliopolis , après le rétablisse-
ment de l'ancienne autorité en Egyp-
te. C'est ainsi qu'on voit encore à
Alexandrie, ville toute grecque, un
obélisque qui avait été exécuté dans
une ville toute égyptienne, au nom du
roi Moeris , antérieur de douze siècles à
Alexandre, et cet obélisque ne put être
élevé à Alexandrie, où il est aujour-
d'hui placé, que dans des temps bien
postérieurs.
Un autre fait d'une haute autorité
peut aussi corroborer notre opinion:
C^t l'existence, comme simples maté-
riaux, dans les ruines des monuments
actuels de Thèbes élevés par des rois
•dfe la XVIir dynastie, de débris sculp-
tiés provenant des édifices de la XVr
dynastie et des dynasties antérieures ,
que détruisirent ces mêmes Pasteurs.
Les six rois de cette origine sont ins-
crits dans la XVH* dynastie; mais il
exista synchroniquementune XVIP dy-
nastie de Pharaons qui s'étaient retires
en haute Egypte et vers les côtes de la
Ttier Rouge, fuyant devant les dépré-
<lations commises par ces étrangers,
maîtres de Memphis. L'histoire écrite
mentionne ces ravages des Pasteurs et
leur durée; l'histoire écrite mentionne
aussi les Pharaons contemporains, et
un certain nombre de monuments en-
core existants prouvent invinciblement
le succès de leurs efforts pour mainte-
nir, sur un point quelconque du soi
égyptien , l'antique autorité et les an-
tiques institutions nationales. Ces mo-
numents portent des dates, et nous
instruisent de la durée du règne de
quelques-uns de ces Pharaons. Ils n'é-
leyèrent pas des édifices aux dieux de
l'Egypte, à Thèbes ni ailleurs, parce
qu« des étrangers avaient envahi la
basse et la moyenne Egypte ; que toutes
les ressources de ces Pharaons étaient
tournées vers l'expulsion de ces barba-
res : il faut donc laisser à la XVII"
dynastie les Pasteurs, qui ne furent
définitivement chassés que par le pre-
mier roi de la XVIir. Ce triomphe
mémorable est fixé, par l'autorité des
meilleurs documents, vers l'an 1822
avant l'ère chrétienne, et cette date est
comme un jalon intermédiaire auquel
on peut avec certitude rapporter les
dates antérieures et les dates posté-
rieures de l'histoire de l'Egypte ; elle est
comme la clef de sa chronologie, et le
point initial ou médiat d'une échelle
sur laquelle se placeront comme d'eux-
mêmes tous les événements connus et
à connaître des annales égyptiennes.
On ne saurait raisonnablement exiger
plus de certitudes, et il serait à désirer,
pour celles de l'histoire ancienne en gé-
néral, et même pour les annales des
premiers siècles des temps modernes,
qu'une égale réunion de documents
authentiques vînt jeter de semblables
lumières sur leurs trop nombreuses
obscurités.
L'ancienne Egypte jouira donc, à
juste titre, 'des avantages qu'elle atten-
dait de l'attention religieuse avec la-
quelle elle faisait recueillir les faits
importants de son histoire, du zèle
éclairé et persévérant de ses annalistes
à inscrire ces faits dans les registres dé-
posés aux archives des temples, à les
graver sur les édifices publics. Les sa-
vants de la Grèce virent tous ces docu-
ments historiques ; Manéthon les cona-
EGYPTE.
?75
ptilsa, les traduisit en langue grecque.
De ces mêmes documents, quelques-
uns subsistent encore, et nous les
avons aussi étudiés et traduits dans les
idiomes modernes. Une foule de mo-
numents isolés corroborent de leur
naïf témoignage les témoignages de ces
mêmes monuments publics : la chrono-
logie des temps historiques de l'Egypte
est donc fondée sur des certitudes, et
nous venons d'en résumer ici l'exposé
très-conséquent. Nous pouvons donc .
dès à présent, essayer de présenter,
dressé dans l'ordre même des temps, un
tableau sommaire , un précis historique
des événements politiques ou militai-
res, de l'état des principales institu-
tions publiques , de l'origine et de l'épo-
que des plus remarquables productions
des arts en Egypte, depuis les temps
les plus anciens jusqu'à la lin de la do-
mination romaine en Orient. Tel sera
Se sujet du paragraphe suivant de cet
ouvrage.
S XX. PRÉCIS HISTORIQUE.
On a exposé sommairement, dans
les paragraphes qui précèdent celui-ci ,
les opinions et les usages de la nation
égyptienne en ce qui concerne ses prin-
cipales institutions; cequ'elle pensa de
ses origines , de son antiquité , et de la
terre qu'elle habita ; de Dieu, et com-
ment elle l'adora ; de l'univers, et com-
' ment dMe le connut ; d'elle-même, enfin,
et comment elle s'organisa, se nourrit,
s'habilla, régla sa police et ses lois ,
don na des préceptes et des types aux arts
divers qu'elle cultiva ; comment elle les
appropria au culte des dieux, à l'orne-
ment des cités, à tous les établisse-
ments d'utilité publique , tels que les
veut une civilisation successivement
perfectionnée par lesconseils d'une lon-
gue expérience , et par les méditations
habituelles de ce peuple sage , réfléchi,
moral et laborieux. On a également es-
sayé de donner une idée précise et com-
plète de la littérature de l'ancienne
Egypte, de l'origine et de la constitu-
tion de sa langue , de celle de son écri-
ture, agent général de la pensée par-
tout où cet art fut connu. Il nous reste.
pour compléter cette faible esquisse
d'un si grand sujet , à retracer un pré-
cis historique des principaux événe-
ments , intérieurs et extérieurs , qui
figurent dans les annales égyptiennes,
durant l'intervalle borné entre l'inva-
sion de l'Egypte par les Arabes , sous la
conduite d'Omar second, successeur de
Mahomet leur prophète, et les plus an-
ciennes époques mentionnées pour l'E-
gypte dans les ouvrages des hommes.
Pour la première fois on trouvera
dans ce précis le résumé des témoigna-
ges que renferment et les écrits authen-
tiques qui nous sont restés de l'antiquité
classique, et les monuments égyptiens
encore subsistants, revêtus de cette
inaltérable autorité que les siècles ont
consacrée , et que leur étude impartiale
confirme de plus en plus. Ces monu-
ments publics, temples ou palais, ont ex-
cité au plus haut degré l'admiration de
tous les hommes qui les ont vus; ils
sont couverts sur toutes leurs parois
de tableaux sculptés et d'inscriptions
retraçant en un grave langage les traits
divers de l'histoire des rois qui les éle-
vèrent aux dieux ou les édifièrent pour
y faire leur demeure; et ces sculptures
contiennent une foule de noms et de
dates. D'autres ouvrages moins consi-
dérables, également authentiques, ori-
ginaux, non moins dignes de l'atten-
tive confiance de l'historien, ajoutent
à cette première série de données, d'au-
tres renseignements égaux en nombre
comme en autorité, et les uns et les
autres concourent à constituer cet en-
semble de notions historiques qui don-
nent aux annales d'un peuple toute
leur valeur, en y répandant à la fois la
lumière et la certitude. Celles de l'E-
gypte en retireront inévitablement cet
avantage; et pour une grande partie
de ces annales, ces mêmes monuments
se trouvent en un accord trop cons-
tant avec les listes chronologiques des
dynasties égyptiennes de Manéthon ,
pour que l'on veuille, pour que l'on
puisse séparer ou isoler des témoigna-
ges d'un tel ordre ; car nous croyons
a la véracité de ces listes d'hommes ,
comme à l'autorité des autres monu-
ments qui n'ont rien non plus de sur-
18.
âr«
L'UNIVERS.
humain. Le lecteur sait donc déjà que
Doiis prendrons pour guides dans ce
précis historique les listes de Mané-
thon et les monuments originaux.
Pour un long intervalle de temps ils
se corroborent réciproquement ; quand
on s'enfonce plus avant dans les an-
ciennes époques , Manéthon est seul ,
car la barbarie a aussi ses antiquités
dans l'histoire de ses œuvres ; mais
nous recueillerons religieusement tous
les indices que pourront fournir, pour
les anciens temps, les monuments de
tout âge, même les plus modestes.
Diodorede Sicile a tracé en quelques
lignes un résumé assez exact de l'his-
toire générale de l'Egypte, et il est
remarquable que ce résumé peut , à
quelques différences numériques près,
convenir à notre propre travail, a nos
propres idées, comme si Diodore avait
acquis par son voyage en Egypte la
.science ou la conviction de la concor-
dance des monuments avec Manéthon.
Et comme pour prévenir toute mé-
prise à ce sujet, Diodore a exactement
séparé la cosmogonie des Égyptiens ,
«ians laquelle figurent leurs dieux et
le;irs héros , de' leurs annales qui ne
s'occupent que des hommes, en un
uiot, leur mythologie de leur histoire.
Il s'exprime ainsi (liv. I, 2' partie,
chap. 44) : « Suivant leur mythologie,
quelques Égyptiens prétendent qu'en
premier lieu_ les dieux et les héros re-
louèrent en Egypte pendant un espace
•le temps qu'ils n'estiment pas beau-
coup au-dessous de dix-huit mille ans,
et que le dernier des dieux qui fut roi
est Horus, fils d'fsis.
« Depuis, le pays a été gouverné par
des hommes qui régnèrent un peu moins
de cinq mille ans, jusqu'à la 180' olym-
piade ( 60 ans avant l'ère chrétienne ).
Parmi cette longue série de souverains,
dont le plus grand nombre était indi-
gène, l'on en trouve à peine quelques-
uns d'origine éthiopienne, perse ou
macédonienne, et l'on compte seule-
ment quatre rois éthiopiens qui n'ont
pas même régné de suite, mais de loin
a loin, un peu moins de 36 ans. De-
puis Cambyse, qui soumit par les ar-
wies la nation égyptienne, Ief5 Perses
régnèrent sur elle 135 ans, auxquels il
faut ajouter le temps des diverses ré-
voltes des Égyptiens, qui ne purent
tolérer ni I.t lureté des gouverneurs
établis par les rois de Perse, ni l'im-
piété que les conquérants manifestaient
envers les dieux du pays ; enfin , les Ma-
cédoniens tinrent le sceptre en Egypte
pendant 270 ans. Dans tout le reste du
temps, le pays n'eut pour souverams
que des rois indigènes : l'on en compte
470 et 5 reines. Les prêtres conser-
vaient dans des livres sacrés , qu'ils
transmettaient à leurs successeurs, les
annales historiques de tous ces rois , en
remontant jusqu'aux époques les plus
reculées. On y trouvait consigné quelle
avait été la puissance de chacun de ces
souverains, quel était son caractère,
ce qu'il avait fait pendant la durée de
son règne; mais pour nous, ajoute Dio-
dore de Sicile, il serait superflu et trop
long de donner des uns et des autres
une histoire séparée qui embrasserait
nécessairement une foule d'objets inu-
tiles : nous essayerons donc seulement
d'exposer en abrégé les faits principaux
et dignes d'être conservés dans la mé-
moire des hommes. »
Cette dernière réflexion de Diodore
ne peut manquer d'exciter quelques re-
grets; malheureusement on n'en est
plus, de notre temps, en ce qui con-
cerne les annales de l'antique Egypte,
à la nécessité d'abréger, car non-
seulement l'ensemble des documents
connus jusqu'à ce jour ne contient rien
de superflu ni de trop long ; il y reste
au contraire d'immenses lacunes, ef
les écrivains modernes en sont réduits
aux abrégés d'Hérodote, de Manéthon,
de Diodore, aux abrégés même des
monuments, puisqu'ils sont tous ou
mutilés ou détruits.
Parmi les documents historiques, le
tableau des dynasties égyptiennes est ce-
lui qui nous reste le plus entier, du
moins par rapport au système général
qui présida à sa rédaction. Cette liste,
par les noms des rois qui s'y succèdent
dans l'ordre du temps, et par l'indica-
tion du nombre des années du règne de i
chaque prince ou de chaque dynastie ,
forme unevéritable échelle chroiiologi« ;
EGYPTE.
çwc sur lamiefle les noms et les faits ont
(l'avance leur place marquée : suivons
ce fil conducteur dans l'ensemble des
temps et des événements que nous en-
treprenons de raconter.
« Après le règne des demi-dieux, dit
Manéthon, et celui des Mânes, vint la
première dynastie, composée de huit
rois qui régnèrent ensemble pendant
252 ans. Menés fut le premier de ces
rois : il était originaire de This; il
porta les armes égyptiennes dans les
pays étrangers et se rendit illustre; il
lut enlevé par un hippopotame, après
un règne de 62 ans. »
Menés, clief de la caste militaire,
opéra heureusement la révolution qui
substitua le gouvernement civil à la
théocratie; il fut revêtu le premier du
titre de roi; et de ce nouvel ordre de
clioses, sortit le gouvernement royal
héréditaire. Quoique occupé de con-
quêtes au dehors par la guerre , Menés
( ou plutôt MÉNEÏ d'après les monu-
ments ) ne négligea pas les établisse-
ments de la paix. Il jeta les fondements
de Memphis , prévoyant avec raison
que la grande Thèbes , ville toute sa-
cerdotale, pourrait demeurer sous des
influences plus puissantes que celles
du gouvernement nouveau. Il fortifia
et garantit la nouvelle ville par des
chaussées, redressa le coude du Nil
pour le porter plus au midi, fit creu-
ser un lac pour la défendre au nord ,
et éleva le temple de Plitha, édifice
célèbre à toutes les époques de la mo-
narchie égyptienne. Sous son règn^, le
luxe, jusque-là réservé pour les demeu-
res et le culte des dieux, s'introduisit
dans les habitations et les usages des
hommes; moyen d'un effet puissant
pour adoucir les mœurs de la nation ,
exciter son génie, la fortifier et l'enri-
chir; circonstance toutefois qui nuisit
à la mémoire de Menés dans l'estime
de la postérité.
Les monuments ont cependant con-
servé le nom du fondateur de la mo-
narchie égyptienne, et c'est à ce titre
qu'il se trouve inscrit le premier dans
les listes royales qu'on voit gravées
dans divers temples de l'Egypte encore
subsistants. Menés est le premier nom
de la table royale du Memnonium de
Thèbes , table sculptée dans ce temple
durant le règne de Sésostris ; imitant
en cela tant d'autres rois égyptiens
qui , pour honorer leurs ancêtres par
un culte ou des offrandes, rappelaient
d'abord dans ces tableaux historiques
leurs plus proches aïeux, et inscrivaient
toujours Menés en tête de ces listes,
plus ou moins nombreuses, de leurs
pères et prédécesseurs. La table royale
sculptée dans la chambre des rois du
palais de Karnac à Thèbes, ne r^nfernne
pas moins de 60 figures de rois égyp-
tiens, accompagnées de leurs noms; ils
reçoivent les offrandes et les adorations
de'Thouthmosis III(Mœris), leur suc-
cesseur vers l'an 1700 avant l'ère chré-
tienne. Enfin, le célèbre canon chrono-
logique des dynasties égyptiennes, écrit
sur papyrus en caractères hiératiques,
composé vers le XV' siècle avant notre
ère, et appartenant au musée de Tu-
rin , s'ouvre par le nom même du roi
Menés , en ces termes : Stn Mnei nphr
nnecootitniou.... Le roi Mènes exerça
les attributions royales. .. . années. ( /Wà-
nuscrits de Champollion le jeune. )
A Menés succéda son fils Athothis
( Athôth ) , qui fit bAtir le palais des
rois à Memphis, cultiva les sciences
physiques, écrivit un ouvrage d'anato-
mie, et mourut après 27 ans de règne.
L'histoire ne mentionne pas de ce
prince d'autre action mémorable. Six
autres lui succédèrent de père en fils :
Cencènes, qui régna 31 ans; Ouané-
phis, dont le règne dura 42 ans, et fut
marqué par une famine qui désola l'E-
gypte; Ousaphès et Niébais, qui oc-
cupèrent le trône sans lustre et sans
gloire, s'il faut en juger par le silence
des historiens, le premier pendant 20
ans, le second pendant 26; Mempses
(ou Simempsis), qui régna 18 ans,
période féconde en grands crimes, et
pendant laquelle une peste cruelle ra-
vagea l'Égvpte; enfin, Oubienthis ou
Vibithis qui régna 26 ans, et fut le der-
nier des rois de la première dynastie.
La seconde fut composée de neuf
princes, d'origine thinite-thébaine,
comme ceux de la première, et elle ré-
gna en Egypte pendant 297 ans. \j^
27S
L'U.NIVERS.
premier de ses rois porta le nom de
Bôchos, et régna 38 ans. Durant ce
règne, un gouffre s'ouvrit auprès de
Bubaste,et occasionna la mort de plu-
sieurs personnes. A Bôchos succéda
Choûs , qui régna 39 ans et régla le
culte des trois animaux sacrés. Apis à
Memphis, Menévis à Héliopolis, et le
bouc à Mendès.
Biophis, qui régna 47 ans, fut le
troisième roi de la seconde dynastie.
C'est à lui que l'histoire fait honneur
d'une loi nouvelle en Egypte , celle qui
appela les femmes à la succession de
l'autorité royale; institution fonda-
mentale, propre à tout État où la loi
est toute-puissante, le pouvoir pondéré
par l'influence des castes ou les privilè-
ges des corps politiques, et que l'Egypte
conserva jusqu'aux derniers moments
de son existence sociale.
L'histoire nomme à peine les trois
successeurs de Biophis, Tias, Sethi-
nès , Chœrès ; elle se borne à dire qu'ils
ne firent rien de remarquable; juge-
ment dont le laconisme augmente en-
core la sévérité.
Après eux, Népherchérès régna 25
ans ; et si la tradition recueillie dans
les annales publiques ne cache pas quel-
3ue allusion, il faudra croire que pen-
ant onze jours les eaux du Nil furent
mêlées de miel.
Le règne suivant, celui de Séso-
chris , qui dura 48 ans , fut marqué
par un autre prodige : le roi était d'une
corpulence extraordinaire ; il avait cinq
coudées de haut (2 mètres et demi) et
trois coudées de large. Son succes-
seur se nomma Chénérès ; ce nom est
tout ce qui nous reste de son histoire.
Il fut le dernier roi de la IP dynastie.
La troisième dynastie fut originaire
de Memphis ; composée de huit rois ,
elle occupa le trône pendant 197 ans.
Néchérophès en ouvre la liste, et on
attribue 28 ans à son règne. Il fut
troublé par la guerre : les Libyens at-
taquèrent l'Egypte ; mais, effrayés par
une grandeur en apparence extraordi-
naire de la lune, ils se soumirent
d'eux-mêmes et rentrèrent dans l'or-
dre. Néchérophès eut pour successeur
Sésorthos, qui régna 29 ans; il fut
très-habile en médecine, et c'est pour
cela que les Égyptiens le considérè-
rent comme leur Esculape. On lui at-
tribue aussi l'art de tailler les pierres
pour la construction des édifices ; tra-
dition iqcomplète sans doute, puisque
Thèbes et Memphis existaient avant le
règne de Sésorthos ; et c'est peut-être
plus légitimement qu'on pourrait lui
faire honneur de l'application de la scie
à la coupe des pierres employées dans
les édifices, la figure de ce précieux
instrument existant sans nul doute sur
les plus anciens monuments de l'E-
gypte. Ce fut enfin ce même roi , di-
sent les chroniques , qui s'appliqua à
donner aux signes de l'écriture des
formes exactes et élégantes; contri-
buant ainsi par ses propres études à
perfectionner les institutions publi-
ques , à faciliter dans sa patrie le pro-
grès de la civilisation.
Les six successeurs de Sésorthos
sont nommés dans les annales égyp-
tiennes; mais ils régnèrent sans éclat •
Tyris 7 ans, Mésochris 17 ans, Sôu-
phis 16 ans, Tosertasis 19 ans, Achès
et Séphuris 72 ans à tous deux, et
Kerphérès 26 ans.
Ce fut cependant par des rois de
cette dynastie que furent bâties les
pyramides de Sakkarah et de Dah-
schour; elles sont pour nous les plus
anciens monuments sortis de la main
des hommes, dans le monde connu.
La quatrième dynastie fut remar-
quable par le nombre des princes qui
la composèrent et la longue durée de
leurs règnes. Originaire de Memphis,
elle fournit dix-sept rois qui occupè-
rent le trône pendant 448 ans.
Le premier de cette liste fut nommé
Souphi.Il est mentionné dans les annales
égyptiennes comme un prince impie et
orgueilleux; revenu toutefois au senti-
ment de ses devoirs, il écrivit sur les
choses sacrées un livre que les Égyp-
tiens eurent en grande estime. Après
un règne de 63 ans, il eut pour pre-
mier successeur Sensaouphi, qui ré-
gna aussi 66 ans , et après celui-ci ,
Manchérès, dont le règne fut encore de
63 ans. On nomme aussi Sôris, Ra-
toeses , Bichères ,. Seberchères et
EGYPTE.
2T9
Tamphtis, parmi les successeurs de
ces trois princes; mais il y a de l'in-
certitude sur la vérité de ces noms ,
sur leur ordre de succession; et ces
incertitudes naissent du silence des
abréviateurs de Manéthon, dont un
seul a mentionné ces cinq derniers
noms dans la liste abrégée de cette
quatrième dynastie.
Les pyramides de Ghizé furent édi-
fiées paV les trois premiers rois de
cette dynastie, et leur servirent de
tombeau. Autour de ces immenses
monuments s' élèvent d'autres pyrami-
des de moindres proportions , et des
tombeaux construits en grandes pier-
res, qui ont servi de sépulture aux prin-
ces de la famille de ces anciens rois.
Il y a peu de distance entre les py-
ramides de Sakkarah au nord et celles
de Ghizé au sud , et elle est occupée
par le désert.
A Sakkarah est l'antique cimetière
de iMemphis , appelé la Plaine des mo-
mies, parsemée de pyramides et de
tombeaux. Son aspect est aujourdliui
triste et affligeant. La rapacité des
foiiilleurs y a répandu la dévastation;
les tombeaux ornés de sculptures sont
ravagés ; le sol est couvert de monti-
cules de sable produits par les boule-
versements, et il est tout parsemé
d'ossements humains à découvert,
blanchis par le temps , restes des plus
vieilles générations.
A Ghizé, sont les pyramides les
plus célèbres par leurs masses ; ces
merveilles ont besoin d'être étudiées
de près pour être bien appréciées; el-
les semblent diminuer de hauteur à
mesure qu'on en approche, et ce n'est
qu'en touchant les blocs de pierre
dont elles sont formées, qu'on acquiert
une idée juste de leur masse et de
leur immensité.
Ici le lecteur doit attendre la des-
cription des pyramides ; nous ne par-
lerons toutefois que de la plus grande,
de celle de Ghizé, celle de toutes qui
a été la plus étudiée et qui est la plus
connue.
Notre planche 10 donne l'aspect gé-
néral des pyramides des environs de
Memphis, entre la rive gauche du Nil
et la chaîne libyque, et du sphinx, qui
s'élève au-dessus du sol de la même
plaine. Dans la planche 39, ces pyra*
mides surgissent à l'horizoD au nai*
lieu des palmiers, des Turcs et des
ruines de l'antique capitale; la plan-
che 60 offre la véritable physionomie
de la grande pyramide et du splùox
qui l'avoisine. Enfin l'entrée et Tinté-
rieur de cette même pyramide sont
géométriquement figures sur notre
planche 75. Quelques mots encore,
consacrés à sa description , feront
connaître complètement ce merveil-
leux monument.
La première assise de pierre repose
sur le rocher même qui forme la plai-
ne , et cette assise y est placée dans
une ligne parfaitement dressée et creu-
sée verticalement de sept àhuitpouce.s. .
Au-dessous de cette première assise
encastrée , le rocher est taillé en socle
régulier , avant cinq pieds huit pouces
et demi de hauteur. Le rocher qui
fournit le socle, est naturellement
élevé de près de cent pieds au-dessus
des plus grandes eaux du Nil , et il
forme un solide dont on n'a pas trouvé
la base à deux cents pieds de profon-
deur. A sa surface, c'est un désert
privé de toute espèce de végétation :
l'homme ne s'y manifeste que par ses
ossements impitoyablement exhumés
de leurs tombeaux.
Au-dessus de la première assise en-
castrée, on en compte deux cent deux
autres placées successivement en re-
traite , la supérieure sur l'inférieure,
d'environ neuf pouces et demi par pied
d'élévation , mesure moyenne, et for-
mant autant de gradins. Ces deux cent
trois gradins, au-dessus du socle gui
les porte, donnent à la pyramide
pour hauteur verticale quatre cent
vingt-huit pieds trois pouces et quel-
ques Ugnes (139 mètres 117 millim.);
mais, dans l'état actuel du monument ,
en voit que deux assises au moins ont
été abattues à son sommet : en tenant
compte de cette destruction et du so-
cle pris dans le rocher, la hauteur to-
tale et primitive de la grande pyra-
mide devait être de quatre cent cin-
quante pieds moins quelques pouces;,
J80
L'UiMVFRS.
eest plus de deux fois la hauteur des
tours de l'église Notre-Dame de Paris.
La base du niqnument a été mesu-
rée à là ligne d'encastrement de la
première assise , et elle a été reconnue
longue de sept cent seize pieds et demi
(J8a mètres 747 millimètres) ; il en
résulte un volume d'un million quatre
cent quarante-quatre mille six cent
soixante-quatre toises cubes, en ne
tenant pas compte des vides peu con-
sidérables qui existent dans l'intérieur.
Les matériaux d'une si colossale
construction furent tirés des carrières
de Thorrah, sur la rive droite du Nil ,
précisément en face de Memphis. Ces
carrières de calcaire blanc furent ex-
ploitées du temps des Pharaons, des
Perses , des Ptolémées , des Romains
et des Arabes; de nombreuses ins-
criptions tracées durant ces époques
diverses en rendent encore témoi-
gnage : les derniers voyageurs français
en Egypte y ont découvert les noms
d'Auguste ," de Ptolémée, d'Achoris;
et deux stèles sculptées dans les deux
carrières les plus vastes de toutes ,
leur ont appris que ces deux carrières
furent ouvertes en l'année 22 du rè-
gne d'Amosis , le Pharaon prédéces-
seur de la dix -huitième dynastie, et
que les matériaux qui en furent ex-
traits furent employés à la réparation
des temples d'Apis , Phtha et Ammon
a Memphis. En examinant les pier-
res du parement des galeries et de la
chambre inférieure de la pyramide,
on est aussitôt convaincu que ces pier-
res ont été en effet tirées des carrières
de Thorrah et de Messarah , dans
la petite chaîne arabique nommée au-
jourd'hui le Mokattam.
L'emploi de ces matériaux est re-
marquaole en ce qu'on reconnaît sans
peine qu'il est difficile d'appareilUr
avec plus d'exactitude , d'établir des
lignes plus droites , et des joints plus-
parfaits que ceux que présente la
construction intérieure de la grande
pyramide. Chaque pierre des quatre
arêtes est incrustée dans la suivante ;
ia pierre inférieure, rreusée de deux
};ouces, reçoit une saillie égale de la
pierre supérieure, ^t chaque arête est
ainsi liée de toute sa hauteur : aussi
n'a-t-on remarqué sur aucun point ni
le plus léger écart ni la moindre dé-
gradation.
Selon des traditions d'époques di-
verses, la grande pyramide aurait été
revêtue extérieurement de manière
que les gradins étaient couverts par
des pierres en forme de prisme trian-
gulaire, qui remplissaient les vides de
chaque degré, et la surface de chaque
côté de la pyramide était ainsi un plan
incliné. Tel a été le dire d'Hérodote et
de plusieurs autres écrivains qui ont
adopté son avis. Il paraît même que
des fragmentsde granit de forme pris-
matique, trouvés auprès d'une autre
pyramide , servaient à appuyer cette
opinion. Mais les difficultés et le dé-
faut de solidité d'une telle construc-
tion, en ont fait rejeter l'idée par
d'autres écrivains qui ont pensé que
le revêtement extérieur delà grande
pyramide consistait seulement dans
l'emploi d'une pierre plus dure , plus
égale, plus susceptible de recevoir un
beau poli , que la pierre de la chaîne
Libyque, dont on s'est servi pour l'in-
térieur du monument. Enfin , comme
il a fallu niveler la plaine pour asseoiï
la pyramide, on pense aussi que le
noyau du rocher , plus élevé en appro-
chant du centre du monument, a seu-
lement été coupé pour s'ajuster aux
pierres du parement. Du reste , riei
n'est plus variable que les renseigne-
ments sur les pyramides, qui sont cor
signés dans les écrits des anciens, soit
sur leur origine , leur époque ou leur
destination , soit sur la dépense qu'el-
les occasionnèrent et les motifs qui
portèrent les rois à les élever. Les
auteurs de ces écrits en ont rapporté
tout ce qu'ils pouvaient dire d'ur
monument célèbre qui les frappail
d'admiration quand ils le visitaient,
mais dont ils ignoraient complète-
ment l'histoire , et dont ils ne pou-
vaient apprendre de leur temps que
les plus fabuleuses traditions. Les
écrivains orientaux , venus après les
Grecs et les Latins, n'ont fait qu'en-
chérir sur leurs douteuses assertions.
Nous n'entreprenons pas de les conci*
f'GYPTE.
28t
Jirr ; nous ne consignons ici que des
laits recueillis et authentiqués par le
concours des plus exactes observations
et des opinions les plus dignes de con-
fiance.
La grande pyramide est exactement
orientée, chacun de ses quatre angles
fait face à l'un des quatre points car-
dinaux; ce n'est encore aujourd'hui
qu'avec de grandes difficultés qu'on
réussirait à tracer une méridienne
d'une aussi grande étendue sans dé-
vier; et de cette orientation de la
grande pyramide on a tiré ce fait d'une
haute importance pour l'histoire phy-
sique du globe : c'est que depuis plu-
sieurs milliers d'années la position de
l'axe terrestre n'a pas varié d'une ma-
nière sensible : et la grande pyramide
est le seul monument sur la terre qui,
par son antiquité, puisse fournir l'oc-
casion d'une semblable observation.
La face nord-est de la grande pyra-
mide est celle oii se trouve son entrée
actuelle, au niveau de la quinzième
assise et à quarante-cinq pieds environ
d'élévation au-dessus de la base. Le
iiasard l'a fait découvrir ; à l'époque
où l'on a cherché à pénétrer dans la
pyramide, l'enlèvement du parement
aura mis à découvert une construc-
tion différente de tout le reste; c'était
celle qui formait l'entrée de l'étroite
•l^alerie du canal incliné, exactement
iiguré sur notre planche 75; ce pre-
mier canal a douze toises trois pieds
de longueur : il aboutit à un autre de
mêmes proportions (trois pieds cinq
pouces de haut et de large), mais as-
cendant et de cent deux pieds de lon-
gueur. Un gros bloc de granit le ferme
exactement vers le coude de jonction
des deux canaux, et il a fallu tourner
cet obstacle en brisant les pierres
f)lus tendres qui forment le massif sur
a droite du canal, et parallèlement à
sa direction. On entre ainsi dans le se-
cond canal ; à son extrémité on se trouve
sur un palier , et on a à sa droite l'en-
trée d'un puits profond taillé dans le
roc. Là aussi commence un canal ho-
rizontal , de dix-neuf toises et demie
d'étendue. Il conduit a une chambre
•îu'on a nommée Chambre de la Reine,
qui a di.x-sept pieds di* pouces de long
sur seize pieds un pouce de large. Elle
est vide.
En retournant à l'entrée du canal
horizontal , on monte dans une nou-
velle galerie, longue de cent vingt-
cinq pieds, et qui en a vingt-cinq de
hauteur et six et demi de largeur. De
chaque côté sont des banquettes de
vingt et un pouces sur dix-neuf de lar-
ge. Vingt-huit trous, de douze pouces
sur six et demi de profondeur, ont été
pratiqués sur chaque banquette. Huit
assises de pierre en encorbellement for-
ment les murs de cette galerie et don-
nent l'aspect d'une voûte à son pla-
fond. A son extrémité on arrive sur
un palier, de là dans un vestibule qui
conduit à une ouverture de trois pieds
trois pouces de large, sur trois pieds
cinq pouces de haut, et sept piecis dix
pouces de longueur; c'est l'entrée de
la chambre supérieure nommée la
Chambre du Roi, entrée primitive-
ment fermée et cachée par des blocs
de pierre.
Cette chambre est entièrement cons-
truite en larges blocs de granit, par-
faitement dressés et polis; voici ses
dimensions :
Hauteur 18 pieds 0 pouce 5 lignes.
Largeur N. 32 2 8
S. 32 2 10
Largeur 0.16 1 5
E. 16 0 1
A l'extrémité ouest de la chambre ,
on voit le sarcophage, aussi en granit ,
de sept pieds un pouce de long sur
trois pieds un pouce de large et trois
pieds six pouces de haut : il est placé
dans la ligne du nord au sud; son cou-
vercle n'a pas été vu. Un vide existe
au-dessus de cette chambre sépulcrale:
il n'est élevé que de trois pieds; les
pierres qui forment cette enceinte,
également en granit , sont dressées
sans être polies, et celles du plancher,
qui est le revers du plafond de la
chambre royale, sont brutes et d'une
hauteur inégale; il résulte de ce vide
un double plafond pour la chambre
royale, propre à la préserver des effets
de'la surcharge supérieure.
Le puits, déjà indiqué à l'entr^a
282
L'UNIVERS.
de la galerie horizontale , est en grande
partie creusé dans le rocher , dans des
dimensions tellement étroites (vingt-
deux pouces sur vingt-quatre), qu'un
homme peut s'y accroupir mais non
pas s'y courber; c'est cependant un
travail de main d'homme , et à une
grande profondeur qu'on a reconnue
Jusqu'à deux cents pieds. Des entailles
irregulières pratiquées dans les parois,
rendent la descente moins pénible et
moins périlleuse. On n'est point par-
venu au fond, mais, dans la partie re-
connue , on est descendu jusqu'à cin-
quante pieds au-dessous du niveau
du Nil.
C'est dans la partie de la chaîne Li-
hyque qui s'avance à l'est vers la plaine,
qu'existe la ligure du sphinx ( Foir
noire planche 60) ; c'est dans une des
faces de la coupure de la chaîne qu'il a
été taillé; il adhère au sol ; et son élé-
vation de quarante pieds au-dessus de
«e sol, est le témoin et comme la mesure
de la quantité de pierres enlevée à la
superficie pour dresser cette partie de
la plaine. La longueur totale du sphinx
monolithe est de trente-neuf mètres
(cent dix-sept pieds); contour de la
tête ài front, vingt-sept mètres (qua-
tre-vingt-un pieds); hauteur depuis le
ventre jusqu'au sommet de la tête,
dix-sept mètres (cinquante et un pieds).
Une excavation de quelques pieds a été
pratiquée sur la tête : elle servait à y
fixer les ornements et la coiffure royale
ou religieuse qui déterminaient l'ex-
pression symbolique de ce sphinx.
A cette description, dont l'exactitude
fera peut-être excuser la monotonie,
nous n'avons à ajouter que quelques
observations critiques ou historiques ,
dans l'intention de fixer l'opinion du lec-
teur sur l'objet et l'époque de ces mo-
numents immuables , destinés dès leur
origine à frapper d'une admiration
non interrompue toutes les générations
d'hommes qui devaient se succéder sur
la terre , et à s'offrir à elles envelop-
pés d'énigmes, de grandeur et ae
souvenirs. Que le génie de l'homme
veille religieusement à la conservation
de ces ouvrages merveilleux : ce sont
des témoignages de son existence, de
ses actions et de son antiquité , anté-
rieurs à toutes les traditions de l'his-
toire , et aussi les titres les plus cer-
tains et les plus anciens que puisse
invoquer le généalogiste des œuvres de
l'inteUigence humaine.
Depuis le vojage scientiflque et mili-
taire de l'armée française en Egypte,
et la publication des observations re-
cueillies sur ce pays, il s'est ouvert à
la civilisation européenne , et de nou-
velles recherches y ont été faites , qui
compléteront celles que le commence-
ment de ce siècle avait produites. Le
sphinx des pyramides a été étudié; le
sable qui l'encombrait momentanément
détourné, et il a été reconnu que ses co-
lossales dimensions avaient permis de J
pratiquer entre le hautde sesjambes an
térieures et son cou, une entrée qu'in-
diquent d'abord les montants d'une
porte ; elle conduisait à des galeries
souterraines creusées dans le rocher
sur une très-grande distance, et en-
fin on se trouvait en communication
avec la grande pyramide. Ceci expli-
querait 1° ce que disaient les écrivains
arabes , savoir : qu'il y avait plusieurs
puits et galeries souterraines dépen-
dants de la grande pyramide; 2" qu'il,
y avait dans la tête du sphinx une ou-
verture qui menait à ces galeries et à
la pyramide; enfin, on comprend pour-
quoi on ne pouvait entrer dans la py-
ramide par une porte extérieure, et
comment les galeries indiquées sur
notre planche étaient extérieurement
fermées par des blocs de granit.
La grande pyramide , comme toutes
les autres qui subsistent dans la basse
Egypte , était un tombeau. Le sarco-
phage royal occupait la chambre sépul^
craie; la chambre inférieure pouvait
être une chapelle destinée aux cérémo-
nies périodiques ordonnées envers les
dieux ou envers ledéfunt, et accomplies
par ses successeurs. '
D'après les historiens arabes, on au-
rait autrefois recueilli une grande quan-
tité d'objets précieux dans cette pyra-
mide, même beaucoup de monnaies
d'or. Mais cette tradition est bien nou-
velle pour mériter quelque confiance,
et les Arabes sont de trop récente
EGYPTE.
383
époque en Egypte pour avoir appris ce
que ne sut aucun des anciens Grecs qui
virent ce pays avec la plus attentive
curiosité. Les Arabes, un seul excepté,
Abdallatif, ont parlé si étourdiment ,
si merveilleusement des antiquités de
l'Egypte , qu'il est difficile de leur ac-
corder la moindre foi, si ce n'est quand
de bons observateurs nous certifient
que les faits énoncés sont vrais,quoique
les Arabes les aient racontés. Il est
certain qu'il ne reste dans la pyramide
qu'un sarcophage en granit, sépulture
ordinaire des rois.
Mais ce sarcophage n'est orné d'au-
cune figure , ne porte aucune inscrip-
tion, et jamais on n'en a reconnu au-
cune trace sur aucune des parties de
la pyramide. Hérodote raconte, ce-
pendant , que son interprète lui expli-
qua une inscription gravée sur une des
faces de la pyramide, et qui contenait
le compte des dépenses faites en raves
et autres légumes pour les ouvriers qui
avaient travaillé à la construction de ce
monument; on disait aussi que cette
inscription était tracée sur le revête-
ment de la pyramide , mais l'on a fait
remarquer avec toute raison que le
revêtement primitif, s'il fut contem-
porain du temps de la pyramide, put
être postérieurement restauré, et aussi,
que le roi qui avait fait faire cet ou-
vrage (que ses contemporains ni la
postérité ne lui pardonnèrent pas ) ,
n'avait aucun intérêt à braver la haine
publique, en proclamant avec une
ostentation sans bénéfice , ces détails
d'une dépense qui l'avait rendu odieux
universellement. Un fait domine toutes
ces considérations ; il n'y a jamais eu
un seul trait d'écriture dans la grande
pyraaiide ; le sarcophage en granit en
est absolument dépourvu sur toutes ses
faces extérieures et intérieures ; les plus
anciens tombeaux de Thèbes , et tous
les sarcophages qui s'y sont trouvés,
ceux-mêmes de personnages de con-
ditions secondaires, en sont absolu-
ment couverts : l'antiquité des pyra-
mides expliquera suffisamment cette
différence. II paraît donc qu'à l'époque
où elles ont été élevées, l'usage de
l'écriture n'était pas connu , que le sys-
tème graphique n'était pas constitué,
enfin , qu'on ignorait encore l'art de
« fixer la parole et de parler aux yeux. «
Bien d'autres considérations tirées de
faits de divers ordres appuieraient cette
opinion assez généralement adoptée,
qiii nous montre, approximativement il
est vrai, le temps où commença l'unedes
plus grandes institutions delà civilisa-
tion égyptienne; et l'on doit inévitable-
ment subordonner à cette observation
tout ce qui peut être dit de l'invention
et de l'usage de l'écriture chez les an-
ciens Égyptiens ; on peut aussi ajouter
qu'elle y était inconnue du temps du
roi Souphi, le premier des dix-sept
princes de la quatrième dynastie.
A quelle époque remonte donc ce
règne mémorable par l'exécution de
tels monuments.^ Réunissons ici quel-
ques faits propres à éclaircir les doutes
qui environnent la solution de cette
question. Hérodote place le roi qui fit
bâtir la grande pyramide, après un
Sésostris , et au cinquième règne avant
l'Éthiopien Sabaccon. Quant à Sésos-
tris, on est enclin à croire que ce nom,
ou celui de Sésoosis, fut porté par
plusieurs princes célèbres pour leurs
faits militaires, dans les annales de
l'Egypte : et s'il s'agissait du Sésostris
qui avait sur les monuments le nom
de Rhamsès (HI) , ce serait entre le
milieu du XV* siècle avant l'ère chré-
tienne, temps du règne de Sésostris,
et le commencement du VUr siècle
avant la même ère, époque du roi
Sabaccon, qu'il faudrait placer la cons-
truction des pyramides. Une telle opi-
nion n'aurait aucun fondement, et le
déplacement évident des noms et de
leurs époques relatives , dans le texte
d'Hérodote qui cite quelques noms cé-
lèbres sans avoir l'intention de rappor-
ter la liste complète et chronologique
des dynasties égyptiennes, concourt à
faire rejeter une telle indication. On
peut appliquer la même considération à
ce qu'a dit sur le même sujet un autre
écrivain grec, Diodore de Sicile, car
Champollion le jeune a découvert, dans
le fossé même de la seconde pyramide,
près de l'angle et de face nord, le tom-
beau d'un oflicier de Sésostris ; de plus»
284
L'UNIVERS.
il est avéré gu'il se trouve sur le grand
sphinx une inscription hiéroglyphique
datée du règne ae Thouthmosis IV,
qui précéda Sésostris de plus de deux
cent cinquante années. On sait aussi
qu'on a recueilli dans les tombeaux
creusés dans le roc au voisinage des py-
ramides , des noms de rois qui ne se
trouvent pas dans la série successive,
et règne par règne, des dynasties égyp-
tiennes, à commencer par le premier
roi de la dix-septième dynastie , dont le
règne remonte à un peu plus de deux
mille ans avant l'ère chrétienne. Il faut
donc, sur l'antiquité des pyramides,
suivre l'opinion des écrivains natio-
naux qui pouvaient être bien instruits
par des recherches consciencieuses dans
les archives publiques , et laisser avec
Manéthon, la grande pyramide de Ghizé
dans le tableau des faits mémorables
du premier roi de la IV*' dynastie.
Il paraît aussi que des tombeaux
creusés peu de temps après , pour des
parents ou des officiers des rois de cette
époque, offrent déjà des preuves de la
pratique de la peinture, car ces tom-
beaux en sont décorés; et aussi de
J'écriture , car on y a recueilli des
inscriptions. Enfin , une dernière ob-
servation nous est suggérée par les
monuments , et elle nous semble très-
importante : le nom de la ville de
Memphis , écrit phonétiquement dans
les textes hiéroglyphiques, et qui se
prononçait Mannophré ou bien Man-
noufi, a pour caractère déterminatif
spécial, la figure d'une /?yramic?e pla-
cée avant même le caractère détermi-
natif générique qui signifie ville ou
contrée; on peut en induire que lorsque
l'orthographe du nom vulgaire de la ville
de Phtha,ou demeure de Phtha, nom
sacré de Memphis , fut réglée , les pyra-
mides voisines de cette \\\\e existaient
déjà, et qu'elles pourraientavoir précédé
l'usage de l'écriture, au moins l'intro-
duction de l'écriture alphabétique dans
le système hiéroglyphique; et il n'existe
pas de monument connu dans lequel
on puisse remarquer l'absence de cette
écriture alphabétique. Dans un des plus
wiciens tombeaux de l'Egypte , creusé
daiK le roc au-dessous de la surface
du sol, au miHeu des pyramides d*
Sakkara , mon frère a recueilli le car-
touche-prénom d'un très -vieux roi
dont il n'existe pas de mention dans
les tables généalogiques qui remontent
à l'invasion des Pasteurs ; et à côté du
cartouche-prénom, est placé le nom
propre du même roi , écrit en carac-
tères alphabétiqu€S , et qui se lit Osse
ou Asso. IMais nous serions forcés
d'étendre cet exposé au delà des bornes
que nous devons lui imposer ici, s'il
nous fallait énumérer tous les mo-
tifs qui peuvent porter le lecteur à
considérer, en toute conscience, les
pyramides de Sakkara et de Ghizé.
comme les plus anciens ouvrages sortis
de la main des hommes, comme les
plus anciens monuments de la terre
et antérieurs à toutes les autres preu-
ves connues de l'antiquité des sciences
des efforts et des succès de l'intelli-
gence humaine. Celles que la grande
S'yramide porte en soi, et que des
ommes habiles ont développées sous
les rapports astronomiques et géomé-
triques, témoignent de l'avancement
de la civilisation égyptienne, dans la
pratique des arts l'es plus utiles aux
hommes, à l'époque de l'établissement
de la IV dynastie des rois héréditai-
res. Souphi en fut le vingt -sixième
depuis Menés.
Sensaouphi, son successeur, éleva
aussi, pour lui servir de tombeau, une
grande pyramide près de celle de Sour
phi ; Mankherri , troisième roi , imita
l'exemple de ses prédécesseurs. Les
trois grandes pyramides de Ghizé sont
les trois tombeaux de ces trois souve-
rains ; les deux plus récentes des trois
ne paraissent pas avoir été ouvertes.
On compte depuis Menés jusqu'à la
fin de la IV^ dynastie, quarante-deux
règnes et 1194 années.
Dès lors, Memphis perdit tempo-
rairement l'avantage de voir sur le
trône d'Egypte des familles originaires
de ses murs. La V dynastie sortit
en effet d'Éléphantine, île située aux i
frontières méridionales de l'Egypte l
vers l'Ethiopie.
Cette cinquième dynastie eut pouri
chef Ouscrchérès, et l'on ignore pafi
EGYPTE.
28^
quelles circonstances il fut appelé à
remplacer sur le trône d'Egypte l'héri-
tier des deux familles memphites qui
venaient de l'occuper pendant plus de
six siècles. On n'est pas plus instruit
sur les événements de son règne , sur
ses vices ou sur ses vertus ; on sait seu-
lement qu'il régna 28 ans. Il eut huit
successeurs qui régnèrent, savoir : Sé-
phrès 13 ans, Népherchérès 20, Sisi-
ris 7, Chérès 20, Rathouris 44, Men-
chérès 9 , Tanchérès 44 années aussi ,
et Onnos 33. La durée totale de la V^
dynastie fut ainsi de 248 ans et de 9
règnes.
On a pu remarquer , dans la liste de
ses rois, plusieurs noms terminés par
les deux syllabes cAeres; il enestdemé-
me pour les princes de la dynastie pré-
cédente , et nous arrêterons un moment
le lecteur sur cette particularité, afin
de l'informer en même temps qu'on
trouve, parmi les plus anciens rois d'É-
gvpte de la liste qui résulte du Canon
chronologique fourni par le papyrus
hiératique de Turin , plusieurs noms
de ces vieux Pharaons terminés aussi
par les mêmes syllabes chérès, des noms
même absolument identiques avec ceux
que les abréviateurs de Manéthon nous
donnent comme appartenant à des rois
de la IV^ et de la V^ dynastie : et une telle
analogie peut un jour acquérir quelque
poids dans l'ensemble des preuves pour
l'histoire des premiers temps de la mo-
narchie égyptienne. Du reste, l'exa-
men attentif des monuments , et en
particulier celui des cartouches -pré-
noms des rois, nous porte à croire, et
par l'analogie des signes graphiques et
par l'analogie d'expression qui en est
la conséquence, qu'on s'attacha à mul-
tiplier ces rapports, pour un motif qui
nous est inconnu , par respect peut-
être pour un ancêtre ou pour un grand
roi; ce qui multiplia ainsi la désinence
fhérès, et les deux bras élevés en signe
d'adoration, qui en sont le signe gra-
phique dans les cartouches des rois des
|)lus anciennes dynasties, et ensuite
dans ceux de la XVP et de la XVII*.
•On remarque de même dans les cartou-
ches provenant des rois de la XVIII',
le sjgne du monde, le scarabée, six
fois adopté pour les prénoms royaux
d'autant de princes qui se succédèrent
dans cette même dynastie. Ce qui s'est
passé dans les temps modernes fourni- f
raitdes exemples analogues, de prati-
ques inspirées par des motifs humains
ou religieux.
A la mort du dernier roi de la cin-
quième dynastie, une famille nouvelle
parvint au trône : nous ignorons par
quelle voie ; mais on sait que la ville
royale de Memphis récupéra son ancien
privilège et le conserva pendant plu-
sieurs siècles; la VI* dynastie et les
deux qui lui succédèrent furent en
effet originaires de cette célèbre capi-
tale.
Othoès fut le premier roi de la
VI* dynastie ; il fut mis à mort par
ses propres gardes ; voilà tout ce que
l'on sait de sa vie. L'histoire écrite
garde un silence non moins regretta-
ble sur les quatre premiers successeurs
d'Othoès : elle les nomme Phios, qui
régna pendant 53 ans; Méthousouphis,
pendant 7 ans; Phiôps, qui vécut jus-
qu'à l'âge de cent ans ; et Menthesou-
phis, qui n'occupa le trône que pendant
une année.
C'est à ce roi que succéda la reine
Nitocris, la femme la plus belle et la
plus distinguée de son temps, la pre-
mière aussi qui porta la couronne royale
en Egypte , à la faveur de la loi par
laquelle Biophis, roi de la H' dynastie,
avait modifié en ce point les règles an
térieuremeut établies.
L'histoire et la fable ont également
célébré les actions de Nitocris; Héro-
dote apprit des prêtres égyptiens, que
le frère de cette reine fut précipité du
trône et égorgé par ses propres sujets.
Un tel événement s'accorde avec la
courte durée d'une année queManéthon
donne au règne de Menthésouphis. Ap-
pelée à lui succéder, par la loi comme
par le vœu public, IN itocris ne voulut ce-
pendant pas laisser sans châtiment les
instigateurs du crime dont Menthésou-
phis venait d'être la victime. Occupée
à faire élever divers édifices publics, elle
attira dans une galerie souterraine les
coupables qu'elle voulait punir, etoeo-
dan t les joies d' un repas que la reine leur
386
L'UNIVERS.
avait fait servir, les eaux du Nil, con-
duites par un canal inconnu, les y noyè-
rent tous. Nitocris se fit aussi construire
une pyramide pour lui servir de tom-
beau. Hérodote ajoute à son récit, que
cette reine se donna la mort en se pré-
cipitant dans une chambre remplie de
cendres, échappant ainsi à la ven-
geance des partisans de ses ennemis.
La durée du règne de cette femme il-
lustre est portée à 12 ans dans les
listes de Manéthon. Sa figure était, se-
lon les uns, d'une rougeur éclatante;
selon d'autres , elle avait le teint jaune
et les joues d'un rouge incarnat. Et si
l'histoire écrite nous a transmis ce
fait et cet éloge , c'est sans doute parce
que cette rubicondité devait être un
rare mérite et un avantage très-recher-
ché dans un climat où la race blanche
3ui l'habitait se colorait constamment
'un rouge cuivré. Les monuments
nous montrent sous cet aspect tout le
nu des figures d'hommes ; les figures
de femmes sont en jaune, et cette cou-
leur indique pour elles, par sa teinte
glus douce, l'effet des voiles, des om-
relles et de la retraite, qui les expo-
saient moins aux effets de l'ardeur du
climat. Il reste toujours que la reine
Nitocris fut considérée par les Égyp-
tiens comme la plus belle femme de
son époque.
Les séditions qui se passèrent à Mem-
phis, et qui mirent fin à la Vr dynastie,
après une durée de 203 ans, approchè-
rent du trône et y firent monter, après
Nitocris , une autre famille memphi-
te; elle fournit 5 rois qui ne régnèrent
que 75 ans , et composèrent la VII' dy-
nastie. On ne connaît pas même leurs
noms; l'obscurité de leur vie royale
est même très-ancienne, car les prêtres
égyptiens, malgré leur piété envers
leurs rois , dirent à Hérodote que les
premiers successeurs de Nitocris ne
firent d'ailleurs aucune entreprise re-
marquable.
Il parlait aussi sans doute de ceux
qui , au nombre de cinq , formèrent la
VIirdynastie,égalementoriginairesde
Memphis ; ils régnèrent cent ans en
tout, et disparurent de la terre, ina-
perçus vraisemblablement, comme ils
le sontdans l'histoire, qui les mentionna
tous les cinq en une seule ligne.
Il paraît que cette longue succession
de rois fainéants pendant deux siècles
compromit les plus grands intérêts de
l'État, excita les craintes et le patrio-
tisme des principales classes , et lassa
la patience de toutes. Une famille nou-
velle , étrangère à Memphis , et venue
du nome deHnès, dans l'Egypte moyen-
ne , le nome Héracléopolite des Grecs,
monta sur le trône, et donna 4 rois qui
régnèrent cent ans. Le portrait que
Manéthon a tracé du premier de ces
princes (IX* dynastie) nous donne l'idée
d'un homme capable de se faire roi par
son courage et par son caractère : il
se nommait Achthoès; mais, parvenu
au trône, il se livra à ses inclmations
violentes , tyrannisa ses sujets, et sur-
passa tous ses prédécesseurs qui s'é-
taient fait un renom de cruauté ; enfin,
frappé de démence, il fut dévoré par
un crocodile.
Une autre famille d'Héracléopolis {*)
occupa le trône après le troisième suc-
cesseur d'Achthoes; elle forma la X*
dynastie, composée de 19 rois, qui ré-
gnèrent moinsdedixannéeschacun, 185
ans seulement tous ensemble. Cette der-
nière donnée n'est point indigne d'at-
tention, car elle révèle hautement de
fréquents changements de règne, signes
certains de désordres dans l'État ou de
troubles dans la nation. Une famille
nouvelle , et d'une autre origine , suc-
céda en effet aux deux dynasties d'Hé-
racléopolis.
En résumant les indications numé-
riques consignées jusqu'ici dans ce
précis historique, on trouvera que ce
tableau si succinct des dix premières
dynasties égyptiennes, comprend 90 rè-
gnes successifs, qui embrassent un es-
pace de 2105 années, ce qui donne un !
.terme moyen de 23 ans et quatre mois !
et demi pour chaque règne. '
Memphis fut pendant tout ce temps
le séjour des familles royales , et cette
ville, la capitaJe civile et militaire de
(*) Dans le tableau qui est à la page 269,
on a imprimé deux fois héliopolite, au lieu
de héraeléopolite : le lecteur est supplie
de »'en souvenir.
r:GYPTE.
267
rempire, acquit successivement par la
munificence des rois et le concours de
la nation, une splendeur qui en fit
l'émule et la rivale de Thèbes toute
sacerdotale. Des édifices tels que les
pyramides, accessoires funéraires de
Memphis, disent assez ce que devaient
être, dans la même ville, les demeures
royales, et celles des classes domi-
nantes s'empressant d'imiter le souve-
rain pour l'embellissement de la princi-
palecité. Elle s'agranditen même temps,
et rivalisa sous ce rapport avec les plus
grandes villes de notre Europe; quand
elle fut ravagée par Cambyse, sa circon-
férence égalait celle deParis. Après avoir
brillé du plus vif éclat, la destinée de
cette ville opulente fut de rester ense-
velie et ignorée pendant une longue
série de siècles : il y a à peine cin-
quante ans que l'Europe savante a re-
trouvé les ossements de ce vaste co-
losse. Mais tandis que les ruines de
Thèbes inspirent encore l'enthou-
siasme et l'admiration aux peuples et
aux soldats, et que ses temples et ses
palais s'élèvent très-haut au-dessus du
sol et le dominent comme dans les
plus anciens âges , les ruines de Mem-
phis n'offrent plus , au contraire, que
l'aspect d'une tombe violée et négli-
gemment recouverte d'un peu déterre :
le sol est nu, brûlé, uni, et les mon-
ticules de débris qui y surgissent de
place en place, y sont isolés de tout
plan général , et n'en laissent deviner
aucun , tant l'arrasement de cette ca-
fntale a été profondément opéré par
a barbarie. Il est vrai qu'elle eut à
subir toutes les invasions venues de
l'Asie; la position plus méridionale de
Thèbes , la préserva de quelques con-
quérants. La fondation d'Alexandrie
porta à Memphis le dernier coup ; le
Nil a couvert les ruines de son limon ,
et le sable du désert les a ensuite ense-
velies d'un double linceul. Mais, sem-
blable à une de ces grandes images
d'hommes qui nous viennent de l'an-
tiquité , et que notre esprit admire et
vénère à la fois , l'image de Memphis,
il y a six cents ans, inspirait encore
ces mêmes sentiments aux Arabes qui
les visitaient. Abdallatif, l'un des
meilleurs esprits de l'Orient moderne,
homme doué de science et de bon sens,
disait des ruines de Memphis, après
les avoir vues : « Malgré l'immense
étendue de cette ville et la haute anti-
quité à laquelle elle remonte, nonobs-
tant toutes les vicissitudes des divers
gouvernements dont elle a successive-
ment subi le joug, quelques efforts
que différents peuples aient faits pour
l'anéantir, et en faisant disparaître
jusqu'aux moindres vestiges, effaçant
jusqu'à ses plus légères traces, trans-
portant ailleurs les pierres et les ma-
tériaux dont elle était construite, dé-
vastant ses édifices, mutilant les figures
qui en faisaient l'ornement; enfin, en
dépit de ce que quatre mille ans et plus
ont dû ajouter à tant de causes de
destruction , ses ruines offrent encore
aux yeux des spectateurs une réunion
de merveilles qui confond l'intelli-
gence , et aue l'homme le plus éloquent
entreprenarait inutilement de décrire.
Plus on la considère, plus on sent
augmenter l'admiration qu'elle inspire;
et chaque nouveau coup d'oeil que l'on
donne à ses ruines , est une nouvelle
cause de ravissement. A peine a-t-elle
fait naître une idée dans l'âme du spec-
tateur, qu'elle lui suggère une idée
encore plus admirable; et quand on
croit en avoir acquis une connaissance
parfaite, elle vous convainc au même
mstant que ce que vous aviez conçu
est encore bien au-dessous de la vé-
rité.
« Du nombre des merveilles qu'on
admire parmi les ruines de Memphis,
est la chambre, ou niche, que l'on
nomme la chambre verte. Elle est
faite d'une seule pierre de neuf cou-
dées de haut sur huit de long et sept
de large. On a creusé dans le milieu
de cette pierre une niche, en donnant
deux coudées d'épaisseur , tant à ses
parois latérales qu'aux parties du haut
et du bas : tout le surplus forme la ca-
pacité intérieure de la chambre. Elle
est entièrement couverte , par dehors
comme par dedans, de sculptures en
creux et en relief, et d'inscriptions en
anciens caractères. Sur le dehors, on
voit la figure du soleil dans la partie
288
L'UNIVERS.
du ciel où il se lève , et un grand nom-
bre de figures d'astres, de sphères,
d'hommes et d'animaux. Les hommes
y sont représentés dans des attitudes
et des postures variées.
« Quant aux figures d'idoles que l'on
trouve parmi ces ruines, soit que l'on
considère leur nombre , soit qu'on ait
égard à leur prodigieuse grandeur,
c'est une chose au-dessus de toute des-
cription et dont on ne saurait donner
une idée; mais cequi est encore plusdi-
gne d'exciter l'admiration, c'est l'exacti-
tude de leurs formes, la justesse de
leurs proportions et leur ressemblance
avec la nature. Nous en avons mesuré
une qui , sans son piédestal , d,vs.\tplus
de trente coudées. Sa largeur , du côté
droit au côté gauche, portait environ
dix coudées, et du devant au derrière
elle était épaisse en proportion. Cette
statue était d'une seule pierre de granit
rouge. Elle était recouverte d'un vernis
rouge, auquel son antiquité semblait
ne faire qu'ajouter une nouvelle fraî-
cheur Il y a quelques-unes de ces
figures que l'on a représentées tenant
dans la main une espèce de cylindre
d'un empan de diamètre, qui paraît
être un volume... La beauté du visage
de ces statues , et la justesse de pro-
portion qu'on y remarque, sont ce que
l'art des hommes peut faire de plus
excellent, et ce qu'une substance telle
que la pierre peut recevoir de plus
parfait. Il n'y manque que l'imitation
des chairs et du sang... J'ai vu deux
lions placés en face l'un de l'autre, à
peu de distance ; leur aspect inspirait
la terreur. On avait su , malgré leur
grandeur colossale et infiniment au-
dessus de la nature, leur conserver
toute la vérité des formes et des pro-
portions ; ils ont été brisés et couverts
île terre. » ( Abdallatif , traduit de
l'arabe en français , par M. le baron
de Sacy.)
Il est douteux que les monuments
décrits par Abdallatif remontent par
leur antiquité aux premiers temps de
l'existence de Mempbis ; trop d'infor-
tunes alors avaient frappé cette ville
célébrée dans les annales de tous les
peuples policés de l'Orient, rivale de
Tyr et de Babylone , qui fut si hos-
pitalière pour Abraham et Jacob, fit
la fortune de Joseph , et en éduquant
Moïse donna un législateur aux Hé-
breux : illustration presque sans égale,
3ui protège encore les ruines de la cité
e Menés , consacre à jamais à la véné-
ration des hommes le génie du fonda-
teur de la monarchie égyptienne, et
la munificence de ses successeurs du-
rant les dix plus anciennes dynasties
Comme nous l'avons dit, la XI' dy-
nastie fut originaire de la plus vieille
capitale de l'Egypte , de Thèbes , flo-
rissantes malgré la magnificence de
Memphis, et chef-lieu delà hiérarchie
religieuse , séjour de la caste sacerdo-
tale qui était riche de ses propres
biens et des offrandes pieuses des ci-
toyens de l'Egypte entière. Ce ne se-
rait peut-être pas trop s'écarter de la
vérité au sujet des causes de ce nou-
veau changement dans l'origine des dy-
nasties , que de l'expliquer par la riva-
lité des deux villes capitales. Depuis
l'établissement du pouvoir monarchi-
que civil, aucune famille purement
thébaine n'avait occupé le trône ; Mem-
phis et ses environs, pays nouveau
relativement à la Thébaïde, avaient
au contraire donné sept dynasties sur
les dix qui s'étaient élevées depuis la
même époque ; Thèbes et la caste sa-
cerdotale n'avaient pas renoncé libre-
ment à leur ancienne influence, et
devaient s'efforcer de la ressaisir :
tout changement était favorable à ces
graves desseins, mûris dans le si-
lence du sanctuaire , et favorisés par
l'opinion d'une vaste cité presque des-
cendue au second rang , après avoir si
longtemps occupé, seule , le premier.
Elle réussit enfin à réaliser ses désirs;
et , après un veuvage du trône qui du-
rait depuis près de deux mille ans , elle
l'occupa de nouveau par une de ses
familles qui donna un assez grand
nombre de rois. On le porte jusqu'à
17 , quoique l'ensemble de leurs règnes i
n'ait embrassé que 59 ans. Ce résultat!
extraordinaire fait penser que desévé-*
nements qui le furent aussi, suivirent (
ce changement de dynastie; dans !««(
temps des discordes civiles, des riva-i
EGYPTE. 389
lités des provinces et des villes princi-
pales, surtout dans les États forte-
ment organisés, où les classes de la
population sont intimement agglomé-
rées par l'influence de la loi , de leurs
croyances ou de leurs préjugés, les divi-
sions s'opèrent par grandes masses;
chacune d'elles se considère comme la
plus puissante, comme le centre na-
tional , fait des lois ou exalte des chefs
que les autres s'empressent d'abolir;
et, après un petit laps de temps, le
f>ays, rentré sous l'autorité des lois
égitimes, apprend qu'il a été gou-
verné par une foule de souverains éphé-
mères dont il n'a pas même connu les
noms.
Tels furent peut-être les 16 pre-
miers rois de la XP dynastie égyp-
tienne, dont les règnes ne durèrent
que 43 ans, moins de 31 mois cha-
cun , et dont les annalistes de l'Egypte
n'ont pas pris la peine de conserver les
noms. Ces annalistes ont fait plus pour
leur successeur : ils nous apprennent
qu'il se nommait Amménémès , et qu'il
régna pendant 16 ans.
Ce laps de temps put permettre à ce
prince de rétablir l'ordre en Egypte et
de se distinguer par quelques services
signalés : car c'est , dans l'histoire égyp-
tienne , un fait constant et qui se re-
nouvelle à toutes les périodes de sa
durée, que les événements les plus
mémorables, l'élévation des plus grands
édiflces , l'origine des institutions les
f)lus utiles , et toutes les actions il-
ustres appartiennent à des règnes
dont la longue durée s'étendit au delà
du terme commun à tous les autres
règnes. Les trois rois qui succédèrent
à Amménémès en fournissent une nou-
velle preuve; chacun d'eux régna près
de 40 ans ; et les temps de la gran-
deur et de la prospérité de l'Egypte se
renouvelèrent sous leurs règnes.
Ils appartiennent à la XII' dynas-
tie, originaire aussi de Thèbes. Sésô-
chris , fils d'Amménémès , en fut le
premier roi ; il régna 46 ans. Un autre
Amménémès, ou'^Amménémôph, suc-
céda à Sésôchris , et occupa l* trône
pendant 38 ans ; il périt assassiné par
ses eunuques. Les listes de Manéthon
!»• Livraison. (Egypte.)
nomment ensuite pour 3* roi de cette
dynastie, un Sésostris, qui régna 48
ans, et qui serait, si les textes sont
fidèles , Sésostris l'ancien, souvent con-
fondu, par l'analogie de leurs grandes
actions, avec le prince de même nom de
la XVIir dynastie. On donne à Sésos-
tris l'ancien une taille colossale; ou
dit qu'il conquit toute l'Asie dans l'es-
pace de neuf années , et qu'il pénétra
même en Europe par la Thrace , lais-
sant partout , inscrits sur des colonnes
de pierre, les souvenirs de ses vic-
toires. Labarès succéda à ce Sésostris;
et c'est à ce prince qu'on attribue la
construction du célèbre labyrinthe
( appelé labarinthe par les anciens
écrivains français), [suprà, page 36);
Labarès et ses'deux successeurs, Am-
mérès et Amménémès , régnèrent cha-
cun 8 ans ; une femme , Scenniophrès,
sœur du dernier Amménémès , lui
succéda , mais ne régna que durant
quatre années.
Malgré les incertitudes qui existent
sur le nom et les actions de ce pre-
mier Sésostris , il est cependant avéré
qu'à cette époque les arts s'étaient dé-
veloppés en Egypte ; que cette monar-
chie était puissante ; que de beaux et
vastes édifices, enrichis par la pein-
ture et la sculpture , ornaient ses villes
principales ; que les rois de cette épo-
que , notamment Sésôchris , Améné-
mès et Aménémôph , firent avec succès
de grandes entreprises militaires au
dehors; enfin on a reconnu, dans les
ruines des plus anciens monuments
de Thèbes , où ils sont employés
comme matériaux de construction ,
des débris d'édifices portant, sculpté,
le nom d'un des rois de cette XII* dy-
nastie. Dès cette même époque, en
effet , et quelque reculée qu'elle soit en
arrière des origines de nos annales occi-
dentales, les monuments contempo-
rains, où sont inscrits les noms de cea
vieux rois , surgissent des entrailles de
la terre, et viennent, de leur antique
autorité, corroborer et mettre hors
des atteintes du doute , les monuments
des temps postérieurs où oes mêmea
rois sont inscrits par les mêmes noms
et pour les mêmes époques; succès-
Id
290
ï;univf/rs.
sion admirable de témoignages origi-
naux en faveur de l'identité des hom-
mes i des temps et des événements.
Tous les textes des listes de Wané-
thon s'accordent à donner soixante rois
à la XIII' dynastie , et à fixer la durée
de leurs règnes réunis à 453 ans. Mais
les abréviateurs de ces antiques an-
nales ont néglige de nous conserver
les noms des rois de cette troisième
famille tliébaine; il paraît toutefois
que l'obscurité de leurs actions a jus-
tement enveloppé à jamais leur nom
et leur vie. Diodore de Sicile a dit de
quelques autres souverains égyptiens
également demeurés inconnus : « Ces
rois vécurent tous dans une profonde
oisiveté, et ne s'occupèrent que de
leurs plaisirs. Aussi, les chroniques
sacrées ne nous transmettent sur leur
compte le souvenir d'aucun monument
niagniUque, ni d'aucune action digne
de trouver place dans l'histoire. « Mais
il est vraisemblable que l'Egypte jouit,
pendant cette longue succession de
rois , d'une paix profonde ; l'obscurité
de la vie de ces princes fut la véritable
cause du bonheur des peuples.
La XIV' dynastie fut originaire de
Skôou (Xoïs), grande ville de la basse
Egypte , et qui enleva momentanément
à Thèbes l'honneur d'être le berceau
de la famille régnante , si toutefois il
y eut quelque honneur à fournir une
longue série d'hommes inconnus, quoi-
que devenus rois ; car on ne retrouve
plus, dans les annales écrites, ni leurs
noms , ni le plus fugitif souvenir des
actions de leur vie ou de leur règne :
misérable condition pour des êtres hu-
mains , que d'être élevés par le hasard
au premier rang, pour s'y dissiper
comme de vains fantômes privés de
sens , de pensée et de mouvement. On
porte à soixante-seize le nombre de
ces ombres àe rois qui traînèrent, pen-
dant 484 ans, leur nullité sur le trône
d'Egypte.
La XV" dynastie fut thébaine, et la
ville sacerdotale s'assura dès lors , pour
près dequinze siècles, l'avantage qu'elle
venait de %-eprendre sur Xoïs ; ce fut
de rhèbes , en effet , que sortirent aussi
les familles dont se lormèrenl les cinq
dynasties qui succédèrent à la XV*.
Celle-ci eut plusieurs rois , on n'en
consaît pas exactement le nombre, qui
régnèrent pendant 250 ans. On ignore
aussi ce qui se passa pendant leur
règne , et il dut être calme et modéré ,
puisque l'histoire n'en a recueilli au-
cun événement digne d'être transmis à
l'avenir.
. Il est très-vraisemblable que la ligne
supérieure de la table historique et
généalogique d'Aydos (voy. pi. 47),
contient, rangés de la gauche à la
droite, les cartouches -prénoms des
rois de cette XV' dynastie : l'examen
attentif de ce précieux monument, et sa
comparaison avec d'autres documents
semblables qui ont permis de le complé-
ter en partie, ont fait reconnaître eu ef-
fet que la ligne intermédiaire se termi-
nait à droite , quand le bas-relief était
entier, par la suite des noms des rois
de la XVII' dynastie, et successive-
ment par ceux des rois de la XVI' ;
qu'ainsi la série des rois de la XV' se
trouvait à la ligne supérieure, le der-
nier cartouche à gauche étant celui
du dernier roi de cette XV' dynastie.
Les noms et prénoms du roi qui fit
sculpter ce précieux bas-relief (Sésos-
tris) , occupent , plusieurs fois répétés,
la ligne intérieure toute entière. Ainsi
les annales écrites par IManéthon , et
les listes qui en furent extraites par
ses abréviateurs qui nous les ont con-
servées , entrent déjà en communauté
de témoignages pour l'histoire, avec
les monuments des arts ; double et pré-
cieux avantage peu commun dans les
annales de l'antiquité, u)éme pour les
temps bien postérieurs à l'époque égyp-
tienne où nous sommes parvenus.
En supposant , comme des analo-
gies nous y autorisent, que les 260
années de la XV' dynastie furent ré-
parties entre sept rois au moins , nous
connaissons , encore subsistant de nos
jours, un monument contemporain
d'un des rois de cette même dynastie,
du VIP , tel qu'il est inscrit dans
la table d'Abydos. Ce monument se
voit sur la route de Cosséir , sculpté
sur un des rochers qui la bordent;
c'est un bas-relief soigneusement tra-
IlGYPTE.
291
vaiilé; l'enseigne du roi, surmontée
de l'épervier mitre, en occupe le mi-
lieu; et à droite et à gauche est son
prénom , précédé de son litre de roi et
des autres qualilications honoriOques
dont le protocole égyptien fut habi-
tuellement assez prodigue; le voeu vi-
vant a toujours y complète les pieux
honneurs rendus à ce roi • il se nom-
mait Mérenrhès.
Ce lait, qui intéresse l'histoire des
hommes à un si haut degré, n'est pas
absolument isolé , quoique apparte-
nant à une époqne ou il n'y a pas en-
core d'histoire ni peut-être d'existence
sociale pour les plus anciennes et les
plus illustres nations de l'Occident.
On a recueilli en effet , auprès des py-
ramides, dans les vallées sépulcrales
de Thèbes, sur les côtes de la mer
Rouge, dans les grottes des lieux nom-
més El -Tell, Zaoyet-el-Maïetin , et
dans d'autres localités, des noms de
rois et de reines , gravés sur des mo-
numents contemporains , antérieurs à
l'époque du septième roi de la XV* dy-
nastie ; et même aux six rois connus de
la XI'V^*; toutefois ces noms antérieurs
ne se trouvent point parmi ceux qui
subsistent encore sur la table d'Aby-
dos. Mérenrhès , de la XV' dynastie ,
vécut vers l'an 2500 avant l'ère chré-
tienne.
C'est dans la même dynastie qu'on
doit placer le règne du roi Osyman-
dvas, dont Diodore de Sicile, d'après
l'historien grec Hécatée , a décrit les
actions si merveilleuses , et le tom-
beau plus digne encore du nom de
noerveille par son étendue, par les
sculptures et les peintures dont il fut
orne, et qui en fer?.ient l'un des plus
magniflques édifices de la magnifique
Thebes. On y avait représenté les
campagnes de ce roi contre les Bac-
triens, le siège d'une ville défendue
de tous côtés par ui;e rivière, le roi
combattant lui-même du haut de son
char, et secondé par son lion appri-
voisé; enfin toutes les circonstances
d'ujie grande campagne heureusement
entreprise par une armée de quatre
cent mille hommes, conduite par un
chef valeureux; à la suite des malles
décorées de ces tableaux militaires, on
voyait un sanctuaire pour l'adoration
des dieux, un promenoir, une bibliothè-
que intitulée : Remède de l'âme; enfin,
le tombeau même du roi : et toutes ces
notions topographiques sur le tombeau
d'Osymandyas , ont porté les derniers
voyageurs en Egypte a reconnaître les
analogies les plus frappantes entre le
plan du Rhamesséum, encore subsis-
tant à Thèbes (connu aussi sous la dé-
nomination inexacte de Memnonium,
puisqu'il a été élevé par R.hanisès III,
Sésostris), et le tombeau d'Osyman-
dyas décrit dans l'ouvrage de Diodore
de Sicile; les proportions du Rhames-
séum sont seulement inférieures en
tout point à celles qu'on donnait au
tombeau d'Osymandyas.
C'est sur lesommèt de ce même édi-
fice que ce roi avait fait placer le fa-
meux cercle d'or, de 365 coudées de
circonférence (environ 500 pieds), et
dont chacune de ses divisions, affec-
tée à un jour de l'année , portait écrite
l'indication de l'heure du lever et du
coucher des astres, ainsi que les pro-
nostics sur les variations de l'atmos-
phère : indications plus oiseuses en-
core que les mesures d'un tel ouvrage
en or massif; puisqu'un tel cadran an-
nuaire eilt été complètement inutile
en raison de l'absence de tout rapport
vrai de ses divisions , avec la longueur
réelle de l'année solaire et le mouve-
ment des astres; ce qui fait supposer
à cette narration de l'histoire quelques
exagérations, ou dans les écrivains
qui l'ont tracée, de l'inexactitude ou
de l'ignorance.
11 ne reste rien de ces merveilleuses
constructions, si toutefois elles ont
jamais existe; et jusqu'ici on n'a pas
été plus favorisé a l'égard des monu-
ments originaux de la' XV* dynastie;
on en connaît bien peu qui puissent lui
être attribués avec toute certitude.
Un de ses rois est cependant nommé
dans le tombeau du prêtre Othoès ,
creusé auprès des grandes pyramides ;
Othoès étant au service personnel de
ce roi , dont le nom se trouve au.wi
rappelé da;is la table royale du temple
(Je Karnac : c'est le quatrième cartouche
19.
S»2
L'UNIVEHS.
de la première rangée inférieure , sur
la partie droite du temple.
Ces souvenirs historiques de la XV'
dynastie nous rapprochent de la grande
époque des annales égyptiennes, de
celle où une invasion de barbares ar-
rêta et détruisit presque, de fond en
comble la civilisation de l'Egypte , et en
dessécha pour trois siècles les germes
les plus précieux.
Cela arriva aux temps de la XVI*
dynastie , originaire de Thèbes , com-
posée de plusieurs rois dont les règnes
successifs durèrent 190 ans. Les chro-
nologistes qui ont pu lire l'ouvrage de
Manéthon, n'y ont pas recueilli pour
nous les noms des princes de cette dy-
nastie ; mais des monuments élevés du-
rant leur règne, nous ont révélé les
noms de quelques-uns de ces rois , et
l'ordre de leur succession , suppléant
ainsi , en partie , a« silence absolu des
historiens.
Il paraît qu'un roi nommé Osorta-
sen , l'un des derniers de cette dynas-
tie, fut aussi un prince illustre, et
que son règne dura près d'un demi
siècle, circonstance favorable aux bons
vouloirs de la fortune et à la fécon-
dité du génie. Osortasen éleva l'obé-
lisque qui est encore debout à Hélio-
polis (voy. pi. 74). Son prénom royal
(le cartouche supérieur) et son nom
propre (le cartouche au-dessous du
premier) se lisent sur les quatre faces
de l'obélisque , et font partie des quatre
inscriptions, en l'honneur d'Osortasen,
qui décorent ce monument; le car-
touche-prénom est répété au bas de
l'inscription , et les caractères alpha-
bétiques qui composent le nom propre
(cartouche au milieu de la hauteur) ,
se lisent OSRTSN; ailleurs ce même
nom est écrit Osortsn. Nous avons
dit plus haut (page 274) comment il
nous semble que peut s'expliquer l'exis-
tence actuelle de ce précieux monu-
ment élevé par un roi qui régna avant
l'invasion et les affreux ravages des
Hyksos.
D'autres monuments originaux , con-
temporains de ce même roi , datés des
années de son règne, consacrés à sa
mémoire, ou rappelant ses mémo-
rables actions , sont également parve-
nus jusqu'à nous, et, comme l'obé-
lisque d'Héliopolis, doivent servir à
faire placer au rang des princes il-
lustres par leurs hauts faits , à la têt(^
d'une nation puissante par sa parfaite
civilisation plus de vingt-trois siècles
avant l'ère vulgaire, Osortasen l'un
des derniers rois de la XVI' dynas-
tie.
Son nom est inscrit dans les tables
généalogiques du temple de Karnac à
Thèbes; il a disparu de celle d'Abydos,
où il se serait trouvé le deuxième à la
droite du cartouche qui borne la ligne
intermédiaire du côté fragmenté. Des
stèles funéraires isolées , élevées dans
les tombeaux de particuliers de classes
diverses , et dont quelques-unes sont
remarquables par la beauté du travail
ou par leur volume , portent les dates
des années 13 , 17 , 25 et 43 du règne
d'Osortasen ; sur l'une d'elles , le père
du roi est nommé , c'était Ptahawtep.
Le nom du roi se lit aussi sur des mo-
numents de plus petite proportion ,
des scarabées , des figurines : mais
cette série de témoignages, malgré
leur intérêt évident , n'est plus qu'un
utile accessoire du monument princi-
pal qui nous reste de ce règne et de
ce roi.
Les ruines de l'antique ville égyp-
tienne deBéhéni, aujourd'hui occupées
par le village arabe de Ouadi-Halfah ,
en Nubie , près de la seconde cataracte
du Nil au midi de l'Egypte , se com-
posent des restes de plusieurs édifices
publics. La position de cette ville était
importante pour l'Egypte, toujours in-
téressée à maintenir dans l'obéissance
les populations fixées entre les deux
cataractes. C'est là que le roi Osorta-
sen fit édifier un temple en l'honneur
de la grande divinité de l'Egypte , de
Horammon, ou Ammon générateur.
Cette antique origine donnait aux
ruines de ce temple une importance
sans égale; Champollion le jeune les
fouilla religieusement; il reconnut que
les murs qui subsistent ont été cons-
truits en grandes briques crues; que
l'intérieur était soutenu par des piliers
ou des colonnes en grès , ouvrages du
l'.GÏ PTE.
!»3
Fè.j,'iie d'AméiioiiliiJ II, de la XVIir
iJvnaslie; que ce temple fut enrichi
par Rhamsès I" et Ménephtha I""",
princes de la même dynastie ; et une
stèle historique , arrachée de ces ruines
par notre voyageur , et déposée par lui
au INIusée du Louvre, contient la liste
(les dons et des offrandes faites à ce
temple par ces deux rois. Mais il re-
connut aussi que cet édilice religieux
avait été primitivement fondé par Osor-
tasen de la XVI"' dynastie , et il en re-
cueillit la preuve en arrachant aussi
de ces mêmes ruines, et de la place
qu'occupait d'abord le sanctuaire du
temple , une autre stèle encastrée au-
trefois dans ce sanctuaire même, mo-
nument sans prix par son antiquité ,
par son importance historique, égale-
ment recueilli avec un zèle patrioti-
que pour le Musée du Louvre, mais
que d'occultes manœuvres ont dirigé
à l'étranger.
Le champ de cette stèle est occupé
par un bas-relief; le roi Osortasen,
armé de la masse et coiffé en Ammon,
est debout devant le dieu Month , qui
lui livre, avec l'emblème de la vie
stable , les peuples de la Libye , dont les
noms sont inscrits dans des cartels
placés auprès de douze figures d'hom-
mes, et ces figures sont attachées à des
liens dont le dieu réunit les extrémités
dans ses mains. C'est la représentation ,
en style religieux, de la conquête de la
Nubie par Osortasen, qui fit ainsi ren-
trer sous le joug les peuplades révoltées
entre les deux cataractes. « Je te livre,
«lit le dieu, toutes les contrées de la
terre de Kenous; » et dix noms, d'au-
tant de ces peuplades, sont encore li-
sibles sur le monument. Dans le texte
de l'inscription, le roi est qualifié de
taureau blanc, qui a mis en fuite les
peuples de Pliot (les Libyens); et ce
monument, d'une victoire utile à la
sécurité de l'Egypte, était religieuse-
ment déposé dans le sanctuaire du
temple de Béhéni, qui eut pour fonda-
teur le même roi dont la stèle enlevée
à la France a transmis jusqu'à nous, à
travers plus de quarante siècles, le
nom et la gloire.
A Osortasen , vers la fui de k\ \\V
dynastie, succéda un autre roi qui
se nomma Amenhemhé; il est égale-
ment inscrit dans les listes royales dtt
Karnac ; il se trouve aussi dans le texte
d'un monument contemporain sculptd
sur le milieu de la route de Cosséir;
enfin sa légende complète se lit dans
un des antiques tombeaux de Bèni-
hassan-el-Qadin ; les inscriptions,
dont cette légende n'est qu'une partie,
font dire au roi Amenhemhé qu'il a
entrepris plusieurs guerres , notam-
ment contre les Éthiopiens. Il paraît
ainsi que cette partie des frontières de
l'Egypte ne cessait d'exciter la sollici-
tude du gouvernement égyptien, et
l'histoire prouve assez, par le succès
de quelques invasions éthiopiennes en
Egypte, que cette sollicitude devait
être permanente comme le danger qui
la faisait naître.
Les voisins de l'Egypte à l'orient
semblaient plus tranquilles, peut-être
parce qu'ils étaient plus divisés, ou
qu'uneciviHsation plus analogue, etsur-
tout de grands intérêts commerciaux
réciproquement avantageux , portaient
ces voisins orientaux a des relations
Pacifiques. Le peuple hébreu, illustre
ranche de la grande famille arabe,
n'habitait pas loin de l'Egypte. Encore à
rètat de pasteurs, soumis au gouver-
nement patriarcal , à l'autorité de l'an-
cien, campant sous la tente, dans de
gras pâturages avec leurs troupeaux,
Bédouins primitifs pieux et hospita-
liers, les Hébreux connaissaient les ri-
chesses de l'Egypte, et ne semblaient pas
lui porter envie. Ils s'unissaient en ma-
riage avec les Égyptiens ; Agar, femnif'
d'Abraham, était née en Egypte, et
elle choisit pour l'épouse de son fils
une autre femme de la même nation.
Ils y descendaient quand la famine
frappait leur pays. La famine y con-
duisit Abraham, âgé de soixante-quinze
ans, et cet événement, le plus ancien
de ceux que la Bible mentionne à
l'égard de l'Egypte , se passa , d'après
les époques connues de l'histoire sain-
te, pendant le règne d'un des rois de la
XVI" dynastie.
La Bible raconte comment Abra-
ham , ayant avec lui Sara , et craignant
204
L'UNIVERS.
que ia beauté de sa femme ne portât
les Égyptiens à le tuer pour la lui
ravir, rengagea à se dire sa sœur. Sara
fut enlevée et conduite au palais du
roi , mais Abraham fut très-bien traité;
les Egyptiens lui donnèrent des brebis,
et des bœufs, et des ânes, et des es-
claves , et des servantes , et des ânesses ,
et des chameaux. Bientôt la maison de
Pharaon fut frappée de la main de
Dieu; le roi fit venir Abraham : « Pour-
quoi , lui dit-il , as-tu annoncé que Sara
était ta sœur, afin que je la prisse
pour épouse? Voilà ta sœur, prends-
la et va-t'en; » et Abraham se retira
avec tout ce qu'on lui avait donné, et
remonta en Chanaan, possesseur de
beaucoup d'or et d'argent ; dives valde,
dit la Bible, In possessions auri et
argenti; nouveau témoignage de la
prospérité de l'Egypte aux temps de
Ja XVP dynastie.
Le dfcinier des rois de cette famille
est appelé Timaos par Manéthon ; i'iiis-
torien juif Josèphe nous a conservé,
au sujet de ce roi , quelques fragments
du récit de l'annaliste égyptien; il rap-
porte textuellement un 'court extrait
de la seconde partie de l'histoire de
Manéthon, dans laquelle se trouvait la
narration de l'événement mémorable
qui changea subitement la face des
choses en Egypte : une barbarie farou-
che y remplaça l'habitude des lois, et
la civilisation de l'Egypte aurait été
entièrement détruite, si elle avait re-
posé sur de débiles fondements; mais
elle résista à deux siècles et demi
d'inouïes calamités. Laissons parler
Manéthon.
« Sous le règne de Timaos , Dieu fut
irrité , on ignore pourquoi , et des hom-
mes de race ignoble, venant à l'inipro-
viste des régions orientales , envahirent
i'Égypte, pénétrèrent dans la contrée
et s'en emparèrent en peu de temps,
presque sans combat; ils opprimèrent
les chefs du pays, brûlèrent les villes
avec fureur, et renversèrent les tem-
ples des dieux. Ils se conduisirent en
ennemis cruels contre les habitants de
l'Egypte, réduisirent en esclavage une
partie des femmes et des enfants; et,
ce qui mit le comble aux malheurs de
l'Egypte, ils choisirent un d'entre eux,
nommé Salathis, et ils le firent roi.
Salathis se rendit maître de Memphis,
sépara par là la haute Egypte de la
basse, leva des impôts, plaça des gar-
nisons dans les lieux convenables, et
fortifia particulièrementla partie orien-
tale du pays. Méditant une entreprise
contre les Assyriens, alors très-puis-
sants, Salathis se rendit dans le nome
Méthraïte, releva une ancienne ville
située à l'orient de la branche bubasti-
aue du Nil, nommée Aouaris, la ferma
e fortes murailles, et il y rassembla
deux cent quarante mille hommes; il
les visitait dans la belle saison; il les
nourrissait, les comblait de présents,
et les exerçait aux manœuvres mili-
taires, afin d'inipirer le respect et la
crainte aux nations étrangères. Salathis
mourut après avoir régne pendant dix-
neuf ans. »
Tel est le récit de Manëthoi!. Le roi
Timaos fut le témoin des premières
entreprises de ces barbares; il tenta
vainement de lear résister; son cou-
rage lui coûta la vie; il la perdit après
six années de règne, vers l'année 2082
avant l'ère c!: rétienne.
Alors finit la XVI" dynastie, et la
XVII* commença. Les étrangers qui
avaient envahi l'Egypte et la tenaient
courbée sous leur joug sanguinaire et
dévastateur, sont désignés par Mané-<
thon sous le nom de Hyksos; on les
appelle dans notre langue les Pasteurs,
et l'usage a accrédité cette dénomina-
tion. Leur origine n'est pas connue
avec certitude; Josèphe, pour exalter
les antiquités de sa nation, les consi-
dère connue des Juifs, et il en conclut
que les ancêtres de sa race ont ainsi
régné sur l'Egypte, en brigands ar-
més il est vrai, mais Josèphe ne ré-
pudie pas ces souvenirs. D'après ce que
les monuments nous apprennent de
ces hordes incultes et farouches, on
voit qu'elles appartenaient, par leur
constitution physique, à la race blan-
che, que les individus étaient en géné-
ral d'une taille haute et grêle; on a
cru y retrouver les traits principaux
de la race scythique, et l'on sait que
ses incursions armées sur les pays ri-
I^.GYPTE.
295
ches, parce qu'ils étaient civilisés, da-
tent d une très-haute antiquité dans
riiistoire de l'Asie.
Après la mort de Timaos (nommé
aussi Concliaris), les principales fa-
milles du pays, fuyant devant l'en-
nemi, se retirèrent dans la haute
Egypte, en Nubie, au-dessus de la
nreinière cataracte, et sur les côtes de
la mer Rouge où l'Egypte possédait
d'importants établissements. Timaos
eut des successeurs tirés du sang
royal, légalement revêtus, par droit
d'hérédité, de la souveraineté, mais
qui d'abord n'eurent vraisemblable-
ment que peu d'occasions de l'exercer
avec avantage. Ils s'établirent dans la
haute Egypte.
Il y eut donc alors deux royaumes
en Egypte et deux autorités contem-
poraines et rivales : les Pharaons , sou-
verains légitimes, résidant dans la
haute Egypte; et les Pasteurs, bar-
bares conquérants, occupant Mem-
phis, la moyenne et la basse Egypte.
C'est ainsi que la XVIP dynastie égyp-
tienne se compose de deux'listes de rois
qui furent contemporains, et dont
1 existence, à peu près d'une durée
égale, est un synchronisme historique
incontestable, quoique fondé sur des
preuves différentes; car les textes
écrits ont conservé l'histoire des Pas-
teurs, et les monuments des arts celle
des Pharaons : la barbarie n'écrit ses
annales sur les édifices qu'en les dé-
truisant par le fer et la flamme.
Les Pasteurs s'y appliquèrent avec
un déplorable succès, et de tous les
monuments élevés en Egypte avant
leur invasion, il en restera peine un
seul encore entier, tout le reste a été
détruit, et il a fallu, singulière desti-
née! une nouvelle série de catastrophes
et de destructions, pour qu'il nous ait
été donné de rencontrer dans les rui-
nes des monuments élevés sur le sol de
Tlièbes et de Memphis par les grands
rois de la XVIIP dynastie, les ruines
toutes historiques des monuments
élevés par les ancêtres de ces grands
rois avant l'invasion des Pasteurs :
Juifs ou Scythes, ils détruisirent tout
ce que leur" fureur aveugle put attein-
dre , et des grands édifices de l'Egypte,
aucun ne fut épargné.
Il paraît qu'ils pénétrèrent jusqu'ô
la cataracte deSyène, limite méridio-
nale de l'Egypte; car jusque-là les deux
rives du Nil, sur toute la longueur de
la vallée, sont également dépourvues
de traces de monuments antérieurs à
l'autorité des Pasteurs ou lli/ksos.
Mais dès que la prévoyance de leur
premier roi Salathis eut fait du lieu
nommé Aouaris , dans la basse Egypte ,
un camp retranché ou une enceinte for-
tifiée, qui devint le séjour habituel de
l'armée, le chef de ces hordes dut se
tenir à leur portée, pour les visiter
fréquemment, comme le dit Mané-
thon; car sur cette armée reposait
réellement son pouvoir. Le lieu qu'elle
occupait assurait naturellement la dé-
fense de l'Egypte, qui était exposée,
par le chemin que ces conquérants ve-
naient de faire, aux entreprises des
grandes monarchies de l'Asie, dès
longtemps les rivales de l'Egypte.
L'armée à Aouaris et le gouvernement
à Memphis , Salathis gardait tout à la
fois les avenues de l'Egypte à l'est et
au nord, et surveillait le midi, qui ne
devait pas lui donner de craintes fon-
dées , quoique les Pharaons s'y fussent
réfugiés.
Les successeurs de Timaos surent en
effet se maihtenir dans la Thébaïde, et
les autres dépendances de l'Egypte sous-
traites à l'occupation des Hyksos; les
Pharaons ne purent toutefois y exercer
qu'une autorité très-précaire, et pres-
que nominale; ils songèrent d'abord à
maintenir leurs droits par ces droits
eux-mêmes, par la fidélité de leurs ser-
viteurs les plus dévoués, par l'adhésion
aussi de la population tout entière,
des castes supérieures surtout, dont
tous les intérêts avaient péri du même
coup qui avait frappé à mort le der-
nier roi de la XV1'= dynastie.
On ne peut s'empêcher de remar-
quer, avec quelque surprise, que, de
tous les abreviateurs de Manéthon qui
ont copié ses listes des dynasties et des
•rois, aucun n'a inscrit, pour la XV11«
dynastie, les noms des souverains de
droit, des Pharaons; que tous, au
L'UNIVERS.
cûiilraire, portant à six le nombre des
règnes de cette dynastie, y ont inscrit
les noms des rois Pasteurs occupant
rftgypte de fait en l'accablant de cala-
mités, et qu'ils ont ainsi abandonné à
l'oubli les noms et les actions des sou-
verains de la race égyptienne, qui ne
cessèrent de lutter contre les barba-
res , et qui , après deux siècles et demi
de combats , purgèrent enfln le sol de
la patrie de ces immondes vainqueurs.
La surprise que cette remarque a fait
naître cessera en se rappelant l'origine
de ces abréviateurs de Manéthon et de
leurs listes. Le plus ancien de tous est
le Juif Josèphe; il considérait les Pas-
teurs comme les ancêtres de sa nation;
il les inscrivit de préférence dans sa
liste des rois d'Egypte ; il en rejeta les
Pharaons, les véritables rois; et les
chroniqueurs venus après Josèphe ont
copié ses listes, quoique étrangers
à des intérêts , à des préjugés , et à des
prétentions que l'histoire n'a pu jus-
tifier.
11 en est tout autrement dans la
table d'Abydos et dans les autres mo-
numents de la piété des rois et des
peuples de l'Egypte : immédiatement
avant le prénom royal du premier
prince de la XVIII*' dynastie , on trouve
les cartouches de six Pharaons de la
XVTI". Dans les monqpients égyp-
tiens, les Pasteurs ne sont rappelés
que sous des formes propres à entre-
tenir la haine universellement vouée à
cette race d'impurs, la véritable plaie
de l'Egypte.
On compte six règnes de Pharaons
entre la mort de Timaos et l'expul-
sion des barbares; ces Pharaons for-
mèrent la XVII* dynastie qui régna
260 ans. Le cartouche du premier
roi est le premier, de droite à gauche,
de la ligne intermédiaire de la table
d'Abydos; d'autres monuments ont
fait connaître la légende entière de
ce roi; il se nommait Aménemdjôm.
Plusieurs stèles, dont quelques-unes
sont peintes, et d'autres se distinguent
par une exécution soignée, portent des
dates tirées du règne de ce roi. Une
de ces stèles est datée de l'an 3 , et le
ni Aménemdjôm I", et un Osortasen,
l'un et l'autre de la XVII' dynastie»
sont mentionnés dans les inscriptions
de ce monument. D'autres stèles por-
tent des dates de la 3'', de la 14%
de la id'', et de la 29' année du règne
de cet Aménemdjôm, qui est le II*
de ce nom. A Beni-Hassan-el-Qadim,
la légende entière du même roi se
trouve deux fois dans les inscriptions
du tombeau de Névôth, avec la date
de l'an 9 de son règne; enfin on voit
au musée de Genève une autre stèle
qui est relative à une campagne entre-
prise par ce même roi,, en l'an 19 de
son règne, contre les Éthiopiens. Dès
les antiques époques, les ennemis le
plus menaçants pour l'Egypte furent
a ses frontières du midi : a chaque rè-
gne, on voit se renouveler les tenta-
tives pour les repousser ou les conte-
nir ; Aménemdjôm II eut aussi ce
devoir à remplir; la durée du règne de
ce roi , le premier de la XVIP dynas-
tie, fut au moins de 29 ans.
Il eut pour successeur un autre
Osortasen, qui fut ainsi Osortasen II.
Son prénom est , sur la table d'Adydos ,
à la gauche de celui de son prédéces-
seur; trois autres monuments contem-
porains font connaître son nom prc
pre, écrit des mêmes signes que celui
du premier Osortasen. On a vu au
musée du Louvre une jolie statuette!
de ce roi , en cornaline, avec cette ins«
cFJption : le roi Osortasen, fils du roi
Aménemdjôm. Une belle stèle en cal-
caire blanc porte la date de la 2" année
de son règne. Les tombeaux de Beni-
Hassan renferment aussi la légende
entière de ce roi; un scribe royal pré-
sente à son supérieur une tablette dont
l'inscription porte la date de l'an 6 du
règne d'Osortasen II : ce règne eut
donc au moins cette durée.
Il paraît toutefois qu'elle fut courte ,
car Osortasen II eut pour successeur
son frère, qui porta aussi le nom
d'Osortasen. Son cartouche prénom
est à son rang dynastique sur la table
d'Abydos , et la légende entière de ce
loi existe encore sur un grand nombre
de monuments contemporains. Dans
l'inscription de l'un d'eux, les signes
du cartouche-prénom sont précédco ds
EGYPTi:.
litre (Je fils de roi. ti'est dans la Nubie
principalement que les souvenirs d'O-
sortasen III se sont conservés sur les
monuments. Dans le temple de Semné ,
au-dessus de la seconde cataracte, la
légende de ce Pharaon est sculptée dans
le sanctuaire, et les tableaux qui or-
nent ce lieu représentent le roi adoré
en même temps que le Nil; ce qui a
fait supposer, non sans vraisemblan- »
ce, que ce souverain était le roi Nilus
des historiens; on le voit, en effet,
adoré comme une divinité, et placé
parmi les dieux, dans une des stèles
sculptées à Maschakit, lieu situé au
sud d'Ibsamboul. Dans le même temple
de Semné, le roi Mœris, de la XVIIP
dynastie, rend ses hommages au dieu
Nil et à Osortasen III en même temps.
Un autre bas-relief du même temple
représente ce même roi portant les
titres : Le fils du soleil qui l'aime,
Osortasen vivificafeur, et figuré en
pied, revêtu du costume d'Osiris, et
assis dans un naos sur la barque du
soleil; enfin une inscription du même
temple prouve que cet édifice fut dédié
au dieu ISil et au roi Osortasen divi-
nisé , circonstances plus que suffisantes
pour que cette communauté d'adora-
tions et d'hom. nages ait établi une
communauté de dénomination entre le
dieu et le roi. Ce prince n'a pas été
oublié dans la table royale de Karnac
à Thèbes; on y lit son nom au rang
qui lui était assigné. On ignore quelle
fut la durée de son règne.
Le successeur d'Osortasen III fut
un autre Amènemdjôm , le IIP de ce
nom ; et si nous avons oublié de le
faire, c'est à l'occasion des princes
qui viennent d'être nommés , que nous
devons rappeler l'usage adopté de toute
antiquité en Egypte, et dont les monu-
ments égyptiens de tous les temps
fournissent des exemples , celui de
donner habituellement le nom du
grand-père au petit-fils; c'est pour ce
motif sans doute que les Osortasen et
les Amènemdjôm se succèdent si régu-
lièrement dans la liste des princes de
la XVP et de la XVIP dynastie. Le
prénom d' Amènemdjôm III se trouve
sur beaucoup de monuments : dons la
table d'Abydos comme dans (.elle de
Karnac, sur une stèle funéraire de la
bibliothèque royale, un amulette en
terre émaillée de la galerie de Flo-
rence , et une autre stèle où se lit la
date de l'an 25 de ce roi. D'autres mo-
numents encore , revêtus du plus haut
caractère historique, concourent à
compléter ces données sur cet ancien
Pharaon , et ne permettent pas de dou-
ter qu'il ne fût resté le maître des pos-
sessions égyptiennes en Arabie. De
riches mines de cuivre existaient à El-
Magarah , dans cette province ; Sa-
bout-el-Kadim y était également si-
tué; et l'on a retrouvé dans ces deux
lieux des stèles sculptées sur les ro
chers mêmes , et qui portent des dates
des années 3, 31 , 41, 42 et 44 du
règne d'Amènemdjôm III.
On ne connaît de son successeur,
après son prénom royal inscrit à son
rang dans les tables royales d'Abydos
et de Karnac, que quelques monu-
ments isolés , sur lesquels ce même
prénom est figuré, deux scarabées, et
une stèle funéraire qui existe à Paris.
Mais aucun d'eux ne nous donne ni
le nom que porta ce roi , ni la durée
de son règne; espérons dans les monu-
ments pour faire cesser notre igno-
rance.
Le sixième roi de la XVIP dynas-
tie se nomma Ahmôs ( le fils du dieu
Lune), dont les Grecs ont fait Amosis;
son prénom signifiait le soleil sei-
gneur de la vigilance. Avant de dire
comment il justifia ce beau titre , et
accomplit les devoirs qu'il lui imposait
envers sa patrie, revenons aux Pas-
teurs que nous avons laissés maîtres
de Memphis, soumettant toute la con-
trée à leur brutale autorité , et régula-
risant en quelque sorte l'odieux exer-
cice de leur pouvoir, en déférant a
l'un de leurs chefs , à Salathis , le titre
de roi.
Tout ce que nous savons de ses suc-
cesseurs dans la lignée des barbares,
c'est leurs noms et la durée de leurs
règnes , grâce à la vaniteuse attention
de Tosèphe pour ces étrangers qu'il
voulait bien considérer comme ses an-
cêtres en Israël. Il nous en donne cette
298
L'UJNIVERS
liste : après Salathis qui régna 19 ans,
les Pasteurs eurent pour chefs Boeon ,
44 ans; Apachnas, 36 ans 7 mois;
Apopliis , 61 ans ; Anan , 50 ans 1 mois ;
Assès ou Assètli , 49 ans 2 mois ; total ,
pour le règne des 6 rois pasteurs, 259
ans 10 mois.
On ne doit chercher ni dans les ma-
nuscrits ni dans l'histoire de l'Egypte,
les noms ou les actions de ces préten-
dus rois, d'origine inconnue: il ne
resta d'eux , dans le pays , que la haine
nrofonde qui anima , à toujours , toutes
les classes. Ils n'édifièrent rien ; l'écri-
ture sacrée ne pouvait pas conserver
leurs noms sur le frontispice des tem-
ples, ils rejetèrent la religion natio-
nale; ni sur les palais, ils habitaient
les camps et détruisaient les cités. Ils
permettaient la culture des champs ,
afin d'en tirer des tributs onéreux au
peuple asservi , mais suffisants pour
l'entretien ^e l'armée, les besoins des
chefs , et les exigences de la guerre.
C'est donc uji fait d'une grande singu-
larité, que le nom d'an des rois pas-
teurs se trouve dans un texte égyp-
tien, écrit à la gloire d'un des Pharaons,
proche descendant de celui qui les
chassa ; le nom d'Apophis , tracé dans
le cartouche consacré , et précédé du
cartouche- prénom dont le premier
signe est aussi le disqut du soleil , se
trouve dans un manuscrit en écriture
hiératique , relatif au règne et aux vic-
toires de Sésostris.
Josèphe convient que tous ces rois
nouveaux ne cessèrent de ravager le
f)ays par leurs incursions et leurs pli-
ages , s'efforçant avec persévérance de
détruire la race égyptienne tout en-
tière. Il avoue aussi que la première syl-
labe du nwt Ilyksos par lequel on les dé-
signait, exprime, en langue égyptienne,
l'idée de captif; et la vérité de cette éty-
nioiogie (*) indique, sans nul doute, que
cette dénomination , modifiée par Josè-
phe en celle de Pasteur, leur fut donnée
par les Égyptiens. Manethon, à qui l'his-
torien des Juifs emprunte ces curieuses
données , ajoute , selon le même his-
(*) 2HK , en égyptien , signifie, eu effet,
tic, attaché, captif.
torien , qu'en effet c'est à l'état de
captif qu'on avait figuré ces étrangers
sur les temples des dieux en Egypte:
l'étude des monuments confirme plei-
nement l'assertion de Manethon ; la
figure des Pasteurs enchaînés y fut
très -fréquemment reproduite par la
peinture et la sculpture : c'était une
idée nationale que le gouvernement
s'appliquait à entretenir dans toutes
les classes ; toutes avaient sous leurs
yeux des tableaux multipliés des ac-
tions les plus funestes à leurs intérêts :
les femmes et les hommes trouvaient
partout cette leçon sous leurs yeux.
Ce fut aussi durant le règne de ces
étrangers que Joseph , fils du patriar-
che Jacob, parut en Egypte , d'abord
comme esclave acheté par un des prin-
cipaux officiers du roi , et successive-
ment comme intendant de la maison
de cet oilicier; ensuite condamné aux
fers comme ravisseur; plus tard, ho-
noré comme devin interprète des
sonf PS , et enfin premier ministre et
favori du roi.
D'après le texte de la Bible , gui con-
tient la naïve narration de la vie ou de
la légende de Joseph , les marchands
ismaélites qui l'avaient acheté de ses
malheureux frères, l'emmenèrent en
Egypte, et le vendirent à un Égyptien
nommé Putiphar. Ce nom, ramené à
sa véritable orthographe, Pétéphré ,
est en effet un nom égyptien qui si-
gnifie celui qui appartient à Pliré ( le
dieu soleil) , et il est analogue à d'au-
tres noms égyptiens, tirés aussi de
ceux de divinités , tels que Pet-Ammon ,
et Pet-Isis. On sait conmient, par là
malice de la femme de Pétéphré , Jo-
seph , investi d'abord de la confiance
entière de ce chef des troupes égyp-
tiennes, fut bientôt après jeté dans
une prison, où, comme par l'effet
d'une certaine prédestination au gou-
vernement des hommes , le geôlier lui
remit une partie de son autorité et la
surveillance de tous les autres prison-
niers. Parmi eux se trouvaient le pan-
netier et le sommelier du roi : ils i
eurent des songes, Joseph les a\pli-
qua , et les prédictions de Joseph s« (
réalisèrent.
Deux années après , le roi d'Egypte
eut aussi des songes , que ses devins
nf les savants du roi n'expliquèrent
pas. Sur l'avis du pannetier, qui avait
été réintégré dans sa charge , comme
Joseph l'avait prédit, le jeune Hébreu
fut tiré de la prison; et, après lui
avoir coupé les cheveux et changé d'ha-
bit, on le conduisit auprès du roi. Jo-
seph expliqua ses songes , et n'épargna
pas au Pharaon de sages conseils : « Il
faut, lui dit-il, que le roi donne à un
homme habile et probe l'administration
du territoire de l'Egypte; que ses dé-
légués dans toutes les provinces lèvent,
pendant les sept années de fertilité qui
vont se succéder, un cinquième des
récoltes ; que ces approvisionnements
soient fermés dans les greniers publics ,
et qu'ils y restent, dans toutes les
villes , soiis l'autorité royale : on pré-
parera ainsi les ressources nécesaires
contre les sept années de stérilité qui
doivent frapper l'Egypte. » Ce conseil
plut au Pharaon ; et" ce roi fut assez
heureusement inspiré pour confier
l'exécuti" : de ce sa^je dessein à l'homme
qui la.^à conçu. Il donna à Joseph
l'administration supérieurede l'Egypte;
lui remit l'anneau royal, le revêtit de
la tunique de byssus, et du collier
d'or ; changer son nom hébreu en ce-
lui de sauveur du monde, selon la lan-
gue égyptienne ; le présenta au peuple,
assis a ses côtés cians son char royal ,
et le maria avec la fille d'un prêtre
d'Héliopoiis, nommée Asséneth , autre
nom égyptien d'une étymologie très-
régulière. Joseph , qui était d'une belle
figure et d'une physionomie agréable ,
avait 30 ans quand il fut conduit au-
près du roi : il se passa à peine un jour
entre son abjecte prison et son élé-
vation à la plus éclatante fortune.
Les écrivains grecs, commentateurs
de la Bible , et parmi eux les plus sa-
vants , reconnaissent unanimement
que les malheurs et le triomphe de
Joseph en Egypte se passèrent pen-
dant le règne'du roi Apophis, le qua-
trième de la XVir dynastie , de celle
des Pasteurs , qui avaient fait de Mem-
phis le lieu de la résidence royale. Ces
mêmes écrivains fixent à la 17*^ année
EGYPTE. ÎSn
du règne d'Apophis rdevation de Jo-
seph au gouvernement de l'Egypte.
Les dates historiques, tirées des mo-
numents originaux précédemment ex-
posés , nous paraissent convenir avec
ces mêmes indications : nous devons
au lecteur de le rendre juge de ce sen-
timent.
Selon le tableau des dynasties égyp-
tiennes , qui se trouve à la page 269
de ce précis, la 17* année du règne
d'Apophis répondait à l'an 1967 avant
l'ère chrétienne : Joseph étnit alors
âgé de 30 ans ; si , à ce dernier nom-
bre, on ajoute 91 ans pour l'âge de Ja-
cob à la naissance de Joseph , 60 ans
pour l'âge d'isaac à la naissance de
Jacob, et les 25 ans dont la venue
d'Abraham en Egypte précéda la nais-
sance d'isaac, on aura un total de
206 années qui , ajoutées à l'an 1967
qui répondait à la 17' année d'Apophis
de la XVIP dynastie , donnent l'année
2173. Or, cette année 2173 , d'après le
même talleau précité, appartient à la
XVr dynastie égyptienne ; et c'est en
effet duiant le régne de cette même
dynastie que nous avons déjà indiqué
( page 293) la venue d'Abraham en
Egypte : les temps de Jost,.h, premier
ministre du Pasteur Apophis, s'ac-
cordent ainsi très-bien avec les temps
d'Abraham et avec l'ordre générale-
ment reconnu des dynasties d'Egypte
pour les époques qui précédèrent son
invasion.
Il en est de même pour les temps
qui la suivirent; aux sept années de
lertilité succéda , en Egypte et dans
les contrées voisines , une famine gé-
nérale. Les frères de Joseph se ren-
dirent en Egypte pour acheter des
grains^ la seconde année de la famine,
ils amenèrent Jacob' auprès de leur
frère qui s'était fait connaître ; et 17
ans après Jacob mourut ; Joseph
comptait alors la 56" année de son
âge, et Apophis la 43* de son rè^ne.
Ce roi parvint jusqu'à la 61*^; et, a sa
mort, l'an 1922 avant J. C, Joseph
était âgé de 74 ans. Or , qu'on pro-
longe sa vie jusqu'à 110 ans, comme
le disent les écrivains bibliques, ou
qu'on lui donne agc d'homme comm<
ÎOO
L'L'iMVERS.
à tous les hommes ses contemporains
dans l'histoire, le rèi^ne îles deux rois
Ij.nsteurs qui succédèrent à Apophis
dépassera toujours de près d'un siècle
la durée de la vie de Josepli ; et, dans
ces mêmes supputations , Joseph aura
pu voir les petits -fils de ses fils
Éphraïm et Manassés ; enfin , de la
mort ae Joseph jusqu'à l'Exode, ou la
sortie des Hébreux de l'Egypte sous
)a conduite de Moïse, la suite des an-
nées suffira pour placer dans un ordre
régulier de succession tous les événe-
ments que la Bible raconte à la suite de
la mort de Joseph : celle de ses frères ,
de sa parenté, la multiplication des
Israélites , et l'avènement de ce roi
nouveau, qui , selon la Bible, ignorant
et Joseph et sa renommée, opprima
le peuple d'Israël, et le soumit à la
plus dure servitude. C'est ainsi que les
annales de l'Egypte, dressées d'après
l'autorité des monuments originaux,
se prêtent exactement aux relations
synchroniques des annales des peuples
aui la connurent, et que la concor-
ance de ces rapports pour les temps
et les lieux produit , pour ces annales
diverses, rédigées dans des intérêts
mutuellement inconnus les uns aux
autres , des certitudes mutuelles.
On ne sait rien du règne des deux
derniers rois pasteurs, depuis la mort
de Joseph. On dit que ce fut le dernier
de tous, Assèth, qui ajouta cinq jours
au calendrier égyptien, et qui fixa
ainsi la durée de l'année solaire à 36-5
jours; mais des monuments encore
subsistants indiquent à une époque
bien antérieure au règne d'Assèth cette
importante réformation (wo?/. page 234
ci-dessus). D'ailleurs les habitudes des
barbares ne se ^tournent pas d'ordi-
naire vers le perfectionnement des ins-
titutions publiques.
Pendant que tous ces événements
se passaient à Memphis et dans la
moyenne et la basse Egypte , les Pha-
raons au midi de Thèbes ne cessaient
de penser et d'agir contre ces étran-
gers maîtres d'une partie de leurs
Etats. Josèphe , dans son livre contre
Apion, rapporte, d'après Manéthoii ,
qi>e les rcis de la Thébaïdc fciisaient
aux Pasteurs une guerre continuelle
et poussée avec vigueur ; qu'après de
longs efforts , un de ces Pharaons , à
force de succès, réussit à expulser
ces étrangers des divers points de l'E-
gypte qu'ils occupaient, et à les enfer-
Tuer dans leur ville ou camp retranché i
d'Aouaris, dont il entreprit de faire le
siège.
Ce Pharaon fut Ahmosis ; ses cam-
pagnes contre les Pasteurs furent pé-
nibles et multipliées. L'inscription fu-
néraire d'un de ses officiers de marine
nous apprend qu'il entra au service de
ce roi au moment où le Pharaon se
trouvait à Tanis ; que plusieurs com-
bats sur l'eau furent livrés : qu'un
corps de troupes , dont cet officier fai-
sait partie , fut dirigé contre l'ennemi
vers le Sud; que ces guerres duraient
encore dans la 6' année du règne
d' Ahmosis; et que, dans les, années
suivantes , le roi se rendit en Ethiopie
pour lever des tributs.
Il ne laissait point, pour cela , de pous
ser l'ennemi principal dès qu'il l'eut
enfermé dans Aouaiis ; mais Ahmosis;
mourut sur ces entrefaites , avant d'a-
voir ierminé cette guerre sacrée.
Son fils , le roi Aménophis Theth-
mosis , dit Manéthon , continua le siège
de cette place ; et , n'ayant pu la for-
cer ni l'enlever, après des tentatives
infructueusement renouvelées, il en-i
tra en négociation , et , par l'effet du
traité qui fut conclu, les Pasteurs
quittèrent l'Egypte avec leurs trou-
peaux, leurs familles, tout ce qu'ils
possédaient, et se rendirent en Assyrie
par la route du désert.
Telle fut la fin , en Éçy[).te , de cette
horde conquérante , après en avoir oc-
cupé souverainement une grande par-
tie pendant 260 ans. Le prince qui con-
tribua le premier à en délivrer le pavs
fut Ahmosis, le 6« roi de la XVII* dV-
nastie, le soleil seigneur de la vigi-
lance, que nous avons déjà nommé
(page 297). Le sixième cartouche dfl.
la table d'Abydos (ligne intermédiaire)
est celui de son prénom royal; et cej
prénom , accompagné de son nom pro-
jtre , n'est pas très-rare sur les monu-
nicnts. On les trouve sur une stèle et '
I^.GYPTE.
»o}
sur un cercueil de nioiuio du Musée de
Turin, dans un manuscrit qui contient
les litanies des rois , au temple de
Semné dans la haute Nubie, et dans
un des tombeaux deThèbes. Deu^c au-
tres monuments essentiellement histo-
riques , rappellent encore le nom et les
actions du roi Ahmôsis : ce sont deux
stèles sculptées à même dans les deux
plus vastes carrières de la montagne de
Massarah ; les inscriptions de ces stèles
annoncent que ces carrières ont été
ouvertes l'an 22 du règne d'Ahmôsis ,
et que les pierres qui en ont été ex-
traites ont été destinées à la répara-
tion des temples de Phtha , d'Apis et
d'Ammon à Memphis : souvenirs mé-
morables de la piété d'Ahmôsis qui, ve-
nant de délivrer Memphis de l'occupa-
tion des Pasteurs, et de les refouler
dans leur camp retranché , relève
aussitôt les temples des dieux, et les
implore pour qu'ils protègent ses nou-
veaux efforts contre les impies. Cette
date , la seconde connue du règne de
ce roi , remonte vers Tan 1825 avant
l'ère chrétienne.
La femme d'Ahmôsis est aussi dési-
gnée dans les inscriptions de Massa-
rah ; elle s'appelait Ahmôs-Nofré-Atari ,
et son nom est accompagné des titres:
la royale épouse principale , royale
mère , la dame du monde. Une autre
femme du même nom est mentionnée
dans le même monument, avec les
qualifications de fille de roi et sœur
de roi ; ce fut la sœur du roi Ahmôsis
qui est l'Amosis des listes de Mané-
tnon , le dernier de la XVIP djuastie
des rois égyptiens.
Après les glorieux succès de ce
grand prince, les actions des rois de
la XVHI' dynastie , régnant sur l'E-
gypte délivrée d'une odieuse invasion ,
seront encore remarquables dans les
fastes historiques. De mémorables
événements s'accomplirent alors en
Egypte , et l'on ne refusera pas cette
qualification à l'expulsion complète des
Pasteurs , à la restauration de l'antique
monarchie, à la construction des plus
beaux édifices de Thèbes et de la Nu-
bie , à la sortie des Hébreux conduits
par Moïse, ;i rémigration en Grèce des
colonies égyptienne*, enfin à des con-
quêtes plusieurs fois renouvelées en
Afrique et en Asie. Et , comme si l'écla -
tant triomphe obtenu enfin sur les
barbares avait agrandi la puissance
des esprits, les ressources publiques,
et multiplié les inspirations du génie
et du goilt, la splendeur de rÉg)T)te,
parvenue dès lors au plus haut point, se
révèle dans tous les ouvrages de cette
époque, et les témoignages historiques,
temples, palais, colosses, obélisques,
s'offrent encore à nos yeux dans des
proportions grandioses comme le siè-
cle qui les a produits', et comme les
rois qui le dominèrent. Nous n'aurons
ainsi, dans l'histoire des arts, que des
merveilles à décrire , et les actions des
hommes ne resteront pas au-dessous
de ces admirables productions.
Aménophis, le premier de ce nom,
ouvre la liste des princes de cette
XVIII* dynastie. Manéthon nous ap-
prend que ce roi régna 25 ans et 4
mois, après que les Pasteurs eurent
quitté l'Egypte; indication qui porte
la durée du règne d'Aménophis V à
près de trente années. Le même Ma-
néthon nous dit , en effet , qu'après la
mort d'Ahmôsis , Aménophis , à la
tête d'une armée de- 480 mille hom-
mes , continua à pousser vivement la
guerre contre les Pasteurs renfermés
dans Aouaris ; qu'il essaya vaineaient
d'emporter cette place' d'assaut , et
qu'il n'en reconnut l'impossibilité que
par d'infructueuses tentatives plusieurs
fois renouvelées ; un traité mit fin à
cette guerre et à cette cruelle inva-
sion.
Le trône national fut dès lors re-
levé ; l'Egypte entière et toutes ses dé-
pendances se trouvèrent de nouveau
réunies sous l'autorité protectrice d'un
seul prince , descendant des anciens
rois , et ramenant avec lui dans le pays
les anciens dieux et les anciennes lois
de la monarchie. La restauration fut
opérée dans toutes les branches de
l'administration publique ; tous les ef-
forts furent réunis pour rétablir les
lieux saints, les édifices publics, la
police des cités, l'influence des cou-
tumes et des croyances nationales , et
S02
UUiNIVEKS.
particulièrement les anciennes règles
d'aménagement du fleuve sacré, le
père nourricier de l'Egypte; car l'in-
curie des rois pasteurs à l'égard des
canaux du Nil sufût pour expliquer la
famine qui lit la fortune de Joseph.
Le règne d'Aménophis I" fut d'en-
viron 30 ans ; il nous reste de ce prince
de nombreux monuments contempo-
rains , et un plus grand nombre en-
core , consacrés à sa glorieuse mémoire
par les rois ses successeurs, qui l'ho-
norèrent d'un culte presque divin. Son
nom est inscrit dans les litanies royales
dont des manuscrits sur papyrus nous
ont conservé le texte ; sur une foule
de bas-reliefs, l'image de ce Pharaon
est placée au milieu de celles des divi-
nités de l'Egypte, et associée aux
actes de piété , qui sont accomplis par
des rois , des princes ou des person-
nages de diverses castes. Une statue
d'Aménophis I*'', divinisé , en calcaire
blanc , est au Musée de Turin ; au Mu-
sée égyptien de Paris, on voit, sur
des monuments de formes et de ma-
tières diverses, ce même Pharaon com-
battant contre des peuples étrangers
ennemis de l'Egypte, ou bien porté
sur un palanquin a côté de la déesse
Thméi, la justice et la vérité, qui le
couvre de ses ailes ; enfin recevant en
même temps que le dieu Osiris les of-
fratîdes de fruits et de fleurs , présen-
tées par une famille du pays.
La reine sa femme est habituelle-
ment associée aux honneurs du roi.
Elle se nommait Ahmos-Nofré-Ari,
Vengendrée du dieu Lune , la bienfai-
sante Ari; on pourrait s'autoriser de
quelques données monumentales pour
croire qu'elle fut Éthiopienne ; et le sé-
jour en haute Egypte des rois de la
"XYIP dynastie, d'Aménophis lui-
même pendant sa jeunesse, explique-
rait cette alliance du tils d'Ahmôsis
avec la fille de quelque personnage
puissant en Ethiopie. La reine Nofré-
Ari est aussi inscrite dans les litanies
royales ; une statuette en bois peint ,
du Musée de Turin, représente cette
reine; et l'inscription tracée sur la
base lui donne les titres de royale
épouse d'Ammon , royale épouse prin-
cipale , dame du monde , tutrice de la
région d'en haut et de la région d'en
bas (la haute et la basse Egypte). Son
nom tut aussi conservé dans les actes
d'adoration adressésà la mémoiredeson
mari par les rois et les reines qui leur
succédèrent sur le trône. Notre planche
67 donnera une idée de ces pieuses
pratiques : une reine, nommée Nofré-
Ari , est à genoux en acte d'adoration
devant le roi Aménophis II , à côté de
qui est assis le prince son fils ; au-des-
sus d'eux sont assis Thouthmosis III,
Mœris , la tête casquée; puis en avant,
Thouthmosis II , coiffé en dieu Socka-
ris ; et à droite , sur deux sièges sépa-
rés , Aménophis P' et sa femme Ah-
mos-Nofré-Ari, dont la tête est ornée
d'une coiffure divine. Les noms de
tous ces personnages sont inscrits
dans des cartouches auprès de leurs
images.
On pourrait aussi penser, d'après
un tableau qui se voit dans un des
tombeaux de Gournah , à Thèbes , que
le roi Aménophis P'' aurait eu une se-
conde femme , nommée Ahôthph , et
de race blanche; elle a les titres de
royale fille, royale épouse, royale
mère; elle ne fut peut-être que la'fiUe
d'Aménophis; et l'on voit au Musée
du Louvre une statuette de cette prin-
cesse, dont les deux derniers titres
peuvent être des qualifications reli-
gieuses.
Le tombeau d'Aménophis V n'a pas
été reconnu dans la vallée funéraire d^
Biban-el-Molouk , où les dynasties thé-
baines choisirent leur dernière de-
meure ; c'est dans la vallée de l'Ouest
que le chef de la XVIII* dynastie avait
fait creuser son tombeau, ainsi que
ses premiers successeurs; mais d'im- \
menses déblayements , opérés au pied (
des grands rochers à pic dans lesquels I
ces tombeaux furent creusés , seraient \
nécessaires pour rendre ces sépultures i
royales aux arts et à l'histoire : Il nous
reste assez d'autres monuments de
l'illustre renommée d'Aménophis \" ,
qui mourut après avoir tiré la monar-
chie égyptienne des mains impies des
barbares.
Son fils lui succéda ; il se nomma
EGYPTE.
303
Thôthmes, le fils de Thût/i ; c'est un
des Thouthmosis des écrivains grecs.
Son prénom est le onzième cartouche
de la table d'Abydos {planche 47),
ligne intermédiaire, en commençant
par le premier cartouche à gauche.
La construction des grands édifices
de I\1édinet-Habou,àThèbes, remonte
jusqu'au règne de ce Pharaon; il s'oc-
cupa , comme son père , à relever pieu-
sement les temples des dieux du pays.
La partie la plus ancienne de ces édi-
fices, monument qui présente à la fois
le double caractère de temple et de pa-
lais, consiste en un sanctuaire envi-
ronné de galeries formées de piliers ou
de colonnes, et de huit salles de di-
mensions diverses. Toutes les parties
sont chargées de sculptures en relief,
remarquables par l'exacte correction
du style et par la finesse du travail : ce
sont là des travaux de la plus belle épo-
que de l'art en Egypte. On voit à Ibrim ,
en Nubie , lieu nommé Primis par les
géographes grecs , un Spéos , ou temple
creusé dans le rocher, exécuté pendant
le règne de ce Thouthmosis , le pre-
mier des princes qui portèrent ce nom.
Le fond de ce Spéos est occupé par
quatre figures assises, dont deux sont
celles de ce Pharaon qui est placé entre
le dieu seigneur d'Ibrim (une des
formes du dieuThôth, à tête d'éper-
vier), et la déesse Saté, dame de Nu-
bie. Dans le temple d'El-Assasif, non
loin du Rhamesséum de Thèbes, ce
Pharaon est adoré par ses successeurs
3ui lui font les mêmes offrandes qu'aux
ieux. Sur d'autres monuments il est
associé au culte d'Aménoph's I", son
père. Une magnifique statue colossale
de Thouthmosis T"" orne le Musée de
Turin ; et , sur ce bel ouvrage en granit
noir à taches blanches , on a inscrit
ses titres de dieu gracieux , soleil grand
du monde, etc., aimé d'Ammon, vi-
vificateur à toujours , fils du soleil
Thôthmès, chef semblable au soleil ,
aimé d'Ammon-Pia, roi des dieux , etc.;
il ajouta aussi à ces divers titres la
qualification particulière d'image du
soleil ; et ce Pharaon est ainsi designé
sur le premier obélisque du palais de
Karnac à Thèbes , et dans los tnbleaux
de la troisième cour du même édifice.
Dans le temple d'El-Assasif, on
voit , dans un bas-relief, ce même Pha-
raon accompagné de la reine sa femme ;
elle se nommait Ahmôs , et portait les
titres de royale sœur, royale épouse
principale, dame du monde; et, au-
près du couple royal , se voit leur jfeune
fille, nommée Sotennofré. D'autres
monuments nous ont conservé le nom
d'un prince ou gouverneur d'Éléthya,
attaché au service personnel delà reine
Ahmôs, et celui d'un officier supérieur
de la marine de Thouthmosis I*"' : ce
roi mourut après un règne de treize
ans.
Il eut pour successeur son fils , qui
s'appela aussi Thouthmosis , et fut le
deuxième de ce nom de la XVIIP
dynastie. Comme ses prédécesseurs, il
s'occupa particulièrement de relever
les monuments religieux dans la capi-
tale et les grandes villes de l'Egypte.
Il existe encore à Esnèh , en beau gra-
nit rose , des débris des édifices qu'il
y avait fait construire, et qui portent
son nom. Il contribua aussi à la déco-
ration de la partie la plus ancienne du
palais de Médinet-Habou à Thèbes,
principalement des six dernières salles ;
et ces ouvi âges sont également remar-
quables par leur belle exécution. Sa
piété s'étendit sur les édifices même
de la Nubie ; et ceux de Semné et de
Contra-Semné conservent encore les
preuves de sa munificence. Le nom de
ce roi est plusieurs fois tracé au mi-
lieu de leurs sculptures , et les titres
de dieu gracieux , seigneur du monde ,
chef des biens, sont plusieurs fois
mêlés aux signes qui expriment pho-
nétiquement le nom de Thouthmosis ;
enfin il se trouve à son rang dynas-
tique dans les litanies royales. Il ré-
gna vingt ans et sept mois , selon les
listes de Manéthon.
La reine sa femme porta le nom
d'Amon-Maï, et les titres ordinaires
de royale fille , royale épouse princi-
pale, dame du monde, tutrice de la
haute et de la basse Egypte. Le nom
de cette princesse se retrouve dans
une des excavations funéraires de la
vallée des Reines à Thèbes ; il se lit
S04
L'UNIVERS.
aussi dans les inscriptions peintes sur
une des momies de Turin , et enfm à
Éléthya , si toutefois ce n'est pas une
autre reine du même nom que men-
tionne le monument de ce lieu. Des
amulettes en terre émaillée portent
sur l'une de leurs faces le prénom
royal du roi , et sur l'autre le titre de
chéri d'Amon-Ra : il ne faut pas , à
l'imitation de ceux qui débitent par
habitude les plus aventureuses inter-
f)rétations , voir dans ce dernier titre
e nom même de la reine au revers de
celui du roi; la reine se nommait
Amon-Maï ; et on lit , sur les amulettes,
Amon-Ra-Maï, le chéri d'Ammon-Ra ,
qualification ordinaire des rois, et
signe constant de l'efficace protection
que leur accordait le grand dieu de
ïlièbes et de l'Egypte.
Avec le règne du successeur de
Thouthmosis II, surgissent les pre-
mières difficultés qui procèdent d'un
désaccord manifeste entre les données
tirées de.s écrivains anciens, et les no-
tions non moins précises que fournis-
sent les monuments historiques ; entre
les listes de Manéthon et les monu-
ments; entre les monuments eux-
mêmes attentivement comparés.
D'une part, la table d'Abydos, la
liste royale du Rhamesséum , celle de
Médinet-Habou , et les tombeaux de
Gournah , donnent pour successeur à
Thouthmosis II, le roi dont le car-
touche est immédiatement placé à la
gauche du sien. Dans ces listes généa-
logiques , ce cartouche est reconnu ,
sans opposition, pour être celui de
Thouthmosis III.
D'un autre côté, les monuments
d'El-Assasif, les propyions et l'obé-
lisque de Karnac , nomment évidem-
ment trois personnages royaux, qui
existèrent et régnèrent entre Thouth-
mosis II et Thouthmosis III ; enfin
Manéthon rapportait que Thouthmo-
sis II avait eu pour successeur immé-
diat la reine Amensé sa sœur , fille ,
comme lui , de Thouthmosis I^"^ , et
qu'elle régna vingt-deux ans.
Voici toute l'explication de ces
énigmes historiques, explication tirée
de Texamen même des monuments
origiaaux, par ChampoUion le jeune
« La vallée d'El-Âssasif, située au
nord du Rhamesséum, se termine
brusquement au pied des rochers cal-
caires de la chaîne libyque : là existent
les débris d'un édifice au nord du tom-
beau d'Osymandyas. Mon but spécial
était de constater l'époque encore in-
connue de ces constructions, et d'en
assigner la destination primitive; je
m'attachai à l'examen des sculptures
et surtout des légendes hiéroglyphi-
ques inscrites sur les blocs isolés et les
pans de murailles épars sur un assez
grand espace de terrain.
« Je fus d'abord frappé de la finesse
du travail de quelques restes de bas-
reliefs martelés à moitié par les pre-
miers chrétiens ; et une porte de granit
rose encore de bout au milieu de ces
ruines en beau calcaire blanc, me
donna la certitude que l'édifice entier
appartenait à la meilleure époque de
l'art égyptien. Cette porte, ou petit
propylon , est entièrement couverte de
légendes hiéroglyphiques. On a sculpté
sur les jambages , en relief très-bas et
fort délicat, deux images en pied de
Pharaons revêtus de leurs insignes.
Toutes les dédicaces sont doubles et
faites contemporainement au nom de
deux princes : celui qui tient constam-
ment la droite ou le premier rang , se
nomme Aménenthé ; l'autre ne marche
qu'après, c'est Thouthmosis IIP, nom-
mé Mœris par les Grecs.
« Si j'éprouvai quelque surprise de
voir ici et dans tout le reste de l'édi-
fice , le célèbre Mœris orné de toutes
les marques de la royauté , céder ainsi
le pas à cet Aménenthé qu'on cherche-
rait en vain dans les listes royales, je i
dus m'étonner encore davantage , à
lecture des inscriptions, de trouven
qu'on ne parlât de ce roi barbu , et en»
costume ordinaire de Pharaon , qu'eni
employant des noms et des verbes au'
féminin, comme s'il s'agissait d'unei
reine. Je donne ici pour exemple la
dédicace même des propyions.
« L'Aroëris soutien des dévoués , le
roi seigneur, etc., soleil dévoué à la
vérité ! {EUe) a fait des constructions
en l'honneur de son père (le père d'c/Zf) ,|
EGYPTE.
soi;
Amon-Ra, seigneur des trônes du
inonde; elle lui a élevé ce propylon
(qu'Ammon protège l'éilifice !) en pierre
de granit : c'est ce qu'elle a fait (pour
être) vivifiée à toujours. »
L'autre jambage porte une dédicace
analogue , mais au nom du roi Thouth-
niosis IIP, ou Mœris. En parcourant
le reste de ces ruines , la même singu-
larité se présenta partout. Non-seule-
ment je retrouvai le prénom d'Amé-
nenthé précédé des titres le roi sou-
veraine du monde, mais aussi son
nom propre lui-même à la suite du
titre la fille du soleil. Enfin , dans tous
les bas -reliefs représentant les dieux
adressant la parole à ce roi Aménen-
thé , on le traite en reine comme dans
la formule suivante :
« Voici ce que dit Amon-Ra, sei-
gneur des trônes du monde, à sa fille
chérie , soleil dévoué à la vérité : L'é-
difice que tu as construit est semblable
à la demeure divine. »
De nouveaux faits piquèrent encore
plus ma curiosité; j'observai surtout
dans les légendes du propylon de gra-
nit, que les cartouches - prénoms et
noms propres d'Aménentlié, avaient
été martelés dans les temps antiques,
et remplacés par ceux de Thouthmo-
sis III , sculptés en surcharge.
Ailleurs , quelques légendes d'Amé-
nenthé avaient reçu en surcharge aussi
; relies du Pharaon Thouthmosis IP.
Plusieurs autres enfin offraient le pré-
I nom d'un Thouthmosis encore in-
j connu, renfermant aussi dans son
I cartouche le nom propre de femme
Amensé, le tout encore sculpté aux
; dépens des légendes d'Aménenthé,
préalablement martelées. Je me rap-
pelai alors avoir remarqué ce nouveau
roi Thouthmosis , traité en reine , dans
le petit édifice de Thouthmosis IIP à
j Médinet-Habou.
C'est en rapprochant ces faits et ces
■ diverses circonstances, de plusieurs
j observations du même genre , premiers
résultats de mes courses dans le grand
palais et dans le propylon de Karnac,
que je suis parvenu à compléter mes
connaissances sur le personnel de la
première partie de la XVIIP dynastie.
20' livraison. (Egypte.)
II résulte de ia combinaison de tous
les témoignages fournis par ces divers
monuments, et qu'il serait hors de
propos de développer ici :
1° Que Thouthmosis !"■ succéda im-
médiatement au grand Aménothph I",
le chef de la XVIIP dynastie , l'une
des Diospolitaines ; 2° Que son Gis
Thouthmosis II occupa le trône après
lui , et mourut sans enfants ; 3° Que
sa sœur Amensé lui succéda comme
fille de Thouthmosis P"", et régna 22
ans en souveraine ; 4° Que cette reine
eut pour premier mari un Thouthmo-
sis, qui comprit dans son nom propre
celui de la reine Amensé son épouse;
que ce Thouthmosis fut le père de
Thouthmosis III ou Mœris, et gou-
verna au nom d' Amensé ; 5° Qu à la
mort de ce Thouthmosis, la reine
épousa en secondes noces Aménenthé ,
qui gouverna aussi au nom d'Amensé,
et qui fut régent pendant la minorité
et les premières années de Thouthmo-
sis III ou Mœris ; 6° Que Thouthmo-
sis III, le Mœris des Grecs, exerça
le pouvoir conjointement avec le ré-
gent Aménenthé , qui le tint sous sa
tutelle pendant quelques années.
La connaissance de cette succession
de personnages explique tout naturel-
lement les singularités notées dans
l'examen minutieux de tous les restes
de sculptures existant dans l'édifice
de la vallée A' El-Assasif. On com-
prend alors pourquoi le régent Amé-
nenthé ne paraît dans les bas - reliefs
que pour y recevoir les paroles gra-
cieuses que les dieux adressent à la
reine Amensé, dont il n'est que le re-
présentant ; cela explique le style des
dédicaces faites par Aménenthé , par-
lant lui-même au nom de la reme,
ainsi que les dédicaces du même genre ,
dans lesquelles on lit le nom de Thouth-
mosis, premier mari d'Amensé, qui
joua d'abord le premier rôle passif,
et ne fut, comme son successeur
Aménenthé , qu'une espèce de figu-
rant du pouvoir royal exercé par la
reine.
Les surcharges qu'ont éprouvées la
plupart des légendes du régent Amé«
nenthé, démontrent que sa régence
20
306
L'UNIVERS.
fut bdiéuse et pesante pour son pupille
Thouïhmosis III. Celui-ci semble
avoir pris à tâche de condamner son
tuteur à un éternel oubli. C'est en
effet sous le règne de Thouthmo-
sis m que furent martelées presque
toutes les légendes d'Aménenthé, et
qu'on sculpta à la place soit les lé-
gendes de Thoutfamosis III , dont il
avait sans doute usurpé l'autorité , soit
celles de Thouthmosis , premier mari
d'Amensé, le père même du roi ré-
gnant. J'ai observé la destruction sys-
tématique de ces légendes dans une
foule de bas -reliefs existant sur di-
vers autres points de Thèbes, Fût-elle
l'ouvrage immédiat de la haine per-
sonnelle de Thouthmosis III , ou une
basse flatterie du corps sacerdotal.'
C'est ce qu'il nous est impossible de
décider; mais le fait nous a paru assez
curieux pour le constater. (Voyez Let-
tre XV*.)
Cette curieuse explication d'une
difficulté à la fois historique et généa-
' logique , est tirée d'une lettre de Cham-
pollion le jeune , datée de Thèbes , le
18 juin 1829, et rendue publique peu
de temps après : néanmoins , il s'est
trouvé quelqu'un , en 1832 , qui , par
une habitude de plagiat , protégé de-
vant la loi , mais non pas devant l'hon-
neur, par une frontière étrangère,
s'est approprié cette explication sans
en nommer le véritable auteur , dans
un livre , il est vrai , où sont fré(juem-
ment remarqués de pareils oublis que
nous aurons bientôt l'occasion d'indi-
quer à l'équité publique.
En reprenant notre narration , de-
laquelle nous nous sommes détournés
en cédant à un impérieux devoir, nous
voyons que, à sa mort, le Pharaon
Thouthmosis II n'ayant pas laissé de
successeur en ligne directe, la consti-
tution politique appela au trône la ligne
collatérale, dont le chef fut la prin-
cesse AmenSé, sœur du roi dénint ,
fille, comme lui, de Thouthmosis I":
et , si l'on se représente quel est le ca-
ractère spécial des listes royales d'A-
bydos , du Rhamesséum et de Médinet-
Habou , on comprend aussitôt pourquoi
ia reine Araensé ne fut pas mentionnée
dans ces listes, qui étaient généalogi-
3ues par les générations, et non pas
ynastiques parles règnes successifs;
céslistesdevaientdoncnommerThouth-
mosisIII immédiatement après Thouth-
mosis II, parce que la reine Amensé ,
soeur du dernier roi , ne formait avec
lui qu'une seule génération , selon les
règles de tout temps adoptées par les
généalogistes. Mais Manéthon, qui
donnait la liste successive des règnes,
n'eut garde d'oublier celui de la reine
Amensé ; il le place au quatrième rang
dans l'ordre de ceux de la XVIIP dy-
nastie , comme on le voit dans la co-
pie des listes conservée par Jules
l'Africain; et comme Eusèbe a omis
ou bien oublié ce même règne d'A-
mensé, le Syncellene s'est pas dispensé
de relever cette méprise de l'évêque de
Césarée.
La durée du règne de la reine
Amensé est fixée à vingt et un ans et
neuf mois , ou vingt-deux années en
nombre rond : ce qui vient d'être dît
de la vie de cette princesse, revêtue
du pouvoir souverain, porte l'histo-
rien à diviser la durée totale de ce
règne en deux portions distinctes , les
temps du premier mariage de cette
reine, et les temps du second.
Quelques monuments nous portent
à croire que la fille du roi Thouthmo-
sis I*"^ ne régna que bien peu de temps
avant son premier mariage : ce règne
en effet ne dura que vingt-deux ans , et
le fils d'Amensé , Thouthmosis-Moeris ,
paraît sur un monument élevé durant
ce règne, à El-Assasif, dans une cé-
rémonie religieuse, où il est accom-
pagné d'un jeune enfant que l'inscrip-
tion dit être sa fille.
Ces détails paraîtront peut-être bien
minutieux , mais ils ne sont pas inu-
tiles pour nous éclairer avec certitude
sur l'état véritable de quelques-unes
des plus importantes institutions pu-
bliques de l'Egypte , la succession a la
couronne royale , et aussi sur les signes
officiels que la loi avait consacrés
comme marques de l'autorité suprême.
Amensé , à son avènement , adopta le
prénom royal , soleil dévoué à la vé-
rité ; et le second cartel renferma son
nom propre : Amensé {la fiUe d'A-
vion).
Elle épousa , en premières noces , un
Thouthmosis , qui fut peut-être de la
famille royale de ce nom , un parent
de la reine. Ce Thouthmosis prit le
prénom royal de : soleil grand du
monde; et, dans le second cartel de la
légende royale, il inscrivit à la fois le
nom de la reine et le sien, Amensé-
Thouthmosis ; c'est dans cet état que
ces deux cartouches subsistent encore
à Médinet-Habou. Enfin, Amensé ayant
contracté un second mariage, son nou-
veau mari n'eut pas d'autre prénom
royal que celui de la reine même , so-
leil dévoué à la vérité; et son nom
propre, Aménentlié, n'est inscrit, dans
les monuments, qu'au second rang,
après le cartel de la reine.
Il y eut une différence sensible dans
la condition comparée des deux maris
de la reine; et ce qu'il y a de plus
élevé , de plus royal en quelque sorte
dans celle du premier , s explique par
la naissance d un fils qui, devant suc-
céder à la reine Amensé, donna à
Thouthmosis, le premier mari , la qua-
lité et le privilège de père du roi. Il
paraît que le droit de légende royale
était un de ces privilèges : mais , pour
cela, faut -il inscrire ce Thouthmosis
dans la liste des rois de la XVIIP dy-
nastie? Nous ne le pensons pas, puis-
que c'est dans la person'ne de la reine
que résidait le droit d'hérédité de la
couronne , qu'elle en conféra quelques
circonstances honorifiques seulement
au père de l'enfant-roi a qui elle venait
de transmettre ce droit avec la vie, et
que Thouthmosis son père, qui n'avait
aucun titre au pouvoir royal , ne put
jouir que des honneurs secondaires
déférés au père du roi , qui n'était pas
roi. Ce Thouthmosis ne peut donc pas
être inscrit dans la liste des rois d É-
gypte ; aussi c'est le nom d'Amensé
qui se lisait dans les annales sacrées
consultées et copiées par Manéthon,
et elles attribuèrent à cette reine les
vingt-deux années entières de son rè-
gne , quoique ce règne comprît tout le
temps qu'elle vécut avec son premier
et avec son second mari , celui même
EGYPTE. 307
de la minorité du jeune roi. Nous ne
donnerons donc ni à l'un ni à l'autre
letitrederoi; et, ayant nommé Thouth-
mosis II le frère de la reine Amensé ,
nous reconnaîtrons, comme le troi-
sième roi de ce nom , le jeune roi , fils
d'Amensé et de son premier mari , et
Mœris restera le Thouthmosis III,
comme l'a dit Manéthon.
Le nom de la reine Amensé se lit au-
dessous de son image qui est peinte sur
le premier cercueil d'une belle momie
du musée royal de Turin. On voit, à
Ombos , les restes d'un petit propylon
qu'elle avait fait construire, et que
l'inscription qualifie de « Porte de la
reine Amensé, conduisant au temple
de Sévek-Ra. » La même divinité avait,
dans la ville d'Éléthya , un autre tem-
ple construit et décoré par la même
reine , qui y avait associé au culte du
Saturne égyptien, celui de la déesse
Sowan ou Lucine. Dans le temple de
Médinet-Habou, les témoignages de
sa piété envers les grandes divinités
de Thèbes , subsistent encore ; on les
retrouve dans la portion la plus an-
cienne des vastes édifices de ce lieu.
La plupart des bas-relifs qui la dé-
corent portent le nom de la reine , et
sont remarquables par leur parfaite
exécution ; il en est de même des sculp-
tures exécutées par l'ordre d'Amensé,
dans les dernières salles du palais de
ce même quartier de Thèbes , de Mé-
dinet-Habou.
S'il était possible d'en juger avec
certitude par le plus grand nombre de
monuments subsistants , on serait au-
torisé à croire que Thouthmosis mou-
rut peu de temps après son mariage
avec la reine , et après la naissance de
leur fils, le nom du second mari, qui
se nomma Aménenthé, se trouvant
bien plus fréquemment que celui du
premier, sur ces monuments de divers
ordres , et toujours associé au prénom
royal de la souveraine : on les voit
l'un et l'autre inscrits dans la légende
royale qui décore une belle stèle du
Vatican , et sur un amulette en terre
éraaillée du Cabinet du roi , à Paris.
On sait aussi que les édifices d'EI-
Assasif furent l'ouvrage de cette reine
20.
308
L'UNIVERS.
pendant son second mariage : cela ré-
sulte en effet des inscriptions encore
subsistantes , où le prénom royal de la
princesse et le nom du régent Amé-
nenthé se trouvent souvent répétés; le
jeune Thouthmosis III y est aussi
nommé quoique encore mineur ; et les
dédicaces qui subsistent dans des salles
moins maltraitées, par le temps ou par
les hommes, que l'édifice intérieur, an-
noncent que cet édifice était un temple
consacré à la grande divinité de Thè-
bes, à Amon-Ra, le roi des dieux,
au'on y adorait sous la figure spéciale
e Amon-Ra seigneur des trônes et
du monde. Ce temple, d'une étendue
considérable, était décoré de sculp-
tures du travail le plus précieux , pré-
cédé d'un dromos , vraisemblablement
aussi d'une longue avenue de sphynx ;
il s'élevait au fond de la vallée d'El-
Assasif, et son sanctuaire pénétrait
dans les rochers à pic de la montagne.
Des offrandes faites aux dieux ou aux
ancêtres du Pharaon fondateur du
temple, sont les sujets des tableaux
sculptés dont cet édifice religieux est
orné. On y voit aussi le jeune Thouth-
mosis-Mœris rendant de pieux hom-
mages à son père qui ne fut pas roi ,
et a son oncle le Pharaon Thouth-
mosis II. Les plafonds de quelques-
unes de ces salles sont remarquables ,
ayant la forme d'une voûte; enfin,
c'est dans une de ces salles que l'on
voit un grand bas-relief peint, occu-
pant toute la paroi de gauche, dans
lequel on a figuré la grande bari sa-
crée , ou arche d'Amon-Ra. Ce dieu du
temple est adoré par le régent Amé-
nenthé, marchant avant son pupille
Thouthmosis - Mœris , qui est suivi
d'une très-jeune enfant , richement pa-
rée, nommée Rannofré , et que l'ins-
qfiption qualifie de fille du roi. En
arrière de la bari sacrée , et comme
recevant une portion des offrandes
faites par les deux rois agenouillés,
sont les images en pied du Pharaon
Thouthmosis P", de la reine Ahmosis
et de leur fille Sotennofré ; l'histoire
écrite n'avait pas conservé les noms
des trois princesses qui figurent dans
ce riche tableau de l'époque etdu règne
d'Amensé. Mais les grands obélisques
du temple de Karnacà Thèbes doivent
être considérés comme les plus beaux
monuments qui nous restent du règne
de cette reine , comme ils sont aussi
au nombre des plus admirables pro-
du.'îtions de l'art égyptien.
Celui de ces deux obélisques qui est
encore sur pied , est le plus beau de
tous ceux gui subsistent sur le sol de
l'Egypte ; il est en granit rose , haut
de 90 pieds au moins, et d'un seul
bloc , comme le sont tous les obélisques
égyptiens antiques. Cet obélisque fut
érigé par la reine Aniensé en l'honneur
d'Amon-Ra et à la mémoire de son
père Thouthmosis 1"\ le régent Amé-
nenthé est nommé dans le texte rela-
tif à l'érection du monolithe. Les
images de la reine, de son mari, et de
son fils Mœris, se voient dans les
scènes des offrandes , et le monument
n'a reçu aucune addition postérieure ,
à l'exception de la figure d'un des rois
successeurs de Mœris, qui s'y trouve
représenté en acte d'adoration devant
le dieu auquel l'obélisque est consacré.
Il repose sur une base ornée de belles
inscriptions dédicatoires , dont le texte
s'exprime au nom de la reine désignée
par cette phrase remarquable : le roi
du peuple obéissant {soleil dévoué à
la vérité), la fille du soleil (Amé-
nemhé) : nouvelle preuve de la condi-
tion singulière des reines exclues
comme femmes de certaines attribu-
tions expressément dévolues à leur
mari , quoiqu'ils ne jouissent pas de
l'autorité royale.
L'autre obélisque, malheureusement
renversé et brisé , était aussi un ma-
gnifique monument de la piété de la i
reine Amensé : dans les tableaux du
pyramidion , c'est encore le régeflt
Aménemhé aux pieds d'Amon-Ra; et,
dans ces tableaux religieux , on recon-
naîtrait, sans le secours des inscriptions,
la figure de ce même régent , tant l'art '
égyptien a su faire ressemblantes celles
de ce personnage qui se voient encore i
et sur l'édifice d'El-Assasif , et sur cet i
obélisque de Karnac. Le jeune roi
Mœris y est aussi représenté , associé ;
aux offrandes faites par son tuteur; et i
EGÏPTE.
309
postcrieurenient un autre Pharaon ,
qui fit faire quelques ouvrages dans ce
même temple , s y est substitué dans
les images et les inscriptions, aux per-
sonnages nommés primitivement dans
cet obélisque : Mœris lui-même , de-
venu roi , n'y épargna pas non plus le
prénom royal du second mari de sa
mère : il remplaça par son nom celui
d'Aménemhé (ou Aménenthé) qui fut
martelé.
Ou ignore si ce même Aménemhé
survécut à la reine Amensé: dans tous
les cas , ses honneurs durent Unir avec
la vie de la reine, dont le tombeau
existe encore dans la vallée funéraire
deTlièbes. Elle mourut vers l'an 1736
avant l'ère chrétienne.
Son fils lui succéda immédiatement,
et porta le nom de Thouthmosis , l'en-
gendré de Thôth, surnommé Mœris
[Mai-ré, qui aime Phré , le dieu so-
leil) ; on lui donne aussi d'autres sur-
noms : bienfaiteur des mondes (à Kar-
nac) ; serviteur du soleil , président de
la première des dix régions (sur un
obélisque de Rome) ; approuvé par le
soleil (obélisque de Constantinople) ;
modérateur de justice (Amada). Son
prénom royal , formé de trois signes ,
le disque du soleil , le mur crénelé , le
scarabée, et signifiant soleil stabili-
teur de l'univers , est quelquefois aug-
menté d'un quatrième signe, la ligne
brisée écrite avant le scarabée ; on le
voit ainsi sur les monuments de la
jVubie ; et dans les listes en écriture
hiératique , le prénom de ce Thouth-
mosis III contient toujours quatre
signes.
Le règne de Mœris n'eut pas une
longue durée; il fut de moins de treize
années (12 ans et 9 mois) ; mais il dut
être glorieux ; il y a peu de souverains
égyptiens dont il reste autant de mo-
numents, dont l'antiquité ait autant
exalté la glaire et proclamé le renom.
Tous ces souvenirs , tous ces tra-
vaux du règne de Mœris sont empreints
d'un caractère particulier : tous les
monuments de sa piété sont édifiés à
des dieux de la paix ; toutes ses grandes
actions sont des faits d'administration
civile : la sagessse de l'Egypte se révé-
lerait-elle aussi dans la renommée im-
mortell* de ce grand prince , ami de
la paix et des arts ?
L'Egypte et la Nubie sont encore
couvertes de magnifiques ruines pro-
venant des belles constructions élevées
durant le règne de Mœris ; et de riches
villes modernes , Rome elle-même, en
ont recueilli des débris qui dominent
encore par leur éclat les chefs-d'œuvre
des arts renouvelés.
Parvenu à la suprême puissance,
Mœris donna d'abord ses soins à faire
terminer les ouvrages publics com-
mencés pendant le règne de sa mère ;
il en haïssait le second mari, Amé-
nemhé , dont la tutelle avait pu lui être
incommode ou oppressive ; et , comm<;.
pour le punir d'une usurpation , Ma ris
fit marteler soigneusement, sur tous
les édifices publics , le prénom et la
figure en pied d« son beau-père, y subs-
tituant quelquefois les siens à côté de
celle de sa mère. L'obélisque de Kar-
nac, les édifices d'EI-Assasif et de
Médinet-Habou portent encore les
traces de ces royales récriminations.
Mœris fut plus respectueux envers son
père : il s'occupa d'assurer la conser-
vation de ses honneurs presque sou-
verains; et, dans quelques salles du
palais dont il commença la construc-
tion à lMédinet-Habou,'ii fit inscrire,
dans deux cartouches accolés , le nom
de Thouthmosis son père à côté de son
cartouche royal.
Mœris construisit ensuite la plupart
des édifices sacrés qui s'élevèrent en
Egypte et en Nubie après l'expulsion
des Pasteurs , effaçant ainsi , avec une
pieuse persévérance , les traces pro-
fondes de la barbarie. La ville d'Élé-
thya ne fut pas oubliée; il orna Esnèh,
ville importante en ce temps-là , d'un
temple au dieu Chnouphis, le seigneur
du pays, créateur de l'univers, prin-
cipe vital des essences divines, soutien
de tous les mondes; il associa au
grand dieu les deux autres person-
nages qui complétaient la triade du
nome d'Esnèh, Nèith, et le jeune Haké,
représenté sous la forme d'un enfant;
et la dédicace de ce temple au nom de
Mœris était encore, du temps des
310
L'UNIVERS.
Ptolémées , au nombre des fêtes com-
mémoratives célébrées dans ce temple.
A Edfou , Moeris éleva un temple au
grand dieu Har-Hat, qui était aussi le
seigneur liturgique du lieu. A Ombos,
il contribua à la construction du mur
général d'enceinte; uae porte, ornée de
son nom , subsiste encore. Il éleva les
propylées du grand temple de Mem-
phis , et Diodore de Sicile assure qu'ils
surpassaient en magnificence tous les
autres ouvrages de ce genre. A Élé-
phantine, un mur du quai, de cons-
truction romaine , renferme des débris
des édifices consacrés aux dieux de
cette ville par Mœris. Thèbes surtout
nous montre IfS témoignages de son
inépuisable munificence : un palais à
Médinet-Habou , une grande partie des
immenses constructions de Karnac, le
temple d'El-Assasif terminé, en ont
consacré le souvenir. C'est en effet
par les soins de Mœris que la plus an-
cienne partie (Je l'édifice de Médinet-
Habou reçut sa décoration. Les dédi-
caces portent son nom; et celle qui se
lit encore sous la galerie de droite
s'exprime ainsi : « La vie ! l'Horus
puissant , aimé de Phré , le souverain
de la haute et de la basse région,
grand chef de toutes les parties du
monde, l'Horus resplendissant, grand
par sa forme, celui qui a frappé les
neuf arcs (les peuples nomades); le
dieu gracieux, seigneur du monde,
soleil stabiliteur de l'univers, le fils
du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur
du monde, vivifié aujourd'hui et à tou-
jours. Il a fait exécuter ces construc-
tions en l'honneur de son père Amon-
Ra , roi des dieux ; il lui a érigé ce
grand temple dans la partie occiden-
tale du Thouthmoséïum d'Amon , en
belle pierre de grès : c'est ce qu'a fait
le roi , vivant toujours. » La plupart
des bas-reliefs qui décorent les gale-
ries et les chambres , représentent ce
roi Mœris rendant des hommages aux
dieux , ou recevant d'eux des dons et
des grâces. Sur la paroi de gauche de
la grande salle ou sanctuaire , ce Pha-
raon casqué est conduit par la déesse
Athôr et par le dieu Amon, qui se
donnent la main , vers l'arbre mystique
de la vie. Le roi des dieux , Araon-Ra ,
assis , trace avec un pinceau le nom de
Thouthmosis sur l'épais feuillag* de
cet arbre , en disant : « Mon fils , sta-
biliteur de l'univers , je place ton nom
sur l'arbre Oscht, dans le palais du
soleil. » Cette scène se passe devant
les vingt -cin^ divinités secondaires
adorées à Thèbes, rangées sur deux
files ; une inscription les annonce en ces
termes : Voici ce que disent les autres
grandes divinités d'Opht (Thèbes):
« Nos cœurs se réjouissent à cause du
bel édifice construit par le roi soleil
stabiliteur de l'univers. » Les hommes
et les dieux célébrèrent ainsi la gloire
du roi Mœris.
Les ruines historiques de la Nubie
en rendent encore témoignage. Le plus
grand des temples construits à Ouadi-
Halfa , l'antique Béhéni , auprès de la
seconde cataracte au sud de Thèbes ,
fut aussi un ouvrage de Mœris. Il fut
construit en briques , orné de piliers-
colonnes d'ordre dorique primitif, et
de portes en grès ; il était dédié aux
dieux Amon-Ra et Phré. A Ibrim , un
spéos ou chapelle creusée dans la mon-
tagne , remonte au règne de Mœris ; sa
statue , assise entre celles du dieu sei-
gneur d' Ibrim et de la déesse de Nu-
bie , occupe la niche du fond ; et ce
spéos a été creusé par un prince nom-
mé Nabi , qui prend le titre de gouver-
neur des terres méridionales ( la Nubie).
Ce prince est debout devant le roi as-
sis sur un trône, et accompagné de
plusieurs autres fonctionnaires pu-
blics ; il présente à Mœris les tributs
en or, en argent et en grains, prove-
nant des terres méridionales dont il
a le gouvernement.
Les bas -reliefs du sanctuaire du
temple d'Amada nous apprennent que
cet édifice fut aussi le fruit delà piété
de Mœris , et le nom du roi se lit en-
core dans le texte des dédicaces ainsi
conçues: «Ledieubienfaisant, seigneur
du monde , le roi stabiliteur de l'uni-
vers, le fils du soleil, Thouthmosis,
modérateur de justice, a fait ses dé-
votions à son père le dieu Phré, le
dieu des deux montagnes célestes, et
lui a élevé ce temple en pierre dure ;
EGYPTE. Slf
il l'a fait pour être viviflé à toujours. »
Mœris mourut avant que cet édiOce fiit
terminé ; ses premières vues de restau-
ration s'étaient naturellement portées
sur l'Egypte : la Nubie n'en était qu'une
dépendance, et ne tenait q_ue le se-
cond rang dans l'ordre des fondations
pieuses ordonnées par ce roi. Eguisse et
Se.'nné, autres villes de Nubie, eurent
aussi leur part dans ses bienfaits.
L'obélisque de Saint- Jean de Latran
a Rome , Tun des plus considérables
monuments de cet ordre, l'obélisque
d'Alexandrie, et celui de Constantino-
p!e, sont aussi au nombre des admi-
rables ouvrages d'art du règne de
IMœris ; et c'est à lui qu'il faut faire
un éternel bonneur de la plus vaste et
de la plus hardie entreprise d'utilité
publique , que le génie de l'bomme ait
jamais 'conçue et exécutée , le lac qui
porte son nom , et qui maîtrisait pour
ainsi dire, selon l'intérêt de l'Etat,
les prodigieuses inondations du plus
grand fleuve de la terre. (Voyez à la
page 12, la Description du lac Mœris.)
Une statue colossale de Mœris , en
granit noir, à taches blanches, est au
musée de Turin. Plusieurs stèles du
musée égyptien de Paris rappellent
(les actions ou des époques du règne
de ce grand roi ; et son nom royal
est le plus fréquent de tous sur "les
bijoux et les amulettes.
Enfin, ce prince honorait ses an-
Gêtre^s à l'égal des dieux , selon la foi
du pays ; il a laissé de ce respect un
monument non moins utile à l'histoire
qu'à sa propre gloire. C'est Mœris en
effet qui orna le palais de Rarnac de
la Table historique et généalogique des
rois qui , avant lui , occupèrent le trône
d'Égvpte. Les voyageurs modernes
ont'îionné le nom'de salle des rois à
une de celles de ce temple , laquelle est
remarquable par sa décoration et sa
destination également singulières, com-
parée aux autres parties analogues dans
les édifices de l'Egypte. Les'trois cô-
tés sud-est, sud-ouest et nord -ouest
de cette vaste salle sont occupés par
Juatre files de figures assises , placées
une derrière l'autre; les files sont
sculptées l'une au-dessus de l'autre;
chacune est de quinze personnages;
mais, dans chaque file, les huit pre-
mières figures regardent le sud-est , et
les sept suivantes le nord-ouest : à ces
deux points opposés le roi Mœris est
debout, devant le premier personnage
de chaque file ; une table chargée d'of-
frandes s'élève entre le roi et la pre-
mière figure; leur pose et leurs in-
signes annoncent que ce sont des rois ;
le cartouche-prénom qui est à côté de
chaque figure ne laisse aucun doute à
cet égard : ce riche et précieux Ta-
bleau nous représente donc le roi
Mœris faisant des offrandes et des
prières' à soixante rois, ses prédéces-
seurs sur le trône d'Egypte. On re-
connaît dans cette longue série plu-
sieurs des princes de la XVIP et de
la XVP dynastie, qui sont déjà nom-
més à leur place dans notre précis
historique; mais le plus grand nombr*
des noms de la Table royale deKarnac
s'élève à des époques oîi la critique his-
torique n'a pas encore pénétré. Mœris
consacra ce monument à la mémoire
de ses ancêtres, vers l'année 1725
avant l'ère chrétienne.
C'est au règne de ce même roi , et à
l'année 1 732 avant la même ère , qu'ap-
partient le plus ancien manuscrit égyp-
tien connu avec une date précise : ce
manuscrit existe au musée de Turin ;
c'est un contrat daté de la cinquième
année du règn.e de Mœris.
Dans les bas-reliefs du temple de
Médinet-Habou, le roi associe à ses
offrandes la reine sa femme ; elle porte
les titres ordinaires de royale épouse
principale , et a le nom de Rhamaïthé.
Dans le tombeau d'Amensé, mère du
roi , on le voit accompagné de sa jeune
fille, nommée Réninofré, soleil des
bienfaits. Mœris eut aussi de ce ma-
riage un fils qui lui succéda , et il mou-
rut après un règne trop court, tout
rempli de grandes et de bonnes action?
dont les témoignages éclatants subsis
tent encore. Les plus célèbres histo-
riens de l'antiquité grecque en ont , à
l'envi , célébré la gloire ; et ils en ont
raconté des merveilles que l'autorité
des monuments a fait inscrire parmi ,
les vérités de l'histoire.
3!2
L'U?^IVERS.
Le fils et le successeur de Mœris
( l'an 1723 avant J. C.) se nomma Amé-
nophis ; il est le second roi de ce nom
dans la XVIIP dynastie; son prénom
royal (le 8' de la ligne intermédiaire
de' la table d'Abydos , de gauche à
droite) signifiait :' le soleil grand des
mondes.
On ne peut s'abstenir de remarquer
?ue le nom d'Aménophis II se lit plus
réquemment sur les monuments de
la Nubie que sur ceux de l'Egypte :
comme si ce prince s'était appliqué à
continuer l'exécution des projets de
son père, qui, après avoir élevé en
Egypte d'abord de si grands édifices ,
put a peine , à cause de la courte du-
rée de son règne, voir commencer
ceux dont il voulait orner la Nubie.
Aménophis II concourut cependant à
accroître les splendeurs de Thèbes;
son nom se lit sur le troisième pro-
pylée et les colosses de Karnac.
A Snem ( Beghé ) , Aménophis II érigea
un temple en l'honneur de Chnoupnis
et de la déesse Athôr; un des pylônes
de l'édifice était décoré d'une statue
colossale de ce roi.
En pénétrant dans la Nubie , nous
trouvons à Calabschi , l'ancienne Tal-
mis des Grecs , les restes d'un temple
qu'Aménophis II y avait élevé en l'hon-
neur du dieu Malouli , jeune dieu qui
formait, avec Horus, son père, et
Isis , femme et mère d'Horus , la triade
finale du système religieux de l'E-
gypte, dont Ammon , Mouth et Khons
composaient la triade initiale. Ce même
temple , détruit par le temps ou par
•es guerres , fut relevé par un des rois
Ptolémées ; et , après une nouvelle
destruction, réédifié encore par les
Romains, commencé par Auguste,
continué par Caligula, par Trajan ; mais
son état actuel annonce qu'il ne fut
jamais terminé. Ce temple fut à toutes
ces époques dédié au même dieu ; il
était le seigneur suzerain du lieu , sa
divinité locale : il n'y a pas d'exemple
hors de l'Egypte de cette persistance
dans le même culte, dans la même re-
ligion , malgré les invasions ennemies
et la mobilité des croyances humaines.
Dans une autre villedèNubie, à Amada,
Aménophis II continua le temple com-
mencé par Mœris son père ; il fit sculp-
ter les quatre salles à la droite et à la
gauche du sanctuaire ; et ce roi fit ms-
crire , sur une grande stèle placée au
fond du sanctuaire , le détail des ou-
vrages exécutés par ses ordres.
On voit encore à Ibrim un spéos du
règne d'Aménophis II ; alors les terres
du midi, la Nubie, étaient adminis-
trées par un prince nommé Osorsaté.
Sur la paroi droite du spéos , le roi
assis reçoit d'Osorsaté et d'autres
fonctionnaires, les tributs de ces terres
méridionales et des productions natu-
relles du pays , y compris des lions ,
40 lévriers et 10 chacals vivants : la
statue du roi était placée au milieu de
celles des divinités locales. Enfin, à
Ouadi-Halfa , près de la seconde cata-
racte , Aménophis II dédia un temple
à Horammon; la fin de l'inscription
dédicatoire se lit encore sur les débris
de la porte antique , et les colonnes en
pierre de l'intérieur du temple sont
du style dorique , taillées à pans très-
réguliers et peu marqués , type incon-
testable des ordres grecs , et qui re-
monte évidemment au règne de notre
Aménophis II. On a aussi retrouvé des
souvenirs de son règne à Sabout-el-
Qadim , vers les côtes de la mer Rouge ,
ou l'Egypte possédait alors des établis-
sements commerciaux ou industriels.
Une statue colossale de ce roi orne
le musée royal de Turin ; elle est de
granit rose , et monolithe comme tous
les colosses de l'Egypte.
Aménophis II mourut après avoir
régné 25 ans et 10 mois ; son tombeau ;
est perdu avec celui des autres pre-
miers rois de la XVIIP dynastie, dans
la vallée de l'ouest, où il n'a pas été
découvert.
Un autre Thouthmosis , le 4* de cette
même dynastie , fut le successeur d'A-
ménophis II, son père. Il continua
aussi et termina le temple d'Amada ,
en y ajoutant le pronaos et les piliers;
les architraves sont occupées par des i
inscriptions en l'honneur de ce roi;
une d'elles est ainsi conçue : « Voici ce i
que dit le dieu Thoth , le seigneur des
divines paroles, aux autre» dieux qui
EGYPTE.
313
résident dansThyri : Accourez et con-
templez ces offrandes grandes et pures,
faites pour la construction de ce tein-
file par le roi Thouthmosis , à son père
edieu Phré, dieu grand, manifesté aans
le firmament. » La sculpture de ce
temple montre partout la belle époque
de l'art en Egypte. Le nom de Thouth-
mosis IV se voit aussi sur une frise
dans les débris des édifices de Ouadi-
Halfa.
Le règne de ce Pharaon fut troublé
par les soins de la guerre ; les fron-
tières méridionales de l'Egypte étaient
constamment menacées par les peu-
plades insoumises de la Libye : Thouth-
mosis IV fut contraint de les com-
battre vers la fin de son règne ; et il
existe encore, sur les rochers de
Philœ, une inscription commémora-
tive d'une victoire qu'il remporta sur
ces Libyens, le 8'du mois phaménoth,
l'an 7 tle son règne, 1691 ans avant
l'ère chrétienne.
Deux stèles du règne de ce roi , d'un
très-beau travail , sculptées et peintes,
sont dans le musée de Turin ; et le bel
obélisque de Saint-Jean de Latran , à
Rome , porte aussi le nom de Thouth-
mosis IV; il est dans les colonnes la-
térales des quatre faces du monolithe ,
et elles nous apprennent que ce Pha-
raon avait ajoute de grandes construc-
tions à un des temples d'Amon-Ra à
Thèbes , fondé par un de ses prédéces-
seurs , vraisemblablement par Thouth-
mosis III , qui y avait fait ériger cet
obélisque , transporté depuis dans la ca-
pitale du monde romain. Le pré-
nom royal de Thouthmosis IV signi-
fiait le soleil stabiliteur des mondes;
il prit aussi le titre de chef des chefs.
Le portrait de la reine sa femme se
trouve dans les tombeaux de Kourna
à Thèbes , mais sa légende est détruite.
Ce Thouthmosis mourut après un règne
de 9 ans et 8 mois, vers l'année 1687
avant l'ère chrétienne.
Il eut pour successeur un des princes
les plus illustres parmi les races royales
égj'ptiennes , et des plus connus parmi
les populations occidentales : il se
nomma Aménophis III ; c'est le Mem-
non des Grecs , le roi à la statue par-
lante, dont les merveilles ont ému les
plus vulgaires esprits.
La naissance même de cet Améno-
phis eut aussi ses miracles ; et nous
avons déjà rapporté (page 56) les cir-
constances religieuses de l'annoncia-
tion , de la naissance et de l'éducution
de ce roi. Thèbes et les villes princi-
pales de l'Egypte sont encore couvertes
des restes et des preuves de sa magni-
ficence: nous avons aussi donné (page
76 et suiv.) une idée de l'ensemble du
palais de Thèbes qui porte son nom ,
connu dans les relations anciennes et
modernes sous la dénomination de
Memnonîum , et qui a dans ses in-
scriptions celle d'Aménophium. Le
grand palais de Louqsor fût aussi l'ou-
vrage d'Aménophis III , il en jeta les
premiers fondements : écoutons le
voyageur qui en a donné , le premier,
la description historique :
« Le fondateur du palais de Louq-
sor, ou plutôt des palais de Louqsor,
a été le Pharaon Aménophis-Memrion
( Amenothph llPde la XVIirdynastie).
C'est ce prince qui a bâti la série d'é-
difices qui s'étend du sud au nord , de-
puis le Nil jusqu'aux 14 grandes co-
lonnes de 45 pieds de hauteur , et dont
les masses appartiennent encore à ce
règne. Sur toutes les architraves des
autres colonnes ornant les cours et les
salles intérieures , colonnes au nombre
de 105 , la plupart intactes , on lit , en
grands hiéroglyphes d'un relief très-
bas et d'un excellent travail , des dédi-
caces faites au nom du roi Aménophis.
Je mets ici la traduction de l'une
d'elles, pour donner une idée de toutes
les autres , qui ne diffèrent que par
quelques titres royaux de plus ou de
moins. »
«La vie! l'Horus puissant et mo-
déré, régnant par la justice, l'organi-
sateur de son pays , celui qui tient le
monde en repos, parce que, grand
par sa force , il a frappé les barbares ;
le roi seigneur de justice, bien aimé
du soleil ,"le fils du soleil, Aménophis ,
modérateur de la région pure (l'Egypte),
a fait exécuter ces constructions con-
sacrées à son père Amon , le dieu sei-
cneur des trois zones de l'univers,
S14
L'UNIVERS.
dans rOph du midi ; il les a fait exé-
cuter en pierres dures et bonnes , afin
d'ériger un édifice durable; c'est ce
qu'a fait le fils du soleil Aménophis ,
chéri d'Amon-Ra. »
Ces inscriptions lèvent donc toute
espèce de doute sur l'époque précise
de la construction et de la décoration
de cette partie de Louqsor.
Les bas-reliefs qui décorent le palais
d'Aménophis sont, en général, rela-
tifs à des actes religieux faits par ce
prince aux grandes divinités de cette
portion deThèbes, qui étaient T Amon-
Ra , le dieu suprême de l'Egypte , et
celui gu'on adorait presque exclusive-
ment à Thèbes , sa ville éponyme ; 2° sa
forme secondaire , Amon-Ra-Généra-
teur, mystiquement surnommé fe mari
de sa mère, et représenté sous une
forme priapique; c'est le dieu Pan
égyptien , mentionné dans les écrivains
grecs ; 3° la déesse Thamoun ou Ta-
mon , c'est-à-dire Amon femelle , une
des formes de Neïth, considérée comme
compagne d'Amon générateur; 4° la
déesse Moutli , la grand' mère divine,
compagne d'Amon-Ra; 5° et 6° les
jeunes dieux Khons et Harka, qui
complètent les deux grandes triades
adorées à Thèbes , savoir :
Pères. Mères. Fils.
Amon-Ra. Mouth. Khons.
Amon générateur. Thamoun. Harka.
Le Pharaon est représenté faisant des
offrandes , quelquefois très - riches , à
ces différentes divinités , ou accompa-
gnant leurs bari ou arches sacrées,
portées processionnellement par les
prêtres.
L'une des dernières salles du palais ,
d'un caractère plus religieux que toutes
les autres , et qui a du servir de cha-
pelle royale ou de sanctuaire, n'est
décorée que d'adorations aux deux
triades de Thèbes par Aménophis ; et,
dans cette salle , dont le plafond existe
encore , on trouve un second sanctuaire
emboîté dans le premier, et dont voici
la dédicace qui en donne très-claire-
ment l'époque tout à fait récente , en
comparaison de celle du grand sanc-
tuaire : « Restauration de l'édifice faite
par le roi (chéii de Phré, approuvé
par Amon), le fils du soleil , seigneur
des diadèmes, Alexandre, en l'hon-
neur de son père Amon-Ra, gardien
des régions de Oph ( Thèbes) ; il a fait
construire le sanctuaire nouveau en
pierres dures et bonnes à la place de
celui gui avait été fait sous la majesté
du roi Soleil , seigneur de justice , le
fils du soleil Aménophis , modérateur
de la région pure.
Ainsi , ce second sanctuaire remonta
seulement à l'origine de la domina-
tion des Grecs en Egypte , au règne
d'Alexandre , fils d'Alexandre le Grand,
comme le prouve la figure enfantine
du roi : et l'on ne trouve que cette
partie moderne dans le magnifique
palais d'Aménophis.
Au Memnonium plusieurs statues
colossales furent érigées en l'honneur
de ce roi ; les bas-reliefs oiî se mon-
trait la protection des dieux pour ce
grand prince , ornaient toutes les par-
ties de l'édifice ; et deux grandes ins-
criptions annonçaient la dédicace du
Memnonium aux dieux de Thèbes par
ce roi reconnaissant.
La forme et la rédaction de cette
dédicace sont d'un genre tout spécial ;
on en jugera par une courte analyse.
Cette consécration du palais est rap-
pelée d'une manière dramatique; c'est
d'abord le roi Aménophis qui prend
la parole dès la première ligne et la
garde jusqu'à la treizième. «Le roi
Aménophth a dit : Viens , ô Amon-
Ra, seigneur des trônes du monde,
toi qui résides dans des régions de
Oph ( Thèbes) ! contemple la demeure
que nous t'avons construite dans la
contrée pure , elle est belle : descends
du haut du ciel pour en prendre pos-
session ! » Suivent les louanges du dieu
mêlées à la description de l'édifice dé-
dié, et l'indication des ornements et
décorations en pierre de grès , en gra-
nit rose, en pierre noire, en or, en
ivoire et en pierres précieuses , que le
roi y a prodigués, y compris deux
grands obélisques dont on n'aperçoit
plus aujourd'hui aucune trace.
Les sept lignes suivantes renfer-
ment le discours que tient le dieu
Amon-Ra , en réponse aux courtoisieg-
I^G ï PTK.
315
du Pharaon. » Voici ce que dit Amon-
Ra , le mari de sa mère , etc. : Appro-
che , mon fds , soleil seigneur de vé-
rité , du germe du soleil , enfant du
soleil, Aménothph! J'ai entendu tes
paroles et je vois les constructions que
lu as exécutées; moi qui suis ton
père , je me complais dans tes bonnes
œuvres , etc. , etc. , etc.
Enfin vers le milieu de la 20" ligne
commence une troisième et dernière
harangue ; c'est celle que prononcent
les dieux en présence d'Amon-Ra,
leur seigneur, auquel ils promettent
lie combler de biens Aménotbph son
fils chéri , d'en rendre le règne joyeux
en le prolongeant pendant de longues
années, en récompense du bel édifice
qu'il a élevé pour leur servir de de-
meure , palais dont ils déclarent avoir
pris possession après l'avoir bien et
dilment visité.
L'identité du Memnonium des Grecs
et de l'Aménophium égyptien n'est
donc plus douteuse ; il l'est bien moins
encore que ce palais fût une des plus
étonnantes merveilles de la vieille ca-
pitale. Des fouilles en grand, exécu-
tées par un Grec nommé lani, ancien
agent de M. Sait , ont mis à découvert
une foule de bases de colonnes, un
très-grand nombre de statues léonto-
cépha'les en granit noir; de plus, deux
magnifiques sphinx colossals et à tête
humaine , en granit rose , du plus beau
travail, représentant aussi le roi Amé-
nophis IIP. Les traits du visage de ce
prince portant une empreinte de phy-
sionomie un peu éthiopienne , sont
absolument semblables a ceux que les
sculpteurs et les peintres ont aonnés
à ce même Pharaon dans les tableaux
des stèles du Memnonium , dans les
bas -reliefs du palais de Louqsor, et
dans les peintures du toml)eau de ce
prince dans la vallée de l'Ouest à Bi-
ban-el-Molouk : nouvelle et millième
preuve que les statues et bas-reliefs
égyptiens présentent de véritables por-
traits des anciens rois dont ils portent
les légendes.
A une petite distance du Rhames-
séum existent les débris de 2 colosses
en grès rougeâtre : c'étaient encore
deux statues ornant probablement la
porte latérale nord de l'Aménophium ;
ce qui peut donner une juste idée de
l'immense étendue de ce palais dont il
reste encore de si magnifiques vestiges.
C'est cet Aménophis UI que représen-
tait la statue vocale dont des témoins
nous ont certifié les miraculeuses ver-
tus. Nous avons tout dit sur cette mer-
veille (à la page 70) , sur la description
de la statue (aux pages 71 à 77), pour
l'histoire de l'antique miracle , diver-
sement expliqué.
Il nous reste encore d'autres monu-
ments propres à jeter quelques lu-
mières sur les circonstances princi-
pales du règne d'Aménophis III : nous
en devons au lecteur un résumé som-
maire.
Une inscription qui existeaujourd'hui
sur un des rochers des environs de
Philae , rappelle , dans une relation de
quatorze lignes de texte, que le Pha-
raon Aménophis III passa dans ces
contrées et y tint une panégyrie, dans
la cinquième année de son règne, au
retour d'une guerre dans laquelle il
venait de soumettre les Éthiopiens.
Ces guerres d'Ethiopie étaient fré-
quentes, et amenées par la nécessité
de maintenir par la force les popula-
tions nomades répandues sur les rives
du Nil supérieur.
Le nom d'Aménophis III se re-
trouve aussi dans d'autres inscrip-
tions , monuments isolés , mais con-
temporains de son règne: dans l'île
de Beghé , l'ancienne Snem , près de
PhilcC , on lit encore un proscynéma ,
ou acte d'adoration adressé a notre
Pharaon par un basilico-grammate ,
nommé Aménémoph, l'un des com-
mandants des troupes du roi ; un
prince éthiopien , nommé Mémosis ,
employé aussi au service du roi , lui
adresse les mêmes hommages. L'in-
tendant du domaine royal d'Améno-
phis s'appelait Aménothph; il était en
même temps grand prêtre de la déesse
Anouké ; il fit aussi un pèlerinage dans
l'île sainte de Snem ; et sa supplique
aux dieux de l'île pour en obtenir tous
les bienfaits dont ils peuvent disposer,
existe encore en ce lieu.
L'UNIVERS.
Aménopliis III avait élevé un tem-
ple au grand dieu Chnouphis dans une
autre île, celle d'Éléphantine; mais il
a été récemment détruit; une caserne
et des magasins ont été construits des
antiques matériaux de cet édifice reli-
gieux.
Ce prince éleva de grands édifices
publics ; il paraît que ce fut par l'effet
de cette pieuse munificence que les
belles et vastes carrières de Silsilis,
sur la rive orientale du Nil, furent
ouvertes. Deux stèles, qui s'y voient
encore de nos jours, nous donnent,
par leurs inscriptions, la plus ancienne
date certaine des exploitations succes-
sives de ces riches carrières , qui ont
presque suffi à tous les monuments
de la Thébaïde édifiés, depuis le règne
d'Aménophis-Memnon.
Quand Sésostris voulut orner son
grand temple d'Amon-Ra , à Thèbes ,
du tableau généalogique de ses an-
cêtres , il se garda d'y oublier Améno-
pliis III, dont le règne glorieux par
des victoires au dehors , et de grands
établissements au dedans, avait été
comme le précurseur prophétique du
sien. La statue d' Aménoph i s s'y montre
à la suite de celles des Mènes, des
Amosis , des Thouthmosis, et d'autres
grands rois prédécesseurs de Sé-
sostris.
Ce que nous avons déjà rapporté
des magnificences du Memnonium
( r Jménophium ou palais d'Améno-
phis-Memnon) à Thèbes {supra, pages
t>0, 70,71 et 314), de la statue parlante
de ce Memnon (idem), ne peut suffire à
en donner une idée bien complète : les
ruines modernes en révèlent encore la
grandeur. L'Aménophium était un des
plus importants édifices de la ville
royale. Il égalait en étendue l'immense
palais de Karnac , et quelques débris
s'élèvent à peine aujourd'hui au-des-
sus du sol ! En exhaussant celui de la
plaine par ses inondations, le Nil a
tout enseveli, la brèche, le granit, les
noms des dieux et des hommes ; les
barbares ont converti en chaux toutes
les constructions susceptibles de subir
cette éternelle transformation. Il ne
reste d'entier de ce sMagnifique édi-
fice , et dans son voisinage , que les
tombeaux des nombreux officiers char-
gés de sa garde ou de son service.
On voit , dans les riches portefeuilles
du musée de Turin , un contrat ma-
nuscrit daté de l'an 24 du règne d'A-
ménophis-Memnon, et au Vatican,
une statue léontocéphale qui porte le
cartouche de ce roi, qui est ici une
époque de son règne.
Dans la haute Nubie , à Sohleb , les
derniers voyageurs ont retrouvé les
ruines des grandes constructions que
ce grand prince y avait élevées; les
édifices portaient fréquemment répé-
tée la commémoration des victoires
d'Aménophis; les noms de quarante-
trois peuplades vaincues et soumises ,
se lisent encore sur ces tableaux his-
toriques; sur les débris des colosses
de l'Aménophium de Thèbes on lit
aussi dix-sept noms de peuplades con-
quises , presque tous différents de la
grande liste de Sohleb, appartenant
très-vraisemblablement à une contrée
différente, et à des pays où , pour la,
plupart , la barbe était en usage.
On peut, du reste , se faire une idée
des monuments publics destinés, en
Egypte , à célébrer la gloire des rois
conquérants, en jetant les yeux sur
les restes d'un colosse de ce même
Aménophis III, qui décorent le musée
de Paris. Ces restes , tirés de l'Amé-
nophium même de Thèbes , ne con-
sistent que dans les pieds et la base
de sa statue colossale en granit rose.
Mais on voit, sur les côtés de cette
base, sculptés en relief dans le creux,
une série de captifs, les mains liées,
agenouillés, et dont tous les traits
portent l'empreinte de la physionomie
africaine , ou nègre , très - prononcée.
Leur tête est ceinte d'un diadème , et ,
auprès de chaque figure , se trouve un
bouclier renfermant le nom de la con-
trée oij conuiiandait chacun de ces
chefs vaincus par le roi. Ce sont là
autant de noms de régions de la vieille
Afrique où Aménophis-Memnon porta
ses armes victorieuses : ces noms y
sont au nombre de vingt-trois ; ceux
de la Nubie et de l'Ethiopie s'y lisent
sur la face antérieure , et l'on ne re~
EGYPTE.
trouve que deux ou trois de ces noms
dans la nomenclature bien plus nom-
breuse de Sohieb.
Assez loin des colosses de TAméno-
phium de Thèbes (supra, page 70), du
côté de la montagne libyque , et vers
la limite du désert , gisent renversées
deux grandes stèles historiques {supra,
page 70) , d'environ trente pieds de hau-
teur, et de même matière que ces gi-
gantesques statues. La partie cintrée
(le haut) des stèles est occupée par des
scènes religieuses. Dans la première,
le grand dieu de Thèbes , Amon - Ra ,
tient par la main le roi Aménophis,
et lui pose très -près de sa bouche le
symbole de la vie pure et de toutes
les joies pour chaque jour. Le roi est
accompagné de la reine sa femme,
coiffée en déesse Athôr , la tête ornée
de plumes; dans la seconde scène,
c'est le dieu Phtha-Socharis qui re-
nouvelle le même don au roi , suivi de
la reine dans le même costume. Une
grande inscription de 24 lignes, en
partie mutilées , complète ce tableau ;
et le travail de sculpture de ce beau
monument est d'une élégance et d'une
perfection très-remarquables.
De ces deux grandes stèles , celle de
droite est brisée, et une partie de
l'inscription a disparu : mais une cir-
constance particulière donne au bas-
relief de ce monument un intérêt du
premier ordre, qui touche par plu-
sieurs points à l'antique histoire de
l'Orient. On a rappelé plus haut que ,
dans les sculptures historiques et reli-
gieuses de l'Aménophium, les traits
du visage d' Aménophis sont ceux de
la race éthiopienne. Dans les deux
stèles que nous venons de décrire , ce
roi a les mêmes caractères de ligure
très - prononcés , tirant visiblement
vers ceux de la face nègre. Or, les
monuments ont prouvé que la mère
d'Aménophis III , femme de Thouth-
mosis IV , nommée Tmau - Hemva ,
était noire et originaire d'Abyssinie :
il n'y a donc plus lieu de s'étonner
que le fils de cette femme port£ sur sa
figure les marques de cette origine
africaine, d'après une loi de la nature,
qui est vraisemblablement aussi an-
cienne que l'espèce humaine les en-
fants mâles participant , en général ,
des traits physiques de la mère , et les
filles plus généralement de ceux du
père. Voilà donc un témoignage bien
antique à l'appui de cette observation
physiologique ; et , quant à l'union d'un
roi d'Egypte avec une femme africaine ,
il y en a d'autres exemples dans les
annales et dans les monumei>ts pha-
raoniques.
Ici, dans les stèles de Thèbes, la
flatterie sacerdotale a ingénieusement
découvert un moyen de se faire jour ;
elle a donné à la reine , femme d'Amé-
nophis , une physionomie un peu afri-
caine aussi , quoiqu'elle ne fut pas de
cette race; les prêtres en ont revêtu
jusqu'au dieu lui-même: le profil d'A-
mon-Ra est exactement modelé sur
celui d'Aménophis , et il est peut-être
fort heureux pour le dieu que ce roi ne
fût ni borgne ni bossu. On voit , à la
bibliothèque royale de Paris , un por-
trait de ce roi , peint en profil , à
fresque , et qui a été tiré de son propre
tombeau. Des figures de sa mère et de
sa femme accompagnent souvent celle
de ce roi , ou ne forment qu'un groupe
avec elle ; les colosses du Memnonium
sont ainsi composés.
La légende royale d'Aménophis III
s'exprimait en ces ternies : « Le dieu,
gracieux, le lion des rois, le roi du
peuple obéissant, soleil seigneur de
vérité (prénom royal), le chéri de
Phré, le bien-aimé de Socharis, sei-
gneur de Schoti, le fils du Soleil, le
dévoué aux dieux, Jménothp h (nom
propre) , le bien-aimé d'Amon-Ra , roi
des dieux. Or, cette légende existe sur
les débris du colosse d'Aménophis, au
musée du Louvre.
On voit , dans le même musée , des
statuettes funéraires , en serpentine et
en basalte , représentant le même Pha-
raon , et qui ont été recueillies dans sa
catacombe royale, à Thèbes; et les
souvenirs historiques d'Aménophis-
Memnon sont répandus dans tous le& '
lieux de la domination égyptienne ; les^
rochers de granit des environs de
Syène portent encore la représentation
des hommages rendus par des princes
318
L'UNIVERS.
éthiopiens au roi Aménophis, à sa
femme , et à son chiffre royal.
Le tombeau de ce prince justement
célèbre , a été découvert vers le com-
mencement de ce siècle par un mem-
bre de la commission des sciences et
des arts, qui partagea la gloire de
l'armée française en Egypte. Cham-
poUion le jeune a visité ce même tom-
beau , et nous en a laissé les notions
suivantes :
« Tous les tombeaux des rois de
Thèbes , situés dans la vallée de Biban-
el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest ,
sont décorés , soit de la totalité , soit
seulement d'ime partie des tableaux
consacrés, selon que ces tombeaux
sont plus ou moins vastes et surtout
plus ou moins achevés.
« Les tombes royales véritablement
achevées et complètes , sont en très-
petit nombre ; celle d' Aménophis III
(Memnon) est de ce nombre, mais sa
décoration est presque entièrement
détruite : elle existe dans la vallée de
l'Ouest.
« Quelques parois conservées de ce
tombeau sont couvertes d'une simple
peinture, mais exécutée avec beaucoup
de soin et de finesse. La grande salle
contient encore une portion de la
course du soleil dans les deux hémis-
phères; mais cette composition est
peinte sur les murailles sous la forme
d'un immense papyrus déroulé, les
figures étant tracées au simple trait
comme dans les manuscrits , et les lé-
gendes, en hiéroglyphes linéaires,
arrivant presque aux formes hiéra-
tiques. »
L'examen attentif de ce tombeau a
mis en évidence une observation digne
d« l'intérêt des historiens modernes.
Il n'y a qu'un petit nombre de ces
catacombes royales qui soient réelle-
ment terminées; celles des plus cé-
lèbres Rhamsès , par exemple. Toutes
les autres sont incomplètes. Les unes
se terminent à la première salle , chan-
gée en grande salle sépulcrale; d'au-
tres vont jusqu'à la seconde salle des
tombeaux complets ; quelques - unes
même se terminent brusquement par
un petit réduit creusé à la hâte, gros-
sièrement peint , et dans lequel on a
déposé le sarcophage du roi , à peine
ébauché. Cela prouve invinciblement
que ces rois ordonnaient de creuser
leur tombeau en montant sur le trône ;
et si la mort venait les surprendre
avant qu'il fût terminé, les travaux
étaient arrêtés et le tombeau demeu
rait incomplet. On peut donc juger à
coup sûr de la longueur du règne de
chacun des rois , par l'achèvement ou
par l'état plus ou moins avancé de
l'excavation destinée à sa sépulture.
Il est à remarquer à ce sujet, que les
règnes d' Aménophis III, de Rhamsès
le Grand et de Rhamsès V, furent , en
effet , selon Manéthon , de plus de 30
ans chacun, et leurs tombeaux sont
aussi les plus étendus.
De nombreux amulettes, en ma-
ti«res diverses , quelquefois très-riches,
portent le nom et les titres d'Améno-
phis III. On voit , au musée du Louvre ,
un certain nombre de scarabées ornés
de ce nom. Un de ces scarabées , qui
appartient à un musée public , porte
la date de l'an douze de ce roi. Enfin
il existe aussi des figurines , des amu-
lettes et des scarabées de la reine
épouse de ce Pharaon.
Elle est représentée auprès du roi
dans les divers tableaux religieux et
les cérémonies publiques oiî le mo-
narque occupe le premier rang. Cette
reine se nommait Taïa.
Son tombeau existe encore dans la
vallée des tombeaux des Veines à
Thèbes, dans la montagne libyque.
L'avenue qui lui sert d'entrée est à
ciel ouvert ; les décorations de la porte
ont été détruites , il n'en reste que
certaines parties. Dans les représenta-
tions intérieures, la reine, en rapport
avec diverses divinités , accomplit en
leur honneur les cérémonies prescrites
par le rituel , joue du cistre en leur
présence , leur fait des offrandes , et
les invoque avec tous les signes du
respect.
Des dates des années 24 et 27 du
règne d'Aménophis-Memnon existent
sur des monuments parvenus jusqu'à
nous , et confirment assez directemrnt
l'opinion des annalistes de l'antiquité ,
EGYPTE.
319
et de ^lanéthon , de tous , le plus digne
(le foi en cette matière , qui fixent la
durée du règne de ce roi à 30 ans et
quelques mois.
Il eut plusieurs enfants : une stèle
(lu musée de Florence, qui porte en
tête la légende royale d'Aménophis III ,
nous fait connaître une fille de ce roi ,
nommée Amenset; l'un des person-
nages qui figurent dans ce monument
y porte, en effet, le titre de royal
scribe de la maison de la fille royale
Amenset .* c'était sans doute l'aclmi-
nistrateur ou l'intendant des biens et
revenus de la princesse.
Aménopliis-Memnon laissa aussi un
lils qui lui succéda à la couronne
royale : c'est le roi Horus des listes de
Mànéthon et des monuments.
Le roi Horus monta sur le trône à
la mort de son père, vers l'an 1650
avant l'ère chrétienne. Ce roi porta le
nom du dieu fils d'Isis et d'Osiris ; la
piété des simples particuliers les en-
gageait assez communément à se mettre
sous la tutelle d'une des divinités lo-
cales , en adoptant son nom , ou des
qualifications dont ces noms étaient le
trait principal.
Le cartouche-prénom du roi Horus
est le 5* de la ligne intermédiaire de
la table d'Abydos (voyez notre planche
47 , de gauche à droite) , et ce prénom
paraît exprimer les idées Soleil direc-
teur des mondes , approuvé par le
soleil. Le nom propre se \\tAmon-Men
Hôr Nem-Neb. Le serviteur d'Aman,
Horus... Le texte arménien de la chro-
nique d'Eusèbe assure que ce prince
fut à la fois le successeur et le fils
d'Aménophis -Memnon, et aucun té-
moignage historique ne contredit cette
tradition écrite.
Comme tous ses prédécesseurs, la
Siété du roi Horus se manifesta par
e magnifiques édifices élevés pour le
service des dieux; et sa munificence
royale s'étendit même au delà de l'E-
gypte : à Ghébel-Addèh, en Nubie,
on en voit encore les restes. C'est un
petit temple creusé dans le roc. Par
une grande singularité , que l'histoire
doit soigneusement annoter, la plu-
part des bas-reliefs du temple, qui fut
l'ouvrage de Pharaon Horus, ont été
couverts de mortier par des chrétiens
qui , sur cette frêle surface , sous la-
quelle se trouvaient ensevelis les ta-
bleaux de l'ancienne religion , peigni-
rent des sujets de la nouvelle, les
grandes actions des saints , et surtout
de saint George le cavalier. C'est en
détruisant ce badigeonnage qu'on a
retrouvé ces bas-reliefs primitifs, et
sur tous le nom du roi Horus.
Le temple était dédié à Thôth , le
dieu des sciences et des lettres. Un
de ses bas -reliefs représente le roi
Horus enfant, allaité par la déesse
Anouké, en présence du dieu Chnou-
phis à tête de bélier. Le prénom
royal et le nom propre du roi font
partie des inscriptions qui accompa-
gnent cette scène mythique. Dans un
autre bas -relief, une divinité pro-
tectrice présente le roi Horus enfant
au dieu Horus son homonyme, qui
lui remet le signe de la vie divine.
Dans une autre scène , malheureuse-
ment incomplète, le même roi figu-
rait avec^les dieux Thôth à tête d'ibis,
et Horus -à tête d'épervier.
Nous avons donné plus haut (page
153) la description détaillée du grand
spéos de Silsilis , consacré à la grande
divinité de Thèbes , Amon-Ra , au dieu
Nil, et à Sévek, crocodilocéphale , et
qui , par la suite des temps et par la
diversité des monuments, est devenu
une sorte de musée historique pour
les annales de la XVIII« et de la XIX'
dynastie.
Horus contribua aussi à orner la
partie du palais de Louqsor, qui fut
édifiée par son père Aménophis-Mem-
non; plusieurs des grandes colonnes
sont ornées de bas -reliefs qui por-
tent le nom du roi Horus. Son nom
et son image furent religieusement
placés par Sésostris dans le tableau
de ses illustres ancêtres. Le temple
d'Amon-Ra, dans la vallée d'El-Assa-
sif à Thèbes, fut aussi l'objet des
soins de ce roi ; on y fit , pendant son
règne , des embellissements et des res-
taurations.
Mais les plus beaux , les plus pré-
cieux monuments historiques du régna
r.2o
L'LNIVERS.
(lu roi Horus sont réunis dans le
riche musée égyptien de Turin. Nous
en donnons l'exacte description à nos
lecteurs , qui y trouveront une preuve
de plus de l'application constante de
tous les monarques égyptiens à mul-
tiplier en leur honneur, comme à la
gloire des dieux et des ancêtres, les
monuments des arts : comme s'ils
avaient pensé à multiplier les preuves
de leur grandeur, et les documents
de leur propre histoire, que tant de
munificence seule pouvait taire parve-
nir jusqu'au sein de la civilisation
moderne, pour y séduire l'esprit et
la raison, pour y exciter à la fois
l'intétêt et l'admiration , pour y faire
chercher avec fruit les annales cer-
taines des premiers temps de l'intelli-
gence humaine.
Le premier des deux monuments
du roi Horus , que nous avons à dé-
crire, est un groupe de deux figures ,
de pierre calcaire blanche cristallisée
(voyez notre planche 85, n° 1). La
ligure principale est celle du dieu Amon-
Ra; quoique assise, elle n'avait pas
moins de huit pieds de hauteur. Le
roi des dieux est figuré avec une tête
humaine dont les traits, pleins de
grandeur, sont exécutés avec une ad-
mirable finesse de travail. Sa poitrine
est ornée d'un collier à huit rangs ,
terminé par des grains en forme de
perles. Les deux bras, portant des bra-
celets , reposent sur les cuisses ; et ,
de la main çauche, ce dieu tient le
signe de la vie divine.
A côté du trône du dieu , et debout,
est le Pharaon Horus , taillé dans la
même masse, et n'ayant que quatre
pieds de hauteur ; mais cette figure est
exécutée avec la même finesse. Le bras
droit du roi repose sur l'épaule gauche
d'Ammon ; la coiffure royale est dis-
tinguée par l'Uraeus , symbole de la
puissance suprême; une ceinture sou-
tient le vêtement court et léger qui le
couvre, et un cartouche horizontal,
placé en forme d'agrafe (A) , sur le
milieu de la ceinture, contient les titres
et les prénoms du prince : le dieu vivant
et gracieux , soleil directeur des mon-
des, approuvé par Phré, chéri d'Amon-
Ra. Cette légende royale est répétée
à droite et à gauche du trône qui porte
le souverain des dieux , ainsi que dans
un grand tableau carré (B), gravé sur
le dossier de ce trône. Cet encadre-
ment renferme deux colonnes perpen-
diculaires de très-beaux hiéroglyphes
exprimant les idées suivantes : Le roi
du peuple obéissant, seigneur de l'uni-
vers , le soleil directeur des mondes ,
l'approuvé par Phré , le fils du soleil,
dominateur des régions , le chéri d'Am-
mon Hôr-Nem-Neb,vivifîcateur comme
le soleil pour toujours. Le roi Horus
prend, dans ces diverses légendes, le
titre de chéri d'Ammon , parce qu'il
se trouve là en rapport avec ce dieu ,
comme, sur les statues de la déesse
gardienne , il prenait le titre de chéri
de cette déesse.
Le second monument du musée royal
de Turin que nous devons faire con-'
naître, est non moins intéressant qi
le premier sous le rapport de l'art ,
l'est davantage pour la science. Il esl
en granit noir, et ses proportioi
étaient de six à sept pieds avant qu'il
fût gravement offensé à son sommet*
C'est aussi un groupe de deux figures:
l'une représente aussi le roi Hori
assis sur un trône; une femme esl
assise à ses côtés. La main gauche
repos porte le signe de la vie divine
et son bras droit relevé contre sa poi-
trine, porte son sceptre, symbolel
de la vigilance des dieux et des rois
sur les choses humaines. La coiffure
de la femme caractérise cette figuré
comme étant celle d'une reine; elle a
son bras gauche sur l'épaule du roi ;
un vautour, les ailes pendantes , cou-
vre la tête de la princesse , jadis ornée
aussi de deux longues plumes : coiffure
et insignes particuliers à toutes les
reines d'Egypte figurées sur les temples
et les palais. On voit ainsi caractérisée
la reine Taïa, mère du roi Horus, sur
les monuments d'Éléphantine, offrant
des fleurs et des fruits au dieu Chnou-
phis; à Philae, la reine Cléopâtre,
femme de Ptolémée Évergète II, et
à Dendérah une impératrice romaine :
c'est la coiffure consacrée à la déess«
Athyr.
EGYPTE.
321
La légende hiérogfyphique gravée sur
le devant du trône , à côté de la statué
du roi Horus , a disparu en entier ;
mais il reste de celle qui est du côté
de la reine dix-neuf signes parmi les-
quels se trouve heureusement son nom
propre. Cette princesse, qualifiée de
chérie d'Isis, la puissante mère divine,
se nommait Tjnahumot, la mère de
la grâce , ou la mère gracieuse.
Le derrière du trône sur lequel ces
deux figures sont assises était orné
d'une grande scène sculptée qui occu-
pait tout le haut du dossier ; il n'en
subsiste plus que des fragments. Au-
dessous de ce bas-relief est une longue
inscription hiéroglyphique , composée
de 20 lignes et sculptée avec un très-
grand soin. Les premières lignes de ce
décret rendu jjar une autorité publique ,
contiennent les louanges du roi sei-
gneur de l'univers , soleil directeur (les
mondes, approuvé par Phré, fils du
soleil, chéri (i'Amon-Ra, IIôr-Nem-Neb
(le roi llorus) , qui a reçu des dons de
Néïth , sa puissante mèr°e , et d'Amon-
Ra, roi des dieux. Ce Pharaon est en
outre qualifié d'image d'Harsiési, qui
l'a dirigé; et le dieu Horus lui donna
la souveraineté sur la région infé-
rieure. On énumère ensuite les bien-
faits du roi Horus envers l'Egypte;
on le compare aux dieux Phré , Thôth
et Phtha. On ordonne aussi de pla-
cer dans un lieu distingué des temples
la statue de ce roi , ainsi que celle
de sa fille, la reine Tmahumot, image
de la grande mère (INéïth) , et dont les
louanges paraissent mêlées à celles des
déesses Saté , Sonteb , Eouto , Isis et
Nephthys. On institue de grands hon-
neurs à rendre au roi Horus, parmi
lesquels on indique les panégyries liées
a celles du dieu Phré; les titres décer-
nés au roi et qui doivent accompagner
ses images sont relatés dans la suite
du texte; il est ordonné d'inaugurer
de semblables images dans les temples
de l'Egypte, et divers ordres de prê-
tres sont chargés du service de ces
images royales, consacrées à des céré-
monies religieuses dont elles doivent
être l'objet : texte important par ses
■dispositions, et d'un intérêt qui n'est
LT Livraison. (Egipti:.^
pas moindre pour la philologie; car
ses formules principales rappellent
inunédiatement à l'esprit le texte de
l'Inscription de Rosette, et les deux
décrets nous donnent l'idée des mêmes
honneurs rendus à deux rois d'Egypte ,
à douze cents ans de distance, au roi
Horus et à Ptolémée-Éplphane ; témoi-
gnage mémorable de la perpétuité des
usages de l'Egypte, jusqu'au moment
où elle ne fut plus qu'une province di;
grand empire , et où elle disparut, avec
l'ancien Orient tout entier, devant la
civilisation nouvelle et secondaire, fon-
dée et propagée par l'épée romaine.
Les signes qui se rapportent à la
figure de la femme du même groupe
nous ont appris qu'elle se nommait
Tmahumot, la mère de la grâce; as-
sociée ici aux honneurs royaux rendus
au Pharaon Horus, elle dut, par son
rang, avoir quelques droits à cette su-
prême distinction : or, Manéthon nous
apprend que le roi Horus eut pour suc-
cesseur immédiat sa propre fille, qui
régna pendant douze ans après lui. La
figure de femme du groupe de Turin
est donc celle de cette reine, fille d'Ho-
rus; son nom est inscrit dans le car-
touche royal qui se lit dans le bas-relief
sculpté sur un des côtés du même
groupe.
Ainsi Tmahumot succéda au roi
Horus son père, et, après avoir été as-
sociée à ses honneurs; Manéthon lui
accorde douze années de règne; on
croit que le successeur de cette reine
était son frère, fils aussi du roi Horus :
on peut donc conjecturer que Tmahu-
mot monta sur le trône parce que le
jeune âge de son frère ne liii permet-
tait pas de porter la couronne. On as-
signe trente-huit ans et demi aux deux
règnes successifs d'Horus et de sa fille.
La belle coudée du musée royal da
Turin , habilement décrite par le savant
Gazzera, remonte au règiie d'Horus,
et tire un nouveau prix de sa haute an-
tiquité par rapport aux institutions
modernes.
Rhamsès !*■■ fut le successeur d'Ho-
rus, son père, et de sa sœur Tmahu-
mot; il monta sur le trône vers l'an
IGl'J avant l'ère chrétienne. La table
31
Ti27
L'UNIVERS
royale d'Abydos et les autres monu-
ments analogues placent immédiate-
ment après le cartouche royal du roi
Horus , un autre cartouche qu'on re-
trouve, sur beaucoup d'autres monu-
ments, constamment accompagné du
nom propre Rhamsès : ce fut le pre-
mier des princes de ce nom, dont quel-
ques-uns ont été placés par l'histoire
au nombre des plus grands rois de
l'antiquité.
Rappelons en passant que la reine
Tmahumot ne fut pas inscrite dans ces
tables royales , et ne dut pas l'être : ces
tables généalogiques par génération
appelaient le nom du fils à la suite de
celui du père : Tmahumot et Rhamsès
ne formaient qu'une seule génération;
Rhamsès y fut donc inscrit après son
père Horus.
Le cartouche de Rhamsès I^"" est le
quinzième de la ligne intermédiaire de
laTable d'Abydos; on le voit aussi dans
les taljleaux du Rhamesséum et de Mé-
dinèt-Habou, et ce prénom royal si-
gnifie soleil stable et vigilant. On le
retrouve à Louqsor, à Karnac , à Ouadi-
Ha'fa, et dans son propre tombeau,
suivi du nom propre Rhamsès.
Son règne n'eut pas une longue du-
rée; cependant il nous est parvenu plu-
sieurs témoignages de la piété de ce
prince. Les quatre dernières grandes
colonnes du temple de Louqsor furent
terminées et décorées par Rhamsès I*',
et les bas-reliefs qui s'y sont conservés
portent son prénom royal et son nom
propre.
La Nubie égyptienne participa aussi
aux bienfaits du prince : le temple cons-
truit par Aménophis II, l'un des pré-
décesseurs de Rhamsès P', à Ouadi-
Halfa, et dédié à Horammon (Ammon
générateur) , éprouva les effets de sa
munificence. En fouillant dans les rui-
nes de cet édifice, les voyageurs fran-
çais trouvèrent, engagée dans une
muraille en lyriques de ce temple, une
grande stèle sur laquelle sont écrits
l'acte d'adoration des divinités du tem-
ple, et la liste des dons qui lui sont
faits en même temps par Rhamsès I^''.
Ce'a se passa le 20 du mois de méchir
de la deuxième année de son règne :
cette date se lit en tête du monument.
Cette inscription historique est com-
posée de sept lignes, et j'en ai sous les
yeux la traduction suivante de la main,
de mon frère, qui en a aussi restitué
la plupart des lacunes.
Texte de l'inscription.
f* ligne. L'an II , le 22 du mois de
méchir, vivant le dieu puissant, le
commandant des rois, le seigneur de
la région supérieure et de la région
inférieure, dominant en roi comme...
= 2* le roi soleil stable et vigi-
lant (chéri) de Harsiési (dieu qui ré-
side dans Behni (*)... = .3^ dominant
sur le trône du dieu de la vie comme
son père le dieu Phré, supérieur à tout.
Voici que Sa Majesté étant dans
Ibrim (**) accomplit divers actes de...
= 4* piété envers le père Amon-Ra,
Phtha qui préside au mur du raidi , sei-
gneur de la vie du monde terrestre
(et envers) tous les dieux de l'Egypte :
c'est pourquoi ils lui accordèrent que...
= 6* soumis dans le cœur... pour l'a-
dorer; que toutes les parties de la terre
entière lui servent toute espèce d'of-
frandes ; que les Neuf-arcs fussent ren-
versés (sous les sandales)... = 6'' et il
fut ordonné de servir Sa Majesté le roi
SOLEIL STABLE ET VIGILANT, le vi-
vilie, qui a gracieusement présenté des
offrandes à son père Hcraminon qui
réside (dans Behni)... = 1" dans son
temple, des liqueurs précieuses (d'au-
tres offrandes sont désignées avec leur
quantité en chiffres) , et en même temps
(il a comblé de biens) les prophètes et
les prêtres, remplissant le trésor du
dieu d'hommes et de femmes de race
pure, pris parmi les captifs de Sa Ma-
jesté le roi SOLEIL stable et vigi-
lant, vivifié aujourd'hui comme (à
toujours).
La date égyptienne de ce monument
remonte à l'année 1618 avant l'ère
chrétienne.
Le nom de Rhamsès I*' se retrouve
aussi sur des scarabées et plusieurs
(*) Nom égyptien de la ville de Ouadi-
Haifa.
(*') Lieu voi-siu de Behni.
ÉGYPTK.
3L>3
autres objets portatifs exécutés durant
son règne.
Nous avons dit qu'il eut une courte
durée; il ne dépassa pas neuf années,
et, au défaut d'autres renseignements
plus directs, on aurait pu déduire cette
courte durée de l'état du tombeau de
ce Pharaon. Il existe dans la vallée de
Biban-el-lMolouk à Thèbes. Creusée
dans le roc comme toutes lc;s autres
catacombes royales, celle de Rham-
sès P"" était enfouie sous les décombres
de la montagne. Mon frère la fit dé-
blayer au mois de mai 1829, et il re-
connut qu'elle ne consistait qu'en deux
corridors sans sculptures , se terininant
par une salle peinte seulement, mais
encore d'une étonnante conservation.
C'est dans cette salle unique qu'est
placé le sarcophage du Pharaon. Ce
sarcophage est en granit, mais il n'est
orné que de peintures : Rhamsès I"
régna trop peu de temps pour que son
tombeau pût être décoré par les sculp-
tures. Nous avons déjà averti que la
magnificence des sculptures royales
dans les tombeaux est toujours propor-
tionnée à la durée des règnes; le pre-
mier édifice qu'ordonnait un roi, au
moment où il montait sur le trône,
c'était son tombeau.
On ne connaît pas le nom de la reine
femme de Rhamsès I*"^; il en eut une
cependant , puisque son successeur était
son fils : ce fait historique est mis hors
de doute par une courte inscription
généalogique copiée par M. AViIkinson,
et qui se lit : le soleil gardien de la
vérité approuvé par le soleil (Rham-
sès III), _^/^ du soleil stabiliteur de
justice (Ménephtha I"),Jîls du soleil
stable et vigila7it [Rharnsès 1"); mo-
nument d'un très-haut intérêt, qui se
traduit par le tableau généalogique
suivant, donnant quatre "rois et trois
générations d'une incontestable filia-
tion.
RHAMSÈS 1*'.
I
MÉ^EPHTHA I".
BHAMSES II, BHAMsiîS III.
Il est donc hors de doute que le suc-
cesseur de Rhamsès I" fut aussi son
fils, héritier de la couronne royale par
sa naissance. Il monta sur le trône
vers 1610 avant l'ère chrétienne.
Son prénom royal est le seizième
cartouche de la ligne intermédiaire de
la table d'Abydos : dans la table royale
du Memnonium ou Rhamesséum, Sé-
sosiris a fait placer ce cartouche le
premier dans la série de ceux de ses
prédécesseurs. Dans le tableau de Jle-
dinet-Habou, le prénom royal de
Ménephtha T'aie même rang, et, dans
les trois listes, le cartouche royal de
son père le précède immédiatement :
ces filiations tt l'époque du règne du
111s de Rhamsès 1" ne sauraient donc
être plus certainement déterminées.
Le plus célèbre monument du règne
de Ménephtha c'est son tombeau : bien
des personnes encore se souviennent
d'en avoir vu , à Paris , le modèle dans
les proportions du monument même;
il fut découvert par l'infortuné Bel-
zoni, mort victime de son zèle pour
les découvertes historiques : c'est lui
qui en avait reproduit les principales
salles au rez-de-chaussée d'une maison
de Paris, au moyen du moulage en
plâtre des bas-reliefs de ce tombeau,
dont les empreintes coloriées repré-
sentaient toutes les sculptures origi-
nales.
Les critiques modernes, à l'exemple
des premiers investigateurs des noms
royaux des souverains égyptiens, ont
donné plusieurs prénoms a ce même
prince, selon la diversité des monu-
ments où son nom se trouvait repro-
duit avec quelques signes différents.
Champollion le jeune le nomma d'a-
bord Ousirêi. et lui supposa un frère,
qui, usant au même cartouche pré-
nom, lui succéda, et se nomma Hlan-
douéi. Le savant français fut conduit
à cette supposition : 1" par la confor-
mité des cartouches prénoms unis à des
cartouches noms propres différents;
2° par l'autorité même de Manéthon,
qui , dans ses listes , telles qu'elles nous
sont parvenues, donne deux frères,
tous oeux nommés Therrès ou Acher-
sès, pour successeurs à Rhamsès I",
accordant a chacun d'eux douze annéen
successives de règne. Mais l'eianieu
21
L'UNIVERS
nttenlif des grands monuments de la
Thébaïde a fait reconnaître que ces
cartouches noms propres , quoique va-
riables dans quelques-uns de leurs si-
gnes , et unis constamment au même
prénom royal, n'appartenaient qu'à
un seul et même prince, et que l'arran-
gement le plus ordinaire des signes qui
composent son nom propre, le fait lire
Phtahmen-Boréï, et plus euphonique-
ment Ménephthah-Boréï , le serviteur
de Phtha. Le nom d'Osiris se trouve
aussi dans les cartouches sculptés, soit
dans le tombeau du prince, soit sur
d'autres édiflces; on y lit aussi le nom
d'Ammon à la place de celui du dieu
Phtha, quand ce prénom est écrit sur les
temples de Thèbes*, et c'était presque
Miieobligation imposée par la hiérarchie
divine. Le nombre des variantes de ce
nom propre s'élève jusqu'à cinq; mais
le cartouche prénom, consacré par la
religion, celui qui faisait foi dans les
annales sacrées, est invariable: le so-
leil stabiliteur de justice. Ce même
souverain adopta plusieurs légendes
pour ses enseignes : celle qui est sculp-
tée sur les piliers du Spéos-Artemidos
le qualifie de Haroéris, le puissant
vmficateur dît monde.
L'histoire écrite ne nomme pas
même ce prince, dont le règne paraît
avoir été illustré par des faits mémo-
rables; elle se tait sur son nom comme
sur ses actions; le langage des monu-
ments peut heureusement suppléer à
ce silence : Ménephtha I" mérita par
lui-même une place honorable dans
les annales égyptiennes, et, de plus,
il fut le père de Sésostris.
Les monuments du règne et de la
puissance de Ménephtha subsistent
encore dans toutes les parties de l'em-
Kire égyptien , dans la basse et dans la
aute Egypte, sur la mer Rouge ainsi
que dans la Nubie, et quelques grandes
villes de l'Europe sont ornées des dé-
bris de la magnificence de ce grand
roi.
C'est aussi à l'exploration des sa-
vants français que l'histoire est rede-
vable dé la connaissance d'un des plus
intéressants monuments du règne de
Méat^phtha 1". Je transcris ici le pas-
sage de l'Itinéraire médit de Cham-
poTlion le jeune, qui a, le premier,
reconnu et décrit cette intéressante lo-
calité.
« 6 novembre 1828. — Notre travail
dans les hypogées de Benr-Hassan-el-
Gadim étant terminé, j'ordonnai de*
faire voile sur Beni-Hassan-el-Aamar,
où nous arrivâmes à onze heures du
soir pour mouiller dans un bras du
Nil, au milieu de deux rives couvertes
de palmiers, qui donnaient à cette lo-
calité l'aspect d'un lac environné de
plantations. Le village se cache dans
ce fouillis de palmiers , et on le nomme
Beni-Hassan-e!-Aamar, Beni-Hassan le
nouvel habité, parce que c'est un vil-
lage nouvellement bâti après la des-
truction et l'incendie du Beni-Hassan-
el-Gadim {le vieux) ^ par les ordres
d'Ibraliim-Pacha, qui voulait détruire
ce repaire de brigands; aussi ce pays
est aujourd'hui aussi sûr que le reste
de l'Egypte.
« J'avais fait an^.arrer les mâasch
devant ce village, dans le dessein de^
visiter un monument curieux qu'on,
nous avait dit exister dans la monta-
gne. Nous partîmes donc de bonne
heure, le 7, à pied, en nous diri-,i
géant droit à l'est sur la montagne;
arabique, et vers l'ouverture d'une
vallée que nous apercevions devant,
nous. Quittant bientôt le terrain cul-
tivé, nous entrâmes dans le désert,,
et après vingt minutes de marche sur
la droite (nord) du ravin, ou Ouadi,
qui sort de la vallée, on nous montra;
deux grands emplacements dans les-
quels on trouve une quantité incroyable
(ie momies de chats, enveloppées "uneà
une, ou plusieurs à la fois, dans de sim-
ples nattes. On reprit le chemin de la
vallée en repassant sur la rive gauche
du Ouàdi, et nous arrivâmes en peu
de temps à son entrée qui est fort pit-
toresque, quoiqu'elle présente un grand
tableau de sécheresse et d'aridité.
C'est du désert tout pur, et des mu-
railles de roches fort élevées, percées
à jour sur !a droite par les nombreux
hypogées et les puits qu'on y a creu-
sés, non pour recevoir des momies
humaines, mais des momies de chats
EGYPTE.
325
et de quelques autres quadrupèdes. La
montagne formant le côté gauche de la
vallée est aussi percée de quelques
grottes, mais qui n'offrent aucun in-
térêt; .celles de droite ne portent au-
cune sculpture ni inscription, si l'on
en excepte la porte d'un grand hypogée
de chnts, qui a été décorée sous le
te^mû' Alexandre , fils d'Alexandre le
Grand, c'est-a-dire de 317 à 297 avant
l'ère chrétienne.
« C'est à une courte distance de cet
hypogée, et du même côté de la mon-
tagne, après avoir tourné une roche
qui avance sur la vallée, qu'on trouve
une grande excavation soutenue par
huit piliers en partie détruits, décorés
desc'ilptures peintes et de grandes ins-
criptions hiéroglyphiques. C'est un
temple dédié à la déesse Pascht (Bu-
bastis) , et dont les ornements ont été
commencés par le roi Thouthmosis IV>
et continués sous son descendant, le
Pharaon Ménephtha, dans le nom du-
quel, ici comme ailleurs, on a effacé
une figure, qui est restée très-visible
dans le dernier cartouche à gauche de
la ir it décorant la paroi ouest du cou-
loir. Cette grotte n'est autre que la
localité même nommée Speos-Artemi-
dos, grotte de Diane (Bubastis), ap-
pellation donnée par les géographes
anciens à une position occupant la
place de l'une des Beni-Hassaii d'au-
jourd'hui.
« La journée entière se passa à des-
siner les bas-reUefs et les inscriptions
de ce lieu sacré, et à développer une
foule de momies de chats et de chiens.
Je suis persuadé que tous les trous et
excavations pratiqués dans cette mon-
tagne n'ont eu pou;- objet que la con-
servation et le dépôt des momies de
l'animal consacré a Bubr^tis, le chat,
qu'on y trouve en si grande abondance.
Le fond de la vallée, entre le Ouadi
et la grotte de Pascht, est encore une
nécropole de chats disposés par bancs
et plies pour la plupart dans des nat-
tes, les chats d'un rang éleoé étant
renfermés dans les nombreux hypogées
creusés dans la montagne, et en par-
ticulier dans celui du temps d'Alexan-
dre, dont les couloirs sont encombrés
de débris de momies de cette espèce
d'animal.
« Nous ne rentrâmes au mâasch qu'à
la nuit close, et après souper on partit
TaoMT Antinoé , oii nous arrivâmes dans
la nuit. »
Ce spéos, dédié à la déesse Pascht
ou Bascht ( Bubastis , Artemis , Diane) ,
creusé dans la montagne, fut donc com-
mencé par le Pharaon Thouthmosis IV
continué, décoré et terminé par Mé-
nephtha P"". Il est orné de beaux bas-
reliefs coloriés, dont les sujets rappel-
lent le culte de cette déesse, à laquelle
le chat était consacré comme son em-
blème vivant. Dans un tableau sculpté
et peint, le roi Ménephtha est l'objet
spécial de la protection de la déesse :
elle le présente au dieu Ammon , et lui
départit en plusieurs scènes tous les
dons que les dieux pouvaient accorder
aux rois. Les inscriptions attribuent la
construction finale du temple à Mé-
nephtha , qui consacra aussi un sanc-
tuaire aux dieux seigneurs du lieu :
toutes les dédicaces portent le nom de
ce roi.
A Silsilis , sur la rive gauche du Nil ,
on voit encore une chapelle creusée
dans le rocher sous le règne de ce
prince, et il en reste deux bas-reliefs
qui témoignent , par leur finesse et leur
élégance, de l'avancement et du per-
fectionnement de l'art à l'époque de
Ménephtha.
Le palais de Kourna, à Thèbes, fut
fondé par ce roi , édifié en partie par
lui , terminé par Sésostris, et ce palais
est, sous le rapport de l'art, un des
édifices lejg plus remarquables de l'É-
gypte.
Quoique très-inférieur par l'étendue
aux grands édifices de Thèbes (le
Rhamesséum et les masses de Médinet-
Habou), le palais de Kourna, nommé
Ménephthéum, du nom de son fonda-
teur, mérite cependant un examen par-
ticulier, puisqu'il appartient aux temps
pharaoniques et remonte à l'époque la
plus glorieuse des annales de la monar-
chie égyptienne. Son ensemble présente
un aspect tout nouveau, et si son plan
général réveille l'idée d'une habitation
particulière et semble cacher la forme
326
L'UNIVERS.
d'un temple, la magnificence de la dé-
foration, la profusion des sculptures, la
beauté des matériaux et la recherche
dans l'exécution prouvent que cette
habrtation fut jadis celle d'un souve-
rain riche et puissant.
Ce qui reste de ce palais occupe seu-
lement l'extrémité d'une belle façade ,
sur laquelle existaient aussi jadis d'au-
tres constructions liées sans doute avec
l'édifice encore debout. Sur le même
axe que ces arrachements de construc-
tions rasées, au milieu de bouquets de
palmiers et de masures modernes en
briques crues, s'élève un portique
ayant plus de cent cinquante pieds de
long, trente de hauteur, et soutenu
par dix colonnes, dont le fut se com-
pose d'un faisceau de tiges de lotus,
et le chapiteau des boutons de cette
même plante tronqués pour recevoir le
dé. Cet ordre, qui n'est point parti-
culier aux constructions civiles, puis-
qu'on le retrouvait dans les temples
d'Éléphantine et d'Éléthya, appartient
sans nul doute aux vieilles époques de
l'architecture égyptienne , et ne le cède ,
sous le rapport de l'antiquité, qu'aux
seules colonnes cannelées, semblables
au vieux dorique grec dont elles sont
le type évident, et que l'on trouve
f)resque exclusivement employées dans
es plus anciens monuments de l'É-
gypte.
La sculpture n'était pas moins per-
fectionnée sous le règne de Méneph-
tha I*^"^; les bas-reliefs de ce temps sont
remarquables par la simplicité du style,
la finesse d'exécution et l'élégante pro-
portion des figures. Un peu plus tard,
sous le règne de Sésostris, fils de Mé-
nephtha, la sculpture, traitée avec
moins de soins, annonce la prochaine
décadence de l'art : le Ménephthéum
favorise ce rapprochement , cette com-
paraison, cette déduction, et elle se
révèle surtout par hi différence qui
existe entre les bas-reliefs de la salle
hypostyle et ceux de la première salle
de droite, et en général par toute la
partie du palais a droite de la salle
hypostyle décorée durant le règne de
Sésostris. Ces faits importent beaucoup
à Phistoire de l'art en général , surtout
lorsqu'il s'agit d'époques bien anté-
rieures aux premiers-essais des maîtres
immortels qu'a produits l'inépuisable
génie des Grecs.
Nous résumons ici , sur cet impor-
tant sujet, les observations et le juge-
ment de ChampoUion le jeune : nous
lui empruntons aussi la suite de la des-
cription du Ménephthéum.
Sur les quatre faces du dé des cha-
piteaux du portique existent , sculptées
avec beaucoup de recherche, les lé-
gendes royales de Ménephtha ou celles
de son fils : les noms et prénoms de
ces deux Pharaons sont également ins-
crits sur le fût des colonnes, mais ac-
colés et renfermés dans un tableau
carré; témoignage précieux de la piété
obséquieuse de Rhamsès le Grand en-
vers Ménephtha son père.
Le rapprochement de ces deux noms
royaux trouve son explication natu-
relle dans la double légende dédica-
toire qui décore l'architrave du portique
sur toute sa longueur : cette inscrip-
tion est ainsi conçue : « L'Aroéris
puissant, ami de la vérité, le seigneur
de la région inférieure , le régula-
teur de l'Egypte , celui qui a châtié les
contrées étrangères, l'épervier d'or,
soutien des armées', le plus grand des
vainqueurs , le roi soleil gardien de la
vérité, l'approuvé de Phré , le fils du
soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, a
exécuté des travaux en l'honneur de
son père Amon-Ra , le roi des dieux ,
et embelli le palais de son père, le roi
soleil stabiliteur de justice , le fils du
soleil Ménephtha- Boréi. Voici qu'il a
fait élever... (grande lacune) les pro-
pylons du palais , et qu'il l'a entouré
de murailles de briques , construites a
toujours : c'est ce qu'a exécuté le fils
du soleil , l'ami d'Ammon , Rhamsès. »
Cette dédicace annonce sans incerti-
tude que le palais de Kourna fut
fondé et construit par Ménephtha I*',
et que ce fut Sésostris qui le termina.
Plusieurs des bas-reliefs qui décorent
l'intérieur du portique et l'extérieur
des trois portes par lesquelles on pé-
nètre dans les appartements du palais,
représentent en effet le roi Ménephtha
rendant hommage à la divinité tbé-»
EGYPTE.
32T
ba'ne et aux autres divinités de l'E-
gypte , ou recevant de la munificence
des dieux les pouvoirs royaux , et des
dons précieux qui doivent embellir et
prolonger la durée de sa vie mortelle.
La porte médiale du portique con-
duit dans une salle d'environ quarante-
huit pieds de long sur trente-trois de
large ; c'est la pius considérable du
palais: six colonnes, semblables à
celles du portique , soutiennent le pla-
fond, subsistant encore en très-grande
partie; deux longues inscriptions,
toutes deux au nom de jMéuephtha P'",
servent d'encadrement aux vautours
ailés qui décorent ce plafond . L'inscrip-
tion de droite exprime la dédicace gé-
nérale du palais faite par son fonda-
teur à la plus grande des divinités de
l'Egypte :
«... Le seigneur du monde, soleil
stabilifeur de justice, a fait ces cons-
tructions en l'honneur de son père
Amon-Ra , le seigneur des trônes du
monde, et qui réside dans la divine
demeure du fils du soleil Ménephtha-
Boreï à Tbèbes , sur la rive gauche :
il (ce roi) a fait construire \ habita-
tion des années (le palais) en pierre
de grès blanche et bonne , et un sanc-
tuaire pour le seigneur des dieux. »
Et l'on apprend , par cette inscrip-
tion, le nom même de ce grand édi-
fice de Kourna : les habitants de Tbèbes
l'appelèrent la demeure deiMénephtha,
ou Ménephthéum , du nom de son fon-
dateur, et elle explique le double ca-
ractère de temple et de palais qu'on
remarque dans cet édifice, qui, par
la disposition de son plan , annonce
l'habitation d'un homme, et, par ses
décorations , celle d'une divinité.
La seconde inscription de ce même
plafond , celle de gauche , avertit que
cette grande salle fut le manôskh, la
salle d'honneur, le lieu où se tenaient
les assemblées religieuses et politiques ,
où siégeaient les tribunaux de justice :
c'est aux salles de cet ordre qu'on a
donné le nom vulgaire de salle hypo-
style. De nombreux tableaux sculptés
décorent celle du Ménephthéum : le
fondateur du palais se voit dans tout
CCS bas-reliefs, offrant des parfums, des
fleurs, ou l'image de son prénom
mystique à la triade thébaine, et par-
ticulièrement au chef de cette triade ,
Amon-Ra, sous sa forme primordiale
et celle de générateur. Les parois,
moins étendues, à droite et à gauche
de la porte principale, sont couvertes
de bas-reliefs représentant les mem-
bres de cette triade adorés par un
autre roi , l'un des successeurs de Mé-
nephtha.
A Rarnac, les souvenirs de la gloire
de Ménephtha sont aussi retracés dans
une foule de bas-reliefs concernant les
guerres de ce roi en Asie ; monuments
au moins aussi parfaits de style etd'exé-
cution que ceux d'Ibsamboul même, et
qui rendent témoignage de la sollici-
tude de ce prince pour le perfection-
nement des arts en les protégeant.
Il consacra aussi un temple au dieu
Phré dans le lieu nommé aujourd'hui
Wadi-el-Moyé , situé à deux journées
du Nil , dans le désert , sur la route de
Bérénice.
Le quai moderne d'Éléphantine est
construit avec des débris d'antiques
monuments, parmi lesquels se trou-
vent des fragments des édifices élevés
dans cette île par Ménephtha P*^. Une
stèle de Sabout-el-Radim est datée du
1" tôbi de la VIP année du règne
de ce roi ; et à Silsilis , un temple mo-
nolithe porte la date de l'an XXIP
de ce même règne.
On voit au musée du Vatican une
statue d'Amon-Ra dédiée par Mé-
nephtha I" , dont le nom se lit à la
base du monument.
Le magnifique obélisque de la place
du peuple , à Rome , est aussi un ou-
vrage de Ménephtha. Le cartouche
nom propre Ménephtha - Boreï , est
conservé intact dans les bas-reliefs du
bas des faces septentrionale et occi-
dentale; mais la figure assise, à bec
crochu , qui termine ce nom propre et
précède les deux feuilles , est martelée
sur trois faces de l'obélisque; toute-
fois elle y est encore visible. Cette sin-
gularité a été remarquée aussi sur
d'autrçs monuments de ce même roi ,
existants encore en Egypte \ l'image de
ce même dieu , gravée sur des mouu-
328
L'UISIVERS.
inents d'époques diverses , en a été an-
ciennement effacée : c'est un fait re-
marqué jusque dans les lieux les plus
(liiines de respect , les tombeaux , no-
tamment dans celui du roi Ménephtha
lui-même.
Ce tombeau existe dans la vallée de
Eiban-el-Molouk ; il attire principa-
lement l'attention du voyageur par
l'étonnante fraîcheur des peintures et
la finesse des sculptures qui le dé-
corent. Il fut découvert par le voya-
geur Belzoni , et nous avons déjà
donné (page 30) un extrait de la des-
cription de cette magnifique sépulture
royale , où l'on a recueilli des données
positives sur les connaissances que les
Égyptiens avaient , à cette époque re-
culée , des peuples étrangers plus ou
moins éloignés de l'Egypte.
Un des nombreux bas-reliefs colo-
riés de ce tombeau en a été détaché ,
et il enrichit le musée égyptien du Lou-
vre. Il existe aussi , dans les cabinets
des curieux, comme dans ce même
musée, un grand nombre de statuettes
funéraires de ce roi, en bois ou en
porcelaine , recueillies dans son tom-
beau.
Quand Belzoni en fit la découverte,
il jugea , à la difficulté d'en retrouver
l'entrée et de la rendre praticable, que
ce tombeau était intact, et il espéra
retrouver enfin un roi d'Egypte en
repos dans la dernière demeuré que lui
avait assurée la piété de sa famille et
de ses peuples. La première salle était
en effet intacte; un long couloir ve-
nait après, et encore hermétiquement
fermé à son extrémité; cette ouver-
ture pratiquée de nouveau, un puits
très - profond la séparait de plusieurs
autres salles, également peintes et
d'une parfaite conservation : enfin , le
voyageur parvint à la salle du sarco-
phage, la plus spacieuse de toutes;
mais le sarcophage avait été violé ; le
couvert violemment jeté à terre , y gi-
sait en deux morceaux; l'intérieur
était vide, et une crevasse dans un
des coins du sol annonçait qu'on avait
très-anciennement pénétré dans cette
salle par un souterrain dont 'on ne
pouvait pas suivre les traces dans la
montagne , et dont la direction était
opposée à celle de l'entrée véritable
du tombeau. Belzoni a publié en un
grand atlas les principaux sujets sculp-
tés et peints dans ce tombeau , dont
rétendue donne une assez longue du-
rée au règne de IMénephtha P""; on
peut la porter, en effet, jusqu'à 32
années et 8 mois.
C'est aussi dans le tombeau de ce
roi (Ménephtha 1'='^) que Champollion
le jeune observa et recueillit la plus
ancienne représentation d'un fait as-
tronomique et civil d'un très-haut in- .
térêt dans l'histoire des institutions
égyptiennes : la représentation , dans
les peintures du plafond, de l'intime
liaison du lever héliaque de l'étoile Sy-
rius, avec le premier jour de l'année
égyptienne (le V thôth) ; témoignage,
important d'une coïncidence et d'un
usage qui donnent à la science moderne
la clef de toutes les difficultés que lui
présentait , à l'égard de l'antique
Egypte, l'ensemble des règles admises
pour la division du temps dans les
usages civils, et la source originaire
de ces règles [suprà, page 236).
On voit aussi , à Turin , un contrat
en écriture hiératique, daté du 16 de.
choïak, de la 2" année du règne de ce
roi.
Les monuments nous apprennent
que ce roi eut deux femmes , dont l'une
se nomma Tsiré , et l'autre Twéa. La
première est mentionnée dans les ins-
criptions du tombeau du roi , avec ces
titres : L'osirienne (la défunte) épouse
royale, l'épouse divine, la royale mère,
la grande dame du monde, ^tutrice
de la haute et de la basse Egypte,
TSIBÉ.
De la seconde , Twéa , il nous reste
plusieurs monuments intéressants; on
voit , à Rome , au Capitole , une statue ]_
colossale en basalte noir , qui est une
image de cette reine : l'inscription gra-
vée sur le colosse la qualifie en ces
termes : « La reine du peuple obéis-
sant , mère d'un roi du peuple obéis»
sant , la royale mère de l'Horus , fort,
dominateur du monde, seigneur du
monde, soleil gardien de ta vérité^
approuvé par le soleil, seigneur du
monde, Amon-Mai Rhamsès, vérifi- •
caleur, la divine épouse, la royale
épouse principale, la dame du monde,
Twéa. »
Cette reine fut donc la mère de Sé-
w-^ris , et cette circonstance peut ai-
der à fixer avec quelque certitude le
rang des deux reines , femmes de I\Ié-
nephtha i". En considérant, en effet,
que la reine Tsiré est mentionnée avec
le titre d'osirienne (défunte) dans le
tombeau du roi son mari , qui doit
ainsi lui avoir survécu, que Sésostris,
dont le règne dura 68 ans, dut par-
venir au trône fort jeune , et que , ce-
pendant t il ne fut que le second suc-
cesseur de son père , on peut considérer
la mère de Sésostris , la reine Twéa
comme la seconde femme de Méneph-
tha , comme ayant survécu à ce roi ,
et ayant même vu les premiers temps
(lu règne de Sésostris , puisque la sta-
tue colossale du Capitole est un nio-
iniment de la piété de ce prince envers
sa mère , et que la légende gravée sur
le monument indique'une reine encore
vivante, et jouissant des titres et des
honneurs de'la royauté. La reine Tsiié
fut donc la première femme de Mé-
nephtha V\ et Twéa la seconde.
Dans les sculptures de l'intérieur du
Rhamesséum de Thèbes , on retrouve
des groupes oii Sésostris est repré-
senté entre sa mère Twéa et la reine
sa femme.
On connaît aussi , par la statue co-
lossale du Capitole, qui vient d'être
citée , une fille de la même reine , qui
dut être la soeur de père et de mère
de Sésostris , et fille , comme lui , de
Méneplitha \"\ son image est sculptée
sur le colosse de la mère , et l'inscrip-
tion qui l'accompagne signifie: la royale
fille , la royale épouse Hont-Réché, vi-
vante ; elle eut au moins le rang et les
honneurs d'une reine : il dépendait à.%
son frère de les lui déférer.
Ménephtha P"" eut pour successeur
son fils aîné, que les monuments nous
font connaître par le nom et le rang
de Rhamsès II.
C'est par son cartouche prénom so-
leil gardien de la vérité, et par son
Dom propre Amon-Mai Rhamsès, que
EGYPTE. 32:>
se termine, à gauche, la ligne inter-
médiaire de la Table d'Abydos. Ce
même prénom royal se retrouve dans
l'inscription verticale de la même Table
royale ; et elle désigne ce roi Rhamsès
comme le successeur immédiat de
Ménephtha I'"'.
Cependant ce cartouche ne se voit
pas à ce même rang de succession danâ
la table royale du Rhamessétmi de
Thèbes , ni dans la série des figures de
Médinet-Habou.
D'autre part, les monuments histo-
riques du roi Rhamsès, dont le prénom
fut soleil gardien de la vérité, et les
cartouches où ce prénom est inscrit ,
sont nombreux et d'une grande auto-
rité par le sujet , l'étendue et l'exécu-
tion de ces monuments, comme par
les faits historiques du premier ordre
que leur sujet rappelle.
Mais l'omission du cartouche pré-
nom royal de ce roi dans les tables du
Rhamesséum et de Médinet-Habou s'ex-
plique par la nature même de ces ta-
bles : il est prouvé, sans contestation,
que ce Rhamsès II et son successeur
Rhamsès III (Sésostris) furent frères,
tous deux fils de Ménephtha I", et ils
ne forment à eux deux qu'une seule et
même génération. Dans r«s tables par
génération , on n'a donc inscrit qu'un
seul des deux frères, Sésostris, le
plus célèbre des deux, celui dont le
règne jeta le plus d'éclat par les évé-
nements contemporains comme par sa
durée; et si le nom de Rhamsès II se
lit sur la table d'Abydos, quoique
également généalogique, c'est parée
qu'elle a été dressée de l'ordre même
de Sésostris, qui, dans la liste de ses
prédécesseurs, ne pouvait omettre soa
propre frère.
Le roi Ménephtha I"" eut donc pour
successeur son fils aîné, qui porta le
nom de Rhamsès et fut le deuxième de
ce nom.
Le lecteur a déjà eu sous les yeux,
à la page 152 de cet ouvrage, la des-
cription détaillée des monuments du
règne de Rhamsès II, qui subsistent
encore à Beit-Oually en Nubie, qui rap-
pellent les entreprises militaires de cj3
roi et ses victoires en Asie et en Afri-
S30
L'UNIVERS.
que, et dont les tableaux historiques
représentent le riche butin qu'il en
rapporta, soit en animaux rares et cu-
rieux, soit en productions et métaux
de grand prix.
Riiamses II ajouta à la décoration
du Ménephthéum deRourna, àThèbes,
élevé par son père; les petites parois à
droite et à gauche de la porte prin-
cipale de la salle hypostyle sont cou-
vertes de bas-reliefs représentant l'a-
doration de la triade thébaine par ce
Pharaon, et le bas-relief inférieur, à
la gauche de la même porte, représente
son sacre après la mort de son père
Ménephtha P*". Le jeune roi , présenté
Sar la déesse Mouth et le dieu Khons,
échit le genou devant le souverain de
l'univers, Amon-Ra; le dieu suprême
lui accorde les attributions royales et
les périodes des grandes panégyries,
c'est-à-dire un très-Ion^ règne, en pré-
sence de Ménephtha, père du nouveau
roi , et qui , représenté debout derrière
le trône d'Amnion, tient à la fois les
emblèmes de la royauté terrestre qu'il
vient de quitter, et l'emblème de la vie
divine dont il jouit déjà dans la com-
pagnie des dieux.
Plus loin, on a figuré l'enfance de
Rhamsès II; le jeune roi est embrassé
par Mouth, la grand' mère divine qui
lui offre le sein. La légende qui accom-
pagne cette scène s'exprime ainsi :
Voici ce que dit Mouth, dame du ciel :
« Mon fils qui m'aime, seigneur des
diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon,
moi qui suis ta mère, je me complais
dans tes bonnes œuvres; nourris-toi
de mon lait. »
Les dés et les ornements de la base
des colonnes de cette même salle sont
ornés des cartouches non et prénom
de Rhamsès II, mêlés avec ceux de son
père, et. les architraves portent plu-
sieurs inscriptions dédicatoires , mais
au nom de Ménephtha qui fonda l'édi-
fice , et les autres au nom de Rham-
sès II, qui en acheva la décoration.
C'est au règne de ce même prince
qu'appartient l'obélisque égyptien de
Paris; on a déjà vu (pages 81 et sui-
vantes) quelle part il prit à l'édification
de c€ magnifique monument, qui fut
terminé et érigé par son successeur.
A Silsilis, une des chapelles qui
sont creusées dans le roc l'a été aussi
par l'ordre de Rhamsès II. Les ta-
bleaux qui décorent les parois de droite
et de gauche nous font connaître à
quelle divinité ce petit édifice avait été
dédié par le Pharaon. Il y est repré-
senté adorant d'abord la triade thé-
baine , les plus grands dieux de l'Egypte,
Amon-Ra, Mouth et Khons, ceux
qu'on invoquait dans tous les temples ,
parce qu'ils étaient le type de tous les
autres ; plus loin , il offre le vin au dieu
Phré, à Phtha, seigneur de justice, et
au dieu Nil, nommé dans l'inscription
hiéroglyphique Hapi-moou, le père vi-
vifiant de tout ce qui existe. C'est à
cette dernière divinité que- la chapelle
de Rhamsès II fut particulièrement
consacrée; cela est constaté par une
très-longue inscription hiéroglyphique
datée de « l'an IV, le 10" jour de mé-
sori , sous la majesté de l'Aroéri puis-
sant, ami de la vérité et fils du soleil,
Rhamsès, chéri d'Hapi-moou, le père
des dieux. » Le texte qui contient les
louanges du dieu Nil (ou Hapi-moou)
l'identifie avec le Nil céleste Nen-moou,
l'eau primordiale, le grand Niius, que
Cicéron dit être le père des principales
divinités de l'Egypte , même d'Ammon,
ce qui est attesté ailleurs par des ins-
criptions monumentales. 11 était égale-
ment naturel que les chapelles de Sil-
silis fussent dédiées à Hap-moou (le
Nil terrestre), parce que c'est le lieu
de l'Egypte où le fleuve est le plus res-
serré, et qu'il semble y faire une se-
conde entrée, après avoir brisé les
montagnes de grès qui lui fermaient
ici le passage, comme il a brisé les ro-
chers de granit de la cataracte pour
faire sa première entrée en Egypte.
Les souvenirs historiques du même
Rhamsès II se retrouvent encore sur les
monuments de Calabschi, en Nubie,
et dans la salle hypostyle du palais de
Karnac, à Thèbes, et l'on n'aura pas
de peine à reconnaître dans son nom
V Armés ou VArmésès, que les listes
de Manéthon donnent pour le frère
d'un autre Rhamsès (Rhamsès in Sc-
sostris), qui régna plus de soiximt*
ans, tandis qu'elles n'attribuent au
règne de Rliamsès II que cinq années
de durée.
Les monuments connus sont d'ac-
cord avec cette indication, et la seule
date qui subsiste de ce règne est de sa
quatrième année; elle est à Silsilis;
nous l'avons textuellement rapportée,
et c'est avec une fausseté évidente, et
afin de soutenir d'absurdes systèmes
ou de voiler d'indignes plagiats, qu'un
écrivain étranger à la France porte
cette date de Silsilis jusqu'à l'an XIV
du règne de Rhamses, parce qu'il a
besoin de donner, contre la vérité de
l'histoire, quatorze ans de durée à ce
même règne. Les listes de Manéthon
dans tous ses abréviateurs, et le texte
des monuments donnent unanimement
cinq années seulement au règne de
Rhamsès II. Il mourut vers l'an 1571
avant l'ère chrétienne.
D'après certaines données monu-
mentales, il aurait été marié à la reine
Nofré-Teri, de laquelle il aurait eu deux
fils dont on a recueilli les noms; mais
le sort de ces trois personnages nous
serait resté inconnu, celui des deux
fils particulièrement, qui étaient les
successeurs légitimes de leur père. Ce
lut, au contraire, leur oncle qui régna
après lui : c'est ce fait iacontestable
qui domine au milieu de ces incerti-
tudes sur la fin du règne de Rham-
sès IL
Après sa mort inopinée, qui arriva
avant le ternie ordinaire de la vie hu-
maine, et qui interrompit de grandes en-
treprises, laissant inachevés de grands
édifices, son frère, le second fils de
Ménephtha P"', monta sur le trône
d'Egypte, et prit, comme l'avait fait
son prédécesseur, le nom de Rhamsès,
d'après l'usage égyptien déjà rappelé
plus haut, qui faisait donner au petit-
fils le nom du grand-père; et la dix-
huitième dynastie égyptienne nous en
fournit un nouvel exemple par les cinq
rdrs qui se succédèrent immédiatement,
portant alternativement, à chaque gé-
nération, le nom de Rhamsès et de
Ménephtha : Rhamsès P"", Méneph-
tha r% Rhamsès II, Rhamsès III (les
deux frères), Ménephtha II, etc.
EGYPTE. 381
Ce Rhamsès fut le troisième de ce
nom; il est plus généralement connu
sous le nom de Sésostris ou Rhamsès
le Grand, et à ce nom seul tous les
grands souvenirs de l'Egypte se pré-
sentent, à la fois, à l'esprit de l'histo-
rien : à ce nom, en effet, et au règne
du grand roi qui le porta, est irrévo-
cablement attachée l'époque de la plus
haute splendeur, de la plus grande
puissance de l'Egypte. Quand Sésostris
succéda à son frère (vers l'an 1571
avant l'ère chrétienne), l'Egypte était
engagée dans des guerres extérieures,
que le soin de sa défense ou de lé-
gitimes intérêts avaient rendues inévi-
tables. Les tableaux historiques de l'é-
difice du Béit-Oually retracent les
victoires de Rhamsès II, et Rham-
sès III, encore prince, y figure lui-
même comme ayant pris une part
active à ces actions : on l'y voit, dans
le costume de prince, présenter au roi
un groupe de prisonniers arabes asia-
tiques. Dans une autre scène, pendant
que le roi sur son char poursuit les
Arabes, le prince frappe avec une
hache la porte d'une ville ennemie, et
il emmène ensuite de nouveaux prison-
niers. Ainsi Sésostris, avant d'être
roi , aurait pris une part active et digne
de mémoire à la défense de la patrie
et à ses triomphes.
Il nous reste encore un autre mo-
nument de la jeunesse de Sésostris :
ces souvenirs d'un prince illustre doi-
vent être attentivement recueillis par
l'histoire. On les retrouve sur une pe-
tite stèle du musée égyptien de Paris;
elle est à double face : d'un côté, un
jeune enfant est assis sur un coussin;
sa tête est ornée d'une riche coiffure
royale, et son corps à demi couvert
d'une tunique en étoffe transparente
par sa finesse; son bras gauche est ap-
puvé sur ses genoux, et il porte à s£^
bouche un des doigts de la main droite.
Un cartouche prénom est gravé près
du personnage, et ce cartouche est
celui de Sésostris : on voit donc ici
une représentation de ce roi enfant
dans le costume ordinaire de Horus ,
et assimilé à ce dieu dans une des cir-
constances de sa naissance; car Wa
832
L'UNIVERS.
mystères sacrés de l'Egypte disent que
le dieu Horus, comme le dieu Phré,
son père, naquit en portant le doigt à
la bouche. L'objet de notre stèle^est
donc de rappeler la même tradition à
l'égard de Sésostris. Les mêmes mys-
tères disaient aussi qu'à la naissance
de ce roi, son père avait vu en songe
le dieu Phtha qui lui prédit que cet
enfant serait le maître de toute la
terre. Les monuments prouvent aussi
la particulière dévotion de Sésostris
pour ce dieu Phtha. Les temples de
Memphis sont redevables à ce roi
d'immenses et magniûques accroisse-
ments; enfin, au revers de la stèle de
Sésostris enfant, est aussi une adora-
tion au dieu Phtha par un personnage
dont le nom a disparu de ce curieux
monument.
La longue durée du règne de Sésos-
tris, et les glorieuses actions qui en
marquèrent les diverses époques , en
ont inscrit le souvenir dans les annales
humaines en traits ineffaçables : dans
l'ordre moral, la vie a'un grand roi
demeure, comme le font dans l'ordre
physique, les traces d'un grand phé-
nomène naturel, indélébiles à la sur-
iace de la terre. Hérodote et Diodore
de Sicile ont donné une large place,
dans leurs récits historiques, à la vie
et aux actions de Sésostris; leurs nar-
rations suffiraient pour immortaliser
sa renommée; l'autorité plus impo-
sante encore des monuments contem-
porains s'unit aussi intimeaient à leurs
assertions pour la célébrer. C'est un
devoir pour nous de prouver la véra-
cité des deux historiens grecs et celle
des mémoires qu'ils avaient consultés ,
par l'heureux accord de ces écrits avec
les monuments du règne même de Sé-
sostris, qui subsistent encore.
Le plus simple rapprochement du
texte (Je Diodore de Sicile de celui
d'Hérodote convaincra la critique la
plus difficultueuse que, lorsque Héro-
dote rapporte (livre second , chap. 102
et 103, 106 à 109) ce que les prêtres
de l'Egypte, qu'il a consultés, lui ont
dit de Sésostris , et quand Diodore de
Sicilo raconte (livre premier , 2" partie ,
chap. 53 à ST"! les faits mén orables de
la vie de Sésostris , d'après les Égyp-
tiens aussi, les deux écrivains grecs
ont écrit l'histoire du même roi, gé»
néralement connu sous le nom de Se»
sostris, le Rhamsès HI des listes de
Manéthon et des monuments. L'iden-
tité des deux relations dans leurs cir-
constances principales confirme haute-
ment celle des deux noms désignant
le même personnage. Les deux histo-
riens ont donc retracé à grands traits
l'histoire de Sésostris : la science mo-
derne a fourni à ces deux textes grecs
de précieux commentaires; et ils sont
écrits dans les nombreux monuments
du règne de Sésostris , où ont été con-
temporairement retracées les actions
mémorables de sa vie. Remettons sous
les yeux du lecteur les traits principaux
de la narration des historiens , rappro-
chée des témoignages analogues des
monuments; et, à la faveur d'une trop
rare concordance de telles autorités
historiques, évoquons du domaine de
la fable, et inscrivons au nombre des
faits les plus certains do'\s l'ensemble
des annales humaines, la vie et les ac-
tions d'un grand roi qui , au X"*'!" siècle
avantrèredirétienne,remplii ! Orient
du bruit de ses victoires , menaça notre
Occident encore barbare, et enrichit
sa patrie de bonnes lois, d'institutions
nouvelles , des tributs de vingt peuples
soumis, et d'immortels monuments
dignes encore de notre admiration.
Sept générations après Moeris , Sé-
sostris fut roi : c'est Diodore de Sicile
qui s'exprime ainsi. Or, en remontant
de quelques pages dans notre récit, on
s'assurera sans peine qu'après Mœris
ou Thouthmosis III , Sésostris est en
effet la septième génération, les rois
Aménophis II, Thouthmosis IV, Amé-
nophis III, Horus, Rhamsès I""" et
Ménephtha l" formant exactement les
six générations irterraédiaires.
Le même historien voulant ne rap-
porter, de ce qu'on dit de Sésostris,
que ce qui lui paraîtra ie plus croyable
et le plus conforme aux indices qui en
subsistent encore dans le pays, rap-
pelle d'abord que, à la naissaace de ce
prince, son père rassembla tous les
enfants mâles nés en Egypte le même
EGYPTE.
jour que son Gis, et ordonna qu'ils
fussent tous élevés avec les mêmes
soins, afin que, habitués à vivre fami-
lièrement ensemble, ils fussent d'ex-
cellents compagnons d'armes à la
ijuerre, soumis et dévoués à son fils.
Il débuta par une guerre contre les
Arabes; tous ses compagnons l'y sui-
firent, et, malgré les dures privations
qu'ils eurent à souffrir, et auxquelles
leur mâle éducation les avait préparés ,
ils revinrent vainqueurs, après avoir
porté la désolation parmi ces peuplades
et les avoir soumises à un joug qui ne
leur avait pas encore été imposé. De
retour de cette campagne, Sésostris
se rendit en Libye par l'ordre de son
père, et, quoique tres-jeune, il soumit
la plus grande partie de cette contrée
africaine.
Leç entreprises militaires du père de
Sésostris sont représentées sur les di-
verses parties de son magnifique palais
de Thèbes, le MénephtHéum; son fils
n'y figure pas particulièrement, les
convenances de la royauté ne pouvaient
pas le permettre; mais les. victoires
de IMénephtha en Asie et en Afrique
fournissent le temps et le lieu pour
placer les hauts faits de son fils Sésos-
tris, tels que Diodore de Sicile nous les
a transmis.
Bientôt après, parvenu au trône
d'Egypte, il convoita celui de la terre
habitable; il s'occupa des soins néces-
saires pour s'assurer du dévouement de
ses compagnons et de la fidélité de la
nation; il se montra prodigue de biens
et de grâces , pourvut à quelques points
importants de l'administration publi-
que, et leva une armée qu'on portait
a six cent mille hommes de pied , vingt-
<|uatremillecavaliers et vingt-sept mille
chars de guerre. Il soumit d'abord les
Éthiopiens voisins de l'Egypte, et leur
imposa un tribut annuel "de bois d'é-
bène, d'or et de dents d'éléphant. Il
envoya ensuite sur la mer Rouge une
Hotte de trois cents vaisseaux, qui
s'empara de toutes les îles et des pays
situés sur la côte jusqu'à l'inde; et,
dans ce même temps, il soumit, h la
tète de son armée, l'Asie entière; il
passa ensuite le Gange, s'avança dans
l'Inde jusqu'à l'Océan , et dans le pays
des Scythes jusqu'au Tanaïs; successi-
vement, il s'empara des Cyclades,
entra en Europe, et pénétra dans la
Thrace, qui fut le terme de son expédi-
tion. Partout le roi se montra humain
et modéré, n'imposant aux nations
soumises que des tributs annuels pro-
portionnés à leurs ressources. Cette
expédition fut terminée dans l'espace
rfé neuf minées, et, dans les diverses
contrées qu'il avait soumises, Sésos-
tris avait fait élever des colonnes et
d'autres monuments commémoratits
de son passage et de ses victoires.
Que disent les monuments d'ana-
logue à ce récit? D'abord le manuscrit
Sallier déjà décrit (5«^rà, page 169),
relate les victoires de Sésostris en
Asie, en Afrique, en. Europe; il a sou-
mis les Ioniens, les Syriens, les Éthio-
piens, les Arabes, les Scythes, et Bac-
tres, leur établissement principal, et
ces victoires étaient accomplies dès la
neuvième amiée de son règne. Le ma-
nuscrit porte en effet cette même date,
qui est celle que Diodore a recueillie
et nous a conservée. De plus, le mo-
nuoient qui subsiste encore à Beïroutli ,
en Syrie [suprà, page 61 ), est un de
ces monuments commémoratifs de ses
victoires, que Sésostris faisait élever
dans les contrées étrangères qui se sou-
mettaient à ses armes.
De retour dans ses États , Sésostris ,
selon les mêmes historiens, orna les
temples de l'Egypte d'offrandes ma-
gnifiques, y consacra les prémices des
dépouilles des nations soumises; l'E-
gypte entière fut enrichie des fruits de
cette grande expédition, et toutes les
pensées du héros se tournèrent , dès
lors, vers le bien intérieur du pays.
Il entrepric des ouvrages admirables
pour la pensée , prodigieux pour la dé-
pense; ils ont assuré à ce prince une
gloire immortelle, et a l'Egypte la
sécurité et ie bonheur. — Il reste peu
detracesreconnaissables de ces institu-
tions; mais les ouvrages admirables
ou prodigieux subsistent encore en
partie; le nom de Séscstris se retrouve
dans tous les lieux de l'Egypte (jix'i
eurent de son temps quelque impop-
334
L'UNIVERS.
tance ; et ce sont là autant de témoi-
gnages en faveur des assertions des
deux historiens grecs.
Il fit bâtir, continuent-ils , il fit bâtir
dans chaque ville un temple à la divi-
nitéprincipale du lieu ; défenditd'y em-
ployer aucun Égyptien , et imposa ces
travaux aux prisonniers qu'il avait rame-
nés. — Le nombre des anciennes villes
de l'Egypte où subsistent encore des
édifices plus ou moins ruinés , évidem-
ment élevés , fondés ou agrandis par
Sésostris , est considérable ; les voya-
geurs en ont reconnu dans les trois
contrées principales de l'Egypte, ainsi
que dans la Nubie : les deux anciennes
capitales , Memphis et Thèbes , furent
redevables à ce roi des principaux édi-
fices, témoignages de leur antique
splendeur: outre les travaux immenses
exécutés au temple de Phtha , à Mem-
phis , par Rhamsès le Grand , un autre
temple en calcaire blanc , orné de co-
lonnes à pilastres accouplées et en gra-
nit rose, y fut construit par son ordre,
et dédié à Phtha et à Athôr , les deux
grandes divinités de ce lieu. A Thèbes ,
le Rhamesséum seul aurait suffi à la
gloire d'un grand roi : mais la pieuse
munificence de Sésostris se retrouve
encore écrite dans les constructions de
Karnac , le temple , les colosses et les
obélisques de Louqsor, les tableaux
historiques de Kourna , et sur divers
autres points des restes de cette ville
immortelle. Partout ailleurs, toutes
les ruines nomment encore Sésostris;
à Tanis , Aouara et Bubaste , à Den-
déra comme à Éléphantine, dans les
carrières de Silsilis comme sur les ro-
chers voisins de Syène. La Nubie n'est
pas moins favorable à la renommée de
Sésostris ; son nom est partout comme
un jalon propice au voyageur dans ce
désert si fertile pour l'histoire ; et il le
retrouve à Beit-Ouaily, Ghirsché.
Ouadi-Esséboua, Derri , Ibrim et
Ibsamboul. Ce dernier lieu témoigne
plus qu'aucun autre de la munificence
de Sésostris : le grand temple est une
merveille qui conserverait tout son
prix au milieu même decelles de Thèbes;
quatre colosses assis, monolithes de
60 pieds de hauteur, décorent sou
entrée; et l'intérieur, creusé dans la
montagne, est digne par son étendue
et la profusion des ouvrages d'art,
de ce frontispice merveilleux. Le petit
temple, dont la face est décorée de six
autres colosses, fut dédié à la déesse
Athôr par la reine femme de Sésostris.
Ce prince fit élever par les mêmes
moyens des chaussées exhaussées au-
dessus des inondations du Nil , et il
y fit transporter les villes dont le
sol était atteint par ces eaux. — Les
observations modernes s'accordent
aussi en ce point avec les rapports
de l'histoire. L'état variable du soi
de l'Egypte et son exhaussement
annuel se révélèrent bientôt à l'ad-
ministration publique , et elle sut
pourvoir à cette nécessité en faisant
élever des chaussées , des monticules
factices , pour asseoir les villes' et y
construire les palais et les temples
L'examen des lieux dans leur état ac-
tuel ne permet aucun doute sur ces
deux points , ni sur la prévoyance de
Sésostris : le palais de Thèbes qui porte
son nom , le Rhamesséum , est cons-
truit sur une butte factice très-sensi-
blement élevée encore aujourd'hui au-
dessus du niveau de la plaine de Thèbes,
après l'exhaussement que le sol a reçu
depuis que Sésostris y employa aux
travaux publics les prisonniers qu'il
avait ramenés de l'Arabie , de Baby-
lone ou des plages africaines.
L'historien ajoute : Sésostris sillonna
la basse Egypte de canaux , facilitant
ainsi le transport des denrées, ren-
dant les relations des habitants plus
promptes et plus commodes , portant
l'eau potable dans tous les lieux, et
rendant aussi le pays, ainsi coupé,
inaccessible aux ennemis; il ferma
l'Egypte orientale par une grande mu-
raille qui traversait le désert depuis
Péluse jusqu'à Héljopolis. — Les ca-
naux de la basse Egypte sont en effet
les véritables sources de sa fertilité .
l'existence de l'Egypte dépend de leur
entretien régulier, de leur attentive
surveillance : cette vérité était donc
reconnue du temps même de Sésos-
tris : l'Egypte a péri dès qu'une admi-
nistration imprévoyante a négligé cette
EGYPTE.
source première de sa prospérité.
Sésostris , continue l'historien , dé-
dia au grand dieu de Thèbes , Amon-
Ra , une barl sacrée , en bois de cèdre ,
revêtue de lames d'or à l'extérieur , de
lames d'argent à l'intérieur, et d'une
longueur considérable. Sésostris éleva
aussi des obélisques très-remarquables
par leurs dimensions. Il fit faire de
grands travaux au temple de Vulcain,
à Memphis , et il l'orna de plusieurs
statues monolithes ; la sienne et celle
de la reine avaient trente coudées de
hauteur. — Les monuments subsistants
conlirment encore cette partie de la rela-
tion grecque; plusieurs obélisques de
Sésostris sont encore debout; celui
que la France oublie à Louqsor, et
celui qui, enlevé des mêmes ruines à
Thèbes, s'élève aujourd'hui sur la
place de la Concorde, à Paris; les
obélisques Flaminien, de Saint-Jean
de Latrau, de la PtOtonda et de la villa
Mattei , à Rome; un petit obélisque de
Florence , sont aussi des ouvrages du
même Pharaon , et servent à confir-
mer la véracité des deux historiens
grecs.
A Memphis , tout se retrouve con-
forme aux renseignements donnés à
Hérodote par les prêtres de l'Égvpte.
On voit dans les carrières de Sîlsilis
des preuves des grands travaux exécu-
tes par l'ordre de Sésostris pour en
extraire les matériaux employés à plu-
sieurs des grands édifices construits
sous son règne. Le grand temple de
Phtha (Vulcain), à Memphis, est de
tous le plus célèbre : les rois étaient
sacrés dans ce riche et magnifique édi-
fice. La plupart des statues dont l'his-
torien grec dit que cet édifice religieux
fut orné par Sésostris , subsistent en-
core; ces statues, dit Hérodote, sont
des monuments de sa reconnaissance
et de sa piété. Et quant à la statue
même de ce grand roi , voici ce que
Champoilion )e jeune en a vu , et il
s'en explique comme l'a fait Hérodote
lui-même , qui a vu aussi cette statue
monolithe de Sésostris : « Ce colosse
(l'une magnifique sculpture, et dont
j'ai fait dessiner avec soin la tête et
les détails, était renversé la face contre
terre, circonstance qui a garanti sa
parfaite conservation; il représente
Rhamsès le Grand, coiffé du claft
strié, surmonté du pschent. Son cou
est orné d'un collier à sept rangées
qui se terminent par un rang de perles.
Deux cordons soutiennent un riche
pectoral dont la corniche est surmon-
tée d'un rang d'uréus , la tête ornée
du disque. Le centre du pectoral
est occupé par une composition ana-
glyphique montrant le prénom de
Rhamsès spécialement protégé par le
dieu Phtha et la déesse Pascht , leonto-
céphale. La ceinture est serrée par une
agrafe qui porte aussi les nom et pré-
nom du prince ; et un grand et beau
poignard, ou glaive court, dont la
poignée est décorée de deux têtes d'é-
pervier adossées, est passé dans la
ceinture et dans une position très-in-
clinée : la lame paraît renfermée dans
un fourreau orné de baguettes , et qui
se termine par un bouton en fer de
lance. Ses poignets sont ornés de bra-
celets fort simples, et le roi tient un
papyrus roulé dans sa main gauche, »
Nous ne craignons pas d'importuner
le lecteur ni d'offenser le bon goût en
inscrivant ici la proportion détaillée
de cette antique statue , dont la ma-
tière est un calcaire blanc cristallisé :
Hauteur totale, dans son état ac-
tuel , 34 pieds 6 pouces : du bord de la
coiffure à la naissance de la barbe,
4 pieds 5 pouces; longueur du cou,
1 pied 5 pouces; d«s clavicules au nom-
bril, 7 pieds 1 pouce; longueur du nez,
1 pied 9 pouces; du bas du nez au bord
de la lèvre, 5 pouces 4 lignes ; du bord
de la lèvre inférieure au-dessous du
menton , 8 pouces ; longueur de la
barbe, 1 pied 6 pouces; bouche ou-
verte , l pied 6 pouces 6 lignes ; lon-
gueur de l'oeil, 10 pouces' 6 lignes;
largeur, 4 pouces; longueur du bras,
de l'épaule au poignet, 12 pieds 8 pou-
ces; longueur de la main jusqu à la
première phalange, 1 pied 6 pouces;
première phalange, 1 pied 3 pouces
6 lignes; longueur du pouce, 2 pieds
4 pouces 6 lignes; ongle du pouce,
4 pouces 6 lignes ; largeur de la main,
2 pieds 7 pouces; largeur d'une épaule,
336
L'UNIVERS.
4 pieds 2 pouces; oreille, 1 pied 8
ponces ; largeur de l'oreille , 1 1 pouces.
Le Pharaon était coiffé du claft strié ,
et au-dessus s'élevait le pschent qui
est à moitié détruit ; il manque aussi
une petite portion des jambes, les
pieds et la plinthe de la statue. Dio-
dore de Sicile savait que la statue mo-
nolithe de Sésostris, élevée devant le
temple de Memphis , avait de hauteur
trente coudées, environ 45 de nos pieds,
et le colosse de Memphis, mesuré par
ChampôUion le jeune, a encore 34
pieds 1/2, malgré les mutilations de la
coiffure, d'oràinaire très -élevée, et
celles de la base de ce monolithe. L'ap-
pui de la statue du roi était orné de la
figure de sa femme et de celle de son
fils. Plusieurs autres colosses , en gra-
nit rose, mais de plus petites dimen-
sions, existent encore sur le même
emplacement. Le musée du Louvre
possède, de ce même roi, une belle
statue en albâtre oriental , et de grandes
proportions , quoique assise ; parmi
celles qui ornent le musée de Turin ,
il y en a une qui mérite aussi une
grande attention comme production
de l'art et comme monument histori-
que : Champollion le jeune en a donné
la description suivante :
« Ce chef-d'œuvre de la sculpture
égyptienne , provenant de la collection
Drovetti , arriva à Turin brisé en plu-
sieurs pièces (il a été rétabli depuis
dans son intégrité primitive) ; il est en
granit noir, et de 6 à 7 pieds de hau-
teur. Le roi est représenté en habit
militaire et assis sur son trône : c'est
le costume des rois guerriers assis sur
leur char au milieu des champs de
bataille. La tête de la statue de Rham-
sès le Grand porte le casque royal ,
armure qui , d'après la couleur verte
qu'on lui applique dans les bas -reliefs
peints , devait être en bronze orné de
métaux plus précieux : des sortes de
clom ou de petits disques en relief,
semblables au caractère figuratif qui,
dans les textes hiéroglyphiques, ex-
prime l'idée soleil, couvrent toute la
surface du casque, à l'exception d'une
espèce de rebord ou plutôt de visière
qui fait saillie sur tout le contour du
front; au-dessus de cette visière, s'é-
lève l'insigne royal, Vurœus, dont le
corps forme d'abord plusieurs enrou-
lements, et s'étend ensuite en ligne
droite vers la partie la plus élevée du
casque.
« La face de cette statue , travaillée
comme toutes les autres partes avec
un soin extrême, est d'une perfection
que je ne m'attendais point à rencon-
trer dans un ouvrage égyptien d'aussi
ancien style. L'expression en est à la
fois douce et fière , et un examen très-
rapide suffit pour convaincre que c'est
là un véritable portrait. Les yeux,
d'une grandeur moyenne , sont moins
saillants que ceux de la plupart des au-
tres statues; les sourcils sont forte-
ment marqués; l'angle externe des
yeux n'est point exagéré comme à l'or-
dinaire ; le nez est long et aquilin , et
la bouche petite, quoique les lèvres
soient toujours un peu fortes. Des
joues pleines et un menton arrondi
donnent à l'ovale de la face une élé-
gance etune grâce dignes de remarque.
Les oreilles, d'une excellente forme,
mais dont l'extrémité supérieure dé-
passe toujours la ligne de l'œil , carac-
tère essentiel de toute figure de véritable
style égyptien , sont percées comme
pour y suspendre quelque ornement
précieux. Rhamsès le Grand est sans
barbe, ainsi que l'est son aïeul sur l'un
des bas-reliei de Médinet-Habou.
«Un riche collier, à six divisions
terminées par une rangée de perles
pendantes , couvre la poitrine du Pha-
raon : l'artiste l'a représenté habillé
d'une ample et longue tunique à larges
manches , rayée et piissée , et dont
toutes les ouvertures ainsi que le bas
sont brodés et ornés de franges, et
c'est là sans doute cette célèbre espèce
de tunique égyptienne connue sous le
nom de calasiris. La manche droite,
relevée au-dessus du coude, donne
passage au bras qui , replié contre la
poitrine , soutient le sceptre en forme
de crochet , aussi souvent placé dans
la main des rois que dans celle de cer-
taines divinités ; le bras gauche étendu
le long du flanc et reposant sur la
cuisse , est recouvert presqu'en entier
I
EGYPTE.
337
par la mandin de la tunique , dont les
franges descendent jusque vers le poi-
gnet ; la main fermée tient un corps
cylindrique, tout à fait semblable à
im rouleau de papyrus déprimé par
l'effort des doigts qui le serrent. Des
chaussures imitant, jusque dans les
plus petits détails, ces sandales en
feuilles de palmier, si finement tres-
sées, qu'on trouve encore dans les hy-
pogées , sont fixées aux pieds de la sta-
tue , qui sont d'ailleurs d'une très-belle
forme et d'une juste proportion. L'exé-
cution des mains ne laisse rien à dé-
sirer sous ces mêmes rapports. Je
ferai remarquer aussi que l'artiste,
comme pour exprimer que les pieds
du Pharaon reposent sur une natte ,
a tracé au-dessous et au simple trait,
sur la surface du marchepied du trône,
de longues feuilles de plantes analo-
gues à celles de certains roseaux. Enfin ,
à droite et à gauche des jambes de la
statue, sont deux figures de plein -re-
liefiappuyées contre le devant du trône
et taillées dans sa masse : l'une repré-
sente une reine parée des insignes
ù'Athyr, et l'autre un jeune homme
costumé comme le dieu Horus et por-
tant l'emblème de la yictoire ; oeux
colonnes d'hiéroglyphes , gravées près
de cette dernière statuette , nous ap-
prennent que le colosse a été dédié
par le fils du roi qu'il aime. La lé-
gende qui accompagne la statuette de
femme, consiste seulement en ces
mots : Sa royale et puissante épouse
qui l'aime ; elle se rapporte sans doute
a la reine, femme de Rhamsès et
mère A'Amonhé...: ces d«ux figures,
d'un pied de hauteur, et chaussées de
petites sandales comme le colosse,
sont d'un travail très -fin et très-soi-
gné.
« Le nom propre Rhamsès, gravé sur
la ceinture de la grande statue , \g pré-
nom particulier dé Rhamsès le Grand,
et son nom propre, sculptés, l'un sur
lavant-bras droit, l'autre sur l'avant-
bras gauche, prouveraient assez que
cette belle statue représente le plus
fameux des conquérants égyptiens,
quand même une longue inscription ,
partant de l'agrafe de la ceinture et
1T lArraîson. (Egypte.)
descendant jusqu'au bas de la tunique ,
ne nous dirait point que c'est là en
effet l'image du dieu vivant et bienfai-
sant, le représentant d'Jmmon, de
Mars, du soleil dans la haute région,
le roi soleil, gardien de la vébitk,
APPROUVÉ PAB Phré , le directeur et
le gardien de l'Egypte, l'enfant des
dieux , le fils du soleil , le chéri d'Am-
MON, Kn xîAfiÈs,mvificateur éternel.^
Du reste, des statues de Sésostris
existent dans toutes les collections eu-
ropéennes, et le nombre, qui nous est
parvenu, des monuments en tous gen-
res de son règne ou de ses actions, est
dans une proportion telle que devaient
la produire la supériorité du génii'
de ce héros à la fois guerrier et légis-
lateur, et la durée de son règne. Notre
narration en a rappelé fréquemment
les circonstances principales, et nous
y avons déjà parlé des tableaux sculptés
qui représentent l'institution royale de
Sésostris (page 56), sa présence aux
panégyries (page 58), les honneurs
qu'il a rendus à ses ancêtres {idem),
la marche de son armée sous ses or-
dres, ses victoires, ses triomphes, et
les actions de grâces qu'il en rend aux
dieux (pages 58, 68, 151, 160, 161),
ses entreprises maritimes (paçe 205),
les relations commerciales qu'il établit
avec l'Inde (page 162), les grands édi-
fices qu'il éleva à Thèbes, le Rhames-
séum (pages 68, 154, 243, 249), le
palais de Louqsor (57, 79), les embel-
iissenients de Karnac, les construc-
tions d'Ibrim (page 164), les merveilles
d'Ibsamboul (page 151 ), et nous avons
résumé (page 83) l'opinion de l'anti-
quité, et celle des temps modernes sur
la vie et les travaux de ce prince il-
lustre.
Il eut deux femmes, vingt-trois en-
fants mâles et sept filles au moins : ces
renseignements sont fournis par des
monuments authentiques. La première
épouse de Sésostris, celle qui se voit
souvent aux côtés du roi dans les mo-
numents des premiers temps de son
règne, se nommait Tmaoumen-Nofré-
Ari, la servante de Mouth, Nofré-
Âri. Ce nom se lit dans diverses loca-
lités, au Rhamesséum, à Ibsamboul.
33S
L'UNIVERS.
fit notamment sur le temple élevé par
cette reine dans ce même lieu de la
Nubie, et consacré par elle à la déesse
Athôr. Sur les monuments des temps
postérieurs, le nom de la reine est
Isénofré {Isis bienfaisante). On voit à
Silsilis, auprès d'un prince qui est en
compagnie de Sésostris et de sa se-
conde femme, cette inscription : Le
royal fils du soleil gardien de la
VÉBITÉ, APPBOUVÉ PAR LE SOLEIL,
né de la royale époiise principale
IsÉNOFKÉ ; ce prince se nommait Scho-
bemkémi, et il présida aux panégyries
dans les dernières années de son père.
Avec eux est aussi une jeune princesse
nommé Bathianti, qui paraît avoir été
la fille chérie, la benjainine de la vieil-
lesse de Sésostris.
Les souvenirs historiques de Nofré-
Ari, première femme de Sésostris,
surnommée quelquefois Ahmosis-No-
fré-Ari (l'enfant de la lune), sont plus
nombreux que ceux de la seconde; elle
prend part à la dédicace que Sésostris
fait du Rbamesséum de Thèbes au
grand dieu Amon-Ra.
Les enfants de Sésostris et des deux
reines ses épouses sont mentionnés et
parfois figurés sur plusieurs monu-
ments, dans des combats, et notam-
ment sur les colonnes du temple d'A-
thôr à Ibsamboul, élevé par la reine
Nofré-Ari. A Derri , subsiste aussi une
liste, par rang d'âge, des fils et des
filles de Sésostris , très-utile pour com-
pléter celle d'ibsamboul. Le plus inté-
ressant de ces tableaux et le plus com-
plet en même temps est celui qui existe
encore au Rbamesséum , dans la salle
bypostyle, au-dessous des deux grands
tableaux sculptés qui s'y sont conservés
jusqu'à ce jour.
Le soubassement de ces deux ta-
bleaux est occupé par la série, figurés
en pied et dans un ordre rigoureux de
primogéniture, des enfants mâles de
Rhamsès le Grand. Ces princes sont
revêtus du costume réservé à leur
rang; ils portent les insignes de leur
dignité, le pedum et un éventail formé
d'une longue plume d'autruche fixée à
une élégante poignée , et sont au nom-
brsde vingt-trois: famille nombreuse,
il est vrai, mais qui ne doit point sur-
prendre si l'on considère d'abord que
Rhamsès eut, à notre connaissance,
au moins deux femmes légitimes, les
reines IVofré-Ari et Isénofré, et qu'il
est, de plus, très - probable que les
enfants donnés au conquérant par des
concubines ou des maîtresses prenaient
rang avec les enfants légitimes, usage
dont fait foi l'ancienne histoire orien-
tale tout entière. Quoi qu'il en soit, on
a sculpté au-dessus de la tête de chacun
des princes , d'abord le titre qui leur
est commun à tous, savoir : le fils du
roi et de son germe; et pour quelques-
uns (les trois premiers et les plus âgés
par conséquent), la désignation des
hautes fonctions dont ils se trouvaient
revêtus à l'époque où ces bas-reliefs
furent exécutés. Le premier se trouve
ainsi qualifié : porte-éventail à la gau-
che du roi, le jeune secrétaire royal
( basilico-grammate) , commandant
en chef des soldats (l'armée), le pre-
mier-né et le préféré de son germe,
Amenhischopsch ; le second, nommé
Rhamsès comme son père, était porte-
éventail à la gauche du roi, et secré-
taire royal commandant en chef les
soldats du maître du monde ( les trou-
pes composant la garde du roi); et le
troisième, porte-éventail à la gauche du
roi, comme ses frères (titre donné en
général à tous les princes sur d'autres
monuments), était de plus secrétaire
royal, commandant de la cavalerie,
c'est-à-dire , des chars de guerre de
l'armée égyptienne. On se dispense de
transcrire ici les noms propres des vingt
autres princes; on ajoute seulement
que les noms de quelques-uns d'entre
eux font certainement allusion, soit
aux victoires du roi, au moment de
leur naissance, tels que Kébenschari
(le maître du pays de Schari), Nében-
thonib (le maître du monde entier),
Sanaschtenamoun (le vainqueur par
Ammon); soit à des titres nouveaux
adoptés dans le protocole de Rhamsès
le Grand, comme, par exemple, Pa-
tavéamoun (Ammon est mon père), et
Setpenri (approuvé par le soleil), titre
qui se retrouve dans le prénom du
EGYPTE.
33£
Sur une autre partie du soubasse-
ment de la même salle hypostyle, on
a représenté les filles de Sésostris; il
ne reste que la mention de six , le reste
du tableau ayant été détruit. Élégam-
ment vêtue, chacune d'elles porte un
sistre à la main, et son image est pré-
cédée de ce titre : La fille du roi , née
de son germe et qu'elle aime. Parmi
leurs noms, on remarque ceux de
Hem-men-Tmaou, Isénofré, Amen-
t-mai , que portèrent aussi d'autres
princesses égyptiennes.
L'antiquité classique nous a con-
servé sur Sésostris quelques particula-
rités dont les monuments ne peuvent
pas contrôler la véracité. Ainsi elle
nous dit que Sésostris, à son retour
de sa grande expédition, rencontra à
Péluse son frère, qui, tout en fêtant
son retour, entreprit de le faire périr
en incendiant le palais, et que le roi
échappa à ce péril , ainsi que sa femme
et ses enfants , par la protection du
dieu Phtha; et selon quelques criti-
ques , ce frère de Sésostris serait le
Danaus qui conduisit les colonies égyp-
tiennes dans la Grèce au XV' siècle
avant l'ère chrétienne, époque en effet
presque contemporaine du règne de
Sésostris. Diodore ajoute à son pre-
mier récit, que Sésostris ayant perdu la
vue, se donna volontairement la mort
après un règne de trente-trois années.
Nous aimons mieux croire aux paroles
suivantes du même écrivain :
'< La gloire de ce roi fut telle et sub-
sista si longtemps dans la postérité,
qu'à la suite d'un grand nombre de
générations , l'Egypte étant tombée
sous la puissance des Perses , et Da-
rius, père de Xercès, voulant faire
placer à Memphis sa propre statue au-
dessus de celle de Sésostris, le grand
prêtre, dans le collège sacerdotal,
s'opposa à cette prétention , et se
fonaa sur ce que le roi de Perse n'a-
vait pas encore surpassé les grandes
actions de Sésostris. Loin de s'irriter
de cette opinion hardie , Darius y prit
plaisir, et se-borna à dire qu'il s'effor-
cerait, s'il vivait autant que Sésostris,
de ne pas rester au-dessous de lui. »
Cette remarque de Darius au sujet
de l'iîge de Sésostris, porte à croire
peu fiàele le nombre d'années indiqué
par Diodore de Sicile, comme celui de
la durée du règne de Sésostris. Darius
régna 36 ans; etquel que fut son âge lors-
qu'il prononça ces paroles , la durée du
règne de Sésostris, portée à 33 ans, ne
pouvait pas être pour lui l'objet d'un
vœu, ni exprimer la pensée d'une assez
longue suite d'années, pour qu'il eût le
temps d'accomplir les grandes actions
qui avaient illustré le règne de Sésos-
tris. C'est donc avec une grande ap-
parence de certitude que les listes de
Manéthon, dans Eusèbe, portent la
durée de ce règne jusqu'à 68 ans.
Les monuments confirment pleinement
cette indication : les papyrus hiéra-
tiques du musée de Turin donnent des
dates de la 3^ et de la 4* année de ce
rèçne; les 29 athyr, 3 méchir et 4
mesori de l'an 8 ; le papyrus d'Aix porte
une date du 5 payni de l'an 9 ; un au-
tre papyrus de Turin , celle de l'an 14;
les stèles sculptées à Silsilis, les années
30 et 34 ; le 3 de tobi de l'an 35 est
écrit dans le grand temple d'Ibsam-
boul; l'an 37 à Silsilis encore; l'an 38
dans le même temple d'Ibsamboul ;
les années 40 et 44 à Silsilis aussi ;
enfin l'année 62 se lit sur une stèle du
musée de Florence : voilà des dates
authentiques et contemporaines; on
peut donc adhérer avec confiance au
sentiment des critiques modernes, qui
ont fixé à 68 ans et 2 mois la durée du
règne de Sésostris.
Son tombeau existe dans la vallée
des rois à^iban-el-Molouk , à Thèbes ;
c'est le troisième à droite dans la val-
lée principale (voyez pi. 71) ; mais la
sépulture de Sésostris a été en butte
à la fois aux ravages , à la cupidité des
barbares, et à l'invasion des torrents ac-
cidentels qui l'ont cotnblée presque jus-
qu'aux plafonds. Il a fallu , aux der-
niers voyageurs français , faire creuser
un boyau au milieu cies éclats de pierre
et des décombres qui remplissent ce
tombeau, pour parvenir, en rampant
et sous le poids d'une extrême chaleur,
jusqu'à la première salle seulement.
Cet hypogée , d'après ce qu'il est pos-
sible d'en voir, fut exécuté sur un
^840
L^UNIVERS.
plan très-vaste, et décoré de sculptures
tlu meilleur style , à en juger par les
petites portions encore subsistantes.
Des fouilles en grand permettraient
de pénétrer plus avant, et peut-être
jusqu'à la salle du sarcophage de l'il-
lustre conquérant, sans espoir toute-
fois d'y retrouver des corps religieu-
sement embaumés : les Perses ont
fouillé et dépouillé tous les tombeaux
qu'ils ont pu découvrir , et la succes-
sion des cupides entreprises a engen-
dré celle des brutales profanations : il
ne reste de Sésostris que son nom ,
sa gloire, et les magnifiques monu-
ments des arts qui les proclament
■d'une voix qui ne peut jamais s'é-
' teindre.
>Le règne de cet illustre Pharaon se
s^ rattache aussi à l'undes plus grands évé-
nements de l'histoirehébraïque : IMoïse,
qui a écrit la partie la plus ancienne
de ces annales, fut le héros et l'histo-
rien de ce fait mémorable. Le peuple
hébreu était dans l'état de servitude en
Egypte depuis que, par l'effet de l'heu-
' reuse expulsion des Pasteurs , l'an-
cienne race des rois égyptiens était re-
montée sur le trône des ancêtres.
Moïse assure que le nouveau monar-
que , redoutant la nombreuse popula-
tion Israélite , qui était plus forte que
la population égyptienne, résolut de
-la soumettre à de dures lois , de l'op-
primer par l'effet d'une police atten-
tive et sévère ; il craignait ^ue , si une
nouvelle invasion étrangère menaçait
-l'Egypte, l'ennemi ne trouvât, dans
les Israélites, des auxiliaires et des al-
liés. Les Israélites passèreTit par les
{)lus cruelles vicissitudes de l'esclavage ;
es travaux les plus fatigants et les
plus abjects leur furent réservés ; leurs
enfants mâles étaient frappés de mort
à leur naissance : Dieu , enfin , or-
donna à Moïse de délivrer les Hébreux
<le cette servitude, et Moise les dé-
lirra.
On a déjà relaté {suprà, page 17) ,
les circonstances les plus marquantes
de cet événement; les lieux où il se
passa, où il s'accomplit, ont été si-
gnalés : c'est ici que nous devons en
iiidiquer l'époque.
Nous la tirerons du récit même de
Moïse ; il a dit , dans son livre intitulé :
Exode ou So}-tie {chap. xii, v. 41
et 42) , que la durée de la demeure des
enfants d'Israël en Egypte fut de quatre
cent trente années, et que ce fut le
jour même où ce nombre d'années s'ac-
complissait, que l'armée du Seigneur
sortit de la terre d'Egypte. Elle y était
entrée avec le patriarche Jacob , et ses
enfants y avaient grandi et miraculeu-
sement multiplié. Quand Joseph , mi-
nistre du roi Apophis , accueillit son
père , ses frères , sa race et sa nation
en Egypte, il en dirigeait déjà l'admi-
nistration depuis 9 ans, et Apophis
comptait la 26* année de son règae,
qui répondait à l'an 1958 avant l'ère
chrétienne. C'est de là que date réelle-
ment la demeure des Israélites en
Egypte; ils en sortirent donc vers l'an
1528 avant l'ère chrétienne, après un
séjour de quatre cent trente années ,
partagées en périodes diverses de li-
berté et d'esclavage. Sésostris était
alors à la 43' année de son règne : c'est
le temps même où il consacrait aux
dieux les merveilleux ouvrages d'Ib-
samboul. Les riches carrières de grès
à Silsilis annoncent encore, par leurs
inscriptions , que , dans ce même
temps, Sésostris en faisait extraire
des matériaux pour les nombreux édi-
fices dont il orna les villes principales
de l'Egypte : c'était le temps des grands
ouvragespublics ordonnés par ce grand
prince, et celui aussi où les Israélites,
plus accablés par ces ouvrages , par les
travaux des carrières, la fabricationdes
briques, la construction des buttes
factices, plus opprimés en un mot,
durent être plus désireux du repos et
de la liberté. Les exigences du maître
donnèrentde larésolution aux esclaves :
le génie de Moïse coordonna ces deux
grands moyens d'action, et les Hé-
breux sortirent heureusement de l'É-
gypte.
Quelques critiques ont fait cette re-
marque : la relation de Moïse ne^arle
çlus de Sésostris , de ce grand roi qni
lit la conquête de l'Orient tout entier,
sans jamais rencontrer les Hébreux
sur ses pas. Les textes hébreux et le»
EGYPTE',
34 1
monuments égyptiens satisfont à cette
observation qui renferme en elle-même
im doute historique : selon les Hé-
breux, Moïse, sorti d'Egypte, se ren-
dit dans le désert de Sinaï, et ce dé-
sert ne se trouva point sur la route de
Sésostris , qui n'eut pas , ainsi , à pen-
ser aux Hébreux, et ne les rencontra
pas. De plus, les Hébreux demeurè-
rent pendant quarante ans dans ce
désert; ils y étaient inconnus à Sésos-
tris, à l'Egypte entière qu'ils n'inquié-
taient pas. Enfin , les monuments égyp-
tiens nous apprennent que les grandes
entreprises militaires de Sésostris s'o-
pérèrent dans les premières années de
son règne , et alors les Hébreux étaient
courbés sous le poids de ses lois, sur
le sol même de l'Egypte. Ils s'en échap-
pèrent vers la 43" année de son règne;
et, dès cette époque, on ne connaît
de Sésostris que les effets de sa vigi-
lance pour l'ordre , la police intérieure
de ses États , et ceux de sa pieuse mu-
nificence qui orna l'Egypte de tant de
monuments dignes encore de notre
admiration ; et , si Sésostris fit pour-
suivre les Hébreux emportant les vases
précieux et d'autres richesses qu'ils
avaient frauduleusement empruntées
des Égyptiens , il put trouver quelque
satisfaction à savoir confinée dans le
désert d'Arabie une peuplade toujours
suspecte et toujours offensive tant
qu'elle demeura sur le sol de l'Egypte.
Elle n'avait pas encore quitté ce désert
quand Sésostris mourut, environ vingt-
cinq ans après qu'elle s'y fut réfugiée.
Le successeur de Sésostris (année
1503 avant Jésus -Christ) ne con-
nut pas non plus les Hébreux. La
liste royale de Médinet-Habou, à Thè-
bes , nous donne le prénom royal de
ce nouveau roi , le fils de Sésostris.
Ce prénom signifie soleil aimé d'Amon-
Chnouphis, et il est joint sur les mo-
numents à un cartouche où se lit le
nom propre IMénephtha : c'est Mé-
nephtha II, qui a porté le nom de son
grand-père Ménephtha I" , selon un
usage déjà constaté par plusieurs exem-
ples. Une variante du cartouche- pré-
nom, qui signifie soleil esprit aimé
des dieux , revient toutefois au mémo
sens que le premier cartouche., an
moyen de l'analogie n)ystlque du dieu
Chnouphis avec l'esprit , le souffle créa-
teur des dieux.
Ménephtha II fut le treizième iUs
de Sésostris. Nous avons informé le
lecteur que les sculptures du .soubas-
sement de la salle hypostyle du Rba-
messéum de Thèbes sont occupées par,
des tableaux sculptés où.sont représen-
tés en pied, et dans un-ordre rigpureux
de primpgéniture, les enfants de Sésos-
tris: nous ajoutons que l'on observe
dans ce tableau , composé des images
des fils de ce roi , gu'on y a caractérisé
d'une manière tres-significative celui
de ses vingt-trois fils qui monta sur
le trône après lui. Ces caractères sont
attachés au nom et à la figure du trei-
zième dans l'ordre du tableau. Tpus
les princes y sont figurés avec le cos*
tume réservé à leur rang; le costum«
du treizième personnage était en- tout
semblable à celui des autres , qui ap-
partiennent à la même série; mais
après l'exécution de ce tableau , des
modifications visibles ont été faites au
costume de cette treizième figure; sa
courte sabou a été changée en une lon-
gue tunique royale; l'uraeus a été
ajouté sur son front, et à côté de sa
primitive inscription, portant: le royal
fils de son germe Phthamen ou Mé-
nephtha, on a inscrit le cartouche
royal signifiant soleil esprit aimé des
dieux : union de prénom royal et de.
nom propre qui se retrouve sur les
monuments de ce même roi, et que ce
tableau nous démontre avoir été le
treizièmes fils et le successeur de Sé-
sostris. C'est le- Ménephtha II de la
liste de Médinet-H,abou , d'accord en
ces deux points essentiels avec les ta-
bleaux de la famille de Sésostris,
sculptés au palais de Rourna.
Les monuments du. règne et de. la
piété de Ménephtha II ne sont pas
rares en Egypte; ses nom et prénom
se lisent sur"le beau groupe monolithe
de Tanis. On voit à Silsilis une petite
chapelle dédiée à ce roi par l'intendant
du nom Ombite, et qui porte la date de
l'an 2 de son règne; une stèle, dont la,
date est effacée , est dédiée par le incmç.-
342
L'UNIVERS.
intendant nommé Pnahasi, et constate
qu'on a tiré des carrières de Silsilis les
pierres qui devaient servir à la cons-
truction du palais de ce roi à Tiièbes,
palais dont il ne reste aucune trace
connue, ou plutôt que la courte durée
du règne de ce roi ne permit pas de
construire. Une autre stèle du même
lieu, avec la date aussi de l'an 2 du règne
de Ménephtha II, du 5* jour du mois
de mésori , rappelle qu'on a tiré de ces
mêmes carrières les matériaux de ce
palais, et pour les additions ou répa-
rations faites au Rhamesséum de Sé-
sostris son père. On trouve encore à
£1-Assasif les preuves que ce même roi
concourut à l'embellissement du tem-
ple d'Amon-Ra, dont les ruines sub-
sistent dans ce lieu.
Ménephtha II n'oublia pas son aïeul
Ménephtha I""', et il honora sa mémoire
p>ar quelques ouvrages ajoutés au Mé-
nephthéum de Thèbes que Sésostris
avait fait terminer. Les légendes roya-
les du petit-flls de Ménephtha 1" se
lisent sur l'épaisseur des portes ou sur
leur soubassement, à la suite de celles
de Sésostris. Le fils et le petit-fils as-
socièrent successivement leurs pieux
hommages envers leur illustre prédé-
cesseur.
Le tombeau de Ménephtha II sub-
siste non loin de celui de son père, au
fond d'un embranchement de la vallée;
une petite chapelle en l'honneur de
Sésostris se voit dans une salle isolée.
Ce tombeau est très-soigné, mais il
n'est pas terminé. Le règne de ce prince
dut être court, c'est ce que porte à
croire l'état de cette excavation funé-
raire; c'est aussi ce que prouvent les
monuments, qui ne portent pas la
durée de son règne au delà de trois
ou quatre aimées : nous la portons
jusqu'à cinq , en raison des travaux
dont les traces subsistent encore.
On apprend par la stèle de Silsilis,
déjà citée, que Ménephtha II eut pour
épouse la reine Isénofré, et qu'ils eurent
trois fils. L'aîné se nommait Phtha-
men, d'après cette même liste : ce fut
le troisième Pharaon du nom de Mé-
nephtha, fils et successeur de son
père.
Mais avant le règne de ce roi, les,
monuments désignent clairement celui
d'un autre personnage du nom de
Siphtha-Ménephtha , le fils de Phtha,
serviteur de Phtha, et qui fut l'époux
de la reine Thaoser. Il est vrai que la
liste royale deMédinet-Habou n'inscrit
pas le nom de ce roi dans la série des
successions royales; mais on trouve à
Biban-el-Molouk, parmi les tombeaux
des rois, celui d'une reine Thaoser,
qui est représentée suivie, en seconde
ligne, par son mari, nommé Siphtha-
Ménephtha. A Silsilis, le cartouche de
ce Siphtha-Ménephtha est inscrit entre
deux bas-reliefs, dont le supérieur est
du roi Horus , et l'inférieur de Sésos-
tris. A Kourna , on voit sur deux
stèles le même Siphtha rendre des
hommages à quelques rois ses prédé-
cesseurs, et Sésostris est du nombre
de ces rois défunts ; enfin un autre roi ,
qu'on sait être le dernier de la XVIII*
dynastie, usurpa le tombeau de Thao-
ser et de son mari Siphtha, le fit cou-
vrir de stuc, et y fit sculpter ses noms
à la place de ceux de ses prédéces-
seurs; mais le temps ayant causé la
chute du stuc appliqué sur les sculp-
tures primitives de certaines parties du
tombeau, on distingue sur la porte
principale les légendes d'une reine
nommée Thaoser, et le temps faisant
aussi justice de la couverte dont on
avait masqué les premiers bas-reliefs
de l'intérieur, a mis en évidence des
tableaux représentant la reine faisant
les mêmes offrandes aux dieux, et re-
cevant des divinités les mêmes pro-
messes et les mêmes assurances que
les Pharaons eux-mêmes dans les bas-
reliefs de leurs tombeaux, et occupant
la même place que ceux-ci. Il devient
donc évident que c'est une catacombe
creusée pour recevoir le corps d'une
reine, et d'une reine ayant exercé par
elle-même le pouvoir souverain, puis-
que son mari , quoique portant le titre
de roi, ne paraît qu'après elle dans
cette série de bas-reliefs, la reine seule
se montrant dans les premiers et les
plus importants, et Ménephtha-SipJi'
tha est le nom de ce souverain.
II résulte de toutes ces données qu«
EGYPTE.
343
le règne de la reine Thaoser précéda
celui du roi de la XVIir dynastie qui
usurpa son tombeau , et le précéda au
moins d'un règne : il n'aurait pu violer
ainsi la sépulture de son prédécesseur
immédiat. Fondé sur ces faits, sur ces
considérations , sur le silence de la table
de Médinet-Habou, qui ne mentionne
pas la reine Thaoser, parce que cette
reine ne constitue pas une génération,
nous la considérons comme la fille de
Ménephtha II et la sœur de Méneph-
tha III, qui est inscrit sur cette même
liste. Les tables royales fournissent
plusieurs exemples parfaitement sem-
blables à l'appui de notre explica-
tion.
Ménephtha II eut donc pour succes-
seur immédiat (l'an 1498) sa fille, à
cause sans doute du bas âge de son fils
aîné : cette fille porta le nom de Thao-
ser , se maria à Siphtha-Ménephtha ,
qui fut son mari sans être roi. On
trouve à Silsilis quelques traces de ce
règne de peu de durée , et le monument
le plus considérable qui nous en reste,
c'est le tombeau déjà mentionné.
Ménephtha III , qui paraît avoir été
le frère de la reine Thaoser, fut le fils
de Ménephtha II, et le seizième roi de
la XVIIP dynastie égyptienne. Son
cartouche-prénom suit nnmédiatement
celui de Ménephtha II son père dans la
liste royale de Médinet-Habou, et ce
cartouche signifie soleil gardien des
mondes, aimé d'Animon; son nom pro-
pre se lit Ousiréï-Ménephtha. On le
retrouve sur une partie des édifices de
Karnac, qui d'abord avait paru anté-
rieure à toutes les portions de ce tem-
ple édifiées par les rois de la XVIII'
dynastie, opinion rectifiée par l'examen
des lieux, et qui avait fait attribuer
ces ouvrages à Osymandias. Les souve-
nirs gravés sur le temple de Louqsor
rappellent aussi Ménephtha III et sa
piété envers les dieux. Son tombeau a
été visité par plusieurs savants voya-
geurs; il est le dernier au fond de la
vallée de Biban-el-Molouk; il est resté
dans un état complet d'imperfection.
Les premiers bas-reliefs sont achevés
et exécutés avec une finesse et un soin
admiral)le : la décoration du reste de
la catacombe, formée de trois longg
corridors et de deux salles , a été seu-
lement tracée en rouée, et l'on ren-
contre enfin les débris du sarcophage du
Pharaon, en granitrose, dans un très-
petit cabinet dont les parois à peine
dégrossies sont couvertes de quelques
mauvaises figures de divinités dessinées
et barbouillées à la hâte. Le règne de
ce roi fut cependant de dix-neuf an-
nées , d'après les listes de Manéthon.
On expliquera facilement et la durée
de ce règne et l'imperfection de son
tombeau par le règne même de sa sœur
Thaoser, qui est confondu dans les
dix-neuf années accordées à Méneph-
tha III, et qui, de fait, ne régna pas
assez longtemps pour faire convena-
blement terminer sa sépulture : ces
deux considérations s'appuient réci-
proquement.
Les listes de Manéthon nomment ce
roi comme le dernier de la XVIIP dy-
nastie. La liste de Médinet-Habou, qui
a bien plus d'autorité, porte à cette
place le cartouche d'un autre Pharaon,
dont le titre royal était : Soleil gardien
des chefs, aimant Ammon; son nom
propre, qui est écrit avec plusieurs
variantes, se lit communément Rha-
méri : il monta sur le trône vers l'an
1479 avant l'ère chrétienne. C'est ce
roi qui avait usurpé le tombeau de la
reineThaoseretdeSiphtha-Ménephtha.
Rhaméri , au lieu de se faire creuser un
tombeau , trouva plus simple de s'at-
tribuer celui d'un des rois ses prédé-
cesseurs , catacombe voisine de celle de
Ménephtha III , et à laquelle il ajouta
cependant deux corridons et sa salle
sépulcrale, afin de ne pas troubler les
cendres de ses deux ancêtres. M_ais
au lieu d'une usurpation réfléchie ,
le court règne de Rhaméri peut ex-
pliquer cet empiétement, surtout s'il
s'opéra sur le tombeau d'une reine sa
parente , sa tante , qui ne fut pas comp-
tée, dans les annales sacrées, parmi
les générations de rois. Dans ce tom-
beau, qu'on peut qualifier de palim-
pseste, l'image deRhaméri est substi
tuée à celle de la reine Thaoser, qu'on
y a affublée d'un casque, de vêtements
et d'insignes convenables seulement à.,
344
L'UNIVERS.
un roi, mais les discours s'adressent
toujours à une reine. Cette précipita-
tion ne laisse pas une longue durée au
règne de Rhaméri. On ne lui attribue
en effet que quelques années ( 5 ans
8 mois). On croit qu'il fut marié à
la reine Ahmos-Nofré ï ; elle est figu-
rée dans un bas-relief où le roi et la
reine font l'offrande du vin aux divi-
nités de Thèbes.
Du reste, l'incertitude qui résulte du
silence des monuments au sujet de la
durée réelle de ce dernier règne de la
^ÎJ^VIII' dynastie , nous autorise à lui
attribuer approximativement les 5 an-
nées et 3 mois qui complètent , avec
les règnes précédents , la durée totale
de cette XVIIP dynastie , fixée à 348
années. Le lecteur jugera, comme nous,
que , en pareille matière, les approxi-
mations ont un mérite réel , et peut-
être suffisant.
Toutefois , nous nous sommes sou-
mis dans nos appréciations chronolo-
giques, à l'autorité des monuments
pour chaque règne, comme à celle des
écrivains anciens pour le nombre
des souverains qui composèrent cette
XVIII* dynastie , porté à dix - sept
d'après le texte même de Manéthon ,
conservé par Josèphe, et pour la durée
totale de leurs règnes , portée à 348
ans , comme l'ont dit Eusèbe et d'au-
tres chronologistes.
La certitude suffisante de toutes ces
indications chronologiques, et l'anti-
quité des temps auxquels elles se rap-
portent, nous engagent à mettre sous
les yeux du lecteur le tableau suivant
qui les résume en quelques lignes.
TABLEAU DE LA XVIIP DYNASTIE.
NOMS ET FILIATIONS.
Auiéiiopbis 1"', 61s d'Ainosis
Reine Ahmoi-Nofréi-An.
Thonthmosis V, son fils
Ahmos.
Tboutbinosis II , son fils ,
Amon-Mai.
Aniensé (reine régnante , sa sœur) ,
Thouthmosii , i*' mari,
AmenentAé , 2^ mari.
Tlioothinosis III , Mœris, fils d'Amensc
Rhamailé, femme de Mocris.
Améiiopbis II , fils de Mceris ,
Tboutbinosis IV, son fils
Thmau-Heniwa.
Aménopbis III, Memnon , son fils.
Taïa.
Herus , son fils
Tinahomot , fille d'IIorus. .
Rbanisès \", fils d'Horus.
Méuephtha I"
i" Tsiré.
nbamsès II , son fils
Nofré.Téri.
Rbamsès Ul , Sésostris, fils de Ménephlhn P
Twéa
I" Nofré-Art.
l* Isénofrè.
Méneplitha II , son fils
hénophi.
Thaoser, sa fille
Siphtha-Ménepittha, uiari de la reine.
Ménepbtba III , fils de Ménephtha II
Rbaméri
DURÉE
.;0».MEI.CB»T
D
U «ÈG^E.
AVAWT J. C.
30 a
us. 7.nois.
l-an I822-. •
13
1791'.
30
7
1778'.
21
9
1757».
12
9
I736*.
25
10
I723«.
9
8
1097'.
30
5
I687».
38
5
I657».
9
ICI9».
32
«
1610'.
5
5
1577'.
(iS
2
1571'.
5
I503«.
U XIX' djr
coir»ni»uca an.
EGYPTE.
l^dix-neuvièniedynastie fui, comme
les précédentes , originaire deTlièbes.
Le premier roi de la XIX* était le fils
d/- dernier de la XVIir : il y a quel-
ques mcertitudes sur les motifs qui
guidèrent les Égyptiens dans la dis-
tinction des dynasties , et ce mot pa-
raît avoir eu pour eux et pour leurs
annalistes une acception différente de
celle que les écrivains de nos temps
lui ont unanimement donnée. Les meil-
leures autorités fixent à six le nom-
bre des rois de la XIX* dynastie ; le
premier de tous porta le nom de
Rhamsès ; il fut surnommé Méiamoun,
Rhamsès aimant Amon. Son cartouche-
prénom se lit en effet : Soleil gardien
de vérité , aimant Amon.
De graves événements troublèrent
les premières années du règne de ce
prince, dont, toutefois, la durée fut
extraordinaire, et il fut illustré par
de grands succès dans de grandes en-
treprises militaires.
Les écrivains grecs des premiers
siècles du christianisme nous ont con-
servé quelques passages textuellement
extraits de l'ouvrage de Manéthon ,
où ces événements étaient consignés.
D'après un de ces passages , l'Egypte
fut de nouveau envahie par les Pas-
teurs durant le règne d'un Aménophis ,
père de Séthos , appelé aussi Rham-
sès. Aux premières menaces des Pas-
teurs , le roi pourvut d'abord à la
sûreté de son ûls encore en bas âge ;
et bientôt après , incapable de résister
aux efforts dis barbares , il se retira
en Ethiopie II fut contraint d'y de-
meurer pendant 13 ans; Séthos gran-
dit, leva une forte armée, la mena en
Egypte, il avait alors 18 ans; il vain-
quit l'ennemi, le chassa de nouveau
vers la Syrie , et il jouit dès lors sans
trouble de l'autorité royale.
Pour appliquer au règne de Rhani-
sès-Méiamoun cette narration de Ma-
néthon, il suffit de considérer que ce roi
porte dans les listes de ce même Mané-
thon ce même nom de Séthos , et sur les
monuments celui de Rhamsès ; double
dénomination par laquelle Manéthon
désigne ainsi le prince dont il raconte
IHiistoire. Le père de ce prince . le der-
nier de la XVIIP dynastie, régna bien
peu d'années ; les Pasteurs l'avaient
chassé de son trône; à sa mort, il
n'avait pas de tombeau ; il fut placé
dans celui de ses ancêtres : son sé-
jour forcé en Ethiopie explique natu-
rellement cette circonstance remar-
quable de la vie de ce roi.
Le second passage de Manéthon est
relatifà un événement d'un autre ordre.
Ce même Pharaon Séthos avait réuni
de grandes forces de terre et de mer.
Il entreprit de lointaines conquêtes;
et, en partant, il laissa à son frère
Armais l'administration de l'Egypte,
lui déléguant l'autorité royale, à la
condition toutefois de ne pas ceindre
le diadème royal, et avec la recom-
mandation expresse de respecter la
reine, mère de ses enfants, 'et les
autres femmes du palais. Le roi cin-
gla vers Chypre , attaqua ensuite la
Phénicie, les Assyriens, les Mèdes ,
et, enhardi par d'éclatants succès, il
se dirigea vers les nations de l'Orient.
Il apprit alors par des lettres du grand
prêtre, que son frère Armais avait mé-
prisé tous ses ordres , et était en rc
volte ouverte contre son autorité.
Séthos retourna en Egypte , y rentra
par Péluse, et reprit la couronne et le
pouvoir; Armais s'enfuit devant lui,
et cet Armais se nommait aussi Da-
naus.
Ces circonstances conviennent en
core au règne de Rhamsès-Méiamoun ;
ce prince fut un grand conquérant;
les monuments subsistants nous en
instruisent sans équivoque; les seuls
tableaux historiques oii figurent des
entreprises navales, des combats sur
mer, sont aussi de son règne; enfin,
si l'on compte dans le règne de ce
prince les 13 années passées en Éthio-
phie (puisqu'on ne les comprend pas
dans le règne de son père, qui n'a été
porté qu'à 5 ans et 3 mois), et qu'on
y ajoute quelques années pour le temps
de ses campagnes sur terre et sur mer,
son règne ayant commencé en l'année
1474 avant l'ère chrétienne, la fuite
d'Armais-Danaus sera fixée vers l'an-
née 1450, et c'est le temps même où
l'antiquité classique place la venue eu
846
L'UNIVERS.
Grèce des colonies égyptiennes de Da-
naus.
Rhamsès-Méiamoun fut le quatrième
de ce nom ; depuis qu'il avait été illus-
tré par le plus glorieux des règnes,
celui de Rhamsès le Grand , ce nom
fut adopté par les rois thébains qui lui
succédèrent.
Aucun autre édifice de l'Egypte n'é-
gale en étendue le gigantesque palais
de Médinet-Habou (Thèbes), étevé par
le roi Rhamsès-Méiamoun. Le lecteur
a déjà eu sous ses yeux la description
de quelques parties de cette merveil-
leuse construction (voy. suprà, pages
58, 59, 155 à 158, et 241). Autour de
ce grand monument s'étaient groupés
les édifices élevés par des rois posté-
rieurs : les siècles s'y étaient groupés
aussi , et les arts y trouvent retracée
toute leur histoire dans une réunion
d'ouvrages d'époques très - diverses ,
comme le sont, sur le même sol et
dans un espace. circonscrit, un temple
de l'époque pharaonique la plus bril-
lante; un immense palais de la pé-
riode des conquêtes ; un édifice de la
crémière décadence sous l'invasion
éthiopienne ; une chapelle élevée par
un des princes qui avaient secoué le
joug des Perses; un propylon de la
dynastie grecque; des propylées de
l'époque romaine , et , comme pour
réunir les deux points extrêmes de
cette chaîne chronologique, dans une
des cours du palais pharaonique, des
colonnes qui jadis soutenaient le faîte
d'une église chrétienne; ajoutons à
tant de confusions de temps et de
noms, que les propylées élevés par l'em-
pereur Antonin , et les propylons de
Ptolémée - Soter II, sont construits
avec les débris retournés du palais de
Sésostris, démoli par les Perses, et que
le nom du roi éthiopien Taraka y a été
martelé par l'ordre du Pharaon Nec-
tanèhe : ainsi les nations et les hom-
mes s'y sont successivement éliminés :
éphémères triomphes dont un peu de
temps montre toute la misère !
Les plus anciennes constructions de
Médinet-Habou remontent au règne
de Thouthmosis I". Mœris fit exécu-
ter la plus grande partie des décora-
tions; mais toutes les scui|i(iircs des
façades supérieures , sud et nord ,
furent ordonnées par Rhanisès-Méia-
moun ; et il paraît que ce roi se pro-
posa , par ces travaux , de lier le temple
de Mœris avec le grand palais dont il
couvrit la butte de Médinet-Habou.
Ces scènes nombreuses , civiJes , mili-
taires et religieuses , tableaux où l'his-
toire égyptienne est écrite à grands
traits et se manifeste à tous les yeux ,
ont été décrites dans les sections où la
variété de leurs sujets avait marqué
leurs places.
C'est aussi à ces admirables ta-
bleaux qu'on doit rapporter ce pas-
sage d«s Annales de Tacite (liv. ii
cb. 60).
« Germanicus se rendit en Egypte
pour en examiner les antiquités... De
Canope il arriva bientôt à Thèbes , et
en contempla les immenses vestiges :
des inscriptions en caractères égyp-
tiens, gravées sur de grands édifices,
rappelaient l'ancienne opulence de l'E-
gypte. Il en demanda l'interprétation
à l'un des anciens parmi les prêtres ,
qui lui dit « que ces inscriptions an-
nonçaient que l'Egypte avait eu autre-
fois "sept cent mille honimes en état
de porter les armes ; que le roi Rham-
sès , à la tête de cette armée , avait
subjugué la Libye, l'Ethiopie, les
Mèdes , les Perses , la Bactriane et la
Scythie , et tenu sous sa domination
l'Arménie, la Cappadoce qui en est
voisine, ainsi que la Bithynie d'un
côté et la Lycie de l'autre, sur
les deux mers. On y lisait, dans
l'état des tributs imposés à ces
nations, le poids en or et en ar-
gent, le nombre d'armes et de che-
vaux , la quantité d'ivoire et de par-
fums pour les temples , celle des grains
et autres objets que chacune d'elles
devait payer , et ces tributs égalaient
ceux qui "sont imposés aujourd'hui ou
par les armes des Parthes ou par la
puissance romaine. »
G ermanicus , ajoute Tacite , vit aussi
d'autres merveilles , la statue de Mem-
non , les Pyramides , le lac (Mœris) et
les canaux , réceptacles, des superflui-
tés du Nil; enfin Éléphantine et
EGYPTE.
347
Sycne, limites alors de /'empire ro-
main; et ces merveilles de l'Egypte du
temps de Germanicus excitent encore ,
après dix -neuf siècles, l'admiration
des peuples modernes: privilège à tou-
jours assuré aux chefs-d'œuvre de la
pensée et à ceux des beaux-arts.
La construction de l'incomparable
édifice de Médinet-Habou fut dirigée
par le basilico-grammate Phori ; cet
officier en a consigné le souvenir
dans une des inscriptions religieuses
du spéos de Silsilis. Trois autres ins-
criptions en caractères sacerdotaux,
tracées dans ce même lieu , annon-
cent que le même officier s'est rendu
à Silsilis au mois de paschom , de la
5' année du règne de Rhamsès-Méia-
moun ; il venait diriger l'exploita-
tion des carrières pour les construc-
tions de Médinet-Habou. Dans un
grand bas-relief du même spéos , le roi
lui-même fait ses adorations au dieu
Phtha et à la déesse Pascht ( Bubastis ).
Enfin une grande stèle représente ce
même Pharaon adorant les dieux de
Silsilis ; et ce monument fut exécuté
par l'ordre du basilico-grammate
Phori , qui prend les qualités de sur-
intendant des bâtiments de Rhamsès-
Méiamoun , intendant de tous les pa-
lais du roi en Egypte, et chargé de la
construction du temple de Phré, bâti à
Memphis par le Pharaon.
H existe aussi quelques traces d'édi-
fices élevés par le même prince non
loin du Rhamesséum de Sésostris, à
Louqsor; et à Kourna , une inscrip-
tion royale où son nom est tracé ; à
Karnac", il est écrit sur un autre tem-
ple. Il existe encore à Qous , l'ancienne
Apollinopolis-Parva , les restes d'une
stèle datée du l^"" paoni, de la W an-
née du règne de ce Rhamsès , et rela-
tive à son retour d'une expédition mi-
litaire : il conduit des captifs dont il
va faire hommage aux dieux. Enfin
on remarque parmi les papyrus du
musée de Turin , des actes portant des
dates des années 6 , 10 et 24 du règne
de Méiamoun. Ce prince fut un des
plus illustres ; il lit de vastes con-
quêtes en Asie , et ses grandes actions
ont fait quelquefois confondre les cir-
constances de son histoire avec celles
de la vie de Sésostris : ce que l'anti-
quité a rapporté de l'un et de l'autre
les place également au premier rang
parmi les plus grands hommes des pre-
miers temps.
Le tombeau de Rhamsès-Méiamoun
est le plus grand et le plus magnifi-
quement orné des tombeaux qui exis-
tent encore dans la vallée de Biban-el-
Molouk ; mais aujourd'hui le temps ou
la fumée a terni l'éclat des couleurs
qui le recouvrent; il est remarquable
aussi d'ailleurs par huit petites salles
percées latéralement dans le massif des
parois du l^'' et du 2^ corridor, cabi-
nets ornés de sculptures du plus haut
intérêt. L'un de ces petits boudoirs
contient, entre autres choses, la le-
présentation des travaux de la cuisine;
un autre celle des meubles les plus
riches et les plus somptueux ; un troi-
sième un arsenal complet d'armes de
toute espèce et d'insignes militaires
des légions égyptiennes : ailleurs on a
sculpté les barques et les canges royales
avec toutes leurs décorations. L'un
d'eux aussi nous montre le tableau
symbolique de l'année égyptienne,
figurée par six images du Nil et six
images de l'Egypte personnifiée, al-
ternées , une pour chaque mois et por-
tant les productions particulières à la
division de l'année que ces images re-
présentent. Dans l'un de ces jolis ré-
duits sont les deux fameux joueurs de
harpe copiés par tous les voyageurs.
D'anciens Grecs visitant ce tombeau, y
ont gravé sur les murs leurs noms et
les motifs de leur visite : c'est ce qu'at-
testent plusieurs anciennes inscrip-
tions grecques encore subsistantes dans
ce tombeau.
Son entrée est à ciel ouvert sans
sculptures, et à l'extrémité de ce cou-
loir le plafond est soutenu , à son
origine , par quatre piliers à tête de
taureau, de face, en demi-relief et
peintes. Quelques plafonds sont peints
en bleu et parsemés d'étoiles blanches;
des inscriptions sont tracées en bleu
sur un fond jaune; les scènes religieu-
ses y sont variées et nombreuses; la
longue durée du règne de ce roi permit
348
L'UNIVERS
de compléter et d'orner sa dernière
demeure.
Cette vaste catacombe a donné lieu
à une observation singulière. Elle a été
levée par des ingénieurs de l'expédition
d'Egypte, et Champollion le jeune en
a reconnu un plan antique parmi les
papyrus du musée de Turin. Voicr la
relation de ce fait Unique dans les an-
nales de l'archéologie :
« J'ai remarqué parmi tous ces pa-
pyrus des fragments chargés de lignes
tracées dans diverses directions; Je
n'en voyais pas d'abord le sujet. Apres
Jivoir rapproché tous les morceaux, qui
font une grande feuille de plus de deux
pieds, j'y ai reconnu sans nul doute le
plan lavé d'une catacombe royale; le
revers est presque entièrement écrit.
Le dessin est très- proprement fait, et
l'on y distingue quelques repentirs
d'une couleur très-pâle, comme avec
un crayon de plomb. Cette catacomba
est celle du roi Rhamsès-Méiamoun, et
en voici la preuve. La commission
d'Egypte a levé le plan de plusieurs
tombeaux, et l'un de ceux qu'elle a
publiés se rapporte exactement av«c
celui que donne ce papyrus; c'est le
cinquième de Biban-el-Molouk, à l'ouest
de Thèbes, et les bas-reliefs de ce tom-
beau offrent un grand nombre de fois
le no.m de ce Rhamsès-Méiamoun; de
plus, on sait en Angleterre que des
mscriptions grecques tracées sur les
j)arois de cette catacombe annoncent
que diverses personnes sont venues
visiter ce tombeau de Rhamsès-Méia-
moun; enfin la grande salle du plan
sur papyrus présente le dessin à vol
d'oiseau d'un sarcophage très -bien
peint en granit rose ; le couvercle est
orné de trois personnages portant des
attributs divers : et c'est encore là tout
juste la forme, par la pose, les pro-
portions et les détails, du couvercle
en granit rose aussi, tiré de ce même
cinquième tombeau de l'ouest, rap-
porté par Belzoni , et qui porte en effet
les noms et prénoms de ce Rhamsès-
Méiamoun. Le rapprochement du plan
sur papyrus avec celui de la commis-
sion d'Egypte, offrira quelques obser-
vations qui ne seront pas sans intérêt.
Il est remarquable que les contours-
de la montagne, indiqués sur les deux
plans , se rapportent encore parfaite-
ment; et ce qui mérite encore plus
d'attention, c'est que chaque couloir,
chaque chambre du plan sur papyrus
porte une inscriptiortniératique , suivie
de chiffres donnant des nombres très-
variés : ce sont là sans doute les di-
mensions de chaque partie de l'excava-
tion royale, et la commission ayant
levé ces mêmes détails exprimés en
mètres, on a ainsi un nouvel élément
de la grande question des mesures,
égyptiennes. »
Mais quelque intérêt que présente
cet antique dessin, le lecteur en accor- !
dera encore davantage au sarcophage j
même de Rhamsès-Méiamoun, qui est]
aujourd'hui un des ornements du mu-
sée égyptien du Louvre : il y est entrél
avec la collection Sait, dont il faisair
partie. C'est un magnifique monolithe
en granit rose , de sept pieds de hauteur
sur quatorze de longueur , d'une lar-j
geur proportionnée, creusé pour receH
voir la momie royale enfermée dans
plusieurs riches cercueils, et couver
de sculptures sur toutes ses surfaces'
intérieures et extérieures. Le couvercle
de ce beau sarcophage, en granit rose
également, était aussi orne de sculp-
tures et d'inscriptions ; trois figures en
bas-relief occupaient la partie supérieu-
re ; le nom du roi est souvent répété sur
toutes les parties du monument. Le^
sarcophage est à Paris et le couvercle
en Angleterre; il appartient à l'uni-
versité de Cambridge. Il ne reste au-
cune trace de la momie du roi; son
tombeau est de ceux qui ont été ou-
verts très-anciennement. Le musée du
Louvre possède aussi plusieurs figu-
rines funéraires du même roi; elles
sont en granit rose, en bois peint ou
en bronze.
RhamsèsIVMéiamoun mourut après
un règne de cinquante-cinq ans. Sa
femme se nommait Isis; elle lui sur-
vécut. Le tombeau de cette reine fut
l'effet de la pieuse attention de son fils
aîné
Ce prince se nomma aussi Rhamsès
(le cinquième de ce nom); il succéda à
son père vers l'année 1419 avant l'ère
chrétienne.
Rhamsès IV avait laissé une nom-
breuse lignée : elle est, on peut dire,
régulièrement enregistrée dans le tem-
ple de Médinet-Habou. On a déjà vu
(page 157) la mention des tableaux où
les dix lils du roi sont figurés en pied,
en costume de prince (voy. pi. 25,
n°3), dans leur ordre de primogé-
niture, et les inscriptions qui accom-
pagnent ces figures coloriées indiquent
les noms et les qualités de chacun de
ces princes au nombre de dix.
C'est sur ces précieux tableaux que
reposent toutes les certitudes de l'his-
toire à l'égard de la descendance et de
la succession royale de Rhamsès IV, à
l'égard même de la XIX'= dynastie tout
entière. Les listes des abréviateurs de
Manéthon contiennent pour cette épo-
que peu de renseignements intelligi-
tiles. Les tableaux ae Médinet-Habou
y suppléent avec une incontestable au-
torite : il suffira de les décrire pour en
donner au lecteur l'intime conviction.
Il est en effet arrivé pour le fils de
Rhamsès IV ce qui s'était passé pour
le fils de Rhamsès III. Ce fils fut le
treizième de ses enfants, celui qui , par
le hasard des événements , succéda au
roi son père ; il était figuré à son rang ,
dans le tableau des vmgt-trois fils de
Sésostris; et, lorsqu'il eut été appelé
au trône, on le signala dans ce même
tableau, en changeant son costume de
prince en habit royal, en gravant à
côté de son nom de famille le cartou-
che qu'il adopta quand il fut roi. On en
a agi de même à l'égard des fils de
Rhamsès IV; à côté du nom et de la
figure de chacun des quatre premiers ,
on a gravé un cartouche royal prénom
ou nom propre, parce que ces quatre
fils occupèrent successivement le trône
après la mort de leur père. Sur les six
rois qui composèrent la XIX'' dynas-
tie, les tables de Médinet-Habou en
«omment ainsi cinq à l'histoire.
Le règne du fils aîné, qui est le
•Rhamsès V de nos listes, fut long,
mais il en reste peu de souvenirs his-
toriques. Son cartouche-prénom, so-
leil gardien de la vérité , approuvé
EGYPTE. 3^9
par Àmmon, suivi du cartouche nom
propre Rhamsès, et accompagnés de
quelques titres particuliers, tels que
ceux de semblable au soleil pour tou-
jours, modérateur de la vérité, se lit
encore sur quelques monuments, sur
une porte votive en bois de sycomore,
l'une des plus belles pièces du musée
de Turin; sur des stèles déposées dans
d'autres musées; dans les inscriptions
du temple de Chnouphis à Éléphan-
tine; sur quelques parties de Karnac.
Ce roi figure aussi , n'étant encore que
prince, dans les pompes triomphales
de son père à Médinet-Habou. La
figure de Rhamsès V se voit dans la
salle hypostyle de Karnac, dans les
bas-reliefs des grandes colonnes; il y
est représenté en pied , faisant à Amon-
Ra l'offrande de son propre prénom
royal : seigneur gardien de la vérité.
Le tombeau de Rhamsès V a été re-
connu dans la vallée de Biban-el-Mo-
louk : il est un des plus complets, des
plus riches (preuve évidente de la lon-
gue durée du règne de ce roi ) , et nous
en avons donné la description détail-
lée, pages 51 cà 54, au treizième para-
graphe relatif à l'état de la famille
royale. C'est dans ce tombeau que se
trouve la confession négative à laquelle
l'âme était soumise en présence des
ministres de Dieu. On y voit aussi,
parmi les scènes symboliques relati-
ves à la marche du soleil dans les deux
hémisphères, image de la vie de
l'homme , à la seconde heure , apparaî-
tre les âmes des rois, ayant à leur tête
celle de Rhamsès V lui-même, allant
au-devant de la bari, ou barque sacrée
de Dieu, pour adorer sa lumière; et
aux quatrième, cinquième et sixième
heures , le même Pharaon prendre part
aux travaux des dieux, qui font la I
guerre au grand serpent Apophis ca- I
ché dans les eaux de l'Océan. C'est '
aussi parmi ces peintures qu'on recon-
naît un tableau des constellations et
de leurs influences, pour toutes les
heures de chaque mois de l'année, sur
les diverses parties du corps humain
qui étaient placées dans leur dépen-
dance.
Le tombeau de Rhamsès Y est un
350
L'UNIVERS.
des plus complets de tous ceux qui
existent dans la vallée de Biban-el-
Molouk et dans la vallée de l'ouest : il
est comme un type auquel on peut
comparer tous les autres.
Les listes de Manéthon donnent à
ce second roi de la XIX' dynastie plus
de soixante ans de règne. Ce fut lui
qui assura à sa mère les honneurs d'un
tombeau royal. Il faut conclure de la
longue durée de son règne qu'il naquit
peu d'années avant la mort de son père
Rhamsès-Méiamoun, et qu'Isis, sa
mère , ne fui peut-être pas la première
femme de ce roi : elle lui survécut. Le
nom de son mari ne se lit "pas dans
son tombeau ; on n'y trouve que celui
de son fils Rhamsès'V.
Dans les listes de Manéthon déjà
publiées, le successeur de Rharasès-
Méiamoun est nommé Rapsis ou Rap-
sakes; mais un manuscrit de la biblio-
thèque royale le nomme positivement
Rhamsès, et ce manuscrit est d'accord
avec les monuments : c'est le Rham-
sès V de nos listes. Il eut pour succes-
seur un autre prince du même nom ,
qui fut Rhamsès VI.
Frère du précédent et second fils de
Méiamoun, il parvint à la couronne
vers l'année 1 358 avant l'ère chrétienne.
Rapproché des listes de Manéthon,
le tableau des dix fils de Méiamoun,
dont les quatre premiers portèrent
successivement la couronne, ne peut
point être rais d'accord avec ces listes.
Elles donnent , en effet , soixante et une
années au règne du fils aîné , quatre-
vingt-cinq ans à celui des trois autres
frères suivants, et il en résulterait que
le dernier aurait cessé de vivre et de
régner cent quarante-six ans après la
mort de leur père commun. Il y a donc
du désordre et des erreurs dans la série
des noms et dans les chiffres des listes
qui nous sont venus des copistes de
Manéthon, et l'ordre naturel de la vie
des hommes y commande de sensibles
rectifications. En le prenant pour règle,
sans trop nous écarter des chiffres
consignés dans la diversité de ces lis-
tes, et accordant au fils aîné, Rham-
sès V, soixante et un ans de règne,
vingt ans au second , cinq ans au troi-
sième et autant au quatrième, il en
résulterait que la mort du dernier se-
rait arrivée quatre-vingt-onze ans après
celle du père, mort à l'âge de soixante
ans, ce qui ne suppose pas au dernier
de ses fils une longévité extraordi-
naire ; il faudrait aussi porter le règne
du dernier roi de cette dynastie à qua-
rante-huit ans. Mais les autorités nous
manquent pour accréditer ce système,
quelque conforme qu'il soit aux pres-
criptions de l'histoire , dont la véracité ,
quand il s'agit de l'homme , ne peut se
fonder sur des exceptions aux lois gé-
nérales de la nature.
Dans cet ensemble de doutes, nous
n'avons à indiquer ici que les noms
des successeurs de Rhamsès V; les
trois premiers furent ses frères, et
portèrent aussi le nom de Rhamsès,
et ce sont les VP, VIF et :VIII'= de ce
nom. Leur successeur, le sixième roi
de la XIX* dynastie, fut aussi un
Rhamsès (Rhamsès IX); il s'appela
Thoûoris, selon les listes de Mané-
thon.
Il nous reste peu de monuments du
règne de Rhamsès VI. Avant qu'il fût
roi , il remplit les fonctions de athlo-
phore à la gauche du roi, basilico-
grammate commandant de cavalerie,
ajoutant à l'indication de ces charges
militaires les titres de fils du roi , en-
fant de son germe et le chérissant.
Son prénom royal signifiait soleil gar-
dien de vérité, ami d'Ammon. On le
trouve au-dessus d'une porte, dans la
deuxième cour du palais de Karnac, à
Thèbes, sur les débris d'un obélisque,
sur la fleur de lotus qui surmonte un
sceptre appartenant au cabinet du roi,
à Paris, sur une stèle de Sabout-el-
Kadim , et très-fréquemment dans son
propre tombeau.
Ce tombeau existe dans la vallée des
rois, à Biban-el-Molouk; son entrée
est a ciel ouvert; il est creusé à une
petite hauteur au-dessus du fond de la
vallée, dans une masse calcaire d'une
couleur jaunâtre. Ce tombeau est un
des plus conservés; les peintures abon-
dent en sujets astronomiques reli-
gieux : les courses du soleil , les heures
du jour et de la nuit, les luttes contre i
EGYPTE.
35f
fe redoutable Apophis, des tables de
lever et d'influence des constellations,
des scènes de métempsycoses, des li-
tanies en l'honneur du roi, la félicité
des bons , les cbâtiments dps méchants ,
y sont figurés en des tableaux multi-
pliés, qui ne permettent pas de refuser
au règne de ce roi une durée appro-
chant de celle qui nous a paru comme
indiquée par les considérations précé-
demment exposées.
Rhamsès VII fut le quatrième roi de
la XIX^ dynastie; ce rang lui est as-
signé par le tableau de la famille de
RhamsèsIV, à Médinet-Habou. Au troi-
sième de ses fils est en effet affecté le
cartouche-prénom qui signifie soleil
gardien de vérité, cl)éri d'Ammon et
approuvé par le soleil. Ce cartouche-
prénom était constamment uni au nom
propre Rhamsès, divin modérateur,
qui se lit auprès de la figure en pied
de ce même prince dans ce tableau.
Ce Rhamsès est inscrit au même rang
et sous ce même nom dans les listes
de Manéthon.
Le tombeau de ce roi est presque le
seul monument qui nous reste de sa
vie et de son règne. Il est creusé dans
le flanc des montagnes de Biban-el-
Molouk, non loin de celui de son frère
Rhamsès VI : c'est le premier qu'on
rencontre en venant de Rourna; il est
à gauche, au fond d'un petit vallon.
Son avenue est à ciel ouvert, d'une
largeur remarquable; elle avait été stu-
quée avec soin. L'inscription tracée
sur le listel qui surmonte le bandeau de
l'entrée contient deux fois le prénom
royal et le nom propre du roi, dans deux
cartouches tels que ceux qui viennent
d'être décrits. L'étendard royal orne
les jambages de la porte; mais cette
inscription est peinte et coloriée, et
non sculptée, premier indice du court
règne de ce roi. Les tableaux qui dé-
corent cette catacombe sont, pour la
plupart, semblables à ceux du tombeau
de Rhamsès V. Ces scènes symboliques
de la puissance du soleil, symbole lui-
même de la puissance des rois, étaient
consacrées par la religion, et se repro-
duisaient comme des types que l'im-
piété seule aurait pu altérer; les tables
pour inscrire les levers et les influences
des constellations sont tracées, mais
le texte n'y a pas été écrit. Le plafond
de la salle principale est taillé en ber-
ceau , et la sépulture du roi existe dans
5a salle funéraire; toutefois ce n'est
qu'un énorme monolithe en granit rose,
ayant la forme d'un couvercle, tra-
vaillé à la hâte, posé seulement sur le
sol, qui a été creusé pour recevoir la
momie royale. L'inscription funéraire
de l'osirien roi y est grossièrement tra-
cée, nouveau témoignage de la courte
durée de son règne.
Son quatrième frère lui succéda : ce
fut Rhamsès VIII. Son cartouche-pré-
nom est tracé auprès de sa figure en
pied, dans le tableau de Biban-el-Mo-
louk, et ce cartouche contient, comme
ceux de ses frères, les premières qua-
lifications de soleil gardien de la vé-
rité, etc. Dans son cartouche nom
propre, il est qualifié de Rhamsès,
chéri par Phré, et par une autre di-
vinité jusqu'ici inconnue. On a re-
trouvé les noms de ce roi sur deux
stèles du musée de Berlin , mais avec
une variante dans les signes, qui an-
nonce la protection des dieux. Ce prince
fut le dernier des fils de Rhamsès-
Méiamoun, qui composent cette ex-
traordinaire succession de quatre fils
à leur père: ces deux générations, qui
vécurent cent cinquante et un ans,
comprenant cinq individus, peuvent
avoir occupé le trône d'Egypte durant
cent quarante-six ans. L'histoire des
temps modernes n'a recueilli nulle part
le souvenir d'un semblable phénomène:
il a pu toutefois se réaliser dans les li-
mites des lois naturelles.
Le dernier roi de la XIX' dynastie
fut aussi un Rhamsès (Rhamsès IX),
mais on ignore à quel degré de parenté
et à quel titre il succéda à son prédé-
cesseur sur le trône: toutefois de bons
motifs de critique historique ont assi-
gné à ce roi la place qu'il a dans notre
relation. Son nom se lit sur des monu-
ments de Thèbes, et à des places qu'il
n'occupe que parce que des rois re-
connus pour ses prédécesseurs les ont
laissées libres, ou bien sur des por-
tions d'édifices construites d'ordinaire
352
L'UNIVERS.
les premières, et dont les portions
suivantes sont signées du nom des
princes postérieurs à la XIX* dynastie.
Le prénom de ce roi exprimait les
idées de soleil modérateur de justice,
approuvé par Animon, et son nom
propre se lisait Ammon-Maï-Rhamsès ;
il est accompagné de deux plumes,
symboles ordinaires de la justice et de
là vérité : quelquefois ce prénom et ce
nom propre se trouvent abrégés sur
quelques monuments.
ChampoUion le jeune a publié un
registre de recettes sacrées faites dans
un temple de Tbèbes, pendant le règne
rie Rhamsès IX. Ce registre est dis-
tribué par années, et lé nombre des
années entières, dans cet antique pa-
pyrus, ne s'élève pas au delà de six.
Les listes deManéthon indiquent aussi
à la septième année la fin du règne du
sixième roi de la XIX" dynastie.
Son nom se retrouve cependant sur
plusieurs édifices de Tbèbes, sur le
sanctuaire du temple du dieu Kbons,
sur diverses portions des édifices de
Karnac, et dans la salle hypostyle.
Quelques amulettes portent aussi ce
nom. Enfin le tombeau de ce roi existe
encore dans la vallée de Biban-el-Mo-
louk , à Tbèbes ; c'est le second à droite
en entrant dans le vallon; il est situé
sur le penchant de la montagne, à peu
de hauteur au-dessus du fond de la
vallée.
C'est dans ce tombeau que Cham-
poUion le jeune se logea et s'établit
pendant les trois mois qu'il consacra
a l'exploration de cette vallée des tom-
beaux des rois. Il écrivait de ces lieux
mêmes, le 25 mars 1829, ce qui suit :
« Nous passâmes sur la rive gauche
du Nil , le 23 mars , et , après avoir en-
voyé notre gros bagage à une maison
de Kourna, nous avons tous pris la
route de la vallée de Biban-el-Molouk ,
où sont les tombeaux des rois de la
XVIII'' et de la XIX« dynastie. Cette
vallée étant étroite, pierreuse, cir-
conscrite par des montagnes assez éle-
vées et dénuées de toute espèce de
végétation , la chaleur doit y être in-
supportable aux mois de mai, juin et
juillet; il importait donc d'exploiter
cette riche et inépuisable mine à une
époque où l'atmosphère , quoique déjà
fort échauffée, est cependant encore
supportable. Notre caravane s'y est
donc étabUe le jour même, et nous
occupons le meilleur logement et le
plus magnifique qu'il soit possible de
trouver en Egypte. C'est un roi Rham-
sès de la XIX*" dynastie qui nous donne
l'hospitalité, car nous habitons tous
son magnifique tombeau , le second que
l'on rencontre à droite en entrant dans
la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hy-
pogée, d'une admirable conservation,
reçoit assez d'air et assez de lumière
pour que nous y soyons logés à mer-
veille; nous occupons les trois pre-
mières salles qui forment une longueur
de soixante-cinq pas; les parois, de
quinze à vingt pieds de hauteur, et les
plafonds sont tout couverts de sculp-
tures peintes, dont les couleurs con-
servent presque tout leur éclat; c'est
une véritable habitation de prince, à
l'inconvénient près de l'enfilade des
pièces ; le sol est couvert en entier de
nattes et de roseaux; enfin les deux
kaouas (nos gardes du corps) et les
domestiques couchent dans deux tentes
dressées à l'entrée du tombeau. Tel est
notre établissement dans la vallée des
rois , véritable séjour de la mort, puis-
qu'on n'y trouve ni un brin d'herbe,
ni êtres vivants , à l'exception des cha-
cals et des hyènes. »
L'avenue de ce tombeau est à ciel
ouvert; les parois furent dressées,
mais non poHes; un mur supérieur en
pierres sèches prévient les éboulements
partiels. Une grande porte de belle
proportion y donne entrée, et, comme
dans tous les autres tombeaux qui ne
sont pas du premier rang par leur
étendue, on trouve dans celui-ci une
partie des représentations religieuses
qu'on observe dans les autres sépul-
tures royales. La figure du roi s'y
trouve de proportions colossales, la
tête ornée de la coiffure de divers
dieux; il remplit envers eux les devoirs
prescrits par le rituel , et les légendes
le disent chéri de tous. La salle sépul-
crale est soigneusement ornée des pein-
tures consacrées ; le sarcophage en oc-
cupe le milieu. Ce cercueil est en granit
rose; son couvercle est encore en
place, mais brisé; sa partie supérieure
est ornée de la figure du roi couché;
des inscriptions et des sujets sculptés
'ouvrent le reste du monument; mais
ils sont d'un travail grossier et peints
en vert. Les parois d'un des corri-
dors principaux sont occupées par la
confession négative du roi; il n'est
coupable d'aucun des péchés qui le pri-
veraient de la miséricorde des dieux.
L'état de ce tombeau suppose un
règne d'une durée plus longue que celle
que le papyrus de Turin et les listes de
Manéthonaccorderaient au roi Rham-
sès IX. On voit aussi que le nombre
des rois de cette XIX" dynastie ne pou-
vant être porté au delà de six, leur
durée totale s'étant élevée à cent qua-
tre-vingt-quatorze années, et les cinq
premiers rois ayant employé les cent
quaranie-six premières, il en reste
qnarante-huit pour le sixième. L'éten-
due, l'élégance et la belle construction
du tombeau de Rhamsès IX nous por-
tent à croire ce nombre d'années de
son règne approximativement exact.
LaXIX'^dynastie, qui occupa le trône
pendant cent quatre-vingt-quatorze
années, finit donc de régner vers l'an-
née 1279 antérieure à l'ère chrétienne.
Les écrivains grecs rapportent aux
temps de cette même dynastie deux
événements importants pour l'his-
toire : le renouvellement du cycle so-
thiaque et la chute de Tryie". Il est
constant, par les résultats des travaux
des mathématiciens anciens et moder-
nes , qu'un renouvellement tie ce cycle,
ou de la période de 1460 ans (voyez
à la page 237 ci-dessus) , s opéra le 20
juillet de l'année 1322 avant î'ére chré-
tienne, et cette année appartient en
effet à la XIX^ dynastie. Selon notre
liste, un Rhamsès régnait alors, et
Théon le mathématicien , qui parle de
ce renouvellement du cycle, nomme ce
roi lAIénophrès.Ce nom est bien égyp-
tien; il signifie le serviteur de P/iré
(le soleil); ce fut, sans doute, le sur-
nom du Rhamsès qui régnait alors.
Il est constant aussi que l'époque la
plus généralement assignée par les
'23' l.èvraison. (hlcyPTE.)
EGYPTE 35g
chronologistes à la prise de Troie, est
contemporaine du dernier roi de cette
XIX" dynastie, et Pline dit formelle-
ment que ce roi , contemporain de la
prise de Troie, se nommait Rhamsès :
c'est bien notre Rhamsès IX de notre
XIX* dynastie.
Toutefois les noms de ces rois, selon
les monuments et selon les listes de
IManéthon , sont assez variables ou
même différents. Nous ne répéterons
pas à ce sujet des explications généra-
lement admises : les rois d'Egypte
avaient plusieurs surnoms, et d'après
cet usage ces surnoms, différents dans
les divers écrivains, n'en désignent pas
moins le même personnage. Pour la
XIX^ dynastie, nous nous sommes
guidés à la lumière des monuments;
nous invoquerons le même secours au
sujet de la dynastie suivante, la XX*".
Elle fut aussi originaire de Thèbes,
et reposa dans les sépultures thébaines.
Ses tombeaux se retrouvent encore pour
la plupart dans les vallées réservées
aux catacombes royales , et les rois qui
les occupent sont tou5 encore des
Rhamsès , de la grande famille à jamais
illustrée par Sésostris.
Ces indications sont ici d'un grand
prix pour l'histoire d'une dynastie dont
les abréviateurs de Manéthon ont in-
diqué le nombre des rois, douze , et la
durée totale de leurs règnes réunis,
cent soixante et dix-huit ans, sans
ajouter à ces deux chiffres aucun autre
renseignenjent.
Dans ce silence de l'histoire écrite,
et, d'autre part, dans l'abondance des
monuments originaux, la critique se
guide par de sages analogies : ici l'on
en trouve dans les dénominations , dans
les titres royaux consacrés par la re-
nommée des ancêtres, dans le lieu oc-
cupé par des tombeaux dont le voisi-
nage et la réunion font considérer leur
ensemble comme le tombeau commun
d'une nombreuse famille.
On a donc attribué à la XX* dynastie
les princes dont la formule , soleil gar-
dien de la vérité, est inscrite la pre-
mière, parmi quelques autres, aans
leur prénom royal ; (font le nom pro})i e
est Rhamsès ou Raméri avcr divers
3M
L'UNIVERS
surnoms, cette formule et ces noms
propres étant communs dans la XVIIP
et la XIX' dynastie; enfin les princes
dont la sépulture est mêlée à celle des
rois de la XVIll' et de la XIX* dynas-
tie, ce qui les fait supposer leurs des-
cendants et leurs successeurs ; et si l'on
ne trouve point à Tlièbes les tombeaux
des rois de la dynastie suivante, la
XXP, ce fut sans doute parce qu'elle
était étrangère aux trois précédentes :
elle tira en effet son origine de la ville
de Tanis. On peut donc inscrire dans
la XX'' dynastie les souverains dont les
monuments nous révèlent les noms
placés dans les circonstances qui vien-
nent d'être exposées.
Pour l'époque contemporaine de la
fin delaXIX'' dynastie et de l'élévation
de la XX", Diodore de Sicile et Héro-
dote racontent quelques merveilles , en-
tre autres les immenses richesses de
Rhamphis ou Rhampsinite (premier roi
de la XX^dynastieiCt successeur de Pro-
tée-Tliouofis, notre Rhamsès IX sous
le règne duquel Troie fut prise par les
Grecs), et les tours surprenants de deux
voleurs qui puisaient à pleines mains
dans les trésors accumulés par le roi ,
et dont les aventures seraient plus di-
gnes de la plume des conteurs arabes
que de celle des deux grands écrivains
grecs. Mais il y a dans cette narration
une confusion d'époques telle, que des
personnages des beaux siècles de la lit-
térature grecque s'y trouvent contem-
porains de la construction des pyra-
mides. Diodore de Sicile dit vrai quand
il ajoute : « Les rois qui succédèrent à
Rbampsis pendant l'espace de sept gé-
nérations vécurent tous dans une pro-
fonde oisivelé, et ne s'occupèrent que
de leurs plaisirs. Aussi les chroniques
sacrées ne nous transmettent sur leur
compte le souvenir d'aucun monument
magnifique, ni d'aucun acte digne de
trouver place dans Thistoire; » et il est
juste d'ajouter que les travaux archéo-
logiques des modernes confirment les
rapports de Diodore sur cette série de
rois fainéants qui occupèrent pendant
près de deux siècles le trône d'Egypte,
et qui négligèrent assez les soins de
l'administration publique pour qu'un
de leurs successeurs , surnommé Nilus ,
se soit fait quelque renommée dans
l'histoire pour les grands travaux, de-
venus indispensables, sur les canaux
du Nil, qu'il fit exécuter durant son
règne. Une telle incurie et les lâchetés
de l'oisiveté sont des malheurs publics
quand les rois s'en rendent coupables :
en Egypte, ces vices cruels portèrent
avec eux leur châtiment; la famille des
Rhamsès, dégénérée de son génie et
de ses vertus, perdit le trône, et fut
remplacée par une famille nouvelle.
Les listes de Manéthon portent à
douze le nombre de ces derniers Rham-
sès, formant la XX* dynastie. Les
chroniqueurs des anciens temps ont dé-
daignédetranscrire leurs noms : ils ont
été excusables, si leur silence est un
jugement. Douze rois qui passent sur
un trône sans y laisser la trace d'une
bonne action ou d'un grand service,
méritent au moins d'être oubliés.
Il reste cependant de quelques-uns
d'entre eux quelques rares souvenirs,
et ils sont presque tous tirés de leurs
tombeaux, triste commémoration bien
digne de l'inutilité de leur vie : leur
ordre même de descendance, leur place
dans leur propre famille, les noms de
leurs pères et de leurs enfants nous
seront inconnus.
Nous indiquerons donc ici leurs
noms (c'est tout ce qui nous reste de
leur fugitive existence), dans le seul
objet de ne pas laisser une lacune dans
l'histoire.
Nous appellerons Rhamsès X le
souverain dont le tombeau, situé à
Biban-el-Mo!ouk , porte des cartouches
qui se lisent : Soleil bienfaiteur des
offrandes, approuvé par le soleil, fils
du soleil, dominateur de la région de
pureté et d-e justice, chéri d'Ammon, •
Rhamsès. Ces titres se lisent aussi dans
une inscription hiératique, sur une
j);irtie des édifices de Karnac, et dans
le tombeau d'un membre de la classe
sacerdotale, à Elethya, mort dans la
quatrième année du règne de ce roi.
Un autre roi du même nom sera
notre Rhamsès XI : c'est celui dont le
tomlîeau existe aussi à Biban-el-Mo-
louk , et dont les nom et prénom royaux
KGYPTE.
355
signifient : Soleil de vérité dans le
monde terrestre, approuvé par Phré,
le fils du soleil, Ammon..., Rhamsès.
Le tombeau de ce roi est le troisième
dans le second embranchement de gau-
che de la vallée de Biban-el-Molouk.
L'avenue est spacieuse; à l'entrée, le
roi l'ait ses adorations, étant casqué
et agenouillé; mais les applications de
stuc se sont détériorées dans le pre-
mier et le deuxième corridor; les
sculptures ont été détruites également;
et ce tombeau n'a jamais été achevé.
Pauvre roi , qui fut enterré comme il
avait vécu , en toute hâte.
Son successeur, Rhamsès XII , es-
pérait être plus heureux. Son tombeau ,
qui existe dans l'embranchement à
gauche de cette même Tallée des rois
morts , avait été entrepris sur de vastes
plans; l'excavation est des plus éten-
dues, grandiose dans son ensemble,
mais elle est entièrement dénuée d'or-
nements et de sculptures ; les tableaux
furent tracés en rouge sur la muraille;
tout fut préparé pour le ciseau ou la
brosse : la mort du roi fit laisser ina-
chevée cette spacieuse sépulture. On y
reconnaît à peine son nom figuré par
les traits fugitifs du crayon ; ce Rham-
sès se disait soleil établi par Thméï et
Phtha, approuvé par Nèïth , fils du so-
leil, dominateur de la région de vé-
rité, chéri d'Amon , dieu modérateur ,
Rhamsès.
Le souverain inhumé dans un autre
tombeau voisin de ceux qui viennent
d'être indiqués, le quatrième à gauche,
s'intitulait soleil établi des , ap-
jirouvé par Phré , le fils du soleil ,
Amenuises, modérateur, etc. Ce se-
rait un nouvel Aménemsès, nom déjà
.connu dans les listes thébaines, et le
quatrième roi de la XX*" dynastie. On
a remarqué dans son tombeau la men-
tion de sa mère Tascha, et celle de la
reine son épouse, qui lui survécut;
elle est figurée rendant au roi des hon-
neurs funéraires.
Le cinquième roi de cette même dy-
nastie fut encore un Rhamsès , et le
Xm* du nom. Il se qualifia de soleil
jiardien de vérité , soleil du monde , le
his du soleil , chéri d'Amon qu'il aime,
Rhamsès. Sa légende royale se retrouve
dans le sujet d'une petite stèle des
carrières de Silsilis.
Amon-Maï Rhamsès fut le nom
propre du Rhamsès XIV , dont le pré-
nom officiel signifiait soleil gardien de
vérité , approuvé par Phré : imitation
intentionnelle des titres et du nom du
grand Sésostris , par un de ses descen-
dants les plus inconnus , et dont le
nom n'est conservé , avec la date de
l'an 33 de son règne , que par un frag-
ment gisant sur le sable dans les envi-
rons des murailles de Karnac.
Le septième roi de la XX^ dynastie
fut plus heureux ou moins fainéant :
quelques monuntrents recommandables
de son règne sont parvenus jusqu'à
nous. Son cartouche-prénom signi-
fiait : soleil stabiliteur de la vérité ,
approuvé de Phtha , et son nom pro-
pre, le dominateur dans la région de
pureté, le chéri d'Amon, divin modé-
rateur de la région... Rhamsès Ra-
meri. Ce sera Rhamsès XV. Son sou-
venir subsiste dans un des temples de
Thèbes, celui du dieu Khons, qui
avait été fondé par Rhamsès IX, et
qu'on appelle vulgairement le grand
temple du sud. La salle hypostyle, celle
qui précède le sanctuaire , fut décorée
par les soins de notre Rhamsès XV.
Cette salle est soutenue par huit co-
lonnes dont les quatre de la rangée du
milieu sont plus hautes que celles des
deux rangées de droite et de gauche.
Celles du milieu sont à chapiteaux en
forme de campaneou de houppe de pa-
pyrus lotiforme, et les autres à chapi-
teaux à bouton de lotus tronqué. Les
titres du roi ornent les jambages de la
porte , et se lisent dans les dédicaces
gravées sur les architraves , ainsi que
sur les dés et les corniches. Dans les
tableaux qui ornent cette salLe, le
Pharaon accomplit ses devoirs envers
les dieux , et leur fait des offrandes ,
notamment au grand dieu de Thèbes ,
son protecteur.
En sortant de la salle hypostyle,
dans la direction de la porte principale
de ce temple de Khons , on se trouve
dans le pronaos , et on s'aperçoit biei?
vite , à sa décoration , qu'elle est l'effet
33.
358
L'UMVERS.
de la piété d'un sôii%'eraifi autre que
notre Rhanisès XV, surnommé Ru-
nieri ; et , comme il est constant que
raccroissentient soit des constructions,
soit de la décoration des édiUces reli-
gieux , avait lieu en Egypte en com-
mençant par le sanctuaire , et se
succédait par les salles contiguës, il
en résulte que le roi qui a décoré la
salle liypostyle qui vient après le sanc-
tuaire , vint aussi après le foi qui avait
terminé ce sanctuaire, partie primi-
tive de l'édiGce; et les inscriptions
nombreuses qui décorent le pronaos
nous apprennent que ce roi fut un
grand prêtre d'Amon nommé Pahôr-
Amonsé; ce nom est écrit dans son
deuxième cartouche, et le premier
contient seulement la qualification de
prêtre principal d'Amon.
Ces circonstances nousrévèlentaussi
un fait remarquable dans les annales
royales de l'Egypte , un grand prêtre
ceignant le diadème , et cumulant ainsi
des titres et des fonctions depuis bien
des siècles attentivement distmctes les
unes des autres.
Nous ignorons entièrement les causes
de cette singulière révolution dans le
gouvernement éiïyptien; elle ne fut
que temporaire; mais elle révélait
un relâchement dans l'administration
civile , qui favorisa les vœux toujours
l-ancuniers de la caste sacerdotale , et
le grand'prétre monta sur le trône des
rois. Pahôr-Amonsé est représenté
dans les tableaux historiques dont le
projiaos du temple de Khons est dé-
coré , fiiisant ses offrandes aux dieux ,
et accomplissant envers eux tous les
devoirs prescrits aux rois ; ce pontife
couronné n'avait garde de manquer à
aucune des obligations de son titre :
dans tous les temps l'usurpation fut
une source de zèle et un grand véhi-
cule à l'exactitude. Amonsé paraît
tantôt avec le costume de pontife, re-
couvert de la peau de panthère , et tan-
tôt en costume civil, avec tous ses in-
signes , mais la tête entièrement rasée
comme le prescrivait le rituel. La reine
sa femme figure dans les cérémonies ',
elle se nommait Ahmôs-Nofré- Atari ;
dans un autre tableau, plusieurs en-
fants du pontife- roi sont en scène;
ayant chacun la qualification de royai
enfant de son germe. Ces divers per-
sonnages accompagnent une procession
dans laquelle on porte les baris ou
barques sacrées d'Amon-Ra, Mouth
et Khons. La figure en grand de ce
roi , tirée du bas-relief d'une des co-
lonnes du pronaos , nous a donné son
portrait.
Une autre circonstance est digne de
remarque dans ce même pronaos : sur
les parties les moins apparentes, on
voit la figure et le nom d'un autre
pontife se qualifiant d'abord de prêtre
principal d'Amon-Ra , roi des dieux ,
Pihmé ; ensuite s'offre , sur un autre
point, une enseigne royale où ce même
Pihmé se donne le titre de roi ; enfin
sur la troisième colonne de la deuxième
rangée de droite, ce même grand
prêtre est désigne par les deux cartou-
ches royaux; ils se lisent, soleil domi-
nateur du monde , approuvé par A mon ;
le fils du soleil, lechéri d'Amon, Pihmé-,
et ils sont accompagnés de toutes les
autres formules royales. Pihmé fut
donc encore un grand prêtre qui de-
vint roi , et après Pahôr-Amonsé qui
occupe les places honorables dans le
pronaos du temple. Toutefois, le mé-
lange des ouvrages des deux pontifes
dans cette même salle permet de les
inscrire tous deux parmi les rois in-
connus de notre XX* dynastie : ils en
furent vraisemblablement les derniers.
Ils portent à dix le nombre des rois
de la XX^ dynastie. Deux des souve-
rains de cette famille nous den:eurent
donc inconnus. La durée totale de son
autorité fut de cent soixante et dix-huit
ans.
Son existence politique n'a laissé au-
cune trace dans l'histoire; on ne la
connaît que par sa chute du trône : et
ceci nous porte à remarquer qu'il y
avait peut-être quelque chose d'admi-
rablement conçu, de profondément
combiné, ou d'heureusement inspiré
dans l'établissement monarchiqued'une
puissante nation, où la perte de la
couronne était l'effet inévitable de l'in-
capacité ou de l'incurie de la familk
qui l'avait reçue du vœu public. Une
p'GYPTE.
357
famille thébatne la conserva pendant
treize siècles consécutifs , et fournit
six dynasties qui donnèrent plus de
cinquante rois : les premiers subirent
les invasions étrangères, et accom-
plirent la pesante mission de conser-
ver la transmission de la couronne, de
restaurer ensuite toutes les branches
«le l'administration publique, de réta-
blir les temples , les ouvrages d'utilité
générale; ils créèrent de nouveau
Thèbes , IVIemphis , les cités princi-
pales , le lac Mœris et les canaux de
la basse Egypte; eux et leurs succes-
seurs portèrent leurs armes victorieuses
sur les terres et sur les mers lointaines;
le génie des arts grandit sous les ailes
tie la victoire; la prospérité publique
sembla s'accroître en proportion de
tant d'héroïques efforts , et la famille
régnante devenir plus puissante et
mieux affermie par tant de grands tra-
vaux. L'inaction succéda unjour à tant
vie zèle; dix rois se montrèrent sans
gloire sur le trône; les derniers en fu-
rent chassés par les prêtres ; la consti-
tution , favorisée par la force des cho-
ses , pourvut à ce désordre : une fa-
mille nouvelle fut appelée à régner.
Elle était originaire de Tanis , ville
bâtie sur la rive orientale du Nil , dans
la basse Egypte, et dont l'origine re-
monte aux plus anciens temps de l'his-
toire d'Egypte. IVIoïse l'a m'entionnée
dans son histoire de l'Exode , à propos
des espions qu'il avait envoyés pour
reconnaître la terre sainte. Tanis avait
une étendue considérable; son en-
ceinte renfermait des monuments im-
portants, et leurs ruines nous montrent
encore les restes de sept obélisques,
de volumineux monolithes , de co-
losses et d'édifices de grandes dimen-
sions.
Selon les listes de Manéthon , la nou-
velle dynastie, la XXP , originaire de
Tanis , fut composée de sept rois qui
régnèrent ensemble cent trente années ;
son élévation arriva vers l'an 1100
avant l'ère chrétienne.
Un monument apporté d'Egypte à
Paris, se classe avec un ordre" singu-
lier dans cette série de circonstances
historiques. C'est ime slclc. funéraire,
remarquable par sa belle exécution , et
provenant d'Abydos; elle est consa-
crée à la mémoire d'un nommé Aasen ,
simple particulier sans qualité aucune;
et la personne qui consacra ce pieux
monument est un Pharaon, un roi
d'Egypte dont les qualifications et le
nom propre, environné du cartouche
royal , remplissent la première ligne
tracée en haut de la stèle , et qui se
lit : La vie divine ! l'Aroeris bienfai-
teur du monde , seigneur de la région
d'en haut et de la région d'en bas , le
bienfaiteur du monde, roi du peuple
obéissant , le lils du soleil Mandouftep ,
toujours vivant. Le défunt Aasen assis
à côté de Hapévé , son épouse , reçoit
les offrandes funéraires de ses enfants
ou petits-enfants au nombre de cinq ;
et , parmi les enfants, le roi Mandouf-
tep lui-même est désigné par ces mots:
Son fils qui l'aime , Mandouftep ; il est
le second dans l'ordre de la naissance;
son frère, l'aîné, se nomme Osorta-
sen; et son autre frère, le troisième,
Mandousé.
Cette stèle nous apprend donc que
le roi Mandouftep, le deuxième fils
d'Aasen , parvint au trône sans que sou
père eût joui des honneurs royaux ,
qu'il fut un chef de dynastie nouvelle ,
et l'on peut reconnaître en lui le Men-
dès ou Smendès des listes de Mané-
thon , chef de la XXP dynastie.
Un autre beau monument du musée
de Turin , provenant également d'Aby-
dos , se classe à côté de celui qui vient
d'être décrit; ces deux stèles se prêtent
un mutuel appui. Celle de Turin porte
une inscription de la 46* année du
règne du roi soleil , seigneur grand ,
fils du soleil , Aasen. Or, le successeur
de INLnndouftep, dans les listes de Ma-
néthon , est appelé Psousennès, avec
les variantes Phunesès et Phusénès; il
n'est pas difficile d'y reconnaître le roi
Aasénès ou Aasen (le notre stèle, qui ,
fils de IMandouftep , aura , selon un
antique usage déjà remarqué , porté le
nom de son aïeul Aasen. Une autre
coïncidence est non moins digne d'at-
tention : J. Africain fixe, d'après Mané-
thon , la durée du règne du Pharaon
Pliiibéncs à 4G ans • et l-i stèle que nous
8S8
L'LI INI VERS.
citons est précisément datée de Tan 46
du règne d'Aasen.
Du reste , le nom propre Mandouf-
tep se retrouve dans une inscription
gravée sur les rochers de la route de
Cosséir, et sur le circuit d'une momie
du musée de Berlin.
Mandouftep et Aasen sont les seuls
rois , le 1 " et le 2^ , de la XXP dy-
nastie dont nous connaissions jusqu'ici
quelques monuments ; leurs cinq suc-
cesseurs ne nous sont révélés que par
les listes de Manéthon , savoir : Ne-
pherchérès, qui règne 4 ans; Amé-
nophthis, 9 ans; Osochôr, 6 ans;
Psinachès, 9 ans, et Psousennès ou
Aasen II , 30 ans. Cette dynastie vé-
cut et mourut sans gloire; on ne cite
rien de digne de ces sept princes ; leur
nom ne se trouve sur aucun monu-
ment de l'Egypte : le dernier mourut
vers l'an 970 avant l'ère chrétienne.
On voit sur un des rochers de granit
de l'île de Philac , une inscription hié-
roglyphique, acte d'adoration à la
déesse Néith et au dieu Mandou pour
ia conservation du Pharaon Mandouf-
tep de la XXr dynastie.
Quelques personnages connus par
l'histoire sainte furent contemporains
de cette même dynastie : le roi David ;
le jeune Adad qui , de l'Idumée, se sauva
en Egypte pour échapper aux fureurs
du saint roi , et qui s'y maria avec la
sœur de la reine , femme du Pharaon;
enfin , si l'on y croit , c'est d'un des
rois de cette XXP dynastie que Sa-
lomon épousa une fille. Les pays sou-
mis à l'autorité du fils de David tou-
chaient aux frontières de l'Egypte ; le
temple et les murs de Jérusalem n'é-
taient pas encore élevés; mais, bientôt
après , les fondements du temple furent
Jetés , et l'édifice fut terminé dès la
onzième année du règne de Salomon.
On a remarqué ailleurs l'analogie des
formes du temple du Seigneur avec
celles des temples de l'Egypte. I-a
Syrie prenait aussi ses modèles en
Egypte. L'histoire des rois de Juda
va se mêler avec celle des Pharaons.
L'incapacité de ces Pharaons ouvrit
encore la voieà un nouveau changement
de dynastie. Une famille nouvelle, ori-
ginaire de Bubastis , chassa du trône
la famille de Tanis : hélas ! de tels évé-
nements annoncent bien haut le dé-
sordre des affaires publiques , et que
des causes secrètes minent les prin-
cipes de la vie du corps social : quand
une nation se divise en deux camps
qui se disputent par des révolutions
successives la possession du pouvoir ,
le jour ne tarde pas d'arriver oîi les
sages des deux partis s'aperçoivent
qu'ils ont travaillé mutuellement pour
l'avantage d'un commun ennemi.
Le chef de la nouvelle dynastie , la
XXIP , s'éleva dans la ville de Bubas-
tis , l'une des plus anciennes de celles
de la basse Egypte. Ce chef se nom-
mait Scheschonk, dont les Grecs firent
Sésonchis : c'est ainsi que ce nom est
écrit dans les listes de Manéthon. Son
cartouche- prénom signifiait soleil du
monde méridional, approuvé par le
soleil ; et son cartouche nom propre se
lit: Amon-Maï (le chéri d'Amon )
Scheschonk.
Ces deux cartouches se trouvent
dans les inscriptions de deux statues
léontocéphales dont une appartient au
musée égyptien de Turin , et l'autre au
musée de Paris; dans une inscription
des carrières de Silsilis de l'an 22; et
son nom propre est quelquefois abrégé
quand il est écrit sur des monuments
de petites proportions.
Ce même Pharaon Scheschonk est
nommé Schischak et Sisac dans les di-
vers textes de la Bible. Il exerça une
grande influence sur les destinées poli-
tiques de la Judée. Ce fut auprès de
lui, en effet, que chercha. un protec-
teur et un refuge léroboam , menacé
par Salomon. Salomon , dit la Bible
(liv. III des rois, et Paralipomènes),
voulut tuer léroboam , qui se leva ,
s'enftiit en Egypte auprès de Schis-
chak , roi d'Egypte , et il y demeura
tant que vécut Salomon.
Ayant appris sa mort, léroboam
quitta l'Egypte , se fit le compétiteur
deRoboam, et de cette lutte provin-
rent le démembrement des États de
David et la création du royaume d'Is-
raël. Roboam et léroboam ne cessè-
rent de se faire la guerre. Le Pharaon
EGYPTE.
359
Scheschonk ne resta pas ncHtre; il se
déclara pour le réfugié qu'il avait favo-
rablement accueilli; et", dans la cin-
quième année du règne de Pioboam, le
roi d'F^gypte se présenta devant Jérusa-
lem, s'en empara . et enleva les trésors
de la maison de Jéhovah, ceux de la mai
son du roi , et tous les boucliers d'or
qu'avait faits Salonion. Roboam régna
sur la tribu de Juda , et léroboam sur
le reste d'Israël. Le roi d'Egypte con-
duisit en Judée une armée de douze
cents chars , de soixante mille cava-
liers, et d'une foule innombrable de
fantassins égyptiens, libyens, troglo-
dytes et éthiopiens.
Les monuments égytiens encore sub-
sistants confirment "hautement ces ré-
cits de la Bible : la première cour du
grand palais de Karnac à Thèbes , est ,
en partie , ornée de bas-reliefs. L'un des
plus étendus représente un roi de pro-
portions colossales , menaçant de ses
armes un groupe de prisonniers étran-
gers qu'il tient par les cheveux , d'une
de ses mains. Le même roi conduit
aussi devant la trinité thébaine les
chefs de plus de trente nations qu'il a
vaincues ; ils sont liés par le cou , et
chacun d'eux a près de lui un bou-
clier crénelé, dans lequel son nom
est inscrit. Or, un de ces princes de
ces peuples vaincus , à barbe pointue
et à physionomie asiatique, est nommé
dans son bouclier louda Hamalek ,
le royaume de Juda , et le roi qui l'a
soumis à ses armes , porte , dans
cette même scène , le nom de Sches-
chonk ; c'est le Sésac vainqueur de Juda
à Jérusalem . et le Sésonchis des listes
de Manéthon.
Le mauvais état de la grande ins-
'^ription qui accompagne ce tableau ,
véritable monument historique , ne
permet pas d'assigner, dans la durée
du règne de Sésonchis , à quelle an-
née de ce règne répondait la cinquième
de Roboam , année où ceci se passa ,
et la chronologie comparée est par
la privée d'im important synchronis-
me de l'histoire sainte avec l'his-
toire égyptienne. Roboam régna à
Jérusalem 17 ans ; léroboam 22 ans, et
Sésonchis 22 ans aussi : ces trois règnes
furent contemporains dans la plus
grande partie de leur durée. Sésonchis
mourut vers l'an 948 avant l'ère chré-
tienne.
On ne peut pas fixer la durée de son
règne à moins de 22 ans; cette date
se lit dans une grande stèle de Silsilis,
qui nous apprend en même temps que
ce prince y fit faire de grandes exploi-
tations destinées à des constructions
dans la grande demeure d'Amon,
constructions que l'on reconnaît encore
dans celles qui forment le côté droit
de la première cour de Karnac, à Thè-
bes, près du second pylône : monu-
ment qui est en effet du règne de Sé-
sonchis, et que ses successeurs les
Bubastites s'occupèrent de terminer.
On connaît par les monuments un
fils de ce roi , qui l'accompagne dans
les représentations figurées sur les
bas-reliefs de Karnac; ce prince porte
les titres de prêtre d'Amon -Ra , chef
des archers, et se nomme Ouschiopt,
royal fils du seigneur des mondes
Scheschonk ; mais ce prince ne se voit
nulle part revêtu des attributions
royales. Les listes de Manéthon nom-
ment Osorthôn le successeur du chef
de la XXir dynastie; les monuments
lui donnent en effet le nom plus régu-
lier de Osorchôn.
L'ordre des travaux d'embellisse-
ment de la grande cour de Karnac
nous montre le nom de ce Pliaraon
Osorchôn placé immédiatement à la
suite de celui de Sésonchis; et, en ce
point, les listes et les monuments se
trouvent en un parfait accord. Le car-
touche-prénom signifie soleil gardien
de vérité , approuvé par Amon , et le
cartouche nom propre : Amon - Mai ,
(le chéri d'Amon), Osorchôn ; il est sou-
vent répété sur les bas-reliefs de la
première cour de Karnac; sur les co-
lonnes et les murs du grand temple de
Bubastis, ville natale de la XXII* dy-
nastie , la légende entière de ce roi se
lit : l'Aroëris puissant, ami de la vé-
rité, le soleil gardien de vérité, ap-
prouvé d'Amon , vivificateur, le fils du
soleil , l'aimé d'Amon , Osorchôn , sem-
blable au soleil.
Le nom de ce Pharaon se lit aus i
3f5î»
L'UNIVERS.
dans les restes d'un manuscrit sur pa-
pyrus publié par le baron Denon : ma-
nuscrit qui est une partie du rituel fu-
néraire , ornée de dessins , et portant
plusieurs fois répétée la légende du dé-
funt dont il accompagnait la momie.
Celle-ci reçoit entre ses bras étendus
le dieu créateur Phtha , caractérisé par
un scarabée placé sur sa tête. Cette
momie reparaît vers l'extrémité oppo-
sée du rouleau , couchée dans une es-
pèce de sarcophage ou de cercueil , sur
lequel repose l'image symbolique d'une
âme mâle (l'épervier à tête humaine
barbue); à coté de la momie et de
J'ûme sont une enseigne sacrée et un
de ces grands et longs éventails portés
en signe de suprématie autour des
dieux et des rois figurés sur les bas-
reliefs égyptiens. A côté, et sur un
riche piédestal en forme d'entre-colon-
nement, est couché un chacal noir,
emblème ordinaire du dieu Anubis ,
un des ministres d'Osiris son père
dans l'Amenthi. Au-dessus de la momie
on lit cette légende : Le prêtre d' Amon-
Ra, roi des dieux, Osorkôn , fils de
Scheschonk. Une autre inscription du
même papyrus , est plus explicite en-
core au sujet de ces personnages ; elle
porte : Le prêtre d'Amon-Ra, roi des
dieux , Osorchôn défunt , fils du grand-
prêtre d'Amon - Ra , roi des dieux ,
Scheschonk défunt, royal fils du sei-
gneur du monde, Amon-Maï-Oso?'-
ckôn, vivifîcateur comme le soleil ,
pour toujours.
Ces inscriptions nous apprennent
donc que le grand prêtred'An)onOsor-
rhôn était fils du grand prêtre d'Amon
Scheschonk , qui était fils d'un roi
nommé Osorchôn : or, d'après l'usage
égyptien , qui faisait passer l'appella-
tion des grands-pères aux petits-fils ,
le roi Osorchôn , père du grand prêtre
Scheschonk , devait être le fils d'un
roi nommé Scheschonk : ce sont là en
effet la généalogie des rois de la XXIF
dynastie , et leur ordre de succession
selon les listes de Manéthon : le pre-
mier roi eut pour successeur son fils
Osorchôn , et les monuments nous
font connaître cette race jusqu'à la qua-
trième génération ; le fils du deuxième
roi , qui se nomma Scheschonk, fut re-
vêtu des fonctions de grand prêtre
d'Amon, et le petit -fils fut nommé
Osorchôn , et revêtu aussi du même
sacerdoce.
Ces deux grands prêtres furent re-
vêtus de ces fonctions sacerdotales,
parce que le rang de primogéniture ne
les appelait pas au trône qui était l'aça-
nage des premiers-nés ; mais ces faits
historiques nous démontrent aussi qu'à
l'époque de ces rois, on n'avait pas
oublié en Egypte que la monarchie
avait été fondée sur les ruines du gou-
vernemenc théocratique , qu'il était
utile de prévenir toute réaction d'une
caste puissante et nombreuse , et qu'en
conséquence de ces principes, les hautes
dignités sacerdotales étaient dévolues
aux plus proches parents du roi : nou-
velle preuve de la fausseté de l'opinion
des écrivains qui présentent les Pha-
raons comme perpétuellement courbés
sous l'autorité des pontifes.
Osorchôn ne fut pas inconnu aux
Hébreux ; et d'habiles critiques re-
trouvent en lui le roi Zoroch de la
Bible , qui vint camper à Marésa avec
une armée très - nombreuse, sous le
règne d'Asa , petit -fils de Roboam.
Ces deux personnages furent du moins
contemporains.
Le nom d'Osorchôn se lit aussi sur
un magnifique vase en albâtre orien-
tal, du cabinet des antiques de Paris.
Il porte sur sa panse une inscription
dédicatoire à Amon-Ra par le roi
Osorchôn. Dans des temps postérieurs,
ce vase fut apporté d'Egypte à Rome ,
où il fut destiné à renfermer les cen-
dres d'un membre de l'illustre famille
Claudia : l'épitaphe de ce patricien est
gravée en grandes lettres latines sur
la partie de la panse opposée à la place
qu'occupe l'inscription hiéroglyphique,
et ce vase est, par le double usage auquel
le destina le prix de la matière dont il
est fait, un monument doublement
historique. Le roi Osorchôn mourut
après un règne de quinze ans.
Il eut pour successeur son fils nom-
mé comme son père Scheschonk; et ce
nom indique à la fois sa descendance
et ba i'Iaccdans la liste des rois. Ses car
touches existent encore d.ins ij r^rande
cour du palais de Karnac : le cartouche-
prénom se lit : Soleil f^ardien de vérité,
approuvé par le soleil, et son car-
touche nom propre, Amon-Maï Si-
Pascht - Sches(;iionk , c'est-à-dire le
chéri d'Amon , fils de Pascht Sches-
chonk ; c'est le Sésonchis II de la XXIP
dynastie. La déesse Pascht était la
[! grande divinité de Bubaste; elle de-
!| vait être honorée par la famille royale
i originaire de cette ville, et Séson-
I chis II était un des princes de cette
I famille; il régna 29 ans au moins;
l'inscription précitée de Karnac porte
cette date : c'est tout ce qu'il est pos-
sible jusqu'ici de savoir de sa vie et
de son règne.
Les listes de Manéthon lui donnent
deux successeurs qu'elles ne nomment
pas ; les monuments ne fournissent au-
i cun indice de leur existence ; la durée
totale des règnes de la XXIP dynastie,
après avoir laissé à Scheschonk II les
29 ans que l'inscription de Karnac lui
assigne irrévocablement, exclut la sup-
position de leur existence: on peut donc
considérer le roi nomme après Osor-
chôn, dans la listede Manéthon, comme
'e successeur de Scheschonk II.
Selon ces listes, ce roi porta le nom
le Takelothès. C'est à Karnac encore,
dans la cour ajuste titre nommée des
rois Bubastites , puisque les monu-
ments de la piété de ces rois y abon-
dent , qu'on trouve la mention de Ta-
kelôthès. Il est figuré faisant des
offrandes àAnion-Ra; son prénom
sigiiilie : le soleil du monde méridio-
nal , approuvé par A mon ; et son nom
propre se lit : l'aimé d'Amon et d'Isis
Takelot. Les monuments de son règne
sont très-rares , et les souvenirs de
ses actions plus rares encore. Il nous
est parvenu un tableau peint sur bois
de sycomore , dont une partie se voit
au musée de Turin, et l'autre au Vati-
can, à Rome. On y a représenté un
jeune prêtre, la tête rase et la tunique
couverte de la peau de panthère ; il est
en acte d'offrande, et la légende écrite
auprès de sa figure annonce qu'il est
le royal fils de Takelôt et do Tampedj ,
fille de l'aimé des dieux Horus défunt.
1^,GYPTF. ZGl
Cette femme de Takelôthès se nomma
donc Tampedj , et leur fils occupa , se-
lon l'usage, un des premiers emplois
du sacerdoce. Mais im autre monu-
ment qui subsiste à Karnac nous fait
cormaître une autre femme et un autre
fils de Takelôthès ; et ce fils , qui porte
des titres de fonctions civiles et mili-
taires , succéda à son père au trône
d'Egypte : il s'ensuit que la femme
mère du jeune prince qui devint roi ,
fut la première femme de Takelôthès ,
et son fils leur premier-né, puisqu'il
porta la couronne royale ; et que l'autre
prince fut le fils d'une seconde femme,
et destiné au sacerdoce, ne pouvant
pas être roi , ce titre étant dévolu au
premier-né. Ce premier- né se nom-
mait aussi Osorchôn, et sa mère la
chérie de Mouth , Keromamas. L'ins-
cription précitée de Karnac porte une
date de la 25* année du règne de
Takelôthès.
Son fils Osorchôn II lui succéda ; oa
trouve les légendes de ce roi dans les
décorations de la grande cour du tem-
ple de Karnac, dans les parties que
ses prédécesseurs ne firent pas termi-
ner : le cartouche-prénom signifie so-
leil gardien du monde, approuvé par
le soleil; et son nom , lecliéri d'Amon-
Osorchôn. On voit aussi la légende
complète de ce roi dans les ruines du
grand temple de Bubaste. Les rois de
la XXir dynastie n'avaient pas oublié
que cette ville était leur berceau , et
ils l'avaient ornée de grands édifices.
Selon les listes de Manéthon , Osor-
chôn II aurait eu deux successeurs :
elles ne donnent pas leurs noms , et ils
sont d'ailleurs inconnus à toutes les
sources de l'histoire. Eusèbe avait , on
ne sait pourquoi , réduit à trois le
nombre des rois de cette dynastie que
Jules l'Africain porta à neuf.
Nous avons retrouvé sur les monu-
ments les trois princes que ces deux
abréviateurs de Manéthon nomment
également; nous y avons reconnu
aussi deux autres rois qu'ils ne nom-
ment pas , et que leurs noms et leur
filiation placent sans difficulté dans
cette même dynastie; elle fut donc
composée au moins de cinq rois; la
S62
L'UNIVERS.
«kirée connue de leurs règnes réunis
ne s'élève qu'à 91 ans ; celle de la dy-
nastie entière est portée à 120 ans
dans la liste de l'Africain; il faut donc
supposer deux ou trois rois inconnus
pour la lacune de 30 ans que le silence
des monuments ne nous permet pas
de remplir : la XXir dynastie cessa
donc de régner après une durée de 120
ans , vers l'année 851 avant l'ère chré-
tienne.
Si , comme il paraît , Osorchôn II
eut un ou plusieurs successeurs , ils
furent de ces pauvres rois qui perdent
les dynasties : le sflence de l'histoire
est peut-être à leur égard un haut té-
moignage d'indulgence, s'il ne l'est
d'un grand mépris : il est certain qu'a-
près ces pauvres rois il s'éleva une fa-
mille nouvelle qui forma la XXIIP
dynastie : elle était originaire de la
ville de Tanis.
C'est un fait bien digne de remar-
que : après la fin de la XX^ dynastie ,
Thèbes et la haute Egypte paraissent
épuisées: elles ne produisent plus ni
rois ni merveilles des arts , et la vieille
capitale théocratique ne conserve pres-
que plus d'autre privilège que celui
des grandes cérémonies. La basse
Egypte semble en même temps croître
et s'élever en intelligence et en auto-
rité : ses villes principales , Tanis , Bu-
baste , Sais , Mendès , Sébennytus , en-
gendrent les familles royales; mais la
puissance de l'Egypte semble comme
attachée par son origine aux sources
du Nil ; elle s'affaiblit et s'abaisse ,
comme les forces d'un vieillard qui
s'éteint, à mesure que le fleuve s'ap-
proche de la mer qui l'engloutit.
La XXIII^ dynastie fut originaire
de Tanis , composée de 4 rois qui ré-
gnèrent ensemble 89 ans. Voila tout
ce qu'il est possible de savoir de ces
lemps-làde l'histoire égyptienne : c'est
tout ce que nous ont dit les abrévia-
tcurs de Manéthon.
On peut, toutefois, attribuer au
premier roi de cette dynastie et à ses
descendants, quelques monuments que
la critique archéologique a interprétés
avec certitude.
On voit en effet sur lo célèbre mo-
nolithe de Tanis , ville qui fut la patrtfe
de la XXIIP dynastie, les cartouches
d'un roi dont aucun autr* monument
n'assigne ailleurs la place, et qui se
lisent : Soleil esprit aimé des dieux , le
fils du soleil, Ptahavtep ; et le premier
nom des listes de Manéthon est Petu-
bastis.
Sur deux belles stèles du musée du
Louvre , on retrouve un Osortasen ,
fils de Ptahavtep , et un Amen-Hem-
Djam ou Djom , fils d'Osortasen : et
les mêmes listes de Manéthon disent
que Petubastis eut pour successeur le
roi Osorthôn , et celui-ci le roi Psam-
mus; noms fort analogues, Osorthôn j
à Osortasen , et Amen-Hem-Z)/am à
Psamm ou Pjamm, devenu Psammous.
pour les Grecs et les Latins. Enfin une
statue d'une collection de Rome porte,
le nom de la reine Ranofré , femme du
roi Amen-Hem-Djom.
C'est au règne d'un de ces rois Osor-
tasen que remonte le bel hypogée de
Béni -Hassan qui s'annonce par un
portique en colonnes doriques , modèle
antique de cet ordre de l'architecture
grecque. Ce tombeau est celui d'un
chef militaire nommé Amentéh. Les
inscriptions sculptées sur les jambages
et le bandeau de la porte sont du
règne de cet Osortasen.
La XXIV "^ dynastie s'éleva à Sais y
autre grande et célèbre ville de la basse
Egypte. Mais elle ne put fournir qu'un
seul roi , nommé Bocchoris : les dé-
sordres publics multipliaient les fa-
milles nouvelles , portaient la divisiorH
dans Pes esprits , affaiblissaient le pa *
triotisme, favorisaient l'anarchie, e
ouvraient la voie à tous les malheur
publics. Le temps des invasions étran
gères et celui de la complète décadenc
de l'Egypte était arrivé: la destiné
commune aux institutions humaine
s'accomplissait : l'empire égyptien toi
chait à sa vieillesse, interieuremen;
miné par les maux précurseurs de I,
mort. I
Diodore de Sicile rapporte que le n
Bocchoris était d'une taille et d'un
figure tout à fait abjectes, mais supi
rieur, par la pénétration de son espr
et par sa prudence , à ceux qui l'avaiei '
EGYPTE.
363
firécëde sur le trône. Ses grandes qua-
itcs peuvent être prouvées par son
avènement au trône , sur lequel il se
plaça comme chef d'une dynastie nou-
vdle, et par la longue durée de
son règne : mais les malheurs des temps
furent plus puissants que lui : l'Ethio-
pie se leva contre l'Egypte , l'envahit
et s'en empara : Bocchoris fut pris et
i brûlé vif après un règne de 44 ans.
I Le chef éthiopien , maître de l'E-
gypte , se nommait Sabacôn : il fut
le fondateur d'une dynastie nouvelle ,
la XXV , dite des Éihiopiens.
On ne sait comment accorder sa
■cruauté à l'égard de Bocchoris, selon
Manéthon , avec sa piété envers les
dieux et sa bienfaisance envers les
hommes , qui , selon Diodore de Sicile ,
distinguèrent ce roi éthiopien des rois
au\(|iir;ls il succédait. C'est à ce roi
que If n)ème historien fait honneur de
l'abolition de la peine de mort, ainsi
que de grandes chaussées , de nom-
,breux canaux , et d'autres vastes tra-
hVaux d'utilité commune. Toutefois, il
\kst facile de croire à cette dernière
[partie du récit: les désordres intérieurs
i'ntrainaient la ruine des établisse-
■neiits publics, et quand l'ordre re-
'iais5.ait par la présence d'un monarque
.in?e ou puissant, sa première pensée
levciit être de les réparer : l'état de
'fLgy[)te après son invasion imposa ce
lewir au vainqueur, et Sabacdn ne
e négligea point. Du reste, l'Ethiopie
l'était pas assez étrangère à l'Egypte
•tour qu'un chef éthiopienignorât l'état
1e l'administration publique de ce der-
lierpays : il y avait, entre la population
esdeux contrées, confraternité d'origi-
le, identité de race, et plus d'un usage
aractéristique devaient être communs
■ux deux régions : des rois de l'Éthio-
ie, contemporains de la XXV dy-
astie égyptienne formée aussi de
ois éthiopiens, élevaient dans leur
ays des monuments à des dieux qui
talent les mêmes que ceux de l'É-
ypte , en style égyptien , et les ins-
riptions de ces monuments étaient
Mcées dans le même idiome, dans la
lême écriture que l'étaient les ins-
■riptions des monuments de l'Egypte.
Aussi les édiflces religieux de l'E-
gypte conservent- ils encore les ténioi
gnages du soin que Sabacôn et ses
successeurs se donnèrent pour les ré-
parer ou les embellir.
A Louqsor, par exemple, où tout
révélait la munificence de Sésostris ,
on reconnaît des restaurations faites
par l'ordre de l'Éthiopien Sabacôn.
Il paraît que, du temps de ce roi,
l'ancienne décoration de la grande
porte, située entre les deux massifs du
pylône , était en mauvais état , et les
masses entières furent alors refaites à
neuf; mais les anciens bas-reliefs de
Sésostris furent remplacés par des
nouveaux, et Sabacôn s'y mit à la place
de Rhamsès le Grand. On l'y voit
encore faisant les offrandes d'usage
aux dieux du palais et de la ville de
Thèbes ; et quoique le nom de ce roi
ait été postérieurement martelé, ces
bas-reliefs n'en sont pas moins d'un
très-grand intérêt par leur style : les
figures en sont fortes et très-accusées;
leurs muscles vigoureusement pronon-
cés , mais sans avoir rien de la lour-
deur des ouvrages des temps posté-
rieurs. Le roi y est figuré dans des
proportions colossales. Il adopta les
nom et prénom royaux usités par les
Pharaons ; ses cartouches se lisaient :
Le roi , soleil bienfaisant des offrandes ,
le fils du soleil, le chéri d'Amon, Scha-
bak. On retrouve sa légende royale sur
une des portes du palais de Karnac ,
sur un des monuments de Thèbes
avec la date de l'an 12 , où M. Wilkin-
son l'a recueillie le premier; enfin le
nom propre du roi , Sabacôn , se
trouve aussi sur la base d'une statue
en plasme d'émeraude , d'un pied en-
viron de hauteur, et d'un bon travail,
représentant ce roi assis ; morceau pré-
cieux qui orne un des appartements
supérieurs de la villa Aibani, à Rome.
Ce nom se lit encore, comme date, sur
quelques amulettes et autres monu-
ments de petites proportions du musée
du Louvre. Sabacôn mourut après un
règne de douze années.
Les listes de Manéthon lui donnent
pour successeur un autre Ethiopien ,
qu'elles nomment Scvcchos; et l'oa
364
L'UNIVERS.
trouve à Abydos le cartouche d'un roi
qui se lit Sévékowtph. Deux stèles du
musée égyptien du Louvre portent le
même nom propre précédé du cartou-
che : Soleil , gardien régulateur du
monde. Mais ces deux monuments,
ainsi que le véritable nom de ce roi ,
sont restés jusqu'ici inconnus ; et c'est
par erreur que certains critiques , peu
sévères dans leurs déductions , ont cru
reconnaître ce nom dans d'autres mo-
numents qui appartiennent réellement
au prédécesseur de Sévéchos,
La plus grande des deux stèles du
musée royal , et un autre monument
du même genre, du musée devienne,
nous font connaître plusieurs personnes
de la famille du roi Sévéchos, safemme,
deux de ses filles sa mère , ses fils et
son petit-fils. Il nous reste peu de sou-
venirs historiques de son règne ; on lui
rapporte , toutefois, ce que dit la Bible
du roi d'Israël, nommé Osée, qui.
pour résister au roi d'Assyrie Safma-
nasar, implora le secours et l'alliance
d'un roi d'Egypte que la Bible nomme
Sua ; et si l'on a remarqué que le nom
de ce roi est emprunté de celui d'une
divinité nommée indifféremment Sew
ou Sevk , on ne trouvera plus une ab-
solue différence entre le nom du roi
d'Egypte nommé par la Bible , et notre
Sévéchos : ce fait historique se passa
d'ailleurs , selon la Bible , peu de temps
avant le règne d'un roi nommé Tah-
raka ; et les listes de Manéthon nom-
ment ainsi le successeur de Sévéchos.
On trouve en effet sur plusieurs
monuments de l'Egypte les cartouches
d'un roi , qui se lisent : Soleil Atmou ,
bienfaisant , le fils du soleil Tah-
raka : ils sont ainsi sur un édifice
qui fait partie des constructions de
Médinet-Habou à Thèbes ; pylône de
médiocre étendue, dont les massifs,
d'une belle proportion, ont souffert
dans plusieurs de leurs parties. Le
nom , le prénom , les titres , les louan-
ges de Tahraka avaient été le sujet
des bas-reliefs et des inscriptions qui
décoraient les faces des deux massifs
et la porte qui les sépare; mais, plus
tard, des rois d'origine égyptienne
firent marteler ces décorations , et plus
soigneusement le nom de i'Élhiopiea
Taiiraka, leur prédécesseur : le nom
de Sabacôn reçut le même affront sur
les édifices de'Louqsor; et cependant
l'Éthiopien avait donné a ses succes-
seurs des exemples d'une piété mo-
deste qu'ils n'imitèrent pas dans leurs
fastueuses dédicaces : Tahraka n'avait
mis que ces mots dans celle du pylône
qu'il avait élevé : « La vie ! le roi
Tahraka, le bien-aimé d'Ainon-Ra,
seigneur des trônes du monde. »
On lui attribue toutefois , mais il
n'en reste pas de tradition écrite , la
conquête de toute l'Afrique scpten
trionale, jusqu'aux colonnes d'Hercuie;
sur les bas-reliefs de Médinet-Habou ,
ce roi est en effet symboliauement.
figuré de proportions colossales, te
nant, d'une main robuste, les cheve-
lures réunies en groupe de plusieurs
peuples vaincus qu'il menace de sa
masse d'armes. Son nom se lit aussi
sur les monuments voisins du mont
Barkal, dans la haute Nubie; on le
trouve, enfin, sur plusieurs amulettes
du musée royal.
M. Cailliaùd a copié aussi le nom de
la reine , épouse de ce roi ; elle se nom
niait Amentéh ; on connaît aussi deus
de leurs filles. On ignore s'ils eurei
des descendants mâles; mais on s
avec certitude que le règne de Tahraki
finit après une durée de vingt ans : li
listes de Manéthon nous l'apprennent
et les inscriptions de Barkal confirmen
leur témoignage : ces inscriptions son
en effet datées de la vingtième ann'
de Tahraka.
La Bible, dans l'histoire des rois
rapporte que, lorsque Sennachérib
roi des Assyriens, attaqua Ézéchias
roi de ^ Juda , l'Éthiopien Tahraka
allié d'Ézéchias , conduisit une armé
à son secours: l'Assyrie et l'Égypf
nourrissaient d'antiques rivalités, mi
tueliement haineuses, et les régioi
intermédiaires des deux grands royai
mes étaient le théâtre habituel de leui
dissensions armées : l'Assyrie ne poi
vait se mouvoir vers les bords oriei
taux de la Méditerranée sans que l'T'
gypte s'avançât à sa rencontre poi'
Ken tenir écartée : c'est ainsi que l'I
EGYPTE.
3Gr>
gypte se trouvait l'alliée naturelle des
peuples et des villes de la Syrie et de
la Palestine. Hérodote dit quelques
mots de Sennachérib ; mais il confond
les temps et les lieux ; il paraît n'avoir
recueilli sur ces circonstances que d'in-
certaines traditions. La Bible ne dit
point que Sennachérib alla attaquer
i'Éiiypte-, il fut défait par l'anse du
Seigneur dans les environs de Jérusa-
lem , et il ne descendit pas jusqu'à Pé-
luse , comme le suppose le récit d'Hé-
rodote. Il dit, d'ailleurs, que ceci se
passa sous le règne d'un roi nommé
Séthon . prêtre de Phtha , divinité qui
fit pour ce roi un grand miracle, car
le dieu suscita une innombrable quan-
tité de rats des champs , qui se répan-
dirent pendant la nuit dans le camp
ennemi , et rongèrent si bien les cordes
des arcs, les carquois, et jusqu'aux
attaches des boucliers, que l'armée,
privée de toute espèce d'armes, fut
contrainte de prendre la fuite dès le
lendemain. En mémoire de cet événe-
ment, ajoute Hérodote , on plaça , dans
le temple de Phtha, une statue du roi
Séthon , tenant un rat dans sa main, et
avec cette inscription: « En me voyant,
apprenez à révérer les dieux. «
Si l'on pouvait s'en remettre aux
récits d'Hérodote, la mort du troi-
sième roi de la dynastie éthiopienne
aurait été suivie de troubles qui au-
raient fait succéder l'anarchie à l'auto-
rité royale : mais cette partie du récit
d'Hérodote abonde tellement en con-
fusions de temps et de noms , elle est
si contraire, dans ses circonstances
les plus clairement exprimées , aux in-
dications tirées et des abréviateurs
de Manéthon et de l'autorité des mo-
numents, qu'il est difficile à l'historien
éclairé par toutes ces lueurs de la cri-
tique, d'adopter la relation de l'élégant
écrivain d'Halicarnasse. Selon lui, le
roi Psammétichus était le fils du roi
Néchos,que l'Éthiopien Sabacôn avait
fait mourir; mais, selon Manéthon et
les monuments , ce Psammétichus était
fils du roi Néchao qui fut le cinquième
successeur de Sabacôn , au lieu d'en
être le prédécesseur. Nous n'inscri-
rons donc pas, après le reçue deTaii-
raka , ni un période d'anarchie , ni un
gouvernement composé d'un conseil
de douze rois , que Psammétichus abo-
lit à son avantage personnel en s'em-
parant seul de la royauté.
Nous nous arrêterons toutefois a
une autre circonstance qui pourrait
nous porter accroire que la dynastie
éthiopienne d'Egypte ne fut pas sup-
plantée et remplacée sur le trône
par une famille nouvelle, sans que
l'Egypte en fût troublée. Cette fa-
mille nouvelle était originaire de Saïs.
Le premier de ses rois se nommait
Stéphinatès , selon les listes de Mané-
thon , conservées par Jules l'Africain ;
mais , selon ces mêmes listes , d'après
Eusèbe , le règne de Stéphinatès , pre-
mier roi de la dynastie saïte , aurait
été précédé de celui d'un quatrième
Éthiopien , nommé Ammerris. On
trouve en effet, sur les monuments
de style égyptien des environs du mont
Barkal , les cartouches prénom et nom
propre, en caractères hiéroglyphiques,
d'un roi Amonasô, précédés du titre de
fils du soleil , et de tous les signes ho-
norifiques du protocole égyptien. Ces
noms se lisent sur le piédestal d'un
lion en granit rose ; cet Amonasô ré-
gna en Ethiopie quand les Éthiopiens
furent rejetés hors de l'Egypte par les
Saïtes qui leur succédèrent ; Amonasô
put ainsi aller continuer son règne dans
sa patrie ; et la listed'Eusèbe nous con-
serverait la tradition de ce règne de
peu de durée , auquel mit fin l'avéne-
ment du premier Saïte. On connaît
aussi par les monuments du mont
Barkal deux autres rois d'Ethiopie,
nommés Piônchéi , et Aspit ou Asphrt,
mais il est difficile de déterminer pré-
cisément l'époque à lac^uelle ils régnè-
rent. On peut toutefois considérer
leur existence comme la suite de l'oc-
cupation du trône d'Egypte par des
Éthiopiens qui durent d'abord réunir
sous un sceptre commun l'Ethiopie et
l'Egypte , être relégués ensuite dans
l'Ethiopie seule , et y régner tant qu'un
roi égyptien ne la soumit pas de nou-
veau à son autorité : nous verrons
d'autres exemples de ces vicissitudes
dans l'existence poli tique de l'Ethiopie,
366
L'UNIVERS.
babiluellement rangée sous l'autorité
des rois d'Egypte, et quelquefois tem-
porairement indépendante, se don-
nant des rois qui inscrivaient leurs
noms sur des monuments en langage
et en style de l'Egypte , la métropole
de l'Ethiopie.
Quoi qu'il en soit , l'Egypte , qui de-
vait ne supporter qu'avec amertume
une race étrangère sur le trône de ses
anciens rois , fit d'heureux efforts pour
les en chasser, et y réussit par l'in-
fluence d'une famille originaire de la
ville de Sais.
Cette cité célèbre par la somptuosité
de ses édifices et par le collège de
prêtres que les philosophes de la Grèce
venaient si religieusement visiter , cette
cité , berceau même d'Athènes , selon
les traditions grecques , n'est plus au-
jourd'hui qu'un amas de ruines , mais
de ruines monumentales par leur im-
mensité. Champollion le jeune les a
étudiées et décrites en ces termes :
«Le 16 septembre (1828), à six
heures du matin , nous nous trouvâmes
amarrés dans le voisinage de Ssa-el-
Hagar ; je voulus visiter les ruines de
l'antique Sais.
« Nos fusils sur l'épaule, nous ga-
gnâmes le village qui est à une demi-
heure du fleuve. Nous nous dirigeâmes
Eiir une grande enceinte que nous aper-
cevions dans la plaine depuis le matin.
L'inondation qui couvrait une partie
des terrains nous obligea de faire
quelques détours , et nous passâmes
sur une première nécropole égyptienne
bâtie en briques crues. Sa surface est
couverte de débris de poterie, et j'y
ramassai quelques fragments de figu-
1 ines funéraires : la grande enceinte
n'était abordable que par une porte
forcée tout à fait moderne. Je n'essaye-
rai point de rendre l'impression que
j'éprouvai après avoir dépassé cette
porte, et en trouvant sous mes yeux
(les masses énormes de 80 pieds de
hauteur , semblables à des rochers dé-
chirés par la foudre ou par des trem-
blements de terre. Je courus vers le
milieu de cette immense circonvalla-
tion , et reconnus encore des construc-
tions égyptiennes en briques crues , de
i5 pouces de long, 7 de large, et 5
d'épaisseur. C'était aussi une nécro-
pole , et cela nous expliqua une chose
jusqu'ici assez embarrassante, savoir,
ce que faisaient de leurs momies les
villes situées dans la basse Egypte et
loin des montagnes. Cette seconde né-
cropole de Sais , dans les débris colos-
saux de laquelle on reconnaît encore
plusieurs étages de petites chambres
funéraires (et il devait y en avoir un
nombre infini) , n'a pas moins de 1,400
pieds de longueur, et près de âOO de
largeur. Sur les parois de quelques-
unes des chambres , on trouve encore
un grand vase de terre cuite , qui ser-
vait à renfermer les intestms des morts,
et faisait l'office des vases nommés ca-
nopes. On trouve du bitume au fond
de quelques-uns de ces vases.
« A droite et à gauche de cette né-
cropole existent des monticules , sur
l'un desquels nous avons trouvé des
débris de granit rose, de granit gris,
de beau grès rouge, et aussi du mar-
bre blanc, dit deThèbes. Des légendes
de Pharaons sont sculptées sur ce mar
bre blanc , matière rare en Egypte.
« Les dimensions de la grande en-
ceinte qui renfermait ces édifices sont
véritablement étonnantes. Le parallé-
logramme , dont les petits côtés n'ont
pas moins de 1,440 pieds, et les
grands 2,160, a ainsi 7,000 pieds de
tour. La hauteur de cette muraille peut
être estimée à 80 pieds , et son épais-
seur , mesurée , a été trouvée de 54
pieds : on pourrait donc y compter les
briques par millions.
« Cette circonvallation de géants me
paraît avoir renfermé les principaux
édifices de la ville de Sais. Tous ceux
dont il reste des débris étaient des né-
cropoles; et, d'après les indications
fournies par Hérodote , l'enceinte que
j'ai visitée renfermerait les tombeaux
d'Apriès et des rois saïtes de la XXVI"
dynastie , ses ancêtres. De l'autre côté
serait le monument funéraire d'Ama-
sis. La partie de l'enceinte vers le Nil
a pu aisément contenir le temple de
Nèïth , la grande déesse de Sais.
« A quelques centaines de toises de
l'uigîe voisin de la porte forcée, exis
EGYPTE.
lent des collines qui couvrent une troi-
sièoie nécropole. Elle était celle des
grandes familles , et on en a tiré un
grand sarcophage en basalte vert, qui
était celui d'un gardien des temples
sous le roi Psamniétichus. »
Hérodote et Strabon , qui ont vu
cette ville avant sa décadence, don-
nent , des monuments publics dont elle
était ornée , des descriptions qui nous
en laissent une grande opinion. Le
temple de Nèïth était le plus somptueux
de ces édiflces; son frontispice était
décoré de grands obélisques, et un
vaste bassin, revêtu en pierres, était
tout auprès. Une grande fête annuelle
y attirait un grand concours de monde :
c'était celle des lampes ardentes , qui
86 célébrait pendant la nuit , et qui était
précédée par de grandes cérémonies
religieuses. Les Grecs disaient que Cé-
crops était originaire de Sais.
! La dynastie que cette ville vit sortir
! de son sein fut composée de neuf rois,
i et il nous reste de leur règne des mo-
' numents nombreux et variés. Ces rois ,
\ qui succédaient à une dynastie de con-
quérants étrangers , semblaient s'effor-
! cer démultiplier les monuments,comme
I pour manifester leur ardent amour du
! pays, sentiment né de leur origine
■ même.
; Le premier des rois de cette XXVP
1 dynastie, celui qui en fut le chef, est
nommé Stéphinatis dans les listes de
Manéthon: il parvint au trône vers
l'année 674 avant l'ère chrétienne.
' Son règne dura sept années , voilà tout
ce qu'il nous est possible de savoir de
son existence. Il en est de même de ses
deujc successeurs Néchepsôs et Néchaô ;
le régne du premier est porté à six an-
nées , celui du second à huit dans ces
mêmes listes de Manéthon.
L'histoire , par les faits , de cette
XXVr dynastie ne commence qu'avec
le règne de Psammétichus. Ses car-
touches prénom et nom propre se
lisent sur plusieurs monuments ; le
premier signifie : Soleil bienfaiteur
(lu cœur, et le second Psamétik. Cette
légende royale se voit sur l'obélis-
que de Monte Citorio, à Rome, sur
la ceinture d'une statue en basalte
vert , représentant ce roi , et appar-
tenant au cabinet des antiques à Paris ;
sur un petit naos du musée de Mar-
seille; dans les inscriptions d'une sta-
tue naophore , en basalte vert , du
musée du Vatican, et sur un vase canope
de Florence, comme sur plusieurs sca-
rabées et autres monuments de petites
proportions.
Les édifices de Thèbes et d'autres
lieux de l'Egypte conservent aussi les
souvenirs historiques du règne de
Psammétichus. On les trouve sculptés
sur les grandes colonnes de la première
cour du palais de Rarnac; dans l'île
de Snem , près de Philœ: ses légendes
royales rappellent , soit que ce prince
se rendit dans cette île, soit qu'il fit
faire, dans les belles carrières de gra-
nit rose de cette localité, de grandes
exploitations pour servir aux édifices
qu'il construisit ou qu'il répara. On
voit aussi dans les carrières de grès à
Thorrah, près de Memphis, un mono-
lithe tracé à l'encre rouge sur les pa-
rois , avec une finesse extrême et une
admirable sûreté de main ; la corniche
de ce monolithe , qui n'a existé qu'en
projet, porte la légende royale de
Psammétichus. Le musée des Studi , à
Naples , possède un beau morceau de
granit , portant les cartouches de Psam-
métichus : c'est un fragment de la base
de l'obélisque de Monte Citorio. Il y a
aussi , au Vatican , un papyrus daté
de la 20'' année du règne de ce roi ;
plusieurs figurines portent aussi le
nom de ce roi.
Le règne de Psammétichus est fort
célébré dans les écrivains de la Grèce ,
parce qu'il fut le premier des rois d'E-
gypte qui , s'affranchissant du joug des
anciennes coutumes, rendit l'accès de
ce pays plus facile aux étrangers. Se-
lon les relations d'Hérodote, Psam-
métichus accueillit les Canens et les
Ioniens qui 5e rendirent en grand nom-
bre dans ses États ; il leur donna des
terres , les traitant à l'égal de la caste
militaire dont il les prit pour auxiliaires;
il leur donna de jeunes Égyptiens à éle-
ver , afin que ces enfants apprissent la
langue grecque et servissent d'inter-
prètes aux deux nations : c'est depuis
;g8
i; UNI VER s.
cette époque, ajoute Hérodote, que
nous autres Grecs , dans nos relations
commerciales avec les Égyptiens, avons
pu nous instruire exactement , par le
secours de ces interprètes, de l'his-
toire d'Egypte à dater du règne de
Psamméticlius , et sous les rois qui lui
ont succédé ; car ces Grecs sont les
{)remiers étrangers qui, parlant une
angue différente de celle du pays , l'ont
habité librement.
Psammétichus fit construire les pro-
pylées méridionaux du temple de Phtha,
alVlempliis, ainsi que le promenoir du
bœuf Apis. Ce promenoir était situé
en face du péristyle ; le mur d'enceinte
était couvert de sculptures, et au lieu de
colonnes, on y avait enipioyc des sta-
tues colossales de 13 coudées de hau-
teur.
Psammétichus fit aussi la guerre aux
nations voisines de l'Egypte; Héro-
dote prétend qu'il assiégea , durant
vingt-neuf ans consécutifs , une ville
de Syrie qu'il nomme Azotus. Le règne
de ce roi fut en effet très-long; les
listes de Manétlion et le texte d'Hé-
rodote le fixent également à cinquante-
quatre ans.
Cet historien et Diodore racontent
presque dans les mêmes termes une
grande émigration de troupes égyptien-
nes en Ethiopie ; ils en portent le nom-
bre à deux cent quarante mille hom-
mes, mais les motifs de leur mécon-
tentement sont diversement expo-
sés : la préférence que le roi montra
pour les troupes grecques fut un de
ces motifs ; un autre provenait de ce
que Psammétichus avait négligé de re-
lever les Égyptiens des garnisons méri-
dionales après le terme fixé parl'usage.
Ce fut en vain que le roi , par ses gé-
néraux et par ses propres exhortations ,
pressa ces troupes de rentrer; elles
s'établirent en Ethiopie; le chef du
pays leur donna des terrées , et la con-
trée en prit le nom de pays des trans-
fuges égyptiens.
Diodore, qui a pris le récit d'Héro-
dote pour guide , ajoute que Psammé-
tichus , de retour en Egypte , se livra
aux soins de l'administration, assura
la perception de ses revenus , contracta
des alliances avec les Athéniens et
quelques autres peuples de la Grèce;
qu'il reçut et traita très-favorablement
les étrangers qui venaient visiter l'E-
gypte : qu'affectionnant les Grecs par-
ticulièrement, il fit donner à son
fils une éducation toute grecque, et
qu'il fut le premier des rois d'Egypte
qui ouvrît aux étrangers des comptoirs
dans diverses parties de ses Etats,
donnant les plus essentielles garanties
aux navigateurs qui y abordaient.
Par dételles alliances Psa-mmétichus
nous semble prévoir déjà les intentions
des Perses,vouloir les prévenir,et se pré-
parer à les faire avorter en s'associant
avec les peuples qui devaient les redou-
ter aussi : mais la nation égyptienne ,
qui ne comprit pas la portée de ce&
alliances , murmura contre son roi et
le désapprouva : la nouvelle invasion
étrangère n'était pas alors imminente
à tous les yeux.
Du reste , l'art , sous le règne de
Psammétichus, recouvra quelque chose ■
de son antique perfection; ce roi con-
tribua à cette renaissance par les
grands ouvrages qu'il fit exécuter; cei
qui nous est parvenu de cette époque
justifie pleinement notre assertion :
c'était au VH" siècle avant l'ère chré-
tienne,etonneconnaîtriendebeaupoHr
ces temps-là chez les Grecs alors pres-
que inconnus dans l'histoire des arts.
Hérodote nous dit que Nécos , fils de
Psammétichus, succéda à son père. Enl
effet, les listes de Manéthon nomment!
Néchaô H comme successeur de Psam-<
métichus 1" ; de plus , deux belles stèles
de l'ancienne collection de M. d'Anas-
tasi nomment ce roi INéchaô et le qua-j
lifient de fils de ce Psammétichus. Ces|
stèles commencent par cette inscrip-f
tion : « Dans l'année f", du mois d'é-l
piphi le f"^ jour, sous le sacerdoce dtj
roi soleil-., du cœur, \e fils du soleil'
Néchaô, etc. »
Les deux cartouches du roi se retroiij
vent, avec deux variantes remarquai
blés , dans un dessin fait à Rosette , ei
l'année 1777, par un nommé Cloquet
et appartenant depuis longtemps a
cabinet des estampes de la bibliothèqu
royale de Paris. Champollion le jeun
EGYPTK
a consigné cette remarque importante ,
ft expliqué ces variantes dans son ma-
nuscrit sur les dynasties égyptiennes,
et son illustre plagiaire n'a pas hésite
à s'emparer de cette remarque comme
l'ayant faite lui-même à Rosette. Que
répondrait-il à un honnête homme qui
le prierait de lui indiquer le lieu, la
roccia, ou ces deux cartouches exis-
tent, stanno sco/pifi? Une note écrite
sur le dessin dit qu'ils étaient sur un
bloc de pierre isolé; et qu'est devenu
ce fragment depuis l'année 1777?
Je trouve aussi dans le même ma-
nuscrit de mon frère le dessin et la
traduction d'une stèle funéraire qu'il a
vue à Alexandrie, dans laquelle le roi
Néchaô est nommé, et dont les dates
et les nombres seront d'une utilité
immédiate pour l'ordre chronologique
des rois de la XXVP dynastie égyp-
tienne. Voici le texte de la portion mi-
portante de ce précieux monument :
« Le prêtre Psanimétichus naquit
heureusement l'an III, le l*"" jour du
mois de paôni, sous le règne du fils
du soleil Néchaô. La durée de sa vie
fut de LXXI ans, IV mois et VI jours ,
et il mourut l'an XXXV, le 6^ jour du
mois de paôni du règne du fils du so-
leil Aniasis. »
Cette date de la troisième année du
règne de Néchaô est la plus élevée que
l'on connaisse; il est porté à huit an-
nées dans les listes de Jlanéthon. Hé-
rodote attribue à Néchaô les premiers
travaux pour établir le canal de com-
munication entre les deux mers, la
Méditerranée et la mer Rouge.
L'importance commerciale et poli-
tique de ce canal fut connue de l'anti-
quité : cet ouvrage fut plusieurs fois
entrepris et plusieurs fois abandonné.
Selon Hérodote , Néchaô y aurait vu
périr cent vingt mille hommes em-
ployés à le creuser. Il fut ouvert sur le
point oîi se trouve la moindre distance
entre le Nil et la mer Rouge. Il tirait
son origine de la branche pélusiaque
du fleuve , dont il était une dérivation ,
près de Rubaste, se dirigeant de là, à
l'est , jusqu'à l'entrée de l'Ouady actuel ;
le cours de l'Ouady en était la prolon-
gation , aussi à l'est , sur une longueur
24' Livraison. (Egypte.)
de qumze lieues; le canal traversait
ensuite les lacs amers par une inflexion
au sud-est , sur huit à neuf lieues d'é-
tendue ; enfin , par une autre inflexion
vers le sud, et cinq lieues de longueur,
il atteignait le golfe Arabique : ce ca-
nal avait donc vingt-cinq lieues de dé-
veloppement, et la navigation totale
du Nil au golfe Arabique était de
trente-trois lieues, y compris le trajet
des lacs. Hérodote "ajoute que la tra-
versée exigeait qu;ifre journées , ce qu/
fait supposer qu'elle se faisait à la
rame ou à la cordelle. La largeur du
canal était variable selon la nature du
terrain ; sa profondeur ne devait pas
être moindre que celle qu'exigent des
bâtiments tirant de douze à quinze
pieds d'eau , et sa pente devait être plus
considérable durant les hautes eaux du
Nil que dans l'état ordinaire du fleuve.
Il reste , toutefois , quelques doutes sur
la complète exécution de ce canal dès
le temps des Pharaons, et les traditions
sont diverses sur ce point important.
Aristote rapporte que les Pharaons dis-
continuèrent les travaux de ce canal
après qu'ils eurent été informés que la
mer Rouge était plus élevée que les
terres d'Egypte ; et , sur cet avis ,
l'entreprise n aurait été conduite que
jusqu'aux lacs amers. La mer Rouge
est , en effet , plus élevée de trente pieds
au moins que la Méditerranée : les ni-
vellements exécutés par les géomètres
de l'expédition française en Egypte
ne laissent subsister aucun doute' sur
ce sujet : que ceux qui voudront l'ap-
profondir s'éclairent , comme nous ve-
nons de le faire , aux savantes investi-
gations de M. l'ingénieur Le Père :
nous y avons cherché les vestiges de
la grande entreprise attribuée par Hé-
rodote au Pharaon Néchaô II.
Il est certain que ce même roi porta
la guerre en Syrie; il s'y prépara en
faisant d'abord construire des vais-
seaux; les traces de ses chantiers sub-
sistaient encore quand Hérodote visita
l'Egypte. Néchaô conduisit ensuite son
armée par terre, et défit les Syriens
près de Magdole, ou plutôt Mageddo
selon la Bible. On lit en effet, dans le
quatrième livre des Rois , que du temps
24
370
LUIS IV ERS.
de Josias, roi de Juda, Néchaô ayant
marché contre le roi d'Assyrie Vers
l'Euphrate, Josias alla au-devant du
Pharaon et fut tué à Mageddo ; que son
(ils Joachaz fut élu roi à sa place.
A peine Joachaz régnait depuis trois
mois, qu'il fut détrôné par Néchaô,
qui lui substitua Éliachim , autre fils
de Josias, et envoya Joachaz prison-
nier en Egypte, après avoir mis à con-
tribution Jérusalem et le royaume de
Juda. Éliachim, nommé aussi loacim,
demeura tributaire de l'Egypte, jus-
qu'à l'époque où le roi d'Assyrie se
substitua , par la force des armes , au
roi d'Egypte dans la perception de ces
tributs, et ceci arriva, selon les pro-
phéties de Jérémie, dans la quatrième
année du règne de loacim.
La courte durée de celui de Né-
chaô II , qui n'est porté qu'à six années
dans les listes de Manéthon , s'accor-
dera-t-elle avec les indications chrono-
logiques de la Bible? Aucun doute ne
peut s'élever à ce sujet; car Néchaô
attaqua Josias, et celui-ci perdit la vie
dans cette rencontre. Joachaz succéda
à son père, mais il ne régna que trois
mois. loacim vint après, et c'est à la
quatrième année de son règne que
Néchaô perdit sa conquête en Syrie,
par suite d'une bataille donnée sur
l'Euphrate, et gagnée contre lui par
Nabuchodonosor, qui le repoussa dans
la frontière ordinaire de l'Egypte : ces
rapports historiques se corroborent
donc réciproquement.
A Néchaô succéda Psammétichus II.
Les rapports de la Grèce avec l'Egypte
étaient devenus de plus en plus fré-
quents; les Éléens y envoyèrent des
députés chargés d'étudier ses institu-
tions publiques comparées avec celles
de la Grèce. Ils reçurent de sages con-
seils des prêtres égyptiens.
Les nom et prénom du second Psam-
métichus se trouvent sur un assez
grand nombre de monuments encore
subsistants. Le nom y est écrit avec
les mêmes caractères que celui de sçn
aïeul; mais le prénom royal diffère par
un signe , et il signifie soleil se réjouis-
sant dans le coeur. Il avait élevé un
propylon pour un des temples de Mem-
phis, et les matériaux de l'édifice pha-
raonique ont servi à la construction de
la citadelle arabe du Caire; on y voit
encore un bas-relief représentantPsam-
métidius II faisant la dédicace de ce
propylon; d'autres blocs épars, prove-
nant aussi de Memphis, offrent cette
particularité vraiment historique, de
porter encore une légende royale gra-
vée dans une aire carrée et creuse,
annonçant sous quel roi le bloc a été
tiré de'la carrière, et pour quel édifice
il était destiné : plusieurs de ces blocs
sont signés du règne de Psamméti-
chus II. Des inscriptions de l'île de
Snem, à l'extrémité méridionale de
l'Egypte, contiennent le nom de ce
même roi ; il se voit aussi sur un beau
sarcophage, sur une figure thalamo-
phore et sur la base d'une autre figure
en bronze du musée du Louvre; on l'a
aussi recueilli dans quelques tombeaux
des environs de Memphis. L'obélisque
de la Minerva, à Rome, fut élevé en
Egypte par Psammétichus II. Ce roi fut
honoré d'un sacerdoce ;une statuette en
basalte vert porte une inscription qui se
lit: Aménowthph, fils d'Horus, prêtre
de Nèïth et de Psammétichus, chéri
de Nèïth, né de l'adoratrice de Néïth ,
dame de la région de Sésaw, Tsanisis.
Une autre figure en basalte noir, qui
était à Florence, porte la date sui-
vante : l'an XI, de phaménoth le 1",
du roi soleil, etc., Psammétichus. Plu-
sieurs recueils archéographiques font
connaître d'autres monuments isolés
du même règne, et le nom de ce roi
n'est pas rare sur les scarabées et les
amulettes; on le voit même accompa-
gné d'une inscription en caractères cu-
néiformes (de Babylone) sur un cylin-
dre : un prêtre est à genoux devant le
cartoi'die royal.
Le règne de Psammétichus II fut de
dix-sept ans selon tous les textes d'Eu-
sèbe tirés de jManéthon; Hérodote,
qui nomme ce roi Psammis , et la liste
de Jules l'Africain , ne lui assignent
que six années; on verra, par quel-
ques chiffres tirés de quelques stèles
égyptiennes , que le nombre 17 , donné
par Eusèbe , est confirmé par les mo-
numents.
F.(, YI'TK
37 i
Les restes de Médinet - Hobou , à
Thèhes, et les excavations d'EI-Assa-
sif, fournissent plusieurs renseigne-
ments sur la famille de Psammétichus.
Il paraît, d'après ces renseignements,
que le nom de Nitocris (Nèïth victo-
rieuse) fut adopté pour les femmes de
cette race royale; il fut porté en effet
par l'épouse de Psammétichus I"' , par
celle de Psamméticiius II , et peut-être
aussi par une de ses filles, comme on
pourrait le conclure de réparations
faites aux colonnes protodoriques du
palais de Médinet-Habou , sous le Pha-
raon Acoris, au moyen de pierres pro-
venant d'un petit édiOce élevé par cette
princesse, qui est nommée avec son
père à El-Assasif. On trouve aussi le
nom de la Nitocris, femme de Psam-
métichus II, sur un amulette de por-
celaine émaillée, ayant la forme d'un
cartouche royal , et sur les débris d'une
statuette de bronze, l'un et l'autre ob-
jets appartenant au musée royal de
Paris. Les deux cartouches de cette
reine se lisent : La mère dame des
gr.lces, la chérie de Mouth, Nitocris.
Nous aurons bientôt l'occasion de par-
ler d'une de ses filles, qui devint la
femme de l'usurpateur Amasis ; et
c'est en rappelant quelques circons-
tances du règne de ce dernier, que
nous retrouverons le lieu d'indiquer
avec quelque certitude , la durée du
règne de Psammétichus II, et de celui
de son successeur.
Les listes de Manéthon nomment ce
successeur Vaphri.s, Vaphrès; la Bible
Chophra ou Hophra, et Hérodote
Apriès, en le disant fils de Psammé-
tichus II. Diodore de Sicile n'est pas
moins formel à l'égard du rang que
cet Apriès doit occuper dans la dynas-
tie des Saites, lorsqu'il le comprend
dans les- quatre règnes (Saîtes) qui
suivirent la mort de Psammétichus L ' ;
Apriès fournit le troisième de ces
règnes, et Amasis le quatrième, qui fut,
de fait, le dernier, Cambyse occupant
déjà une portion de l'Egypte à la mort
d'Amasis.
Hérodote dit aussi que le Pharaon
Apriès fut, après Psammétichus II,
son bisaïeul , le plus heureux de tous
les rois ses prédécesseurs , pendant un«
partie de son règne. îl fit la guerre
contre Sidon , vainquit les Tyriens sur
mer; il obtint les mêmes succès sur
les Cypriotes et les Phéniciens réunis ,
si Ton s'en rapporte à l'assertion de
Diodore de Sicile. Apriès prêta aussi
quelque secours à Sédécias , roi de
.luda, contre le roi d'Assyrie et ses
Chaldéens ; mais ces secours ne furent
point efficaces; le roi de Juda perdit la
vie , Jérusalem fut prise , le temple du
Seigneur dépouillé de ses richesses en
or et en bronze ; et libre un instant au
sein de ces calamités , le peuple des
Juifs s'enfuit en Egypte, maigre les la-
mentations et les menaces de Jéréniie.
Du reste, le prophète annonça que
Dieu avait mis Apriès dans les mains
de ses ennemis, de ceux qui cher-
chaient son âme. Les succès d'Apriès ,
en effet , touchèrent bientôt à leur
terme.
Il avait pris pour prénom un car-
touche qui peut signifier soleil qui se
réjouit dans le cœur, et pour nçm
propre le cartouclie- prénom de P.sam-
métichus II , son père. On trouve ces
signes onomastiques et royaux dans
une inscription de l'île de Philae , où
ils ont été recueillis par le savant voya-
geur anglais Wilkinson; on les voit
aussi réunis ou isolés sur une statu*
thalamophore du musée royal du Lou-
vre, sur un fragment de revêtement
en bronze d'une antique porte en bois,
ornée d'un mufle de lion , remarquable
par la perfection du travail <, on les Ut
de même sur deux faces de l'obélisque
de la Minerva à Rome, qui porte aussi
les noms du père de ce Pharaon. Les
cartouches d'Apriès existent de même
parmi les nombreusesinscriptionscom-
mémoratives gravées sur les rochers
de l'île de Sneni , près de Philae ; enfin ,
sur les débris de constructions égyp-
tiennes employés par le grand Saladin
pour élever la citadelle du Caire.
Tous ces monuments appartiennent
aux temps où les affaires au roi Apriès
prospérèrent. Ces succès l'engagèrent
a porter une armée contre Barcé et la
Cyrénaïque; elle fut défaite. Ce qui
survécut vit dans cette entreprise une
24.
372
UNIVERS.
trahison; cette oi)inion s'accrédita, et
les troupies égyptiennes se mirent en
pleine révolte." Le roi, pour les apai-
ser et les ramener au devoir, dépêcha
vers elles Amasis , homme considéré
parmi les Égyptiens. Amasis haran-
guait les troupes mutinées ; il remplis-
sait ce devoir, mais sans succès; un
soldat qui se trouvait derrière lui pen-
dant qu'il discourait , lui mit un casque
sur la tête, en s'écriant: Qu'il soit
notre roi ! Et la volonté d'Amasis se
trouva tout aussitôt d'accord avec ce
voeu confirmé par l'assentiment géné-
ral. Amasis fut salué roi par l'armée;
ce fut en vain qu'Apriès tenta par ses
envoyés de le rappeler au devoir et a
la soumission: l'objet 'de la contesta-
tion fut remis à la force des armes. Les
soldats égyptiens se réunirent sous les
enseignes d'Amasis : les mercenaires
cariens et ioniens vendirent leurs se-
cours à Apriès ; ils furent vaincus dans
un combat livré près de Momemphis ,
la Manouf-Elseffiy , ou Manouf l'infé-
rieure, des nomenclatures arabes.
Amasis triomphant entra dans Sais ,
résidence des rois saïtes ses prédéces-
seurs , et s'établit dans leur palais. Il
y conduisit avec lui Apriès, qui conti-
nua d'habiter cette demeure royale où
il fut quelque temps fort bien traité.
Mais les clameurs populaires imposè-
rent à Amasis une rigoureuse résolu-
tion; il fallut livrer Apriès à la popu-
lace qui l'étrangla. Il tut ensuite , par
les soins d'Amasis sans doute, inhumé
dans les tombeaux royaux de sa fa-
mille.
Hérodote dit que ces tombeaux exis-
taient dans l'enceinte de l'Hiéron de
Nèîth, auprès du principal édifice, le
temple proprement dit, à main gauche
en entrant. On a vu, par la descrip-
tion de l'état actuel des ruines de Sais,
que la vaste étendue de la grande en-
ceinte suffisait à tous ces édifices , et
qu'une attentive restauration y mar-
quait distinctement la place de chacun.
Telle fut la fin du Pharaon Apriès.
Il paraît que la haine publique s'atta-
cha à sa mémoire, que l'humanité
d'Amasis ne put pas l'en préserver; et
Ton a cru en reconnaître les preuves
trop évidentes sur que.ques mohu*
ments , notamment sur une stèle où ,
parmi phisieurs rois nommés , on trouve
immédiatement avant le nom d'Ama-
sis celui d'un prince qualifié de Rê-
mesto, mot qui emporte étymologi-
quement l'idée de haine profonde. Le
même cartouche se retrouve sur une
statue naophore du Vatican ; et , comme
la stèle est d'une époque postérieure
au règne même d'Amasis , et date du
règne de Darius , on a présumé que ce
cartouche outrageant pour le roi Apriès
avait été substitué au cartouche con-
sacré durant sa prospérité, et adopté
dans les inscriptions publiques : les
rois perses n'avaient aucune inclina-
tion à protéger l'honneur des rois égyp-
tiens saïtes.
Le règne d 'A priés fut de 19 ans se-
lon Jules l'Africain , et de 25 ans selon
Eusèbe et Hérodote. La même incer-
titude subsiste à l'égard de la durée
du règne de Psammétichus II , portée
à 17 ans par les uns , et à 6 années
seulement par d'autres critiques. De
précieux monuments vont décider de
tous ces doutes , et compléter nos ren-
seignements sur l'état , les actions et
les règnes de la XXVI* dynastie. Le
lecteur verra , par un exemple , quelle
est la valeur historique des monuments
égyptiens , de ceux même des moyennes
castes, quand les inscriptions égyp-
tiennes qui nous les expliquent ren-
ferment des dates clairement expri-
mées.
On a vu plus haut la traduction de
quelques lignes de la stèle funéraire
d'un prêtre nommé Psammétichus,
qui naquit le l*"" paôni, de la 3^ année
du règne de Néchaô II , mourut le 6
de paôphi, de la 3.5* année du règne
d'Amasis, ayant vécu 71 ans, 4 mois
et 6 jours.
J'ai sons les yeux le dessin d'une
autre stèle de la même famille : c'est
encore un Psammétichus qui naquit
le 1"^ épiphi de l'an l*"" du règne de
IVéchaô II ; mourut le 28 pharmouthi
de la 27* année du règne d'Amasis,
ayant vécu 65 ans, 10 mois et 2
jours.
La première stèle a déjà été men-
l'GYPTE.
97i
lionnée, et même expliquée par un
écrivain italien qui explique tout har-
diment, et qui ne s'est pas toutefois
aperçu qu'il y a un déficit de cinq jours
dans'la somme de la durée de la vie
du défunt Psammétichus ; car les plus
simples notions du calendrier égyptien
démontrent que 71 ans, 4 mois et 6
jours donnent 26,041 jours, et qu'il y
a réellement cinq jours de plus du r""
Jour du 10' mois égyptien de la 3^
année de Néchaô, au 6' jour du 2'
mois de la 71* année suivante, qui
était la 35* d'Amasis. Le biographe
égyptien a oublié de compter les cinq
jours complémentaires , qui , après la
71* année révolue , se trouvèrent entre
le l"' paôni, où commençait la 72*, et
le 6 paôphi que mourut Psammétichus ;
et le savant italien n'en a pas moins
trouvé la parfaite explication de ce
nombre erroné. La seconde stèle est
exacte dans ses déductions : elles nous
apprennent, par leur commun témoi-
gnage, qu'il s'était écoulé 65 années
entières entre la 1'* du régne de Né-
chaô II et la 27* du règne d'Amasis ,
etaussiqu'un intervalledeTl années en-
tières séparait la 3* année de ce même
Néchaô , de la 35* de ce même Amasis.
Si donc , sur les 65 ans du premier
compte, on soustrait 5 ans pour le
reste du règne de Néchaô , et les 20
déjà écoulés du règne d'Amasis, il res-
tera 34 ans pour les deux règnes suc-
cessifs de Psammétichus II et Apriès,
et il sera dès lors difficile d'accorder
à l'im 17 ans, et à l'autre 25 selon
Eusèbe, ou bien de ne donner aux
deux règnes réunis que 25 ans, selon
Jules l'Africain.
Si encore, sur les 71 ans de l'autre
stèle , nous laissons à Néchaô II 3 ans
pour le reste de son règne, et à Ama-
sis les 34 années déjà révolues, il nous
restera encore 34 ans , comme par les
supputations de l'autre stèle , pour les
deux règnes successifs de Psamméti-
chus II et d'Apriès.
C'est donc à ce nombre, tiré de
deux monuments que leur espèce place
au nombre des plus authentiques,
comme leur texte au nombre des plus
précieux , c'est à ce nombre 34 qu'on
doit se fixer pour la durée des règnes suc-
cessifs de Psammétichus II et Apriès ;
et comme la liste d'Eusèbe, dans ses di-
vers textes , s'accorde à fixer la durée
du règne de Psammétichus II à 17 ans,
nous adopterons ce nombre , et nous
laisserons une durée égale au règne
d'Apriès , qui n'est porté qu'à 19 ans
dans les listes de l'Africain.
Nous nous abstenons d'examiner ici
les notions précises que ces deux dates
renferment sur l'état du calendrier
égyptien au sixième siècle avant l'ère
chrétienne, et particulièrement sur la
manière alors en usage de compter les
années du règne des rois, notions du
plus haut intérêt pour la supputation
de la chronologie égyptienne : nous
n'avions en vue que d'éclaircir les dif-
ficultés qui subsistaient encore sur
quelques points de l'histoire des rois
de la XXVI* dynastie.
Amasis en fut réellement le dernier ,
l'enfant qui lui succéda de droit a;^ant
à peine touché aux marches du trône.
Amasis était originaire de la petite
ville de Siouph , dans le voisinage de
Sais. Son origine plébéienne ne le mit
pas d'abord en grande considération
parmi ses sujets ; il sut se relever par
sa prudence et son habileté : il se com-
para, dans une occasion solennelle, à
un vase d'or, employé d'abord à de
vulgaires usages, et qui, changé en
statue de dieu , fut en grande vénéra-
tion parmi les Égyptiens. Il passait
pour savoir concilier les plaisirs et le
commerce familier de ses amis avec
les devoirs et la dignité de son rang.
Comme tous les rois nouveaux ve-
nus , Amasis déploya une grande ma-
gnificence, fit élever ou réparer un
grand nombre d'édifices , orna les tem-
ples de riches ouvrages , et l'histoire
écrite a rapporté comme véridique
tradition que jamais l'Egypte ne fut
dans un état aussi florissant qu'elle
l'était sous le règne d'Amasis; que le
fleuve ne fut jamais si bienfaisant , ni
la terre plus féconde : on y comptait
jusqu'à vingt mille villes, toutes ha-
bitées.
Memphis et Saïs furent les deux villes
plus particulièrement embellies par
374
L'UNIVERS.
Amasis. Dans la première , il éleva un
temple à Isis, remarquable par sa
grandeur et sa magnificence; il fit pla-
cer devant le temple de Phtha un co-
losse couché, de 75 pieds de longueur,
et deux statues en granit rose de 20
pieds de hauteur. A Sais , les propy-
lées du temple de INéïth furent son ou-
vrage , et l'antiquité les signala pour
leur magnificence. Hérodote pensait
'^ue ces propylées surpassaient en élé-
vation et en étendue tous les autres
monuments du même genre , particu-
lièrement par la masse et la qualité
des pierres. Amasis y ajouta des colos-
ses de proportions extraordinaires , des
sphynx à tête humaine également co-
lossals ; et les matériaux de ces belles
constructions furent tirés ou des car-
rières en face de Memphis (les car-
rières de Thorrah), ou des environs
d'Éléphantine (les carrières de gra-
nit) : Saladin les employa aussi à sa
citadelle du Caire, où la science mo-
derne reconnaît ces blocs doublement
historiques, au nom d' Amasis qui est
gravé dans une aire en creux sur une
de leurs faces intérieures.
Amasis fit aussi tirer des carrières
de Syène le célèbre naos monolithe
qu'il consacra à la déesse Nèïth dans
son temple de Sais. On mit , dit Hé-
rodote, trois années à le transporter;
deux mille mariniers y furent em-
ployés; ses dimensions étaient de 21
coudées (11 mètres) en longueur; 14
( 7 mètres | ) en largeur, et 8 (4 mètres ^)
en hauteur. Le même historien a vu
ce temple d'une seule pierre à la porte
du gr^and temple; on ne l'avait pas
placé dans l' i ntérieur ; l'entreprise avait
été interrompue par des circonstances
sur lesquelles l'histoire s'est diverse-
ment exprimée : de plus grandes masses
de granit ont été extraites , transpor-
tées et employées dans la basse Egypte
par les Égyptiens. On voit aussi , au
musée royal de Paris , un magnifique
naos monolithe en granit rose, ou a
vécu l'oiseau sacré de Nèïth ( la chouette)
dans le temple même de Sais , ouvrage
admirable par sa masse comme par
l'excellence du travail et des sujets
mythologiques dont il est orné. Ama-
sis fut un ami sincère des arts ; et , si
l'on veut juger de l'efficacité de ses ef-
forts et de son influence pour pré-
venir leur décadence, il suffira de
comparer, au Louvre, le monolithe
d'Amasis qui vient d'être indiqué, avec
un ouvrage du même genre tiré de
Philae et exécuté du temps des Pto-
lémées. Cest donc sans en être sur-
pris qu'on lit sur les rochers graniti-
ques des environs de Philae, le nom
d'Amasis parmi ceux des Pharaons qui
les firent exploiter pour les édifices pu-
blics qu'ils élevèrent.
Les monuments de son règne ne sont
pas rares dans les collections d'Europe.
Une statue en basalte noir de la villa
Albani , à Rome , conserve encore les
traces du nom de ce roi. Au Vatican,
le même nom se lit sur une statue
naophore , en basalte noir : c'est l'image
d'un chantre du roi Amasis. Celle d'un
des prophètes, autre classe de prêtres,
du même roi , existe à Florence ; elle
est aussi naophore, en basalte vert.
Un vase , dit canopé , se voit dans la
même ville , portant aussi le prénom
royal du même roi. On reconnaît ce
nom sur un grand nombre de scarabées,
d'amulettes et d'ouvrages de petites
proportions. Sa légende complète se
lit à Éléphantine et les îles voisines ;
et le cartouche nom propre se compose
indifféremment de trois ou de quatre
signes. Dans ce dernier cas , la figure
de la chouette s'y trouve le troisième si-
gne ; il est ainsi composé dans la légende
royale d'Éléphantine, et sur un sarco-
phage du musée britannique ; mais plus
ordinairement le prénom royal se com-
pose du disque du soleil , d'un vase à
une seule anse vu de profil , et du vase
à deux anses vu de face. Le cartouche
nom propre se lit Se-rè Aahms, le fils
du soleil Ahmasis, ou h'xQtiNt-ceÂamSy
lefilsdeNèïthAhmasisicesdeux varian-
tes sont constatées par les monuments ;
et à ces titres Amasis ajoute queN
quefois celui de modérateur du monde:
un scarabée du musée de Turin en fait .
foi.
Amasis laissa un fils qui lui succéda;
mais l'histoire n'avait pas conservé le
nom de la reine son épouse : Cham-
K(i YPTh.
pollion le jeune la retrouvé dans les
ruines de Karnac à Thèbes, où il est
gravé sur un petit édifice situé hors de
la grande enceinte , entre la porte
élevée par le roi Ménephtha et le pro-
pylon du nord. La reine est figurée
dans la frise sculptée qui orne ce mo-
nument ; le roi Amasis , son époux , fait
son pendant dans le même sujet de
cette frise. Les deux cartouches de la
reine contiennent son nom Onk-nas,
les signes du cartouche prénom de
Psammétichus V\ et l'indication qu'elle
est sortie de sa royale race. Si ce té-
moignage unique avait laissé quelques
doutes sur la généalogie et l'état de
cette princesse , un autre monument ,
récemment découvert, servirait à les
détruire.
Le voyage fait à Thèbes par le bâti-
ment français le Luxor avait fait dé-
couvrir par un officier de l'équipage,
derrière le Rhamesséum de Sésostris ,
et au fond d'un puits funéraire creusé
dans le roc à 125 pieds de profondeur,
un sarcophage du plus beau basalte
vert, couvert d'inscriptions hiérogly-
phiques et de sculptures sur toutes ses
faces extérieures et intérieures; son
couvercle est également chargé d'ins-
criptions, le dessus étant occupé par la
figure en relief de la déesse Athyr. Ce
sarcophage est celui de la reine Onk-
Nas; elle y est nommée comme fille
d'un roi Psammétichus et d'une reine
Nitocris ; et le témoignage des monu-
ments nous fait reconnaître dans ce
roi Psammétichus IL Ce prince avait
donc eu de la reine Nitocris deux en-
fants , Apriès , qui lui succéda , et une
fille nommée OnK-Nas, qui fut l'épouse
d'Amasis, usurpateur de la couronne
royale sur Apriès ; le même Amasis ,
maître du trône, épousa la sœur du
roi détrôné, n'oubliant pas que les
filles succédaient à la couronne à dé-
faut d'enfants mâles , et se garantis-
sant ainsi des embarras éventuels des
prétendants. La reine Onk-Nas mourut
pendant les temps prospères du règne
d'Amasis , qui la fit inhumer à Thèbes ,
où la profondeur du puits funéraire ne
devait cependant pas la garantir des
outrages d'un conquérant .étranger.
Ceux qui ont recueilli le sarcophage de
la reine ont remarqué que ce puits avait
été violé très-anciennement; que le
sarcophage avait été ouvert, que la
momie en avait été arrachée et brûlée
près du sarcophage même, où exis-
taient enjcore des débris d'ossements
charbonnés , dont quelques-uns con-
servaient des traces de dorure.
Tous ces outrages au corps em-
baumé d'une reine révèlent une fureur
impie; et les souvenirs de l'histoire
désignent Cambyse, roi de Perse,
comme s'en étant rendu coupable. On
sait que ce conquérant, maître de
Sais , fit retirer du tombeau la momie
d'Amasis, la fit battre de verges et
percer de coups d'aiguille; il voulut
aussi qu'on Itu arrachât les cheveux et
qu'elle fût brûlée. Dans l'année d'après ,.
maître de Thèbes, il viola les tom-
beaux , voulut voir les corps qu'ils ren-
fermaient , et il n'oublia pas celui dfc
la femme du roi dont il avait profané
les restes à Sais : tel fut le sort de la
dépouille mortelle de cette reine , dont
le sarcophage , déposé momentanément
à Paris , a passé dans le musée royal
de Londres. Les historiens parlent
d'une autre femme d'Amasis, native
de Cyrène, nommée Ladicè, que
Cambyse trouva encore vivante, et
renvoya honorablement à sa famille :
mais les expressions d'Hérodote et le
silence des monuments ne permettent
pas de reconnaître dans la Grecque de
Cyrène une seconde femme d'Amasis.
On cite, il est vrai, les Cyrénéens
parmi les peuples dont Amasis recher-
cha l'alliance : leur voisinage de l'E-
gypte rendait nécessaires de pacifiques
relations entre ces deux peuples. Du
reste, Amasis continua de favoriser
les Grecs; il leur accorda la ville de
Naucratis pour résidence, leur con-
céda des enceintes consacrées , et la li-
berté d'y adorer leurs dieux; les villes
grecques les plus commerçantes s'asso-
cièrent pour y élever un Hellénium ;
d'autres villes consacrèrent des temples
à des divinités particulières ; et Ama-
sis, s'identifiant de plus en plus avec
les intérêts de la Grèce, contribua
pour mille talents à l'édification du
L'U.MVtRS
nouveau temple de Delphes. Il donna
'ui-même plusieurs statues et des ou-
vrages de prix à divers temples de la
Grèce : Hérodote nous affirme les avoir
vus lui-même dans ces temples. Il dit
aussi que , pour la première fois , l'île
de Chypre fut soumise et réunie à l'E-
gypte par Amasis.
Rien n'est plus connu, parmi les
faits singuliers de l'antiquité , que l'his-
toire de l'anneau de Polycrate, tyran
de Samos. Il était le plus heureux des
hommes , et entretenait ses relations
d'affection, et vraisemblablement aussi
de politique , avec Amasis. On a con-
servé la copie d'une lettre que le roi
d'Egypte écrivit au chef samien , pour
l'engager à se défier de la fortune et
à se préparer à ses revers , en s'impo-
sant lui-même les plus pénibles priva-
tions. Selon ce sage conseil, Polycrate
lit jeter dans la mer cet anneau qu'il
aimait par -dessus tout, et la fortune
le lui rendit : il avait été avalé par un
magnifique poisson qui fut jugé digne
de la table de Polycrate , et l'anneau
fut retrouvé en le préparant pour son
repas. Le temps des revers arriva ce-
pendant pour Polycrate et pour Ama-
sis.
L'histoire grecque a aussi fait con-
naître les relations de Solon , l'.un des
sept sages de la Grèce, avec le roi
d'Egypte.
Ce roi , qui s'est fait dans la mémoire
des hommes une juste renommée, mou-
rut après un règne de 44 ans , selon les
témoignages historiques les plus dignes
de foi , accrédités directement par un
bas-relief égyptien, qui porte pour date
de ce règne ce même nombre d'années :
Amasis fut inhumé dans le tombeau
qui lui avait été préparé dans l'en-
ceinte de l'Hiéron de Nèïth à Sais. Ce
tombeau était situé dans la cour exté-
rieure du temple ; il consistait en une
très-grande salle soutenue par des co-
lonnes à chapiteau imitant le palmier ;
un naos fermé par deux portes conte-
nait le sarcophage et la momie du roi.
Amasis eut pour successeur son fils
qui porta le nom de son aïeul maternel
leroiPsammétichiis:ilfutlePsammé-
tichus III de la dynastie saïte. Les
historiens et les listes de IManéthon le
nomment Psammachérites, Psammé-
nite, et les monuments Psammétique ,
comme ses aïeux. Son cartouche pré-
nom , qui signifie soleil vivificateur des
offrandes, se trouve, suivi de son
nom propre, sur un des édifices de
Karnac , sculpté à côté de celui de son
père Amasis. Mais l'histoire ne rap-
porte de ce prince que les infortunes
qui signalèrent son règne, presque
inaperçu , de six mois. Alors les des-
tins de l'antique royaume des Pha-
raons s'accomplissaient ; Cambyse ar-
mait contre l'Egypte : le torrent dé-
vastateur allait déborder sur elle et l'en-
gloutir. La XXVI^ dynastie avait fait
son temps après une durée de 1.50
années, pendant lesquelles huit rois
s'étaient succédé sur le trône. On était
à l'an 525 avant l'ère chrétienne.
Il y avait alors à peine douze années
qu'une peuplade de l'Asie occidentale,
presque inconnue et presque inculte ,
quittant inopinément les bords de
l'Araxe , et entraînant avec elle d'in-
nombrables auxiliaires plus incultes
encore et tirés des régions limitro-
phes, s'avançait, invincible, vers le
nord-ouest de ce vaste continent,
conduite par Cyrus déjà chef de toutes
\ts tribus et suivi de ses mages, et
commandée par les princes Achmé-
nides et la caste privilégiée des Pasar-
gades. Le Tigre et l'Euphrate avaient
été franchis; Suse, lîabylone et les
vastes provinces dont ces splendides
cités furent l'ornement, étaient sou-
mises et occupées ; la Syrie , dont le
patriotisme mercantile, nativement in-
différent sur la personne du maître ,
avait acheté du vainqueur , à assez bon
prix , la permission de continuer en
paix ses trafics et son lucre avec l'Eu-
rope et l'Asie, avait aussi accepté sans
murmure le titre de satrapie persane ,
et ses rois celui de vassaux tributaires
de la nouvelle puissance. Ainsi les
Perses étaient à la porte dé l'Egypte
lorsque Cyrus mourut.
Cambyse , son fils , continua son
règne , l'exécution de ses vues et ses
conquêtes. Les historiens grecs ont
cherché et recueilli avec grand soin le*
EGYPTE.
377
causes de l'invasion de l'Egypte par
Cainbyse; et ils racontent, à ce sujet,
un certain nombre d'anecdotes, réelle-
ment indignes de la gravité de l'his-
toire. Cambyse aurait demandé au Pha-
raon Amasis sa fille pour épouse , et
Amasis lui aurait envoyé la fille d'A-
priès , engageant ainsi le roi de Perse
dans une inégale alliance. Cambyse
avait demandé un habile oculiste ; et le
chirurgien envoyé par Amasis, consi-
dérant sa mission comme un exil , au-
rait séduit Cambyse à marcher contre
l'Egypte. Cambyse serait aussi le petit-
fils d'Apriès, et serait venu venger son
grand -père contre l'usurpateur Ama-
sis et sa descendance. Cambyse, enfin ,
aurait voulu venger sa mère à laquelle
Cyrus , son père , avait préféré une es-
clave égyptienne : ces historiettes n'ont
d'autre mérite que celui , si c'en est
un , de nous prouver qu'il y avait aussi
dans l'antiquité des bons esprits dispo-
ses à tout croire : l'histoire du beau
caniche de la duchesse de Malborough
n'est peut-être pas bien moderne.
L'invasion de l'Egypte parles Perses
ne fut que la conséquence nécessaire
de la marche d'une peuplade barbare,
passant de la vie nomade à la vie con-
quérante; se portant, comme toutes
les invasions des nomades asiatiques ,
de l'est à l'ouest, et rencontrant l'E-
gypte riche et puissante sur son che-
min. Cambyse avait succédé à Cyrus
depuis cinq ans.
Il avait pour auxiliaires des Perses
un corps d'Ioniens et un corps d'Éo-
liens qu'il regardait comme les esclaves
de son père. Un traité avec les Arabes
le préserva de tous les inconvénients
du désert, et il s'avança vers Péluse.
Psamménite s'y était établi avec l'ar-
mée égyptienne; elle lut défaite, et
courut en désordre se jeter dans Mem-
phis. Des parlementaires envoyés par
Cambyse furent massacrés ; mais , après
un assez long siège , les Égyptiens n'eu-
rent d'autre ressource que de se ren-
dre : Meniphis et son château furent
livrés aux Perses, et Psamménite des-
cendit (lu trône après un règne de
six mois : l'Egypte fut dès lors sou-
mise à l'étranger vainqueur; l'histoire
a dit comment l'insensé Cambyse usa
de sa victoire.
Ce chef persan fut le premier roi de
la XXVir dynastie : il occupa et gou-
verna l'Egypte militairement; la bar-
barie y fit une guerre ouverte à la ci-
vilisation , et le fanatisme des mages
de la Médie porta la désolation dans
les sanctuaires de l'Egypte. Psammé-
nite, dépouillé de la royauté, fut ex-
posé à toutes les douleurs , à toutes les
humiliations de sa cruelle condition ;
il vit sa fille réduite au service des es-
claves, son fils conduit au supplice;
mais il ne s'en émut pas : ces mal-
heurs domestiques, disait -il, étaient
trop grands pour être pleures. Sa noble
contenance intéressa un moment Cam-
byse et ses Perses; et des historiens
ont cru que Psamménite en aurait ob-
tenu le gouvernement de l'Egypte, s'il
n'avait préféré la mort en essayant
de lui rendre l'indépendance, au mi-
sérable honneur d'en être le satrape.
Convaincu de patriotisme, c'est-à-dire,
de complot et de tentatives de révolte
envers les Perses , il fut condamné à
boire du sang de taureau , et il en mou-
rut sur-le-champ.
Dans l'enivrement de sa toute-puis-
sance, Cambyse se rendit de IMemphis
à Sais, pour se donner le plaisir d'in-
sulter aux restes d'Amasis, qu'il fit ar-
racher du tombeau. Héliopolis ne fut
point é[)argnée; le Perse en ravagea
par le fer et par le feu les édifices sa-
crés ; il les mutila avec une féroce at-
tention. Strabon vit encore de ses
yeux les traces manifestes de ces ra-
vages. La grande capitale de l'Egypte
en révélait de non moins profondes :
la plupart de ses édifices publics furent
maltraités. A Memphis, la célébration
de la fête d'Apis occasionna la mort
des magistrats de la ville ; ses prêtres
furent battus de verges ; et , pour prou-
ver quelebœuf Apis n'était pas yndieu,
Cambyse le frappa de son poignard.
Contre l'usage des Perses, Cambyse
épousa deux de ses propres sœurs. Il
entreprit à la fois trois expéditions ;
l'une contre Carthage : elle échoua par
la désobéissance d'une partie de la
Hotte; l'autre contre les Éthiopiens
3T8
L'UNIVERS.
rnacrobiens, qui déjouèrent ses projets
en ne se méprenant point sur la véri-
table mission des ichthyophages d'Élé-
phantine , parlant la langue des Éthio-
piens, qui étaient char{zés des présents
de Cambyse ; la troisième expédition ,
Par terre , fat dirigée de Thèbes contre
Oasis d'Ammon; et l'histoire rapporte
que les soldats de cette expédition ne
revirent jamais l'Egypte, ayant été en-
sevelis dans le sable du désert soulevé
par un vent tempétueux du midi.
Cambyse envoya à Suze une co-
lonie de six mille Égyptiens : ainsi
l'Egypte éprouva toutes les calami-
tés que pouvait engendrer une inva-
sion de barbares, fanatisés par l'igno-
rance et par une intolérante crédu-
lité. La 'Perse n'avait pas triomphé
sans combats et sans payer ses suceès
du sang de s«s soldats. Hérodote visita
le champ de bataille près de Péluse , et
il y vit amoncelés séparément les osse-
ments des hommes qui y avaient péri
de part et d'autre. C'est là qu'il re-
marqua ces singuliers caractères phy-
siques qui différenciaient les Perses
des Égyptiens : les crânes des pre-
miers, minces et sans résistance,
pouvaient être facilement percés en les
frappant légèrement avec un caillou ,
tandis que les crânes des Égyptiens
étaient si durs qu'on parvenait péni-
blement à les fendre en y employant
une grosse pierre : et l'on expliquait
ce phénomène par l'usage de la tiare ,
qui, dès leur enfance," enveloppe et
garantit de l'air la tête des Perses,
tandis que les Égyptiens , au sortir de
l'enfance, se faisant raser la tête, elle
était exposée à l'air et à la chaleur
qui la durcissent. L'examen des mo-
mies a fait récemment reconnaître que
les os des têtes égyptiennes étaient
épais , solides et très-durs.
Le règne de Cambyse sur l'Egypte
ne dupa que trois années : Aryaiîdés
en avait été nommé gouverneur; mais
ce règne y laissa de bien longs souve-
nirs , et la haine nationale les a rendus
durables jusque dans les temps moder-
nes. Un des chrétiens coptes, dont les
écrits nous sont parvenus, parlant d'un
lieu de la haute Egypte qu'il nomme
le temple , s'exprime ainsi: «Perpè,
bourg que Cambyse détruisit par le
feu. »
On trouve cependant sur quelques
monuments égyptiens le nom de Cam-
byse tracé en caractères sacrés (voyez
notre planche 87, cartouche isolé à
droite) : on le comprend , son règne
était un fait , et son nom devenait une
date. C'est à ce titre qu'il se lit dans
l'inscription d'une statue naophore du
musée du Vatican : ce nom est écrit
Kmboth ou Kmbath, et il est pré-
cédé du titre royal égyptien , le roi du
peuple obéissant. On cite aussi le nom
de Cambyse dans une inscription gra-
vée sur un rocher, dans la route de
Qéné à Cosséïr; nous aurons l'occa-
sion de revenir sur cette inscription.
Quand la Providence eut mis un
terme à la vie et aux fureurs insensées
de Cambyse , dont la cruauté n'avait
pas épargné ses plus proches, le dé-
sordre régnait dans les pays soumis à
son autorité. Un mage "se donnant
pour Smerdis , frère de Cambyse , dont
il portait par hasard le nom , s'était
emparé du trône de Perse, et il l'oc-
cupa pendant quelques mois encore.
Durant cette usurpation , l'Egypte fut
gouvernée par un autre mage dont
l'autorité dura , dit-on , pendant sept
mois : le succès de la conjuration à la
tête de laquelle se mit Darius , le fils
d'Hystaspe , gouverneur de la Perse ,
rétablit l'autorité royale, et l'Egypte
eut un nouveau roi. Ce fut le premier
essai et le premier fruit de la rivalité
et des efforts des Mèdes pour repren-
dre la supériorité sur les Perses leurs
vainqueurii.
C'est du règne de Darius que l'his-
toire date l'établissement de quelque
ordre dans l'administration des vastes
pays dont Cyrus et Cambyse venaient
de faire la conquête en moins de vingt
années. Darius les divisa en vingt sa-
trapies ou gouvernements ; et il s'oc-
cupa si particulièrement d'enrichir son
trésor, que les Perses l'avaient sur-
nommé le banquier, parce qu'il savait
tirer de l'argent de tous , donnant à
Cambyse l'épithète à^ maître, et à
Cyrus celle ampère. L'Egypte, la por-
EGYPTE.
lion de la Libye qui lui confine , et les
provinces de Cyrène et de Barcè en
Afrique, réunies en un seul gouverne-
ment , formaient la sixième satrapie :
elle était imposée à sept cents talents
babyloniens ou d'argent ; les produits
delà pêche du lac Mœris appartenaient
aussi au fisc : ils étaient d'un talent par
jour pendant les six mois où le Nil
entre dans le lac, et de vingt mines
seulement durant le reste de l'année.
De plus l'Egypte fournissait annuel-
lement la quantité de mesures de
blé, qui était nécessaire pour uourrir
cent vingt mille hommes , Perses
ou auxiliaires, occupant le château
blanc de Memphis; quantité qui ne
devait pas s'élever au-dessous de
quinze cent mille boisseaux , dont un
seul pouvait suffire à la nourriture
d'un homme pendant un mois. Après
Babylone et l'Assyrie , qui formaient le
neuvième gouvernement, l'Egypte était
aussi le plus imposé de tous en argent.
On peut conclure de plusieurs cir-
constances historiques, que la portion
de la Nubie sur laquelle les rois d'E-
gypte avaient conservé l'autorité,
comme annexe de l'Egypte, s'en dé-
tacha lors de l'occupation des Perses,
l^état des gouvernements du grand
empire de Darius n'indique, en effet,
aucune partie de territoire au sud de
l'ile d'Eléphantine; et le pays des
Éthiopiens limitrophes de l'Egypte,
ne contribuait, comme la Perse elle-
même, aux charges de l'État, que par
des dons volontaires. Les Éthiopiens
et les habitants de Nyse envoyaient ,
tous les trois ans , deux boisseaux
d'or natif, deux cents troncs de bois
d'ébène, cinq jeunes Éthiopiens et
vingt défenses d'éléphant. Les mo-
numents des victoires des Pharaons
nous prouvent que ces mêmes peuples
payaient les mêmes tributs à Sesostris
et aux grands rois ses ancêtres et ses
descendants.
Darius fit frapper à son nom des
monnaies en or, qui eurent cours dans
tous ses États; ce furent les premières
dont l'Egypte connut l'usage ; elles se
nomment encore dariques, et on en
voit dans les collections numismati-
ques. Aryandès , à qui Darius avait
continué le gouvernement de l'Egypte
auquel Cambyse l'avait élevé , imitant
son maître , fit frapper des monnaies
d'argent , et Darius le fit condamner
comme coupable de projets de révolte.
Ces établissements de Darius lui ont
fait attribuer la volonté de faire ré-
gner l'ordre dans ses vastes posses-
sions par l'influence d'une administra-
tion régulière. On en a conclu que
l'Egypte respira plus heureuse, quoi-
que soumise et gouvernée par des rois
étrangers : elle subissait le sort com-
mun à tout l'Orient , et dévorait, sans
l'oublier, l'affront d'avoir été vaincue.
Des mages intolérants y professaient
une religion étrangère; et si le gou-
vernement laissa aux Égyptiens l'usage
public et privé de leur système d'écri-
ture sacrée , lui et ses Perses se ser-
vaient, en Egypte même , de leur écri-
ture nationale, ou devenue telle pour
eux , quoique d'emprunt : des monu-
ments en caractères cunéiformes , ori-
ginaires de l'antique Babylone , à qui
les Mèdes , instituteurs des Perses , les
avaient aussi empruntés , ont été trou-
vés en Egypte. On a même cru y lire
les noms de quelques-uns des rois
perses conquérants.
Le règne de Darins I"^ fut heureu-
sement d'une longue durée : il compta
36 années : il en reste , dans les ou-
vrages des Égyptiens, de nombreux
souvenirs. Ce roi est nommé dans les
inscriptions de la statue naophore du
Vatican déjà indiquée au sujet de Cam-
byse. Le musée de Turin possède cinq
contrats en écriture démotique , datés
de l'an 5, au mois de pharmouti; de
l'an 15, même mois; de l'an 16, mois
de paôphi ; de l'an 31, mois de méchir ;
enfin de l'an 35, au mois de phamé-
noth, du règne du roi Darius. Des
monuments religieux furent aussi éle-
vés sous son règne aux dieux de l'É--
gypte : l'inscription suivante subsiste
encore sur l'entablement des colonnes
du grand temple de l'Oasis d'El-Khar-
djeh : Le dieu bienfaisant, seigneur du
monde , le chéri d'Amon-Ra , seigneur
de la région Héb - Osch , le fils du so-
leil Nt-Triouch (Darius), toujours
eso
L'UNIVERS.
vivant. Et , dans cette Oasis d'Amiiion
que Cambyse voulait ravager et qu'il
ne lui fut pas donné d'atteindre , des
temples à Amon - Ra s'élevèrent sous
les auspices du même roi perse , dont
le nom se lit encore sur les débris de
ces édifices. Notre planche 87 nous
montre Darius faisant l'offrande du
feu (adoré par les Perses) , à plusieurs
des dieux de l'Egypte.
L'intolérance des mages se serait-elle
montrée moins absolue pour les îles
des déserts de l'Egypte , et aurait-elle
politiquement, à cause des grandes
voies suivies par le commerce , ménagé
les pratiques religieuses de leurs habi-
tants ? Quoi qu'il en soit , on n'a lu sur
aucun monument public de l'Egypte le
nom d'aucun des rois perses, ses con-
auérants. Ils s'emparèrent habilement
e toutes les ressources qu'offraient
au fisc royal les provinces occupées,
et ils s'appliquèrent à ne pas affaiblir
les sources des revenus publics. La
route de l'Egypte en Asie , de Coptes
oud'Apollinopolis-ParvaàCosséir, sur
la mer Rouge, fut particulièrement
entretenue; et il y reste encore écrites
sur les rochers les preuves de l'atten-
tion que les rois perses donnèrent à
l'entretien de cette communication
importante : les noms de Cambyse ,
Darius et Xercès y sont gravés "avec
des dates de leur règne : l'an 6 pour le
premier (la 1''* année de son règne en
Egypte) ; l'an 36 pour Darius, et l'an 12
pour Xercès. Strabon dit aussi : « Da-
rius 1" lit rejjrendre les travaux du
canal du Nil à la mer Rouge, com-
mencé par Sésostris avant la guerre
de ïroie, continué et non terminé par
Néchaô, fils de Psammétichus. Darius
abandonna aussi cette entreprise au
moment de la mener à fin , cédant à
la crainte sans fondement que ,1a mer
Rouge étant plus élevée que l'Egypte,
le pays ne fiît submergé si l'isthme
était rompu. » Hérodote , Diodore de
Sicile et Pline , comme Strabon , ren-
dent témoignage des travaux ordonnés
par Darius pour terminer ce canal ;
entreprise que l'impuissance de l'art, à
cette époque, ne pouvait pas sûre-
ment exécuter; et c'est dans le voisinage
du lit de ce canal que I\I. de Rozière
a trouvé les débris ^'un monument
orné d'une inscripticfti en caractères
cunéiformes. La route de Cosséir dut
devenir plus importante, et l'objet de
l'attention particulière du gouverne-
ment dès que les travaux du canal
furent abandonnés.
Du reste, Darius n'habitait pas en
Egypte. Les grandes villes d'Asie
étaient les lieux de sa résidence ordi-
naire ; néanmoins il avait des Égyp-
tiens pour médecins , d'après la répu-
tation que l'Egypte s'était acquise dans
l'art de guérir.
Quand Darius, faisant sa retraite
devant les Scythes, voulut repasser
ristherdont les Ioniens avaient retiré
une partie du pont, \l se trouva dans
l'armée persane un Égyptien fameux
par l'étendue et la force de sa voix.
Du rivage il appela Hysliée de Milet,
qui l'entendit au premier cri , fit avan-
cer les bateaux , rétablit le pont , et dé-
livra Darius de ses vives alarmes.
Darius avait aussi fait en Egypte la
guerre de la conquête, servant dans les
gardes de Cambyse. On connaît sa ren-
contre à MempHis avec leSamien Syco-
son, couvert d'un manteau couleur de
feu , que Darius lui enviait. Le Grec
donna son manteau auPerse; et celui-ci,
devenu roi, témoigna par sa générosité
envers Sycoson qui s'était rendu à
Suze , qu'il n'avait pas oublié la poli-
tesse et le don qu'il en avait reçus ,
n'étant encore que simple garde' du
roi.
Mais , malgré la sévérité et l'omni-
potence des satrapes, les peuples con-
quis n'acceptaient pas leur joug sans
retour. Non loin de la ville capitale ,
demeure du roi , les Babyloniens pro-
clamèrent leur liberté , et la défendirent
avec vigueur pendant un siège de vingt
mois : la ruse en triompha , et Darius
rétablit son autorité dans la splendide
Rabylpiie.
L'Egypte imita l'Assyrie : elle tenta
aussi de secouer le joug des Perses.
Hérodote dit que ceci arriva dans la
35* année du règne de Darius, qui
mourut l'année d'après, en s'effor-
çant de rétablir son autorité en Egypte.
EGYPTE.
381
Le contrat précité, du mois de plia-
inénoth de l'an 35 de Darius , ne con-
tredit pas ce récit d'Hérodote; ce mois
est le 7* de l'année; l'insurrection
égyptienne dut donc se déclarer dans
les cinq derniers mois qui , pour ces
temps-là , selon le calendrier vague ,
étaient les mois de l'été et de l'au-
tomne, ceux mêmes où l'inondation
périodique du Nil couvrant la basse et
la moyenne Egypte, opposait d'invin-
cibles obstacles à la marche des ar-
mées et à la facile communication des
villes entre elles.
Quand Darius mourut , l'Egypte n'é-
tait pas encore soumise : son (ils Xercès
lui succéda vers l'année 486 avant l'ère
chrétienne. Peu de mois après son avè-
nement, il avait rétabli l'autorité per-
sane en Egypte : il la punit de sa ré-
volte par une complète oppression , et
lui donna son frère Achéménès pour
satrape.
L'Egypte étant soumise , Xercès em-
ploya quatre années à organiser son
armée , et se mit en campagne l'année
suivante. Il fit faire en tlgypte une très-
grande quantité de câbles en papyrus
pour la construction des ponts. Les
Égvptiens établirent un nont de cette
matière qui joignit Abyaos à la côte
d'Europe.
Dans l'armée de Xercès, l'Egypte
avait fourni deux cents vaisseaux; les
hommes qui les montaient avaient la
tête couverte d'un casque en mailles
de fer, et leurs boucliers creux étaient
entourés d'un très-grand cercle de fer ;
ils portaient pour armes des lances
[iropres aux combats de mer, et des
îiaches de fer très-fortes. Le plus grand
nombre avait des cuirasses et de Ion-
iques épées.
On lit encore à Cosséïr le nom de
Xercès, ainsi que sur un beau vase
d'albâtre du Cabinet des antiques de
Paris, où il se lit Schéarcha; une
inscription en caractères cunéiformes
est au-dessous de l'inscription égyp-
tienne; le même nom du roi s'y lit
aussi ; et 11 est résulté du rapproche-
ment comparatif de cette inscription
bilingue, publiée par Champollion le
jeune en 1824 , quelques certitudes
dans l'ensemble des doutes qui envelop-
pent encore les études qui ont pour objet
la connaissance des éléments graphiques
des divers alphabets en caractères cu-
néiformes. A Cosséïr, le nom de Xercès
est précédé du titre de dieu bienfai-
sant, seigneur du monde, expressions
du protocole qui ne peuvent témoigner
ni de la félicité, ni de l'affection de
l'Egypte pour cette autorité étrangère
et oppressive. La fin du règne même
de Xercès est une preuve du contraire.
Dès que les Égyptiens apprirent s»
mort, ils essayèrent encore une fors
de ressaisir leiir indépendance : cou-
rageuse persistance qui prenait sa
source dans l'amour de la patrie,
l'amour de ses lois et des institutions
nationales, dans cette foi aux dieux
et au culte du pays, qui, dans tous
les temps , a fait dés peuples de héros
prêts h tous les sacrifices; car l'his-
toire le proclame de toutes ses voix ,
il n'y a rien à attendre d'une nation
qui n'éprouve pas la vive et invincible
influence des convictions ou des pré-
jugés. La prédominance des intérêts
matériels n'a-t-elle pas ouvert à tout
ennemi qui apportait des bénéfices, les
portes de toutes les villes où la bourse
est le temple du dieu du pays.?
A son avènement au trône de Perse ,
Artaxercès, fils de Xercès, dut d'abord
songer à rétablir son autorité dans
l'Egypte insurgée. La Perse menaçait
la Grèce ; et la Grèce s'allia avec l'E-
gypte : elle éloignait de ses bords un
ennemi retoutable, en le cliassant de
l'Egypte. Les Athéniens mirent leur
flotte en mer contre celle des Perses ;
ils envoyèrent une armée alliée à celle
de l'Êgy^pte , et leurs premiers efforts
réunis furent couronnés d'un plein
succès. L'arméed' Artaxercès futbattue
et se retira du côté de Memphis, où
l'armée égyptienne poursuivit les vain-
cus. Mais Artaxercès ayant réussi à
séparer les troupe athéniennes de
celles des Égyptiens, vint plus facile-
ment à bout des unes et des autres, et
l'autorité persane fut rétablie sur les
rives du jSii : l'Egypte fut de nouveau
soumise à une dur^^condition; Aché-
ménès , frère de Xercès , lui fut donné
382
L'UNIVERS.
pour gouverneur, et le joug du vain-
queur fut encore plus pesant.
Les historiens les plus renommés
de la Grèce sont presque contempo-
rains de ces événements , et les narrent
avec leurs plus particulières circons-
tances : il paraît toutefois que la suc-
cession des divers rois qui portèrent
le même nom , les Xercès et les Da-
rius, a jeté, dans le récit de ces his-
toriens , quelque confusion dans l'ordre
chronologique des faits ; on accorde-
rait difficilement Hérodote et Thucy-
dide sur ce qu'ils en rapportent ; Dio-
dore de Sicile y ajoute encore quelques
variations : nous continuerons à pren-
dre pour guide l'annaliste le plus ins-
truit des affaires de l'Egypte , Mané-
thon , dont les monuments accréditent
si positivement les témoignages.
Après avoir rétabli son autorité en
Egypte, Artaxercès régna encore 38
ans (en tout 40 ans); pour ce laps de
temps , les écrits de l'antiquité ne re-
latent aucun fait particulier relatif
à l'Egypte : elle était immobile et
soumise comme l'esclave courbé sous
le poids de ses fers. Le nom d' Ar-
taxercès fut cependant tracé en écri-
ture sacrée égyptienne ; il existe encore ,
avec le titre de roi, seigneur du monde,
Jrtakhschsech , gravé sur les rochers
qui bordent une partie de la route de
Qéné à Cosséïr.
Il eut pour successeurs un Xercès II ,
qui régna deux mois ; Sogdianus , sept
mois , et Darius - Nothus , fils de
Xercès II , qui régna 19 ans.
Si l'on consulte la liste des rois de
la Perse, telle qu'elle a été adoptée
et conservée par les chronologistes et
les astronomes de l'antiquité , on n'y
retrouvera ni ce Xerxés II , ni ce Sog-
dianus. La table chronologique des
rois , placée en tête de l'Aimageste de
Ptolémée , et dont les années des règnes
servent à la date des observations as-
tronomiques, nonjme pour l'intervalle
de temps qui s'est écoulé pour l'his-
toire d'Egypte, depuis la mort de
Psamménite jusqu'à' ce point où nous
sommes parvenus , Cyrus , Cambyse ,
Darius I", Xercès , Artaxercès etDa-
rius II. C'est dans la liste de Mané-
thon , soigneusement dressée pour
l'Egypte , que sont mentionnés les
règnes éphémères d'un Xercès II et
de Sogdianus. Ce Darius II est qualifié
de nothus, ou enfant illégitime.
Il paraît que c'est au règne d'Ar-
taxercès qu'il faut rapporter les nou-
velles entreprises des Egyptiens alliés
avec les Athléniens contre l'occupation
persane. Thucydide et Ctésias nous
ont transmis les détails les plus cir-
constanciés de ces nouvelles guerres,
auxquelles se mêla aussi , comme allié
des Égyptiens, un chef libyen, que
ces historiens nomment Inarus. La
flotte des Perses fut détruit^ ou prise
par celle des Athéniens : les Grecs re-
montèrent le ]Nil et débarquèrent leurs
troupes sous le commandement de
Charitimès. Achéménès , à ja tête de
trois cent mille hommes, fut défait
par les alliés et perdit le tiers de son
armée; lui-même périt dans ce san-
glant combat. Le reste de l'armée se
réfugia dans les fortifications de Mem-
phis. Les Égyp^tiens les y assiégèrent
pendant trois années, les y tenant
étroitement enfermés. Mais une se-
conde armée persane s'avançait, com-
mandée par Artabaze, satrape de la
Cilicie, et par Mégabyze, qui l'était de la
Syrie. Battus par ces nouvelles forces,
malgré leur vigoureuse résistance , et
le chef libyen ayant reçu de graves
blessures , "les Égyptiens'et les Athé-
niens se retirèrent dans l'île de Proso-
pitis , baignée par deux branches du
Nil : dans l'une d'elles , h flotte égyp-
tienne et la flotte athénienne trouvèrent
un refuge et un abri. Les Perses les
attaquèrent, et les alliés s'y défen-
dirent pendant une année et demie.
Mais les Perses mirent à sec la bran-
che du Nil où la flotte athénienne était
mouillée; ces forces navales devinrent
inutiles , et les Perses s'ouvrirent un
chemin de terre dans l'île. Alors Inarus
se rendit avec les siens à la condition
de la vie sauve; mais les Athéniens,
au nombre de six mille , mirent le feu
à leurs vaisseaux , préférant la mort
glorieuse du combat à l'ignominie de
l'esclavage : des conditions honorables
offertes par les Perses sauvèrent ces
EGYPTE.
braves Atliéniensd'uneniort prochaine.
Une nouvelle flotte envoyée par les
Athéniens fut attaquée et jprise par les
Perses , et leur triomphe fut complet.
L'Egypte fut encore une fois soumise;
Sartamas lui fut donné pour gouver-
neur ; et l'héroïque Inarus , conduit à
Suze , y fut mis en croix contre la foi
des traités. Inarus passait pour être le
fils d'un Psammétichus.
Ces défaites ne lassèrent point le
courageux patriotisme des Égyptiens :
sous Darius - Nothus , ils arborèrent
de nouveau la bannière de l'indépen-
dance . un Égyptien était à leur tête ;
il se nommait Amyrtée, originaire de
la ville sainte de Sais. D'après quel-
ques témoignages fugitifs de l'histoire ,
Amyrtée aurait secondé les premiers
efforts d'Inarus ; et , après sa défaite ,
se serait tenu en repos dans les con-
trées marécageuses de la basse Egypte ,
d'où l'impatience de ses concitoyens
l'aurait de nouveau rappelé pour la
délivrance de la patrie.
Amyrtée résista aux troupes du lieu-
tenant de Darius -Nothus; et, à la
mort de ce dernier, Amyrtée se trouva
en possession de toute l'Egypte : il y
rétablit l'ancienne domination des
! Pharaons, avec les anciennes lois et
i le culte des dieux du pays.
t Ainsi la premièredynastiedes Perses,
I qui forme la XXVIP dynastie égyp-
l tienne, s'éteignit après une durée de
[! 120 ans.
Amyrtée, roi d'origine égyptienne,
' et peut-être de l'ancienne race royale ,
forma à lui seul la XXVIir dynastie.
Il ne régna que six ans, à compter de
lan 404 avant l'ère chrétienne.
Sa première pensée eut pour objet
de réparer les desastres de l'occupa-
I tion étrangère , et de rétablir les hon-
neurs des dieux ; les temples d'Éléthya ,
dédiés à Sévek (Saturne), et à Sowan
I Lucine), construits et décorés sous
ks règnes de la reine Amensé et
i des rois Moeris et Memnon , muti-
lés par les Perses , furent réparés par
les soins d'Amyrtée. D'outres monu-
ments de l'Egypte conservent encore
les marques de ces pieuses restaura-
tions. Le court règne d' Amyrtée, qui
ne commença qu'après que cet illustra
Égytien , à la suite de longs conihats,
eut réussi à délivrer son pays de l'oc-
cupation persane, laissa peu de temps
à ses soins réparateurs. Une famille
originaire de la ville de Mendès lui
succéda et forma la XXIX* dynas-
tie, qualifiée de Mendésienne à cause
de son origine.
Le premier roi se nomma Nou-
frôuthph , dont les Grecs ont fait Né»
phéritès. Son nom se lit sur les deux
côtés du trône d'une statue de ce roi,
en basalte noir, haute d'un empan et
demi , dans la collection de l'Institut
d3 Bologne. Le nom de ce roi n'a pas
été aperçu sur les monuments encore
subsistants en Egypte; mais le mal-
heur des temps et toutes les causes
de destruction qui se sont succédé
depuis, expliquent ce résultat négatif.
Ce roi d'Egypte ne cessait pas d'être
menacé par le roi de Perse et par ses
innombrables soldats. De son côté,
Néphéritès ne négligeait aucun des
soins qu'exigeait le salut du pays : à
cet effet , il conclut avec Sparte un
traité d'alliance que cette cité grecque
lui avait proposé contre l'ennemi com-
mun. Diodore de Sicile donne pour
époque à ce traité la première année
de la quatre-vingt-seizième olympiade,
ou l'an 395 avant l'ère chrétienne .
Néphéritès , parvenu au trône dès l'an
398 , régnait en effet à l'époque assi-
gnée par Diodore de Sicile à ce traité.
On trouve aussi son nom sur les ro-
chers des environs de Philae, dans un
proscynéma ou acte d'adoration à Ho-
rammon , à Saté et à Mandou , fait à
ces divinités pour le salut de ce roi
Néphérôthph. Toutefois sou règne ne
dura que six années.
Il eut pour successeur un roi nommé
Hâkôr; les Grecs ont écrit ce nom
Achoris. La durée de son règne est
portée à 13 années par les listes de
Manéthon. Ce règne fut très-laborieux ;
sans cesse menacée par la Perse, l'E-
gypte eut à s'occuper de sa défense ,
et elle forma, à cet effet, d'utiles al-
liances. Achoris amena dans une ligue
défensive Evagoras, roi de Chypre,
les Arabes , les Tyriens et les Libvens
384
L'UNIVERS.
de Barcè; un Égyptien qui avait passé
au service des Perses , Gaùs , dont la
famille avait été cruellement traitée
par Psamméticbus , mécontent du chef
perse sous les ordres duquel il se trou-
vait dans l'expédition contre Chypre ,
déserta ce service, emmenant avec lui
une çartie de la flotte et de l'armée. Il
se réunit à Achoris; les Lacédémo-
niens entrèrent aussi dans cette al-
liance : la mort de Gaiis et de quelques
autres chefs des alliés en amenèrent
la dissolution.
Achoris en forma une nouvelle avec
plusieurs peuples de la Grèce qui se
rendirent en Egypte sous le comman-
dement de l'Athénien Chabrias. De
leur côté , les Perses , occupés à de plus
grands desseins, poussèrent molle-
ment la guerre contre l'Egypte : sur
ces entretaites , Achoris mourut.
Les soins de la défense du pays ne
l'avaient pas détourné de ceux qu'exi-*
geait la réparation des outrages faits
aux temples des dieux par les étrangers
dont l'Egypte était délivrée. On voit
encore sur l'édiflce de Médinet-Habou ,
à Thèbes , les preuves des réparations
qu'Achoris fit faire aux colonnes proto-
doriques qui soutiennent les plafonds
des galeries , et pour lesquelles on em-
ploya des matériaux d'un petit temple
édiûé par l'ordre de la princesse Nito-
cris, femme de Psammétichus II , et
que la barbarie des Perses avait trés-
vraisemblableinent détruit.
Achoris fit réparer aussi quelques-
uns des dégâts qu'avait éprouvés le
temple d'Éléthya : on voit encore dans
les carrières de Thorrah , près de Mem-
phis , que , dans la seconde année de
son règne, Achoris en fit extraire des
matériaux employés dans les édifices
qu'il fit élever ou restaurer. Enfin le
musée égyptien de Paris possède un
sphynx dont la base porte le nom de
ce roi en caractères hiéroglyphiques ,
avec le titre de chéri de Chnouphis.
On a remarqué quelques variantes dans
les signes des deux cartouches : mais
ces signes variés sont toujours des ho-
mophones ; et Champollibn le jeune a
donné de ces variétés des explications
que ses plagiaires se sont appropriées.
A Achoris succéda , selon Manéthon ,
un roi nommé Psammuthès, qui ne
régna qu'une année. Le nom de ce
prince se trouve cependant encore sur
les sculptures du palais de Karnac à
Thèbes, et auprès de celui d'Achoris,
son prédécesseur. Sa légende royale
signifie : Soleil gardien approuvé par
Phtha , le fils du soleil , Psimouth : elle
existe aussi dans les ruines d'un petit
édifice entre deux des propylées de Kar-
nac , où Champollion le jeune l'a co-
piée le 23 novembre 1828.
Ce roi eut pour successeur, selon
les listes de Manéthon dans Eusèbe,
Muthis , qui régna une année , et Né-
phéréus , qui ne régna que quatre
mois. Il ne reste du premier aucun
souvenir sur les monuments; et on
possède , du règne du second , un
sphynx qui orne le musée royal de
Paris. Son cartouche prénom est celui
d'un des anciens Pharaons , et son nom
propre se lit Naïfroué. Un savant an-
glais a aussi recueilli la légende de ce
roi de quatre mois sur les restes d'un
édifice égyptien. Ce prince fut le der-
nier de la XXIX' dynastie égyptienne,
laquelle ne subsista que pendant 21
ans.
La XXX* dynastie fut originaire de
Sebennitus, autre ville de la basse
Egypte : les cités de la haute n'étaient
plus nommées dans l'histoire; elles
paraissaient alors ensevelies dans la
stupeur de l'esclavage et la douleur de
voir s'éteindre les antiques honneurs
de la patrie.
Le règne de Nectanèbe, premier roi
de cette nouvelle dynastie, ne fut pas
plus paisible que celui des rois égyp»
tiens, ses éphémères prédécesseurs.
Dès la seconde année de son autorité,
il eut à repousser les nouvelles tenta-
tives d'invasion faites par les Perses.
Leur armée et leur flotte se présen-
tèrent devant Péluse : Nectanèbe, qui
avait réuni des moyens suffisants de
défense , résista avec succès. La dis-
corde se mit aussi parmi les Perses ;i
ils entrèrent toutefois dans la branche \
mendésienne du Nil , après s'être em-
parés de la forteresse qui la défendait.
Mais Nectanèbe , après avoir pourvu à
EGYlïTE.
3S;
la conservation de Memphis , entra en
campagne, poursuivit vivement Phar-
nabase, général en chef des Perses;
et, l'inondation périodique du Nil les
incommodant sur tous les points, ils
furent obligés de se rendre après avoir
perdu beaucoup de monde. L'Egypte
fut ainsi de nouveau délivrée.
Quelques années après , le roi Agé-
silas se rendit en Egypte à titre d'am-
bassadeur; il venaitdemander à Nec-
tanèbe , de la part des Lacédémoniens ,
des secours contre les Thébains qui
les avaient réduits aux dernières ex-
trémités.
La suite du règne de Nectanèbe fut
paisible; et il reste de nombreux té-
moignages des soins qu'il donna à l'ad-
ministration et aux affaires de son
royaume.
On voit parmi les débris d'ouvrages
égyptiens amassés à la citadelle du
Caire, un bas-relief représentant le roi
Nectanèbe faisant une offrande aux
dieux;àReft, l'ancienne Coptos,dans
une église copte bâtie avec les restes
d'édiflces égyptiens , la légende royale
de ce même prince ; à Médinet-Habou ,
un édifice d'une exécution assez élé-
gante, qu'il y a fait élever, et dont
les bas-reliefs le représentent adorant
le dieu Amon-Ra , et recevant les dons
et les bienfaits des autres dieux de
Thèbes; à Philae, un petit temple dé-
dié à Hathôr, et un propylon engagé
dans le premier pylône du temple
d'Isis.
D'autres monuments isolés appar-
tiennent aussi au même règne : une
belle figurine funéraire en terre émail-
lée, brisée, trouvée à Pompéï, et dépo-
sée au musée des Studi, à Naples , porte
la légende royale de Nectanèbe ; cette
légende a été aussi copiée sur un mono-
lithe qui existe à Sœft, l'ancienne Ta-
casarta. Enfin , il existe à Rome une
stèle d'un grand intérêt pour l'histoire
(lu règne de ce roi , qui dura 10 ans
selon certains textes, et 18 selon d'au-
tres : la stèle décide cette importante
(|uestion ; elle porte la date de l'an XIII
ilii règne de Nectanèbe , et accrédite
(Jinsi le nombre 18 des textes anciens.
Après Nectanèbe 1" régna, pen-
2;r I.ivraisoi. (Egypte.)
dant deux ans, un autre prince que
les listes de Manéthon nonunent Teos
ou Tachos. Occu|)é aussi de la défense
de l'Egypte contre ics Perses , il res-
serra l'alliance avec les Lacédémoniens,
qui lui envoyèrent une armée sous les
ordres d'Agésilas , à qui Tachos avait
promis le commandement suprême de
toutes les forces réunies de terre et
de mer. Mais le roi d'Egypte , jugeant
malheureusement Agésilas , non d'a-
près sa renommée , mais sur la sim-
plicité de ses habits et de ses manières ,
ne lui donna que le eommandement
des troupes de terre , laissa à Chabrias
celui de la flotte , et se réserva le titre
et les droits de généralissime. Contre
l'avis d'Agésilas qui voulait attendre
les Perses en Egypte , Tachos alla les
attaquer en Phénicie.
Dès qu'il eut franchi les limites du
royaume , les Égyptiens se soulevèrent
contre lui , et proclamèrent pour leur
roi un autre Nectanèbe, son neveu.
Dans ces conjonctures difficiles , Agé-
silas , pour se venger peut-être de Ta-
chos , se déclara pour Nectanèbe II :
il ne resta au roi détrôné qu'à chercher
un refuge auprès du roi de Perse- il
s'y rendit en traversant l'Arabie. On ne
trouve deTachos aucun souvenir sur les
monuments égytiens connus.
Bientôt se leva un compétiteur de
Nectanèbe II, un chef issu de la ville
de Mendès, secondé par une armée
nombreuse. Agésilas engagea le roi à
dissiper les reoelles par une attaque
vigoureuse, avant qu'ils eussent le
temps de se former en armée régu-
lière : mais ce conseil parut suspect;
bientôt après le roi fut contraint de
s'enfermer dans une de ses villes prin-
cipales , et il y fut assiégé par les re-
belles. Agésilas ne fit rien pour le se-
courir. Toutefois , dans un moment
opportun , il lui conseilla de faire
une sortie; elle fut couronnée de suc-
cès; les assiégeants furent repoussés,
et bientôt après, poursuivis par Agési-
las , ils furent complètement défaits ;
leur chef fut fait prisonnier, et Necta-
nèbe II rentra enfin dans la paisible
possession de l'autorité royale.
Dans la douzième année de scu
25
L'UNIVERS.
règne, il fit une alliance avec les Si-
doniens et les Phéniciens : les Perses
les mettaient dans un commun péril,
et les obligeaient à une commune dé-
fense. Les Perses furent arrêtés dans
leur marche contre l'Egypte par la
guerre de Phénicie. Nectanèbe y avait
envoyé un corps de quatre mille Grecs
qu'il avait à sa solde , et commandés
par le Rhodien Mentor. Les Cypriotes
se mirent aussi dans l'alliance : mais
le roi de Perse , irrité de la défaite de
ses lieutenants , se mit lui-même à la
tête de l'expédition contre l'Egypte.
Alors effrayé par la grandeur de ses pré-
paratifs militaires, le Rhodien Mentor
passa du côté de celui qu'il considéra
comme le plus fort , le roi de Perse.
Darius -Ochns l'accueillit comme un
transfuge à qui était bien connu le pays
qu'il allait attaquer.
Nectanèbe prépara aussi les moyens
de défense nécessaires contre un si
puissant ennemi : il se mit à la tête
d'une armée composée de vingt mille
Grecs, vingt mille Libyens et soixante
mille Égyptiens; les principaux pas-
sages et les places les plus importantes
étaient gardés par de bonnes garni-
sons : Péluse renfermait cinq mille
hommes. Diophante d'Athènes , et La-
mias de Lacédémone , secondaient Nec-
tanèbe de leur prudence et de leur
valeur. Mais d'autres Grecs guidaient
aussi les Perses. Leur premier corps
était commandé par Lacharis le Thé-
bain ; le second , embarqué sur la flotte,
par Nicostrate , et le troisième par le
déserteur Mentor. Nicostrate remonta
le Nil bien en avant dans le pays , dé-
barqua ses troupes et s'y retrancha.
Clinias,derîle de Cos, rassembla toutes
les garnisons égyptiennes du voisi-
nage , attaqua Nicostrate , et fut tué et
battu dans ce combat opiniâtre où cinq
mille Égyptiens restèrent sur la place.
Nectanèbe, à cette nouvelle , courut à
la défense de Memphis, qu'il craignait
de voir attaquée et prise par Nicos-
trate. Sur l'avis du départ de Nicos-
trate des environs de Péluse, les Grecs,
en garnison dans cette ville, se croyant
abandonnés et perdus , se rendirent à
condition d'être transportés dans leur
patrie , et Mentor profita de cette dé-
fection pour occuper la basse Egypte ,
y répandre ses troupes, avec l'avis, de
la part du roi de Perse , de la grâce
pleine et entière à tous ceux qui se
soumettraiî;nt , et de l'extermination
de tout coupable de résistance. La plus
humtie soumission se manifesta de
'tout côté; les Grecs d'Egypte et les
Égyptiens naturels rivalisèrent d'hu-
milité devant les lieutenants du roi de
Perse : il ne resta d'autre ressource a
Nectanèbe, battu, trahi et détrôné,
que de s'enfuir avec son trésor en Ethio-
pie , d'où il ne revint jamais. Il fut le
dernier roi de la XXX* dynastie égyp-
tienne, le dernier roi de race égyp-
tienne qui régna sur l'Egypte, et l'asser-
vissement de cette grande et immor-
telle nation à un sceptre étranger dure
encore depuis les malheurs de Necta-
nèbe II , c'est-à-dire, depuis vingt et un
siècles complets : la nouvelle occupa-
tion de l'Egypte par les Perses date de
l'an 338 avant l'ère chrétienne.
Ce fut Darius-Ochus qui rétablit
l'autorité des Perses en Egypte. Elle
avait échappé à ce joug des^ barbares
pendant soixante-cinq ans. Cet inter-
valle est exactement donné par les
listes des règnes des rois de Perse, et
par celles des rois égyptiens assez heu-
reux pour leur avoir résisté avec un
plein succès. Le Pharaon Amyrtée ré-
tablit en effet l'administration égyp-
tienne à la mort de Darius II. A ce
prince succédèrent sur le trône de Perse
Artaxercès II , dont le règne fut de 46
ans selon le canon des rois, placé en
tête de la Grande Composition de Pto-
lémée, etOchus, qui rétablit l'auto-
rité persane en Egypte dans la 20* année
de son règne , ce qui arriva quelques
mois après l'accomplissement de la
65* année depuis la mort de Darius II
et l'avènement d'Amyrtée : or, Amyr-
tée et ses successeurs, formant la
XXVIIP, la XXIX* et la XXX* dynas-
tie égyptienne, ont régné ensemble
65 ans et 4 mois. Les rapports remar-
quables de ces deux supputations exi-
gent que le règne du dernier Pharaon;
qui occupa le trône d'Egypte, Nec-
tanèbe II , soit porté à 18 ans , comme
EGYPTE.
J87
le veulent les listes de Manéthon , se-
lon Jules l'Africain. Ce roi avait
adopté le cartouche-prénom de Necta-
nèbe reconsidérant son règne comme
lacontinuationdeceluideson deuxième
prédécesseur dont il portait le nom , et
ne tenant pas grand compte du règne
éphémère de Tachos , obligé de s'entuir
en Perse : la différence tranchée des
signes employés à écrire le nom propre
des deux Nectanèbe les fait facilement
distinguer, malgré l'identité du car-
touche-prénom.
Vainqueur de Nectanèbe II à la ba-
taille de Péiuse, Ochus remit les trou-
pes persanes en possession de l'Egypte ,
et lui donna Ferendate pour satrape ;
il la dépouilla de ses richesseseten com-
posa le trophée de sa victoire. Le nom
du roi perse, écrit Okouch , existe
néanmoins dans une inscription hiéro-
glyphique avec une date qui, dépassant
la 20" année , est évidemment comptée
de son avènement au trône de Perse.
Il l'occupait en effet depuis vingt ans
lorsqu'il remit l'Egypte sous son obéis-
sance ; cette 20^ année fut la première
de son règne en Egypte; il mourut
l'année d'après : Manéthon n'a donc
dû donner que deux ans au règne
d'Ochus en Egypte. Manéthon nomme
comme son successeur Arsès, son
fils , qui régna aussi deux années , et
dont les monuments égyptiens , à notre
connaissance , n'ont fait aucune men-
tion. Il en est de même du dernier roi
des Perses , de l'infortuné Darius III ;
il régna 4 ans sur l'Egypte comme sur
le reste du vaste empire des Perses.
Mais cet empire s'écroulait de toutes
parts : Alexandre le Grand étant dési-
gné par la Providence comme le ven-
geur des peuples subjugués par le grand
Cyrus, et comme son héritier, mais
temporaire.
Les successeurs de Cyrus avaient
connu la Grèce, et appris par elle de
quoi était capable une nation euro-
péenne peu nombreuse, mais animée
du plus pur amour de la patrie, se-
condée par les nobles inspirations et
'es conseils industrieux de la civilisa-
tion. En Grèce, un des peuples de la
confédération était arrivé à son tour de
suprématie, et son origine septentrio-
nale semblait avoi r imprimé à son carac-
tère, comme à son courage, la vigueur
et l'âpreté du climat des lieux qu'il
habitait. La IMacedoine gouvernait la
Grèce; et, au génie politique de Phi-
lippe, avait succédé l'épée valeureuse
d'Alexandre. Ce jeune héros ne connut
pour bornes à ses victoires que les
mers impraticables ou les déserts. Il
traversa toute l'Asie et pénétra dans
l'Inde : il détruisit l'empire des Perses
et en hérita. L'Egypte fut pour lui
une conquête facile : l'Egypte , sou-
mise à un sceptre de fer, au despo-
tismeintolérantde l'Asie, reçut Alexan-
dre comme un libérateur : i'i y établit
son autorité en l'an 332 avant l'ère
chrétienne. Huit années après, en l'an
324, Alexandre mourut à Babylone,
au centre de ses conquêtes : les dieux,
qui l'avaient comblé de tous les biens,
de toutes les gloires humaines , ne le
préservèrent pas du poison des hom-
mes ou de celui de l'intempérance. Ainsi
la domination de fait ou de droit des
Perses dura, en Egypte, autant de
temps que l'empire de Cyrus dans les
mains de ses successeurs , depuis Cam-
byse jusqu'à la mort de Darius III.
Les effets de cette domination en-
nemie se révèlent encore aux yeux de
l'observateur attentif à l'interpréta-
tion des grands faits archéologiques
consignés sur le sol antique et dans les
ouvra'ges de l'Egypte. Depuis Thèbes
jusqu'à Dakkêh en Nubie, sur une
ligne de plus de soixante lieues, les
édifices élevés par les Ptolémées et par
les Romains sont fréquents; et, de
ceux des Pharaons , il n'en reste que
des ruines : ceci s'explique par les ra-
vages des Perses remontant la vallée
du Nil pour se rendre en Ethiopie,
abandonnant le fleuve à la hauteur de
Sébouâ , et prenant en ce point la route
du désert, plus courte que celle du
Nil qui était d'une difficile pratique
pour une armée, à cause de ses fré-
quentes cataractes. C'est cette même
route que suivent de nos jours les ca-
ravanes et les voyageurs. Ainsi le tem-
ple bâti par Mœris à Amada , un peu
au midi de Sébouâ , existe encore ; et,
23.
L'UNIVERS.
nu nord de ce lieu , jusqu'à Thèbes , il
n'y a que des édifices élevés ou relevés
par les Grecs ou les Romains , effaçant
les traces des ravages des Perses. Et,
si les tnonuments pharaoniques de
Ghirsché et de Ret-Oualli subsistent
encore, comme exception à ce qui
vient d'être dit , ce ne fut pas la faute
(les Perses; ces temples sont des spéos
creusés dans des montagnes qu'ils ne
pouvaient pas démolir : ils se conten-
tèrent de mutiler ces deux temples.
Le gouvernement des Pharaons ,
modéré à la fois et par le contre-
poids des castes et par la douceur des
mœurs, qui naissait de l'aisance géné-
rale, fut remplacé par le despotisme
oriental , hiérarchie de satrapes de tout
rang , exerçant , chacun dans sa sphère ,
la plus absolue autorité, et- foulant
ainsi, chacun à son tour, le sol con-
quis et sa population ; ainsi l'Egypte
n'était plus qu'une province du grand
empire perse, occupée et pressurée
militairement.
Les mages, prêtres d'une doctrine
religieuse qui n'était pas celle des Égyp-
tiens, n'élevèrent à leurs propres dieux
ni à leurs génies aucun temple sur le sol
(ie l'Egypte; mais ils firent détruire
les temples des dieux égyptiens , et ne
laissèrent à la piété religieuse des ha-
bitants d'autre refuge que leur foi et
les oratoires de famille. Les propriétés
(le la classe sacerdotale ne durent pas
être épargnées par le fisc conquérant;
et les fausses divinités de l'Egypte
durent subirdefortesamendes au profit
des véritables dieux qui sont toujours
ceux des vainqueurs.Du reste, ni le plan
ni l'architecture des temples, ni les syn>
boles des deux cultes n'a valent entre eux
aucun rapport dans les formes. Les écri-
tures des deux peuples étaient essentiel-
lement différentes, dans leur origine
comme dans leurs formes. L'Egypte
avait créé la sienne par l'effet d'inven-
tions successivement perfectionnées,
conduites de la figure d'un objet qui en
donnait l'idée à l'esprit, jusqu'aux
signes alphabétiques qui enexprimaient
le nom parla parole : les Perses avaient
adopté celle des Mèdes , qui l'avaient
empruntée des antiques Babyloniens -
système non pas rationnel dans ses suc-
cessives formations , mais de forma-
tion arbitraire , qui a voulu que les
combinaisons variées d'un seul et uni-
que signe ayant la forme d'un coin,
représentassent toutes les voix et les
articulations nécessaires pour expri-
mer par la parole les mots de la langue.
Les deux écritures se mêlèrent quel-
quefois par l'effet d'un caprice plutôt
que par besoin : sur des cylindres égyp-
tiens , en terre cuite, portant des ms-
criptions égyptiennes , on a ensuite
ajouté des inscriptions cunéiformes.
Les deux langues différaient radicale-
ment l'une de l'autre. L'idiome per-
san , comme la nation qui le parlait ,
n'avait rien de primitif, était une
branche d'une puissante famille : la
langue égyptienne n'a jamais laissé de-
viner son origine ; elle existait parce
qu'elle existait.
Les Perses conservèrent lenr cos-
tume national en Egypte; les Égyp-
tiens ne paraissent pas avoir été trou-
blés dans la conservation de celui qui
leur était propre : on n'a trouvé au-
cune figure persane sur les monuments
égyptiens : mais des Mèdes sont repré-
sentés dans les triomphes des plus an-
ciens Pharaons.
Aucun des successeurs de Cyrus ne
mourut et ne fut enterré en Egypte :
on croit avoir reconnu leurs tom-
beaux dans les dépendances du palais
de Persépolis. Le respect des Perses
pour le feu , selon les préceptes tradi-
tionnels de Zoroastre, leur faisait
inhumer les corps de leurs rois, et les
détournait de l'usage de les brûler. La
loi exigeait aussi qu'ils eussent leur sé-
pulture dans la Perse même , quelque
Eart qu'ils finissent leurs jours. Cam-
yse fit transporter le corps de Cyrus
à Parsagada, où Alexandre le visita :
Alexandre fit aussi enterrer Darius
auprès de ses ancêtres. Comme les
Égyptiens, et peut-être à leur exem-
ple , les tombeaux de ces rois furent '
creusés dans une montagne qui en
avait pris le nom de montagne roijale.
A l'imitation encore de l'Egypte, Da-
rius I" ordonna de son vivant les tra-
vniix nécessaires pour son tombeau , et
EGYPTE.
3S9
il l'aurait visité si les devins ne l'en
eussent détourné.
La civilisation paraissait proportion-
nellement répandue dans les diverses
castes égyptieiuies : diez les Perses , à
l'exception de la tribu noble des Acbe-
inenides, le reste de la population
était inculte et barl)are, presque sans
développement intellectuel , ignorant
les arts et le luxe, ne connaissant que
le service militaire et ne pratiquant
que la guerre. Cyrus devança par les
mêmes moyens le triomphe de Gengis-
Khan ; il avait aussi à ses ordres ses
hordes de IMongols aguerris, toujours
prêts à marcher à des conquêtes qui
n'étaient réellement que des migrations
de peuplades vers de meilleurs climats.
La forme perfectionnée du gouver-
nement égyptien dut exciter l'attention
des principaux personnages de la cour
de Cambyse; cette remarque peut faire
considérer comme moins extraordi-
naire la délibérât. on et les discours des
conjurés contre je faux Smerdis, au
sujet de la forme de gouvernement à don-
nera la Perse. L'un des orateurs propo-
sait une monarchie pure, l'autre une
aristocratie , et le troisième une dén)o-
cratie toute populaire. Du reste, la divi-
sion de l'empire en satrapies par Darius
l", à l'imitation peut-être de l'Egypte
divisée en nomes, où l'action de l'auto-
rité suprême pénéti'ait si facilement
partout par le concours des fonction-
naires de divers rangs , fut le premier
acte qui donna une organisation régu-
lière aux possessions persanes , et en
soumit l'administration à une loi gé-
nérale, première base d'un gouverne-
ment civil et politique , séparé du gou-
^fernement militaire.
Enûn , s'il fallait faire ressortir les
avantages que conservèrent les nations
les plus civilisées conquises par les
Perses, sur leurs propres conquérants,
nous dirions que la civilisation ne cessa
de miner les plus solides fondements
de cette conquête , et que le grand em-
pire despotique des Perses périt, mal-
gré les cinq millions d'hommes armés
par Xercès , par l'effet des révoltes de
l'Egypte et de l'héroïque résistance de
la Grèce.
La destruction de la domination per-
^ sane ouvre dans l'histoire de l'Egypte
' une ère nouvelle : la conquête qui suc-
céda aux Perses fut plus légère à l'E-
gypte; la nation la plus spirituelle
devait facilement s'entendre avec la
plus sage de ces vieux temps : d'an-
ciennes alliances les avaient déjà réu-
nies; la culture des arts et de la philo-
sophie, qui a produit de part et d'autre
tant d'admirables ouvrages, était pour
elles un lien de plus et une cause d'in-
times rapproclienients.
Alexandre, roi de Macédoine, vain-
queur à la bataille d'Issus, qui fut si
fatale à Darius III , souverain de l'em-
pire perse, marcha vers la Phénicie,
pritTyr , Gaza , pénétra dans l'Egypte ,
et l'occupa tout entière. Ses historiens
nous ont conservé le souvenir de sa
modération. Toute la politique du con-
quérant, tout son système se révèle
par cette courte phrase de son histo-
rien latin Quinte-Curce : Parvenu par
la voie du Nil jusqu'à Memphis , il
s'avança dans l'intérieur du pays, et,
en ayant réglé l'administration de telle
sorte qu'il ne fut rien changé aux an-
ciens usages des Égyptiens, il se diri-
gea vers l'oracle de Jupiter Ammon.
Alexandre voulut en effet le consul-
ter; il se rendit donc à l'Oasis de ce
nom : les prêtres le rfconnurent et le
proclamèrent le fils d'Amon-Ra, la
grande divinité de l'Egypte, dont le
temple principal était à Thebes , d'où
l'emblème du dieu avait été transporté
dans le sanctuaire de l'Oasis. Il n'y
subsiste aujourd'hui- aucune trace dii
voyage du vainqueur.
il fut frappe de la belle disposition
d'un isthme formé par le lac JNlarœo-
tis et la Méditerranée à l'ouest du Psil ,
et il le destina à l'emplacement d'une
ville à laquelle il donna son nom. Sur
ce même emplacement se trouvait une
bourgade égyptienne nommée Rha-
cotis; elle fut comprise dans l'enceinte
delà ville; elledoniia son nom au quar-
tier qui lui succéda. Alexatidre traça
lui-même le plan de la nouvelle cite;
il lui donna la forme de la chlamyde
macédonienne. La farirre destinée à
rapprovisionnemeni du soldat servit,
390
L'UWIVERS.
à marquer la place des murailles ; l'en'
ceinte n'eut pas moins de quatre-vingts
stades de diamètre; l'architecte Dinar-
que tut chargé de diriger l'exécution
de ce vaste plan. Alexandre désigna
lui-même l'emplacement des places
publiques , celui des temples à cons-
truire , soit pour des divinités grec-
ques, soit pour des divinités égyp-
tiennes, témoignage remarquahle ae
tolérance, qui n'était pas venu à l'es-
prit des Perses; une haute civilisation
pouvait seule l'inspirer. Ces temples
aux dieux de l'Egypte étaient néces-
saires dans la nouvelle ville; le fonda-
teur la peupla en y appelant une par-
lie de la population des autres villes
égyptiennes. Il y laissa une garnison
macédonienne, permit à un grand
nombre de Grecs et d'Asiatiques de
s'y établir, l'ouvrit à tous les peuples ,
et il en lit dans sa pensée comme dans
la réalité l'entrepôt nouveau de tout
le commerce entre l'orient et l'occi-
dent de la terre. Alexandre laissant en
Egypte Cléomène pour gouverneur,
remonte en Syrie , poursuit le cours
de ses conquêtes , pénètre aux confins
de l'Asie, retourne à Babylone malgré
les prédictions des devins , y reçoit des
députations de presque tous lès peu-
ples de la terre , et les honneurs fu-
nèbres qu'il fait rendre à Hephaestion
ne sont que les préludes de ceux qu'il
va recevoir. 11 meurt du poison ou d'in-
tempérance, le 24 mai de l'an 324 avant
l'ère chrétienne.
Le nom d'Alexandre le Grand ne se
lit sur aucun édifice de l'Egypte; le
seul monument qui reste de lui en
ce pays, c'est la ville qui porte son
nom," et qui n'a pas cessé de réaliser
les vues et les espérances de son fon-
dateur : elle est encore le lien essentiel
du commerce de l'Europe, de l'Afri-
que et dç l'Asie. Un autre conquérant,
dont le nom est aussi immortel , avait
préparé de plus hautes destinées à cette
ville, et la renaissance de son antique
gloire sous l'égide de la France : .le
temps , sur les traces de l'intelligence,
parait devoir bientôt réaliser les gran-
des pensées d'Alexandre et deNapoléon;
et l'Europe reconnaissante va rendre
à l'ancien monde les lumièi-es qu'elle
en a reçues.
La mort surprit Alexandre au mi-
lieu de ses conquêtes , lorsque l'Asie
soumise l'admirait comme homme, et
l'adorait presque à l'égal d'un dieu.
Vivant et vainqueur, son autorité de-
vait lui garantir la fidélité ou du moins
la soumission des peuples subjugués.
A sa mort , le prestige cessait de lui-
même , et les droits acquis par la force
périssaient avec celui qui s'était fait
un jeu de violer les plus légitimes in-
dépendances : jeu cruel que la Provi-
dence a puni quelquefois dans ceux
même qui se complurent à ses chances
redoutables.
Alexandre ne laissa pas auprès de
son trône un héritier qui pût de suite
succéder, sinon à sa toute-puissance ,
du moins à l'empire qu'il avait reçu
de Philippe , et dont la possession ne
pouvait lui êtr€ contestée. ALexandre
avait un frère, fils, comme lui, de
Philippe , mais qui était né d'une dan-
seuse nommée Philline ; il laissait aussi
de Barsine, fille de Darius, un fils
nommé Hercule; enfin Roxane sa
veuve, fille du roi de la Bactriane,
était enceinte , le terme même de sa
grossesse très -avancé; elle pouvait
donner le jour à l'héritier si nécessaire
pour l'accomplissement des projets
d'Alexandre.
Mais l'incapacité d'Aridée son frère ,
l'inexpérience du fils de Barsine , l'in-
certaine espérance d'obtenir d'une
autre un rejeton du sang royal , enfin
la faiblesse d'une régence pouvaient-
elles suffire aux graves circonstances
où la mort prématurée du vainqueur
de tant de rois plaçait ses peuples et
son armée? Pour conserver son em-
pire, il eut fallu uu second Alexan-
dre; l'union intime de tous ses géné-
raux pouvait rendre l'état des choses
moins périlleux sans doute , mais de-
vait-on l'attendre de leur ambition?
Tous distingués par leur naissance ou
d'éclatants services , ils joignaient à la
noblesse des formes corporelles , l'élé-
vation des sentiments et la puissance
de la sagesse et de la raison ; c'étaient,
parmi plusieurs ?>)tres, Pcrdiccas,
EGYPTE.
I.éonnat, Antipater, Lysiniaque, Py-
ilion , Peuceste , Ptoléiiiée.
Le lendemain de la mort d'Alexan-
dre, ils se réunirent autour de son
trône, sur lequel on avait placé ses
insignes et ses armes. Perdiccas se dé-
clara pour le flis cjue Roxane pouvait
mettre au monde ; Néarque pour celui
de Barsine , et Ptolémce contre l'un
et l'autre. « N'aurions-nous vaincu les
« Perses, dit-il, que pour les placer sur
« le trône de I\Iacédoine? » et il pro-
l)Osa de déférer le gouvernement à un
conseil formé des principaux lieute-
nants d'Alexandre. Mais une voix s'é-
leva de la foule dont l'assemblée était
environnée, et proclama roi le frère
du roi , Aridée , sous le nom de Phi-
lippe, nom chéri des Macédoniens,
Méléagre, soutenu de toute l'infante-
rie, s'attacha à son parti. En vain
Perdiccas, secondé par Léonnat, et
par Ptolémée à la tête de la garde
royale , essaye de s'y opposer , appuyé
par les troupes à cheval. Aridée se
montre revêtu des ornements royaux,
et il est salué roi par la majorité du
peuple et de l'armée. Les gouverne-
ments des provinces , ainsi que les
charges de la cour, furent distribués
aux ofGciers ou aux favoris les plus ré-
putés, et l'on s'occupa enfin de faire
embaumer le corps d'Alexandre dé-
laissé jusque-là et privé de soins et
d'honneurs , quoique depuis sept jours
déjà il eût cessé de vivre.
Ce fut ce même jour et dans le même
conseil que le gouvernement de l'E-
gypte , de la Libye et de la portion de
l'Arabie limitrophe de l'Egypte, fut
donné à Ptolémée. Ce gouvernement
devint ensuite le royaume d'Egypte,
et n'éprouva aucun démembrenient.
Quelques possessions éloignées, telles
que Chypre et la Cyrénaïque , y furent
réunies par la guerre , et la' guerre
aussi les en détacha quelquefois. Mais
le royaume proprement dit, et tel
qu'il subsista pendant trois siècles, se
trouva renfermé dans les limites na-
turelles de l'Egypte.
Ptolémée songea bientôt à se rendre
dans son gouvernement. Pendant le
temps qu'il passa encore à Babylone,
Cléomène, laissé par Alexandre en
Egypte en qualité de trésorier, y. réu-
nit celle de lieutenant du gouverne-
ment , et l'exerça jusqu'à l'arrivée de
Ptolémée.
L'époque précise n'en est pas con-
nue ; mais l'intérêt que Ptolémée de-
vait mettre naturellement à jouir d'un
titre auquel il pouvait déjà peut-être
rattacher de plus hautes espérances ,
dut l'amener sans retard dans la capi-
tale de ses provinces. Sa libéralité,
sa justice et la douceur de son auto-
rité attirèrent bientôt , de toutes parts ,
ceux que la guerre et les dissensions
publiques éloignaient des pays qui en
étaient le théâtre.
Le titre de sous -gouverneur donné
à Cléomène qui était en Egypte depuis
sa conquête par Alexandre, permet
néanmoins de supposer l'absence tem-
poraire du gouverneur lui-même. Il
paraît que Ptolémée passa quelque
temps encore à Babylone où sa pré-
sence pouvait être nécessaire pour ré-
gler, selon ses vues et les nouveaux
mtéréts qu'il venait de se créer, beau-
coup dedifficultés que l'état des affaires
devait faire naître; et comme la fin
de l'été, dans ces régions asiatiques,
favorisait, bien mieux que les mois
de juin et juillet, le long voyage d'un
personnage nécessairement accompa-
gné de beaucoup de monde, ce dut
être vers l'automne que Ptolémée
quitta la Chaldée pour se rendre en
Egypte, vraisemblablement vers le
mois d'octobre qui suivit la mort d'A-
lexandre.
Ses premiers soins eurent pour but
de mériter l'affection des habitants de
l'Egypte, et il se la concilia par la
douceur de son administration. Bien-
tôt instruit que Perdiccas formait se-
crètement le dessein de lui ravir par
les armes un titre qu'il devait à la foi
des traités, il se prépara à le défendre.
Il leva par ses agents une contribution
de huit mille talents , et mit une armée
sur pied. En même temps il contracta
une alliance avec Antipater déjà engagé
dans une guerre contre les Grecs , que
le rappel des exilés par Alexandre à
son retour de l'Inde, avait sourde-
3'J2
L'UNIVERS.
ment excités contre lui , et que sa
mort arma aussitôt contre Antipater,
gouverneur de la Macédoine et de la
Grèce pour Aridée, successeur d'A-
lexandre.
Après cette alliance, et pendant
■ qu'Antipater opposait ses forces et
celles de ses alliés , sur terre et sur
mer , aux Grecs confédérés pour échap-
per au joug macédonien, Ptolémée
donnant tous ses soins au gouverne-
ment de l'Egypte , s'attachait de plus
en plus ses habitants , et jetait ainsi
les fondements de sa future souve-
raineté. Une circonstance que sa poli-
tique sut s'approprier, rangea la Cy-
rénaïque sous ses ordres, en l'année
323.
Au. commencement de l'année sui-
vante , Antipater, Cratère et Antigone
résolurent d'envoyer un message à
Ptolémée, pour l'engager dans une
alliance où leurs conuîiuns intérêts et
l'imminente obligation de résister à
Perdiccas devaient sûrement le faire
entrer ; et Ptolémée n'hésita pas à s'y
engager. Perdiccas, de l'avis de ses
généraux , envoya Eumène sur l'Hel-
iespont , pour arrêter Antipater et Cra-
tère s'ils tentaient de passer en Asie.
Il partit de la Pisidie pour attaquer
l'Egypte dont la conquête devait le
laisser sans inquiétude sur ce point,
lorsqu'il entreprendrait celle de la Ma-
cédome.
Mais cet espace de temps qui s'était
écoulé depuis la mort d'Alexandre , et
que ses généraux ont consumé à se
disputer par les armes les provinces
de son empire , Arrhidée , l'un d'eux ,
qui fut ensuite gouverneur de la Phry-
jçie , l'avait consacré tout entier à de
plus honorables soins , à l'accomplisse-
ment d'un pieux devoir, en faisant
construire le char funèbre d'Alexan-
dre et transporter son corps en Egypte.
Ces soins l'occupèrent deux années, et
la magnificence du char mortuaire du
triomphateur, si l'histoire ne l'a point
exagérée , ne dut pas demander moins
de temps. Arrhidée partit de Babylone
et se rendit en Egypte par Damas.
Perdiccas ne voulait pas laisser à Pto-
\én(\' ces précieuses dépouilles, con-
fiant peut-être dans les prophéties
d'Aristandre , qui promettaient un
bonheur éternel à la contrée qui les
posséderait. Polémon , lieutenant de
Perdiccas, tenta de s'opposer aux pro-
jets d' Arrhidée, mais celui-ci réussit
malgré lui à se réunir à Ptolémée qUi
se rendit en Syrie avec des troupes ,
pour honorer la mémoire du roi , dit
Diodore de Sicile , mais plutôt pour
])rotéger Arrhidée contre les projets
de Perdiccas. Ceci se passait au prin-
temps de l'année 322.
L'été suivant , l'entreprise de Per-
diccas contre l'Egypte , et les prépara-
tifs d'Antipater secondé par Antigone
et Cratère, étaient déjà parvenus à ce
point de maturité qui annonce un pro-
chain dénoûment. Eumène fut heureux
et repoussa avec succès les efforts de
ces trois chefs alliés , pendant que Per-
diccas parvenait à Damas à la tête
d'une armée nombreuse soutenue et
rendue plus dévouée par la présence
des deux jeunes rois. Perdiccas tra-
verse la Syrie, se dirige sur Péluse et
établit son camp près de cette villt^ ,
la clef de l'Egypte vers l'Orient. Ayant
imprudemment fait repurger un an-
cien canal du Nil , une subite irruption
des eaux du fleuve détruisit ses ou-
vrages militaires et mit le décourage-
ment et la désertion parmi ses troupes.
Il essaya de les ramener par des dé-
monstrations de bienveillance, par des
discours que la hauteur et la dureté de
son caractère pouvaient démentir, et
il donna l'ordre de se tenir prêt à mar-
cher. A l'entrée de la nuit il leva le
camp; on se mit en marche et on ar-
riva vers la pointe du jour sur le Nil,
non loin d'une petite ville nommée le
Mur des Chameaux, que Perdiccas
fit attaquer. Il essaya vainement de la
prendre de force : Ptolémée qui avait
tout prévu et s'était même défait de
Cléomène qu'il croyait attaché à Per-
diccas, se trouva là à la tête d'un
corps de cavalerie pour défendre la
ville. Convaincu de l'inutilité de son
entreprise, Perdiccas y renonça sur le
soir, et profita de la nuit pour se diri-
ger vers une île que formait le Nil du
côté opposé à Mcmphis, vraisembla-
tGll^lE.
393
!)Icmeiit l'île de IMyecphoiis formée par
la brnnche de Péluse , un peu à l'orient
de Bubaste. Il tenta bien niaiheureuse-
meiit le passage des eaux , deux mille
hommes y perdirent la vie : la sédition
s'empara de tous les esprits , et Per-
diccas fut égorgé dans sa tente. Pto-
iémée s'empressa de traverser le Kil
et de se rendre au camp macédonien
auprès des jeunes rois , de leur offrir
des présents et ses hommages, et de
fournir aux plus pressants besoins de
l'armée, de protéger même les plus
intimes amis de Perdiccas contre ie
ressentiment des soldats.
Ce fut alors que Ptolémée reçut en
Egypte les deux jeunes rois dont il lui
aurait été facile de se faire donner la
tutelle; mais il la jugea au moins inu-
tile à ses projets sur l'Egypte , et il la
fit accorder a Python et Arrhidée , le
même qui lui avait livré le corps d'A-
lexandre.
Les deux rois continuèrent leur
route vers la Macédoine ; ils firent alors
une nouvelle distribution des gouver-
nements. Ptolémée conserva celui de
l'Egypte, qu'il eût été difficile d'ailleurs
<le lui enlever, tant son courage et
l'esprit de justice de son administra-
tion lui en assuraient la possession.
Dans cette dernière distribution des
gouvernements , Laomédon de Mity-
lène avait obtenu celui de la Syrie;" il
y fut attaqué par Ptolémée qui avait
résolu de réunir à l'Egypte la Célé-Sy-
rie et la Phénicie. Tsicanor, l'un de ses
généraux chargé de cette expédition et
de cette conquête , y réussit complète-
ment , emmena même Laomédon pri-
sonnier en Egypte , après avoir mis
garnison da.is toutes les villes des pro-
vinces conquises. Jérusalem fut de ce
nombre. Ainsi , à la fin de la troisième
année de son gouvernement , Ptolémée
avait réuni à l'Egypte, Cyrène , la Sy-
rie , la Celé-Syrie et la Phénicie.
Cassandre cherchait à mettre Pto-
lémée dans ses intérêts; il lui dépêcha
dans le même temps un messager sûr,
pour lui demander, avec son alliance,
«ju'il envoyât sa flotte de la Phénicie
dans l'Hellespont. Il s'y rendit lui-
même, et de là il passa auprès <t'An-
tigoneen Asie , lui donnant l'assurance
que Ptolémée seconderait son entre-
prise. Mais Polysperchon , tuteur des
jeunes rois , pour rendre leur alliance
illusoire, voulut pouvoir compter sur
celle des républiques grecques, et, de
l'avis des plus considérables person
nages de la cour, il fit porter un dé-
cret qui leur rendait à toutes leur li-
berté avec la jouissance des lois et
coutumes qui les régissaient avant leur
conquête par Philippe ou par Alexandre.
En même temps qu'il proclamait la
liberté des villes grecques , Polysper-
chon en appelait à la fidélité d'Eu-
mène, mettant à sa disposition de
l'argent et des troupes , et tâchait, par
toutes sortes de prévenances , de ra-
mener à la cour Olympias, mère d'A-
lexandre, qui s'en était éloignée du
vivant d'Antipater.
Eumène se voua courageusement à
la défense de la cause des jeunes rois ,
quitta la Phrygie , passa le mont Tau-
rus, entra en Cilicie et chargea ses
amis les plus intelligents et les plus
dévoués de faire des levées dhommes
et d'argent chez les Pisidiens , dans la
Lycieeten Chypre. Quelques-uns même
parvinrent jusqu'en Célé-Syrie et dans
la Phénicie , dépendantes du gouver-
nement de Ptolémée.
Celui-ci se rendit dès lors avec sa
flotte à Zéphyrion en Cilicie, vis-à-vis
de l'île de Chypre , et tenta sans suc-
cès d'ébranler la fidélité des chefs qui
suivaient la fortune d'Eumène. Mais
Ptolémée fut bientôt rappelé de ces
parages par l'entreprise d'Eumène con-
tre la Phénicie soumise à Ptolémée.
En attendant, la reine Olympias
cherchait à reprendre à la cour de
Macédoine l'influence que lui don-
naient son nom , son rang et le res-
pect profond qu'inspirait encore tout
ce qui touchait de près à la mémoire
d'Alexandre.
Polysperchon entreprit de recon-
duire en IMacédoine la reine Olynï-
pias et le fils d'Alexandre. Eurydice,
femme du roi Philippe Aridée , redou-
tant l'influence d'Olympias , osa sollici-
ter contre elle Cassandre qui était sur
rnelles[tont , et se porta elle-mciuc
394
L'UNIVERS.
avec des troupes à Eria sur les fron-
tières de la Macédoine, pour en dé-
fendre rapproche à la reine : les deux
armées étaient près d'en venir aux
mains ; mais le vieux respect des Ma-
cédoniens pour le sang d'Alexandre
l'emporta sur tout autre engagement ,
et ils se déclarèrent pour Olympias.
Aridée fut fait prisonnier ; Eurydice ,
qui était retournée à Amphipopolis
avec Polyclès, l'un de ses affidés, fut
bientôt prise aussi , et l'un et l'autre
furent mis à mort par l'ordre d'Olym-
pias, Aridée, successeur immédiat
ÎI'Aiexandre , ayant régné six ans et
quatre mois.
Ainsi mourut le premier roi macédo-
nien successeur d'Alexandre le Grand;
l'Egypte le reconnat fidèlement; ses
monuments en font foi, notamment
le premier et le deuxième sanctuaire
<lu grand édifice de Karnac à Thèbes ; on
y lit cette légende royale : L'approuvé
et le chéri d'Ammon et de Phré , le fils
du solei! , Philippe {Phlipos). A Asch-
mounéin , l'ancienne HerraopoHs-Ma-
gna , cette légende se trouve deux fois
sur le temple de cette ville ; le nom
propre y est écrit Pheileipos. Ce n'est
pas que Philippe Aridée fût présent en
Egypte lorsque les ouvrages de Karnac
et d'Hermopolis - Magna , qui portent
encore son nom , furent exécutés :
mais ce roi était l'autorité suprême
légale en Egypte , et j'ai sous les yeux
un contrat, en écriture démotique, daté
de l'an cinq , du règne de ce prince ,
car Ptolémée n'était que le gouver-
neur de l'Egypte sous l'autorité du
roi : il fut fidèle à sa mission subor-
donnée ; mais il est juste toutefois de
lui rapporter les bienfaits de ces res-
taurations, preuve patente de l'em-
pressement de Ptolémée à réparer les
ravages commis par les Perses , et de
son attention à flatter ainsi l'opinion,
les vœux et les croyances des Égyp-
tiens , captant par là de plus en plus
leur affection et leur confiance.
Après la mort de Philippe Aridée,
vers le mois d'octobre de l'année 318
avant l'ère chrétienne, la septième du
gouvernement de Ptolémée en Egypte ,
un sccoml successeur au trône d'A-
lexandre le Grand fut proclamé dans-
tous ses États d'Europe et d'Asie; ce
fut son fils Alexandre, né de Roxane.
Dans ces mêmes temps, la reine
Olympias se vengeait d'Antipater mort
sur ses amis vivants, non pas comme
un roi , dit Justin , mais bien comme
une femme, et Eumène passait l'hiver
dans la Babylonie. Deux années après,
Olympias et Eumène n'existaient plus :
tous deux avaient péri assassinés, l'un
par les ordres de Cassandre, l'autre
par ceux d'Antigone.
Antigone s'était ensuite rendu dans
la Babylonie, gouvernée par Séleucus,
qui le reçut avec magnificence. Mais
Antigone ^ devenu plus exigeant , trouva,
enfin quelque résistance dans Séleucus.
Celui-ci cependant , par la crainte d'être
traité comme tant d'autres person-
nages cminents dont Antigone avait
mis une attention réfléchie à se dé-
faire, se décida dès lors à se rendre
en Egypte. Ptolémée n'y avait jamais
refusé un asile à ceux que les caprices
de la fortune, «t les malheurs de ces
temps d'anarchie amenaient auprès de
lui.
Séleucus était en Egypte au corn
mencement de la neuvième année du
gouvernement de Ptolémée. Ce chef ha-
bile avait été jusque-là presque simpli
spectateur des débats sanglants élevés
entre les autres généraux d'Alexandre
Séparé du théâtre de leurs malheureuj
exploits par la mer et les déserts, il
ne songeait qu'à affermir son pouvoii
en évitant avec soin de le compromet
tre, et à préparer une heureuse résis-
tance à des attaques dont sa prudencai
lui faisait prévoir la possibilité. Sa jus-
tice et sa modération lui avaient acquis
la confiance des peuples qu'il gouver-
nait; sa grandeur d'âme lui avait fait
des amis de tous ceux qui s'étaient
commis à sa foi. Séleucus ne devait!
pas être moins heureux.
Ainsi s'accomplissaient les immua«
blés décrets de la Providence. De nou-
veaux trônes s'élevaient sur les débris
de ceux que la fougue d'Alexandre avait
renversés; et, de tous ses généraux,
quelques-uns seulement étaient desti-
nés à s'y asseoir, vainqueurs des ani-
EGYPTE.
396
l)itio:is rivales de la leur. Léonnat,
l*ytlio:i, Pcrdiccas, Antipater, Eu-
iiièiie, Polysperchon , n'avaient déjà
plus d'intérêt dans ces suprêmes dis-
sensions : ils avaient cessé d'exister.
Parmi ceux qui leur survivaient, An-
tigone restait alors le plus puissant.
Tous les autres devaient le redouter :
ils se liguèrent contre lui. C'étaient
Cassandre , qui , en assassinant la mère
et en épousant la nièce d'Alexandre,
se rapprochait de plus en plus du trône
de la Macédoine où il commandait ainsi
que dans la Grèce; Lysimaque, chef
de troupes aguerries et des peuplades
à demi sauvages de la Thrace; Ptolé-
niée, maître 3e l'Egypte, de Cyrène,
de la Syrie et de la Phénicie; Séleucus
enûn, qui ne renonçait pas à son gou-
vernement de Babylone : ces quatre
chefs signèrent contre la puissance
d'Antigone une alliance qui devait y
mettre fin.
Au printemps de l'année 315, An-
tigone reprit sa marche par la Cilicie,
et, parvenu dans la haute Syrie, il y
fut joint par les envoyés d« Cassandre,
de Lysimaque et de Ptolémée, chargés
de lui demander le partage des pro-
viTices et de l'argent qui étaient le fruit
d'une guerre à laquelle ils avaient con-
couru. Ces propositions furent mal
reçues par Antigone, qui se mit en
mesure de soutenir par les armes un
refus aussi formel, en cherchant des
alliés et des secours à Chypre, à Rho-
des, faisant ses dispositions en Cap-
padoce et sur l'Hellespont, se portant
en Phénicie, campant devant Tyr, et
établissant dans ses mers trois points
de réunion pour la flotte qu'il pensait
à construire. Mais les chefs ligués
contre lui ne préparaient pas leur at-
taque avec moins de soins, avec moins
de promptitude, et bientôt Séleucus,
courant la mer de Syrie avec cent vais-
seaux, vint attiédir le zèle des parti-
sans d'Antigone. Celui-c-i chercha à le
soutenir, en leur annonçant que dans
l'été même il tiendrait la'mer avec une
flotte de cinq cents voiles.
Antigone se porta aussi pour allié
«les défenseurs du trône de Macédoine,
contre les entreprises de Cassandre.
Il le flt proclamer l'ennemi de l'État,
s'il ne rendait la liberté à Roxane et au
jeune roi son fils qu'il tenait enfermés ,
et s'il ne reconnaissait Antigone conmie
régent du royaume. Pour se faire en-
core de plus nombreux partisans, il se
déclara le protecteur de la liberté des
villes grecques, renvoya Alexandre,
fils de Polysperchon, dans le Pélopo-
nèse , et , ayant reçu des galères de l'île
de Rhodes, il cerna la ville de Tyr du
coté de la mer.
Ptolémée reconnut aussi la liberté
des villes grecques, ayant pour but,
sans doute, de les désintéresser dans
une lutte où leur intervention pouvait
efficacement servir le parti qu'elles se
décideraient à soutenir.
En attendant, un autre Cassandre,
gouverneur de la Carie, s'était déclaré
pour Ptolémée, et avait envoyé à
Chypre des troupes commandées par
Polyclitus. Celui-ci se réunit d'abord
à Séleucus, soutint heureusement plu-
sieurs combats contre les navarques
d'Antigone, retourna à Chypre, et se
rendit à Péluse en Egypte, où Pto-
lémée le oombla d'honneurs et de pré-
sents.
Parmi les prisonniers de marque
faits par Polyclitus était Périlaùs, l'un
des généraux d'Antigone, qui sollicita
sa délivrance et celle de plusieurs au-
tres officiers. Ptolémée les lui rendit,
et eut alors , même avec Antigone , une
entrevue à Écregma où il ne refusa
pas de se rendre, toutefois sans obte-
nir ce qu'il espérait d'Antigone.
Au commencement de l'hiver sui-
vant, Antigone, pour s'opposer à Cas-
sandre de Carie, fut surpris par les
neiges en traversant le mont Taurus.
Dans l'été de l'année julienne 314,
Cyrène, réunie depuis quelque temps
au gouvernement de Ptolémée, cher-
chait à s'y soustraire et à chasser la
garnison qui occupait la citadelle. Pto-
lémée tenta de ramener Cyrène à l'o-
béissance par des envoyés qu'elle ne
respecta pas. 11 chargea Agis de la
soumettre, et ses vues furent heureu-
sement remplies. L'exemple de Cyrène
agitait Chypre, et Pygmalion, son
gouverneur, communiquait avec Anli-
Ui] Kl VERS.
goiie. Ptolémée s'y rendit en personne,
punit exemplairement l'infidèle gouver-
neur, le remplaça par Nicocréon, dé-
truisit Mariunii'en transporta les ha-
bitants à Paphos, se dirigea ensuite
sur les côtes de Syrie, oij il débarqua
son armée, prit Posidium ainsi que
Potamos, et, poussant jusqu'en Cili-
cie, arriva dans Mallos, ravagea les
contrées voisines, et rentra enfin à
Chypre. Cette expédition était déjà ter-
minée lorsque Démétrius, qui l'apprit
en Syrie, arrivait en Cilicie pour s'y
opposer. C'était trop tard, et Démé-
trius alla reprendre sa station en Syrie ,
pendant que Ptolémée rentrait en
Egypte.
"Dans l'autoniHe de la même année
314, Tyr se rendit aux troupes d' An-
tigène , après avoir été bloquée par mer
pendant quinze mois.
L'hiver suivant, celui de l'an 313,
Ptolémée était rentré en Egypte. Sé-
leucus s'y trouvait, et l'excita pour
attaquer Démétrius qui l'observait tou-
jours dans ses cantonnements de Syrie.
Cédant à ces insinuations, Ptolémée
réunit une armée nombreuse, quitte
Alexandrie, se rend à Péluse, et de là
se dirige vers Gaza. Instruit de ses
desseins, Démétrius rappelle ses trou-
pes de leurs quartiers d'hiver, et leur
assigne Gaza pour le lieu du rendez-
vous.
Contre l'avis des généraux les plus
expérimentés, Démétrius engagea la
bataille à Galama, en avant de Gaza;
il fut vaincu et alla en toute hâte
prendre position sous les murs de la
ville avec sa cavalerie; mais le désordre
fut tel que le soir même les troupes de
Ptolémée entrèrent à Gaza. Démétrius
se retira par la Syrie jusqu'à Tripolis;
de là, il envoya demander du secours
à son père Antigone qui avait passé
l'hiver dans la Propontide, et, en at-
tendant, il se renforça de quelques
troupes venues de la'Cilicie, et des
garnisons qu'il rappela de quelques
places fortes éloignées.
Ptolémée s'occupa de poursuivre ces
premiers succès, s'avança dans la
Syrie, prit Sidon , occupa Tyr, et donna
à Séleucus, qui l'avait secondé, ua
corps de troupes avec lequel il devait
tenter de rentrer dans son gouverne-
ment de Babylone. Il y réussit en peu
de temps : la douceur de son adminis-
tration pendant les quatre années de
sa durée était son plus utile auxiliaire.
En même temps Ptolémée, étant par-
venu jusqu'en Célé-Syrie, apprit que
Démétrius, de retour de la Cilicie,
campait dans la Syrie supérieure. Il
chargea le Macédonien Cillés de l'y at-
taquer; mais Démétrius, profitant de
l'imprévoyance de ce général, le sur-
prit lui-même à Myounta et le fit pri-
sonnier avec son armée. Antigone était
alors en Phrygie ; il y apprend ce succès
de Démétrius, traverse de nouveau le
mont Taurus, et opère sa jonction avec
son fils.
Ptolémée ne trouva pas prudent de
se mesurer avec des forces aussi supé-
rieures, et, de l'avis de ses généraux,
il résolut de retourner en Egypte. Il"
quitta donc la Syrie, démantela les
villes principales qu'il abandonnait,
Acès, Joppé, Samarie, Gaza, et,
chargé d'un immense butin, il rentra
dans son gouvernement : il se prépara
à s'y défendre.
Bientôt après, Cassandre, Lysima-
que et Ptolémée , firent avec Antigone
une paix qui ne fut pas de longue du-
rée : Cassandre devait commander en
Europe, Ptolémée en Egypte et dans
les contrées voisines, Lysimaque en
Thrace, Antigone à toute l'Asie; mais
les prétextes ne manquèrent pas pour
rompre le traité. Cassandre plus qu'au-
cun autre pouvait le désirer, car son
pouvoir et son influence devaient bien-
tôt décroître , cesser peut-être entière-
ment par la prochaine majorité du
jeune Alexandre, fils d'Alexandre le
Grand et son successeur au trône de
la Macédoine, et déjà ses habitants
demandaient hautement que le nou-
veau roi fut proclamé. Cassandre con-
voitait ce trône; il ne pouvait y par
venir que par des crimes : il chargea
donc Glaucias, jusque-là gardien du
jeune Alexandre et de Roxane sa mère ,
de les égorger secrètement et de fairo
disparaître leurs dépouilles. Ce forfait
rendit pour Cassandre le trône de Ma
EGYPTE.
ZV>7
cédoine d'un plus facile accès, et les
autres généraux, Lysimaque, Anti-
gone, Séleucus, Ptolémée, libres de
toute dépendance, se trouvèrent in-
vestis dès lors de la suprême autorité
dans leur gouvernement.
Tel était l'état des choses aux pre-
miers jours de l'été de l'an 31 1 de l'ère
vulgaire, treize ans après la mort
d'Alexandre.
Son second successeur venait de
périr victime de l'ambition effrénée des
chefs qu'il avait élevés par ses bien-
faits. Ptolémée ne s'était point détaché
de la fidélité qu'il devait au jeune roi
Alexandre, et c'était en son nom qu'il
avait exercé en Egypte son autorité
secondaire; les monuments en font foi.
A Béni-Hassan se trouve l'ancien spéos
de Diane, la Bubaste des Égyptiens.
Ce temple est cerné par des hypogées
où furent déposés les chats 'sacrés,
animal qui fut le symbole de la déesse,
et un de ces hypogées, visité par
Champollioii le jeune, le G novembre
1828, porte la légende royale de cet
Alexandre, fils d'Alexandre le Grand.
Le cartouche prénom est le même que
s' celui de son prédécesseur Philippe
A ridée, le roi chéri d'Amon-Ra, ap-
prouvé par Phré, le fils du soleil
\ Icxandre {Alksantrs). On trouve tou-
ti'lnis quelques variantes dans son pré-
nom à Éléphantine. A Louqsor, un
sanctuaire, habilement exécuté en gra-
nit, lut construit dans le temple par
l'ordre et avec le nom du même roi.
Ce second sanctuaire est emboîté dans
le premier élevé par le Pharaon Amé-
nophis; il porte l'inscription suivante :
« Restauration de l'édifice faite par le
roi chéri de Phré , approuvé par Am-
mon, le fils du soleil, seigneur des
diadèmes, Alexandre, en l'honneur de
son père Amon-Ra, gardien des ré-
gions de Oph (Thèbes). Il a fait cons-
truire le sanctuaire en pierres dures
et bonnes à la place de celui qui avait
été fait sous la majesté du roi soleil ,
seigneur de justice, le fils du soleil,
Aménophis, seigneur de la région
pure. » Et le jeune roi , au visage en-
t'nntin, est représenté sur les sculptu-
<< s du sanctuaire, à l'extérieur comme
à l'intérieur, faisant ses adorations aux
triades de Thèbes. Dans un de ces bas-
reliefs, la déesse Thamoun est rem-
placée par la ville de Thèbes, person
nifiée sous la forme d'une femme, avec:
cette légende :
« Voici ce que dit Thèbes (Oph) , la
grande tutrice du monde: Nous avons
mis en ta puissance toutes les contrées
(les nomes) ; nous t'avons donné Kéme
(l'Egypte), terre nourricière.» C'est
au jeune roi Alexandre que la déesse
adresse ces paroles; Ammon, généra-
teur, dit en même temps au prince :
« Nous accordons que les édifices que
tu élèves soient aussi durables que le
firmament. »
Tous ces monuments déposent du
respect de Ptolémée pour l'autorité
des rois qu'il représentait en Egypte;
c'est en leur nom, et quoiqu'ils ne fus-
sent point présents en Egypte, que tous
les monuments publics étaient élevés
ou restaurés.
Dans les ruines des deux temples
d'Éléphantine, il reste celles d'une
porte en granit, dédiée au nom du
même prince, aux dieux du lieu,
Chnouphis, Saté et Anouké.
Bientôt après la mort du jeune roi,
les hostilités entre Antigone et Ptolé-
mée recommencèrent. Le traité conclu
entre les quatre généraux avait re-
connu l'indépendance des villes grec-
ques, et cependant Antigone mettait
des garnisons dans quelques-unes
d'elles. Ptolémée le désapprouva et
chargea Léonis de faire une invasion
en Cilicie. En même temps il engageait
Cassandre et Lysimaque à se réunir à
lui, afin de s'opposer a l'accroissement
de la puissance d'Antigone. Celui-ci
envoya son second fils Philippe sur
l'Hellespont , et Démétrius à la défense
de la Cilicie. Léonis, lieutenant de
Ptolémée, fut vaincu; dans le même
temps, Ptolémée, à qui Chypre obéis-
sait, informé que Nicoclès, qui régnait
à Paphos, avait de secrètes intelli-
gences avec Antigone, chargea Calli-
crate et Argée de le faire mourir.
Ménélas, qui commandait en Chypre,
leur donna des troupes, et le résultat
de cette expédition fut la destruction
S98
L'UNIVERS.
totale de la race royale de Paphos.
Ptolémée, apprenant bientôt après
les revers éprouvés en Cilicie, réunit
une flotte et une armée, va débarquer
à Phaselis, et, côtoyant la Lycie, s'em-
pare de Xanthe, ensuite de Caune et
de sa citadelle, successivement d'Hé-
raclée, enfin de l'île de Cos, occupée
par un autre Ptolémée, neveu d'Anti-
gone , parenté qui ne le rendit pas plus
dévoué, et ne l'empêcha pas de se jeter
dans le parti de Ptolémée d'Egypte.
Celui-ci , partant ensuite de Myndus en
Carie, et parcourant l'Archipel avec
une flotte considérable , réduisit la gar-
nison d'Andros, et, arrivant dans
l'isthme, s'empara de Sicyone et de
C'orinthe; il prit enfin Mégare, oii il
chercha, par des présents, à s'attacher
Stilpon le philosophe, qui préféra se
retirer à iEgine. Le but de Ptolémée ,
dans cette expédition, était de laisser
moins d'alliés au parti d'Antigone à
mesure qu'il rendrait plus de villes
grecques à l'indépendance. Il fut en
cela d'accord avec Cassandre , convint
avec lui q[ue chacun d'eux garderait les
villes qu'il occupait, et il retourna en
Egypte.
Peu d'années s'étaient écoulées de-
puis que Ptolémée avait ramené Cyrène
sous son obéissance; Ophella y com-
mandait pour lui depuis la mort de
Thimbron. Les dissensions qui divi-
saient les généraux d'Alexandre, et
surtout leur exemple, faisaient naître
le désir de l'indépendance dans chaque
chef qui gouvernait des provinces iso-
lées. Ophella , commandant de la Cyré-
naïque pour Ptolémée, avait aussi
conçu le projet de s'élever à une plus
haute fortune, Agathocle de Syracuse
faisait alors la guerre contre les Car-
thaginois ; il lui envoya quelqu'un , qui ,
le flattant d'une future domination sur
l'Afrique, l'entraîna dans une alliance
bien fatale. Arrivé après deux mois de
marche et de fatigues inouïes auprès
d'Agathocle, Ophella fut traité en en-
nemi , attaqué et tué dans le combat.
Cyrène, sans défense, rentra facile-
ment sous les ordres de Ptolémée.
La guerre, sans changer de but,
avait changé de théâtre ;"rexpédition
de Ptolémée dans l'Archipel y avait
attire toutes les forces des combat-
tants. Démétrius, qui avait poursuivi
les généraux de Ptolémée dans la Ci-
licie, arriva bientôt devant Athènes,
défendue par Denys, qui commandait
à Munychia , et par Démétrius de Pha-
lère, gouverneur de la ville depuis dix
ans. Les succès du fils d'Antigone ren-
dirent Athènes à la liberté, et Démé-
trius de Phalère se retira d'abord à
Thèbes de Béotie, ensuite en Egypte,
auprès de Ptolémée (l'an 307).
Démétrius reçut à Athènes, d'An-
tigone, son père, l'ordre d'attaquer
l'île de Chypre et de l'enlever à Ptolé-
mée. Pour l'exécuter, il se rendit d'a-
bord en Carie, et engagea les Rhodiens ,
mais sans succès, à se déclarer contre
Ptolémée. Parvenu ensuite en Cilicie,
où il trouva des soldats et des vais-
seaux, il alla débarquer à Chypre,
ayant trois mille hommes sous ses or-
dres, pendant qu'Antigone occupait la
Syrie supérieure. Démétrius fut heu-
reux dans cette entreprise. Ménélas,
commandant en Chypre pour Ptolé-
mée, essuya plusieurs échecs et se
renferma dans Salamis; Démétrius en
entreprit le siège. Ptolémée, qui était
en Egypte, ayant appris la fâcheuse
position de Ménélas à Chypre, s'em-
pressa d'arriver à Paphos , sur un point
ùè l'île opposé à Salamis, avec unej
flotte nombreuse et des forces consi-
dérables. Il envoya trois mille fantas-
sins à Ménélas, et, après l'avoir in-
formé de son plan d'attaque, il
rendit à Citium, peu distant de Sala-;
mis. Bientôt la bataille s'engagea sujj
mer et sur terre; elle eut pour résultai
la défaite totale de Ptolémée, son rej
tour en Egypte, et l'occupation de l'îl j
entière par Démétrius.
Antigone, en apprenant d'aussi
grands succès, ne douta plus du proj
chain accomplissement de ses vues , etj
ne reconnaissant point de puissancj
qui lui fût supérieure, il prit le titrj
de roi et le donna aussi à son fils Dèi
métrius. Ptolémée vaincu ne croyaJ
pas y avoir moins de droits qu'Antf
gone triomphant : il ne voulutpas coil
sacrer en quelque sorte sa défaite, ej
KGYPTE.
laissant son rival prendre seul un titre
qu'il n'ambitionnait pas moins que lui ,
et il se le donna comme lui. Séleucus,
Lysimaque et Cassandre n'hésitèrent
pas à l'imiter; mais, tant qu'il res-
tait un héritier d'Alexandre, ils s'abs-
tinrent tous de revêtir les ornements
et les insignes du pouvoir royal.
Dans l'année suivante (l'an 30G
avant l'ère vulgaire), Antigone, qui
résolut enfin d'attaquer l'Éçypte, rap-
pela auprès de lui Démétrius alors à
Chypre, et lui assigna pour rendez-
vous la ville d'Antigonia, qu'il avait
fondée dans la Syrie supérieure sur
rOronte. Il prend le commandement
de l'armée de terre, et donne celui de
la flotte à Démétrius : sous leurs or-
dres se trouvaient réunis quatre-vingt
mille fantassins, huit mille hommes
de cavalerie, quatre-vingt-trois élé-
phants, cent cinquante galères avec
cent vaisseaux de transport. Il se di-
rige par la Célé-Syrie, après avoir
ordonné à la flotte de côtoyer le rivage
et de régler sa marche sur celle de
l'armée. Néanmoins, les navarqnes
ayant dit qu'il fallait avoir égard au
coucher des Pléiades, qui devait avoir
lieu huit jours après, il blâma haute-
ment leur prévoyance qu'il taxait de
timidité, et porta son camp à Gaza,
voulant y prévenir l'arrivée des forces
de Ptolémée.
Les troupes de terre, munies de
provisions pour dix jours, s'avancèrent
par le désert. La flotte sortie de Gaza
tint heureusement la mer pendant
quelque temps, mais l'influence des
Pléiades se fit bientôt sentir; les vents
du nord se levèrent, et un certain
nombre des plus grandes galères fut
jeté sur la côte de Raphia. Les vais-
seaux de transport furent submerges
ou contraints de rentrer à Gaza; les
mieux gouvernés parvinrent jusqu'à
Cflsium, non loin du Nil, mais d'un
difficile accès. Antigone arriva bientôt
avec l'armée, opéra sa jonction avec la
flotte, et campa à deux stades du "Nil,
c'est-à-dire, de la branche de Péluse.
Ptolémée avait fortifié les places
principales de l'Egypte inférieure. Il fit
répandre parmi les soldats d'Antigone
qu'il récompenserait ceux qui l'aban-
donneraient. Ces promesses produi-
saient leur effet ; la désertion était dans
J'armée. Antigone disposa sur les bords
du canal du Nil des archers et des
frondeurs pour en défendre l'approche
aux agents de Ptolémée, et il se diri-
gea, avec les vaisseaux qui étaient ar-
rivés tard . vers le lieu nommé Pseu-
dostoma (fausse embouchure), où il
avait l'intention de placer un poste.
L'ayant trouvé fortifié, l'approche de
la nuit le força de se retirer; il recom-
manda aux nàvarques de se guider par
les feux du vaisseau principal , et il se
dirigea vers l'embouchure de la bran-
che phathmétique (la branche du mi-
lieu).
Mais Ptolémée, ayant eu le temps
d'en être averti, se hâta de conduire
des renforts à ses troupes et s'établit
avec son armée sur le rivage même.
Démétrius, jugeant le débarquement
impossible, la plage du Nil voisine du
pomt qu'il occupait étant naturelle-
ment défendue par des lacs et des ma-
rais (les marais de Thennêsi, qui sont
devenus le lac Menzaieh), se retira
avec toute la flotte. Un vent du nord
la surprit, et jeta à la côte d'Egypte
plusieurs vaisseaux qui furent pris par
Ptolémée; le reste parvint à rejoindre
ceux d'Antigone. Ptolémée avait for-
tifié toutes les embouchures du fleuve
et réuni une grande quantité de ba-
teaux prêts à porter du secours sur tous
les points: ces dispositions contra-
riaient fort Antigone , car la bouche de
Péluse étant défendue, les forces de
mer lui étaient inutiles, et les forces
de terre, empêchées par la largeur du
fleuve , restaient inactives.
Le tenrips s'écoulait, et les provi-
sions étaient près de manquer. Anti-
gone réunit ses généraux pour décider
si l'on devait continuer la guerre ou
se retirer en Syrie, y préparer plus
convenablement une nouvelle expédi-
tion , attendu que pendant ce temps les
eaux du fleuve baisseraient. Ce dernier
parti fut jugé le meilleur, et l'armée et
la flotte retournèrent en Syrie. Ptolé-
mée remercia les dieux de ce nouveau
succès , s'empressa d'en informer Lysi-
400
L'UNIVERS.
niaque, Séleucus et Cassandre, et ren-
tra dans Alexandrie (l'an 306).
Antigone entreprit alors son expé-
dition contre Tîle de Rhodes, et en
conOa l'exécution à son fils Déniétrius ,
qui réunit à cet effet plus de deux cent
voiles et de quarante mille hommes.
Les Rhodiens se préparèrent à résister
à cette attaque; en même temps ils
demandèrent du secours à Lysimaque,
à Cassandre et à Ptolémée. Celui-ci
leur envoya cinq cents hommes , parmi
lesquels se trouvaient plusieurs Rho-
diens déjà à son service. Ce renfort
arriva après les premiers succès obte-
nus par les habitants de l'île contre les
attaques réitérées de Démétrius. Il
n'avait pas réussi dans ses manœuvres
par mer, et il résolut de prendre la ville
du côté de terre. Ptolémée eut le soin
de l'approvisionner, et lui envoya d'a-
bord trois cent mille mesures de
grains. Cassandre et Lysimaque imi-
tèrent l'exemple de Ptolémée, qui, peu
de mois après, fournit de nouveaux ap-
provisionnements en grains, et quinze
cents hommes commandés par le Ma-
cédonien Antigone : en même temps il
donnait aux Rhodiens le conseil secret
de ne pas laisser écliapper l'oceasion de
faire la paix avec Démétrius. Antigone
avait envoyé les mêmes avis à son fils,
et le traité fut conclu à cette condi-
tion, entre autres, que les Rhodiens
seraient les alliés d' Antigone, excepté
dans la guerre contre Ptolémée. Dé-
métrius se dirigea ensuite vers la Réo-
tie, après avoir été retenu devant
Rhodes pendant une année.
Cette dernière indication deDiodore
de Sicile nous porte aux premiers mois
de la quatrième année de la cxviii''
olympiade, à l'automne de l'an 305
avant l'ère vulgaire, dix-neuf ans com-
plets après la mort d'Alexandre.
Les Rhodiens reconnaissants accor-
dèrent de grands honneurs à Ptolémée
(l'an 305) , consultèrent l'oracle d'Am-
mon pour savoir s'ils ne devaient pas
l'adorer comme un dieu, lui dédièrent
un bois sacré, un portique, et, s'il
faut en croire Pausanias , lui décernè-
rent le surnom de Soter, Sauveur, que
î'iiistoire lui a conservé.
Alors Ptolémée avait obtenu sur son
puissant rival Antigone des succès
éclatants; sa formidable expédition
contre l'Egypte avait été pour Ptolémée
une grande occasion de prouver qu'il
pouvait la défendre. Antigone avait
reconnu les effets de sa puissance de-
vant Rhodes même qu'elle avait sauvée.
Des trois héritiers du nom et de la
couronne d'Alexandre, il n'en existait
plus un seul ; trop d'intérêts , trop d'im
probes ambitions conspiraient contre
leur vie pour qu'ils pussent la conser-
ver. Philippe Aridée, Alexandre, fils
de Roxane, avaient été assassinés pa
Cassandre; il avait aussi acheté de Po
lysperchon la vie d'Hercule, fils àv.
Rarsine; et les aiatres généraux, non
moins ambitieux que lui, profitau
comme lui du défaut d'héritier légitime.
de l'empire, se trouvaient associés à
tous les succès de Cassandre , sans l'être
à ses forfaits.
Les Perses avaient détrôné la race
légitime des rois d'Egypte : Alexandre
avait conquis ce trône sur les Perses,
et Alexandre n'était plus. Les titres
que deux siècles avaient pu faire aux
successeurs de Cambyse n'étaient ré-
clamés par personne. Dans les circons-
tances où se trouvait l'Egypte, la
nation n'entreprit pas de placer la
couronne royale sur la tête d'un
homme de son choix. Depuis la mort
d'Alexandre, l'Egypte n'avait connu
que Ptolémée; il avait été son maître
et son protecteur; elle payait de son
affection et de son dévouement les
bienfaits d'une administration régu-
lière et bienveillante : Ptolémée était
en Egypte le père du peuple, il en de-
vint le roi; il en prit le titre, en re-
vêtit les insignes, les consacra par les
cérémonies de la religion , se fit cou-
ronner à Alexandrie, et sans doute
introniser à Mempbis, selon l'an-
cienne coutume des rois du pays; il fit
frapper des monnaies à son nom, à
son image, et, rattachant à la mort'
même d'Alexandre l'origine d'un pou-
voir dont cette mort avait été la source,
il se considéra comme roi depuis cette
époque mémorable, et l'année même où
il prit la couronne fut comptée comme,
EGYPTE.
40f
la vingtitMiie de son règne : il l'inscri-
vit sur ses premières nionn.'ues.
Cela se passait à la fin de l'été ou au
commencement de l'automne de l'an
305 avant l'ère vulgaire, entre le mois
de mai et le mois de novembre juliens
de la même année
Ainsi s'ouvrit encore une ère nou-
velle pour lÉgypte : une dynastie d'o-
rigine grecque venait s'asseoir sur le
trône des Pharaons, revêtir leurs insi-
gnes royaux, continuer leur autorité
sous l'égide des mêmes lois , des mêmes
coutumes, sous la protection des
mêmes dieux. Remontons à l'origine
du chef heureux de cette nouvelle dy-
nastie, qui fut la XXXir, et voyons
dans un court résumé les noms, la suc-
cession et le caractère des princes de
yette race royale qui devait continuer
l'œuvre du plus grand des héros de
l'antiquité.
Le nom patronymique des rois suc-
cesseurs immédiats d'Alexandre au
trône de l'Egypte, et qui l'occupèrent
jusqu'à l'asservissement du royn-jme
par Auguste, fut celui de Ptolémée.
Chacun d'eux eut encore un surnom
particulier; ils composèrent ensemble
la famille royale des Lagides, déno-
mination dérivée du mot grec Lagos,
qui fut le surnom que porta le père du
premier des Ptolémées.
Étant originaire de la Macédoine, le
nom et le surnom de cette race royale
doivent appartenir à la langue et au
dialecte qui furent en usage dans cette
contrée. Le nom de Ptolémée avait la
signification de guerrier, belliqueux.
La flatterie ne manqua pas d'envi-
ronner de prodiges et de mensonges
l'origine de cette famille. Ptolémée, le
premier des rois lagides, fut donc à sa
naissance, et comme par une prophé-
tique inauguration , élevé sur un bou-
clier d'airain; un aigle prit soin de le
garantir de l'ardeur du soleil, de l'in-
clémence de l'atmosphère, et des ani-
maux nuisibles; il déchirait ses proies
pour le nourrir de sang au lieu de lait.
Voilà ce qu'on a raconté de lui lorsque
sa lignée fut puissante et redoutée.
On n'a cependant pas entièrement
étouffé la vérité, ce qui du moins lui
'2(^' l.icraison. (Égyptk.)
ressemble davantage, et l'on sait en-
core qu'une Arsinoé , fdie de Méléagr* ,
fut unie à Ptolémée, surnommé La-
gus , et qu'elle accoucha d'un fils qui fût
le chef de la race royale des Lagides.
Ptolémée, lils de ce Lagus, naquit
à Eordée , petite ville de la "province de
Mygdone en Macédoine, dans la cm"
olympiade. On ne sait rien sur son
éducation ; mais la faveur même dont
il jouit d'abord à la cour de Philipot;
donne quelque fondement à la tradi-
tion qui rapporte qu'il n'était pas
étranger à ce roi. Il fut exilé ensuite,
soupçonné de trop de dévouement à
Alexandre, qui était devenu suspect à
Philippe après la répudiation de la
reine Olympias. Ptolémée, à la nou-
velle de la mort de Philippe, se hâta
de se rendre auprès d'Alexandre, qui ,
devenu roi, le plaça au nombre des
sept lieutenants qu'il nommait ses
gardes, le compta au nombre de ses
plus affîdés compagnons, l'associa aux
vastes entreprises où lui-même devait
trouver une mort prématurée, et le
favori une couronne qu'il n'espérait
pas. C'était ainsi que le fils de Lagus
se préparait aux soins de la royauté
par les travaux de la guerre : ses rares
qualités et d'éclatants exploits avaient
rendu sa personne et son nom plus
dignes du diadème.
Sa race fut puissante, compta de
nombreux descendants et d'illustres
alliances. Elle ne prépara pas sa perte
par sa propre ambition; ce fut assez
de celle de Rome, favorisée par des
dissensions intestines qui firent arriver
comme médiateur un peuple qui,
bientôt, voulut rester comme maître.
Une femme qui porta toutes les pas-
sions à l'excès, et fut douée d'un cou-
rage viril , ne put pas réparer, pur la
force de son caractère , les brèches que
le temps et la fausse politique de quel-
?[ues rois ses prédécesseurs avaient
aites à cette puissante monarchie
greccjue , et cette monarchie périt après
avoir subsisté près de trois siècles dans
une contrée ou rien cependant n'était
grec, ni la langue, ni la religion, ni les
mœurs, ni les opinions, ni les tiréju-
gés. S»us tous ces rapports, i'Égy^pte
402
L'UNIVERS.
testa libre de la domination macédo-
nienne établie par Ptolémée, fils de
Lagus.
Après un très-long règne et âgé de
plus de quatre-vingts ans , celui-ci s'oc-
cupa de se donner un successeur au
trône qu'il avait conquis. L'ordre de
succession à la couronne de Macédoine ,
constaté par les historiens, prouve
que les fils du roi en étaient les héri-
tiers de droit selon l'ordre de pri-
mogéniture, et qu'au défaut de mâles
les femmes héritaient de la couronne.
Si l'on examine ce qui s'est passé à cet
' égard parmi les successeurs du fils de
Lagus , on y trouvera la véritable cause
des dissensions qui troublèrent cette
famille, et mirent fin à l'empire égyp-
tien en la précipitant du rang suprême.
Un tableau sommaire de la succession
royale dans cette race mettra cette as-
sertion dans tout son jour.
Le premier des Ptolémées , qui porta
le surnom de Soter, Sauveur, eut
quatre femmes et onze enfants. Il
choisit pour lui succéder le fils qui na-
quit le premier de la quatrième, nom-
mée-Bérénice, et il le fit asseoir sur
son trône, qu'il quitta deux années
avant de mourir. Eurydice, en effet,
tille d'Antipater, avait donné plusieurs
enfauts à Ptolémée avant qu'il épousât
Bérénice. Le fils aîné d'Eurydice pro-
testa contre le choix du fils de Béré-
nice, revendiqua ses droits et prit les
armes pour les faire valoir. Céraunus,
c'était son nom, perdit la vie dans un
combat. Un second frère de Ptolémée ,
fils de Soter, né comme lui de Béré-
nice, mais d'un autre père, fut accusé
de conspiration et mis à mort, et le
nouveau roi, qui combattit ses deux
frères et les vit mourir, porta le sur-
nom de Philadelphe, comme s'il les
avait tendrement chéris.
Il eut pour successeur le fils qui lui
était né d'Arsinoé, fille de Lysimaque,
roi de Thrace , laquelle , étant fille d'une
sœur du roi Ptolémée, était tout à la
tois sa nî^ce et sa femme. Aucune dis-
sension ne vint troubler l'élévation au
trône de ce fils connu par le surnom
d'Évergète, la seconde lemme du roi,
qui tut tout à la fois aussi sa soçur, sa
femme et la mère de la première, ne
lui ayant point donné d'enfants.
Bérénice, tille de Magas, roi de la
Cyrénaïque et de la, Libye , avait été
mariée à Ptolémée Évergète, et de ce
mariage naquirent plusieurs enfants;
le premier-né des deux princes succéda
à son père, qu'il aima beaucoup , si son
surnom de Philopator est une preuve
de son affection. Philopator épousa sa
soeur Arsinoé , et fit mourir son frère
Magas dont il redoutait l'influence.
Il eut assez tard d'Arsinoé un en-
fant unique, et mourut bientôt après.
A peine âgé de cinq ans, ce fils lui
succéda au trône, en butte aux dissen-
sions intestines et aux ambitions étran-
gères. Le fils de Philopator leur ré-
sista, et régna vingt-quatre ans avec le
surnom d'Epiphane, ou Illustre, qu'il
portait déjà, quoiqu'à peine âgé de
quatorze ans. j
En mourant, il laissa de sa femme
Cleopàtre de Syrie, qui lui survécut,
deux fils et une fille, tous trois en bas
âge. L'aîné, appelé au trône, reçut le
surnom de Philométor, et il le mérita,
s'il reconnut par les témoignages de sa
tendresse les services que lui rendit sa
mère, qui, en qualité de régente du
royaume, l'administra pendant huit
ans avec une sagesse dont l'histoire a
voulu conserver le souvenir. Après sa
mort, des tuteurs inconsidérés enga-
gèrent Philométor dans une guerre
contre Antiochus Épiphane, roi de
Syrie, guerre dont le résultat fut très-
funeste au roi, qui fut fait prisonnier
la onzième année de son règne. Son
frère , qui prit le surnom d'Évergète II ,
connu aussi sous celui de Physcon à
cause de son excessif embonpoint, oc-
cupa le trône vacant, appelé par les
vœux des Égyptiens. Six années se pas-
sèrent dans la plus grande confusion.
Antiochus, qui, en faisant prisonnier
Ptolémée Philométor, avait ouvert à
son trère Évergète II le chemin du
trône, entreprit une nouvelle guerre
pour en chasser son protégé. Philométor
l'occupa de nouveau, le partagea quel-
que temps avec Évergète, jusqu'à ce
qu'une décision des envoyés de Rome
tit rentrer Évergète dans la Cyrénai-
EGYPTE.
que, dont ils lui avaient assigné la
possession, et Philométor régna seul
encore pendant dix-huit ans. Il mourut
laissant deux filles déjà mariées, et un
fils en bas âge sous la tutelle de sa
mère Cléopâtre, sœur et veuve du roi.
Évergète II, surnommé encore Ca-
kergétès à cause de son improbité,
instruit de la mort de Philométor, son
frère, se hâta de quitter Cyrène, et
de venir, à la tête d'une armée, deman-
der la tutelle du jeune roi Eupator, et la
régence du royaume. Il obtint l'une et
l'autre, à la condition d'épouser la
reine mère, qui était de plus sa sœur.
Il célébra son hymen par l'assassinat
du jeune prince, et devint, par un
crime, possesseur du sceptre et de la
couronne. Il eut de Cléopâtre , sa sœur,
un fils né à l'époque de son inaugura-
tion à Memphis, et de là appelé Mem-
phite; il le fit tuer et répudia la reine
sa femme, pour épouser une autre
Cléopâtre, fille de celle-ci et de Philo^
metor, son frère. Il en eut deux fils et
trois filles, Triphaene, mariée à An-
tiochus Épiphane, roi de Syrie, Cléo-
pâtre née la seconde , et Selène née la
troisième. Un autre fils, né d'Irène,
sa concubine, eut la Cyrénaïque pour
apanage.
Le fils aîné de Cléopâtre la jeune,
seconde femme d'Évergète II, déjà
marié à Cléopâtre, qui était sa sœur
de père et de mère, relégués l'un et
l'autre dans l'île de Chypre, y apprit
la mort de son père Évergète II. Par
son testament, ce roi avait transmis la
couronne à la reine, sa veuve, et à
celui de ses deux fils qu'elle désigne-
rait. Elle aurait préféré voir sur le
trône son second fils, qui lui était plus
dévoué; mais l'ordre de succession ne
favorisant pas ses vœux, elle appela de
l'île de Chypre le fils aîné, que i usage
faisait l'héritier légitmie de la cou-
ronne, et lui imposa l'obligation de
répudier sa femme Cléopâtre pour
s'unir à Sélène, la plus jeune de ses
sœurs. A ces conditions, Ptolémée,
gui prit le surnom de Soter II, fut
.nauguré, selon l'usage du pays, à
Memphis. Son jeune trère Alexandre
s'établit aussitôt à Chypre, que Cléo-
pâtre, femme répudiée de Soter II,
venait de quitter en épousant Antici-
chus Philopator. Mais la haine de la
reine mère ne cessa de poursuivTe So-
ter II, et son ambition lui faisant tout
espérer de la condescendance qu'elle
supposait dans son second fils Alexan-
dre, elle parvint à le placer sur le
trône, en soulevant la populace contre
Soter, qui se sauva sur un vaisseau
après dix années de règne, et se retira
à Chypre seul, séparé de Sélène, sa
femme , dont il avait déjà deux enfants ,
et que Cléopâtre donna ensuite en ma-
riage au même Antiochus Épiphane de
Syrie, déjà veuf de ïryphaene.
Alexandre couronné trompa les cou-
pables projets de sa mère Cléopâtre.
Il se sépara d'elle d'abord pour aller à
Chypre, d'où Soter était parti; mais,
rappelé peu après, Alexandre prit,
selon les ordres de sa mère, le com-
mandement de la flotte, et la conduisit
en Phénicie, pendant qu'elle-même at-
taquait avec son armée la ville que son
fils Soter était venu défendre. Mais ces
dissensions, intimement liées à celles
qui divisaient la famille royale de
Syrie, s'étant calmées par la rentrée
de Soter II à Chypre, Cléopâtre fut
tout entière à son ardent désir de ré-
gner seule : elle tramait la mort de son
fils Alexandre au moment où celui-ci
la prévint en la faisant périr, dix-huit
ans environ après l'expulsion de Soter.
Mais le peuple, irrité par tant de
crimes, tourna naturellement les yeux
vers celui qui en avait été la première
victime, et rappela Soter II au trône;
il venait d'en chasser Alexandre, qui
périt bientôt après dans un combat
naval, laissant un fils retiré alors a
Co , et plus tard , connu , comme son
père, par le surnom d'Alexandre.
Apres un nouveau règne de sept années
et demie, Soter II mourut, ne laissant
de ses deux femmes qu'un seul enfant,
Bérénice, qui lui succéda, à l'exclusion
des deux fils et dune autre fille, non
légitimes, qui survécurent aussi au
roi.
Mais le jeune Alexandre, fils de Pto-
lémée Alexandre, s'était jeté entre les
bras de Mithridate, roi de Pont, et
L'UNIVERS.
bientôt après dans ceux de Sylla, qui
h prit sous sa protection , et a ce titre
te conduisit à Rome. Instruit de la
mort de Soter II, le dictateur voulut
placer son pupille sur le trône des
Ptolémées, et le fit passer en Egypte
entouré d'un cortège royal. Bérénice
régnait seule depuis six mois , lorsque ,
à la satisfaction générale, elle reçut
Alexandre II pour époux et pour roi.
Il paya les généreuses résolutions de
la reine par un crime; il la fil assassi-
ner dix-neuf jours après l'avoir épou-
sée, et régna seul dès lors quelques
années encore. Les fils de Sélène,
sœur et seconde femme de Soter II , et
par là tante d'Alexandre II, élevèrent
des prétentions au trône de l'Egypte,
étant, comme cet Alexandre, neveux
de Soter et germains de Bérénice, sa
fille, héritière de l'empire. En même
temps les Alexandrins, irrités contre
Alexandre II, et ne pouvant lui par-
donner la mort de Bérénice , leur reine ,
se soulevèrent contre lui et le chassè-
rent du trône. Il se réfugia à Tyr, où
il mourut, et, disposant d'une cou-
ronne qui ne lui appartenait pas , il la
légua, par son testament, au peuple
romain.
Les Égyptiens, peu empressés de
hâter l'époque d'un asservissement
qu'ils ne devaient pas éviter, et que
préparait leur recours trop fréquent à
de fallacieuses protections, cherchèrent
à prévenir les effets du testament d'A-
lexandre II. Ils appelèrent donc les
deux fils illégitimes de Soter II, pla-
c*èrent le premier sur le trône de l'E-
gypte, et donnèrent Chypre au second.
Le nouveau roi d'Egypte prit le sur-
nom de Néos Dionysos, nouveau De-
nys ou Bacchus, et Rome n'hésita pas
à le reconnaître, refusant la couronne
que lui léguait le testament de Ptolé-
mée Alexandre II, parce qu'elle aurait
dû la conquérir par les armes, et n'ac-
ceptant que les trésors réunis à Chypre ,
qu'il ne fallait que faire transporter en
Italie. Mais Sélène, comme seconde
femme de Ptolémée Soter II , et plus
encore comme fille d'Évergète II et
petite-fille de Philométor, enassée par
Tigrane du trône de Syrie, où l'avait
placée son mariage avec Antiocluià
Épiphane, voulut faire reconnaître les
droits qu'elle avait au trône de l'E-
gypte, et envoya ses deux fils à Ronie
pour chercher" dans le sénat quelques
défenseurs. Les tentatives des deux
princes syriens furent sans succès;
Ptolémée Denys les prévint en tout
point, et resta paisible possesseur de
la couronne, oubliant les devoirs de la
royauté pour obtenir d'ignobles triom-
phes dans l'art de jouer de la flûte,
d'où lui vint le surnom à\4ulétès qu'on J
lui donna. Avec de l'argent, il sut
faire que Jules César, devenu consul,
ne soutint plus la validité du testament
de Ptolémée Alexandre II, dont Jules
César, édile, avait demandé l'exécution.
Effrayé néanmoins des hostiles dispo-
sitions de ses sujets , excitées par ses
constantes exactions, Denys (juitta
l'Egypte, alla s'exposer aux sévères
dédains de Caton , envoyé comme ques-
teur et préteur à Chypre, et courut à
Rome solliciter la pitié publique. Igno-
rant son départ pour l'Italie et le
croyant mort, les Alexandrins donnè-
rent le gouvernement de l'Egypte ;i
l'aînée des enfants du roi fugitif, Bé-
rénice, qui appela, pour le placer avec
elle sur le trône, Antiochus de Syrie,
dont on ignorait la mort, et après lui
son frère Séleucus , tous deux fils de
Sélène, fille de Ptolémée Évergète H, .
les mêmes qui avaient déjà cherché a
récupérer le trône de leurs aïeux ma-
ternels. Séleucus arriva en Egypte,
épousa Bérénice, qui, impatiente de la
sordide avarice du roi, l'étrangla bien-
tôt après. Elle épousa ensuite Arche-
laus, compagnon de Gabinius, pro-
consul en Syrie, qui se donna auprès
d'elle pour le fils de Mithridate Eupa-
tor. Six mois après, Archélaus mourut
dans le combat qu'il livra pour défendre
sa couronne contre Marc-Antoine, ra-
menant, sous les ordres de Gabinius,
commandant en Syrie , Ptolémée Denys
en Egypte. Ce roi remonta sur le
trône après une absence de plus de
deux années, pendant lesquelles Béré-
nice avait régné jusqu'au retour de son
père; il la punit de ce succès en la fai-
sant mettre à mort, régna trois auB
EGYPTE.
encore, et mourut, laissant pour lui
succéder quatre enfants, Cléopâtre,
l'aînée de. tous, et avec laquelle de-
vaient flnir l'empire et la race des La-
gides; une autre fille qui porta le nom
d'Arsinoé, et deux fils plus jeunes
qu'elles. Il désigna pour lui succéder
les premiers-nés de ses deux fils et de
ses deux filles, qui devaient s'unir en-
semble, et, dans le testament qui con-
tenait ses royales volontés , Rome était
encore appelée à protéger leur exécu-
tion.
Cléopâtre monta sur le trône avec
Ptolémée son frère aîné , qu'on croit
avoir porté le surnom de Denys ; mais
leur accord ne fut pas de longue durée.
Les secrets conseillers de Ptolémée
encore mineur, l'entraînèrent à une
rupture, et le conduisirent à Péluse
où le grand Pompée réclama sans bon-
heur sa protection , quoiqu'elle dût lui
être assurée par les services qu'il avait
autrefois rendus à Ptolémée Denys,
père du jeune roi , lorsqu'il implorait
a Rome l'assistance du sénat. Jules
César, qui poursuivait Pompée, des-
cendit à Alexandrie, et au nom du
peuple romain , exécuteur testamen-
taire nommé par Ptolémée Denys, il
entreprit de régler les différends qui
divisaient les enfants de ce souverain ,
en reconnaissant pour rois d'Egypte
Cléopâtre et son frère l'aîné. Mais les
chefs de la faction populaire , excitée
en faveur du jeune Ptolémée contre sa
sœur Cléopâtre , restèrent à la tête des
insurgés ; Arsinoé , sœur de Cléopâtre ,
vint soutenir par sa présence les ef-
forts de ces rebelles qui la déclarèrent
reine d'Egypte , et bientôt après de-
mandèrent" le jeune roi , promettant
de se soumettre s'ils l'obtenaient.
Jules César, qui ne pouvait mécon-
naître tout ce que cette demande avait
de favorable à ses secrètes préférences
pour Cléopâtre, livra le jeune roi qui
périt bientôt , après trois ans et quel-
(jues mois de règne, à la suite d'im
nouveau combat engagé malgré leurs
promesses par les insurgés. Cléopâtre
triompha, et César la proclama de
nouveau reine d'Egypte, lui associant
i^tolemée le jeune, qu'elle épousa. Mais
ce prince , âgé de onze ans, ne fut ni
époux ni roi ; Cléopâtre s'en défit bien-
tôt et resta «eule enfin maîtresse d'un
trône qui devait cesser d'exister avant
qu'elle cessât de vivre. La jeunesse et
la minorité des deux rois qu'elle avait
vus mourir, ayant laissé a Cléopâtre
seule, pendant tout le temps de leur
existence, les soins de l'administra-
tion de l'empire, Cléopâtre fut reine
en effet depuis la mort de Ptolémée
Denys, son père.
Mais il devait arriver que Rome, qui
avait si souvent réglé les destinées de
l'Egypte , verrait les siennes propres
décidées en Egypte même. La guerre
civile qu'alluma la mort de Jules Cé-
sar porta souvent sur cette contrée les
regards des triumvirs. Cléopâtre ne
s'en inquiétait point; elle espérait d'en
triompher, confiante moins dans ses
armées de terre ou de mer, dans sa
politique ou dans ses trésors , que dans
la puissance des charmes accomplis
dont la nature l'avait libéralement
dotée. Elle avait vu à ses pieds le fils
aîné du grand Pompée; Jules César
auprès d'elle avait oublié pendant plu-
sieurs mois et sa gloire et ses devoirs;
enfin le triumvir Antoine qui avait
mandé la reine à Tarses , subjugué à
son tour , courut bientôt après sur ses
traces à Alexandrie , laissant son ar-
mée prendre les quartiers d'hiver en
Phénicie. Rappelé à Rome par ses dif-
férends avec Octave , il les termine en
épousant Octavie, la sœur de son ri-
val ; mais , ramené bientôt par les sou-
venirs de Cléopâtre, il retourne en
Orient, et semble ne faire combattre
les armées de Rome que pour accroître
les possessions de cette reine. Vaincu
en Arménie , moins peut-être par les
armes des Parthes que par les regrets
que lui causait son éîoignement de
Cléopâtre, et cédant à leur entraîne-
ment, il s'enfuit en Syrie, va aussitôt
oublier en Egypte ses nouvelles réso-
lutions sur l'Arménie, et ne se décide
à marcher contre Artabaze , son roi ,
que lorsque Cléopâtre se résout aussi
à l'accompagner. Bientôt elle voit ame-
ner à ses pieds ce roi couvert de
chaînes qui, pour être d'argent, n'e-
-f06
L'UNIVERS.
taieiit pas moins humiliantes , et cette
femme , livrée à toutes les passions
humaines, y mit enfln le comble en
osant se revêtir des ornements de la
divinité , et prendre le nom de nou-
velle Isis. Mais Antoine paya bientôt
de sa vie un dévouement qui ne fut es-
timé que tant qu'il fut profitable : Oc-
tave pouvait-il en connaître les effets
sans qu'Antoine fut expose aux suites
de son jaloux ressentiment? Au nom
de l'intérêt public Octave excita le sé-
nat contre Cléopâtre : la guerre lui fut
déclarée, et Antoine sacrifia les inté-
rêts de sa patrie à une femme qui
n'hésitait pas de le sacrifier lui-même
à sa sûreté. Cléopâtre le seconda mal
à Actium; et, assez téméraire pour
croire au succès de ses artifices à l'é-
gard d'Octave vainqueur, elle le flatta
par des présents secrètement envoyés ,
et ne consola point d'un seul regret
la mémoire d'Antoine qui se donna la
mort , croyant qu'elle l'avait déjà re-
çue. Elle ne lui survécut que peu de
jours : trompée dans ses espérances sur
Octave, qui voulait l'attacher à son
char de triomphe et non lui obéir,
elle ne supporta pas l'idée de l'humi-
liation , et lui préféra une mort vo-
lontaire. Avec elle finit l'empire des
Lagides , les fils que laissa Cléopâtre
n'ayant succédé ni à son nom ni a son
rang. Le premier-né fut nommé Césa-
rion , de Jules César dont on le disait
le fils -, il avait porté le titre de roi des
rois , mais il ne fut jamais roi , et
mourut assassiné. Deux autres fils , et
une fille nommée Cléopâtre comme sa
mère , nés tous les trois du triumvir
Antoine , conduits à Rome parmi les
dépouilles de l'Egypte , ornèrent avec
elles le triomphe d'Octave. Ce royaume
fut inscrit au nombre des provinces ro-
maines^ et celui qui venait enfin de
l'asservir en méprisa assez les derniers
rois pour refuser de voir leurs froides
reliques , n'accordant cette marque de
respect qu'à la mémoire et aux dé-
pouilles d'Alexandre , comme lui vain-
queur de l'Egypte , et comme lui ré-
glant, mais non pour toujours, son
sort et ses destinées.
Telle fut la lignée de Ptolémée , fils
de Lagus , surnommé Soter , qui fut
en Egypte l'héritier des conquêtes
d'Alexandre le Grand.
Dès la première année de son avè-
nement , considérant les deux règnes
qui le séparaient d'Alexandre comme
nominaux , et comme inconnus a
l'Egypte . si ce n'est dans les vaines
formules du protocole, il rattacha l'ori-
gine de son autorité royale à la mort
même du héros dont il avait été le
lieutenant : et, de fait, l'Egypte n'en
avait point connu d'autre.
Ptolémée Soter fît donc frapper des
monnaies d'or, d'argent et de bronze
à son nom , à son effigie ; et il y fit
inscrire la vingtième année de son
règne.
Le calendrier égyptien était du nom-
bre des institutions publiques que le
génie d'Alexandre avait protégées. Ce
calendrier, dans sa forme antique, ne
cessa pas d'être en usage pendant
toute la durée de la domination des
Ptolémées. Nous avons déjà dit qu'il
représentait une année vague de 365
jours {suprà, page 234). C est d'après
ce calendrier que les années des règnes
sont comptées; et, pour la durée en-
tière de ces règnes des Lagides , pen-
dant près de 300 ans , il ne se trouve
qu'une différence de 74 jours successi-
vement absorbés par le rapprochement
des dates selon le calendrier Julien.
Les dates des monnaies des Ptolé-
mées offrent encore cette singularité :
a l'avènement d'un prince, on comp-
tait la première année de son règne du
jour même de cet avènement; et la
deuxième année dès le renouvellement
de l'année , quelque rapproché qu'il
fût du iour de l'avènement On voit
par là qu'une médaille portant la date
de la deuxième année d'un règne , peut
avoir été frappée peu de mois ou peu
de jours après que le prince dont elle
porte l'effigie est réellement monté
sur le trône. Cette règle singulière fut
constamment pratiquée pendant toute
la durée des règnes de Ptolémée Soter
et de ses successeurs.
Ce Ptolémée, en se plaçant enfin
sur le trône d'Egypte ^ voyait autour
de lui des héritiers qui pouvaient eu
EGYPTE.
407
perpétuer la possession dans sa des-
cendance. 11 avait épousé en troisièmes
noces Eurydice, nlle d'Antipater, et
quelques temps après Bérénice , venue
en Egypte en même temps qu'Eurydice.
Il avait, entre autres enfants , un fils
d'Eurydice, surnommé Céraunus, et
de Bérénice, celui qui lui succéda et
qui porta le surnom de Philadelphe :
ce sont les seuls dont les noms se
rattachent à l'histoire d'Egypte, le
sort des autres, au nombre de neuf,
ne l'intéressant point spécialement.
Ainsi le fils de Lagus , Ptolémée Soter,
réunissait alors en lui tout ce qui peut
assurer le succès d'une entreprise aussi
importante que la fondation d'une dy-
nastie souveraine , un nom illustré par
de grandes actions militaires, une ré-
putation de sagesse éprouvée par de
graves circonstances , vingt ans d'une
administration essentiellement bien-
veillante et protectrice , la confiance
des corps de l'État , l'amour du peu-
ple, enfin plusieurs héritiers qui ne
laissaient aucune incertitude sur la
transmission de la couronne royale.
En attendant, Démétrios parcourait
l'Archipel, et attaquait Sicyone gardée
par les troupes de Ptolémée , qui capi-
tulèrent et retournèrent en Egypte.
Cassandre ne voyait pas sans effroi
les succès de Déiiietrius; et il tenta
de s'associer Lysimaque, en lui faisant
partager les craintes qu'inspiraient la
puissance et l'ambition d'Antigone.
Lysimaque ne s'y refusa pas, et, d'un
commun accord, ils proposèrent à
Ptolémée et à Séleucus de se réunir
a eux, dans l'intérêt même de leur
couronne que menaçaient également
les projets d'Antigone; car, s'il par-
venait au trône de Macédoine , se con-
sidérant dès lors comme le successeur
d'Alexandre, il voudrait réunir sous
sa domination toutes les provinces de
l'ancien empire. Séleucus et Ptolémée
consentirent à cette alliance , bien con-
vaincus qu'elle serait funeste à Anti-
gone qui jusque-là avait été vainqueur.
A la suite d'événements et de succès
divers en Asie et en Europe, Séleucus
s'était avancé de la Babylonie, s'était
porté eu Cappadoce où il avait pris ses
quartiers d'hiver, et Ptolémée , parti
de l'Egypte avec une armée nombreuse ,
avait occupé les principales villes de
la Syrie et de la Célé-Syrie. Sidon ré-
sistait, et il en faisait le siège lors-
qu'on lui annonça qu'à la suite d'une
grande bataille Séleucus et Lysimaque ,
vaincus par Antigone, s'étaient retirés
à Héraclée , et qu'Antigone s'avançait
avec une armée considérable vers la
Syrie. Trop confiant dans ce rapport
qui était sans fondement, Ptolémée fit
avec Sidon une trêve de quatre mois ,
laissa des garnisons dans les villes
qu'il avait prises, et rentra précipitam-
ment en Egypte où il passa aussi
l'hiver.
C'était celui de l'année 30t avant
l'ère vulgaire. L'état où étaient alors
les affaires des généraux d'Alexandre
se disputant l'héritage de son empire,
annonçait, pour le printemps qui sui-
vrait , le dénoilment de cette sanglante
tragédie : c'étaient cinq gouverneurs
militaires qui s'étaient faits rois, et
qui , sur cette scène de crimes et de
malheurs, entraînaient presque tous
les peuples de l'Europe et de l'Asie ,
non comme spectateurs désintéressés ,
mais comme acteurs involontairement
associés à la fortune du chef qui les
avait conquis.
La journée d'Ipsus décida du sort
d'Antigone. Ce fut auprès de la ville
de ce nom , en Phrygie , qu'il livra aux
quatre rois alliés là bataille où il per-
dit la vie de la main même de Séleu-
cus ; son armée fut détruite , et Démé-
trius son fils alla, avec une poignée
de soldats , chercher à Éphèse, ensuite
à Chypre , une retraite et des ressources
nouvelles contre cette catastrophe in-
attendue.
Les provinces et les villes où ils
avaient commandé devinrent le prix
de la victoire, et les quatre rois son-
gèrent à se les diviser; mais leurs
prétentions particulières pouvaient-
elles laisser espérer qu'ils régleraient
amiablement ce partage? Leur intérêt
commun les avait réunis contre Anti-
gone, leur commune ambition les di-
visa ; le sort des armes devait encore
en décider. Séleucus s'unit à Démé-
40S
L'UNIVERS.
trius qui trouva un secours inespéré
dans cette alliance ; un traité associa
LysimaqueàPtoIémée, et de nouvelles
guerres furent le résultat de ces nou-
veaux succès.
Ptolémée pensa dès lors à reprendre
l'île de Chypre , à s'assurer la posses-
sion de la Syrie que ses troupes occu-
paient en partie depuis près d'une an-
née , enfin à remettre aussi sous son
obéissance Cyrène qui , depuis quelque
tcnfips, méconnaissait son autorité.
Démélrius, contre son attente, vit
ses affaires se relever ; Séleucus épousa
sa fille Stratoniee; et il retourna à
Antioche. Déidamie , l'une des femmes
de Démétrius., étant morte, Séleucus
lui fit accorder par Ptolémée la main
de Ptoléraaïs , l'une de ses filles. Démé-
trius, bientôt après, attaqua Athènes,
qui souffrit une cruelle famine, quoi-
que Ptolémée lui eût envoyé cent cin-
quante galères pour la soutenir. Mais
Démétrius en avait déjà réuni trois
cents venues du Péloponèse ou de
Chypre qu'il tenait encore; la flotte de
Ptolémée se retira , et Lacharès ayant
abandonné Athènes, Démétrius y en-
tra. Il attaqua ensuite la Laconie , dé-
fit Archidamas à Mantinée , et poussa
droit à Lacédémone. Ce fut alors qu'il
fiit informé que Séleucus avait pris
plusieurs de ses villas d'Asie , et que
Ptolémée occupait l'île de Chypre , à
l'eXoc^tion de la ville de Salamis où
étaient ses enfants et leur mère.
Bientôt après , Démétrius apprit que
Ptolémée les lui renvoyait comblés de
présents et d'honneurs.
Tel était l'état des choses dans ces
contrées, la trentième année après la
mort d'Alexandre. A cette époque,
Ptolémée avait repris possession de
l'île de Chypre , de Cyrène , et com-
mencé la construction du phare dans
l'île qui porta ce nom.
Deux ans après, Ménandre, fils de
Diopithès, cessa de vivre : une inscrip-
tion 2:recque , trouvée à Rome , dit que
cela arriva dans la trente - deuxième
année du règne de Ptolémée Soter, et
sous l'a. chontat de Philippe à Athènes.
Ptolémée , tranquille possesseur de
l'Egypte, profitait des loisirs de la
paix pour embellir Alexandrie et y
faire construire plusieurs temples.
Lorsqu'il voulut les consacrer, un songe
mystérieux d'abord négligé, écouté en-
suite à cause des circonstances ef-
frayantes qui l'accompagnaient , le dé-
termina à envoyer consulter Apollon
Pythien et à demander au roi de Sy-
nope les images du dieu qu'il avait vu
en songe; il lui fit offrir en même
temps de riches présents. Trois ans se
passèrent sans que cette négociation
eût un résultat ; elle avait commencé
dans la trente -cinquième année du
règne de Ptolémée.
Sur ces entrefaites , Démétrius avait
réuni une armée de cent dix mille hom-
mes et une flotte de cinq cents vais-
seaux; on en construisait encore à
Chalcis , à Corrnthe , à Pella , et leurs
dimensions n'étonnaient pas moins
que leur nombre. Effrayés par de si
grands préparatifs, Lysimaque, Sé-
leucus et Ptolémée jugèrent que ce ne
serait pas trop de leur alliance pour
résister à Démétrius : ils la contrac-
tèrent et y entraînèrent Pyrrhus. Ils le
chargèrent de surveiller la Macédoine;
Ptolémée parcourut la Grèce avec une
nombreuse flotte pour s'y faire des al-
liés; et bientôt Démétnus perdit le
trône de Macédoine après l'avoir oc-
cupé sept années.
Ce fut après ces événements que la
négociation de Ptolémée avec le roi
de Synope traînant trop en longueur
au gré du dieu qui en était le sujet, le
dieu quitta lui-même brusquement son
temple , monta sur une galère, mit en
mer, et, après une traversée qui ne
dura que trois jours, entra dans le
port d'Alexandrie à la grande satisfac-
tion de Ptolémée. C'était Apis.
L'annéesni vante, la trente-neuvième
de Ptolémée , fut aussi la dernière de
son règne; ce fut dans le courant de
cette année que Ptolémée , déjà très-
avancé en âge, s'occup;! d'assurer à sa
famille la jouissance d'une couronne
qu'il avait conquise par sa valeur et
méritée par sa sagesse. Il voulut , de
son vivant , placer lui-même son suc-
cesseur sur le trône qu'il se décidait ;i
quitter. Tout secondait ce noble projet :
EGYPTE.
409
Plolémée était en paix avec ses an-
ciens compagnons d'armes qui avaient
échappé à quarante années de guerres
a de malheurs : des traités ou'des al-
liances de famille l'attachaient à Lysi-
maque , à Séleucus , a Pyrrhus même;
Démétrius, que ses hauts faits ren-
daient le plus redoutable, expiait sa
jcloire prisonnier de Séleucus auquel
il s'était volontairement Ii\Té ; Ptolé-
mée jouissait enfin des fruits de son
courage , de sa prudence et de sa mo-
dération. Constant, dès le premier
jour de son gouvernement en Egypte,
a ne s'occuper que de cette riche con-
trée, il songea non pas à acquérir,
n>ais à posséder. Attaqué dans l'É-
i/ypte , il sut la défendre et la préser-
ver de toute invasion. L'attachement
et la reconnaissance des peuples affer-
mirent sur sa tête la couronne- royale,
et , comme s'il ne devait rjcn faire
d'inutile à sa gloire , il n'ajouta pas
moins à sa renommée en cédant volon-
tairement la cou-ronne à son fils , qu'il
n'en avait acquis en la prenant.
Des deux femmes que Ptolémée avait
épousées depuis qu'il était le maître de
l'Egypte, il lui restait alors trois fils:
un d'Eurydice , que la violence de son
courage avait fait surnommer Cérau-
nus , et deux de Bérénice , dont le pre-
mier fut surnommé Philadelphe, août
le second , Argaeus , mourut quelque
temps après , soupçonné de conspira-
tion contre le roi.
Ptolémée consulta ses amis sur le
choix d'un héritier, qu'il se proposait
de faire avant de mourir. L'usage dé-
signait le fils d'Eurydice, parce qu'il
était l'aîné des trois. Démétrius de
Phalère le dit au roi qui lui préféra le
premier-né des enfants de Bérénice;
il le proclama son successeur à la cou-
ronne d'Egypte , et cette exception à
la règle généralement suivie dans ces
temps , dut contribuer à la détermina-
tion que prit Ptolémée de descendre
du trône , pour y affermir par sa pré-
sence l'héritier de son choix qu'il ve-
nait d'y placer.
L'autorité de Ptolémée Soter avait
été constamment secondée de l'assen-
timent public, de l'amour des peuples
et du concours empresse de toutes les
classes. Sous son règne, l'Egypte avait
reconquis son antique splendeur, et
les arts de la Grèce avaient uni leurs
riches produits à ceux des arts natio-
naux. Les preuves de la magnificence
de Ptolémée , de sa piété envers les
dieux du pays , de son active attention
à encourager les arts et les lettres ,
subsistent encore sur les monuments
et dans les témoignages de l'histoire.
Nous ne pouvons les indiquer ici que
bien sommairement , tant ces preuves
sont multipliées.
On croit avoir reconnu le nom de
Ptolémée Soter et celui de la reire Bé-
rénice, sa femme, dans quelques par-
ties des édifices religieux de Karnac à
Thèbes , et sur le "couronnement du
temple deBohbaït, l'ancienne Isidis-
Oppidum. La légende royale de Ptolé-
mée est renouvelée des "^Pharaons ; ce
roi grec y est aussi approuvé d' Amon
et de Phré, le gardien de la vie , Pto-
lémée vivant à toujours et chéri de
Phtha. Le nom de la reine Bérénice
est sculpté à côté de celui du roi , a%-ec
le titre de dominatrice du monde. Il
faut , sans doute , accuser le temps et
les événements, de la rareté des monu-
ments signés du nom de Ptolémée
Soter : ayant ceint le diadème royal
vingt ans après la mort d'Alexandre
le Grand , et jusque-là n'ayant inscrit
sur les monuments que les légendes
de l'autorité légitime , possédée par le
frère et le fils du conquérant , il n'eut
aussi , et pour les mêmes nnotifs , à pla-
cer son propre nom que dans ladédicace
des édifices publics qu'il fit construire
ou réparer après s'être déclaré roi.
Le/j/iare était unehaute touren pier-
res blanches et a plusieurs étages, élevée
dans l'île de Pharos , que Ptolémée
réunit à Alexandrie par une chaussée.
Ce phare , qui devait faciliter la naviga-
tion dans le voisinage du port d'Alexan-
drie, est un des plus utiles monuments
entrepris par Ptolémée Soter. Chaque
étage allait en se rétrécissant , et avait
une galerie extérieure prise sur la fa-
brique de dessous. On dit qu'il eut
d'abord mille coudées de haut; il n'en
reste plus rien aujourd'hui de visible.
410
L'UNIVERS.
Des escaliers habilement construits
conduisaient dans de nombreux appar-
tements; des bêtes de somme pou-
vaient y monter , tant les pentes étaient
artistement ménagées. Au douzième
siècle de notre ère, il restait encore cent
cinquante coudées des constructions
du phare. Il est figuré sur plusieurs
médailles ; les poètes célébrèrent cette
merveille des arts ; en élevant le phare
d'Ostie, l'empereur Claude prit pour
modèle celui d'Alexandrie.
Ptoiémée ne dédaigna pas les pro-
ductions de l'art égyptien ; il donnait
par là une satisfaction à l'opinion na-
tionale ; les restes de l'antique Alexan-
drie rendent témoignage de cette at-
tention. Un des obélisques encore
tiebout dans les ruines de la ville
grecque , avait été d'abc^rd érigé par
un Pharaon devant un des temples de
la ville d'Héliopolis ; il fut transporté
dans la ville nouvelle.
Mais le plus mémorable établisse-
ment pour lequel l'humanité doive le
plus se montrer reconnaissante envers
Ptoiémée Soter, c'est l'école savante
qui porte encore le nom d'école d'A-
lexandrie.
Au milieu des exigences de la guerre,
Ptoiémée avait du temps à donner aux
jouissances de la paix. Il savait la puis-
sance des arts et des lettres sur la pros-
périté des empires : il les appela auprès
de lui de toutes les régions oii ils flo-
rissaient , de la Grèce surtout , la pa-
trie du génie et du bon goût , déjà
riche de tant de chefs-d'œuvre de l'in-
telligence : il réussit à former une in-
time et durable union entre eux et l'é-
tude des plus riches productions de la
nature, dont l'Egypte était si féconde.
Ptoiémée y attira les savants de la
Grèce, et "Alexandrie devint la nou-
velle patrie des lettres et le sanctuaire
de la science. Le roi ouvrit son pa-
lais aux philosophes , cultiva leur
société , et fit amasser pour eux
une immense bibliothèque. Les hom-
mes les plus distingués de tous les
pays affluèrent en Egypte, et Alexan-
drie conserva pendant six siècles le
titre de métropole des sciences et des
lettres
On a donné le nom d'école à ce
centre de toutes les études , de tous
les progrès dans la culture de toutes
les sciences. Non-seulement elle ajouta
au domaine général de l'intelligence
par de nouvelles découvertes, mais
encore elle prit soin de conserver les
conquêtes déjà faites, en donnant de
nouvelles éditions des écrits les plus
remarquables : des fragments d'Ho-
mère, des livres d'astronomie, des
compositions poétiques , écrits sur pa-
pyrus , recueillis en Egypte et portés
a Paris, rappellent les travaux des cri-
tiques grecs de cette école.
Toutes les branches des sciences y
furent cultivées : la cosmographie, les
mathématiques, l'histoire naturelle,
la médecine et la grammaire : la philo- j
Sophie eut aussi son tour, quoiqu'un i
peu plus tard ; et il suffira à l'éter-
nelle gloire de cette école de citer
parmi ceux qui l'illustrèrent, Démé-
trius de Phalère, Zénodote et Aris-
tarque pour la critique grammaticale ;
Hérophile et Érasistrate pour la mé-
decine ; Timarque, Aristille, Hipparque
et Ptoiémée pour l'astronomie; Eu-
clide , Apollonius de Perga , Diophante ,
pour la géométrie; Eratostnène et
Strabon pour la géographie; Cnési-
dème, Sextus l'empirique, Potamon ,
Ammonius Sakkas parmi les philo-
sophes; enfin l'influence durable de
cette école s'étendit par la suite des
temps sur les Juifs, les chrétiens et.
les Grecs d'Alexandrie tout à la fois
Aristobule et Philon font honneur à
l'école judaïque; saint Pantène et saint
Clément d'Alexandrie à l'école chré-
tienne. La poésie et l'histoire n'ajou-
tèrent rien de marquant aux chefs-
d'oeuvre que les Grecs avaient déjà
produits.
La destinée de cette admirable ins-
titution fut celle de toutes les créations
humaines : sa gloire brilla ou s'obscur-
cit comme celle des rois grecs qui se
succédèrent sur le trône d'Egypte.
Sous les trois premiers Ptolémées,
l'éclat de leurs règnes rejaillit sun
l'école qu'ils avaient fondée par leur
munificeiv;e et agrandie par leurs bien- '
faits. Les trois règnes suivants furenti
KGYPTE.
moins licureux , l'école déclina et la
Grèce , [>Jus calme , offrit aux maîtres
et aux disciples un théâtre plus digne
de leur science et de leurs efforts.
Bientôt après , les désordres publics
inquiétèrent les Muses amies du repos
et de la sérénité ; les savants d'Alexan-
drie s'exilèrent et allèrent enseigner à
Rhodes, en Grèce et çn Syrie. Les
causes qui ruinèrent le trône des Pto-
lémées ruinèrent aussi l'existence de
l'école d'Alexandrie.
Du reste , Ptolémée Soter était un
prince let-tré; il passe pour avoir com-
posé une relation des conquêtes d'A-
lexandre : il se plaisait à la fréquenta-
tion des poètes et des philosophes; il
avait destiné une portion de son palais
à leur logement : il l'avait comme con-
sacrée aux Muses, en lui donnant le
nom de Musaeum qui est venu jusqu'à
nous , et il renfermait les collections
les plus utiles au progrès de toutes les
sciences , et notamment les principaux
écrits composés en Grèce , en Asie et
en Afrique. Les savants qu'il ne pou-
vait attirer près de lui , il les recher-
chait par ses bienfaits, et plusieurs
d'entre eux éprouvèrent les effets de
sa munificence. Il entretenait une cor-
respondance suivie avec le célèbre
Théophraste. C'est Ptolémée qui réalisa
les vues d'Alexandre sur Alexandrie : il
fonda la puissance de cette grande cité ,
et lui donna une importance qui dure
encore. Il l'orna aussi de magnifiques
édifices , dont il ne subsiste plus que
peu de ruines : tant de maîtres se sont
depuis succédé dans cette ville ! Pto-
lémée Soter lui avait attentivement
ouvert ou entretenu les plus fructueuses
voies c aimerciales avec le monde en-
tier. L,es astronomes secondaient,
éclairaient les navigateurs : il nous
reste encore quelques-unes des obser-
vations faites à Alexandrie par Timo-
charis, notamment celles de plusieurs
étoiles principales et des Pléiades dans
les années 295 , 294 , et 283 avant l'ère
chrétienne; antiqu-es observations très-
utiles aux supputations comparées des
observateurs modernes.
Ptolémée Soter avait conflé au phi-
losophe Straton, disciple de Théo-
phraste, et à Philétas de Cos, poelc
imité par ïhéocrite, l'éducation de
son fils Ptolémée Philadelphe : de telles
leçons fructifièrent ; le règne de Phila-
delphe est un de ceux qui ont jeté le
plus d'éclat dans l'histoire ; et , tout en
faisant une juste part aux exagérations
des poètes , il reste encore assez de
sérieux témoignages des soins de ce
grand prince pour U prospérité et la
gloire de son empire.
Ptolémée Philadelphe succédait à
son père encore vivant. Après avoir
quitté le trône, Ptolémée Soter jouis-
sait en (quelque sorte des honneurs ré-
servés a sa mémoire; il voyait sa
propre apothéose, son image et son
nom associés dans les cérémonies pu-
bliques à ceux du grand Alexandre :
préludes du culte dont il devint l'objet,
et qui lui fit consacrer des autels, des
chapelles et des prêtres. Il assista avec
Bérénice, sa femme, mère de Phila-
delphe, à la magnifique cérémonie qui
fut comme l'inauguration du règne de
leur fils. Cette fête publique, que rien
n'égala jamais dans notre Occident, et
où l'Egypte avait comme accumulé
toutes les richesses de l'Asie , de l'A-
frique, est connue du lecteur par la
description qui a été mise sous ses
yeux.
Cette fête eut lieu au milieu de
l'hiver qui suivit l'abdication de Pto-
lémée Soter, au commencement de
l'année 284 avant l'ère vulgaire.
Dès que le choix fait par Ptolémée
Soter fut déclaré, Céraunus, son fils,
né d'Eurydice, appeié au trône par
l'ordre de primogéniture, ne voulut
pas rester dans une cour où ses droits
venaient d'être si publiquement mé-
connus : il quitta l'Egypte et se retira
auprès de Lysimaque, roi de Thrace,
dont le fils, Agathocle, avait épousé sa
sœur Lysandra, née comme lui d'Eu-
rydice. Mais Lysimaque, déjà avancé
en âge, avait aussi épousé une fille de
Ptolémée Soter et de Bérénice, Arsi-
noé, sœur de Philadelphe. Celle-ci crai-
gnant, disent les historiens, que ses
enfants, après la mort de Lysimaque.
ne devinssent les sujets d'Agathocle,
trama la perte du jeune prince son
i
412
L'UMVERS.
beau-fils. Elle réussit à devenir crimi-
rwlle sans que Lysimaque s'occupât de
l'empêcher, et Lysandra, sœur de Cé-
raunus, veuve d'Agathocle, effrayée
d'un tel attentat, courut chercher un
refuge non pas à la cour de Ptoléniée
Phiiadelplie , son frère de père , devenu
roi d'Egypte, mais arupres de Séleu-
cus , entraînée d'ailleurs par les con-
seils de Céraunus qui ne la quitta pas,
et qui l'accompagna, ainsi que ses en-
fants, un autre frère de Céraunus,
appelé Méléagre, et Alexandre, fils de
Lysimaque, né d'une femme odry-
sienne.
Arrivés à la cour de Séleucus, ce roi
refusa de seconder leurs vues ou leurs
prétentions sur l'Ég^ypte; ses traités le
liaient avec Ptolémée Soter; mais il se
décida à faire la guerre à Lysimaque.
Celui-ci se hâta de passer en Asie
pour prendre lui-même l'offensive; il
perdit la vie dans une bataille qu'il
avait engagée, et qui se livra auprès
de Coroupédion , dans la grande Phry-
gie. Cette victoire rendait Séleucus le
maître du trône de Macédoine, et il
pensait à s'y asseoir. Il ne restait plus
que lui des anciens compagnons d'A-
lexandre : Ptolémée Soter avait cessé
de vivre.
Séleucus céda donc ses États d'Asie
à son fils Antiochus, et se mit en
marche pour la Macédoine à la tête
d'une armée composée de troupes grec-
ques et de troupes étrangères. Ptolé-
mée Céraunus l'accompagnait et secon-
dait son entreprise avec un zèle que la
bienveillance de Séleucus pourceprinee
fugitif ne devait pas faire soupçonner
d'infidélilj. Cependant, parvciiu à Ly-
simachia vec son armée, Séleucus fut
trahi par Ptolémée Céraunus, qui lui
donna la mort, abandonna aux soldats
le pillage du trésor royal, s"empara du
royaume de Macédoine, et le gouverna
comme roi jusqu'au momeiit de son
invasion par les Gaulois , qui le tuèrent
dans un combat.
Lysimaque, Séleucus et Ptolémée,
périient presque en même temps, et
survécurent peu à Ptolémée Soter. Tous
les historiens sont d'accord que ce
prince vécut deux ans encore après son
abdication, ce qui porte sa mort vers
la fin de l'an 283.
C'est à l'époque de l'avènement de
sou fils que durent être frappées les
monnaies qui portent les têtes acco-
lées de Soter et dePhiladelphe, avec
celle de Bérénice au revers.
Philadelphe était né dans l'île de
Cos, lorsque Soter, son père, fit une
expédition dans les Cvclades, et l'épo-
que en a été fixée à Tannée 308 avant
l'ère vulgaire. Théocrite, qui a décrit
en poète la naissance de Philadelphe,
dit que Bérénice fut surprise dans cette
île par le terme de sa grossesse, ce qui
nous apprend qu'elle accompagnait
Soter dans- cette expédition militaire,
se croyant peut-être plus en sûreté au
milieu des hasards de la guerre qu'à la
cour même d'Alexandrie, si Eurydice
y était restée. Ce fut donc après vingt-,
trois années entières , et lorsque Phi-
ladelphe était parvenu à la vingt-qua-
trième de son âge, qu'il fut appelé au
trône d'Egypte par l'abdication volon-
taire de Soter, au mois de novembre
de l'an 285.
Dès qu'il fut informé que son frère
Céraunus avait quitté la cour de Lysi-
maque, il envoya demander en ma-
riage, à ce roi, sa fille Arsinoé.
Aussitôt après la mort de Ptolémée
Soter, Philadelphe, qui n'avait point
oublié-que Démétrius de Phalère, con-
sulté par £on roi sur le choix d'un suc-
cesseur, n'avait pas hésité d'unir sa
voix à ce que prescrivait l'usage, qui
appelait à la couronne Ptolémée Cé-
ra'înus, exila ce sage conseiller dans
une province, où il traîna quelque
temps encore une vie languissante.
Dans la même année, la 282^ avant
l'ère vulgaire, Arsinoé, fille de Lysi-
maque, se rendit en Egypte et devint
l'épouse de Philadelphe.
Alors Sostrate de Gnide termina la
construction de la tour du phare près
d'Alexandrie, qu'il avait commencée
par l'ordre de Soter. Sa construction
dura douze années entières, et ce ma- •
gnifique édifice fut célébré dans les
hynuies des poètes. On raconte que le
roi ne voulant pas permettre que Sosr
Irate mît son nom sur l'édifice, l'ars'
KGYPTE,
chilecte, bien avisé, l'y grava profon-
dément , et couvrit ensuite l'inscription
d'un stuc qui le caciiait, espérant que ,
lorsque le temps aurait détruit le stuc,
son nom serait connu de la postérité.
Des poètes contemporains honorèrent
cependant publiquement Sostrate et
son ouvrage.
Deux années plus tard, Céraunus,
maître du trône de Lysimaque par
l'assassinat de Séleucus, tenta de s'en
assurer la possession en captant les fa-
veurs populaires, et dans le dessein
d'obtenir la bienveillance de Philadel-
phe, son frère, il lui envoya des am-
bassadeurs chargés de lui faire con-
naître que , par respect pour la mémoire
de leur père, il oubliait l'offense qui
lui avait été faite en le privant de la
couronne. Mais il n'eut vraisemblable-
ment pas le temps de connaître les ré-
ponses de Philadelphe, car neuf mois
après il perdit la vie dans un combat
contre les Gaulois, ainsi que nous ve-
nons de le dire.
Céraunus, en prenant la couronne
de Macédoine, avait simulé un grand
attachement pour Arsinoé, veuve de
Lysimaque, et pour ses deux fils; mais
il les avait fait égorger en célébrant
son hymen avec Arsinoé, et celle-ci
s'étaitVetirée dans l'île de Samothrace.
Après la mort de Céraunus, Ptolémée
Philadelphe s'empressa d'appeler au-
près de lui Arsinoé, sa sœur.
Toutefois, ce prince, Philadelphe
[qui aime ses frères) , ne justifia pas
ce surnom par un heureux accord avec
ceux de ses frères qui vivaient encore
alors. Le plus jeune de tous, Argaeus,
né comme lui de Bérénice, accusé de
conspiration contre le roi , fut mis à
mort par son ordre; Méléagre, qui
était à Chypre, éprouva le même sort
Eour avoir poussé à l'insurrection les
abitants de cette île. Philadelphe ne
traita guère mieux sa femme Arsinoé,
fille de Lysimaque, soit qu'elle eût
conspiré contre lui , excitée par la ja-
lousie que lui inspirait la présence de
l'autre Arsinoé, veuve de Lysimaque
son père, et sœur de Philadelphe, soit
que, vaincu par les charmes de sa
»œur, Philadelphe ne conservai pour
elle aucune affeclion : il la répudia et
l'exila à Coptos , dans la Thébaïde, en
ayant déjà trois enfants, deux fils et
une fille, et il épousa Arsinoé, sa sœur
de père et de mère, ce qui était con-
traire aux lois des Macédoniens.
C'est a cette même époque du règne
de Philadelphe que se place ce que l'on
a dit de la traduction grecque des livres
des Hébreux, si longtemps attribuée à ce
roi. Le grand nombre tfe Juifs amenés
successivement en Egypte , ou qui y fu-
rent attirés par la douceur du gouverne-
ment de Soter, leur mélange avec les
Macédoniens , dont il leur devint néces-
saire de connaître la langue, qui était
aussi celledugou vernement,durent ren-
dreindispensablelaversion de ces livres
hébreux en langue grecque. Si l'on s'en
rapporte à la lettre attribuée à Ariss
téas , ce fut Ptolémée Philadelphe qui ,
d'après l'avis de Démétrius de Phalère
et sur les pressantes sollicitations
d'Aristéas , ordonna d'en faire une tra-
duction complète. Josèphe , l'historien
des Juifs, n'a élevé aucun doute sur
l'authenticité de cette lettre; Philon,
autre Juif, raconte à ce sujet des
choses analogues; mais la chronique
samaritaine A'Aboul-Phatach attribue
aux Samaritains tout ce que la lettre
d'Aristéas dit des Juifs, et ajoute que
la traduction a laquelle concoururent
les Samaritains fut faite dans la dixième
année du règne de Philadelphe.
On peut remarquer sur ce sujet que
puisque, au rap|M)rt de Plutarque, Dé-
métrius de Phalère engagea Ptolémée
Soter à recueillir les livres de législa-
tion connus chez divers peuples et
dans diverses contrées, ceux des Juifs
ne purent pas être oubliés.
Il faut remarquer aussi que dès la
3* année de son règne, Philadelphe
avait exilé le philosophe Démétrius de
sa cour , où il ne pouvait plus se trou-
ver sept années plus tard.
Philadelphe ne donna pas moins
d'attention à se faire de bonnes rela-
tions au dehors, à contracter de puis-
santes alliances, et il rechercha celle des
Romains : leur réputation militaire,
leurs guerres avec divers peuples de la
grande Grèce, et surtout celle qu'ils
414
L'UNIVERS.
venaient de soutenir avec succès contre
Pyrrhus, roi d'Épire, que le père de
Philadelphe avait replacé peu d'années
avant sur son trône, contribuèrent à
l'y déterminer; il envoya des ambas-
sadeurs à Rome; le sénat romain en-
voya aussi à Philadelphe quatre dépu-
tés, et l'alliance fut conclue.
Elle fut la première relation directe
entre le gouvernement d'Alexandrie et
celui de Rome : il eût mieux valu pour
l'Egypte qu'elle eût toujours été igno-
rée des Romains, car elle devait re-
douter les effets de ces alliances.
Dans l'année suivante, la treizième
du règne de Philadelphe, Timocharis
s'occupait à Alexandrie des deux ob-
servations de Vénus, qui furent faites
les 12 et 16 octobre de l'an 272.
Deux années après sa défaite en Ita-
lie, Pyrrhus perdit la vie devant
Argos.
Après la mort de Pyrrhus, Anti-
gone menaçait la Grèce entière de sa
toute-puissance. Athènes et Lacédé-
mone se liguèrent contre lui et deman-
dèrent du secours à Ptoléraée Phila-
delphe, qui envoya une flotte sous le
commandement de Patrocle, laquelle,
si l'on en croit Pausanias, ne fut pas
fort utile aux Athéniens; néanmoins
ils donnèrent à une de leurs tribus le
nom de ce Ptolémée.
Bientôt après , l'un des enfants que
Bérénice avait eus avant qu'elle fût la
femme de Soter , Magas , frère de mère
avec Philadelphe , et depuis plusieurs
années gouverneur de Cyrène , y avait
pris un tel empire sur les habitants ,
qu'il les poussa à la révolte envers leur
roi Philadelphe, et les conduisit contre
l'Egypte. Philadelphe leur opposa des
forces suffisantes , parmi lesquelles se
trouvaient quatre mille Gaulois : Ma-
gas fut bientôt ramené à Cyrène par
l'insurrection de quelques peuplades
de la Libye, et Philadelphe dut re-
noncer à le poursuivre parce qu'il fut
mformé que les troupes étrangères
qu'il avait à sa solde conspiraient
contre lui. Il les fit enfermer dans une
île du Nil où elles périrent toutes.
Magas parvint ensuite à entraîner son
Leau-pere Antiochus roi de Syrie,
dans son entreprise contre l'Egypte;
mais Ptolémée la rendit encore" sans
succès en jetant ses propres troupes
dans les provinces d'Antiochus les
moins bien défendues. Cependant Ma-
gas fit proposer la paix à Philadelphe',
et voulut la cimenter par une alliance
de famille. L'union de Bérénice, fille
unique de Magas, avec le fils unique
de Philadelphe, fut convenue, et la
Cyrénaïque se trouva par cette union
de plus en plus attachée à l'Egypte.
Magas étant mort, Apamé, sa veuve,
qui n'avait pas consenti à ce projet
d'union , tâcha de la rompre en appe-
lant de la Macédoine Démétrius, frère
du roi Antigone ; mais ce prince dé-
plut tant et sitôt par son orgueil à la
famille de Magas , au peuple et à l'ar-
mée , qu'il fut la victime des embûches
qu'on lui tendit , et Bérénice devint la
femme du jeune Ptolémée qui régna
ensuite sous le nom d'Évergète.
Les soins que Philadelphe donnait
au gouvernement ne laissèrent pas une
année de sa durée sans qu'elle ne vît
naître quelque institution utile, fon-
der quelque établissement public , éle-
ver un monument aux arts , encoura-
ger ceux qui les cultivaient. Mais,
quoique le souvenir en soit conservé ,
l'époque en est toujours ignorée , et
c'est ici qu'il est permis de renouveler
le regret qu'excite si vivement le si-
lence des médailles, quoique cependant
leurs dates marquent les années du
règne de Philadelphe selon une ère qui
remonte à la première année de Soter
comptée depuis la mort d'Alexandre,
ère qui, si elle eût été conservée, au-
rait fourni un guide certain pour le
temps des Lagides.
Mais son usage ne fut pas immua-
ble; il s'opéra àcet égard un change-
ment qu'il entre dans notre plan d'in-
diquer d'abord , afin de l'expliquer s'il
est possible.
Soter, en prenant la couronne d'E-
gypte, avait fait marquer sur ses
monnaies le.« années de son règne,
dont la première remontait à celle de
la mort d'Alexandre. Philadelphe lui
succéda de son vivant même , et il con-
tinua de marquer ses monnaies selon
EGYPTE.
4(5
l'ère qui remontait à la première an-
née du règne de son père. Ainsi , on a
des médailles de Ptolémée Soter avec
le nombre 36 : celles qui portaient les
nombres 37, 38 et 39, ne sont pas
connues. La première, frappée pour
Philadelptie , duttporter le nombre 40 ;
elle manque aussi : mais celle qui fut
frappée l'année suivant* , la 41" de l'ère
de Soter, qui était la 2* du règne de
Philadelphe, nous est parvenue. Elle
présente d'un côté la tête jeune et dia-
démée du deuxième Ptolémée, et au
revers son nom avec un aigle debout
sur un foudre; dans le champ de la
médaille la date de l'an 41. Cette ma-
nière de dater ses monnaies fut con-
tinuée par Philadelphe jusqu'à l'année
.54 de l'ère, et même jusqu'à l'année
56. Après, viennent les monnaies de
Philadelphe avec des dates qui se rap-
portent à une autre ère , et dont le
premier nombre connu est 19. Ce chan-
gement dans la manière d'inscrire les
années de son règne sur ses monnaies,
introduit dès lors par Philadelphe , a
été expliqué avec toute raison par la
volonté du roi de se faire une ère
d'après l'époque même où il était par-
venu à la couronne, de la compter du
commencement de son règne , et non
plus de celui de Soter. Cette explica-
tion n'est pas nouvelle ; elle a été ad-
mise par tous ceux qui ont voulu rendre
raison de ce changement dans la ma-
nière selon laquelle les années de Phi-
ladelphe sont comptées sur ses mon-
naies.
Quelle fut l'occasion d'un tel chan-
gement .••
C'est l'établissement de l'ère diony-
sienne , ainsi appelée du nom de son
auteur, Denys l'astronome.
Cette ère était purement astrono-
mique et composée d'années solaires
Gxes , chacune de douze mois , portant
les noms des douze signes du zodiaque.
Il est généralement connu que l'époque
radicale de cette ère était l'avènement
de Philadelphe à la couronne d'Egypte :
et les huit observations astronomiques
datées selon l'ère de Denys, conser-
vées dans l'Almageste , étant , au
moyen de leurs dates égyptiennes cor-
respondantes , transportées sur le ca-
lendrier Julien , montrent en effet que
l'ère de Denys con>mence au solstice
d'été qui précéda immédiatement l'avé-
nement de Philadelphe, et il y a entre
le solstice et l'avènement (du 24 juin
au 2 novembre) un intervalle de 130
jours environ. Si l'on suppose que De-
nys ayant composé son ère a voulu lui
donner une époque radicale historique,
la première année du règne d'un prince
qui faisait tout pour encourager les re-
cherches savantes , pour les astro-
nomes surtout , se présentait naturel-
lement à son esprit. De plus , on ne
peut pas croire que Denys ait établi
son ère avant le règne de Philadelphe,
puisqu'il eût fallu en prédire le com-
mencement.
Peu d'années après , la 24'" du règne
de Philadelphe , Antiochus Théos suc-
céda à son père Antiochus Soter. Sa
sœur Apamé , veuve de Magas , obtint
sur lui plus d'ascendant que sur son
père Soter qu'elle avait en vain solli-
cité de renouveler la guerre contre
Philadelphe. Antiochus Théos l'entre-
prit avec des forces immenses , et le
résultat fut pour lui l'obligation de ré-
pudier sa femme Laodice, d'épouser
Bérénice, fille de Philadelphe, et d'as-
surer aux enfants qui en naîtraient la
couronne de Syrie.
Mais les soins de la guerre n'empê-
chaient pas Philadelphe de protéger
les arts de la paix. Il augmenta de beau-
coup la bibliothèque déjà très-considé-
rable que Soter avait fondée à Alexan-
drie , et qui offrait les plus sûrs et les
plus vastes moyens d'étude au grand
nombre de savants que les Lagides y
avaient attirés par la plus libérale pro-
tection. Elle fit d'Alexandrie , pendant
plusieurs siècles, le centre commun de
toutes les connaissances et le foyer
unique des lumières que répandirent
pour toujours sur le monde l'étude
des sciences , la culture des lettres et
celle des arts. Avant cette époque, Phi-
ladelphe avait déjà donné un témoi-
gnage public de son vif attachement
pour Arsinoé sa sœur, qui était aussi
sa femme, en permettant qu'il frtt
frappé des monnaies d'or, d'argent et
4ir) L' UNIVERS.
<le bronze , qui portaient le nom et
l'image de la reine; et cela fut fait
dans la 33^ année du règne de Phila-
dt'lphe. inscrite sur une de ces mon-
naies.
Plusieurs autres établissements uti-
les fondés par Philadelphe recomman-
dent son nom à la mémoire et à la
reconnaissance des savants.
Philadelphe régna 38 ans , et mou-
rut vers la fin de l'été de l'an 247
avant l'ère vulgaire.
L'éclat du règne de Ptolémée Phi-
ladelphe répondit à sa longue durée,
et fut digne de son illustre origine. Il
forme une des époques les plus mé-
morables dans l'histoire de la philoso-
phie. Alexandrie, a-t-on dit, grande,
riche et puissante , devint la cité des
Grecs de toutes les régions , le centre
du commerce des trois mondes, l'asile
commun des lettres et des arts. Le
poète Théocrite , l'un des ornements
de la littérature grecque, composa
un hymne en l'honneur de Ptolémée
Philadelphe. Il y célèbre à la fois la
gloire de son père Ptolémée Soter, les
grâces et la beauté de sa mère Béré-
nice, enfin les suprêmes mérites de
son héros Ptolémée Philadelphe , qu'il
égale aux dieux. Le poète s'exprime
dans le style le plus noble ; il proclame
Philadelphe illustre à la fois dans la
paix et dans la guerre , par sa magni-
ficence envers les dieux auxquels il
élève des temples ornés de statues d'or
et d'ivoire; par sa générosité envers
les poètes et les artistes qu'il attira
auprès de lui ; enfin par sa piété en-
vers son père et sa mère, auxquels il
consacra des temples , des autels et
des prêtres. Les prospérités inouïes de
l'Egypte sont décrites dans ce poème
avec un poétique enthousiasme; le
nombre des villes qui la couvrent y
est porté à 33,339 : enfin , indépendam-
ment de l'Egypte , la Libye , l'Ethio-
pie, la Syrie, la Phénicie, Chypre et
les Cyclades , la Lycie , la Carie et la
Pam phylie , sont rangées sous 1 e sceptre
lie Philadelphe. Ce roi étudia l'histoire
naturelle et la botanique. Il fit amener
;i Alexandrie les animaux rares des
l<.iys étrangers; il les y envoyait cher-
cher à grands frais, et il en ornait
ou ses jardins ou ses musées. Il vit
que le goût de la poésie dramatique
s'affaiblissait, et il institua les Jevx
d'Jpollon pour le ranimer. Enfin
l'école d'Alexandrie prit son essor par
l'associiition , dans uft but de progrès,
sous la protection royale , des savants
les plus distingués qui étaient allés se
fixer dans cette nouvelle capitale de
l'empire égyptien ; c'est sur le sol
égyptien que se formèrent les nouveaux .
disciples de Platon , d'Aristote , de Ze-
non et de Pythagore : les écoles des
géomètres , des astronomes et des géo-
graphes y luttaient d'une heureuse
rivalité avec celles des philosophes.
Les preuves de la munificence de
Ptolémée Philadelphe subsistent en-
core sur les monuments de l'Egypte.
Ce roi fit construire le grand temple
d'Isis à Philae , et en commença à faire
exécuter les sculptures. C'est là qu'on
a trouvé les preuves d'une coutume
égyptienne , qui consistait à donner
au aieu du temple les traits de la figure
du roi qui le faisait bâtir. Sur celui
de Philae , la déesse Isis est le portrait
de la reine Arsinoé , femme de Phila-
delphe. Le même prince fonda le petit
temple du sud, dans la même île,
consacré à la déesse Athôr , et en fit
construire le sanctuaire et les salles
adjacentes. Le nom de la reine Arsi-
noé est associé à celui du roi dans les
nombreuses inscriptions de ces édifices.
On les voit aussi inscrits sur l'édifice
d'Edfou, où ils ne sont qu'une pieuse
commémoration par leur troisième
successeur Épiphane. Parmi les autres
monuments contemporains du règne
de Philadelphe , il faut citer une belle
statue colossale de ce roi , en granit
rose , qui se voit au musée du Capi-
tole , dans le cortUe dei Conservatori,
où Champollion le jeune l'a , le premier,
indiquée. Une autre statue se voit '
la nila Jlbani , et les inscriptions
contiennent le prénom royal et le nom
propre du roi. Du reste, les noms de i
Ptolémée Philadelphe, des deux Arsi-
noé ses deux femmes , ne sont pas très-
rares sur les monuments égy()tiens;
une inscription du musée du Louvre '
KGYPTE.
417
mentionne une des reines; cl quant
aux monuments d'origine f^recqiie,
outre les belles médailles en or de ces
princesses, qu'il est facile de discer-
ner l'une de l'autre par les traits
de leur visage, on peut rappeler que
Stratonice, fille de Démétrius, roi de
Macédoine , consacra une statue à la
reine Arsinoé , fille de Soter et de Bé-
rénice , sœur et femme de Philadeiphe :
une inscription du musée de Naples
nous apprend cette curieuse particu-
larité historique; mais on ignore quel
motif porta Stratonice à cet hommage
envers Arsinoé. Les médailles de Pto-
lémée Philadeiphe et des deux Arsi-
noé, particulièrement celles qui sont
frappées en or, sont remarquables par
leur style et leur belle exécution : on
n'y a observé jusqu'ici aucune trace
des symboles religieux particuliers au
culte égyptien.
C'est au règne de Philadeiphe qu'ap-
partient un des événements mémo-
rables de l'histoire des, contrées méri-
dionales voisines de l'Egypte. Diodore
deSicile rapporte, parmi les singulières
coutumes des Ethiopiens, celle-ci : le
collège des prêtres, séant à Méroé,
envoyait, quand il le jugeait à propos,
au roi régnant l'ordre de quitter le
trône et de se donner la mort. Cet
ordre émanait des dieux, et nul mor-
tel n'avait le droit de s'y soustraire.
Du temps de Ptolémée Philadeiphe ,
l'Ethiopie ne dépendait plus de l'É-
eypte; nous avons avancé qu'elle s'en
était séparée très -vraisemblablement
dès l'avènement des Perses ; et il pa-
raît que l'Ethiopie avait repris son an-
cienne forme de gouvernement tout
théocratique. Le roi contemporain de
Philadeiphe se nommait Ergamène : il
se ressouvint peut-être de l'exemple
donné en Egypte par Menés ; et , au
lieu d'obéir à l'ordre des prêtres qui
lui demandaient le trône et la vie , il
se mit à la tête de ses troupes , mar-
cha contre le Temple d'or, situé sur
une hauteur presque inaccessible , s'en
empara , fit mettre a mort tous les
prêtres , et établit par son triomphe le
gouvernement civiJ qui dura quelque
temps après lui en Ethiopie.
27* Livraison. (Egypte.)
Des monuments encore subsistants
portent le nom de ce roi courageux ,
et prouvent en même temps qu'en ré-
duisant l'ordre sacerdotal au service
des temples et du cuite public , il n'ou-
blia pas ses devoirs envers les^dieiii
du pays. On voit encore à Dakkèh, en
Nubie, les restes d'un temple dont la
partie la plus ancienne a été construite
et sculptée par Ergamène. De pareilles
notions sur ce prince existent aussi
sur le temple de Dèboud : dans les ins-
criptions de ces monuments éthio-
piens, on retrouve le système d'écri-
ture hiéroglyphique égyptienne snn*
aucune variation ; le nom d'Ergamèn«s
est accompagné des titres de toujonr.s
vivant, chéri d'Isis, d'approuvé parle
soleil : nouvelle confirmation des rap-
ports de l'antiquité classique sur l'uni-
formité des principales institutions
publiques , du culte et de l'écriture, et»
Egypte et en Ethiopie. Le temple de
Dakkèh fut dédié au dieu Thôth par le
roi d'Ethiopie.
A Dèboud , autre lieu de la Nubia ,
un autre roi éthiopien, nommé Athar-
raramon , éleva un temple à d'autres
dieux de l'Egypte , à Amon-Ra , sei-
gneur de Dèboud , à la déesse Athôr ,
et aussi à Osiris et à Isis : prince d'ail-
leurs inconnu dans l'histoire, qui fut
peut-être un des prédécesseurs d'Er-
gamène , ou son successeur immédiat
et durant peu d'années, puisque Pto-
lémée Évereète réunit de nouveau l'E-
thiopie à 1 Egypte, l'ayant conquise
par les armes.
Ce Ptolémée Évergéte , qui porta le
premier ce surnom dont le sens exprime
l'idée de la bienfaisance , était le fils
uniquedePtolémée Philadeiphe et d'Ar-
sinoé sa première femme , la fille du
roi Lysiinaque. Quand Philadeiphe eut
pris sa sœur Arsmoé pour sa seconde
femme , celle-ci adopta Ptolémée Éver-
géte , fils de son mari : ce fut donc sans
obstacle que le nouveau roi succéda It
son père.
Le règne d'Évergète 1"" fut très-
glorieux pour l'Egypte, et assura
au pays de nouveaux avantages. De
grandes expéditions militaires portè-
rent au cœur de l'Asie sa renommée
27
<I18
L'UMVERS.
«t les armes égyptiennes : Évergète
renouvela les entreprises de Sésostris ,
et avec un égal succès. Les événements
de son règne furent nombreux et écla-
tants ; l'antiquité classique nous en a
transmis quelques détails : ils sont
consignés dans les ouvrages des écri-
vains du premier rang , ainsi que sur
des monuments également utiles à con-
sulter par l'art et par l'histoire.
Évergète fut appelé en Syrie , à la
tête d'une armée considérable , par un
intérêt de famille qu'un prince puis-
sant ne pouvait point négliger sans
quelque honte.
On sait que le roi de Syrie, Antio-
chus Théos, avait- épousé en secondes
noces Bérénice , fille de Ptolémée Phi-
ladelphe, et sœur d'É vergeté I''^ Après
la mort d'Antiochus, sa première
femme Laodice voulut se venger de
Bérénice qui, restée à Antioche de
Syrie, s'y renferma en vain dans
Daphné. Ce ne fut point pour elle un
asile inviolable; elle y fut assassinée
avec le jeune enfant qu'elle avait eu
d'Antiochus.
Le roi Ptolémée Évergète était ac-
couru de l'Egypte au secours de sa
sœur : il arriva trop tard ; mais il ven-
gea sa mort en portant la guerre dans
les États de Séleucus , s'emparant suc-
cessivement des provinces de l'empire
d'Asie situées sur la rive droite de
l'Euphrate ; et passant ensuite ce
fleu've, il parcourut en conquérant la
Babylonie, la Susiane, la Perse, et
poussa même jusqu'à la Bactriane,
.soumettant les peuples et leurs chefs ,
Jeur imposant des tributs , et repre-
. nant en Perse un grand nombre d' i mages
des dieux que Cambyse avait enlevées
à TÊgypte. Rappelé dans son royaume
par des dissensions domestiques , il
rapporta de son expédition un im-
mense butin , et ramena son armée en
Egypte. Il laissa de bonnes garnisons
dans la Syrie, à Séleucie même qui
était encore occupée par les troupes
égyptiennes lorsque plus tard Antio-
chus le Grand fit la guerre à Ptolémée
Philopator. Tripolis de Syrie resta
aussi sous ses ordres , comme le prou-
vent les monnaies d'Évergète qui furent
frappées dans cette ville selon l'opinion
des numismatistes , et qui portent la
date ùe la 7^ année de son règne : à
cette époque , son expédition en Asie
était terminée.
Ce fut vraisemblablement à son re-
tour de cette expédition , qu'Évergète
passant à Jérusalem y fit des sacrifices
dans le temple des Juifs , si Ton en
croit leur historien. Peu de temps
après il s'était déclaré le chef de la
ligue achéenne , à la tête de laquelle
était alors Aratus de Sicyone. Aratus
avait pris Corinthe et Mégare que gar-
daient les troupes du roi de Macédoine
(Antigone Gonatos). Trézène avait eu
le même sort que Mégare , et de là
Aratus s'était rendu en Attique, et
avait obtenu l'aHiance d'Évergète qui
fut , en effet , déclaré le chef de la ligue
sur terre et sur mer.
Pendant ce temps, Séleucus avait
voulu punir les villes de l'Asie qui
s'étaient déclarées contre lui , cédant
à l'horreur que leur avait inspirée l'as-
sassinat de Bérénice et de son fils. Il
avait armé contre elles une flotte nom-
breuse, qui fut dispersée par la tem-
pête. Les villes d'Asie rentrèrent
d'elles-mêmes sous son obéissance, et
il alla porter la guerre sur les posses-
sions mêmes de Ptolémée Évergète.
Vaincu , il chercha un refuge dans An-
tioche, d'où il appela son frère Antio-
chus Hiérax à son secours. Pour
n'avoir pas deux ennemis à repousser
à la fois , Ptolémée conclut avec Sé-
leucus une trêve de dix années. Mais
Hiérax, croyant l'occasion favorable
pour s'emparer du trône de Syrie,
combattit son frère avec des Gaulois
qu'il avait à sa solde; Sékucus fut
vaincu , et les Gaulois tournèrent leurs
armes contre le vainqueur même, qui
les ramena à leur devoir à force d'ar-
gent, et qui eut aussitôt après à se
défendre contre Eumène , roi de Per-
game , ambitieux aussi de régner sur
l'Asie. Il vainquit Antiochus Hiérax à
Sardes , et mourut bientôt après , pres-
qu'en même temps qu'Antigone de Ma-
cédoine.
Pendant que les deux fils d'Antio-
chus Théos se disputaient par les armes
la possession de la couronne de Syrie ;
qu'Antiochus Hiérax , vaincu à son
tour par Séieucus,\se livrait de lui-
même à Ptolémée Évergète , celui-ci ,
tranquille sur son trône, s'occupait
de l'administration intérieure de ses
États , ou plutôt des jouissances que
son rang lui rendait plus faciles. Il
donna beaucoup de soins à la chasse
des éléphants, qu'il élevait ensuite pour
la guerre, soins tout à fait paisibles,
et qui ne prouvent point la réalité des
grandes conquêtes que l'on a supposé
avoir été faites par ce roi bien loin au
midi de l'Egypte et dans des régions
presque inconnues. D'ailleurs cette
opinion n'a pour fondement que le
texte d'une inscription étrangère à
Évergète , et qui , quoique trouvée dans
le même lieu , est aujourd'hui recon-
nue pour n'avoir jamais fait partie de
celle d'Adulis dont nous avons donné
le texte (swprà, page 67).
En Grèce, Aratus, chef de la ligue
achéenne, avait été défait par Cléo-
mène. Le vaincu entraîna dans son
parti Antigone, régent de la Macé-
doine, qui se hâta de se rendre dans
le Peloponèse. Après avoir passé l'hi-
ver à Argos , il en sortit au commen-
cement du printemps et marcha sur
les frontières de l'Argolide , vers les-
quelles Cléomène se dirigeait. Parve-
nues à Sellasia , les deux armées se
rencontrèrent , en vinrent aux mains ;
celle de Cléomène fut complètement
battue , et le roi lui-même, s'étant re-
tiré d'abord à Sparte qui était derrière
lui, s'embarqua dès le lendemain à
Gythium , et se rendit en Egypte au-
près de Ptolémée Évergète.
Le roi d'Egypte le traita avec beau-
coup d'égards ; par là il eut occasion
de connaître et d'apprécier les qualités
éminentes qui le distinguaient; il lui
promit de le replacer sur le trône de
Lacédémone ; mais la mort ayant sur-
f>ris Évergète déjà vieux , sa bienveil-
ance pour Cléomène fut pour ce roi
sans aucun résultat. Antigone , en ef-
fet, après avoir assisté aux jeux INé-
méens, rentra en Macédoine, et y
mourut : en même temps Antiochus
succéda à Seleucus , son frère , au trône
EGYPTE. 419
de Syrie. Trois rois cessèrent de vivre
dans la cxxxix*^ olympiade <> l'an 222
avant l'ère chrétienne.
De toutes les actions remarquables
du règne de Ptolémée Évergète , au-
cune ne fut plus agréable aux Égyp-
tiens que l'attention religieuse que ce
roi apporta à reprendre en Perse , et à
renvoyer triomphalement en Egypte ,
les images des divinités égyptiennes
que Cambyse avait enlevées ; ce serait
même de là , selon quelques auteurs ,
qu'aurait été tiré le surnom que porta
le troisième des Ptolémées : opinion
peu fondée , si le surnom officiel était
donné aux rois d'Egypte à l'époque
mênie de leur sacre à Memphis.
Évergète réunit de nouveau à l'E-
gypte une portion de l'Ethiopie jusqu'à
Ibrim ; et il laissa dans cette contrée
conquise des marques de sa pieuse mu-
nificence, en y faisant construire ou
terminer des édifices religieux. C'est
ainsi qu'il fit continuer le temple da
Dakkèh, commencé par les rois éthio-
piens Ergamène et Atharrammon. En
Egypte, les ruines du temple situé au
nord d'Esnèh offrent encore plusieurs
bas-reliefs dont quelques-uns portent
les noms de Ptolémée Évergète et de
la reine Bérénice. Le nom de la reine
se lit aussi sur quelques portions des
édifices de Philse : les inscriptions pro-
clament « le seigneur du monde , les
dieux frères , le fort par Ammon ,
l'approuvé du soleil , le gardien de la
vie , le seigneur des dominateurs , Pto-
lémée toujours vivant , chéri de Phtha ,
et la dame du monde , Bérénice, femme
et sœur du fils du soleil Ptolémée. » On
trouve aussi , dans les monuments de
Thèbes , le souvenir écrit de ces deux
souverains.
Cette Bérénice est une des reines les
plus célèbres parmi celles de l'Egypte:
la poésie l'a célébrée et nous a trans-
mis son nom environné de gloire. Ce
fut cette Bérénice qui voua sa belle
chevelure pour l'heureux retour du roi
son époux, qui faisait la guerre en
Asie, et pour l'entière conquête de cette
vaste contrée. Cette chevelure fut dé-
posée dans le temple de Vénus Zéphy-
rjte • elle en fut enlevée , et le génie
27.
^20
L'UNIVERS.
(le la poésie |)rocla«na , sur la foi de
l'astronome Conor de Samos, qu'elle
avait été ravie au firmament pour y
briller parmi les étoiles , où elle forme
encore , auprès de la constellation du
IJon , celle qu'on nomme plus com-
nnmément la Gerbe , et aussi de son
véritable nom de chevelure de Béré-
nice. Callimaque, poète grec de Cy-
rène , avait chanté cette fiction ; il ne
nous reste de son ouvrage que l'imita-
tion latine de Catulle.
On sait aussi , par une inscription
gravée sur une plaque d'or, mince,
ilexible et luisante, trouvée dans les
ruines de Canope, que « le roi Ptolé-
«■ niée , fils de Ptolémée et d'Arsinoé ,
<' dieux Adelphes , et la reine Béré-
« nice , sa sœur et sa femme , élevèrent
« un temple à Osiris » dans cette
même ville de Canope. Nous verrons
bientôt que cette même reine Bérénice
recevait , dans les temples de l'Egypte,
un culte particulier, et que des prê-
tresses spéciales étaient chargées de
ce culte sous le titre d'Athlophores ;
titre qui, désignant les insignes de la
victoire , a fait rappeler que Bérénice
aimait à faire élever des chevaux pour
concourir dans les jeux Olympiques de
ia Grèce.
Les solennités de la Grèce n'étaient
plus étrangères à l'Egypte, à Alexan-
drie surtout, ville toute grecque par
ses établissements littéraires , dont la
prospérité avait été portée au plus haut
point sous le règne de Philadelphe,
et qu'Évergète s'etïorça de maintenir à
la même perfection. Ce prince éclairé
et libéral fit chercher les livres avec
passion , et les fit acheter à tout prix.
Callimaque, Lycophron, Apollonius
lui restaient des poètes du règne pré-
cédent , et avec eux Conon , Aristarque
et Aristophane de Byzance , distingués
comme savants. Ce dernier avait suc-
cédé à Zénodote dans les fonctions de
bibliothécaire à. Alexandrie ; il eut lui-
même Ératosthène pour successeur ou
pour collègue : Aristiile , Conon , Ti-
moeharis, cultivaient en même temps
et avançaient l'étude et la science des
astres : 'Aristarque donna pour cette
«îude des méthodes dignes du suffrage
des plus habiles. Il soutenait le mou-
vement de la terre, opinion qui l'ex-
posa à une accusation d'irréhgion.
Apollonius de Perge taisait , en même
temps , presque oublier ses prédéces-
seurs dans la culture des mathéma-
tiques : tant de progrès à la fois flat-
taient le goût et les intentions de
Ptolémée Evergète , qui les honorait et
les encourageait. Il mourut au milieu
de tant de prospérités littéraires, après
un règne de 25 ans.
Ptolémée Philopator (qui aime son
père), fils unique de Ptolémée Evergète
I'''', en montant sur le trône, avait auprès
de lui sa mère Bérénice, sa sœur Arsi-
noé et Magas son frère. La voix publique
accusa Philopator d'avoir empoisonné
son père, et la cruauté de son carac-
tère put servir, plus tard , à confirmer
ce soupçon infamant. D'après les con-
seils de Sosibe, l'un de ses ministres
les plus affidés, il fit d'abord mourir
Magas, dont ileraignait l'influence sur
les troupes mercenaires. Bientôt après,
Bérénice, sa mère, perdit aussi la vie
par ses ordres. Ciéomène enfin, à qui
Ptolémée Evergète avait accordé une
honorable hospitalité, ne devait pas
échapper à ses atroces volontés. Au-
tant Evergète témoignait d'intérêt au
roi de Sparte fugitif et lui avait accordé
d'égards, autant il en recevait peu de
Philopator livré à toute la fougue des
passions les plus criminelles. Ciéomène
le pressa néanmoins d'accomplir les
promesses d'Évergète, qui devait le re-
placer sur son trôno- : il devint suspect
et fut mis sous la goTde de quelques
affidés. Pendant que Philopator assis-
tait aux grandes cérémonies du culte
de Sérapis à Canope , Ciéomène tenta
de s'évader et de soulever les Alexan-
drins contre leur roi; ce projet ne
réussit pas , et Ciéomène avec ses par-
tisans ne trouvèrent d'autre reluge
que la mort. Elle n'assouvit pas tout
à fait la vengeance que Philopator vou-
lut tirer de cette coupable tentative;
il fit mettre en croix le cadavre de
Ciéomène, et égorger à ses pieds I:»
femme , la mère et les enfants de ce
roi malheureux. (]eci se passait seize
ans après que Cltomcne éi;;it parvenu
EGYPTE
4:1
h la couronne, la seconde année du
rè^nc de PtoléméePhilopator, la 219*^
avant l'ère vulgaire.
Dès l'année suhante., ce surnom se
Jisait sur ses monnaies; mais on n'en
l'tait pas plus convaincu de sa ten-
dresse pour son père, et le peuple lui
donnait , avec plus de raison peut-être ,
le surnom de Tryphon. Ses monnaies
|iortèrent toujours celui de Philo-
pator.
Pendant que cela se passait en Egypte,
Antiochus, qui fut surnomméle Grand,
.s'occupait à reprendre la Syrie sur Pto-
lémée. Antiochus était parvenu au
trône presque en même temps que le
roi de l'Egypte. Il passa la première
année de son règne à régler les af-
faires des diverses provinces du royau-
me; et , quoique les gouverneurs de la
IVIédie et de la Perse , Molon et Alexan-
dre , se fussent déclarés indépendants,
Antiochus , suivant les conseils d'Her-
inias, se résolut à attaquer Ptolémée,
dont la mollesse et les dérèglements
promettaient à son entreprise" un suc-
cès presque certain. Antiocl:us se ren-
dit à Séleucie sur l'Euphrate , où arriva
bientôt, avec Diognètes et la flotte,
la fille de Mithridate , qui lui était pro-
mise en mariai;e et qu'il épousa. Il
passa quelque temps dans cette ville,
donna la régence de ses États à la reine ,
et se dirigea ensuite sur Antioche. Il y
apprit les succès de Rlolon , qui avait
passé le Tigre et marchait vers Séleu-
cie. Antiochus pensait à abandonner
l'entreprise contre la Syrie et à courir
sur Molon ; mais Hermias l'en dissuada
et l'engagea de continuer sa marche
sur la même rive de l'Oronte. Le roi
se rendit à Apamée, ensuite a Laodi-
cée (Cahiosa); et, parvenu a l'entrée
de la gorge du Liban , il y trouva Théo-
dote, général de Ptolémée, qui lui en
fermait le passage en tenant Gerra ,
jilace qu'Aiitiochus ne jugea pas devoir
tenter de prendre d'assaut. Instruit
alors des nouveaux succès de Molon,
qui était venu jusqu'en IMésopotamie ,
il renonça à son projet contre la Syrie ,
retourna sur l'Euphrate , marcha au
nord-est jusqu'à Antioche de IMygdo-
\)ic , s'arrêta dans cette contrée qua-
rante jours environ, et arriva a Apol-
lonia, où il défit entièrement l'armée de
Molon, qui se tua. En même temps
qu'il obtenait ces grands succès, An-
tiochus reçut aussi la nouvelle de la
naissance d'un fils dont la reine était
accouchée. Pvestait Artabazane dont
les intentions étaient très - suspectes ,
et le roi voulant s'assurer de lui, con-
duisit son armée contre la province
qu'Artabazane gouvernait. Celui-ci
traita aux conditions dictées par le roi,
qui consentit ensuite à se défaire d'Her-
mias par un assassinat, rentra aussi-
tôt après à Séleucie sur l'Euphrate, et
envoya ses troupesen quartiers d'hiver.
Au commencement du printemps sui-
vant, Antiochus réunit ses forces dans
Apamée, et l'attaque de Séleucie (sur
la mer) y fut résolue. Depuis les pre-
mières années de Ptolémée Évergète ,
cette ville maritime était occupée pai
une garnison égyptienne. Antiochus
s'y rendit, et y entra bientôt après
par la trahison de quelques officiers
subalternes; un autre traître, Théo-
dote , général au service de Ptolémée ,
lui fit aussi la proposition secrète de.
livrer la Syrie. Antiochus cependant,
suivant la même route qu'il avait déjà
faite dans sa première campagne, re-
monta la rive gauche de l'Oronle et
parvint aux gorges du Liban et de
i'Anti-Liban, dont les soldats de Pto-
lémée tentèrent en vain de lui fermer
le passage. Les ayant franchies, il alla
aussitôt occuper Tyr et Ptolémaïs, ou
il s'empara des vaisseaux et des ap-
provisionnements qui s'y trouvaient
réunis.
En attendant, Ptolémée, qui avait
enfin quitté Memphis, s'était rendu a
Péluse avec son armée , avait fait ou-
vrir les canaux et inonde les environs
de cette place de guerre. Informé de
ce moyen de défense, Antiochus re-
nonça'au projet d'attaquer Péluse , se
contenta de ravager les pays environ-
nants et d'amener sous son obéissance ,
par la force ou par l'adresse, les villes
de la Syrie qu'il lui restait à occuper.
Ptolémée ne pouvait pas les secourir;
son imprévoyance, ou plutôt celle d'A
gathocleet deSosibc qui gouveriîair:^!;^
A'ja
L'UNIVERS.
réellement le royaume et le roi, ne leur
laissa d'autre ressource que de propo-
ser une trêve à Antiochus; et celui-ci,
obligé de renoncer au siège de Doura,
voyant que l'hiver s'approchait, fit
faire aussi de son côté des propositions
à Ptolémée , consentit à quitter la Sy-
rie , à se retirer à Séleucie (sur la mer) ,
et il s'y rendit en effet, laissant des gar-
nisons dans quelques-unes des places
de cette province qu'il avait déjà prises.
Les négociations pour une paix défini-
tive ayant été sans résultat, dès le
printemps suivant Antiochus réunit de
nouveau ses troupes, et Ptolémée ren-
força celles de INicolaos, qui comman-
dait pour lui dans les environs de
Gaza. Celui-ci s'avança de quelques
marches, pendant qu' Antiochus, cô-
toyant la mer, quittait Séleucie, descen-
dait à Berytus, prenant ou brûlant les
villes qu'if trouvait sur sa route , et
venait enfin en présence de l'armée
égyptienne. La bataille s'engagea , et
Ts^icolaos vaincu dut chercher un refuge
dans Sidon. Antiochus ne songea point
à une attaque sérieuse contre cette
place, s'occupa des villes voisines de
l'Arabie , qu'il soumit l'une après l'au-
tre , et enfin de Ptolémaïs , où il établit
ses quartiers d'hiver.
Vers le même temps arriva une éclipse
de lune mentionnée par l'historien Po-
lybe:ce fut celle du 12 septembre 218;
et bientôt après, au commencement
du printemps , la campagne s'ouvrit.
Ptolémée avait profité de la trêve con-
clue avec Antiochus, et de l'éloigne-
ment de celui-ci , qui avait passé près
d'une année à la conquête de l'Arabie,
pour se préparer à soutenir la guerre
avec succès. Il partit d'Alexandrie à la
tête de soixante et dix mille hommes
soutenus par cinq mille cavaliers et
soixante et treize éléphants. Antiochus
l'attaquait avec soixante -deux mille
fantassins , six mille cavaliers et cent
deux éléphants. Ptolémée se rendit
d'abord à Péluse , distribua des provi-
sions à son armée , la fit avancer par
le mont Casius et les Baratra , et cinq
jours après jusqu'à cinquante stades
de Raphia au nord-est de Rhinoco-
rura. Antiochus dépassa Raphia, campa
d'abord à dix stades , ensuite à cinq
seulement de Ptolémée , perdit la ba-
taille et s'enfuit à Antioche , d'où il en-
voya demander la paix au roi d'E-
gypte (l'an 217). Ptolémée la lui accorda
pour une année , et chargea Sosibe d'en
régler les conditions. Satisfait de re-
prendre la Syrie et la Phénicie , Pto-
lémée passa trois mois dans ces pro-
vinces pour en régler l'administration ,
séjourna à Jérusalem dont il fut em-
peclié de profaner le temple, et rentra
bientôt après à Alexandrie avec sa
sœur Arsinoé qui ne l'avait pas quitté ,
même sur le champ de bataille.
Polybe a décrit dans tous leurs dé-
tails tous ces événements des premières
années d' Antiochus, lesquelles furent j
aussi les premières de Ptolémée Phi-
lopator.
Après quecekii-ci fut rentréà Alexan-
drie , il reçut les envoyés des Rhodiens
qui demandaient les secours du roi
pour réparer les ravages occasionnés
par un grand tremblement de terre ;
Philopator leur accorda une forte
somme d'argent , des ouvriers de toutes
les professions, des bois, des corda-
ges, et une très-grande quantité de
blé (l'an 216).
Peu de temps après arrivèrent des
ambassadeurs de Rome , offrant à Pto-
lémée des secours contre Antiochus.
La fin de la guerre dispensa Philopator
de les accepter. C'est pendant son règne
que quelques auteurs disent que IMarcus
Attilius et Marcius Acilius furent en-
voyés par le sénat romain pour renou-
veler l'alliance avec le roi d'Egypte .
mais Tite-Live, qui rapporte ce tait.,
donne à la femme du roi d'Egypte le
nom de Cléopâtre; celle de Philopator
était sa sœur Arsinoé, etCiéopatre,
fille du roi de Syrie , fut celle de Pto-
lémée Épiphane , fils et successeur de
Philopator. Ce ne fut donc que durant
le règne suivant que se fit le renouvel-
lement des traités avec les Romains.
Tranquille dans sa capitale, Philo-
pator s'y livrait à tous ses goûts pour
les plushonteuses dissolutions. Ce roi ,
soumis aux volontés d'Agathocle et de
Sosibe, ne savait rien taire par lui-
même qu'assouvir ses brutales pas-
EGYPTE. 428
sions ; il ne s'apercevait pas même du la prolongation de la tutelle du prince
malheureux état et des murmures de ne faisant que l'aggraver, il fut cou-
ses sujets. ronné à Memphis, quoiqu'il n'eût pas
Cependant Arsinoé, jusque-là sté- encore atteint cet âge de sa ma-
rile , mit enfln un fils au monde. Jus- jorité.
tin dit qu'il naquit cinq ans ou la 5* Pour satisfaire au rapport formel
année avant la mort du roi ; selon d'au- de PoJybe , en se servant des dates prê-
tres auteurs , le jeune prince n'aurait cises que donne l'inscription de Ro-
eté âgé que de 4 ans lorsque Piiilopa- sette , la naissance d'Épiphane doit
tor cessa de régner et de vivre. Mais être indiquée au 30 mésori d'un* année
le canon des rois , placé en tête de qui , comptée jusqu'au 18 méchir de
l'Almageste, Polybe et l'inscription de celle de son couronnement, laquelle
Rosette , fournissent à ces doutes une était la 9" de son règne , donne cepen-
explication qui donnera une date pré- dant à ce prince moins de 14 ans a
cise à la naissance du fils dePiiilopator, cette époque.
et dont il nous sera permis d'exposer II suffit pour cela , 1° de remonter,
ici les éléments , comme une nouvelle ' depuis la date de l'inscription , de huit
preuve de l'importance chronologi- années entières à compter du 18 mé-
que des monuments exactement expli- chir, qui est le premier jour de la 9'
qués. année du règne de Ptolémée; 2° de
Dans le canon des rois ce fils , qui cinq années entières à compter de ce
régna sous le nom d'Épiphane , est ins- dernier jour, et de là jusqu'au 30 mé-
crit à compter du 1^"^ thoth de l'an 544 sori le plus prochainement antérieur,
del'ère delS'abonassar, annéequicom- qui sera nécessairement celui de sa
mença le 13 octobre de l'an 205 avant naissance.
l'ère' chrétienne : il faut en conclure Or, le canon des rois en comptant
nécessairement que Ptolémée Philopa- la 544*^ année de Nabonassar à Épi-
tor mourut avant ce jour, puisque phane, enseigne que Philopator était
Épiphane, qui lui succéda, régnait mort dans l'année précédente 543;
déjà alors. l'inscription de Rosette en donne je
L'inscription de Rosette dit qu'à jour, qui est celui de l'avènement d'É-
Fépoque où le décret qu'elle conserve piphaue; Philopator mourut donc le
fut porté, l'usage s'était déjà établi 18 méchir de la 543* année égyptienne
dans toute l'Egypte d'appeler du nom de Nabonassar.
d'Épiphane (ou jour éponyme) le 30 En remontant de cinq années, on
du mois de mésori , qui était celui de arrive au 18 méchir 538 , et le 30 mê-
la naissance du roi Épiphane. La même sori le plus prochainement antérieur
inscription dit encore que ie 18 du est celui de la 537* année de la même
mois égyptien méchir était le jour où ère : c'est donc à ce jour même que doit
Épiphane avait reçu la couronne de être fixée la naissance de Ptolémée Épi-
son père. ' phane ; car cette date remplit toutes
Le décret que cette inscription con- les conditions qu'exigent les rapports
serve est daté du même jour 18 méchir, de Justin , de Polybe, et les dates de
et a été rendu à l'occasion du couron- l'inscription de Rosette,
nement d'Épiphane à Memphis , la 9* On trouve en effet :
année de son règne. „ , . . ,, . , , .,/, .
_, , , ,. o , ,. Dq 3o mesori 537, ]<>"' de la naissance dEpi-
Polybe, enfin, nous apprend qU a phane, au iS m«hir 543, jour de la mort de Phi-
l'égard de Ptolémée Épiphane il fut dé- lopator • . . . , 5 ans 5 muis ï3 jours.
rOiîéà l'usage qui, en ÉgVpte , fixait PIus, s années entières de-
, ^ . ■. ." , ^ • •■' '. ^\, pu'S ce 18 mechir lusqu a
UT majorité des jeunes rois a 14 ans , celui qui fm le premier
et qui ne permettait de les couronner jour de u 9» année du rè-
(lu'à cet âge ; que cette exception pour f^'l^^^^^^l^'^^ *' ''"I "'a
PtoléméeÉpiphanefut motivée par l'é- * * «^ " *"* '
tatt'àrhcuxdesaffairesduroyaume :que toui .3 ans 5 mois i3 jour...
424
L'LMVtlRS.
Et ce résultat satisfait à ce que Po-
lybe fait entendre que Ptolérnée Epi-
phane n'avait pas encore 14 ans lors-
qu'il fut couronné à Memphis , et à ce
que dit Justin, que, lorsque Philopa-
tor mourut , il laissa son fils âgé seu-
lement de 5 ans. On ne saurait mettre
plus heureusement en rapport des élé-
meflts aussi précis que les termes de
Polybe et de Justin , aussi absolus que
les dates données par l'inscription de
Rosette et appliquées à la recherche
des certitudes historiques.
Épiphane vint donc au monde le 30
luésori de l'an 537 de l'ère de Nabo-
nassar,etcejour répond au 9 octobre
de l'an 212 avant l'ère vulgaire.
La naissance de ce fils si désiré
n'attacha pas davantage Philopator à
sa femme Arsinoé ; s'abandonnant
jnéme de plus en plus aux excès quv
lui inspirait une passion désordonnée
pour Agathoclée , il fit mettre à mort
Arsinoé, et se livra entièrement aux
directions que lui donnèrent le frère
de cette courtisane, et Sosibe, qui
avait toujours sur l'esprit et les volon-
tés du roi l'empire le plus absolu.
Si l'on en croit Appien , on pensa
un instant à cimenter la paix entre
Antiochus de Syrie et Philopator , par
le mariage de Cléopâlre ,, fille du roi
de Syrie , avec ce roi d'Egypte ; mais
ce projet ne s'accomplit pas, et bien
peu d'années après l'assassinat d'Ar-
fiinoé , Ptolémée Philopator mourut ,
peu regretté, le 18"' jour du mois de
méchir de la 543* année égyptienne de
Nabonassar, comme le prouvent les
dates précitées de l'inscription de Ro-
sette ; et ce jour , selon le calendrier
égyptien , correspond au 29 mars de
l'an 205 avant l'ère vulgaire, ce qui
donne au règne de Philopator dix-sept
années presque complètes.
La mort de ce prince fut tenue
quelques jours secrète par les compa-
gnons de ses dérèglements , qui en pro-
fitèrent pour piller le trésor royal et se
diviser le gouvernement du royaume ;
mais la nouvelle étant parvenue enfin à
laconnaissance du peupled' Alexandrie,
il se vengea bientôt des maux qu'il avait
ftpufferts , mais sans s'assurer un meil-
leur avenir; car, à la faiblesse et aux
désordres de la régence , s'unissaient
encore les certitudes d'une guerre
étrangère : Antiochus , enhardi par
l'incurie de Philopator, avait conçu le
projet de reprendre la Syrie.
Les guerres presque continuelles que
Ptolémée Philopator eut à soutenir
durant son règne, les désordres inté-
rieurs du palais , qui tiraient leur pre-
mière origine de la foueue invincible
des mauvaises passions du roi, mirent
fin pour l'Egypte à la succession des
règnes glorieux dans la famille des
Ptolémées. Les turbulences de la cour
s'introduisirent dans la nation, privée
de paix à l'extérieur, d'ordre et de
bonne administration à l'intérieur. Les
sources de la prospérité publique s'af-
faiblirent, et dès lors se formèrent,
pour croître et grandir, ces germes de
décadence qui mirent l'Egypte à la dis-
crétion de l'ambition romaine.
Ptolémée Philopator attacha cepen-
dant son nom à quelques édifices pu-
blies : les plus méchants princes ne
sont pas ceux qui s'abstiennent le plus
des démonstrations de la piété envers
les dieux. Philopator fit construire à
Akhmin (l'ancienne Panopolis) un
temple dédié à Ammon générateur, as-
similé au dieu Pan dans les mythes se-
condaires. Philopator fit continuer
aussi le temple de Dakkèh , en Kubie,
commencé par le roi Ergamène, et
dédié à ïhôth, l'Hermès deux fois
grand. Sous le rapport mytholo-
gique , ce monument offre un intérêt
particulier par ses bas-reliefs où sont
représentées les diverses transfigura-
tions de ce dieu , qui s'y voit en intime
liaison avec sa propre forme primor-
diale, le dieu Har-Hat, le grand Her-
mès trisinégiste, ou trois fois très-
grand , et qui était la personnification
de la sagesse divine , l'esprit même de
Dieu, Thôth, le secorid Thôth, ou
l'Hermès deux fois grand , est lui-même
la pensée ou la raison.
A Edfou , lieu où s'élève un des plus
beaux édifices subsistant encore en
Egypte , on voit aussi les preuves de
ce gue put faire pour les dieux le roi
Philopator. La partie la plus ancienne
i:gyi'1j:
42:
de» tJecoralioiis du giJiid Icniple d'Ed-
lou , l'intérieur du naos et le côte
droit extérieur, sont du règne de ce
roi ; le reste du temple est à ses succes-
^eurs. Philopator ne néglijîea pas non
plus les ediflces pharaoniques. Le
llhaniesséum de Louqsor conserve ies
traces de quelques réparations qu'il y
tit faire. Il y fit remplacer trois pierres
d'une arcliitrave et le chapiteau de la
j>remière colonne gauche du péristyle.
Lue inscription en caractères hiero-
gly|)liiques rappelle et constate ces tra-
vau.v en ces termes : « Restauration
de l'édifice , faite par le roi Ptolémée
toujours vivant, chéri d'Isis et de
Phtha , et par la dominatrice du monde,
Arsinoé , dieux Philopators aimés par
Amon-Ra, roi des dieux. »
Dans le petit temple, d'une conser-
vation parfaite, qui se voit aujourd'hui
derrière l'Aménophium de Thèbes, et
qui est précédé d'un petit propylon
en grès, les souvenirs de Ptolémée
Philopator ne soat point effacés. I.e
naos de ce temple est divisé en trois
salles contiguës , qui forment trois vé-
ritables sanctuaires. Celui du milieu,
ou le principal , entièrement sculpté ,
contient des tableaux d'offrandes a
tous les dieux adorés dans le temple,
aux deux triades, celle de Thèbes,
Amon-Ra, Mouth et Chons , et celle
d'Hermonthis , ville voisine , Mandou ,
Ritho son épouse, et leur fils Har-
phré, et principalement aux déesses
Hathôr et Thméï , qui paraissent dans
presque toutes les scènes. Ces deux
divinités sont seules nommées dans la
dédicace du sanctuaire; etcesdédicaces,
inscrites sur la frise de droite et sur
celle de gauche , ne portent que le nom
de Ptolémée Philopator : on y lit, pour
ce roi grec, toutes les parties du vieux
protocole des Ph;iraons : '^ L'Horus ,
soutien de l'Egypte, celui qui a em-
belli les temples comme Thôth deux
fois grand , le seigneur des Panégyries
comme Phtha , le chef semblable au
soleil , le germe des dieux fondateurs,
l'éprouvé de Phtha , etc. ; le Ois du so-
leil, Ptolémée toujours vivant, bien
aimé d'Isis, l'ami de son père (Philo-
pator,, a fait cette construction en
l'honneur de sa mère Halhor, la tu-
trice de l'Occident. »
Presque toutes les sculptures de ce
premier sanctuaire remontent au règne
de ce même roi qui s"y trouve figure,
accompagné de la reine Arsinoé, ado-
rant les deux déesses : c'est à la déesse
Hathôr qu'est plus particulièrement
consacré le sanctuairede droite, etcette
puissante divinité y est représentée,
sous des formes variées , recevant les
hommages de Ptolémée Philopator.
Tels sont les témoignages de sa picte
envers ces deux grandes divinités , Ha-
thôr et Thmeï, à cpjse du rôle que
celle-ci jouait dans FAmenthi ou enfer
égyptien; la scène du jugement de
l'âme devait se trouver dans son tem-
ple, comme elle y est en effet dans le
sanctuaire de gauche : et c'est cetle re-
présentation qui avait, mal à propos,
fait considérer ce ten)ple comme un
tombeau.
On trouve aussi la mention de Pto-
lémée Philopator sur un cdilice ;iii
nord d'Esnèh , et sur une porte d'en-
ceinte de l'édifice à gauche du grand
temple de Karnac.
Le nom de la reine Arsinoé .'-o lit
aussi sur les monuments de Hakkèh
en îSubie , et d'Antéopolis en Egypte.
Les monuments nous ont encore con-
servé un autre fait remaniuable, relatif
à Ptolémée Philopator; ils nous in-
duisent, en effet, à penser que ce
])rince porta aussi le surnom de JJu-
palor. Ce surnom , dans le contrat de
Ptolémaïs, dont le protocole est tout
a fait analogue à celui du décret de
Rosette, est donné à une reine Arsi-
noé , que son rang désigne comme la
femme de Philopator. Il en résulterai''
qu'une inscription grecque de Paphos
se rapporterait à ce même roi.
Lapierre sur laquellecette inscription
est gravée faisait partie de la base d'une
statue , ou bien était placée au-dessous
d'un bas-relief; le texte complet de
l'inscription porte : « La ville de Paphos
honore par ce monument le roi Ptolé-
mée , dieu Kupator, et le consacre à
Vénus. " On voit, par cette interpréta-
tion que j'emprunte au savant ouvrage
où 31. Lctronne a consigne tant de
426
LU M VERS.
précieuses notions pour servir à l'his-
toire de l'Egypte pendant la donïina-
tion des Grecs et des Romains , que
c'est la ville même de Paphos qui ho-
nora Ptolémée , qui le consacra à Vé-
nus; et c'était un usage, bien connu
de l'antiquité , de déposer dans un tem-
ple et de dédier à la divinité la statue
de celui qu'on voulait honorer.
Ainsi ce roi grec d'Egypte , Ptolé-
mée , fidèle à la fois à la religion de
sa patrie originelle et à celle du pays
qu'il gouvernait , agréait la protection
des dieux de la Grèce, pendant qu'il
élevait sur les bords du Nil des tem-
ples aux dieux de l'Egypte, dont il invo-
quait aussi la bienveillance. La religion
était profondément mêlée aux idées ,
aux institutions égyptiennes , et à un
degré tel qu'il fut peut-être sans exem-
ple et sans imitation dans les autres
États de l'ancien n.onde. En Egypte,
Jes gouvernements étrangers que la
conquête y transporta furent dans
l'obligation on de pratiquer publique-
ment le culte national, comme le
firent les Lagides , d'après les conseils
et l'exemple d'Alexandre, ou de dé-
truire les temples et la caste sacerdo-
tale comme les Perses tentèrent de le
faire d'abord , se courbant ensuite sous
la loi commune à tous les rois étran-
gers à l'Egypte, comme le prouvent
les monuments déjà cités , ou Darius
et Xerxès sacrifient à Ammon et aux
autres dieux du pays.
Ptolémée Épiphane, fils unique de
Ptolémée Philopator, âgé seulement
de cinq ans et demi , fut appelé au trône
d'Egypte par l'ordre de succession en
usage dans ce royaume. En faisant
connaître la mort de Philopator, Aga-
thocle annonça en même temps qu'il
avait été nommé par lui tuteur du
Jeune roi ; à la faveur de cette supposi-
tion , et cherchant à se rendre l'armée
favorable par le rétablissement de sa
solde , il se livra de nouveau à toute la
fougue de ses passions : son orgueil ,
ses exactions allaient croissant chaque
jour, et le mécontentement général
cherchait sur qui reposer ses vœux et
ses espérances.
Pourquoi, ditPolybe, le roi Philopa-
tor ne porta-t-il pas l'attention jusqu'à
prévoir ces malheurs ? Heureusement
f)our l'Egypte que l'ambition d'un
lomme la délivra en partie du mal qui
résultait de l'imprévoyance du rcti.
Tlépolème , jaloux de la" fortune d'Aga-
thocle, excita, favorisa le soulève-
ment du peuple ; et , après trois jours
des plus grands désordres , le jeune
Épiphane, qu'Agathocle avait enfermé
avec lui dans l'arsenal du palais , fut
livré à la populace d'Alexandrie : elle
le plaça sur un tribunal et lui fit pro-
nonc-er la condamnation à mort d'Aga-
thocle et de ses affidés. Sa sœur et sa
mère devinrent aussi les victimes des
fureurs populaires.
Tlépolème fut le successeur d'Aga-
thocle dans la tutelle du jeune roi ; il ,
était propre aux choses de la guerre ,
mais le plus inepte des hommes pour
l'administration civile. Sosibe n'avait
pas cessé d'être chargé des sceaux de
l'État ou de l'anneau du roi : son fils,
de retour d'une mission auprès de Phi-
lippe, roi de Macédoine, tâcha d'exci-
ter l'opinion contre Tlépolème. Mais
celui-ci triompha de ses insinuations,
et obtint en même temps que Sosibe
lui remît l'anneau royal, ce qui plaça
tout le gouvernement dans ses mains.
Tlépolème n'était pas né pour de si
importants devoirs; et bientôt, dit
encore Polybe, non-seulement il se
perdit lui-même , mais encore il mit
en péril l'existence de la monarchie.
On lui substitua pour tuteur du jeune
roi ou régent du royaume, Aristo-
mène , Acarnanien de naissance , l'un
des anciens amis d'Agathocle, et qui
vécut jusqu'après l'époque où cessa la
minorité du roi , Épiphane lui ayant
accordé longtemps encore beaucoup
de confiance et beaucou-p d'attache-
ment, le respectant presqu'à l'égal
d'un père. Aristomèjie régent fit mou-
rir Scopas immédiatement avant le
couronnement d'Épiphane.
Ainsi la minorité du jeune roi , qui
dura huit années depuis la mort de
Philopator jusqu'à répwjuede son cou-
ronnement, fut gouvernée par trois
régents qui se succédèrent : Agathocle
d'abord , ensuite Tlépolème , enfin
EGYPTE.
Aristomène qui , plus heureux que ses
deux prédécesseurs , ne perdit, pas la
vie en cessant ses fonctions.
Pendant ce temps , Antioclius , roi
de Syrie , fit, contre l'Egypte , de nou-
velles entreprises.
Philopator ayant cessé de vivre , dit
Justin, Antioclius, enhardi par la mi-
norité du jeune roi d'Egypte , entreprit
une nouvelle expédition contre ce
royaume, et s'empara des villes de la
Phénicie et de celles de la Syrie qui
étaient soumises aux Égyptiens.
Il paraît qu'ils n'avaient opposé
qu'une inutile résistance aux troupes
d'Antiochus jusqu'au moment où Sco-
pas , mécontent de ce que les Étoliens
ne lui avaient pas continué la préturt,
arriva à Alexandrie , fit agréer ses ser-
vices et repartit pour aller faire une
levée de troupes chez les Étoliens
mêmes. Agathocle ramena en Egypte,
l'an 202, dans l'année suivante, six
mille Iwmmes qu'il avait levés dans
l'Étoile.
Presqu'en même temps arriva la dé-
putation de Rome, oij se trouvait
M. iEmilius Le|Mdus, annonçant la
défaite d'Annibal et ayant auss'i pour
but de s'assurer des dispositions de la
cour d'Alexandrie à l'égard des entre-
prises que Rome méditait contre Phi-
lippe de Macédoine; car on ne remer-
ciait le jeune roi des services qu'il
n'avait pas rendus, que pour s'assu-
rer tous ceux que l'on pouvait en at-
tendre.
L'été et l'automne de la même année
202 furent donnés aux dispositions
nécessaires à la grande campagne qui
était préparée contre Antiochus, et ce
fut pendant l'hiver que Scopas se mit
en marche. Scopas , en effet, prit aussi-
tôt un grand nombre de villes de la
Palestine et de la Célé-Syrie.
Mais Antiochus, pour réparer les
pertes qu'il venait d'éprouver sur ce
point, se hâta de renoncer à son en-
treprise contre Attalus, et au prin-
temps suivant il reprit l'offensive en-
vers Scopas , le rencontra bientôt sur
les bords du Jourdain, lui livra ba-
taille auprès de la ville de Pania , et le
battit complètement. Antiochus passa
ce même hiver en Asie, attaqua en-
suite les possessions d' Attalus , y re-
nonça bientôt sur l'invitation du sénat
romain, et d'autant plus volontiers
qu'il venait d'apprendre que Scopas
avait profité de ce temps pour repren-
dre la Célc-Syrie.
Scopas se jeta dans Si don avec dix
mille hommes, et Antiochus vint l'y
attaquer. Trois généraux et des troupes
accoururent vainement d'Egypte pour
le secourir : il capitula , à la seule con-
dition de la vie sauve.
Antiochus, poursuivant ses succès,
soumit les principales villes de la Sy-
rie ; enfin , Samarie et Jérusalem.. Si
le témoignage de Josèphe est fidèle,
Antiochus, maître de cette dernière
ville, y publia un édit qui accordait
quelques privilèges à ceux qui y fai-
saient leur résidence ou qui viendraient
l'y fixer avant la lin de l'année. La
Syrie fut réoccupée par Antiochus vers
l'été de l'année 200, et dès l'automne
de cette même année, Antiochus avait
repris toutes les villes de la Célé-Syrie
et de la Palestine.
Ce roi , engasé dans d'autres entre-
prises contre Pliilippe et Rome , con-
sentit à traiter avec les tuteurs du roi
d'Egypte. Il promit sa fille Cléopàtre
pour femme au jeune Ptolémée, et
pour dot lui assigna les provinces
même qui avaient été le sujet de la
guerre terminée par ce traité. Saint
Jérôme assure que ce mariage fut cou •
du dans la 7" année du règne d'Épi-
phane, c'est-à-dire dans l'année 199
avant l'ère chrétienne.
L'état malheureux de l'Egypte, at-
taquée au dedans par les vices d' une
administration dévastatrice , et au
dehors par un roi puissant, n'avait
cependant pas entièrement détourné
de leurs études et de leurs travaux les
philosophes que l'école d'Alexandrie
y avait rassemblés. Hipparque y conti-
nuait ses immortelles recherches sur
les lois de l'univers , et inscrivait dans
ses tablettes les faits astronojniqnes
sur lesquels il devait établir ses théo-
ries. Il observait l'éclipsé de lune qui
arriva le 22 septembre de l'an 201
avant l'ère vulgaire; celle du 19 mars
L'L.MVKRS.
suivant, ^\n\ appartiennent Tune et
l'autre à la 5" année du règne d'Épi-
phane; enlin celle du 12 septembre de
l'an 200, qui arriva au milieu delà 6^
année du règne de ce prince, avant
le traité de paix conclu avec Antio-
chus.
Les malheurs de cette guerre et les
désordres de la régence n'avaient pas
peu contribué à troubler l'intérieur du
royaume. Épiphane cependant , ou ses
tuteurs , avait cherché à combiner les
effets de la clémence avec l'appareil
militaire ; il avait accordé des amnis-
ties , et placé aussi sur divers points
du royaume des forces de terre et de
mer qui devaient assurer la tranquil-
lité générale. La ville de Lycopolis était
devenue un foyer de rébellion ouverte ;
le jeune roi alla en faire le siège ; et ,
comme une crue extraordinaire du INil
pouvait en détruire les ouvrages , il lit
fortifier les ouvertures des canaux pour
en prévenir les effets; bientôt après il
prit la ville de vive force et Gt mettre
a mort les chefs de la sédition. Cela
se passa dans la 8* année de son règne,
comme le dit textuellement le décret
inscrit sur la pierre de Rosette, dont
If. texte entier a été déjà rapporté dans
cet ouvrage {suprà, page 61).
Polybe ajoute que lorsque Ptolémée
assiégea Lycopolis, les principaux habi-
tants , frappés de terreur, se confièrent
d'eux-mêmes à sa clémence, et qu'il
n'en usa pas moins sévèrement à leur
égard. Polybe ajoute ensuite : «Quelque
chose de semblable à ce qui s'était
{)assé dans cette occasion arriva aussi
orsque Polycrate soumit les rebelles. »
«Il restait encore des plus considérables,
dit-il, Athinis, Pausiris, Chésouphos
et Irobaste qui , cédant à la force des
choses , vinrent à Sais se mettre d'eux-
mêmes entre les mains du roi ; mais
Ptolémée, abjurant toute clémence,
les fit attacher nus à des chars , et s'en
vengea en les faisant ainsi mourir. »
"Le roi , continue encore Polybe, s'é-
tant rendu de Sais à Naucratis avec
son iîrmée , et Aristonicus lui amenant
pour le secourir des troupes merce-
naires de la Grèce, il descendit par
eau à Alexandrie pour les y attendre ,
n'ayant rien ap[)ris de ce qui est de-
l'art de la guerre, h cause de l'injuste
orgueil de Polycrate , et cependant il
était alors âgé de 25 ans. »
Ce Polycrate avait reçu de Philopa-
tor, père d'Épiphane,'le gouverne-
ment de l'île de Chypre; il avait été
assez heureux dans ces temps de dis-
cordes pour conserver cette île au
jeune roi et pour y amasser une somme
considérable d'argent qu'il lui apporta ,
et il n€ vint à Alexandrie qu'à l'époque
même de la sédition de Scopas, la-
quelle fut l'occasion du couronnement
dujeuneroi. Polycrate contribua beau-
coup par lui et les siens à faire devan-
cer la majorité d'Épi phane , ce qui fit
qu'il acquit un très-grand crédit auprès
du roi après son couronnement.
Celte sédition de Scopas éclata au
sein même de la cour du roi toujours
mineur. Ce chef insoumis tenait de se-
crètes conférences auxquelles assis-
taient ses nombreux amis. Aristomène,
régent du royaume, l'accusa de cons-
piration, de désobéissance aux ordres
du roi , et le fit mettre à mort. Dicaear ■
que partagea la destinée de Scopas ,
et les Étoliens furent licenciés. Les!
écrivains de l'antiquité rapportent que
le sort des Étoliens étant réglé, ceux
qui dirigeaient les affaires de l'Ëtat
s'occupèrent du couronnement du roi ,
non pas qu'il eût atteint l'âge où il de-
vait prendre la couronne, mais parce
que l'on espéra que lorsque le roi gou-
vernerait par lui-même, l'état des
choses pourrait s'améliorer et l'admi-
nistration publique avoir une plus sûre
direction ; en conséquence on fit les
préparatifs nécessaires pour que cette
grande cérémonie eût lieu avec toute
la magnificence convenable. Le com-
mencement de la 9^ année du règne
du jeune roi approchait , et le désir de
profiter de cet anniversaire dut aussi
contribuer à faire hâter l'exécution de ■
ce projet.
Le roi fut couronné en effet le pre-
mier jour de la 9" année, lequel ré-
pondait au 27 mars de la 197" année
avant l'ère chrétienne.
C'est à l'occasion de cette solennité
tout à la fois civile et religieuse pour-
EGYPTE.
rÉi^ypte, que nous ilevoiis faire re-
marquer le nouvel usage introduit par
v.e prince, imité quelquefois par ses
successeurs, de prendre deux surnoms
au lieu d'un seul, comme l'avaient fait
les rois ses ancêtres. On remarque,
(tans l'inscription de Rosette , que le
mot Épiphane, surnom de ce Ptole-
mée, y est toujoiu-s et immédiatement
suivi de ['a(\']ec\.\t' Euchariste, On a pu
croire d'abord que ce dernier mot
n'était que l'une des épithetes lionori-
liques dont les prêtres de l'Egypte, au-
teurs de cette inscription , y ont envi-
ronné le nom de ce roi , que renferme
cette longue formule bien souvent ré-
pétée , le roiPtolémée, toi/Jours vivant
(immortel), le bien-aimé de Phtha ,
dieu Épiphane, très - gracieux , et
c'est ainsi qu'elle a été traduite par la
savant commentateur de cette inscrip-
tion , qui a donné au mot Etichariste
le sens qu'il a généralement ailleurs.
Mais si l'on fait attention que ce mot ,
dans les six passages du décret oh on
le trouve , n'est jamais séparé de celui
d' Épiphane , surnom du roi, que le
reste de la formule au contraire est
plus ou moins complet dans ces mêmes
passages, que l'ordre des qualiflcations
n'y est pas régulièrement le même,
que les titres toujours vivant, le bien-
aimé de Phtha, s'y trouvent indiffé-
remment après ou avant le nom Pto-
lémée, ou le titre de roi , on peut con-
clure de la constante réunion du mot
Euchariste au mot Épiphane, que ,
dans ^'intention des auteurs du décret ,
le premier a un sens analogue à celui
du second , et qu'ils forment ensemble
le surnom royal que porta Ptolémée
fils de Philopator. Cette opinion est
fortifiée par cette autre considération ,
que le mot dieu précède toujours les
s,\iTnom%Épipha)ie-Eucharistecomm<i
pour les consacrer, et l'inscription de
Rosette, ainsi que toutes celles qui
nous restent des autres Ptolémées ,
nous font voir que ce mot dieu n'y est
employé que pour caractériser le sur-
nom de ces princes, et de la même
manière qu'il l'est ici. Enfin toute sorte
de doute à ce sujet doit céder à l'auto-
rité de l'inscription gree(|ue tracce sur
la frise du temple irAnlseopoiis , ms-
cription où Ptqlémee Philométor, ilLs
de Ptolémée Épiphane, est désigné
conmie le fils de Ptolémée et de Cleo-
pâtre, dieux Épiphanes et Eucha-
risfes. Il est vrai que cette inscription
a été restituée du temps des empereurs
Antonin etVerus, qui firent réparer à
la même époque l'entrée ou la toiture
de ce même temple; mais, en plaçant
avant leur nom celui du roi Philomé-
tor, les deux empereurs romains ne
firent sans doute que respecter ce qui
existait avant eux à cet égard. Philo-
métor avait consacré le temple égyp-
tien d'Antseopolis au dieu Antée; cette
consécration fut constatée selon l'usage
par une inscription; des dégradations
survenues dans cette partie du temple
furent réparées par les ordres des em-
pereurs Antonin et Verus ; ils voulurent
aussi faire constater ces soins religieux,
et ils placèrent leur nom à la suite de
celui de Philométor : c'est ce que font
assez voir la forme et le lieu de l'ins-
cription d'Antaeopolis. Elle justifie
donc ce qui vient d'être dit sur les
mots Épiphane-Euchainste , considé-
rés comme les surnoms du roi fds de
Philopator, de la même manière que
l'inscription de Rosette justifie à son
tour, sur ce point, l'inscription d'An-
taeopolis. L'une et l'autre servent à
prouver que Ptolémée Épiphane donna
le premier l'exemple de prendre deux
surnoms, et qu'il porta ceux de Épi-
phane-Euclwriste. On verra qu'il fut
imité par ses successeurs.
Délivré de sa tutelle par son cou-
ronnement, Épiphane, selon. Diodore
de Sicile , gouverna d'abord ses sujets
de manière à mériter leur reconnai.s-
sance; mais bientôt corrompu par la
llatterie et les désordres de la cour,
on lui inspira une telle haine contre
Aristomène qu'il avait dans les pre-
miers temps honoré comme un père,
qu'il le condamna à nK)urir par la
ciguë.
Peu après le couronneiwent d'Épi-
phane , le temps arriva d'accomplir les
conditions du traité fait en son nom
avec Antiochus, et d'épouser sa fille
Cléopâtre. Antiorluis la fit venir a Ru-
430
L'UNIVERS.
phia , et conduire en Egypte où elle
s'unit à Ptolémée. Il était alors dans
la 19" année de son âge, vers le mois
<le janvier 192. Dès la même époque ,
Ptolémée reprit possession des pro-
vinces syriennes qu'Antiochus lui ren-
dait comme dot de sa fille.
La politique du roi de Syrie deman-
dait que l'Egypte restât neutre dans
ses différends avec Rome; mais, dès
que la guerre eut été déclarée , Ptolé-
mée , sans égard pour ses liens de fa-
mille avec Antiochus, envoya offrir
au sénat romain des secours de tous
genres contre le roi de Syrie, et cela
se passa sous le consulat de M. Acilius
Glabrio et P. Cornélius Scipio.
Le consul Acilius avait réuni ses
troupes à Rrindes pour le 15 du mois
de mai suivant; et peu après, dans
l'été de la même aonée, Antiochus
fut complètement défait par Acilius
aux ïhermopyles, sa flotte prise ou
détruite en même temps auprès d'An-
dros par Atilius, amiral romain, qui
conduisit à Athènes les vaisseaux pris
dans ce cooibat ; et cela arriva l'été
de l'an 191 avant l'ère vulgaire.
Après la défaite totale d'Antiochus ,
qui eut lieu à Magnésie l'année sui-
vante , Épiphane , rassuré contre lui ,
s'occupa de renouveler les traités qui
existaient avec les Athéniens. Bientôt
après Antiochus cessa de vivre et laissa
la couronne à son fils Séleucus Philo-
pator, dans la 16' année du règne d'É-
piphane.
Deux années après ou environ ,
Cléopâtre mit au monde un fils qu'on
croit être celui dont parle l'historien
Josèphe. A l'occasion de sa naissance,
les villes de la Syrie envoyèrent des
députés à Alexandrie pour complimen-
ter le roi et lui offrir des présents. Si
l'indication que l'on peut tirer du pas-
sage de Josèphe est exacte, la nais-
sance du fils du roi se rapporterait à
la 18' année de son règne.
A cette époque, et d'après le té-
moignage de Polybe, consigné dans
un fragment précédemment cité, le
royaume ne jouissait pas d'une paix
profonde; une mauvaise administra-
tion et de trop fréquents abus de pou-
voir avaient lassé la patience de la na-
tion ; plusieurs provinces avaient cessé
d'obéir, et l'on en était venu à ce point
indiqué par Diodore , où le roi , deve-
nant chaque jour plus cruel et plus
absolu, avait attiré sur lui toute la
haine de son peuple et couru le risque
de perdre la couronne.
C'est ce qu'explique cet autre frag-
ment de Polybe , déjà connu , qui nous
apprend que, pour apaiser les insurrec-
tions, le roi fut contraint de mettre
une armée aux ordres de Polycrate, de
se rendre à Sais , ensuite à Naucratis ,
d'où il revint à Alexandrie pour rece-
voir les troupes mercenaires qu'ame-
nait de la Grèce l'eunuque Aristonicus
qui , élevé à la cour du roi , lui fut tou-
jours très-dévoué. Ces insurrections
furent apaisées la 25' année de l'âge du
roi., ce qui porte à la 20' de son règne.
Épiphane vécut encore quatre ans,
eut un second fils de Cléopâtre , renou-
vela l'alliance avec les Achéens , et il
faisait des préparatifs secrets contre
Séleucus, roi de Syrie, lorsque, sa
cruauté et ses exactions ne laissant
plus de sûreté pour personne , il devint
la victime de ses propres fureurs, et
périt par le poison, à peine parvenu à
la 29' année de son âge et à la 24' de
son règne , à la fin de l'hiver de l'an
181 avant l'ère chrétienne.
C'est saint Jérôme qui nous apprend
que ce roi mourut au milieu des pré-
paratifs de guerre qu'il faisait contre
Séleucus.
Malgré les effets, si calamiteux pour
l'Egypte , des désordres qui caractéri-
sèrent profondément le règne de Pto-
lémée Epiphane, un nombre remarqua-
ble d'édifices publics furent construits
ou réparés : ils ont conservé jusqu'à
nos jours le nom et les souvenirs offi-
ciels d'Épiphane honorant attentive-
ment les dieux , et affligeant en même
temps son pays de tous les malheurs
qu'engendrent les mauvaises passions
des princes.
A Esnèh, la porte, le fond de la
cella et le portique du grand temple ,
métamorphosé aujourd'hui en magasin
de coton, en sont la partie la plus an-
cienne ; elle fut construite par lordie
de PtoléméeÉpiphane. A Edfou égale-
ment, la partie la plus ancienne et la
moins incorrecte en même temps parmi
les sculptures de décoration du grand
temple , est l'ouvrage du même roi. Le
grand temple d'Ombos tut aussi com-
mencé durant le même règne. A Philae ,
les sculptures du grand édiflce consacré
a Isis furent de même commencées sous
Ptolémée Philadelphe, et continuées par
l'ordre d'Épiphane; elles portent tous
les caractères de ce temps de décadence
de l'art. On voit aussi dans le même
lieu, entre les deux pylônes de ce
grand temple, et placés à droite et à
gauche, deux beaux édifices d'un genre
particulier. Celui de gauche est un
temple périptère , dédié à la déesse
Hathôr et à la délivrance d'Isis qui
vient d'enfanter Horus; la plus an-
cienne partie de ce temple est aussi de
Ptolémée Épiphane.
Ce fut aussi sous le règne de ce roi
que fut faite la dédicace du petit temple
élevé derrière l'AménophiondeThèbes.
Le pronaos de cet édifice est formé de
deux colonnes et de deux piliers ornés
de têtes symboliques de la déesse Ha-
thôr, à laquelle ce temple fut consacré.
Les tableaux qui couvrent le fut des
colonnes représentent des offrandes
faites à cette déesse et à sa seconde
forme Thméï., ainsi qu'aux dieux
Amon-Ra, Mandou , Thmcu (Escu-
lape) , et plusieurs formes tertiaires de
la déesse Hathôr, adorée par le roi
Ptolémée Épiphane, nommé dans la
dédicace du temple.
Cette dédicace consistedansunegran-
de inscription hiéroglyphique sculptée
sur toute la longueur de la frise du
pronaos ; cette formule dédicatoire est
en deux parties affrontées, selon l'usage
égyptie-n , méthode propre à l'écriture
hiéroglyphique et à elle seule , les signes
se rangeant indifféremment dans \es
deux directions opposées. La partie de
droite de la dédicace porte (1" ligne) :
« Le roi dieu Épiphane , que Phtha-
Thoré a éprouvé , image vivante d'A-
mon-Ra, le chéri des dieux et des
déesses mères, le bien-aimé d'Amon-
Ra , etc. , pour être vivifié à toujours.
(2^ ligne): La divine sœur de Ptolé-
ÉGYPTE. 4SI
mée toujours vivant , dieu aimé de
Phtha, chéri d'Amon-Ra, l'ami du
bien... » (le reste est détruit.)
On lit sur la partie de gauche
il" ligne): «Le fils du soleil Ptolémée
toujours vivant , dieu aimé d* Phtha ,
chéri des dieux et des déesses mères ,
bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter
cet édifice en l'honneur de sa mère
la tutrice de l'Occident, pour être vi-
vifié à toujours. (2^ lig)ie) : La royale
épouse Cléopâtre,bien-aiméedeThméï,
tutrice de l'Occident, a fait exécuter
cet édifice... » (le reste manque.)
Les bas-reliefs encore existants sur
les parois de droite et de gauche du
pronaos, ainsi que sur la façade du
temple formant le fond de ce même
pronaos , appartiennent tous au règne
d'Épiphane , et tous se rapportent aux
déesses Hathôr et Thméï, ainsi qu'aux
grandes divinités de Thèbes et d'Her-
monthis. On voit aussi dans ce sanc-
tuaire deux tableaux sculptés où figure
l'image de Ptolémée Épiphane. Sou
nom se retrouve aussi à Karnac, à
Dendéra ; à Philœ il est qualifié de roi
semblable au soleil , chéri des dieux ,
armé d'Imouth , fils de Phtha , et ap-
prouvé par Phtha. Le monument de
Philœ porte aussi une inscription
grecque au nom du roi et de la reine ,
annonçant la consécration du temple
à EscLlape. Une autre inscription
grecque , relative à PtoléméeÉpiphane ,
nous fait connaître d'autres particula-
rités de son histoire; elle est gravée
sur une plinthe de basalte vert, et
elle porte ce qui suit : «Lacommun-auté
des Lyciens honore par ce monument
(un cippe ou une statue) Ptolémée,
commandant des gardes du corps,
grand veneur, fils de Ptolémée, un
des premiers amis et grand veneur , à
cause de sa vertu et du dévouement
qu'il manifeste sans cesse envers le
roi Ptolémée, la reine Cléopàtre sa
sœur , dieux Épiphanes et Eucharistes ,
et leurs enfants , et envers la commu-
nauté des Lyciens.» On voit par là que
la Lycie reçut de grands services de la
part du roi d'Egypte , dont elle honore,
par un monument public, un des prin-
cipaux officiers. Cet officier porte le
432
L'UNIVERS.
titre de grand veneur , et l'on se rap-
pelle , à ce sujet, que Polybe nous ap-
prend que Ptolémée Épiphane fut un
chasseur ardent et habile ; il voulut être
représenté sur ses monnaies avec
l'arme dont il se servait contre les bêtes
féroces.
Le lecteur a pu remarquer , au sujet
des reines femmes des cinq premiers
Ptolémées, qu'elles portèrent toutes
l'un des trois noms de Bérénice, Ar-
sinoé ou Ciéopâtre , outre le nom pa-
tronymique de Ptolémée. On sait aussi
que , dans les nomenclatures de la géo-
graphie ancienne de l'Orient , il se
trouve un assez grand nombre de noms
de lieux tirés de celui de la famille
même ou de ceux de ces reines ; et il
est naturel de penser que ces noms ont
été donnés à ces villes, fondées ou agran-
dies , dans l'intention d'honorer les per-
sonnages qui les portaient.
Ainsi le lieu nommé Theôn Sôterôn
Portus, le port des dieux sauveurs,
dans la troglodytique , paraît avoir
reçu ce nom de Ptolomée Philadelphe
pour honorer la mémoire de son père
et de sa mère , surnommés les dieux
sotères ou sauveurs.
Ptolémaïs , dans la même contrée ,
fut fondée par l'ordre du même roi
Philadelphe, et surnommée^'pi- The-
ras, pour la chasse , à cause de la des-
tination de ce lieu qui devait être le
centre de la chasse aux éléphants , or-
donnée par ee prince.
Il y eut aussi trois autres villes nom-
mées Ptolémaïs, l'une située au sud
de Panopolis, sur la rive gauche du
Nil, et qui, avant, porta d'abord le
nom égyptien de Psôi ; une autre dans
la Cyrénaïque , dépendance de l'Egypte ;
et la troisième en Syrie , célèbre dans
riiistoire moderne sous le nom de
Saint- Jean d'Acre.
Il y eut aussi quatre villes nommées
du nom de Bérénice : celle qui était
située sur le détroit par lequel le golfe
Arabique communiquait avec la mer
Erythrée , et qui fut surnommée Épi-
Déra, du nom du promontoire de
Déra , dont la ville était voisine. L'au-
tre Bérénice , sur le golfe Arabique ,
était surnommée Panchrysos, toute
d'or, à cause des riches mines de c«
métal qui existaient dans son voisinage
que les Ptolémées firent exploiter.
La Bérénice de la Thébaïde était un
port sur le golfe Arabique, à la même
latitude que Syène ; elle fut fondée par
Ptolémée Philadelphe, qui lui donna
le nom de sa mère ; ville importante
où abordaient les marchandises de
l'Arabie heureuse et celles de l'Inde,
transportées de là à Coptos. C'est aussi
dans le voisinage de cette ville qu'exis-
taient les riches mines d'émeraudes ex-
ploitées par les rois d'Egypte , et qu'a
récemment cherchées, par l'ordre du
vice-roi Méhémet - Ali , et heureuse-
ment retrouvées M. Cailliaud, qui a
vu sur place les outils et les usten-
siles employés dans les antiques ex-
ploitations. La quatrième ville de Bé-
rénice existait dans la Cyrénaïque.
Une province entière de l'Egypte,
le nome du Fayoum , porta le nom de
la reine Arsinoé , et fut nommée nome
Arsinoïte ; la ville principale porta le
nom d'Arsinoé. Une autre ville de ce
nom était située au fond du golfe Hé-
roopolite. C'est là que venait aboutir
le canal des deux mers que Ptolémée
Philadelphe fit terminer, et il y fonda
cette ville en l'honneur de l'une des
deux reines qui portèrent ce nom.
Plus tard, cette ville, restaurée ou
agrandie par la dernière Ciéopâtre,
porta aussi le nom de Cléopâtris. Une
autre Arsinoé était en Cyrénaïque sur
la mer ; on donna ce nom à l'ancienne
Tuchira; enfin l'île de Chypre eut
aussi une ville du nom d'Arsmoé : on
croit même que ce nom fut commun à
plusieurs lieux de la même île , qui fut
une des dépendances de l'Egypte , et le
séjour habituel, volontaire ou forcé, de
plusieurs princes de la race des La-
gides.
Nous avons dû rappeler ici ces sou-
venirs essentiellement historiques , qui
se sont , pour la plupart , conservés
sur les lieux jusqu'à nos jours , et qur
d'ailleurs trouvent des analogies dans f
les annales des pays voisins de l'Egypte:
ces sept ou huit villes à'Jntîoche et les
Sélencie, non moins nombreuses , prou-
vent aussi que la famille des Séleucidts |
EGYPTE.
433
ne dédaigna pas ce genre de gloire ou
cette suprême satisfaction de la vanité
humaine, bien rare dans les temps
modernes, excepté, parfois, dans les
contrées barbares nouvellement con-
quises à la civilisation. L'état de l'O-
rient fut, par ses richesses, plus favo-
rable aux rois qui héritèrent des
souverainetés fondées par le courage
et le génie de Séleucus et de Ptolémée.
Le cinquième des princes de ce nom
qui parvinrent au trône, fut surnom-
mé Éinphane - Euchariste ; il laiss.i
en mourant, avec la reine Cléopàtre
sa veuve, deux fils et une fille, tous
les trois en bas âge. Le premier-né lui
succéda , et fut surnommé Pliilomêtor,
surnom qui prouverait qu'il eut pour
sa mè»e une bien vive tendresse.
Le règne de Philométor, quoique
l'un de ceux qui eurent une plus lon-
gue durée, n'offre cependant qu'un
petit nombre de faits historiques d'une
époque certaine. A peine âgé de cinq
ans lorsqu'il parvint à la couronne à
litre de premier-né des deux fils d'Épi-
phane , son père et son prédécesseur ,
comme lui Philométor resta, pendant
ses premières années , sous la protec-
tion d'une régence qui fut moins ora-
geuse que celle d'Épiphane, parce
qu'elle ne cessa d'être immédiatement
dirigée par la sagesse de Cléopàtre ,
mère du jeune roi d'Egypte.
Cependant Séleucus, qui avait hé-
rité du vif désir d'Antiochus son père
de posséder la Syrie , et qui ne se con-
tentait pas de la moitié des revenus
qu'il s'était réservée, faisait, pour re-
conquérir cette province sur les enfants
de sa sœur, des préparatifs qui alar-
mèrent l'Egypte. Ce dut être dans
cette circonstance que les ministres
du jeune roi réclamèrent la protection
de Rome ; le sénat ne la refusa point ,
et il députa, pour cet effet, Marcus
jEmilius Lepidus , qui connaissait la
cour d'Alexandrie où déjà il avait été
envoyé pendant la minorité même d'É-
piphane , père de Pliilomêtor; et ce fut
a cause de cette mission que RL ^Emi-
lius fit inscrire sur un denier de sa fa-
mille le titre de tuteur du roi (TVTOR
REG). Ce Romain était tribun mili-
28' Livraisofi. (Egypte.)
taire à la bataille de Magnésie; Séleu-
cus, gui attaquait Philométor, trou-
vait ainsi dans jEmilius le vainqueur
de son père : cette circonstance put
être un des motifs qui contribuèrent
à fixer sur M. jEmilius le choix du
sénat.
Séleucus fut surpris par la mort au
milieu de ses projets : il cessa de vivre
la 7^ année du règne de Philométor;
Antiochus Épiphane lui succéda et
occupa aussitôt une portion de la Célé-
Syrie.
Peu de temps après, Cléopàtre,
mère de l'enfant roi d"Égypte , mou-
rut aussi , et ce fut à l'eunuque Eu-
laïus et à Leneus que sa tutelle fut
confiée.
Les menaces d'Antiochus contre l'E-
gvpte devenaient chaque jour plus sé-
rfeuses , méprisant la jeunesse du roi
et l'inertie de ses tuteurs. Néanmoins,
le roi de Syrie fit donner au sénat de
Rome des explications à ce sujet,
tandis gue les tuteurs dePtolémée pen-
saient à reprendre la Célé-Syrie. Selon
le rapport de Tite-Live , cela se passait
sous le consulat de Publius Licinius
Crassus et C. Cassius Longinus , nom-
més au mois de mai de l'an 171 avant
l'ère vulgaire, et en même temps Pto-
lémée,qui avait atteint sa majorité,
était alors couronné. Il fit frapper des
monnaies à son nom l'année même où
sa minorité cessa , la 14^ de son âge ,
et la 9'' de son règne, qui est en effet
marquée sur les monnaies qu'on lui
attribue , et qui répond aux premiers
mois de l'an 172 avant l'ère chré-
tienne.
Les tuteurs du jeune roi ne furent
pas doués de la sagesse de sa mère
Cléopàtre à laquelle ils succédaient. Ils
allèrent attaquer Antiochus dans la Sy-
rie , acceptèrent une bataille qui se livra
entre Péluse et le mont Casius, et
dont le résultat fut la défaite totale
de l'armée égyptienne, défaite qui mit
le jeune roi entre les mains d'Antio-
chus , lui ouvrit les portes de Mempbis ,
de la plupart des villes de l'Egypte,
et même de Péluse : son humanité à
l'égard des vaincus lui en facilita la
con(juête.
28
L'UNIVERS.
Cette catastrophe arriva la 11* année
du règne de Pluloriiétor. II paraît , d'a-
près Porphyre, que les Alexandrins,
aussitôt qu'Antiochus fut le maître de
Memphis, où il retenait le jeune Phi-
lométor âgé de 16 ans seulenjent, pla-
cèrent sur le trône son frère Évergète
afin de prévenir les incertitudes d'un
interrègne ; que cette substitution de
roi dura pendant les années 11 à 15
du règne de Philométor; qu'à cette
époque Antiochus, ayant renoncé à l'oc-
cupation de l'Egypte, Philométor re-
vint à Alexandrie , et consentit à par-
tager le trône avec son frère dont la
présence avait certainement contribué
a le conserver; qu'ils régnèrent ainsi
iusqu'à la 17' anné'e comptée toujours
de l'époque de Philométor ; et que , par
l'intervention des Romains, Évergète
cessant de partager le trône , il accepta
le gouvernement de la Libye , après
quoi Philométor régna 18 ans encore,
qui portent la totalité de son règne à
35 ans.
Saint Jérôme ajoute qu'Antiochus ,
maître de Memphis, traita le jeune
Ptolémée Philométor avec beaucoup
d'égards ; et , sous le prétexte spécieux
de le rétablir dans ses droits, mais
avec l'intention réelle de s'emparer du
trône d'Egypte, il en occupa militai-
rement les villes les plus nnportantes.
Ayant cependant éprouvé beaucoup, de
résistance , et même des échecs , il fit
un traité avec le jeune roi , repassa en
Syrie, et, deux ans après, il revint as-
siéger les deux fils d'Épiphane, Philo-
métor et Évergète II , dans Alexandrie ,
jusqu'à ce que les envoyés de Rome
qui arrivèrent dans ces conjonctu-
res l'obligèrent à rentrer dans ses
Etats.
Tite-Live dit aussi qu'Antiochus
ayant tenté mais sans succès de pren-
dre Alexandrie, il laissa Philométor à
Memphis, lui promettant son assis-
tance pour le replacer sur le trône
qu'Évergète occupait à Alexandrie. Il
espérait sans doute que les deux frères
en venant aux mains , il lui serait plus
facile de soumettre le vainqueur; il se
retira donc en Syrie, laissant néan-
œoins une garnison à Péluse. Mais
Philométor se réunit à Évergète; An-
tiochus , que cette réunion aurait du
satisfaire s'il avait sincèrement désiré
replacer Philométor sur le trône de ses
aïeux , en fut péniblement affecté , et
fit contre les deux frères des prépara-
tifs plus formidables que ceux de la
précédente guerre. Il envoya une flotte
contre Chypre , et , dès les premiers
jours du printemps, il se mit lui-même
à la tête de son armée , marcha contre
l'Egypte, traversa la Célé-Syrie , arriva
à Péluse par terre et par mer, et se
dirigea par les plus courts chemins sur
Alexandrie. Parvenu à quatre milles
de cette ville il rencontra C. Popilius;
et cet envoyé lui montra , en traçant
son cercle, comment le sénat de Rome
notifiait ses ordres à un puissant mo-
narque qui n'eut à répondre que ce peu
de mots : Je ferai ce qui plaît au sé-
nat. Antiochus quitta l'Egypte dans
un très-court délai , à compter du jour
même de cette conférence.
Il résulte de tous ces témoignages
réunis, que ce fut la onzième année de
son règne que Philométor fut privé de
la couronne par les conquêtes d'Antio-
chus ; qu'en son absence son frère Éver-
gète fut placé sur le trône par les
Alexandrins, et qu'il l'occupa pendant
quatre aimées; qu'il envoya demander
des secours à Rome ; que , dans cet
intervalle , Évergète essaya vainement
de traiter avec Antiochus qui refusa
de lui reconnaître le droit de faire la
paix , et vint l'assiéger dans Alexandrie
même; que, rappelé en Syrie par des
événements imprévus, il laissa Phi-
lométor à Memphis, Evergète dans
Alexandrie, espérant que les deux
frères se feraient la guerre; que les
deux frères se réunirent, occupèrent
ensemble le trône pendant deux années,
et qu'alors, dans la 17' du règne de
Philométor, Antiochus venant de nou-
veau attaquer l'Egypte et assiéger
Alexandrie, C. Popilius l'obligea, au
nom du sénat, à retourner dans ses
propres États.
Ce fut donc C. Popilius qui vint dé-
livrer l'Egypte des armées et de la
présence d'Antiochus, régla aussi les
différends qui s'étaient élevés entre
ÈGYPTF.
les deux frères rois , et les jugea selon
ce qui était prescrit par les lois du
royaume. En conséquence , Philométor
resta seul possesseur de la couronne ;
Évergète reçut le gouvernement de la
Libye et de la Cyrénaïque , où les Ro-
mains , peu de temps après , l'obligè-
rent de rester.
A peine Antiochus fut-il de retour
dans ses États qu'il y mourut, et la
même année de sa malheureuse expé-
dition contre les fils de sa sœur, an-
née qui fut, comme le dit Porphyre,
la onzième et la dernière de son règne.
Ses ambassadeurs étaient allés à Rome
pour déclarer au sénat combien l'ar-
rangement dicté par Popilius lui était
agréable : ceux de Ptolémée témoi-
gnaient en même temps sa gratitude
envers le sénat et le peuple romain ,
et ils exprimaient sans doute des sen-
timents plus vrais que ceux que mon-
trait Antiochus.
En attendant, la discorde renaissait
entre Évergète et Philométor. Le pre-
mier, peu satisfait de la décision qui
le faisait descendre du trône pour le
rendre à Philométor seul, et lui don-
nait pour apanage la Cyrénaïque avec
la Libye , se rendit à Rome pour de-
mander qu'elle fût réformée par le
sénat. Il était à pied ; il fut reconnu
en arrivant par Démétrius , fils de Sé-
leucus , qui lui offrit les moyens d'en-
trer à Rome, et d'y vivre d'une ma-
nière plus convenable à son rang et à
sa naissance.
Évergète réclamait auprès du sénat
contre le partage qui avait été fait par
C. Popilius entre son frère et lui; il
exposait qu'il ne lui suflisait pas de la
Libye et de la Cyrénaïque , et que l'île
de Chypre devait être ajoutée à son
apanage. Le sénat y consentit; mais
Philométor refusa d'exécuter sa déci-
sion , et des envçyés de Rome partirent
afin de mettre Évergète en possession
de Chypre. Le sénat avait voulu que
cela se fît sans employer de soldats ,
ne prévoyant pas l'opposition de Phi-
lométor. Dès qu'il la connut,, les en-
voyés de Rome engagèrent Evergète
à se rendre en Libye pendant qu'ils
iraient demander à Philométor son
assentiment à ce que le sénat venait
de régler.
Évergète attendit longtemps en Li-
bye l'issue de cette négociation ; il se
disposait à marcher a la tête d'une ar-
mée contre l'Egypte, lorsqu'il fut in-
formé que les Cyrénéens venaient de
se révolter; et, ne voulant pas risquer
à l'acquisition incertaine de Chypre la
possession de Cyrène , il se dirigea sur
cette province d'où les habitants, im-
patients de son gouvernement tyran-
nique, cherchaient à le repousser par
la force des armes. Il venait d'éprou-
ver un échec assez considérable lors-
que Cn. Merula lui apprit que Philo-
métor refusait de consentir à la cession
de l'île de Chypre. Évergète envoya de
nouveaux ambassadeurs à Rome ;' Phi-
lométor y fit aussi défendre ses droits,
mais le sénat persista dans sa bien
veillance pour Évergète. On lui en
porta la nouvelle à Cyrène où il était
rentré ; et , au moment où il préparait
une attaque sérieuse contre Chypre,
il faillit d'être la victime de quelques
embûches auxquelles il n'échappa point
sans recevoir plusieurs blessures. Il
courut de nouveau à Rome, et Philo-
métor y envoya de nouveaux ambas-
sadeurs. Le sénat refusa de les enten-
dre, chargea ses députés de conduire
Évergète à Chypre , et demanda aux
alliés de la Grèce de seconder cette
expédition ; mais Philométor alla lui-
même défendre cette île, livra bataille
a son frère , l'enferma dans la ville de
Lapethus, où il l'assiégea et le réduisit
à la dernière extrémité : toutefois ,
loin de se prévaloir de ce succès, Phi-
lométor lui accorda une bonne capitu-
lation, lui rendit son gouvernement
de Cvrène, et lui donna quelques villes
de Cliypre avec un revenu annuel d'une
certaine quantité de blé.
Ainsi se termina cette guerre entre
les deux frères rois ; elle dura quatre
années , et jusqu'à la 22* du règne de
Philométor, laquelle commença au
printemps de la 160^ année avant l'ère
vulgaire.
Dès que l'accord fut rétabli entre
eux, Philométor, tranquille sur son
trône, reprit l'occupation ordinaire
L'UNIVERS.
des rois d'Egypte qui n'étaient point
engagés dans de plus sérieuses entre-
prises. Il attaqua Sourdement le roi de
Syrie Démétrius , entretint des intel-
ligences dans la ville de Ptoléinaïs oc-
cupée par les soldats syriens , encou-
ragea la défection d'Antioche , et
favorisa enfin les prétentions au trône
de Syrie manifestées par Alexandre,
fils d'Antiochus Épiphane, qui fut
reçu à Ptolémaïs de Syrie conmie roi.
Deux années après, vers l'an 149,
Démétrius ayant été vaincu et tué, ce
même Alexanflre fut reconnu et pro-
clamé roi de Syrie , la SO"" année du
règne de Philoraétor.
Alexandre demanda que Philométor
lui accordât sa fille Cléopâtre en ma-
riage ; le roi d'Egypte y consentit , et
se rendit à Ptolémaïs où ce mariage
fut célébré.
Ce fut vers le même temps que Onias,
lils d'un grand prêtre juif de ce nom,
retiré depuis quelques années en Egypte,
entreprit de demander à Philométor la
permission d'affecter au culte des Juifs
le temple de Bubaste. Le roi n'hésita
fias de la lui accorder, ce qui donne
ieu de remarquer la singulière desti-
née des temples égyptiens qui , survi-
vant au culte même pour lequel ils
avaient été élevés , furent successive-
ment consacrés aux cérémonies des re-
ligions qui succédèrent en Egypte, à
celle des Pharaons. Les Lagides éta-
blirent les premiers cet usage que les
Romains ne manquèrent pas d'imiter,
et ces lieux sacrés, destinés d'abord au
culte des dieux , le furent ensuite au
culte des hommes.
Le règne de Philométor fournit des
exemples de la dédicace des temples
égyptiens aux dieux de la Grèce : d'abord
celui de la ville égyptienne de Kos-
Berbir dans la Thébaïde , ville que les
Grecs nommèrent Apollinopolis-Jlicra
(^parva), et à laquelle les Arabes ont
conservé son nom égyptien en l'appe-
lant Qouss. Ce temple, qui existe en-
core , offre sur le listel du couronne-
ment de la porte du sud , les traces
lisibles de l'inscription grecque qui
constate que la reine Cléopâtre et«le
roi Ptolémée, dieux Philométors, ont
consacré ce temple. Rien n'indique
l'époque de cette dédicace; mais le
nom de la reine Cléopâtre , qui se lit
dans cette inscription , prouve toute-
fois que la dédicace qu'elle rappelle fut
postérieure à la seconde invasion d'An-
tiochus Épiphane en Egypte, puisque,
pendant la première , Cléopâtre resta
dans Alexandrie avec Ptolémée Éver-
gète II, tandis que Philométor était
comme prisonnier retenu à Memphis,
et qu'après la seconde invasion et l'ar-
rangement fait par Popilius , Évergète
quittant le trône, Philométor l'occupa
seul.
Ce fut alors qu'il s'unit à Cléopâtre
sa sœur, et dans la 17" année de son
règne, puisque treize ans après et le
30" de ce même règne, il avait une
fille qui devint la femme d'Alexandre ,
roi de Syrie. Ainsi la dédicace du tem-
ple égyptien de Qouss ou Apollinopo-
lis-Pârva fut postérieure à la 17^
année du règne de Philométor. Il est
impossible d'arriver à une plus grande
certitude sur l'époque de l'inscription
de Qouss. Il en est de même d'une
autre inscription gravée dans le sanc-
tuaire du temple d'Ombos : elle cons-
tate aussi que Ptolémée Philométor
et la reine Cléopâtre qui était sa sœur,
dédièrent ce sanctuaire à Apollon et
aux autres dieux honorés dans ce tem-
ple. La même incertitude fait donner
la même époque approximative à l'ins-
cription du grand temple d'Antaeopo-
lis , et qui énonce la dédicace que les
mêmes souverains firent de son pro-
pylée au personnage mythologique An-
tèe. Enfin on ne peut pas mieux con-
naître le temps d'une autre inscription
trouvée à Citium dans l'île do Chypre ,
et qui rappelle que cette ville honora
de ce monument l'un de ses citoyens,
Hégias, fils de Damothétas, à cause
de son dévouement au roi Ptolémée ,
à la reine Cléopâtre sa sœur, dieux
Philométors, et à leur descendance.
Cette inscription est postérieure aussi
à la 17* année du règne de Philométor,
et de quelques années , puisque leurs
enfants y sont mentionnés.
Deux ans après avoir placé sa fille
Cléopâtre sur le trône de Syrie , Phi-
EGYPTE. 437
lométor s'engagea • dans une alliance
qui avait pour but de le ravir à son
mari. Le fils aîné de Démétrius re-
vendiqua des droits qu'il disait tenir
de son père dont la mort n'avait pu les
détruire : soutenu par les Cretois , il
se rendit en Syrie. Ptolémée, dans
l'intention de secourir Alexandre, ar-
riva dans cette province avec des forces
de terre et de mer, et en occupa les
»'iHes principales pour les maintenir
dans le devoir ; mais , ayant été exposé
a devenir la victimed'un complot tramé
contre sa vie à Ptolémaïs, convaincu
aussi qu'Alexandre en était l'instiga-
teur, il tourna ses armes contre lui,
les associa à l'entreprise de Déniétrius ,
lui donna en mariage sa fille Cléo-
pâtre qu'il rappela de la cour de Syrie,
et fit déclarer pour lui Antioche et
l'armée. Alexandre étant venu l'atta-
quer auprès de celte dernière ville , sur
rOronte , Ptolémée mit son armée en
déroute, secondé par Démétrius qui
était devenu son gendre. Peu de jours
après, Alexandre qui avait cherché
un refuge en Arabie , y trouva la mort,
Rt sa tète fut apportée à Philométor.
Ces événements, selon Josèphe et le
premier livre des Machabées, prirent
naissance dans la 165'' année des Sé-
leucides , et cette guerre dut se faire
dès le commencement de la 35'^ année
de Philon^étor, et se terminer à l'au-
tonme de la même année, celle de l'an
147 avant Jésus-Christ.
La mort de Philométor se rattache
à cette même époque; car, ayant été
hte^sé d'une chute de cheval pendant
la bataille qu'il livrait à Alexandre, il
en mourut sur les lieux mêmes quel-
ques jours après. Tous les chronolo-
gistes lui dominent 35 ans de règne.
Les monuments qui rappellent quel-
ques circonstances du règne de Ptolé-
mée Philométor sont assez nombreux ,
et ils nous sont fournis à la fois par les
inscriptions grecques et les inscrip-
tions égyptiennes, qui s'accréditent
mutuellement par leur autoritéparticu-
lière. Le premier pylône du petit
temple du sud à Philae fut construit
durant le règne de Philométor. On
encastra alors ce pylône dans un pro-
pylon dédié à Isis par le Pharaon Nec-
tanèbe, et l'existence de ce propylor»
prouve qu'avant le grand temple d'Isis^
actuel , il en avait été antérieurement
édifié un autre sur le même emplace-
ment; les Perses de Darius-Occhus
l'avaient vraisemblablement détruit, et,
c'est avec ses débris , encore recon-
naissables, que certaines parties du
pronaos actuel du grand temple furent
édifiées. Le second pylône de ce grand
temple est aussi de Ptolémée Philomé-
tor , ainsi que le bel édifice de droit*
qui se voit entre les deux pylônes. La
galerie de gauche du grand temple
d'Edfou, de même que toutes les sculp-
tures des deux massifs du pylône , re-
montent aussi au règne de Philométor.
Le grand temple d'Ombos fut élevé
par Ptolémée Épiphane, et continué
par Philométor. Ce grand édifice , dont
les ruines ont un aspect très-imposartt ,
présente cette singularité qu'il est dé»
dié à deux triades qui se partagent le
temple, divisé longitudinalement en
deux parties bien distinctes, l'une pas-
sant presque toujours dans le massif
de la construction. La partie de droite ,
la jplus honorable , était consacrée à Sé-
A'ek-Ra , la forme primordiale de Sa-
turne, Kronos , à tête de crocodile; à
la déesse Athôr et à leur fils Khons-
Hâr. La seconde partie du temple était
vouée à une triade moins élevée dans
la hiérarchie divine , à Aroëris , à la
déesseTsonénoufré, àleurfilsPnevtho,
qui étaient les dieux seigneurs d'Om-
bos; et voilà pourquoi les médailles
romaines du nome ombite portaient
la figure du crocodile, l'animal sacré
du dieu principal du uaine. Une ins-
cription grecque en l'homujur de Phi-
lométor se lit dans le même temple ;
c'est un hommage des troupes canton-
nées dans ce nome : l'inscription s'ex-
prime ainsi : « Pour la conservation,
du roi Ptolémée et de la reine Cleo-,
pâtre sa sœur, dieux Philométors, et
de leurs enfants, à Aroëris, dieu
grand, et aux divinités adorées dans
le même temple , les fantassins , les
cavaliers , et autres personnes statiour
nées dans le nome d'Ombos , ont fait
ce sécos à cause de la bienveillance
438
L'UNIVERS.
de ces divinités envers eux. » Le nome
d'Ombos étant le plus méridional de
tous ceux de l'Egypte; des troupes
nombreuses devaient y être établies ,
chargées de garder ce côté des fron-
tières du pays. A Antgeopolis , il existe
une seconde inscription grecque du
règne de Ptolémée Philométor; elle
constate, en ces termes, que ce roi
fit élever le pronaos du temple de ce
lieu , et qu'il le consacra à Antée :
« Le roi Ptolémée , fils de Ptolémée et
de Cléopâtre, dieux Épiphanes et Eu-
charistes, et la reine Cléopâtre, sœur
du roi , dieux Philométors, ont fait ce
pronaos à Antée et aux dieux adorés
avec lui dans le même temple. » Il pa-
raît que la corniche de ce pronaos
éprouva de graves dommages , et elle
fût réparée par les soins des empe-
reurs romains, qui ajoutèrent cette
seconde inscription à la première qu'ils
restituèrent : « Les empereurs Césars
Aurèle Antonin et Verus, Augustes,
en ont réparé la corniche , l'an 4 des
Augustes, le 9 du mois de payni. » Un
édifice de Parembolé , en Nubie , porte
aussi cette commémoration de Ptolé-
mée Philométor, dans une dédicace
ainsi conçue : « Pour le salut du roi
Ptolémée et de la reine Cléopâtre , sa
sœur et sa femme , les dieux Philomé-
tors , à Isis et aux dieux adorés dans
le même temple. » Dans une autre dé-
pendance territoriale de l'Egypte , l'île
de Chypre, qui resta toujours sous
l'autorité de Philométor, malgré les
démarches de son frère Évergète au-
près du sénat romain , on a trouvé
aussi un souvenir officiel de Philométor
et de l'attachement que lui conser-
vaient les habitants d'une des princi-
pales cités de l'île : on lit sur ce marbre
grec: «La ville (de Citium) honore
Hégias, de Crète, fils de Damothète,
commandant des gardes du corps et
gouverneur de la ville , pour sa vertu
et pour son dévouement envers Ptolé-
mée , la reine Cléopâtre sa sœur , dieux
Philométors , et leurs enfants ; et pour
ses bienfaits envers elle-même. »
Du reste , le roi grec Ptolémée Phi-
lométor ne se priva d'aucune des for-
mules honorifiques et religieuses con-
sacrées parle jirolocole égyptien. Le
grand temple d'Ombos porte aussi une
grande dédicace en écriture hiérogly-
phique , au nom de ce même roi ; et
comme si elle était pour l'illustre Sé-
sostris, elle dit: «La vie! le dieu
bienfaisant, soleil seigneur du monde,
approuvé par Phtha , image vivante
d'Amon-Ra, chéri des dieux, aimé
d'Aroëris , tuteur de la région... , dieu
grand , seigneur suprême , dieu puis-
sant dans... La vie ! le dieu gracieux ,
soleil seigneur des seigneurs , Ptolémée
vivant toujours , aimé de Phtha , chéri
des dieux , et de Sevi-ek , seigneur de
la région d'or dans le disque solaire ,
bienfaiteur, etc. » Le musée royal du
Louvre possède des contrats originaux ,
sur papyrus, en écriture démotique
datés du règne d'Alexandre , fils d'A-
lexandre , de la 22"" année de Ptolémée
Évergète 1", de la 7"= année de Phiio-
pator, delaS*" et de la 21" année d'Épi-
phane; mais on n'y voit aucune de ces
transactions entre particuliers, qui ap-
partienne au règne de Philométor.
Les pièces de ce genre ne sont cepen-
dant pas rares , et il en existe aussi de
l'époque romaine : comme la religion
et le culte , les règles de l'administra-
tion publique restèrent les mêmes dans
l'Egypte soumise à des souverains
d'origines diverses.
Le protocole de ces contrats privés
nous en donne la certitude; il nous
apprend aussi qu'il existait à Alexan-
drie un culte public en l'honneur d'A-
lexandre le Grand , et que les Ptoléinées
qui succédèrent au grand roi ne firent
faute de s'y faire associer. Ainsi , il y
avait à Alexandrie un prêtre d'Alexari-
dre , qui l'était aussi des dieux Soters,
des dieux Adelphes , des dieux Éver-
gètes , des dieux Philopators , des dieux
Epiphanes, et ensuite du dieu Philo-
métor, quand ce roi eut quitté la vie;
espèce d'apothéose religieuse dans la-
quelle les reines ne furent pas oubliées.
On voit , en effet , par le texte de l'ins-
cription d'Adulis , de l'inscription de
Rosette, du contrat de Ptolé.maïs, et
des deux contrats du règne d'Épiphane
que j'ai publiés , qu'une prétresse de
l'ordre des canéphores avait été char-
EGYPTE.
gée du culte de la reine Arsinoé Phila-
delphe, une athlophore de celui de
Bérénice É vergeté r"", et une prêtresse,
d' Arsinoé Philopator. D'autres prêtres
étaient chargés de desservir les hon-
neurs divins rendus à Ptoléniée Soter,
le fondateur de la dynastie, dans la
ville de Ptolémaïs d'Egypte.
On voit aussi , par ces protocoles ,
que l'espèce d'invocation de l'autorité
publique , comme symbole de protec-
tion , en tête des actes passés , pour
des intérêts privés, par les officiers
publics, remonte à une haute anti-
quité. Nous pouvons ajouter, qu'à
cette même antiquité , l'usage de Veji-
registrement de ces actes était établi;
et que cette formalité donnait à ces
actes , comme elle le fait aujourd'hui ,
une date certaine et une sanction lé-
gale qui en garantissait l'exécution.
L'antiquité alla encore plus loin : aux
noms , prénoms et qualités des parties
contractantes, elle ordonna d'ajouter
leur signalement : voici, comme preu-
ve, d'une singulière curiosité , d'un
tel usage , le texte traduit d'un contrat
daté d'un des derniers jours du mois
de mai de l'an 105 avant l'ère chré-
tienne :
« Sous le règne de Cléopiitre et de
Ptolémée son liis, surnommé Alexan-
dre, dieux Philométors-Soters, en l'an
XII qui est aussi l'an ix (le règne de
Cléop{\tre ayant commencé 3 ans avant
l'association de son fils) , sous le prêtre,
qui est à Alexandrie, d'Alexandre, et
des dieux Soters , et, des dieux Adel-
phes , et des dieux Évergètes , et des
dieu-x Philopators , et des dieux Épi-
pbanes, et du dieu Philométor, et du
dieu Eupator , et des dieux Éver-
gètes (II) : sous l'athlophore de Béré-
nice Évergète(I'"),etsouslacanéphore
d'Arsinoé Philadelpbe et de la déesse
Arsinoé Eupator, qui sont à Alexan-
drie ; et à Ptolémaïs de la Thébaïde ,
sous les prêtres (des deux sexes) de
Ptolémée Soter, lesquels et lesquelles
sont à Ptolémaïs; le 29 du mois de
tybi , sous Apollonius préposé à l'Ago-
ranomie pendant ce mois, pour l'ad-
miuistratiou des fonds de terre nus ,
dans le nonie Tathvrite, = a vendu
Pamonthis , de couleur noire , beau ,
long de corps , visage rond , nez droit;
ainsi que Enachomneus, de couleur
jaune , aussi visage rond , nez droit ; et
Semniouthis Persinei , laquelle est de
couleur jaune , visage rond , nez un
peu aquilin , bouffie ; et Melyt Persi-
nei , laquelle est de couleur jaune , vi-
sage rond , nez droit ; avec leur maître
Pamonthis , covendeur ; tous quatre de
la corporation des Pétôliostes , parmi
les ouvriers en cuir memnoniens : =
un fonds de terre nu , à eux apparte-
nant dans la partie du sud du quartier
des Memnoniens, un espace de cinq
mille cinquante coudées d'étendue : les
voisins du sud, la rue Royale; du
nord et du levant . le fonds de.Pamon-
this et de Bokon-Ermios , son fnère ,
et les terres communales ; du cou-
chant, la maison de Taphis , fils de
Chalomis, passant au milieu... Tels
sont les voisins de toutes parts ; = a
acheté le champ, Néchoutis, petit,
de couleur jaune, agréable, visage
long, nez droit, une cicatrice au mi-
lieu du front , six cent une pièces de
monnaie de cuivre : les vendeurs étant
les courtiers et les. garants de ce qui
est relatif à cet achat. = A accepté INe-
choutis l'acheteur. {Ici les signatures.)
On lit à la marge : En l'an xii qui est
aussi l'an ix , le 20... de pharmouthi,
Dlocsis? étant préposé aux contribu-
tions , Ghotsemphis préposé en second ;
Héracléide contrôleur de l'achat ; Né-
choutis , petit , = un fonds de terre nu ,
de 50.50 coudées , situé dans la partie
sud du quartier des Memnoniens , qu'il
a acheté de Pamonthis et aussi d'Ena-
choumeus, lequel a signé avec ses
sœurs; pour COI pià'esde cuivre, etc. ,
etc. ï
On voit , par le texte de ce contrut ,
que les fornmlcs actuellement pres-
crites dans les actes des transactions
privées , sont aujourd'hui en quelques
points moins compliquées qu elles ne
l'étaient il y a près de deux mille ans;
le contrat que nous venons de relater
remonte à cette antique date ; il est de
peu postérieur à l'époque de la mort
de Ptolémée Philométor.
Ce roi, eu cessant de vivre et d«
'UNIVERS.
régner, laissait, avec la reine Cléopâ-
tre sa veuve, deux filles et un fils
encore en très-bas âge.
Enhardi par cette circonstance , qui
ne devait lui faire craindre que cette
inactive opposition propre aux temps
où les rois sont en tutelle, et peut-
être aussi par l'exemple récent de Dé-
métrius, frère d'Antiochus le Grand,
qui lui avait succédé à l'exclusion de
son fils mineur Antiochus Eupator, le
frère de Ptolémée Philométor, qui prit
le surnom d'Évergète II , apprenant la
mort du roi, s'empressa de quitter
Cyrène et de venir, les armes à la
main , s'emparer de la couronne d'E-
gypte au détriment du jeune fils de
Philométor. Incapable de résister,
Cléopâtre lui envoya des députés qui
réglèrent avec lui qu'elle deviendrait
sa femme, et qu'Évergète prendrait la
tutelle du jeune roi. Il entra dans
Alexandrie avec ce titre, épousa la
reine mère, et, le jour même de son
union, il fit égorger le jeune héritier
du trône dont il devint le possesseur
par ce crime. Le jeune prince avait été
reconnu comme roi; il porta le sur-
nom d'Eupator, «t il est mentionné
sous ce nom, et au rang dynastique
qui lui est assigné commue successeur
légitime de son père , dans le contrat
de vente dont le texte est ci-dessus
rapporté. Son règne ne dura que quel-
ques mois, et il périt dans l'âge de
l'enfance.
Son oncle, Évergète II, préludait
ainsi aux atrocités dans lesquelles il
sembla toujours se complaire. Bientôt
après, arrivé à Memphis pour son
inauguration religieuse, la reine y mit
au monde un fils, qui, de cette cir-
constance, reçut le nom de Memphite.
Cette naissance et l'inauguration du
roi eurent lieu vers la fin de la pre-
mière année de son règne, peut-être
même, et comme pour Fypiphane, le
jour anniversaire de celui où il était
parvenu au trône.
Au milieu des fêtes célébrées à l'oc-
casion de la naissance d'un héritier de
la couronne royale, le roi fit mettre à
mort plusieurs Cvrénéens qui l'avaient
accompagné en Egypte, et qui se ren-
dirent coupables de quelques plaisan-
teries sur ses relations avec une femme
nommée Irène. Aussi les Égyptiens se
souvenaient-ils avec plus de soin et
plus de respect de la bienfaisance et de
la modération de Philométor, et cette
comparaison qu'ils faisaient des deux
princes rendait plus vif encore leur
désir de se soustraire à tant de tyran-
nie. Ptolémée avait pris le surnom
ù' Évergète ou Bienfaiteur; le peuple
le nomma avec plus de raison Kaker'
gète ou Malfaiteur. Rien d'ailleurs
dans sa personne ne contribuait à lui
concilier la faveur publique : son corps
était aussi hideux que son caractère,
et Posidonius le Stoïcien, qui accom-
pagnait en Egypte P. Scipion jEmilien ,
visitant avec Spur. Merula et L. Mem-
mius les États des rois alliés, et qui
vit Évergète, a fait de sa conformation
un tableau repoussant, ce qui a fait
dire à Justin qu'Évergète II parut au-
tant ridicule aux Romains qu'il était,
odieux à ses sujets; ils le surnom-
maient aussi Physcon , le Ventru.
_ Les envoyés de Rome arrivèrent en
Egypte à l'époque où Évergète fut
forcé d'appeler, par des actes publics,
des étrangers dans son royaume, tant
les supplices ou la crainte d'y être ex-
posé avait diminué la population d'A-
lexandrie. Il ne renonça pas pour cela
à ses funestes pratiqués, et la licence
qu'il tolérait dans les troupes merce-
naires ne fit qu'accroître encore le dé-
sordre.
Il n'avait pas été moindre dans l'in-
térieur du palais que dans l'intérieur
du royaume; car, épris de la jeune
Cléopâtre, fille de son frère et de sa
femme, Évergète avait répudié celle-
ci pour épouser l'autre. <
Cet état de choses dura quinze ans
à compter de la fin du règne de Philo- ,
métor, comme le rapporte Diodore de i
Sicile; mais à cette époque, jugeant \
qu'il avait tout à redoyter d'un peuple
que d'atroces injustices avaient poussé
à l'insurrection, le roi s'éohappa d'A-
lexandrie et alla lever des troupes étran-
gères pour reconquérir son trône. Ceci
se passait en l'an 132 avant l'ère vuU
gaire.
FXYPTE.
Aussitôt le peuple d'Alexandrie ren-
versa et détruisit les images du roi.
Présumant que Cléopâtre la mère l'ex-
citait à cette action, Évergète en était
plus porté à la vengeance, et bientôt
après il marcha contre Alexandrie. Il
flt aussi mettre à mort son jeune fils et
sans autre motif que l'intention d'affli-
ger sa mère, l'ayant emmené avec lui,
craignant qu'en son absence les Alexan-
drins pussent le placer sur le trône.
Cléopâtre, secondée par les sujets
du roi, se préparait à lui résister; elle
avait réuni une armée sous le com-
mandement de Marsyas, qui en vint
aux mains avec les troupes d'Évergète ,
commandées par Hégélochus. Marsyas
fut fait prisonnier et conduit au roi ,
qui lui pardonna, voulant, par ce pre-
mier acte de clémence, faire oublier
sa cruauté.
Dans ces conjonctures, Cléopâtre
demanda du secours au roi de Syrie
Démétrius, qui était l'époux de sa
I fille. C'était au temps où il venait de
I triompher d'Antiochus Sidétès chez les
I Parthes, et qu'il remontait sur son
1 trône après un interrègne de neuf an-
j nées, l'an 130.
Démétrius n'hésita pas d'embrasser
la cause de Cléopâtre, et d'ordonner
l'envoi d'une armée en Egypte; mais
I Antioche et plusieurs autres villes de
la Syrie venaient de se déclarer indé-
pendantes de son autorité. N'espérant
plus de secours en Egypte , Cléopâtre
la quitta, emportant "de grandes ri-
chesses, et se retira auprès de Démé-
trius même. En attendant, Ptolémée,
qui favorisait la défection des villes
syriennes, suscitait aussi un compéti-
teur à Démétrius; il soutenait de son
crédit et de son armée les fourberies
d'un jeune Égyptien, qui se prétendit
le fils adoptif d'Antiochus Sidétès, et
qui prit le nom d'Alexandre. La haine
que Démétrius avait inspirée à ses su-
jets par son orgueilleuse domination
favorisa les prétentions du faux Alexan-
dre. Le roi de Syrie se vit bientôt dé-
laissé par sa femme même et ses fils,
qui se retirèrent à Ptolémaïs ; il cher-
cha vainement un asile dans le temple
i deTyr, il y fut mis à mort, et Alexan-
dre monta sur le trône de Syrie.
Bientôt il oublia jusqu'à son bienfai-
teur, et menaça l'Egypte et son roi
Évergète IL Celui-ci , qui ne trouvait
aucune garantie dans les intentions du
faux Alexandre, se réconcilia d'abord
avec Cléopâtre sa sœur et sa première
femme, donna sa fille Tryphène à An-
tiochus, surnommé Grypus, l'un des
fils de Démétrius Soter, et, lui four-
nissant en même temps une nombreuse
armée , il le plaça sur le trône de Syrie ,
où le faux Alexandre ne fit qu'appa-
raître.
L'avénementd'Antiochus Grypus au
trône de Syrie, en l'an 127, ramena la
tranquillité dans le royaume. Try-
phène, fille d'Évergète II, en était la
reine; cette alliance contribua aussi à
rendre à l'Egypte le repos dont elle
avait besoin."
Ptolémée Évergète II, n'étant plus
distrait par la nécessité de défendre
son royaume au dehors, s'adonna aux
lettres et aux arts : il prit le soin d'en
ranimer l'étude, que les malheurs pu-
blics avaient fait négliger. Il appela de
nouveau les savants et les artistes à sa
cour, protégea efficacement les insti-
tutions littéraires qui existaient à
Alexandrie, et, disciple d'Aristarque
le grammairien, il se plaça lui-même
parmi les auteurs de son siècle qui ré-
digèrent de longs ouvrages. Il écrivit
des Commentaires en vingt-quatre li-
vres : la zoologie en fut le sujet spé-
cial, si l'on en juge par les fragments
qui nous restent, et qui traitent de
quelques animaux ou curieux ou uti-
les, entre autres des poissons d'une
rivière de Libye, du paon, du faisan,
etc. Ce goût de Ptolémée pour les re-
cherches savantes lui fit aussi doimer
le surnom de Philologue, qu'il mérita
moins peut-être que celui de Kaker-
gète.
Ce prince approchait par son Age du
terme de sa carrière, et la reine voulut
prévenir les effets d'une mort inopinée :
des deux fils qui restaient a Ptolémée,
elle haïssait profondément le premier-
né, celui que l'usage appelait à succé-
der à son père. Elle eut assez d'ascen-
dant sur le roi pour le déterminer à le
L'UiNIVERS.
faire partir pour l'île de Chypre, espé-
rant que son éloignement donnerait à
Alexandre, son second fils, le temps et
l'occasion de prendre la couronne lors-
que la lin du règne et de la vie de leur
père serait arrivée. Elle eut lieu peu
de temps après, et dans la 29^ année
du règne d'Évergète II.
Malgré les continuelles agitations in-
térieures et extérieures dont le règne de
ce prince fut traversé, il en est peu
dans l'histoire d'Egypte dont il nous
reste aujourd'hui de si nombreux et de
si importants monuments, comme si
les honneurs à rendre aux dieux, et l'a-
grandissement, l'ornement ou l'édifi-
cation des édifices sacrés, étaient mis
en Egypte hors de l'influence des plus
sinistres événements, moins puissante
que la piété profonde dont la nation
était animée.
Un des plus curieux monuments de
cette époque est, sans contredit, le
petit temple de Thôth, près de Médi-
net-Habou , à Thèbes , élevé par Pto-
lémée Évergète II, et dédié en son
nom et en celui de Cléopâtre sa pre-
mière femme. Nous mettons sous les
yeux du lecteur la description de ce
curieux édifice, telle qu'elle a été ré-
digée sur les lieux, en 1829, par
ChampoUion le jeune.
« Dans le quartier sud-ouest de la
vieille capitale pharaonique s'élèvent
deux édifices sacrés dignes d'intérêt
sous les rapports historiques et mytho-
logiques.
« L'une de ces constructions s'élève
au milieu de broussailles et de grandes
herbes, en dehors de l'angle sud-est et
à une très-petite distance de l'énorme
enceinte carrée, en briques crues, qui
environnait jadis le palais et les tem-
ples de Médinet-Habou. C'est un édi-
fice de petites proportions, et qui n'a
jamais été complètement terminé; il se
compose d'une sorte de pronaos et de
trois salles successives, dont les deux
dernières seulement sont décorées de
tableaux soit sculptés et peints, soit
ébauchés , ou même simplement tracés
à l'encre rouge. Ces tableaux ne lais-
sent aucun doute sur la destination du
monument, ni sur l'époque de sa cons-
truction. Il appartient au règne des
Lagides , comme le prouve une double
dédicace d'un travail barbare, sculptée
intérieurement autour du sanctuaire,
et les noms royaux inscrits devant les
Eersonnages figurant dans tous les ta-
leaux d'adoration.
« La dédicace annonce expressément
que le roi Ptolémée Évergète H, et sa
sœur la reine Cléopâtre, ont construit
cet édifice, et Y ont consacré à leur père
le dieu Thôth, ou Hermès Ibiocé-
phale.
« C'est ici le seul des temples encore
existants en Egypte qui soit spéciale-
ment dédié au dieu protecteur des
sciences, à l'inventeur de l'écriture et
de tous les arts utiles, en un mot à
l'organisateur de la société humaine.
On retrouve son image dans la plupart
des tableaux qui décorent les parois de
la seconde salle, et surtout celles du
sanctuaire. On l'y invoquait sous son
nom ordinaire de Thôth, que suivent
constamment soit le titre de sotem,
qui exprime la suprême direction des
choses sacrées, soit la qualification
Ho-en-Hih, c'est-à-dire, qui a une
face d'Ibis, oiseau sacré, dont toutes
les figures du dieu, sculptées dans ce
temple, empruntent la tête, ornée de
coiffures variées.
« On rendait aussi dans ce temple
un culte très-particulier à Nohémouo
ou Nohamouo, déesse que caractéri-
sent le vautour, emblème de la mater-
nité, formant sa coiffure, et l'image
d'un petit propylon s'élevant au-dessus
de la coiffure symbolique. Les légendes
tracées à côté des nombreuses repré-
sentations de cette compagne du dieu
Thôth, qui, d'après son nom même,
paraît avoir présidé à la conservation
des germes, l'assimilent à la déesse
Saschfmoué, compagne habituelle de
Thôth , régulatrice des périodes d'an-
nées et des assemblées sacrées.
« Ces deux divinités reçoivent, outre
leurs titres ordinaires, celui de Jiési-
dant à Manthom; nous apprenons
ainsi le nom antique de cette portion
de Thèbes où s'élève le temple de
Thôth.
« Le bandeau de la porte qui donne
ÉGYPIE.
entrée dans la dernière salle du tem-
ple, le ACHc^wa/Ve proprement dit, est
orné de quatre tableaux représentant
Ptolémée faisant de riches offrandes ,
d'abord aux grandes divinités protec-
trices de Thèbes , Amon-Ra, Mouth et
Chons, généralement adorées dans
cette immense capitale, et en second
lieu aux divinités particulières du tem-
ple, Thôth et la déesse Nohamouo.
Dans l'intérieur du sanctuaire, on re-
trouve les images de la grande triade
thébaine, et même celles de la triade
adorée dans le nome d'Hermonthis,
qui cou)mençait à une courte distance
du temple. Deux grands tableaux, l'un
sur Ja paroi de droite, l'autre sur la
paroi de gauche, représentent, selon
l'usage, la Bari ou Arche sacrée de la
divinité à laquelle appartient le sanc-
tuaire. L'arche de droite est celle de
iHÔTH-PEHO-EN-HiB {Thôth à face
d'Ibis), et l'arche de gauche celle de
'J HÔTH PsoTESi (Thûth, le surinten-
diiiit des choses sacrées]. 1/une et
l'autre se distinguent par leurs proues
et leurs poupes xlécorées de têtes d'é-
pervier, surmontées du disque et du
croissant, à tête symbolique du dieu
thons, le fils aîné d'AmmOn et de
^loutb, la troisième personne de la
triade thébaine, dont le dieu Thôth
n'est qu'une forme secondaire.
« Ici, comme dans la salle précé-
dente, on retrouve toujours le roi Pto-
lémée Ècercjète II , faisant des offran-
des ou de riches présents aux divinités
locales. Mais quatre bas-reliefs de l'in-
térieur du sanctuaire, sculptés deux à
gauche et deux à droite de la porte,
ont fixé plus particulièrement mon at-
tention. Ce ne sont plus des divinités
proprement dites auxquelles s'adres-
sent les dons pieux du Lagide : ici ,
Évergète II , comme le disent textuel-
lement les inscriptions qui servent de
titre à ces bas-reliefs, brûle Vencens
en l'honneur des pères de ses pères et
des mères de ses mères. Le roi accom-
plit en effet diverses cérémonies reli-
gieuses en présence d'individus des
deux sexes, classés deux par deux,
et revêtus des insignes de certaines
divinités. Les légendes tracées devant
chacun de ces personnages achèvent de
démontrer que ces honneurs sont
adressés aux rois et aux reines Lagi-
des, ancêtres d'É vergeté II en ligne
directe; et, en effet, le premier bas-
relief de gauche représente Ptolémée
Philadelnhe, costumé en Osiris, assis
sur un trône à côté duquel on voit la
reine Arsinoé sa femme, debout, coif-
fée des insignes de Mouth et d'Hathôr.
Ëvergète II lève ses bras en signe d'a-
doration devant ces deux époux, dont
les légendes signifient : Le divin père
de ses pères, Ptolémée, dieu phila-
DELPHE ; la divine mère de ses mères ,
Arsinoé, déesse philadelphe.
«Plus loin, Évergète II offre l'en-
cens à un personnage également assis
sur un trône, et décoré des insignes du
dieu Socarosiris, accompagné d'une
reine debout, la tête ornée de la coif-
fure d'Hathôr, la Vénus égyptienne;
leurs légendes portent : Le père de ses
pères, Ptolémée, dieu créateur; la
divine mère de 4es vières , Békémce ,
déesse créatrice. On peut donc recon-
naître ici soit Ptolémée Soter P% et sa
femme Bérénice, fille de Magas, soit
Ptoiémée Évergète I", et Bérénice sa
femme et sa sœur. L'absence totale du
cartouche prénom dans la légende du
Ptolémée, objet de cette adoration,
autoriserait l'une ou l'autre de ces
hypothèses. Mais si l'on observe que
ces deux époux reçoivent les homma-
ges d'Évergète II a la suite des hon-
neurs rendus en premier lieu à Pto-
lémée et à Arsinoé Philadelphes, on
se persuadera que le second tableau
concerne les enfants et les successeurs;
inimédiats de ces Lagides , c'est-à-dire ,
Évergète I"'' et Bérénice sa sœur. Le
titre de Pther-mounk, dieu créateur,
dieu fondateur ou fabricateur, convien-
drait beaucoup mieux, il est vrai, à
Ptolémée Soter V, fondateur de la
domination des Lagides; mais j'ai la
pleine certitude que ce titre est prodi-
gué sur les monuments égyptiens à une
foule de souverains autres que des
chefs de dynasties.
« Deux bas-reliefs, sculptés à droite
de la porte , nous montrent Évergète II
rendant de semblables honneurs aux
L'UNIVERS.
images de ses autres ancêtres et prédé-
cesseurs, et toujours en suivant la
ligne généalogique descendante : ainsi ,
dans le premier tableau, le roi répand
des libations devant le divin père de
son. père, Ptolémée, dieu Philopa-
TOR, et la divine mère de sa mère,
ABSiN0É,c?ee6sePHiL0PAT0BE; enfin,
dans le second tableau , il fait l'offrande
du vin à son roijal père Ptolémée,
dieu Épiphane , et à la royale mère
Cléopatbe, déesse Épiphane. Son
père et son aïeul sont figurés dans le
costume du dieu Osiris ; sa mère et son
aïeule dans le costume d'Hathôr.
Quant aux titres Philadelphe, Philo-
pator et Épiphane , ils sont placés à la
suite des cartouches noms propres , et
exprimés par des hiéroglyphes phoné-
tiques (représentant les mots coptes
équivalents). Ces quatre tableaux nous
donnent donc la généalogie complète
d'Évergète II, et l'ordre successif des
rois de la dynastie des Lagides à partir
de Ptolémée Philadelphe.
« C'est toujours ainsi que les monu-
ments nationaux de l'Egypte servent
pour le moins de confirmation aux
témoignages historiques puisés dans
les écrits des Grecs ; et cela toutes les
fois qu'ils ne viennent point éclaircir
ou coordonner les notions vagues et
incohérentes que ce même peuple nous
a transmises sur l'histoire égyptienne,
surtout en ce qui concerne les an-
ciennes époques. L'usage constamment
suivi par les Égyptiens de couvrir
toutes les parois de leurs monuments
de nombreuses séries de tableaux re-
présentant des scènes religieuses ou
des événements contemporains, dans
lesquels figure d'habitude le souverain
régnant à l'époque même où l'on sculp-
tait ces bas-reliefs; cet usage, disons-
nous, a tourné bien heureusement au
profit de l'histoire, puisqu'il a conservé
jusqu'à nos jours un immense trésor
de notions positives qu'on chercherait
inutilement ailleurs. On peut dire, en
toute vérité , que , grâce à ces bas-re-
liefs et aux nombreuses inscriptions
qui les accompagnent, chaque monu-
ment de l'Egypte s'explique par lui-
même, et devient, si l'on peut s'expri-
mer ainsi, son propre interprète. Il
suffit, en effet, d'étudier quelques ins-
tants les sculptures qui ornent le sanc-
tuaire de l'édifice situé à côté de
l'enceinte de Médinet-Habou , la seule
portion du monument véritablement
terminée, pour se convaincre aussitôt
qu'on se trouve dans un temple con-
sacré au dieu ïhôth , construit sous le
règne d'Évergète II, et de sa sœur et
première femme Cléopàtre, mais dont
les sculptures ont été terminées posté-
rieurement à l'époque du mariage
d'Évergète II avec Cléopàtre sa nièce
et sa seconde femme, mentionnée dans
les légendes royales qui décorent le
plafond du sanctuaire.
« Le style mou et lourd des bas-re-
liefs, la grossièreté d'exécution des
hiéroglyphes , et le peu de sojn donné
à l'application des couleurs sur les
sculptures, s'accordent trop bien avec
les dates fournies par les inscriptions
dédicatoires, pour ne pas reconnaître
dans le petit temple de Thôth un pror
duit de la décadence des arts égyp-
tiens , devenue si rapide aux dernières
époques de la domination grecque. »
Les autres constructions du même
règne rendent le même témoignage, et
il se vérifiera partout où les traces des
travaux ordonnés par Évergète II sub-
sistent encore : à Edfou, sur la paroi
droite du pronaos qui fut terminé par
ce prince; au mammési du même lieu,
où sont représentées l'enfance et l'édu-
cation du jeune Har-Sont-Tho , fils de
Har-Hat et d'Athôr, auquel la flatterie
a associé Évergète II, représenté aussi
comme enfant, et partageant les ca-
resses que les dieux de tous les ordres
prodiguent au dieu nouveau-né; à Om-
bos, dont Évergète II fit agrandir le
grand et le petit temple; à Dakkèh en
Nubie, où le même roi fit continuer le
temple de Thôth fondé par le roi éthio-
pien Ergamène; à Philae, au temple
d'Hathôr élevé par Ptolémée Épiphane
et orné par son second fils, qui,
toutefois, s'attribue les honneurs de
la dédicace dans les longues inscrip-
tions de la frise. A El-Asassif , le sanc-
tuaire du temple d'Amon-Ra fut aussi
réparé par Évergète II, en son nom et:
toy PTE.
en celui de la reine Cléopâtre, répara-
tions dont le stvle contraste par leur
grossièreté avec l'élégance du style des
autres parties du monument fondé
par le Pharaon Thouthmosis r^. Le
temple d'Hathôr, situé derrière l'ainé-
nophium de Thèbes, fut aussi l'objet
des soins pieux d'Évergète II. Les
inscriptions constatent encore aujour-
d'hui qu'il en fit terminer une partie
des décorations, et ces inscriptions
s'expriment ainsi : <•■ Bonne restaura-
tion de l'édifice, exécutée par le roi
germe des dieux lumineux, l'éprouvé
par Phtha , etc. , Ptolémée toujours vi-
vant, et par sa royale sœur, la modé-
ratrice souveraine du monde, Cléo-
pâtre, et par sa royale épouse, la
modératrice souveraine du monde,
Cléopâtre, dieux grands chéris d A-
mon-Ra. » Enfin à Médinet-Habou le
même prince fit restaurer les portes
et une portion du plafond de la grande
salle.
L'un des plus précieux monuments
égyptiens qui nous restent du règne
de Ptolémée Évergète II , est , sans
contredit, la stèle en granit qui se
voit, à côté de la porte, sur le pylône
oriental du grand temple de Phiiee"; ins-
cription en caractères hiéroglyphiques ,
qui contient l'acte d'une donation faite
au temple , et une date ainsi conçue :
« L'an XXIV, au mois de peritios,' qui
est, pour les Égyptiens , le mois d'épi-
phi;» renseignement d'un bien grand
intérêt pour la concordance du calen-
drier macédonien , auquel appartient
le mois de peritios , avec le calendrier
égyptien , dont le mois d'épiphi est le
onzième. L'inscriptiondeRosette four-
nit un exemple analogue, et on y trouve
de plus la concordance des jours des
deux mois. L'indication de la 24'" année
du règne d'Évergète II fixe la date de
cet acte de donation à l'année 123 avant
l'ère chrétienne.
Le musée royal du Louvre possède
quatre contrats en écriture démotique ,
passés durant le règne de Ptolémée
Évergète II ; le plus ancien est de l'an
28 de ce règne; deux autres portent
lies dates de l'an 41 et de l'an 45. Éver-
Lgète II, cependant, ne régna réelle-
ment que 29 ans; mais ayant été ap-
pelé un moment au trône, lorsque son
frère Philométor fut détrôné par le
roi de Syrie, ce qui arriva 24 ans
ayant son propre avènement , Éver-
gète II compta les années de son règne
éphémère à la place de Philométor, et
se donna ainsi 53 années de règne,
quoiqu'il n'ait réellement régné que 29
ans depuis la mort de son frère Phi-
lométor , et y compris la courte exis-
tence de son neveu Eupator, assassiné
par ses ordres. Les médailles de ce roi ,
connues jusqu'à ce jour, ne portent pas
de date postérieure à l'an 27 de son
règne. D'autres monuments en langue
grecque se rapportent aussi au règne
et à l'histoire d'Évergète II.
On lit sur les listes du pronaos du tem-
ple d'Hathôr à PhilcT, une inscription
qui porte : « Le roi Ptolémée et la reine
Cléopâtre sa sœur, et la reine Cléopâtre
sa femme, dieux Évergètes, à Vénus. >■
Une autre inscription grecque était
gravée sur un des temples de Uakkèh
en Nubie, annonçant un vœu en l'hon-
neur du roi Ptolémée, et des reines,
vraisemblablement , dieux Évergètes.
On a trouvé an Caire , sur une pierre
isolée, la mention d'un monument
élevé à Évergète II par un fonction-
naire public du temps, comme l'an-
nonce le texte de l'inscription ainsi
conçue : « Apollodore, fils d'Aétès, un
des premiers amis , épistate et greffier
du corps des cavaliers du pays , honore,
par ce monument, le roi Ptolémée,
dieu Évergète, filsdesdieuxÉpiphanes.»
L'usage de ces honneurs rendus au roi
régnant par leurs propres employés ou
par les corporations civiles et mili-
taires, paraît avoir été général en
Egypte pendant la domination des rois
grecs. On en tire une preuve nouvelle
de l'inscription grecque découverte
près de la première cataracte , qui con-
tient un hommage aux divinités locales
pour les rendre favorables au roi , et
qui s'exprime ainsi : « Pour la conser-
vation de Ptolémée et de la reine Cléo-
fiâtre sa sœur, dieux Évergètes, et de
eurs enfants, Héroïde, fils de Dé-
mophon , natif de Bérénice , connnan-
dant des gardes du corps , et stratège,
];uj\ivhR:s.
et les Basilistes qui tiennent leurs réu-
nions à Sétis , l'île de Bacchus , dont
les noms sont inscrits ci -dessous,
= à Chnoubis, appelé aussi Ammon ; à
Satis, appelée aussi Junon ; à Anucis,
appelée aussi Vesta; à Pétempamentis,
appelé aussi Bacchus; à Pétensétès,
appelé aussi Saturne ; à Petensénes , ap-
pelé aussi Hermès, dieux grands, et
aux autres divinités adorées à la cata-
racte , = consacrent cette stèle , et les
sommes fournies par chacun d'eux
pour les frais des sacrifices et libations
qni auront lieu dans le synode, pen-
dant les premiers neuvièmes jours de
chaque mois, et pendant les autres
jours éponymes ; Papias , fils d'Ammo-
nius, étant prostate, et Denys, fils
d'Apollonius, étant grand prêtre du
synode. » {TraduciondeM. Letronne.)
Les noms des Basilistes suivent le texte
de cette inscription , où l'érudition a
recueilli avec avantage une précieuse
assimilation de quelques divinités égyp-
tiennes à autant de dieux de la my-
thologie grecque et latine.
Il y eut, du reste , quelque chose de
plus que le mélange des dieux dans les
rapports de I^Égypte avec la Grèce et
avec Rome. Évergète II s'était fait des
amis parmi les Romains, ou plutôt
s'était fait leur ami et leur client; et
une autre inscription grecque, trouvée
dans l'île de Délos , prouve qu'un Ro-
main fut revêtu par Évergète II du
titre d'ami du roi ( titre d'une charge
de cour) , et que le roi lui donna aussi
le^ gouvernement d'une proviîice de
l'Egypte : cette inscription , en effet ,
s'exprime ainsi : « Lucius Pedius et
Caius Pedius, fils de Caius Pedius,
Romains , ont honoré pour sa vertu ,
ses qualités éminentes et sa bienveil-
lance envers eux , Marcus Pedius , pa-
rent du roi Ptolémée Évergète et de
la reine Cléopâtre , et épistratége. Ils
consacrent cette statue à Apollon et à
Diane. »
Enfin , un autre monument en lan-
gue grecque, du règne d'Évergètell,
nous a été conservé , et il est, sans nul
doute, le plus curieux parmi tous
les autres, par les faits importants
yue l'histoire de l'administration des
Ptolémées en Egypte, sous les rap-
ports religieux , civil et militaire ,
doit y recueillir. Les prêtres égyptiens
de l'de de Philœ adressent au roi leurs
plaintes contre la plupart des fonction-
naires du pays et les troupe?: qui s'y
rendent , en ces termes : « Au roi Pto-
lémée, à la reine Cléopâtre sa sœur,
à la reine Cléopâtre sa femme , dieux
Évergètes, salut: ISous, les prêtres
d'Isis , adorée dans l' Abaton et à Philse ,
déesse très-grande : considérant que
les stratèges, les épistates, les thé-
barques , îes greffiers royaux , les épis-
tates des corps chargés de garder le
pays, tous les officiers publics qui
viennent à Philae, les troupes qui les
accompagnent, et le reste de leur
suif e , nous contraignent de leur four-
nir de l'argent ; et qu'il résulte de tels
abus que le temple est appauvri , et
que nous courons le risque de n'avoir
plus de quoi suffire aux dépenses , ré-
glées par les lois , des sacrifices et li
bâtions qui se font pour la conserva
tion de vous et de vos enfants , nous
vous supplions, dieux très -grands
de charger, s'il vous plaît, Numénius
votre parent et épistolographe, d'écrire
à Lochus , votre parent et stratège de
la Thébaïbe, de ne point exercer, à
notre égard , de ces vexations , ni de
permettre à nul autre de le faire; de
nous donner , à cet effet , les arrêtés
et autorisations d'usage, dans les
quelles nous vous prions de consigner
la permission d'élever une stèle où
nous inscrirons la bienfaisance que
vous aurez montrée à notre égard en
cette occasion, afin que cette stèle
conserve éternellement la mémoire de
la grâce que vous nous aurez accor-
dée. Cela étant fait , nous et le tem-
ple , en ceci , comme nous le sommes
en d'autres choses, vos très -obligés.
Soyezheuveu\.»{TraductiondeM.Le
tronne.)
Les faits historiques abondent dan;
ce texte , et il a eu sur les études égyp
tiennes la plus haute influence: 1:
stèle que les prêtres se proposent d'éle
ver en l'honneur du roi Ptolé""
fut en effet exécutée ; cette stèle ,
était un obélisque en écriture hiéi
EGYPTE.
417
glyphique , a été trouvée près de l'ins-
cription grecque ; elle a ainsi mis à la
disposition de la critique philologique
un second texte hiéroglyphique se rap-
portant a un texte grec, et analogue
en ceci au précieux texte de Rosette ,
l'un et l'autre contenant des noms
propres absolument semblables : c'est
ainsi que Champollion le jeune a pu
vérifier, par l'inscription de Philae,
les déductions qu'il avait tirées de
l'iiiscription de Rosette, et l'alphabet
des hiéroglyphes a été découvert, La
stèle de Philse est en Angleterre ; l'ins-
cription grecque s'y trouve aussi : ce
sont deux conquêtes du plus haut in-
térêt pour la science , et qui serviront
longtemps à conserver le souvenir de
quelques faits intéressants du règne de
Ptolémée Évergète II.
Quand ce prince mourut, il laissa
la couronne à Cléopâtre sa veuve , et
à celui de ses deux fils qu'elle choisirait
pour régner avec elle. La reine eût
préféré le plus jeune des deux, qu'elle
croyait plus dévoué à ses volontés;
mais l'usage encore l'emporta, et les
vœux publics avec lui placèrent le pre-
mier-né sur le trône. Cléopâtre le rap-
pela de l'île de Chypre oii il comman-
dait; elle exigea de lui qu'il répudiât
sa sœur Cléopâtre, à laquelle il était
uni depuis quelques années , et qu'il
épousât son autre sœur nommée Sé-
lène. A C3s conditions le fils aîné d'É-
vergète II monta sur le trône et prit
le surnom de Soter II , vers l'an 1 17
jivant Jésus-Christ. Mécontente de ce
, la reine Cléopâtre excita contre
la populace d'Alexandrie , le sépara
Selène dont il avait deux enfants,
força de déposer la couronne , et la
It sur la tête de son second fils qui
prit le surnom d'Alexandre. Celui-ci ,
épouvanté bientôt par les fureurs de
sa mère , la quitta subitement et se re-
tira à Chypre. Elle le rappela , en mé-
ditant le "projet de s'en défaire; mais
son fils la prévint en la faisant assas-
siner. Excité enfin par tant d'atrocités,
le peuple d'Alexandrie chassa Alexan-
dre du trône , et y rappela Soter II ,
qui avait assez respecté les liens du
ang pour ne pas essayer de se réta-
I
blir dans ses droits au prix d'une
guerre contre sa mère et contre son
trère.
Tel est le triste tableau des événe-
ments qui suivirent la mort de Ptolé-
mée Évergète II , et caractérisèrent le
règne de ses successeurs immédiats
durant trente-six ans , divisés en trois
règnes successifs : Soter II , Alexan-
dre P'', et Soter II rappelé.
Soter II , à son avènement , fut con-
traint par sa mère de répudier sa femme
Cléopâtre qui resta seule dans l'île de
Chypre.
Alors les deux prétendants au trône
de Syrie , Antiochus Grypus et Anlio-
chus'Cyzicenus, n'avaient pas encore
termine leurs sanglantes querelles. Le
premier avait^ épousé Tryphène, fille
de Ptolémée Évergète II, et sœur de
Cléopâtre qui gouvernait à Chypre.
Celle-ci quitta bientôt cette île pour
s'unir à Antiochus Cvzicenus , et lui
porta pour dot une armée qu'elle avait
levée et qu'elle conduisit en Syrie.
Chypre étant alors sans gouverneur
par le départ de Cléopâtre , Ptolémée
Alexandre s'y rendit : cela arriva la troi-
sième année du règne de Soter II.
Le souvenir de Cléopâtre qui subit
une si cruelle mort à Antioche, avrJt
attaché Ptolémée Soter II aux intérêts
d' Antiochus Cyzicenus dont Cléopâtre
avait été si peu de temps l'épouse ; et
dans la guerre intestine que cet Antio-
chus soutenait contre son frère , Pto-
lémée, malgré l'opposition de Cléo-
pâtre sa mère , avait envoyéà Cvzicenus
un secours de six mille hommes. Mais
les sujets de ces rois n'étaient point
dispensés d'être solidairement enga-
gésdanscescalamiteuses controverses,
et ils s'en trouvaient tout à la fois les
défenseurs et les victimes. Les deux
filles d'Évergète II s'étaient mutuelle-
ment égorgées dans l'intérêt de ces
prétentions; Soter II protégeait An-
tiochus Cyzicenus : c'en fut assez pour
que Cléopâtre la mère prêtât son as-
sistance a Antiochus Grypus; elle fit
davantage encore, et voulant à tout
prix se débarrasser de l'active opposi-
tion de Soter II qui partageait le trône,
elle lui supposa l'intention de la faire
448
L'UNIVERS.
mourir , souleva contre lui le peuple
d'Alexandrie en lui montrant ses eu-
nuques blessés à dessein , et le peuple
crédule , se portant l'auxiliaire des fu-
reurs de Cléopâtre contre Ptolémée
Soter, obligea ce roi de chercher son
salut dans la fuite. Il se retira a Chypre ,
d"où Ptolémée Alexandre fut rappelé
pour s'asseoir sur le trône avec sa
mère Cléopâtre , qui réalisa enfin par
cet attentat l'un de ses vœux les plus
chers. En même temps, et toujours
en haine de ce fils roi , elle sépara en-
core Cléopâtre Sélène de Soter son
mari , quoiqu'elle eût déjà de lui deux
enfants mâles, et la donna bientôt
après à Antiochus Grypus, le compé-
titeur d'Antiochus Cyzicenus que So-
ter protégeait.
Par cette criminelle intrigue, Soter
fut donc chassé du trône , séparé de
Sélène sa femme et de ses deux fils, et
son premier règne finit alors. Sa durée
^t de dix ans entiers.
L'année suivante commença avec
l'été de l'an 108' avant l'ère vulgaire.
Le second fils de Cléopâtre fut alors
placé sur le trône , et prit le surnom
à" Alexandre. Les premiers soins de
Cléopâtre furent de poursuivre encore
son autre fils Soter retiré à Chypre ,
sans que cette distance pût le délivrer
des cruels effets de sa haine; et la
guerre qui se ralluma plus active *que
jamais entre les deux Antiochus de Sy-
rie, fournit à cette passion un nouvel
aliment.
Soter avait constamment secondé
de ses moyens et de ses vœux Antio-
chus Cyzicenus ; il quitta Chypre et se
rendit en Syrie pour le soutenir contre
* Grypus ; mais Cléopâtre , aussi active
dans sa haine que Soter pouvait l'être
dans ses affections , craignit aussi les
effets de l'alliance de Soter avec Cyzi-
cenus qui aurait pu le seconder un jour
pour remonter sur le trône d'Egypte ;
elle voulut assurer de tous ses rnoyens
le triomphe de leur ennemi commun ,
et l'y intéresser par une alliance. Elle
fournit donc à Grypus de puissants se-
cours en hommes et en argent, et lui
fit épouser sa fille Sélène , qu'elle avait
séparée de Sotor II.
Néanmoins , Soter s'était rendu er
Syrie appelé par les habitants de Plo-
lémais assiégée par Alexandre Jan
naeus , roi des Juifs. Josèphe rapporte
que les habitants de cette ville qui ne
voulaient pas se soumettre à ce roi
nouveau venu , ne pouvant pas attendre
de secours des deux Antiochus de Sy-
rie , occupés à vider leurs propres que-
relles par les armes, s'adressèrent a
Ptolémée Lathurusqui , chassédutrônt
d'Egypte par sa mère Cléopâtre , était
alors à Chypre.
Soter se rendit donc en Syrie avec
trente mille hommes, vers le printemps
de la 103' année avant l'ère vulgaire.
Eu attendant , les habitants de Pto-
lémaïs , ne doutant pas que Cléopâtre
d'Egypte ne vînt les attaquer parce que
Soter venait les défendre , hésitèrent à
recevoir les troupes de Ptolémée , re-
fusèrent même son alliance. Mais les
habitants de Gaza la recherchèrent
aussitôt , et le roi des Juifs fut con-
traiut d'abandonner son entreprise
contre cette ville. Il feignit dès lors de
désirer l'amitié de Ptolémée, tout en
liant de secrètes intelligences avec
Cléopâtre. Ptolémée , qui crut un mo-
ment à ses trompeuses assurances , les
rejeta bientôt après , entra dans la Ju-
dée, prit deux villes que Josèphe
nomme Asochis de Galilée et Sempho-
ris , défit complètement sur le Jour-
dain l'armée de Jannaeus , ravagea la
Judée et occupa enfin Ptolémaïs et
Gaza.
Il touchait aux frontières de l'E-
gypte : Cléopâtre s'en alarma , et en-
voya des corps nombreux de troupes
en Syrie et en Célé-Syrie , tandis que
son fils Alexandre faisait une expédi-
tion maritime contre Ptolémaïs et la
Phénicie. Soter se porta inopinément
sur l'Egypte, d'oii il fut repoussé et
revint à Gaza , oii il passa l'hiver. La
même année il rentra à Chypre, et
presque en même temps Cléopâtre,
qui ne le voyait plus sur le chemin de
l'Egypte , ramena son armée dans ses
États , et y rappela celle de son fils
Alexandre.
Peu d'années après, les fils d'Antio-
chus Grypus disputaient à Antiochus
EGYPTE-
449
Cyzicehus , leur oncle , la couronne de
Syrie. Ptolémée Soter favorisa le qua-
trième fils de Grypus, Démétrius Eu-
cacrus ; il l'emmena de Gnide à Da-
mas , et le proclama aussi roi de
Syrie.
Le respect que Ptolémée Soter ne
cessa de témoigner à sa mère Cléo-
pàtre, le portait à ne rien entreprendre
contre l'Egypte , et il restait paisible-
ment à Chypre pendant que de nou-
velles catastrophes se préparaient sour-
dement à Alexandrie. Le caractère
entreprenant de Cléopritre ne promet-
tait pas une loncue durée à son accord
avec son fils Alexandre, si des guerres
étrangères cessaient im jour de l'occu-
per. Déjà la mésintelligence s'était ma-
nifestée entre eux dans le temps que
Soter faisait son expédition de Syrie
en faveur de la ville de Ptolémaïs; car
Alexandre , croyant avoir tout à redou-
ter de l'ambition de sa mère , avait
quitté Alexandrie et s'était réfugié à
Chypre; mais leur danger commun
les avait alors réunis de nouveau contre
Soter, et cela dura autant que ce dan-
ger parut imminent. Bientôt après,
Cléopîltre, qui fut surnommée Cocce ,
mécontente d'Alexandre, formate pro-
jet de s'en défaire; elle pensait à l'exé-
cute» . lorsqu'Alexandre lui-même sut
la prévenir, et la fit mettre à mort,
dix-huit ans après l'association de Pto-
lémée Alexandre au trône d'Egypte.
Par l'assassinat de la reine sa mère,
Alexandre resta seul maître de la cou-
ronne d'Egypte. C'est à lui que l'on
doit attribuer l'enlèvement du cercueil
d'or qui renfermait le corps d'Alexan-
dre le Grand.
Strabon a conservé le souvenir de
cette profanation. Il dit à ce sujet, que
le corps d'Alexandre , ravi à Perdiccas
par Ptolémée, fils de Lagusou Soter,
qui le fit transporter et inhumer a
Alexandrie, yétaitoncoredeson temps,
mais non pas dans le même cercueil ;
(jue ce cercueil était alors de verre,
ci que celui dans lequel Soter avait
fait placer le corps d'Alexandre était
d'or ; qu'un Ptolémée fils de (Cléopâtre)
Cocce, et surnommé Parisactus, qui
venait de Syrie, l'avait enlevé, mais
29' Lie raison. (Egypte.)
que, chassé bicutût aprts , cotte proie
lui avait été inutile.
La spoliation du tombeau d'Alexan-
dre dut avoir lieu dans le court espace
de temps pendant lequel Ptolémée ré-
gna seul après avoir fait assassiner
Cléopâtre sa mère, et dans la l'J'' et
dernière année de son règne.
Car l'attentat d'Alexandre ne resta
pas longtemps impuni. Bientôt après ,
voyant son crime découvert , Alexan-
dre prit la fuite pour se soustraire
à la fureur du peuple , et aussitôt
les Alexandrins rappelèrent Ptolémée
Soter.
Pendant que Soter reprenait le gou-
vernement des affaires publiques, et
que le peuple témoignait la joie que lui
causait son retour en lui donnant le
surnom de Désiré, Alexandre s'était
réfugié dans l'île de Cos. Peu d'années
auparavant, et lorsque Soter, relégué
à Chypre et faisant son expédition de
Syrie, menaça un moment l'Égr/pte,
Cléopâtre avait envoyé dans cette îli^,
la plus grande partie de ses trésors ,
son testament et la famille d'Alexan-
dre , son fils. Celui-ci , après sa fuite.
d'Alexandrie, s'empara de cette île et
voulut faire servir les richesses qu'il y
trouvait à se replacer sur le trône, il
tenta un débarquement à Alexandrie,
mais il fut repoussé par Tyrrhus qui
était du sang royal; sur nier, il fut
battu par Chaeréas, et il perdit la vie
dans ce combat auquel sa famille ne
survécut pas. 11 avait eu plusieurs en-
fants de Cléopâtre, fille de son frèrtt
Soter; et un seul , bien jeune encore,
qui avait été laissé à Cos, resta de
cette catastrophe.
Les Thébains avaient refusé de re-
connaître de nouveau Soter ÎI , et ils
se révoltèrent contre lui. Mais Soter
qui les fit attaquer parvint à les rame-
ner à l'obéissance dans la 3' aunée de
leur rébellion , la 87^ avant l'ère vul-
gaire, et la 31* de son règne total
compté de son premier avènement.
Thèbes fut ravagée , et ses monuments
éprouvèrent de grands doimnages.
ÏMilhridate était alors en guerre avec
les Romains qui ne négligaient aucun
moyen d'entrer enfin en possession dt
L'IJKIVEKS.
tout l'empïfe d'Alexnndre. Ils occu-
paient une partie de la Cyrénaïque
depuis que Ptdléinée Appion , Gis illé-
gitime d'Évergète II , la leur avait lé-
guée par son testament. Les habitants
de cette contrée s'étaient révoltés
contre les Romains : Sylla , qui était
dans la Grèce et qui assiégeait alors
Athènes prise par Mithridate, chargea
Lucullus d'aller ramener lesCyrénéens
à l'obéissance.
Plutarque rapporte que Lucullus
partit au milieu de l'hiver ; que durant
la traversée sa flotte souffrit beaucoup
de cette saison; qu'il arriva enfln a
Cyrène, en réorganisa l'administra-
tion , et que s'iJtant de là rendu en
Egypte les pirates inquiétèrent encore
sa marche. Parvenu à Alexandrie, il
y fut reçu par Ptolémée d'une manière
très-distinguée. Le roi fit pour lui ce
3ui n'avait jamais été fait à la cour
'Alexandrie pour aucun envoyé étran-
ger. L'ayant quittée après un court
séjour, Lucullus fut comblé de pré-
sents , parmi lesquels se trouvait une
bague de prix ornée du portrait du roi.
«te voisinage des armées romaines
devenait de plus en plus funeste à
l'Egypte qui n'avait plus à craindre
que cet ennemi. La Syrie, presque
tout l'Ortent prenaient une nouvelle
face, et la Grèce éprouvait déjà les
terribles effets des armées romaines.
Elle avait 'eu avec les rois d'Egypte
des relations dont elle consacra plu-
sieurs fois le souvenir par des monu-
ments publics : Athènes en particulier
orna l'entrée du théâtre, ou l'Odéon,
des statues des Ptolémées ; et cette
ville, reconnaissante des bienfaits nom-
breux qu'elle avait reçus de Soter II ,
lui érigea une statue en bronze, et
une autre à sa fille Bérénice ; et l'on
est porté à croire que le décret par
lequel les Athéniens firent placer la
statue de Soter II à l'entrée du théâ-
tre , fut postérieur à sa mort.
Elle arriva après que Soter eut régné
de nouveau pendant 7 ans et 6 mois , ce
aui fait un total de 35 années et demie
epuis la mort d'Évergète II , et porte
la mort de ce roi à la 82* année avant
l'ère vulgaire.
Les monuments du règne de Ptolé-
mée Soter II, d'Alexandre I" et de
leur mère Cleopàtre, qui partagea long-
temps avec eux l'autorité royale, ne
sont pas fort nombreux- Les sculp-
tures du propylon qui subsiste encore
dans les ruines d'Apollinopolis-Parva
représentent les adorations adressées
au dieu Aroëris par la reine Cléopâtre,
qui fut surnommée Cocce , et par son
lils Soter II; ils prennent l'un et l'autre
le surnom de Philométor. La face su-
Périeure de ce même propylon est
ouvrage de Ptolémée Alexandre I*'"',
qui prend le même surnom. Une ins-
cription grecque, tracée sur un des
murs du temple d'Isis à Philae, rap-
pelle un hommage religieux rendu à
cette déesse par Ptolémée Alexandre.
On lit aussi sur le grand tempile d'Om-
bos et sur le Mammisi du même lieu ,
ou petit temple , les noms de Cléopâtre
et de son fils aîné Soter II ; ces mêmes
noms subsistent encore parmi les dé-
corations du mur d'enceinte du naos
du temple d'Edfou ; Alexandre P*" y
est aussi désigné, ainsi que sa femme
Bérénice. Soter II seul est rappelé
dans les tableaux du temple situé der-
rière l'Aménophium de Thèbes; au
grand pylône de Médinet-Habou , la
porte dont les faces sont couvertes de
bas-reliefs religieux, représente des
sacrifices aux sept grandes divinités
élémentaires et aux dieux des nomes
thébain et hermonthite : c'est Soter II
qui préside à ces sacrifices , et qui éleva
ce majestueux édifice, mais avec les
débris d'édifices pharaoniques , rava^s
par la fureur des Perses. Une inscrip-
tion , sculptée sur une partie du même
édifice, s'exprimait en ces termes:
<> Cette belle réparation a été faite par
le roi seigneur du monde, le grand
germe des dieux grands, celui que
Phtha a éprouvé, image vivante d'A-
nion-Ra, le fils du soleil , le seigneur
des diadèmes , Ptolémée toujours vi-
vant , le dieu aimé d'Isis , le dieu sau-
veur, en l'honneur de son père Amon-
Ra , qui lui a concédé les périodes des
panégyries sur le trône d'Horus. » On
voit, par ce texte contemporain, que
Ptolémée Soter II ne répugnait à au-
EGYPTE.
4£l
oun des titres que consacrait l'ancienne
religion de l'Egypte : la décadence de
l'esprit national les prodiguait sans
réserve à des rois de race étrangère.
Le nom de la reine Bérénice , femme
de Ptolémée Alexandre I"' , s'est con-
servé sur les bas -reliefs du temple
«l'Edfou, auprès de celui du roi son
mari ; et il n'est pas rare de reconnaître
auprès des cartouches de ces quatre
personnages les signes phonétiques hié-
roglyphiques, exprimant le mot égyp-
tien Tmaumaî, traduction exacte du
surnom de Philométors que portèrent
les trois successeurs d'Évergète II, sa-
voir : sa veuve Cléopâtre Coece , et ses
deux fils Soter II et Alexandre I".
Leurs dissensions et leurs crimes rem-
plirent l'Egypte de troubles et de ca-
lamités; l'autorité royale s'affaiblis-
sait; l'antique et puissant empire des
Pharaons périssait par l'effet des plus
misérables désordres suscités par les
plus misérables passions.
A la mort de Soter II, toute la fa-
mille royale était réduite à une fille
de ce roi , héritière légitime de la cou-
ronne , et au fils d'Alexandre l*"" : ce
fils avait été laissé très-jeune dans l'île
de Cos , et survivait seul à son p^re ,
à sa mère et à leurs autres enfants
morts dans le combat naval qu'Alexan-
dre avait soutenu contre l'Égyptien
Chaeréas. Il restait aussi deux fils et une
autre fille, tous trois enfants illégitimes
de Soter II, et qui cependant furent pla-
cés par la suite sur le trône d'Egypte.
Bérénice succéda immédiatement à
son père , et son règne commença dès
l'instant de la mort de Soter II. Par
là les destinées de l'empire égyptien ,
aui déjà subissaient l'ambitieuse in-
uence de Rome , se trouvaient com-
mises à une femme.
Le jeune fils d'Alexandre I" était
encore à Cos lorsque Mithridate s'en
empara. Le roi de Pont s'intéressa au
jeune prince , le mit sous sa tutelle et
ordonna que son éducation fQt faite
d'une manière convenable à sa nais-
sance. Il s'appropria en même temps
• t envoya dans son royaume une
juantie partie des richesses que Cléo-
pOtre.vetived'F vergeté II et grand'mère
du jeune prince, avait accumulées dans
cette île. Peu de temps après, Syl1;i
ayant reçu du sénat le gouvernement
de l'Asie , se trouva chargé de la guerre
contre Mithridate qui la ravageait. Il
s'y rendit, et le jeune Alexandre fuyant
Mithridate chercha dans le chef'^ ro-
main un nouveau protecteur : Sylla
s'empressa de l'accueillir, et il l'avait
emmené à Rome après la fin de la
guerre. Dès qu'il y apprit que la mort
de Soter II laissait la couronne d'E-
gypte à une femme, il protégea ou-
vertement le jeune Alexandre et entre-
prit de le placer sur le trône. Alexandre
se rendit en Egypte , et , pour prévenir
les dissensions que sa présence et ses
projets pouvaient faire naître , il épousa
Bérénice et fut ainsi associé à la sou-
veraine puissance; mais bientôt, pressé
d'en jouir seul , il assassina Bérénice à
laquelle il devait la couronne , dix-neuf
jours seulement après être devenu
époux et roi.
Le règne d'Alexandre II , dans l'état
où se trouvait l'Egypte, ne pouvait
être illustré par aucun événement mé-
morable ; au dedans , les intrigues et
les ambitions de la cour épouvantaient
les peuples , et les cruautés qui en
étaient la suite préparaient pour l'his-
toire d'horribles souvenirs. Au dehors,
l'Egypte , comme cernée par les forces
romaines qui occupaient la Syrie, la
Grèce, la Libye et Cyrène, voyait se
rétrécir de plus en plus le cercle de son
ancienne puissance , et, refoulée sur
elle-même par ces Romains qui l'ho-
noraient de leur fatale amitié, elle
semblait ne pouvoir plus exister que
sous leur protection. Au nom de Rome ,
Sylla lui avait donné un roi qu'elle ne
cessa de repousser de tous ses vœux et
de poursuivre de toute sa haine- Cette
haine s'exhala, plus active encore,
lorsque peu de temps après être monté
sur le trône le roi perdit le protecteur
qui l'y avait placé, et cela arriva vers
la fin" de la troisième année de son
règne. Appien rapporte que Sylla , quoi-
que dictateur, accepta le consulat de
l'année d'après c«lle où il avait placé
Alexandre sur le trône d'Egypte; que
dans l'année suivante, s'étant dépouillé
L'UMVERS.
de ce titre isiiposant , il se retira à la
«•nmpagne et qu'il y mourut dans les
premiers temps de ses successeurs
^]. jEmiiius Lepidus et Q. Lutatius
(^atulus, élus au mois de janvier de
l'an 78 avant l'ère vulgaire. Dans
l'année même du second consulat de
Sylla, Ptolémée Alexandre avait ob-
tenu à Rome les trtres d'ami et d'al-
lié du peuple romain, qui le proté-
geaient en Kgypte.
Mais la mort du dictateur encoura-
gea en quelque sorte la résistance des
vVlexandrins aux volontés du roi qu'ils
refusaient de reconnaître, même de
respecter, quoiqu'il ne négligeât aucun
moyen de se rendre agréable à son
jieuple : il célébrait avec une grande
iiiagnilicence toutes les fêtes dès long-
UMDps consacrées par la religion des
I-gyptiens, et de préférence peut-être
;i (îelles du culte macédonien.
Mais ces soins religieux ne faisaient
pas oublier aux Égyptiens le meurtre
(le la reine. 11 paraît même que ce
crime ne fut pas le seul que l'on put
justement reprocher à Alexandre. L'his-
toire l'a peint connue cruel, et a ex-
nliqué par la férocité de son caractère
l'insurrection du peuple et de l'armée,
tjui le chassa du tronc et d'Alexandrie.
11 se réfugia par mer à Tyr, et il pen-
sait à réclamer du sénat de Rome les
secours que le t.-tre d'allié lui permet-
tait d'espérer, lorsque, surpris par
une grave maladie, et n'ayant point
de successeur direct, il mourut après
im règne de 8 années complètes, et
légua par un testament le royaume
d'Egypte au peuple romain. Cicéron ,
ilans son discours sur la loi agraire,
contre Servilius Rullus , rappelle à ce
sujet qu'il est assez public Qu'Alexan-
dre fit un testament en laveur du
peuple romain , et que le sénat donna
a cet acte quelque sorte d'autorité,
lorsqu'après la mort de ce roi , il en-
voya plusieurs personnes à Tyr avec
la mission d'y recueillir l'argent qu'A-
lexandre y avait déposé.
Vers ce même temps arrivaient à
Rome deux princes syriens, fils de
Cléopàtre Sélène, tille de Ptolémée
Ève.rsète II , et femme de Ptolémée
Soter II, qui demandaient le trône
d'Egypte; Ptolémée Denys ou Aulétès
y allait aussi pour se faire reconnaîtr^e
"roi par le sénat romain ; enfin , on fai-
sait ail sénat la proposition de se pré-
valoir du testament d'Alexandre II, le
prince qui lui succédait n'étant pas
îils légitime de l'un de ses rois, ce
qui ne peut s'entendre que de Pto-
lémée Denys succédant à Alexandre ;
enfin , le sénat refusait de donner suite
à ce testament quant à l'Egypte, afin
de s'épargner le reproche qu'on pour-
rait lui faire de convoiter tous les
royaumes , ceux de Carène et de Ri-
thynie venant d'être reunis à l'empire.
Mais les Alexandrins avaient reconnu
pour leur roi Ptolémée surnommé De-
nvs ou Racchus, enfant illégitime de
Sbter II.
Le peuple romain était devenu l'ar-
bitre suprême des dissensions des Fois ,
et c'est devant lui que les Iils de Sélène
allèrent plaider eux-mêmes leur propre
cause ; mais le roi élu par les Alexan-
drins y fit aussi défendre la sienne.
Dans le quatrième discours contre
Verres , Cicéron indique le voyage des
princes syriens à Rome comme un fait
récent. Ils y passèrent près de deux
années, et l'un d'eux, en retournant
en Syrie, voulut voir la Sicile où il
trouva le préteur C. Verres qui lui ex-
torqua , par la ruse et la violence , entre
autres meubles précieux, un candé-
labre enrichi de pierreries.
Le-sénat n'accueillit pas la réclama-
tion des princes de Syrie ; il ne le put
pas , et €icéron dit aussi que ce fut à
cause des circonstances où se trouvait
alors la république : vraisemblable-
ment la guerre contre Mithridate,
contre Sertorius , et celle des esclaves
qui troublaient l'Italie.
Ptolémée Denys, appelé au trône
par les Alexandrins, et ne pouvant
ignorer les tentatives des princes de
Syrie à Rome , y faisait aussi solliciter
pour être reconnu par le sénat; mais
il ne l'était pas encore à l'époque
même où Cicéron accusait Verres, l'an
71 avant l'ère chrétienne.
D'ailleurs, entre la demande des
princes syriens et celle de Ptolémée
EGYPTE.
45S
Denys, se plaçait encore l'opinion de
ceux qui propo'saienl d'adhérer au tes-
timent d'Alexandre II, et de réunir
l'Egypte à l'empire. Moins occupée au
dehors et plus tranquille au dedans,
Rome n'aurait pas ajourné d'un demi-
siècle cette riche acquisition. Ceux qui
soutenaient la validité du testament
d'Alexandre II , disaient qu'elle avait
été reconnue lorsqu'on avait envoyé
prendre à Tyr les trésors de ce roi ;
que , de plus , son successeur n'était
point de la famille royale : tel était
l'avis formel du sénateur L. Philippus.
Les troubles qui agitèrent le règne d'A-
lexandre ne lui permirent pas d'en
écrire les souvenirs sur les monu-
ments publics : le nom de ce roi ne
subsiste , du moins évidemment , sur
iiucun édiGce d'origine égyptienne.
Toutefois, quelques critiques ont cru
le reconnaître parmi les bas-reliefs du
temple d'Edfou. Enfin , les monuments
grecs connus gardent un complet si-
lence sur ce prince cruel qui vécut
d'ailleurs dans des temps mauvais pour
l'Egypte.
A Ptoléniée Alexandre succéda Pto-
lémée, surnommé nouveau Bacchus
(ou Denys) , fils de Ptolémée Soter et
frère de l'infortunée Cléopiltre, fille et
héritière de Soter II, que Pausanias,
avec plus déraison, appelle Bérénice,
d'accord avec les médailles de cette
princesse.
Ptolémée, nouveau Bacchus ou De-
nys, fut aussi surnommé Nothus à
cause de sa naissance, étant fils non
légitime de Soter II.
A défaut d'autres descendants de
leurs rois, les Alexandrins l'appelèrent
au trône d'Egypte. Ils donnèrent en
même temps à son frère puîné le gou-
vernement de l'île de Chypre, dont un
usage constant de la monarchie avait
fait l'apanage des frères ou des fils des
rois d'Egypte.
Strabon place ce Ptolémée Denys au
nombre des plus méchants rois, II lui
reproclie, entre autres défauts , sa pas-
sion pour la flûte, qui le portait jusqu'à
oublier la majesté royale pour soutem'r
devant sa cour des combats sur cet
uislrument et y disputer le prix à des
musiciens de profession : ce fut là l'oc-
casion et le motif du surnom A'Au-
létès qui lui fut donné.
Mais Rome qui, on pourrait dire,
avait transporte tous ses intérêts en
Orient, ne cessait de s'occuper de l'E-
gypte, et le testament du second
Alexandre en était toujours le nouveau
prétexte. Diverses tentatives pour la
rendre tributaire furent faites dans le
sénat, et l'une des plus actives fut celle
du censeur ]M. Crassus. Heureusement
pour Ptolémée, M. Crassus trouva une
aussi forte résistance dans la modéra-
tion de son collègue Lutatius Catulus,
et l'asservissement de l'Egypte fut
ajourné.
En même temps- dans la même
année et sous le même consulat, Jules
César, étant édile, secondait de toute son
autorité les propositions de M. Cra.s-
sus contre Ptolémée, en faisant faire
auprès du peuple romain les mêmes
tentatives que M. Crassus faisait per-
sonnellement dans le sénat.
Jules César soutenait la validité du
testament d'Alexandre IL, et il fit de-
mander par les tribuns un plébiscite
qui lui conférât le gouvernement de
l'Egypte, se fondant sur ce que les
Alexandrins avaient chassé leur roi,
qui était l'ami et l'allié du peuple ro-
main. Mais les tentatives de César au-
près du peuple, comme celles de
M. Crassus auprès du sénat, n'eurent
aucun succès, et bientôt après César
protégea lui-même de tout son crédit
le roi qu'il voulait alors dépouiller.
Ces tentatives du censeur M. Cras-
sus et de Jules César, édile, remontent
à l'année 66 avant l'ère vulgaire, à la
8" et à la 9' du règne de Ptolémée
Denys.
Deux années après et sous le con-
sulat de Cicéron, Ptolémée courut de
nouveau le danger d'être dépouillé de
ses États, la loi agraire proposée par
Ruilus comprenant implicitement l'E-
gy|)te parmi les possessions romainw
que cette loi devait livrer à l'arbitraire
des décemvirs; mais l'éloquence «le
Cicéron sauva Rome et l'Egypte de
cette calamité: c'était la 11* année du»,
règne de Denvs.
454
L'UxMVERS.
Dans le même temps , Pompée com-
mandait en Asie, et, après avoir défait
complètement Mithridate, il se rendit
en Syrie et marcha sur Jérusalem,
dontii s'empara. Pompée attaqua en-
suite et prit aussi quelques autres villes
de la Syrie, et toucha pour ainsi dire
aux frontières de l'Egypte, dont le roi
lui envoya plusieurs députés chargés
de lui offrir des présents et des se-
(!ours^ beaucoup d'argent, et ce qui
était nécessaire pour habiller son ar-
mée.
Pompée s'abstint toutefois d'entrer
en Egypte; il résista même aux solli-
citations du roi, qui réclamait son as-
sistance contre les insurrections aux-
quelles son royaume était en proie ; car
les germes de la rébellion existaient
toujours, et le peuple, qui avait plu-
sieurs fois témoigné son mécontente-
ment au sujet des taxes extraordinaires
que le roi employait à payer ses défen-
seurs et ses agents à Rome , était resté
constant dans sa haine et dans son
opposition. On doit remarquer aussi
que les discussions hostiles qui avaient
lieu dans le sénat à Rome , et qui cha-
que jour menaçaient de nouveau l'in-
dépendance de l'Egypte, ne contri-
buaient pas peu sans doute à maintenir
cet état si déplorable , et ordinairement
si fécond en malheurs pour les princes
et pour les peuples.
Diodore de Sicile visita l'Egypte dans
ces mêmes temps, et, quoiqu'il ne
parle pas des troubles qui l'agitaient
alors, ils n'en sont pas moins certains,
puisque bientôt après le roi en éprouva
les cruels effets.
Il faisait solliciter depuis longtemps ,
à prix d'argent, les titres d'ami et allié
du peuple romain, et par tous les
moyens qui pouvaient le conduire à les
obtenir, espérant les opposer avec fruit
à la malveillance de ses sujets.
Le consulat de Jules César lui fut
très - favorable. Ses deux envoyés,
Dioscoride et Sérapion , réussirent au-
près du consul. Le roi d'Egypte fut
enfin honoré par le peuple romain de
ce titre d'allié qui lui fut conféré par
une loi et par un sénatus-consulte.
Dans, Tannée suivante, P. Clodius
Pulcber, après avoir fait exiler Cicéron,
fit porter la loi qui réunissait l'île de
Chypre à l'empire romain. Celui qui
la gouvernait, Ptolémée, frère du roi
d'Egypte , tenta sans succès de résis-
ter à cette invasion ; obligé de céder
à la puissance de Rome , il ne voulut
pas survivre à la perte de son apanage,
et il se donna la mort. La même lof
par laquelle Rome s'emparait de l'île
de Chypre en donna l'administration
à Caton. Il fut chargé en même temps
de ramener les exilés de Byzance.
Mais, peu empressé de remplir l'im-
portante mission qui lui était malgré
lui déférée , Caton envoya d'abord Ca-
nidius à Chypre, chargé de déterminer
Ptolémée à céder l'île sans combat , de
lui persuader qu'il pouvait y consentir
sans ignominie , lui promettant de lui
faire conférer par le peuple le titre de
prêtre de la déesse à Paphos. Caton se
rendit ensuite à Rhodes , et y attendit
l'issue de la négociation de Canidius.
Ptolémée Denys l'y trouva encore
lorsque, ayant quitté Alexandrie, il se
décida à se rendre à Rome; car les
Alexandrins , fatigués de ses exactions
qu'il employait à payer un crédit illu-
soire qui n'avait pu prévenir l'envahis-
sement de Chypre depuis longtemps
l'un des apanages des princes de la fa-
mille royale, firent éclater leur mécon-
tentement ; et le roi , ne pouvant les con-
tenir par la force, voulut se soustraire
par la fuite aux effets redoutables de
cette insurrection. Il partitpour Rome,
se plaignit de l'insulte qu'il avait re-
çue , et demanda que le consul Spin-
ther fût chargé de le ramener dans ses
États. Ptolémée comptait alors la 16*
année de son règne.
Il sollicita longtemps à Rome ceux
qu'il considérait comme ses amis, par-
ticulièrement César et Pompée. Il ré-
pandait aussi beaucoup d'argent; il en
empruntait de tous ceux qui voulaient
se confier à ses espérances , entre au-
tres de C. Rabirius Posthumus, dont
Cicéron voulut plus tard faire recon-
naître la créance.
Pendant que Ptolémée cherchait des
protecteurs, les Alexandrins, ignorant
le parti qu'il avait pris et le croyant
f.GYPTE.
405
niorl, recoimurent pour reines ses
deux filles Cléopâtre ou Trypliène , et
lîérénice. Elles régnèrent' ensemble
une année, et, après la mort de Try-
phène , Bérénice régna seule deux an-
nées encore. Les Alexandrins appe-
lèrent en même temps de la Syrie un
certain Cybiosactès qui prétendait
descendre de ses rois , et qui était un
des fils d'Antiochus Grypus. Ce prince
syrien, fils d'Antiochus Grypus, fut
associé comme roi à la reine Bérénice
par le peuple d'Alexandrie ; mais il ne
jouit pas longtemps de sa fortune , car
Bérénice l'étrangla bientôt après, à
cause de la sordide avarice qui le do-
minait, épousa plus tard Archélaùs,
compagnon de Gabinius en Syrie, qui
se donna pour le fils de Mithridate
Kupator, et qui régnait encore en
Egypte au retour de Ptolémée Au-
lètes.
Quoique informée du voyage de son
père à Rome, Bérénice ne songea pas
a lui rendre volontairement la cou-
ronne ; elle envoya au sénat une dé-
putation qui fut composée de cent
personnes , dirigée par Dion , chargée
d'accuser le roi devant le peuple ou le
sénat, et de défendre les Alexandrins
contre ses insinuations , s'il y en avait
qui leur fussent contraires". Mais le
nombre des envoyés n'assura pas
mieux le succès de cette ambassade :
la plus grande partie de ces députés
fut assassinée dans la route ou à Rome
même par les soins de Ptolémée; le
reste fut gagné à force d'argent, ou
frappé de terreur. Dion n'osa pas com-
paraître devant le sénat, qui voulait
obtenir de lui des renseignements exacts
sur ces assassinats dont M. Favonius
demandait instamment la punition ;
enfin Dion lui-même périt bientôt après
victime des mêmes intrigues. Tel fut
à Rome l'état des choses tant que Pto-
lémée y demeura.
La rivalité qui existait alors entre
les principaux personnages de la répu-
blique , était peu favorable à un prompt
accomplissement des voeux de Ptolé-
mée. La protection publique de Pom-
pée lui conciliait des suffrages, mais
hu" créait jussi dos oppositions dans le
sénat. On décida de consulter les livres
des Sibylles, et l'on y lut cette ré-
ponse non équivoque : « Si un roi d'É-
<■ gypte , dans le malheur, vient un jour
« vous demander des secours, ne lui
« refusez pas votre alliance, mais ne
« lui accordez point de soldats. » Les
partisans de Ptolémée rendirent publi-
que la réponse de l'oracle ; le tribun
C. Caton força les prêtres de la com-
muniquer au peuple avant que le sénat
l'eût permis ; elle fut l'objet de diverses
interprétations, et Ptolémée crut sa-
tisfaire à ce qu'elle ordonnait en de-
mandant qu'il fût ramené par Pompée,
suivi seulement de deux licteurs. Mais
le sénat qui craignait d'accroître , par
cette importante mission, l'influence
de Pompée , s'occupa plutôt de l'en
détourner, et le chargea de l'introduc-
tion des blés à Rome. Pompée partit
aussitôt pour l'Afrique , et Ptolémée ,
désespéré par cette subite résolution ,
se rendit à Éphèse , pour y attendre
les décisions du sénat. Pendant ce
temps , Cicéron avait été rappelé de
son exil après une absence de seize
mois.
Dès les premiers jours de l'année
suivante, P. Cornélius Lcntulus Spin-
ther, en sortant du consulat, ayant
été nommé proconsul en Cilicie où
étMt encore Gabinius ,1e sénat s'^occupa
de nouveau du roi d'Egypte.
En quittant Rome, Ptolémée Denys
y avait laissé Ammoniusqui cherchait
publiquement des suffrages qu'il pût
acheter. Mais ceux qui favorisaient
faiblement les vœux du roi d'Egypte,
ceux surtout qui lui étaient opposés ,
hésitaient à prendre un parti , affec-
tant un grand respect pour les conseils
de l'oracle. Au contraire , Cicéron et
ses amis soutenaient avec chaleur que
le roi devait être rétabli sur son trône;
et, bien convaincus qu'il n'était pos-
sible d'y réussir que par l'assistance
de l'armée, ils cherchaient les moyens
de concilier les défenses des dieux
avee cette nécessité. On lit encore dans
Cicéron le subtil accommodement qu'il
proposait pour que l'armée de Corné-
lius Spinther, proconsul en Cilicie,
pût être employée au rétalilisscntcnt.
4 -,6
L'UNIVERS.
ti;; rtoléniée sans pour cela offenser
IViracle, comme si, dans les choses
divines , ainsi que trop souvent peut-
«■•tre dans les intérêts humains, la
honte de la forme pouvait sauver l'im-
inoralité du fond : aussi , et par suite
du même système d'interprétations,
lorsque Gabinius, qui replaça Ptolé-
méc sur le trône de vive force et après
avoir livré bataille aux Égyptiens, fut
accusé de sacrilège devant le peuple
romain. Pompée, César et leurs qfli-
dés voulurent-ils faire décider que la
Sibylle avait entendu parler pour d'au-
tres temps et d'un autre roi que de
Ptolémée Denys.
Cicéron mettait un intérêt particu-
lier à ce que la mission de réintégrer
Ptolémée Denys fût confiée à Cornehus
Spinther. Il prononça pour ce roi un
discours qui ne nous est point par-
venu , et qui dut contribuer au succès
de la cause qu'il défendait. Le sénat
enfin prit une de ces résolutions si
communes dans les discussions où des
partis opposés, mais également puis-
sants, s'attaquent et se défendent avec
une pareille activité : il consentit que
Ptolémée fut replacé sur son trône;
et , après avoir exprimé cette seule vo-
lonté, il s'en rendit au proconsul de
Cilicie pour son exécution, sans lui en
prescrire aucunement le mode. Ainsi
le sénat , qui ne disait pas d'y employer
l'armée, ne devenait pas sacrilège si
Lentulus Spinther s'en servait : il
s'abstint même de rendre un sénatus-
consulte , et se contenta de faire con-
naître son avis à Lentulus par une
simple lettre. Cicéron écrivit aussi au
proconsul; il lui conseille de conduire
d'abord le roi à Ptolémaïs ou (Jans quel-
que autre lieu voisin , de se rendre en-
suite avec sa flotte et l'armée à Alexan-
drie , et, après y avoir ramené l'ordre
et placé une garnison, d'y rappeler le
roi : « Ce sera donc vous, ajoute-t-il,
qui rétablirez le roi , ainsi que le scn;it
la d'abord voulu ; et comme il arri-
vera sans troupes , les religieux obser-
vateurs des ordres de la Sibylle seront
.satisfaits Votre voisinage de l'É-
^vpte vous permet d'ailleurs bien
mieux qu'à nous de Juger de ce qu'il
convient de faire. Notre avis serait
cependant que s'il vous paraît que
vous pouvez facilement occuper ce
royaume, il ne faut pas hésiter : s'il y
a le moindre doute , il ne faut pas l'en-
treprendre. »
Quelque incertaine que fût a cet
égard la volonté du sénat, quelque po-
sitive qu'eût été sa décision pour qu'il
n'y fût point employé de troupes,
Pompée , alors consul , n'hésita pas de
prendre sur lui d'en décider autre-
ment. Il engagea le roi à partir et à
se rendre auprès de Gabinius, com-
mandant en Syrie : en même temps il
écrivit à celui-ci de ramener le roi sur
le trône à la tête de son armée , et de
ne s'arrêter ni aux ordres du sénat ni
aux défenses de la Sibylle. Ptolémée
fit distribuer beaucoup d'argent aux
soldats, en promit encore davantage,
paya la coopération de Gabùiius, et
l'expédition fut entreprise. Gabinius
confia la Syrie à l'inexpérience de son
fils jeune encore, et partit avec son
armée. Il arriva devant Péluse dont
les Juifs lui facilitèrent l'occupation
et, secondé par le courage d'Antoine
qui commandait la cavalerie , par sa
modération mêine , car Antoine s'op-
posa aux vengeances de Ptolémée ren-
tré à Péluse, Gabinius fut simultané-
ment le maître de l'Egypte par terre
et par mer, avant, pendant que sa
flotte côtoyait le Nil et en maîtrisait
les embouchures , mis en fuite l'armée
égyptienne qui s'opposait à sa marche.
Archélaiis, le mari de Bérénice qui
avait été placée sur le trône depuis le
départ de Ptolémée , fut tué dans ce
combat; et le roi signala sa réintégra-
tion en faisant mourir sa fille qui avait
usurpé la couronne, et les plus riches
des partisans qui l'avaient secondée ,
alln de payer les siens aux dépens de
leur fortune. Ceci se passait Tan 55
avant l'ère vul^^aire , et la tO" du règne
de Ptolémée Denys , qui fut ainsi éloi-
gné du trône pendant plus de deux ans
entiers.
L'Iiistoire n'a conserve le souvenir
d'aucun événement remarquable qui
appartienne au reste du règne de Pto-
lémée Denys : trop leat pour rien en-
EGYPTE.
4à7
treprcndre an dehors, son caractère
sombre et l'expérience que l'on avait
laite de son gouvernement, ne per-
mettaient d'espérer de lui aucune ac-
tion diîjne de louange ; il se vengea de
ceux (|ui avaient abandonné son parti ,
sans récompenser ceux qui lui étaient
restés fidèles; il ne reconnut même
pas les services qu'il avait reçus , et
porta l'oubli de la justice jusq'u'à re-
fuser à C. Rabirius le payement des
sommes considérables qu'il lui avait
empruntées pendant son exil. Gabi-
nius , qui l'avait replacé sur le trône,
n'était pas plus heureux : traduit deux
fois devant les tribunaux suprêmes
pour avoir outrepassé les ordres du
sénat, il fut acquitté d'alwrd et puis
condamné à l'exil : on ne se souvenait
de Ptolémée que par le malheur de
l'avoir connu.
Il mourut trois années après son ré-
tablissement sur le trône, et la 21* de
son règne compté depuis la fin du
règne d'Alexandre II. Son nom ne sub-
siste sur aucun monument du style
égyptien; maisdesinscriptionsgrecques
le rappellent, et nous font connaître
■qu'avec le surnom de nouveau Denys,
i'.e roi porta aussi ceux de Philopator
et de Philadelphe.
Ceci est prouvé par l'inscription
{grecque que j'ai publiée en 1819, et
qui s exprime ainsi : « Au nom du roi
PtoIémee, dieu, nouveau lîacchus,
Philopator et Philadelphe, et de ses
enfants , l'hommage religieux à notre
maîtresse Isis et aux dieux adorés
dans le même temple , a faitThéodote,
fils d'Agésiphon , achéen de la ville de
Patrae. » Cette inscription se lit, écrite
à l'encre rouge, sur le socle en granit
de l'un des deux obélisques de Philœ,
<t sur le propylon du temple d'Isis du
même lieu ; le même roi et le même
homijiage a la déesse sont rappelés
dans deux autres épigraphes tracées
sur le même temple. Il y a loin de ces
mesqums actes d'adoration aux grandes
et magnifiques constructions qui rap-
pellent encore tant de glorieux règnes
en Egypte : celui de Ptolémée Denys
fut ravant-dernier de l'Egypte indé-
p'-i)d;Mitc ; SCS enfants et l'ambition de
Rome hâtèrent à l'envi l'époque de son
asservissement.
Ptoléiliée Denys , qui avait vu sa fin
s'approcher, imita l'exemple de quel-
([ues-uns de ses prédécesseurs, et fit
un testament par lequel il régla pour
ses enfants l'ordre de la succession au
trône. Il en laissait quatre de vivants,
deux filles , Cléopâtre et Arsinoé , et
deux fils , tous deux plus jeimes qu'elles.
L'aîné de ceux-ci et Cléopâtre la plus
âgée des deux filles, furent institués
héritiers de la couronne , et les deux
autres à leur défaut. L'exécution de
CCS volontés royales était recomman-
dée à la foi et a l'amitié du peuple ro-
main. On les respecta d'abord ; mais
des dissensions domestiques les firent
bientôt oublier, et les vingt-deux an-
nées pendant lesquelles l'empire égyp-
tien subsista encore , furent partagées
en plusieurs règnes successifs.
Le fils aîné du roi mort et sa fille
aînée Cléopâtre montèrent paisible-
ment sur le trône. L'usage voulait que
la minorité du jeune roi fût confiée
aux soins d'un tuteur, et l'eunuque
Pothinus fut choisi. Riais Cléopâtre,
qui avait sur son frère l'avantage d'être
majeure, devait exercer dans l'admi-
nistration de l'État une influence que
son caractère , au défaut d'autre pré-
texte, rendait inévitable. Elle prit le
titre de reine aussitôt après la mort
de son père; et, comme sur ce trône
où elle résista pendant vingt-deux an-
nées à tant de catastrophes, elle ne vit
que passagèrement s'asseoir avec elle
le premier-né de ses frères et ensuite le
second ; comme elle sauva ce trône de
l'ambition de César, qu'elle le fit res-
pecter par Antoine, et du moins ne
survécut pas à sa perte sous Auguste,
c'est à elle seule que l'histoire donne
les vingt-deux dernières années des
Lagides, ne nommant en quelque
sorte les deux rois ses frères que pour
nous apprendre que, même étant rois,
ils moururent sans régner.
Déjà l'Égvpte était tellement ro-
maine, que l'histoire des évcnemetits
qui se passèrent pendant ce dernic>r
période de son existence politique, l'in-
tcressc on pourrriit dire moins que
LU Kl VERS.
Rome même. César et Pompée avaient
rompu ouvertement, et disputaient,
avec les troupes de la république, à
qui des deux le sort des combats lais-
serait le droit de l'asservir. Cléonâtre
et le jeune Ptolémée ne se trouvèrent
pas, dès leur avènement, sous le joug
de la puissance romaine. Pendant les
deux premières années, ils en furent
assez libres pour laisser éclater entre
eux ces dissensions intestines qui,
depuis quelques générations, signa-
laient en Egypte chaque nouveau règne.
Ptolémée parvint à sa majorité, et
ceux qui jusque-là n'avaient été que
ses tuteurs voulant être ses maîtres ,
ils ne négligèrent aucun moyen de di-
viser le frère et la sœur. Il paraît même
que le caractère altier de Cléopâtre,
ambitieuse de porter seule la cou-
ronne, seconda puissamment leurs se-
crètes menées. Le peuple d'Alexandrie
fut encore appelé comme auxiliaire,
€t , croyant s'être associé aux vœux du
roi , il ne le fut qu'aux intrigues de ses
tuteurs, Cléopâtre fut chassée du trône
et contrainte de fuir en Syrie ; elle n'y
resta pas oisive, et, impatiente de
ressaisir un pouvoir qu'elle ne voulait
pas même partager, elle rassembla des
troupes , se créa des partisans et fit des
dispositions pour attaquer avec succès
le roi son frère.
Il s'était rendu à Péluse avec son
armée pour observer Cléopâtre et s'op-
poser à ses tentatives. Le grand Pom-
pée fuyait alors des champs'de Pharsale
où la fortune avait si cruellement trahi
ses espérances. Il croyait trouver au-
près de Ptolémée les secours auxquels
luidonnaittant dedroits l'active protec-
tionqu'il avait accordéeaupèredu jeune
roi, ramené par lui sur son trône.
Pompée arriva sur les côtes d'Egypte,
et se fit annoncer au roi qui reçut très-
bien ses envoyés. 11 les chargea de con-
duire auprès de lui des personnes qui
n'hésitèrent pas à tremper leurs mains
dans le sang de ce grand homme : elles
l'égorgèrent dans la barque même qui
devait le conduire sur une terre hos-
pitalière. Pompée n'eut pas la conso-
lation de la toucher, et il mourut sous
ies coups de ces traîtres à la hauteur
du mont Casius , au jour même où il
avait joui des honneurs du triomphe
pour sa victoire sur Mithridate et sur
les Pirates.
A peu de jours de là , César poursui-
vant Pompée qui n'existait déjà plus,
arriva en Egypte; et, quoiquil n'eût
à ses ordres que 3,200 hommes, il
n'hésita pas à entrer dans Alexandrie.
Il évoqua aussitôt à son tribunal , en
sa qualité de consul romain et au nom
du peuple exécuteur testamentaire des
volontés de Ptolémée Denys , les dif-
férends qui divisaient les deux enfants
successeurs de ce roi. L'eunuque Po-
thinus qui ne voulait pas voir Cléopâtre
partager le trône d'Egypte , déguisant
d'ailleurs sa propre ambition sous les
apparences d un extrême dévouement
à son roi , exagérait à dessein ce qu'il
trouvait d'inconvenant et d'offensant
pour la majesté royale dans les préten-
tions de Jules César; en même temps
il faisait avancer Achillas à la tête de
l'armée égyptienne contre Alexandrie.
César cependant communiquait par
ses envoyés avec le jeune roi qui se
livra à lui , et la guerre que ses an-
ciens tuteurs soutenaient encore pre-
nait dès lors un caractère de sédition
qui laissa César plus libre de la com-
primer. Il y parvint difficilement , quoi-
qu'il eût appelé de l'Asie , et des îles
voisines , de nouveaux corps de troupes
et quelques galères. En lui résistant ,
la population de labasse Egypte croyait
défendre les droits de son roi outragé
par la présence de l'armée romaine;
et bientôt voulant unir la ruse à l'ap-
pareil de la force, les Égyptiens pro-
mirent de se soumettre si César lais-
sait au jeune Ptolémée la liberté de se
réunir à eux. César ne s'y opposa pas,
et Ptolémée ne le quitta , malgré ses
promesses , que pour exciter davan-
tage le parti des tuteurs à la résistance.
Sur ces entrefaites, Mithridate (k Per-
garae arriva de la Syrie oij il avait levé
un grand nombre de soldats , attaqua
et prit Péluse , et , pendant que le roi
se hâtait de s'opposer à sa marche sur
Alexandrie , César partait de cette ville
pour la faciliter. Une grande action se
trouva engagée entre les deux partis
EGYPTE.
459
ennemis ; les armées égyptiennes furent
mises en fuite, et le jeune roi lui-même
périt dans le Nil.
Ces événements retinrent César en
Egypte pendant neuf mois ; ils étaient
accomplis au mois de mars de l'an 48
avant l'ère vulgaire. Alors mourut,
après un règne de moins de quatre an-
nées , le jeune Ptoiémée qui porta
comme son père le surnom de Denys.
Après sa mort, son frère fut mis
pur le trône par Tordre de César. On
raconte en effet que Jules César, maître
d'Alexandrie et de l'Egypte , au lieu de
s'en emparer au nom du peuple ro-
main , s'empressa d'exécuter le testa-
ment du roi , père de Cléopàtre , qu'il
appela Ptoiémée le jeune , l'unit à cette
reine et les plaça sur le trône pour ré-
gner ensemble.' Bientôt après il quitta
l'Egypte, n'emmenant avec lui qu'une
seule légion , et y laissant le reste de
son armée en garnison.
Quoique son frère et son mari ,
disent les auteurs anciens , dût parta-
ger le pouvoir roval , Cléopàtre, néan-
moins , forte de la protection de Jules
César, gouvernait par elle seule. Peu
de temps après son second mariage,
elle mit au monde un fils qui fut nommé
Césarion , comme pour perpétuer le
scandale de son origine. Il est vrai que
les honneurs que César rendait h Cleo-
pâtre , même à Rome , devaient natu-
rellement exciter de plus en plus son
orgueil et la rendre fiere de ses torts.
César, en effet, l'associait en quelque
sorte au culte de la divinité; et , lors-
qu'au jour de ses quatre triomphes ,
Ciéopâtre étant alors à Rome avec le
jeune Ptoiémée son mari , César con-
.sacra un temple à Vénus génératrice ,
il fit placer une statue de Ciéopâtre à
côté de celle de la déesse (l'an 47).
Dans la même année de son règne ,
Ciéopâtre faisait frapper des monnaies
qui portaient son image , son nom et
le chiffre 6 qui en marquait l'époque;
mais rien n'y rappelle le roi qui parta-
geait le trône avec elle: peut-être
n'était-il pas encore majeur ni cou-
ronné; du moins l'histoire nous le
laisse ignorer. Elle nous apprend que
ce jeune prince mourut victime de l'in-
vincible ambition de Ciéopâtre qui s'en
débarrassa par de criminelles menées,
dans la 8" année de son règne.
Maîtresse alors du trône^ sans par-
tage et sans opposition , Ciéopâtre
voyait ainsi s'accomplir ses \fsux les
plus ardents. Ce succès lui coûta des
fautes et peut-être des crimes; mais
seule enfin, et comme si son caractère
avait dû suffire aux grands événements
qui se préparaient, elle ne fut pas ef-
frayée de son isolement. Ce fut comme
femme et non comme reine qu'elle es-
péra résister à la puissance de Rome,
et l'on peut dire que la monarchie
égyptienne n'aurait pas péri , si cette
monarchie avait pu être sauvée par un
grand roi. Ciéopâtre avait un fils qu'elle
aimait et pour lui et pour son père.
Il porta , jeune encore , le titre de roi
des rois; cependant il ne régna jamais
et mourut sans honneurs.
L'Egypte n'était plus qu'un camp
romain : les légions y étaient comme
en pleine campagne, et servaient suc-
cessivement aux entreprises dont les
dissensions civiles portaient le théâtre
en Syrie ou ,dans d'autres contrées
voisines de l'Egypte. Octave, Antoine
et Lépide se réunirent pour convenir
du mémorable triumvirat que Publius
Titius leur fit conférer par une loi. Ils
se partagèrent le gouvernement de
toutes les provinces , à l'exception de
celles que Brutus et Cassius occupaient
encore, et qu'ils défendaient par la
force des armes contre les triumvirs
même qui les firent attaquer. Dola-
hella , attaché au parti d'Antoine , char-
gea Albienus de prendre en Egypte les
légions que Jules César y avait laissées,
et de se rendre de là en Syrie ; mais
Cassius l'y surprit et le força de se réu-
nir à lui. Dolabella s'avançait vers
rionie, poussant vers l'Orient. Cassius
voulut, mais sans succès, s'opposer à
sa marche; il fut battu sur les côtes
de Syrie , et, pour réparer ses pertes,
il exigea de nouveaux secours des îles,
des pays voisins , et même de Ciéo-
pâtre, Cette reine favorisait Dolabella
comme ancien ami de Jules César;
elle avait une flotte nombreuse prête
à partir pour le seconder : elle s'cx'
L'UMVKRS.
cusa donc de son refus auprès de Cas-
sius sur les calamités qui ravageaient
l'Egypte , alors en proie à la peste et
à la famine. Cassius agréa ces motifs,
et , plus heureux dans un second com-
bat qu'il ne l'avait été dans le premier,
il battit Dolabella sur mer, prit ses
Jégions et la ville de Laodicée oti il
s'était établi. Cassius se disposait même
à marcher sur l'Egypte , lorsqu'il fut
instruit que Octave et Antoine, avec
une flotte considérable, s'avançaient
contre lui. Il dut préférer de se r'endre
<en Macédoine pour combiner avec Bru-
tus l'emploi de leurs communs efforts,
rendus nécessaires par leurs périls com-
muns. En attendant, Cléopâtre en-
voyait sa flotte pour seconder Antoine
•et Octave; Cassius qui l'apprit à
Rhodes plaçait Murcus en station à la
hauteur du promontoire de Ténare;
mais cette précaution fut inutile , une
tempête ayant dispersé et presque en-
tièrement détruit la flotte de Cléo-
pâtre. Après diverses expéditions par-
tielles , les troupes des deux partis se
réunirent dans les plaines de Philippes ,
où se livra la bataille qui assura la vic-
toire au triumvirat et décida du sort
■de la république. Cela arriva pendant
Je consulat de L. Munatius Plancus et
M. ^milius Lepidus II, l'an 42 avant
l'ère vulgaire, dans la IT année du
règne de Cléopâtre.
En même temps, les triumvirs, re-
connaissants des secours que Cléopâtre
avait donnés à Dolabella contre Cas-
sius , consentirent que son jeune fds ,
Ptolémée Césarion , portât le titre de
roi d'Egypte.
Après' la victoire de Philippes et la
mort de Brutus , Octave retourna en
Italie ; Antoine se rendit en Asie , resta
quelque temps à Éphèse , passa de là
en Phrygie , en Cappadoce , et s'arrêta
dans la Cilicie.
Cléopâtre s'y rendit pour répondre
aux accusations dont elle était le sujet.
Elle rappela an triumvir ce qu'elle avait
fait pour Dolabella, ce qu'elle avait
refusé aux ordres de Cassius qui le com-
battait; elle parla aussi de la flotte
(|u'elle avait envoyée à Octave malgré
la station de iMiircus : mais Antoine
donna moins d'attention à la défense
de la reine qu'aux charmes dont elle
était douée; et, cédant à leur puis-
sance , il ne put résister à aucune de
ses volontés. Elle partit triomphante;
et aussitôt Antoine, après avoir en-
voyé un corps de cavalerie sur Pal-
myre, distribua le reste de l'armée
dans les quartiers , laissa le comman-
dement de l'Asie à Plancus , celui de
la Syrie à Saxa, et se rendit lui-même
en Egypte pour y passer l'hiver ( l'an
41).
Pendant qu'Antoine oubliait auprès
de Cléopâtre et Rome et l'Italie , Fui-
vie sa femme crut voir dans le renou-
vellement des dissensions civiles un
moyen assuré de le ramener auprès
d'elle.
Antoine avait reçu en Egypte les en-
voyés des colonies , et il les" avait rete-
nus auprès de lui soit à cause de l'hiver,
soit aiin que ses desseins fussent plus
ignorés. Dès les premiers jours du
printemps il quitta l'Egypte , se rendit
a Tyr, ensuite à Athènes où il rencon-
tra Fulvie qu'il n'hésita pas à blâmer,
ainsi que son frère Lucius, etManius
surtout; il laissa Fulvie malade à Si-
cyone, et, après sa mort survenue
peu de mois après, il épousa Octavie,
sœur d'Octave , et ce mariage termina
leurs dissensions. Après ces événe-
ments, Antoine distribua ses légions
en Illyrie, en Épire, en Affique, et
passa l'hiver à Athènes avec Octavie ,
sa nouvelle épouse. Ce fut celui de
l'an 40 avant l'ère vulgaire.
L'histoire n'a conservé le souvenir
d'aucun événement relatif à l'Egypte
pendant cette première absence d An-
toine, si ce n'est l'arrivée auprès de
Cléopâtre de Hérode , (ils d'Antipater,
qui se rendit à Rome et fut reconnu
roi des Juifs par les soins et sous la
protection d'Antoine.
La paix entre Octave, Sext. Pompée
et Antoine, n'avait duré que peu de
temps : dès la fin de Thiver Antoine
se rendit à Tarente pour seconder Oc-
tave qui ne s'y trouva pas, et qui,
ayant continué seul la guerre assez
nîalheureusement , fut obligé de solli-
citerdenouveauleconcoursd'Antoinc.
EGYPTE.
461
Celui-ci ne le refusa pas et employa
même Octavie à ramener vers lui Oc-
tave qui lui témoignait peu de bien-
veillance.
Le triumvirat fut renouvelé pour
cinq autres années, et les guerres ne
discontinuèrent pas. L'Egypte ne ces-
sait pas d'être le centre de ses opéra-
tions militaires; et, comme l'influence
toujours croissante de Cléopâtre diri-
ge{i tous les desseins du triumvir An-
toine , c'est leur accomplissement qui
fournit les faits et les époques des der-
nières années de la monarchie égyp-
tienne ; mais ces dernières pages de
l'histoire politique d'un grand empire
ne sont plus que la fin des aventures
d'une femme passionnée.
Antoine fit la guerre en Arménie
sans obtenir de succès bien marqués :
l'hiver l'y surprit, et, se proposant de
continuer la campagne à l'entrée du
printemps, il plaça ses troupes dans
des cantonnements, leur distribua l'ar-
gent que Cléopâtre lui envoya, et se
rendit aussitôt après en Egypte ( l'hiver
de l'an 38). Antoine fit ensuite la paix
avec le roi des Mèdes ; et , considérant
cette alliance comme très-favorable à
ses projets sur l'Arménie , il ^ tenta
d'abord d'en attirer le roi en Egypte
par des propositions amicales. Elles
furent suspectes , conséquemment sans
succès , et Antoine rentra en cam-
pagne, annonçant une seconde guerre
contre les Parthes. Il avait déjà quitté
l'Egypte lorsqu'il y fut ramené par la
nouvelle de la prochaine arrivée d'Oc-
tavie qui venait de Rome se réunir à
lui II réussit à la faire demeurer à
Athènes , et passa le reste de l'année
sn Egypte , occupé à réunir les moyens
es plus faciles et les plus certains
Mur s'assurer la conquête de l'Ar-
nénie.
Dès le printemps de l'année sui-
.ante, Antoine quitta l'Egypte et se
•endit à Nicopolis. Sous de spécieux
jrétextes, il y attira le roi Artabaze,
e chargea de chaînes qui furent faites
l'argent par respect |)Our la majesté
oyale , s'empara du reste de l'Armé-
iiè par la persuasion ou par les armes ;
t, laissant SCS légionsdansce royaume,
il retourna en Egypte avec un butin
immense, emmenant prisonniers le roi
d'Arménie, sa femme et ses enfants
qu'il fit marcher devant lui , avec d'au-
tres captifs , lors de son entrée triom-
phante à Alexandrie. Antoine les lit
aussi comparaître devant Cléopâtre
assise sur un tribunal en présence du
peuple; ilproclamaensuite cettefemme
reine des rois , et son fds Césarion roi
des rois, soutenant qu'il était le fils
légitime de Jules César, moins peut-
être pour relever sa naissance que pour
désobliger Octave cjui n'était que sou
fils adoptif. En même temps il con-
firma Cléopâtre et Césarion dans la
possession de l'Egypte et de Chypre,
donnant aux enfants qu'il avait eus de
la reine le reste de ses conquêtes,
c'est-à-dire tout le pays jusqu'à l'Eu-
phrate à son fils Ptolémée , à sa fille
Cléopâtre la Cyrénaïque , et à l'autre
Ptolémée, leur frère, l'Arménie et les
contrées au delà de l'Euphrate jus-
qu'à rindus, lorsqu'elles seraient con-
quises.
Cette année, la 16* de son règne,
fut, pour Cléopâtre, la plus mémo-
rable de sa vie. Antoine avait soumis
l'Arménie et plusieurs autres contrées
de l'Orient ; il était en paix avec Octave
et avec Rome; son union avec Cléo-
pâtre devenait de jour en jour plus
intime ; des fêtes brillantes et la pompe
d'un triomphe militaire, à l'exemple
de ceux qui étaient en usage à Rome,
donnaient à Alexandrie un éclat jus-
qu'alors inconnu ; toutes les passions
étaient exaltées par la victoire; et
Cléopâtre , que ne satisfaisaient plus
les hommages qu'elle recevait comme
reine, voulut être honorée comme une
divinité. Elle prit en public le nom avec
les attributs d'Isis , et sur la monnaie
qu'on fit à cette occasion , le titre de
nouvelle déesse; Antoine même y laissa
inscrire son nom à côté de celui de
cette princesse, faisant douter par là
s'il était roi d'Egypte ou triumvir de
la république romaine.
Antoine alors semblait n'avoir plus
rien à conquérir en Orient, ou du
moins ne plus s'en occuper. Entière-
ment subjugué por Cléopâtre, il ne
4r,2
riJ.MVEns.
pouvait se résoudre à la quitter; et,
s'il fût contraint d'entreprendre de
nouvelles campagnes, il obtenait d'être
accompagné par la reine, de sorte que
l'appareil et le luxe qui y présidaient
en taisaient plutôt des voyages d'agré-
ment que des expéditions militaires.
Livré à toutes les jouissances des
cours dans une contrée où l'Afrique et
l'Asie étalaient alors toutes leurs sé-
ductions , Antoine ne se souvenait plus
de Rome qui , pour lui , était toute dans
Alexandrie. Mais sa femme Octavie,
délaissée et vivant , depuis son second
retour d'Athènes , dans une profonde
retraite , ne cessait toutefois d'accueil-
lir avec distinction et de seconder de
son crédit auprès d'Octave ceux qui ,
de l'Egypte, venaient à Rome pour
les affaires pu'ûliques ou pour leurs
intérêts privés ; elle résista même à de
secrètes msinuations d'Octave, re-
poussant avec une vertueuse fermeté
l'idée de consentir que , pour les inté-
rêts d'une femme , les Romains tour-
nassent encore leurs armes contre des
Romains.
Octave cherchait des prétextes pour
accuser Antoine ; son ambition souf-
frait de l'existence de cet heureux com-
pétiteur. Antoine le savait , il se défen-
dait par ses lettres ou par ses amis.
Un certain temps se passa dans ces
réciproques explications , souvent por-
tées devant le sénat même , mais sans
espoir d'accommodement , car Octave
et Antoine prévoyant également une
guerre prochaine s'y préparaient en
Pour la faire avec plus de succès ,
Antoine quitta l'Egypte , se rendit dans
l'Asie Mineure , et de là en Grèce. Il
s'arrêta d'abord à Éphèse et vint en-
suite à Samos qu'il indiqua pour ren-
dez-vous de guerre à tous ses alliés.
Il y appela aussi des musiciens et des
histrions, y passa quelque temps dans
/es plaisirs , et arriva enfin à Athènes
où il prit part, avec Cléopâtre qui ne
l'avait pas quitté, à tous les jeux olym-
piques célébrés cette même année , la
33* avant l'ère vulgaire.
Antoine , comblé d'honneurs par les
Athéniens, donnait aux préparatifs de
la guerre tout le temps que les jeux et
les fêtes lui laissaient de libre. Enfin ,
déguisant moins ses vues hostiles à
l'égard d'Octave et de tout ce qui lui
appartenait, il envoya quelqu'un à Rome
chargé de faire sortir de sa maison sa
femme et ses enfants.
Antoine fit demander aussi que le
sénat voulût confirmer tout ce qu'il
avait fait en Egypte ; il espérait y réus-
sir au moyen de ses intimes relations
avec Cn. Domitius Ahenobarbus et
C. Sossius qui lui étaient très-dévoués ,
et qui parvinrent au consulat dès le
mois de janvier suivant (l'an 32).
Dès le commencement de ce mois ,
Sossius engagea publiquement cette
mémorable discussion en demandant
un édit contre Octave ; mais Octave se
défendit devant le sénat , accusa hau-
tement Sossius et Antoine , et assigna
un jour pour soutenir devant eux ses
accusations. Effrayés par ce premier
résultat , les consuls avec plusieurs sé-
nateurs sortirent secrètement de Rome
et se rendirent auprès d'Antoine. Oc-
tave continua de l'accuser devant Vi
sénat et devant le peuple; il parvint
même à le rendre odieux en lui suppo-
sant le projet de transférer le siège de
l'empire romain en Egypte, et à le
faire priver du consulat pour lequel il
était désigné pour la troisième fois.
Enfin , sans faire proclamer Antoine
l'ennemi du nom romain , Octave réus-
sit à faire déclarer la guerre à Cléo-
pâtre, bien certain par là d'obliger
Antoine à la quitter ou à combattre
pour elle contre Rome qui ne décidait
rien contre lui.
On fit toutes les cérémonies reli-
gieuses usitées dans ces circonstances;
Octave lui-même remplit les fonctions
de flamine fécial; on leva beaucoup,
d'argent et beaucoup d'hommes. Tous
les alliés , toutes les provinces , l'Italie,
la Gaule, l'Espagne, l'Afrique, la Sar-t
daigne , la Sicile , durent fournir leur
contingent au parti d'Octave , tandist
que celui d'Antoine était défendu pa^
l'Asie, la Thrace, la Macédoine, laj
Grèce entière, Cyrène et l'Egypte , le
îles voisines, les princes et les rois
qui , en Orient , étaient aussi les alliif
KGYPTE.
■ir.3
des Romains : il en chercha pour lui ,
avec de l'argent, jusque dans l'Italie.
Ces immenses préparatifs occupaient
entièrement les deux chefs et ceux qui
s'étaient associés à leur fortune. An-
toine , qui avait emmené les flottes et
les légions de l'Orient, qui disposait
des trésors et des soldats de Cléopâtre ,
était prêt à commencer la guerre, tandis
au'Octave en était réduit à craindre
'en venir aux mains dans l'été de
cette même année. La lenteur d'An-
toine servit efflcacement Octave, et ce
ne fut que vers la fin de l'automne
qu'Antoine se décida à tenter une in-
cursion dans l'Italie. Arrivé à Corcyre,
on lui dit que des vaisseaux d'Octave
avaient paru à la hauteur des monts
Cérauniens : ce n'était qu'une flottille
d'observation , mais Antoine la prit
pour les forées navales d'Auguste réu-
nies , il se rendit dans le Péloponèse ,
et passa l'hiver à Patrae.
Au printemps suivant, les disposi-
tions militaires devinrent plus actives.
Octave réunit sa flotte à Tarente et à
Brindes. Il fit proposer à Antoine de
venir combattre en Italie , et Antoine ,
à son tour, lui mdiqua les champs de
Pharsale , même un combat singulier.
En attendant, il courait la mer Io-
nienne et réunissait toutes ses forces
à Actium. Octave s'y rendit ; la bataille
s'engagea , et , lorsque le sort en était
encore incertain , on vit tout à coup
Cléopâtre se retirer du combat, em-
mener ses soixante vaisseaux et se por-
ter , par un vent favorable , vers le Pé-
loponèse. Antoine , cédant à sa passion
plutôt qu'aux forces d'Octave, ne put
voir partir Cléopâtre sans la suivre,
et il abandonna à son rival une vic-
toire que ses amis , sa flotte et son ar-
mée disputaient encore après qu'il les
eut aussi ignominieusement quittés.
Tel fut le résultat de la bataille d' Ac-
tium, livrée le 2 septembre de l'an 31
avant l'ère vulgaire , la 22* année du
règne de Cléopâtre.
Antoine et la reine se retirèrent
d'abord dans le Péloponèse. Divisés
par la catastrophe .qu'ils venaient de
subir, Cléopâtre se rendit seule en
[Egypte, déguisant sa défaite par des
chants de victoire. Antoine fit donner
à Pinarius Scarpus, commandant l'ar-
mée d'Afrique, des ordres qu€ ce chef
refusa d'exécuter , et ce contre-temps
l'engagea de se rendre en Egypte ou,
de concert avec Cléopâtre, il fit de
nouveaux préparatifs de guerre sur
terre et sur mer, sollicitant encore une
fois le concours de leurs alliés.
Octave, après la victoire d'Actium,
vit l'armée d'Antoine passer sous ses
drapeaux; il put ainsi, n'ayant plus
de résistance à craindre, s'emparer
de la IMacédoine et s'occuper de régler
les affaires de ïa Grèce. Après avoir
assisté à Athènes à la célébration des
mystères , il passa dans l'Asie , obser-
vant les démarches ultérieures d'An-
toine. Mais bientôt rappelé par des
troubles survenus en Italie, Octave
s'y rendit au milieu de l'hiver.
La présence d'Octave rétablit l'ordre
à Rome : trente jours après son arri-
vée en Italie il en repartit, et fut de
retour en Asie avant même qu'Antoine
et Cléopâtre eussent été informés de
son départ.
Les préparatifs se continuaient de
part et d'autre avec une égale ardeur.
Cléopâtre et Antoine firent proposer
la paix à Octave, et tentèrent de cor-
rompre son armée avec de l'argent. En
même temps Cléopâtre envoyait se-
crètement son sceptre et sa couronne
à Octave; elle sollicitait sa bienveil-
lance, et Octave la lui promettait à la
condition de se défaire d'Antoine. Il
renvoyait à celui-ci ses premiers dé-
putés sans réponse; il recevait avec
le même dédain une seconde et une
troisième ambassade, refusant de ré-
pondre à Antoine et renouvelant ses
secrètes promesses à Cléopâtre, sous
les mêmes conditions. Il envoya même
à la reine l'affranchi Thyrsus, pour la
décider à ce qu'il souhaitait , et lui
persuader même qu'il était tout épris
de sa beauté.
Les événements se hâtaient : An-
toine marcha sur Paraetonium pour y
prendre de gré ou de force l'armée que
Cornélius Gallus y commandait. Il
croyait trouver des ami^ : mais il fut'
reçu et traité en ennemi , et il éprouva
4G4
L'UNIVERS.
plusieurs échecs sur terre comme sur
mer. En attendant, Octave s'emparait
de Péluse, soit faute d'avoir été suf-
fisamment défendue, soit que Cléo-
pâtre, confiante dans les assertions de
Thyrsus, facilitât les succès d'Octave.
En vain , accourant de Paraetonium ,
Antoine voulut couvrir Alexandrie ;
Octave prit cette ville le t*"" du mois
d'août, et Antoine vaincu chercha inu-
tilement de nouveaux moyens ou un
refuge dans la (lotte qui l'abandonna ;
Cléopâtre même, toute occupée de sa
conservation, s'enferma dans un tom-
beau avec ses trésors, et fit répandre
à dessein la nouvelle de sa mort. An-
toine, qui ne voulut pas lui survivre,
se blessa lui-même assez dangereuse-
ment pour en mourir, mais non pas
sans avoir eu le temps et le regret de
connaître l'affreuse supercherie de
Cléopâtre.
La reine, quoique seule avec son cou-
rage et sa renommée, croyait ferme-
ment qu'Octave lui laisserait la vie et
la couronne; elle demandait des ga-
ranties pour l'une et pour l'autre , es-
fiérant soumettre par ses charmes ce-
ui qu'elle n'avait pu vaincre par ses
Mais Octave voulait attacher Cléo-
pâtre à son char de victoire, et bien-
tôt elle reconnut la vanité de ses es-
pérances. Captive ià où elle avait été
souveraine, elle ne voulut pas continuer
de vivre après avoir cessé de régner,
et se donna la mort, vers le IS du
mois d'août de l'an 30 avant l'ère vul-
gaire, après un règne de 22 années
entières.
Ce jour fut le dernier de la race
royale des Lagides et des successeurs
d'Alexandre le Grand en Egypte.
Ils y régnèrent depuis le 30 mai de
l'an 223, jusqu'au 15 août de l'an 80
avant l'ère vulgaire.
Cet intervalle contient 294 années
juliennes et 78 jours, ou 294 années
égyptiennes et 152 jours.
Il se divise en seize rois ou reines
qui occupèrent successivement le trône
d Egypte, et fournirent vingt et un rè-
gnes différents.
Les lils de Cléopâtre et d'Antoine
ne leur succédèrent pas. Athyllus et
Césarion furent mis à mort; les autres
furent confiés par Octave à Juba, roi
de Mauritanie : l'histoire n'a plus rap-
pelé leurs noms.
L'Egypte devint une province ro-
maine "dont Cornélius Gallus fut le
premier préfet.
L'époque de son asservissement fut
pour l'Egypte même celle d'une ère
nouvelle, comme si cet asservissement
eût été un bienfait.
Elle avait vu la dernière race de ses
Pharaons attaquée et détruite par un
conquérant étranger.. Accoutumée de-
puis à l'obéissance, l'Egypte écrivit sur
ses monuments et dans ses annales pu-
bliques le nom d'Auguste et celui de
ses successeurs, à la suite des noms
de Cambyse, de Darius, d'Alexandre
et des Ptolémées. Elle a vérifié ainsi,
même jusqu'à nos jours, une antique
tradition qui ne lui laissait plus l'es-
pérance de voir sur son trône des prin-
ces d'origine égyptienne, tradition
conservée dans ces paroles d'Ézéchiel :
Et dux de terra ^Egypti non erit
amptiùs.
La splendeur, la durée et les événe-
ments du règne de Cléopâtre permettent
de supposer que cette grande reine ne
négligea rien de ce qui pouvait accroître
son illustration : les monuments qui
couvrent encore le sol de l'Egypte en
portent de nombreux et d'éclatant» j
témoignages ; et la tendresse de Cléo-
pâtre pour le fils de Jules César , qu'elle
appelait nouveau César, s'y manifeste
presque partout. Le petit temple d'Her-
monthis fut construit en commémora-
tion de la naissance de cet enfant ro-
main; elle y est symbolisée en celle
du dieu Harphré né de la déesse Ritho
et du dieu Mandou. La reine Cléopâtre
porte, dans les inscriptions de ce tem-
ple, ce titre fastueux : La modératrice
souveraine du monde, Cléopâtre, déesse
Philopatore ; = l'Aroëris , puissante
souveraine des biens, la présidente des
Panégyries , la souveraine du monde ;
=: la modératrice , la fille aînée du dieu
Sev (Saturne) , etc. Le jeune roi y est
aussi nommé et qualifié Ptolémée Cé-
sar, vivant toujours, aimé de Phllia
EGYPTE. 465
«t d'Isis ; = PtoU^mée, surnommé Cé-
sar, etc.; le seigneur du monde Pto-
lémée, le fils du soleil, seigneur des
diadèmes, César, dieu Pliiiopator; et
le travail de décoration de ce temple
est demeuré imparfait. Auguste et ses
successeurs, qui ont terminé tant d'édi-
fices commencés par les Lagides , ne
pouvaient pas être très - empressés
d'achever celui qui rappelait la nais-
sance d'un enfant-roi dont ils ne res-
pectaient pas les droits. Aujourd'hui ,
ce monument si royal dans son ensem-
ble et dans son objet , est occupé par
un cachef qui s'y est fait une maison ,
une cour et un pigeonnier, en mas-
quant et coupant le temple de miséra-
bles murs de limon blanchis à la chaux.
La partie la plus ancienne du temple
de Deiidérah , à son extrémité , appar-
tient au règne de Cléopâtre et de Pto-
lémée Césarion : ils y sont figurés de
proportion colossale, et les noms de
Cléopâtre et de Ptolémée César ou Pto-
lémée surnommé nouveau César, qui
se lisent dans les inscriptions qui ac-
compagnent ces tableaux historiques,
ne laissent aucun doute à ce sujet.
Ce sont là les dernières reliques de
la grandeur égyptienne ; elle se mani-
festa au monde civilisé il y a aujour-
d'hui plus de six mille ans : les noms
de Souphis , de Mycérinus , nouvelle-
ment découverts dans les pyramides
même que l'antiquité tout entière sa-
vait très-bien être les tombeaux de ces
deux rois, nous en donnent la convic-
tion : l'histoire de l'intelligence hu-
maine, légitimement orgueilleuse de
son antiquité , enregistrera attentive-
ment dans ses fastes de tels documents.
Subjuguée par les Romains, l'E-
gypte ne fournit plus aux annales
humaines que son contingent des mal-
heurs et des dures vicissitudes qui
composent l'histoire générale des peu-
ples du monde romain : des guerres
iutestines , des invasions étrangères ,
le mélange confus de toutes les idées et
de tous les principes , l'oubli des pré-
ceptes de l'ancienne sagesse , le vrai et
le faux , le p;issé , le présent et l'ave-
nir jetés pêle-mêle dans un creuset
brâljiiit d'où sortirent les éléments
30' Livraison. (Égyptb.)
d'une société nouvelle , d'une civilisa-
tion qui refit ses anciennes conquêtes
et leur en ajouta de nouvelles.
Nous avons déjà exposé les vues que
la politique d'Auguste réalisa pour
l'administration de ('Egypte {supra,
pages 49 et 50) , et sur quelles règles
elle fut assise. Il en nomma pour pre-
mier préfet Cornélius Gallus, cheva-
îierromaindemédiocre naissance, mais
de mœurs douces et paisibles. Auguste
le choisit lui seul , parce que l'Egypte
était à lui , sa première conquête , et
elle resta province impériale lorsque
l'empereur voulut bien partager l'em-
pire avec le sénat et le peuple. Il créa
pour l'Egypte une forme particulière
d'administration; aussi le préfet avait-il
le titre de préfet augustal , réunissant
tous les pouvoirs , et recevant de son
maître toutes les directions pour les
exercer. Aucun conseil pris dans le
pays ne fut appelé à y concourir, ce
préfet y tenant la place des rois , et ce
royaume appartenant à l'empereur. Cet
état de l'administration romaine en
Egypte éprouva peu de changements
jusqu'au siècle de Constantin.
Le préfet de l'Egypte, Cornélius
Gallus, s'appliqua d'abord à réparer
les malheurs nés des dernières dissen-
sions et des dernières guerres : les ca-
naux du Nil attirèrent surtout son at-
tention. Plusieurs villes se soulevèrent
contre le nouveau régime; Gallus les
ramena à l'obéissance ; Thèbes même ,
qu'il pilla , disent les historiens anciens,
qu'il épuisa, et d'où il détourna une
grande quantité de choses précieuses.
Il paraît que, enivré de son autorité
et de ses succès , le préfet se laissa
traiter comme un Pharaon , qu'il per-
mit qu'on lui élevât des statues, et que
ses exploits fussent gravés sur les mo-
numents publics. Mais de tels succès
ne furent pas de longue durée : Corné-
lius Gallus accueillit en Egypte un
grammairien disgracié par l'empereur ;
il fut révoqué, envoyé en exil, et il
s'y donna la mort.
Pétronius lui succéda ; les Alexan-
drins se révoltèrent , et furent bientôt
après soumis de nouveau. Auguste fit
faire une expédition en Arabie, com-
30
466
L'UNIVERS.
mahiïée par .Elius Gallus à la tête
d'une armée romaine , renforcée de
cinq cents soldats fournis par le roi
Hérode qui les avait choisis parmi ses
gardes. L'armée romaine triompha des
Arabes, mais elle fut vaincue par le
climat ; api'ès une année de fatigues ,
de privations et de maladies , elle ren-
tra , misérablement réduite , en Egypte,
sans avoir atteint le but marqué par
l'emperear, la possession des riches
contrées où naissaient les aromates, où
étaient entreposées les plus précieuses
productions de l'Inde.
Les Éthiopiens avaient proOté de
l'absence des troupes habituellement
stationnées dans la haute Egypte , pour
y faire une invasion. Leur reine Cau-
ilace s'empara de Syène, d'Éléphan-
tine , de Philœ ; ravagea la Thébaïde ,
et emporta un riche tutin. Le préfet
Pétronius songea aussitôt à punir tant
d'audace , pénétra dans l'Ethiopie, jus-
qu'à Napata , capitale des États de la
reine , et lui accorda la paix à la con-
dition de payer un tribut annuel , et
d'envoyer une ambassade à Auguste
pour en obtenir la ratification du traité.
Les nouvelles de ces événements par-
venues à Rome avaient alarmé l'em-
pereur. Il partit aussitôt pour l'Egypte ;
mais il apprit à Samos les succès de
Pétronius , y attendit les envoyés éthio-
piens, et leur accorda la ratification
du traité avec l'exemption du tribut
stipulé par Pétronius. Dès son retour
en Egypte, ce préfet continua de don-
ner ses soins à ce qu'exigeait la pros-
périté du pays; les travaux sur les
canaux du Nil furent conduits avec
une telle intelligence que la crue du
fleuve jusqu'à douze coudées suffisait
pour assurer la plus grande fertilité;
avant Pétronius, quatorze coudées
étaient nécessaires.
Pétronius , après huit années d'ad-
ministration , eut jElius Gallus pour
successeur comme préfet. Le nouvel
administrateur visita la haute Egypte
ayant avec lui le géographe Strabon ;
et il était encore en fonctions à la mort
d'Auguste.
La conquête de l'Egypte par les Ro-
mains causa à l'école d'Alexandrie des
pertes qui ne lui furent pas moins sen*
sibles que l'incendie de sa riche biblio-
thèque; la plupart de ses principaux
professeurs allèrent chercher à Rome
la faveur des Césars. Toutefois, un
nouveau musée s'était formé ; les em-
pereurs en désignaient les présidents
et les membres; mais la faveur publi-
3ue ne s'attachait plus à leurs travaux
epuis que la faveur royale les proté-
geait moins directement : l'Egypte ,
avant tout, était le grenier de l'em-
pire; Alexandrie le foyer d'un grand
commerce ; et le musée ne passait que
pour l'asile des sophistes de la Grèce.
Cette école continua cependant de pro-
duire des hommes utiles, dont les ou-
vrages sont encore étudiés, occupant
une place distinguée dans l'histoire des
sciences et de la littérature ; et comme
ils se rattachent aux travaux des pre-
miers docteurs [chrétiens , ils servent
ainsi de lien entre les productions les
plus anciennes et celles des temps mo-
dernes. Du reste , il en arriva dans ces
temps de la domination romaine en
Egypte ce qui arrive à toutes les
époques : l'étude des connaissances
humaines prospéra en Egypte en rai-
son de la protection qu'elle reçut de
l'autorité impériale.
Auguste imita la politique d'Alexan-
dre le Grand en ce qui concerne la re-
ligion et le culte nationaux de l'Egypte*
On continua d'élever, de réparer les
temples des dieux de chaque nome , en
Nubie comme en Egypte; et le nom
d'Auguste , qualifié d'empereur César j
se lit sur les édifices de Talmis , Ka-
labschè , Déboud , Dandour , Philœ et
Dendérah. Dans ce dernier temple, si
célèbre par ses deux zodiaques , après
les constructions faites durant le règne
de Cléopâtre et de son fils Ptolémée
Césarion, on reconnaît que les bas-
reliefs supérieurs sont du temps d'Au-
guste , ainsi que les murailles latérales
du naos , à l'exception de quelques pe-
tites portions qui sont de l'époque de
Néron ; le pronaos est tout entier cou-
vert de légendes impériales de Tibère,
de Caius , de Claude et de Néron ; les
sculptures de tout l'intérieur du naos
et des édifices construits sur la terrasse
EGYPTE.
4Gr
Tie paraissent pas remonter ai! delà du
temps de Trajan et d'Antonin. Le
propylon sud-ouest est d'Antonin ; le
grand propylon est couvert des images
des empereurs Domitien et Trajan.
Enfin , le typhonium de Dendérah fut
décoré sous Trajan , Hadrien et Anto-
nin le Pieux. On voit, par ces détails ,
tous les soins donnés aux édifices de
Dendérah par les empereurs romains ;
le grand temple était dédié à la déesse
Hathdr , la Vénus des Romains : il y
avait là une double dédicace dont s'ar-
rangeait facilement l'orthodoxie ro-
maine. Les carrières de Thorrah por-
tent des dates d'exploitation de la 4'
année du règne d'Auguste. Son nom se
lit aussi sur le temple d'Isis, au sud
de l'hippodrome de Thèbes ; l'image
(l'Auguste se voit aussi sur la plupart
de ces édifices , et l'empereur romain
y est figuré avec le même costume,
accomplissant les mêmes cérémonies
envers les dieux de l'Egypte que les
Pharaons eux-mêmes. Notre planche
91 représente Tibère faisant ses of-
frandes à trois divinités égyptiennes
assises ; les deux cartouches tracés au-
près de sa coiffure se lisent autocratôr
Tiberios Caesar. Ces indications mo-
numentales peuvent être considérées
comme étant communes à tous les
souverains romains; le lecteur nous
dispensera donc de les reproduire. La
civilisation occidentale, armée de l'épée
romaine, s'introduisit ainsi dans les
croyances de l'antique Orient , sous le
costume des Pharaons et les couleurs
d'Osiris et d'Ammon.
A Dendérah, c'est sous le règned'Au-
guste que le propylon du grand temple
ifut édifié : une inscription grecque
(car, durant la domination romaine,
la langue grecque resta aussi la langue
des actes publics) qui existe encore, et
que j'ai publiée il y a trente-trois ans,
nous apprend que, pour la conserva-
tion de l'empereur César , fils du divin
César, dieu libérateur, Auguste, les
habitants de la métropole du nome (de
Tcntyris) élevèrent ce propylon à Isis,
déesse très-grande , et aux dieux ado-
rf 6 dans le même temple , l'an 31 du
règne de César, au mois de thôth.
Le nom de Tibère, successeur d'Au-
guste, se lit souvent répété à Philae, à
Esnèh, et à Karnac de Thèbes. Les em-
pereurs romains avaient aussi adopté
les deux cartouches des Pharaons;
mais, au lieu d'un prénom religieux,
on écrivait pour les empereurs leur
titre même, le mot grec autocratôr;
ils ajoutaient à leur nom propre les ti-
tres consacrés : toujours vivant, chéri
d'Isis et de Phtha; et il est à remar-
quer qu'en général, à mesure que l'on
s'éloigna des temps anciens, des anti-
ques institutions, les noms des divi-
nités du premier ordre devinrent moins
communs sur les monuments comme
dans la pensée des hommes; et ceci se
passa au profit des divinités du dernier
ordre, de celles qui, produit des der-
nières incarnations et revêtues des plus
vulgaires attributions, étaient en quel-
que sorte plus populaires : ce qui pour-
rait rendre raison de l'extraordinaire
durée des noms d'Isis, d'Osiris et de
Typhon, qui ont en quelque sorte sur-
vécu à toutes les générations du pan-
théon égyptien.
Tibère fit continuer la construction
du temple de Déboud en Nubie, la
sculpture du portique couvert et d'une
salle du grand temple de Thèbes. On
sait qu'il écrivit à ^Emélius Aulus,
préfet d'Egypte, qui lui avait envoyé
au delà des taxes mises sur l'Éçypte par
les règlements d'Auguste, qu'il voulait
bien tondre ses brebis, mais non les
égorger. Du reste, ce préfet eut plu-
sieurs successeurs du vivant même de
Tibère. Parmi eux figura quelque temps
le père de Séjan : ce fut alors que Ger-
manicus visita l'Egypte [supra, page
346), bannissant, ditTacite,Dannissant
de la grandeur suprême l'orgueil qui la
fait haïr, pour n'en conserver que la
dignité qui la rend imposante.
Des troubles sérieux se déclarèrent
à Alexandrie durant le règne de Cali-
gula; Avillius Flaccus fut en bute à la
naine des juifs; Philon, un de leurs
écrivains, a tracé la narration, à sa
manière, de ces démêlés; Flaccus périt
misérablement après avoir été révoqué
de sa préfecture. Le nom de ce préfet
se lit encore sur le pronaos de Den-
30,
4(1S
L'UNIVERS.
(lérah , dans une inscription grecque
<Iiii rappelle que sous Pubiius Àviliius
Flaccus les habitants de la métropole
et du nome élevèrent ce pronaos à
Vénus, déesse très-grande, la. . . année
de César Tibère. A la mortdeCaligula,
les juifs, heureux de ce nouveau règne,
attaquèrent les Grecs dans Alexandrie.
1,'enipereur Claude les apaisa en leur
rendant le droit d'élire un ethnarque.
Les sciences reçurent aussi de grands
services du nouveau chef de l'empire :
il fonda un nouveau musée, et l'école
d'Alexandrie se trouva encore une fois
dans une situation favorable à ses pro-
grès; mais le zèle des savants ne ré-
pondit point à la munificence du
prince. Les noms de Caius Caligula et
de Claude se lisent encore sur les édi-
fices {oublies de l'Egypte : celui du pre-
mier à Philse, à Dehdérah en Egypte,
à Talmis en Nubie; celui de Claude
dans les mêmes lieux en Egypte, et
aussi à Esnèh, Edfou. Sa légende im-
périale, composée dé deux cartouches ,
se: lit Tibère Claude, César-Auguste
Germanicus, empereur. Cette légende
affecte même parfois le style pharaoni-
que, et le premier cartouche se lit:
L'éprouvé des dieux modérateurs ,
l'empereur Tibère Claude, seigneur de
la région haute et basse du monde, le
fils du soleil, seigneur des chefs.
Ces mêmes titres, si propres à ins-
pirer le respect aux peuples, furent
aussi portés par Néron, qui se disait
de plus l'aimé de Phtha et d'Isis, le do-
minateur bienfaisant des régions supé-
rieure et inférieure, le seigneur des
mondes, l'éprouvé des dieux modéra-
teurs, le fils du soleil, seigneur des
seigneurs, l'empereur Néron. Enfin
une inscription, copiée autrefois dans
le voisinage du sphynx des pyramides,
et inhumée depuis, donne à Néron, au
nom de l'Egypte, le titre de nouvel
agathodémon ( le bon génie). Cette
inscription est un décret rendu au nom
des habitants de la ville de Busiris, qui
proclament dans un monument public
que Néron est l'agathodémon de la
terre, qu'il a répandu de grands biens
sur l'Egypte; que, pour prendre soin
de son bonheur, il a envoyé Balbillus
pour préfet, lequel la combla de grâces
et de bienfaits, particulièrement d'une
juste inondation du Nil, d'où les dons
du fleuve doivent s'accroître de plus en
plus chaque année. On éleva donc une
stèle en l'honneur de Balbillus, de qui,
au surplus, Sénèque fait un grand
éloge. 11 est vrai que Sénèque dit aussi
que Néron était un amant passionné
de la vérité comme de toutes les autres
vertus, et que ce fut en conséquence
de ces nobles sentiments qu'il fit faire
un voyage aux sources du Nil {suprà,
page 8). Néron, du reste, s'occupa
assez particulièrement de l'Egypte pen-
dant son règne. Il forma le projet de
la visiter, annonça par des officiers sa
prochaine arrivée', et l'Egypte lui pré-
para une réception digne de son rang;
elle fit construire pour l'empereur des
bains magnifiques; mais il mourut à
la veille de son départ, non pas sans
avoir fait mettre à mort Tuscus , fils de
sa nourrice et préfet d'Egypte, qui
s'était oublié jusqu'à se servir des bains
édifiés pour la bonne venue et l'usage
de l'empereur.
Les règnes de Galba, d'OthonetdeVi-
tellius, n'eurent aucune influence par-
ticulière sur l'état de l'Egypte : aucun
événement marquant ne se rattache à
leur époque. Le nom d'Othon existe
encore sur neuf bas-reliefs de la déco-
ration intérieure du grand propylon des
ruines au sud de l'hïppodrome de Thè-
bes; et l'existence de ce nom, qui fut
celui d'un empereur qui régna si peu de
temps, ne doit point trop surprendre,
puisque l'Egypte fut la première qui
reconnut l'autorité d'Othon , et frappa
des monnaies à son nom (l'an 69 de
l'ère chrétienne). Les noms de Galba
et de Vitellius ne subsistent pas en
Egypte; mais celui de Vespasien se lit
fréquemment sur ses édifices.
A l'avènement de Vitellius, un juif
égyptien, neveu de l'écrivain Philon et
nommé Tibère Alexandre, était préfet
d'Egypte depuis trois années; il s'était
associé aux secrets projets de Mucius
et de Vespasien; aussi est-ce dans
Alexandrie que Vespasien fut d'abord
proclamé empereur par les soins de ce
même Tibère Alexandre , qui le fit re-
EGYPTE. 409
connaître par ses légions. Peu d'années
après , ce préfet entreprenant n'existait
plus. Il eut pour successeur Lupus en
l'année 71 . Pendant que Titus achevait
la conquête de la Judée, des révoltes
dejuifsjetaient le trouble dans Alexan-
drie; des partis qui s'élevaient contre
l'autorité de l'empereur étaient réduits
par la force; les juifs furent moins fa-
vorisés à mesure qu'ils se montraient
plus rebelles; la mort et les coniisca-
tions furent employées pour réduire
une nouvelle insurrection. Les grandes
qualités de Vespasien ne préservèrent
pas l'Egypte de beaucoup d'exactions;
l'empereur établit de nouveaux impôts ,
et employa pour les percevoir des
hommes indignes de sa confiance : il est
aussi accusé d'avoir répondu par d'o-
dieuses plaisanteries aux plaintes trop
fondées des habitants de l'Egypte. Son
nom se trouve cependant sur le por-
tique d'Esnèh, sur un obélisque de
Rome, sur l'édifice au sud de l'hippo-
drome de Thébes. Le nom de Titus,
successeur de Vespasien, est plus fré-
quent encore sur les édifices qui sub-
sistent de nos jours en Egypte, sur un
pronaos d'Esneh, dans l'oasis de Dak-
hèh au temple de Deir-el-hadjar; enfin
sur l'obélisque Pamphili à Rome avec
le titre de divin, que Domitien y donne
a son père et à son frère, quoiqu'il
nourrît envers eux la haine la plus pro-
fonde. Domitien fut leur successeur,
et les édifices publics exécutés en Egypte
pendant son règne se reconnaissent
encore à son nom inscrit parmi leurs
sculptures sacrées. On le retrouve à
Philae, à Dendérah, et souvent à Esnèh,
s'honorant des mêmes titres que les
Pharaons , et souvent qualifié de ami de
la contrée, enfantdu soleil, seigneur des
diadèmes, Cacsar Domitien Auguste,
aimé de Phtha etd'Isis, vivant comme
le soleil, seigneur du monde, né du
soleil, directeur, seigneur des diadè-
mes. L'obélisque Pamphili à Rome a
été érigé en son honneur; les obélis-
ques de Bénévent portent aussi son
nom , et nous apprennent que Domitien
fit construire dans cette ville d'Italie un
temple à la déesse Isis; enfin l'empe-
reur est figuré sur les tableaux du pro-
pylon de l'édifice au sjid de l'hippo-
(frome à Thèbes.
Le nom de Nerva, successeur de
Domitien, ne se lit qu'une seule fois
en Egypte, c'est à Syène, où cet em-
pereur fit élever un petit temple dédié
aux dieux du pays et de la cataracte,
Chnouphis, Saté (Junon), et Anoukis
(Vesta), et ce monument révèle déjà
l'extrême décadence de l'art en Egypte.
Durant ces trois derniers règnes,
l'histoire est muette à l'égard de l'E-
gypte. Fut-elle heureuse? On est dis-
posé à le croire. Le premier de ces
trois règnes fut celui de Titus, mais il
fut suivi de celui de Domitien.
C'est dans ces temps-là que le chris-
tianisme jeta ses premières racines en
Egypte. Saint Marc les arrosa de son
sang, et les patriarches de l'Église
chrétienne d'Egypte, ou Église copte,
se disent ses successeurs. Alexandrie
fut d'abord le siège du patriarche de-
puis saint Marc, qui a eu près de
soixante et dix successeurs; mais l'ap-
pauvrissement du nombre des chrétiens
coptes a porté le patriarche à résider
au Caire. Aucun évéque, aucun prêtre
ne convoite ces fonctions : les princi-
paux de la nation désignent trois per-
sonnages parmi les plus recommanda-
bles. Ceux qui sesupposent inscrits dans
cette listede candidats, s'enfuient aus-
sitôt dans le désert ; mais le pacha prête
des janissaires, fait saisir les fuyards et
les fait conduire au Caire, dans l'assem-
blée, avec les fers aux nieds et aux
mains, dont ils ne sont délivrés qu'a-
près que l'élection est faite. A cet effet ,
on écrit les noms des trois personnes
sur autant de billets séparés; on les
dépose durant trois jours consécutifs
sous le calice pendant la messe, et
chaque jour, après la consécration , un
jeune garçon tire au hasard un de ces
billets de "dessous le calice : celui des
trois candidats dont le nom est venu
deux fois pendant les trois jours est élu
patriarche : titre de suprématie et d'hu-
milité tout à la fois, d'autorité et de
privations, \es moyens d'existence
étant extrêmement restreints, les de-
voirs étant multi|)liés ; ayant pour siège
d'honneur une sinipk peau de mouton;
470
L'UNIVERS.
étant soumis a une abstinence conti-
nuelle, et n'ayant pour tout mobilier que
des plats de terre commune etdes usten-
siles en bois. Les commencements de
cette religion remontent donc à Do-
mitien.
Son successeur Ncrvn n'a rien laissé
dans son hjstoire qui interesse émi-
nemment l'Egypte ; son règne fut d'ail-
leurs très-court. Il reste , au contraire ,
sur les monuments égyptiens un grand
nombre de souvenirs du règne de Tra-
jan, successeur de Nerva. Les juifs
continuèrent à se montrer turbulents
comme sous les deux règnes précédents;
ils luttèrent contre la force publique ,
réussirent même à mettre en fuite le
préfet Lupus , et Trajan se vit dans la
nécessité d'envoyer de Rome , avec des
forces considérables , Martius Turbo ,
qui eut longtemps à lutter contre de
perpétuelles séditions et des guerres
mtestines, causes continues de déso-
lation dans Alexandrie. L'inimitié ré-
ciproque des Grecs et des juifs en était
toujours la source. Ils ne détournèrent
pas le gouverneur de l'Egypte de favo-
riser la construction des nouveaux édi-
fices publics, ou de continuer celle
des anciens. Le grand temple de Philae
porte les inscriptions de « l'empereur
César, Nerva , Trajon , Auguste, tou-
jours vivant, aimé d'Isis; " à Ombos,
l'empereur prend de plus le titre de
Germanique et de Dacique ; son nom
se lit aussi à Dendérah ; à Philae, il a de
plus, sur un autre monument, les ti-
tres de soleil seigneur des deux mondes,
fils du soleil, seigneur des seigneurs,
aimé de Phtha et d'Isis.
Le règne d'Hadrien (l'an 117) fut
bienfaisant pour l'Egypte; Martius
Turbo termina la guerre des juifs ; il
eut le rhéteur Héliodore pour succes-
seur dans cette préfecture. L'esprit tur-
bulent des Alexandrins remplaça les
juifs dans les entreprises de désordre.
Les Égyptiens même ne furent pas
toujours étrangers à ces causes de
trouble. Un nouveau bœuf Apis fut
découvert; et les divergences d'opinion
au sujet du lieu où il devait être placé
occasionnèrent des séditions armées.
Hadrien en fut informé pendant qu'il
visitait la Gaule. Bientôt après il se
rendit lui-même en Egypte.
Arrivé à Péluse, il fit restaurer et
embellir le monument funéraire dt;
Pompée. Il visita toutes les parties de
l'Egypte; on frappa des monnaies de
bronze commémoratives de ce voyage.
On y voit la ville d'Alexandrie person-
nifiée, allant au-devant de l'empereur
qui arrive monté sur un quadrige ; l'em-
pereur recevant les hommages de la
ville ; l'union de la ville et du prince ,
se donnant la main ; la pompe triora-
[)hale d'Hadrien dans Alexandrie, et
es sacrifices qu'il y fit aux dieux. Il est
représenté sur une autre de ces mé-
dailles voyageant sur le Nil, dans une
galère dont la proue est ornée d'une
corne d'abondance. D'autres monnaies
de ce prince portent l'effigie ou la
figure de l'impératrice Sabine , et leur
date est de la fin de l'an 14 et du com-
mencement de l'an 15 du règne d'Ha-
drien , compté selon la méthode égyp-
tienne , ce qui revient à la fin de l'été
de l'an 130 de l'ère chrétienne.
iElius Spartianus raconte ce qui
suit : « Pendant sa navigation sur le
Nil , Hadrien perdit son Antinous , et
il le pleura comme l'aurait fait une
femme. » Antinous en effet se noya
dans le Nil ; Hadrien lui fit décerner
des honneurs presque divins , et fonda
une ville en son honneur, nommée An-
tinoé, construite et gouvernée selon
les usages des Grecs (voyez notre plan-
che 36). Hadrien , ami des arts , laissa
en Egypte des traces nombreuses de
son goût et de la protection qu'il leur
accordait. Le pronaos du temple d'Es-
nèh ; le temple au nord de cette ville ;
les édifices de Dendérah ; une des portes
de Médinet-Habou à Thèbes ; le sanc-
tuaire du temple au sud de l'hippo-
drome; et l'obélisque qui est aujour-
d'hui au Monte-Pincio à Rome , son^
des ouvrages de son règne; et cet
obélisque porte à la fois le nom d'Ha-
drien, celui de l'impératrice Sabine,
et celui d'Antinous. A ces documents
de l'histoire d'Egypte sous Hadrien,
on peut en ajouter un autre non moins
curieux , et qui est une lettre écrite
d'Egypte par l'empereur lui-même,
conservée, dit-on, dans les écrits de
Phlégon , son affranchi.
Hadrien écrivait au consul Servia-
nus : « J'ai bien étudié, ?iion clver
Servinnus , cette Egypte que vous me
vantiez , et je l'ai trouvée légère , in-
constante , empressée de toute espèce
de bruit. Ceux qui adorent Sérapis
sont chrétiens; ceux qui se disent
les évêques de Christ sont aussi des
dévots à Sérapis; il n'y a pas de chef
(le synagogue juive , de prêtre des chré-
tiens, de devins, d'aruspices, de bai-
gneur qui n'adore Sérapis. On croit
même que lorsque le patriarche vient
en Egypte il adore Sérapis; d'autres
disent le Christ. C'est ici une race
d'hommes très-portée à la sédition , à
la vanterie , à l'injure ; la ville (Alexan-
drie) est opulente, riche, productive,
et personne n'y est oisif. Il y a beau-
coup de tisseurs de lin ; tous prennent
et exercent une profession. Les gout-
teux , les aveugles y sont occupés ; les
estropiés même n'y restent pas oisifs.
Ils ont tous le même dieu , et les chré-
tiens , et les juifs , et toutes les autres
peuplades. Plût à Dieu que la ville en
fût mieux policée ! digne toutefois , et
par son ensemble et par son étendue ,
d'être la capitale de toute l'Egypte.
Je ne lui ai rien refusé , je lui ai rendu
ses anciens privilèges , j'en ai ajouté
de nouveaux pour leur faire bénir le
I temps présent. Mais à peine en suis-je
i sorti qu'il n'est sorte de propos qu'on
I n'ait tenus sur mon fils Vérus; et vous
j devinerez facilement ce qu'on a pu
I dire d'Antinoijs. Tout ce que je leur
I souhaite , c'est de se repaître de leurs
i poulets qu'ils fécondent d'une manière
que j'aurais honte d'indiquer ici. Je
j vous ai envoyé des vases de couleurs
! diverses que m'a offerts le prêtre du
I temple, et que je destine expressé-
'\ ment à vous e^à ma sœur; je désire
I que vous vous en serviez avec vos
; convives aux jours de fêtes. Prenez
: garde cependant que notre Africanus
i n'en use trop à son aise. »
' Hadrien parcourut toute l'Egypte ;
' il alla voir et écouter la statue par-
lante de Memnon ; l'impératrice Sabine
la visita aussi ; et deux inscriptions
EGYPTE. 47 f
gravées sur cette st^itue ceiliftent qiw
l'empereur et l'impératrice entendirent
la voix harmonieuse du fds de l'Aurore.
Le règne des Antonins fut tempéré
pour l'Egypte comme pour le reste de
l'empire. Néanmoins l'esprit turbulent
à l'excès d€s Alexandrins rendit pres-
que perpétuelles les séditions et les
désordres; ils assassinèrent le préfet,
et Antonin se rendit en Egypte à la
tête d'une armée qui entra victorieuse
dans Alexandrie. Durant ce règne , la
construction ou l'agrandissement des
édifices religieux ne se ralentit pas.
On voit encore parmi les sculptures
de la porte d'enceinte de Médinet-Ha-
bou , à Thèbes , la figure en pied de
l'empereur Antonin , Veprésenté en
adoration devant la triade de Thèbes
à droite, et devant la triade d'Hermon-
thus à gauche , et la légende hiérogly-
phique le désigne par ces mots : l'em-
pereur Caesar,Titus,yElius,Hadrianus,
Antoninus plus. Ce mur d'enceinte et
les propylées de Médinet-Habou sont
en effet l'ouvrage d'Antonin. Son nom
est très-fréquent sur les monuments de
l'Égvpte ; on le retrouve à Dendérah ,
Esnèh , Pliilae , et à l'Oasis del Khar-
djeh. Plusieurs inscriptions grecques
d'Egypte datent du règne de ce prince.
L'une d'elles annonce que le secos et
\e pronaos du temple de Kasz-Zayan,
dans la grande Oasis , ont été cons-
truits dans la 3* année de son règne.
Les noms des empereurs Marc-Au-
rèle et Lucius- Vérus se lisent aussi
sur quelques édifices égyptiens, no-
tamment sur la corniche du petit tem-
Ele de Philae. Sous leur règne, des
andes armées troublaient la tranquil-
lité de l'Egypte ; un homme intrépide ,
nommé Isidore , secondé par un prêtre
égyptien , les conduisait , et elles ré-
pandaient partout le désordre et la
désolation. Elles attaquèrent même
Alexandrie à force ouverte; mais Avi-
dius Cassius réussit à les vaincre et à
les exterminer. Fier de ses victoires,
et la fin de Marc-Aurèle approchant,
excité même , dit-on , par l'impératrice
Faustine, Avidius se fit proclamer em-
pereur; mais il fut bientôt après misa
mort ainsi que son fils Métianus, gou-
472
LLjNIVERS.
verneur d'Alexandrie. I.a magnanimité
de Marc-Aurèle ne put les sauver ; mais
l'empereur pardonna à leurs partisans,
et il fit brûler tous les actes de l'auto-
rité de ce rebelle , sa correspondance
même , sans la lire. Arrivé à Alexan-
drie, Marc-Aurèle se concilia le respect
de tous par sa clémence et par sa sa-
gesse. Néanmoins l'état de l'Egypte
sons les Antonins ne fut pas un état
de paix et de bonheur. Les douceurs
de leurs règnes lui furent presque in-
connues; l'Egypte s'en priva par sa
propre turbulence. Le règne de Com-
mode ne pouvait lui promettre plus de
bonheur; le nom de cet empereur se
retrouve cependant sur un petit tem-
ple à Contra-Lato, ainsi que sur la partie
postérieure du pronaos d'Esnèh. Dans
ces mêmes circonstances , les chrétiens
se multipliaient, et ils obtenaient quel-
que tolérance pour leur culte, quand
d'ailleurs l'antique religion égyptienne
était encore la religion de l'Ëtat, la
seule protégée , Isis et Osiris conser-
vant leurs divine^ attributions dans
l'Egypte habitée par les Grecs , les Ro-
mains , les juifs , et les peuplades ve-
nues de toutes les parties de l'Orient.
On ne sait rien des premiers succes-
seurs de Commode qui puisse intéres-
ser l'histoire de l'Egypte. On frappa à
Alexandrie des monnaies à l'eftigie de
Pertinax et de Tatiana sa femme; mais
on n'en connaît point des chefs éphé-
mères qui vinrent après lui, jusqu'à
Septime-Sévère.
Cet empereur, vainqueur de ses ri-
vaux , resta maître de l'empire ; Pes-
cennius Niger tenait cependant encore
en Orient , et l'Egypte s'était déclarée
pour lui. Alexandrie avait fait écrire
sur ses portes : Niger est le maître de
cette ville. Septime-Sévère marcha en
personne pour la soumettre , et le peu-
ple d'Alexandrie alla au-devant de lui ,
et s'écriant : Niger est le maître de
cette ville, mais tu es le maître de
Niger. L'empereur se contenta de ce
subterfuge; et, par une innovation
remarquable et contraire aux principes
établis par Auguste , il donna un séna-
teur pour préfet à l'Egypte, et à
Alexandrie un sénat particulier. Eu
même temps ( l'an 202) , les chrétien*
furent persécutés en vertu d'un édit
du même souverain. Le père et des
disciples d'Origène y trouvèrent la
mort ; Origène , comme chef de l'école
d'Alexandrie, entama ses démêlés avec
Démétrius qui en était le patriarche ;
l'empire et l'Egypte en ressentirent les
cruels effets; et Aëtus et Aquila s'y
succédèrent comme préfets.
Les deux fils de Septime-Sévère par-
vinrent à l'empire; mais Géta fut im-
molé par son propre frère Caracalla :
on trouve cependant à Esnèh , parmi
les sculptures du pronaos , les noms
de ces deux souverains. Caracalla flt
proscrire le nom de son frère dans tout
l'empire , et il ordonna que ce nom frtt
effacé des monuments publics ; cet
ordre s'exécuta en Egypte même : sur
le pronaos d'Esnèh le nom de Géta est
martelé, mais il y est encore lisible au
moyen des traces évidentes des signes
primitivement sculptés. C'est, on doit
le remarquer, le dernier empereur dont
le nom subsiste dans les inscriptions
hiéroglyphiques. On en trouve encore
la trace sur une inscription grecque
relative à l'ouverture de nouvelles car-
rières de granit près de Philae.
Du reste , le préfet d'Egypte n'avait
garde de désobéir aux édits de l'empe-
reur; il connaissait la fougue cruelle
de son caractère. Caracalla se rendit
en Egypte , averti des épigrammes que
les Alexandrins débitaient contre lui ;
et, à peine entré dans Alexandrie, il
livra la ville entière à la brutalité de
ses soldats; un grand nombre de ci-
toyens sont égorgés dans un massacre
qui dura une nuit et un jour (l'an 216).
Sous les règnes d'hommes tels que
Macrin et Hélogabale, l'empire ne
pouvait jouir d'aucune paix , d'aucune
félicité. Les fureurs intestines redou-
blèrent d'ardeur. Le règne d'Alexan-
dre-Sévère en suspendit temporaire-
ment les effets; aussi trouve-t-on son
nom dans uneinscription grecqued'An-
tinoé, qui nous annonce que le sénat
de cette ville, dont l'administration
était toute grecque, a élevé une co-
lonne en l'honneur de ce sage empe-
reur, qu'elle qualifie de pieux, heu-
EGYPTE.
47Ô
reux , nugustp , Pt à .Tulia Mainméa-
AtiKiista , mère de l'empereur et des
invincibles armées. Les lettres et la phi-
losophie furent florissantes en Egypte
durant ce règne.
Durant les règnes suivants , tous
éphémères , il n'y eut de durable que
les malheurs publics; ils naissaient
quelquefois de la persévérance des
Egyptiens dans leurs anciennes croyan-
ces , et des efforts que faisaient' les
croyances nouvelles pour parvenir à la
domination. Un prophète égyptien ex-
cita ses partisans contre les chrétiens;
et les maisons des chrétiens , déjà en
urand nombre, furent pillées : la ville
(l'Alexandrie en fut profondément trou-
blée. De nouveaux désordres éclatèrent
sous le règne de Décius (l'année 250) ;
les chrétiens furent de nouveau persé-
cutés; ils se réfugièrent dans les dé-
serts de la Thébaïde, et donnèrent
ainsi les premiers exemples de la vie
solitaire et monastique. Saint Denis ,
évêque d'Alexandrie, a raconté lui-
même des événements semblables , et
il en désigne pour auteur un archi-
synagogue , un magicien ou chef de
magiciens ; ce nui ferait,supposer l'asso-
ciation des Juifs et des Égyptienscontre
les disciples du Christ, et nous mon-
trerait l'autorité romaine favorisant
ces divisions qui la rendaient plus puis-
sante.
Eu attendant, quelques formes de
gouvernement étaient changées en
Egypte au gie des volontés du chef de
l'État; il y eut un commandant en chef
et ensuite un comte d'Egypte, le préfet
subsistant toujours; mais ces créations
nouvelles devaient, par la suite, por-
ter à son autorité des atteintes qu'il est
difficile d'apprécier aujourd'hui. Du-
rant les mêmes temps, la fureur reli-
gieuse des dévots à Isis et à Osiris ne
se ralentissait pas; on en a recueilli la
preuve dans les inscriptions encore
subsistantes, datées du règne des Gor-
dien et des Philippe, et qui rappellent
les actes d'adoration aux antiques di-
vinités du pays, accomplis par des fa-
niilles égyptiennes dan.*) les temples de
rfigypte et dans ceux de la Nubie égyp-
t eone. Ce sentiment religieux n'était
chez les Egyptiens qu'une des nom-
breuses preuves de leur opposition à la
conquête romaine, et, faute de mieux ,
ils secondaient toutes les usurpations
sur l'autorité impériale. Ils s'associè-
rent à Émilius et à Macrin; de pro-
fonds désordres, la guerre, la famine
et des maladies contagieuses , en furent
la conséquence; et, selon des recen-
sements qui pourraient être authenti-
ques, le nombre des individus de l'âge
de quatorze ans à quatre-vingts ans,
dans la population réduite par ces
fléaux, ne dépassait pas le nombre des
individus de quarante à soixante et dix ,
constaté dans l'ancienne population. La
succession des petits tyrans à l'autorité
souveraine en Egypte ou sur l'empire
même ajoutait aja violence de ces ca-
lamités. En l'année 269, la reine Zé-
nobie, favorisée par l'empereur Gallien,
s'essaya à de plus hautes destinées;
elle entreprit la conquête de l'Egypte,
secondée par les immenses richesses-
accumulées par elle et par ses sujets à
Palmyre, devenue l'un des entrepôts
du commerce de l'Orient. L'Egypte,
impatiente du joug romain , ne voulait
pas se prêter à être asservie par une
nouvelle invasion, et tenta de résister
à Zénobie. La reine vainquit l'armée
égyptienne, s'empara d'Alexandrie, en
fut bientôt après chassée, et y rentra
de nouveau avec le secours d'une nou-
velle armée amenée de Palmyre. IMais
la reine, vaincue enfin par'Aurélieu
dans sa propre capitale, servit à l'or-
nement du triomphe de l'empereur
(l'année 272). Bientôt après, un com-
merçant d'Alexandrie se déclara le chef
de l'Egypte, se vantant de pouvoir en-
tretenir une armée avec les seuls béné-
fices de sa fabrique de papyru^s. Son
influence s'étendit sur toute l'Egypte;
les Blemmyes et les Arabes étaient
étroitement liés avec lui par les rela-
tions de commerce. Firmus prit donc
la pourpre, le titre d'Auguste, et
frappa des monnaies à son effigie : les
Alexandrins le secondèrent ; il les in-
surgeait au nom et par l'espoir de In
liberté; mais il se défendit en vaii- dans
trois batailles, il fut vaincu, pris et
mis à mort : l'F.gyptc rentra de nou-
474
L'UNIVERS.
veau sous les ordres de l'empereur.
Aurélius Probus y couiinanda en son
nom , et il tâcha de réparer les effets
des dernières catastrophes, en rétablis-
sant les édifices publics, et assurant la
navigation du Nil par des travaux exé-
cutés par l'armée. Mais la haute É[!;ypte
n'était pas encore pacifiée quand Auré-
lit-n, et Tacite son successeur, furent
assassinés. Aurélius Probus prit la cou-
ronne impériale, réduisit la haute
Egypte à l'obéissance, punit exemplai-
rement les villes deCoptos et de Ptolé-
niaïs, et donna le commandement de
l'Orient à l'un de ses généraux, Sextus
Julius Saturninus, originaire de la
Gaule. Aussitôt que Probus eut quitté
l'Egypte, Saturnmus se proclama ou
fut proclamé empereur par le peuple
d'Alexandrie'; mais il périt bientôt
après, laissant l'Egypte tout entière
soumise à l'autorité de l'empereur.
Néanmoins Saturninus eut un succes-
seur dans Achillée, préfet de l'Egypte.
Dioclétien et Maximjen étaient par-
venus au trône, et l'Egypte, avec le
reste de l'Orient, était échue au pre-
mier de ces deux empereurs associés au
trône. Dioclétien entreprit de réduire
l'Egypte, plaça le siège devant Alexan-
drie, coupa lès canaux du Nil qui ap-
provisionnaient cette ville immense,
et s'en rendit maître après une tran-
chée ouverte pendant huit mois. Rien
n'égala jamais la cruauté du vain-
queur : la ville fut soumise au fer et au
feu, ses habitants furent livrés à la
fureur de la soldatesque , toutes les pro-
priétés au pillage et à la destruction.
Un auteur chrétien raconte que Dio-
clétien avait donné l'ordre à ses soldats
de ne faire cesser le carnage que lors-
que son cheval aurait du sang jusqu'aux
genoux. Heureusement, ajoute l'histo-
rien, le cheval s'abattit, ses genoux
furent teints de sang et le carnage
ce^sa. C'est du règfle de Dioclétien que
date l'ère de son nom qui fut établie en
ï.gypte, et qu'on appelle aussi l'ère des
martyrs : elle commença le 13 juin de
l'an 284 de l'ère chrétienne.
La victoire de Dioclétien sur Achillée
fut conune une seconde conquête de
l'F.gypte par l'aigle romaine. Revenu à
des sentiments plus humains, quand
son autorité fut partout reconnue,
Dioclétien s'occupa du rétablissement
de l'ordre et des lois en Egypte. Il fit
un traité avec les Blemmyes, et leur
céda une grande étendue de territoire
au midi de Syène et de la première ca-
taracte; il leur promit une solde à la
condition qu'ils défendraient la fron-
tière de l'Egypte. Mais les persécutions
contre les chrétiens recommencèrent,
quoique une certaine communauté d'in-
fortune eût ralenti les haines mutuelles
que nourrissaient les chrétiens et les
sectateurs des croyances opposées , rap-
prochés, pour ainsi dire, par leur op-
position commune à l'autorité ro-
maine : on vit des dévots égyptiens
sauver les dévots chrétiens qui se con-
fiaient à leur foi. Cependant les divi-
sions par les croyances religieuses s'en-
venimaient par les discussions et les
écrits des hommes instruits des deux
opinions; les supplices infligés au nom
de l'autorité impériale n'arrêtèrent jias
les progrès du christianisme. Sur ces
mêmes entrefaites, et quand de nou-
velles carrières de granit furent ou-
vertes à Syène, on en tira une colonne
de très-grandes proportions qu'on éri-
gea à Alexandrie en l'honneur de Dio-
clétien, comme le prouve l'inscription
grecque tracée sur le piédestal de cette
colonne : c'est celle qu'on appelle vul-
gairement colonne de Pompée [pi. 84).
Toutefois, le nouveau partage de l'em-
pire fait par Dioclétien affaiblit de plus
en plus l'autorité souveraine; des chefs
indépendants se montraient partout;
les guerres intestines, les guerres étran-
gères s'ajoutaient à toutes les autres
calamités, et les empereurs passaient
aussi sur le trône comme une autre
sorte de calamité ajoutée à tant d'au-
tres. Ainsi s'écoulèrent les années de-
puis Dioclétien jusqu'à Constantin.
Celui-ci transporta le siège de l'empire
à Byzance, qu'il nomma Constantino-
ple; il modifia sensiblement le gouver-
nement de rÉgypte, comme il avait
modifié par ce grand acte de politique
le gouvernement de Rome et de l'em-
pire. Les usages et le climat de l'O-
rient eurent la plus grande influence
EGYPTE.
475
sur ces cliaiigements. Le préfet du
prétoire de l'Orient avait l'Égypte dans
ies attributions, mais ce préfet n'avait
)lus !e commandement des troupes : ce
îommandenient appartenait à une des
(ersonnes placées- auprès de l'empe-
eur. L'Egypte était une des provinces
rentières^ un comte était chargé de
aii'.vjrité sur ces frontières; les con-
ributions qu'on levait étaient parta-
ges entre le trésor public et le fisc ou
résor du prince; le préfet augustal
'avait presque plus à s'occuper que
es travaux du Nil et du transport des
lés a Constantinople. Les présidents
es provinces contrariaient plutôtqu'ils
e secondaient son autorité : le prési-
ent (Je la Thébaïde fut bientôt l'égal
j préfet. On poussa l'esprit d'innova-
oti jusqu'à changer le nom des prin-
pciles contrée; l'Heptanomide fut ap-
ïlee .■/7-cadie, d'Arcadius, fils de
heiidose, et la partie orientale de la
isse Egypte reçut le nom lïAugus-
■miùque; on multiplia ensuite le
)inbre des provinces afin de les gou-
Tiier plus lacilement; mais on ne fit
le multiplier les moyens d'exaction,
|):ir la les motifs de mécontentement
'lierai.
Les scissions^ éclataient en même
inps dans l'Église chrétienne, et
rius, qui ne fut point élu à l'évêché
Alexandrie, fonda une doctrine qui,
us le nom d'Arianisme, troubla long-
mps la paix de l'Église; et, quand un
ncile fut assemblé à Nicée (l'an 325)
ur examiner cette doctrine, près de
nt évêques de l'Egypte ou de la Libye
• trouvèrent réunis; mais l'état de
nfiision dans les affaires de l'Egypte
cessa pas pour cela , et quoique la
nversion de Constantin eût donné
is d'iiifluence au christianisme. Les
itributions publiques du blé étaient
esque devenues dépendantes de l'au-
ite des evêques, et elles les assimi-
ent en quelque sorte aux préfets
ils; mais les évéques n'échappaient
int à la peine d'un tel privilège,
nvic et l'injustice les accusaient, et
elque partialité de leur part envers
irs fidèles put exciter aussi de justes
juntes. Saint Athanase fut accusé,
I
et réduit à se justifier devant un con-
cile qui le relfeva de ces accusations
(l'année 340). Mais le temps vint où
ces dissensio* dogmatiques dégéoérè-
rent en anarchie, le peuple et l'armée
ayant été admis et même appelés à y
prendre part. Aussi l'épiscopat de Gré-
goire le Cappadocien fut-il une suite
de calamités pour l'Egypte Grégoire
poursuivit pendant cinq années entières
les partisans de saint Athanase. Les
doctrines de ce prélat furent condam-
nées par le concile de Milan (en l'année
351), et l'empereur Constance sévit
contre les condamnés. L'Egypte devint
bientôt après la proie de tous les délé-
gués de l'empereur, et les chrétiens,
après avoir échappé aux fureurs des
païens, succombaient sous les coups
de leurs propres frères : on s'égorgeait
déjà pour de subtiles doctrines.
Un nouvel évêque fut envoyé par
l'empereur; cet évêque se nommait
George, et telle fut l'autorité dont il
était investi , qu'il réussit à faire établir
une taxe sur chaque maison d'Alexan-
drie, parce que la ville, rebâtie par
Hadrien aux dépens du fisc, apparte-
nait, disait-il, aux Césars. Cet évêque
se livra en même temps à de lucratives
spéculations sur le salpêtre (le natron
vraisemblablement) et sur les manu-
factures de papyrus. Les opnrimés n'a-
vaient pour consolation que la faculté
de consulter l'oracle d'Aoydos sur la
durée probable de la vie de l'empereur;
les plus curieux furent exilés et con-
damnés à mort.
Le règne de Julien fut plus favorable
four les Égyptiens demeurés fidèles à
ancien culte maternel, et le préfet
d'Egypte annonça comme une heu-
reuse nouvelle, à l'empereur, qu'on ve-
nait, après de longues recherches, de
découvrir un nouveau bœuf Apis. La
religion égyptienne était ouvertement
favorisée par Julien , et le christianisme
en ressentit une réaction qui lui fut
funeste. Julien témoignait de la dévo-
tion pour Sérapis, et c'est par ce dieu
qu'il jura, en écrivant au préfet Ec-
dice, que si Athanase, qui était rentré
à Alexandrie, n'en sortait pai sans
délai , les troupes aux ordres du préfet,
■a .70
L'UNIVERS.
pjiyeraieiit une amende de cent livres
Durant les règnes suivants, toutes
les affaires de l'Egypte ont la couleur
(fwe devait leur donner la suite des dis-
pensions religieuses qui agitaient cette
contrée depuis tant de cruelles années ,
•et qui se compliquaient par les faveurs
'que les empereurs, qui se succédaient
rapidement sur le trône, accordaient
■tantôt aux Ariens, tantôt aux catholi-
ques; les païens inéme eurent leur
tour avec leur Sérapis, la seule des
antiques divinités dont ils paraissent
■conserver encore le souvenir, le nom
■et le culte. Du reste, les patriarches
chrétiens n'épargnaient pas les païens,
•et si un préiét persécutait les moines
•et les solitaires de la Thébaïde, un
■évoque chassait les prêtres de leur
temple de Sérapis et faisait démolir le
temple de Canope.
Le règne de Théodose (379 à 395)
apporta quelques adoucissements à tant
<le maux divers; cependant le nouvel
«mpereur ordonnait de faire fermer les
temples des dieux égyptiens , et l'Egypte
demandait un roi pour elle seule;
l'empereur lui envoyait des lois sévères
pour maintenir les habitants dans le
devoir, en même temps qu'une certaine
tolérance , commandée par la nécessité ,
laissait quelque relâche aux prêtres
d'Osiris et de Sérapis. Un nouvel évê-
que, Théophile, patriarche d'Alexan-
drie, dominé d'un zèle ardent, mais
peu éclairé, s'alarma de cette tolé-
rance; il obtint un nouvel édit de l'em-
pereur, qui ordonna la destruction des
temples égyptiens , et l'exécution en fut
couliée à Théophile seul, le préfet et le
comte étant, à cet effet, mis sous ses
ordres. L'autorité de Théophile se-
conda son zèle fanatique; les autres
évéques d'Egypte se livrèrent à la même
opération dans leurs ressorts, et, du
même coup, l'ancienne religion de
l'Egypte était plus persécutée, et les
évêques chrétiens obtenaient plus d'in-
fluence et d'autorité. Déjà, depuis
Constantin, la police des mœurs leur
avait été confiée; il fut ordonné aux
magistrats de faire exécuter leurs sen-
ici'ces. En raimcc 408, Tenipercur
voulut et prescrivit que la sentence de
l'évêque, en matière temporelle, fût
exécutée sans appel, comme t'étaient
les sentences du préfet du prétoire. Les
débris des temples égyptiens servaient
à l'édification des édifices chrétiens;
quelquefois de simples badigeonnageS
suffisaient à cette métamorphose, et il
existe encore des chapelles d'Ammon
ou d'Osiris qui sont devenues des cha-
pelles de la foi chrétienne, et ont été
consacrées à saint George ou à d'ati-
tres saints, au moyen d'une couche de
chaux passée sur "les anciennes sculp-
tures égyptiennes, et de la figure dt
saint misérablement peinte sur le re
plâtrage. Toutes les institutions de l'Ë
gypte prirent ainsi les couleurs ài
christianisme; le nilomètre d'Alexan
drie fut établi dans une église; les édi
fices de Canope servirent au monastère
qui conserva l'antique droit d'asile qu*
les Égyptiens y avaient institué, et le;
moines de Syrie et d'Egypte parcouru
rent les villes, dont jusqu'ici l'eiitréi
leur avait été interdite. On rapporte ,
la même époque la cessation de l'usag'
des anciennes écritures égyptiennes
elles, ne furent plus pratiquées que pa
les Égyptiens encore fidèles à l'anciei
culte, et dont la race s'éteignit pou
toujours au septième siècle^ de l'èr
chrétienne, ne laissant pour héritier
de leur science que des affiliés dans dei
sociétés secrètes, peu fidèles eux-méine
aux anciennes doctrines.
Des désordres du Bas-Empire, q»
affligèrent toutes les possessions impé
riales en Orient et en Occident
gypte en eut sa bonne part. Ce qi
domine tous les faits de cette épo(^
de transmutations politiques et reli "ft
gieuses, c'est le christianisme s'élevar
dominateur sur toutes les ancienne ii(«
croyances, s'insinuant peu à peu dan
l'action de l'autorité civile, s'en empi
rant successivement, se substituant
elle, et la faisant agir enfin avfWsil
toute l'ardeur que donne la convictio
de travailler pour la félicité publiqu(
Mais ce qui n'est pas moins digne tjtdi
remarque, c'est la persévérance d(J|ii|
dévots égyptiens dans leur culte malg
les persécutions, l'exil et )a mort:
E
EGYPTE.
477
est juste de dire aussi que Tautorité
publique se montra temporisante, et
attendit du temps ce que le temps
seul pouvait réaliser.
Après le partage de l'empire entre
Arcadius et Honorius, fils de Théo-
dose, les désordres ne cessèrent pas,
parce que la tyrannie du fisc entraînait
avec ses déprédations toutes les autres
tyrannies ; on avait beau faire de
honnes lois pour la police de l'Egypte,
l'administration des canaux du ]\il; il
fallait d'abord que la population fTit
heureuse et par conséquent paisible, et
elle ne pouvait être ni l'un ni l'autre,
livrée comme elle l'était aux exactions
de toute nature : une loi ordonnait de
brûler vif quiconque serait convaincu
d'avoir percé une des digues du Nil;
mais, en même temps, l'empereur dé-
pouillait les habitants de leurs terres
ipour se faire des domaines impériaux.
Aux premières années du cinquième
siècle, de grands esprits ravivaient par
leurs écrifs l'ardeur des controverses
religieuses. Alors luttaient entre eux
Théophile, saint Jean Chrysostôme,
saint Épiphane, saint Jérôme , au sujet
des écrits d'Origène. Les théologiens
de Constantinople se battaient contre
ceux d'Alexandrie; on en venait aux
mains; des morts restaient sur le
jcbamp de bataille; d'immenses ri-
chesses étaient dépensées dans ces dé-
plorables contestations.
Le pouvoir des évéques s'accroissait
néanmoins, et les empereurs y contri-
luaient par leur condescendance pour
es officiers ecclésiastiques. Les cor-
lorations qui se formaient sous leur
irotection étaient de puissants auxi-
iaires de leurs entreprises, et contre-
olançaient l'autorité du préfet et des
jx)upés à ses ordres. La jalousie écla-
ait en proportion de ces avantages
iarmi les autres nations ou les autres
îroyances établies en Egypte : le sang
wulait dans Alexandrie, par suite de
»mbats et de guet-apens entre les
:hrétiens et les juifs, à cause d'un dan-
ieur du théâtre. Saint Cyrille chassa
es juifs de la ville, secondé par les
noines du désert , qui étaient accourus
ir :omme troupes auxiliaires, et qui.
I
rencontrant le préfet de l'empereur,
l'accablèrent de pierres et l'obligèrent
à prendre la fuite ainsi que les hommes
de sa suite, la plupart couverts de bles-
sures et de sang. ]\fais le peuple vola
au secours du préfet; le meneur de la
sédition fut arrêté et coudanmé; il ex-
pira sous les verges des licteurs, mais
saint Cyrille prononça publiquement
son éloge et l'honora du titre de
martyr.
Alors brillait de tout l'éclat d'une
rare beauté et d'un grand talent Hypa-
thia, fille du mathématicien Théon,
qui enseigna publiquement Aristote et
Platon aux écoles d'Athènes et d'A-
lexandrie, et sa vertu ne le cédait pas
à sa science. Les affidés de saint
Cyrille , les troupes auxiliaires fournies
par les corporations religieuses, s'at
troupèrent un jour auprès du char
d'Hypathia, l'en arrachèrent de force,
la mirent en pièces et jetèrent ses lam-
beaux dans les flammes. Les parabo-
lans, séides de saint Cyrille, furent
les auteurs de cet horrible assassinat,
conduits par Pierre, lecteur de l'Église
d'Alexandrie, et ce meurtre ne fut pas
vengé : les lois et l'empereur restèrent
muets; seulement, il fut défendu aux
clercs de prendre part aux affaires pu-
bliques; le nombre des parabolans fut
limité à cinq cents, et le préfet fut
revêtu du droit de les nommer; con-
cessions de pure circonstance! Deux,
années après, la nomination de ces
clercs-soldats, capables de toutes les
violences et de tous les excès, fut
rendue aux évéques (l'an 418).
Pour les temps postérieurs à l'épis-
copat de Cyrille, le tableau de l'état de
l'Egypte n'est pas moins affligeant; la
vénalité était l'âme des conseils de
l'empereur, le brigandage était légale-
ment organisé dans les provinces; les
querelles religieuses ajoutaient leur
veniu et leurs douleurs à tant d'autres
plaies publiques; Nestorius attaquait
saint Cyrille «t se faisait condamner au
concile d'Éphese (431); l'Église d'A-
lexandrie s'endettait de quinze cents
livres d'or pour acheter ce jugement.
Avec le successeur de saint Cyrille, la
chrétienté devenait sectaire d'£uticbèa
478
L'UNIVERS.
en Egypte , et était destinée à se main-
tenir telle jusqu'à nos jours; le concile
(i'Éplièse, par sa turbulence, recevait
le titre de brigandage d'Éphèse; Dio-
dore, patriarche d'Alexandrie, défen-
dait publiquement le ravisseur de la
femme d'un honorable sénateur; l'em-
pereur Marcien déposait le patriarche;
et, pendant que ces affreux désordres
ruinaient les affaires publiques à l'in-
térieur, les Sarrasins se jetaient sur la
Syrie, et les Blemmyes faisaient avec
succès de nouvelles incursions armées
dans la haute Egypte : l'ennemi exté-
rieur venait ajouter par ses conquêtes
à cet ensemble de germes de désordre
et dédestruction. Les Blemmyes furent
repoussés, mais ils demeurèrent tou-
jours menaçants et prêts à toute en-
treprise contre l'Egypte.
La rapide succession des empereurs
sur le trône de Constantinople , et les
variations plus rapides encore qui en
résultaient dans les principes de l'ad-
ministration publique à l'égard de l'em-
I)ire d'Orient en général; d'autre part,
es inextinguibles querelles sans cesse
renaissantes à Alexandrie entre les
partisans et les antagonistes des doc-
trines d'Eutychès, querelles soutenues
à main armée, révélaient assez haut
le malheureux état de l'Egypte durant
la seconde moitié du cinquième siècle.
Les empereurs s'efforçaient en vain de
ramener tous les Orientaux à la même
croyance; leurs décrets d'union ne fai-
saient que rendre plus profondes les
divisions et les haines; nulle part on
ne reconnut l'empereur pour l'arbitre
et le juge de la foi : le nombre des sec-
tes différentes de l'hérésie des Acé-
phales eutychéens ne s'élevait pas à
moins de dix. Que dire ensuite des six
prélats qualifiés d'hérétiques qui occu-
pèrent le siège d'Alexandrie depuis le
règne de Zenon , et de l'édit par lequel
cet empereur avait porté à cinq cents
les cinquante livres d'or que l'Egypte
avait payées jusque-là annuellement?
Son "successeur Anastase perfec-
tionna la levée des impôts, c'est-à-dire
les rendit plus productifs pour le fisc ,
plus accablants pour le peuple. Des
calamités nouvelles fondirent à la fois
sur la malheureuse Egypte : les Mari
ques ravageaient la Libye et une parti
du territoire égyptien; une nuée d
traitants insatiables, à la tête desquel
étaient les parents de Marin, délégu
de l'empereur, exploita le pays; un
affreuse sécheresse se déclara; les sau
terelles, plus affreuses encore, rava
gèrent la Palestine, et l'Egypte fu
chargée de payer les impôts que le fis
ne pouvait pas lever dans la Palestine
enfin une famine et une peste survin
rent et durèrent jusqu'à la fin de c
règne : et des séditions religieuses
ajoutèrent leur cruel concours.
L'avènement de Justin ne ralenti
pas les effets de tant de maux ; il ou
vrit la voie à de nouvelles réactions
Justin, catholique déclaré, protégai
ouvertement les antagonistes d'Eu
tychès; les émeutes et le meurtre ei
furent toujours la suite, et cette ardeu
des disputes, trait caractéristique de-
Alexandrins, ne permet pas de leu
refuser cette vivacité d'esprit qui es
trop justifiée par leurs propres mal
heurs, et par cette particularité d'ui
édit de l'empereur Justin , qui , bannis
sant les comédiens et les danseurs d
toutes les villes d'Orient, en excepfc
la ville d'Alexandrie; et cependan
c'était au théâtre que prenaient nais
sance les disputes et les révoltes.
En nommant les empereurs succesi
seurs de Justin, et en rappelant I.
plupart de leurs actions , on sera trof
souvent autorisé à les considère"
comme ayant oublié leur autorité sou«
veraine pour descendre au rôle abjew
de chefs de sectes religieuses.
Durant le règne de Justinien, le
entreprises^ des Perses dans le voisii
nage de l'Egypte , et les alliances d
l'empereurd Orient avec le roi d'ÉthiOi
pie dans l'intention d'attirer à Alexan
drie le commerce de la soie ; le choii
de Narsès pour s'opposer en Libyl
aux incursions des Sarrasins et de
Blemmyes, font quelque diversion
la destruction du temple d'Isis à Phila
par ordre du même empereur, au:
violences exercées par son ordre contwfl
les prêtres de la déesse , à l'enlèvemeni j
de sa statue envoyée à Constantinople î
EGYPTE.
479
3 In sévérité du fisc forçant à s'exiler
les citoyens qui ne pouvaient satisfaire
à des taxes exorbitantes, à la suppres-
sion de l'école de droit existante à
Alexandrie, à l'inoendie de la ville,
ordonnée par Narsès, parce que les
corps de métiers , les nobles et le peu-
ple refusaient de reconnaître pour
évéque Théodose protégé par Théo-
dora , d'abord comédienne, et alors
impératrice et chef de secte. Cette pro-
tection ne défendit cependant pas Théo-
dose ; il fut chassé , remplacé par Zoïle,
qui fut chassé à son tour, qui proposa
de payer quatorze cents marcs d'or sa
réintégration , et qui eut pour succes-
seur Apollinaire, l'un des généraux
de Justinien , évêoue guerrier, qui en-
tra à Alexandrie dans un appareil tout
militaire; et, ôtant tout a coup son
habit de chef des troupes , se montra
aussitôt revêtu de la robe de patriarche.
Hué , assailli par la multitude , il la fit
châtier par ses soldats, et se vengea
par la mort d'un grand nombre de
chrétiens égorgés par ses satellites.
Justin IKl'an 565), parvenu au trône ,
envoya son propre neveu comme pré-
fet en Egypte ; il le fit bientôt après
mettre à mort, soupçonné de conspira-
tion.
Sous Tibère Constantin, la secte
; des Jacobites s'établit définitivement ,
', destinée à survivre à toutes les autres ,
! et à constituer l'Église réelle des chré-
i tiens d'Egypte , qui subsiste encore de
l nos jours.
Son successeur Maurice rétablit sur
! le trône le roi de Perse qui devait , peu
• d'années après, s'emparer de l'Egypte.
Porté sur le trône par le succès de
■ ses crimes , Phocas rend un édit qui
' exclut les Égyptiens des honneurs et
des charges de l'État. Une sédition en
fut la conséquence; mais l'empereur
fit baptiser par force tous les juifs
d'Alexandrie.
. Héraclius lui succéda sans rien di-
• minuer de sa rigueur contre les juifs ;
la secte jacobite était animée de l'es-
prit égyptien, éminemment opposé à
l'autorité romaine, et il servait de
lien à toutes les résistances. Le Jaco-
bite fut regardé comme le véritable
citoyen égyptien ; et cette qualification
était comme un mot de ralliement
contre toute autorité étrangère. Ces
Jacobites ou Coptes avaient conservé
l'antique langue nationale; leurs livres
liturgiques étaient écrits dans cet
idiome, autre élément d'agrégation
qui devait puissamment fortifier leur
union, et les séparer plus profondé-
ment des autres associations qui par-
laient et écrivaient les langues grecque,
hébraïque ou syriaque, idiomes con-
sacrés par la religion et IHisage. La
population égyptienne , par l'effet iné-
vitable du temps , se retrouvait ainsi
maîtresse de son propre sol , et pouvait
y dominer par le nombre , la force et la
richesse : elle pouvait facilement re-
prendre son indépendance , et la con-
quérir sur la frélé et caduque exis-
tence de l'empire d'Orient: mais un
autre maître survint, jeune et vigou-
reux , qui déjà remplissait l'Orient de
ses succès , et qui priva pour longtemps
l'Egypte des avantages de la liberté.
Les Perses conquirent la Syrie (an
614) : les fugitifs se rendirent à Alexan-
drie ; et le patriarche , possesseur de
sommes immenses perçues sur la piété
des fidèles , possédait en outre quatre
mille livres d'or, trouvées dans le tré-
sor épiscopal lors de son exaltation;
trésor dont l'origine remontait à la
spoliation des riches temples de l'E-
gypte égyptienne. Il en\oya au pa-
triarche de Jérusalem , qui manquait
de tout, mille pièces d'or, mille sacs
de froment , mille sacs de légumes ,
mille livres de fer, mille caisses do
poissons secs , mille vaisseaux de vin,
et mille ouvriers. Mais , deux années
après, les Perses s'emparèrent d'A-
lexandrie, secondés peut-être par les
juifs toujours secourables à ceux qui
les payaient, et peut-être par les
Coptes, qui pensaient à se débarrasser
d'abord de l'antique domination des
Romains. Mais les deux peuples étran-
gers à l'Egypte devaient l'avoir quel-
que temps encore en partage.
Pvéanmoins un Copte d'une noble
origine , et l'un des plus riches ci-
toyens , fut chargé du gouvernement
de' rf^gypte : il se nommait Makaukas
4S0
L'UNIVERS.
et, s'il était de la destinée de l'empire
de préparer lui-même la perte de cette
province, rien ne pouvait mieux con-
courir à ce résultat que de confier
l'Egypte , dans ces circonstances , à un
Égyptien puissant parmi ses compa-
triotes. Ses entreprises ne réussirent
pas d'abord; mais Makaukas fut un
des instruments de la nouvelle révo-
lution qui s'opéra en Egypte. Vers
l'an 630, le patriarche George mourut
et i'ut remplacé par un prêtre nommé
Cvrus , sectateur du monothélisme ,
honnne d'ailleurs inquiet et brouillon.
Le patriarche des Jacobites fut cons-
tamment son rival , et ses brebis n'en
furent pas moins portées à la rébel-
lion. Cyrus lia des intelligences secrètes
avec Omar, le lieutenant de Mahomet;
il avait pour but d'éloigner ce calife de
l'Egypte au moyen d'un tribut annuel ,
dont Makaukas fournit le premier
payement envoyé à Médine. Iléraclius
s'indignait de telles menées.
L'empereur ne trouva d'autre expé-
dient contre les malheurs qui le metia-
oaient , que celui de donner à ce même
Cyrus l'autorité suprême en Egypte.
Makaukas y conservait son pouvoir,
mais secondaire , étant à la tête de la
population copte; Benjamin, patriar-
che copte, ne haïssait pas moins l'em-
pire : Cyrus , Makaukas et Benjamin
étaient, dans leur cœur, les alliés des
Arabes qui devaient les délivrer du
joug des Romains.
Amrou battit les troupes de l'em-
pereur, s'avança triomphant en Egypte,
et s'empara de la ville de Mesrah où
Makaukas commandait. De ce lieu
Amrou , lieutenant d'Omar, s'avança
vers Alexandrie : la population accou-
rait fournissant des vivres , témoignant
toute sa joie, proclamant sa défec-
tion. Les Grecs, fidèles. à eux-mêmes
et abandonnés par les Égyptiens , ré-
sistèrent en désespérés. Ils subirent
1;ïs horreurs d'un siège de quatorze
mois dans Alexandrie, qui fut prise
en l'année 641 , et avec elle le reste de
l'Egypte devint la proie du vainqueur.
Reprise par les Grecs , la ville tomba
(le nouveau au pouvoir des Arabes. Ce
fut en vain que Constant II, fils de
Constantin , envoya en Egypte une
flotte et une armée pour rétablir l'au-
torité impériale dans Alexandrie ; à la
vue de la flotte , les Grecs qui se trou-
vaient dans la ville prirent les armes
et en chassèrent les Arabes. Amrou
avait été remplacé par Abdallah ; les
Coptes redemandèrent Amrou , comme
seul capable de les défendre : ils avaient
un pressant intérêt à ne pas retom-
ber dans les mains des Grecs. Amrou
revint; Makaukas le reçut avec joie,
réunit à l'armée arabe une multitude
de Coptes ; et les Arabes et les Coptes ,
musulmans et chrétiens alliés, atta-
quèrent Alexandrie, l'enlevèrent, en
démolirent les fortifications , et l'isla-
misme s'établit souverainement en
Egypte, oiî il domine encore par l'effet
des mémorables victoires d'Amrou, se-
condé par les Égyptiens qui pensaient
à rendre quelque indépendance à leur
patrie, et ne lui donnèrent qu'un nou-
veau maître.
L'occupation de l'Egypte entière par
les Arabes marque la fin de la tâche
que Je m'étais imposée. Elle embrasse
tous les temps historiques anciens, et
s'étend jusqu'à l'époque où le mélange
confus, opéré par la main du hasard,
de toutes les doctrines de la philoso-
phie ancienne , donna naissance à UQ
monde nouveau destiné, dans notre
Occident, à survivre à tous les éta-
blissements du monde ancien, et à
Rome elle-même , qai , concentrant en
soi tous les temps antérieurs, devait
enfanter pour les temps à venir le type
de l'unité sociale qui est le véhicule el
la vie même de la civilisation moderne.
JNotre planche 92 est un modèle de
l'archilecture arabe en Egypte; c'est
une des principales portes de la ville
(lu Kaire.
FIN.
TABLE DES MATIERES
COIN TENUES DANS L'EGYPTE.
A
Abdallîtif, écrivain arabe, donne une
idée de la grandeur et desniinea de Mem-
pliis, 287 a — 288 a.
Abraham, époque et cause de son voyage
en Egypte; commeni,avec Agar, son épouse,
il en est renvoyé par le roi, agS b, 294 a.
Abyssinie ; traits taractérisques de* Abys-
sins, 27 a, b.
Albuquerque, Porlugais, veut ruiner l'E-
gypte en déloinnant le cours du Nil, 12 b.
Alexandre le Grand, arrive à l'oasis
d'Aninion, et y consulte l'oracle de Jiipiler,
i5 b, iGa; il enlève l'Égy pie aux Perses,
y fonde Alexandrie et y laisse Cléomène
pour gouverneur, 38t) b, 390 a; son corps
y est transporté, 392 a; spoliation de son
tombeau par un des rois Lagides, 449 a, b.
Alexandrie; les membres de la classe sa-
cerdotale devaient tous y faire chaque an-
née un voyage par eau, 90 — b — 91 a. Le
phare, élevé dans l'ile de Pliaros, devait fa-
ciliter la navigation dans le voisinage du
port de la ville; description de cet édifice,
a l'imitation duquel un autre a été cons-
truit par un empereur romain, 409, 4 10;
Plolémée-Soter, fondateur de Yécole d'A-
lexandrie, savants qui ont illustré cette
école , causes qui en ont amené la ruine ,
4io a — 411 a, 420, a b, 427 b, 4^8 a,
466 a, b; Alexandrie, premier séjour des
patriarches de l'Kglise chrétienne d'Egypte,
469 b; l'empereur Claude donne des encou-
ragements à l'école d'Alexandrie, 468 a;
Caracalla punit cruellement les épigramines
débitées contre lui par les Alexandrins,
4?2 b; l«t Perses s'emparent d'Alexandrie
lan 616 de l'ère chrétienne, 479 a; les
Grecs y soutiennent un long siège contre
Anirou , chef des Arabes , prise de la ville
et soumission du reste de l'Egypte, 480 a,
b. (V. Alexandre).
3r Urrai.so/i. (I^GYPïe.)
Ammon-Ra, à télé de bélier, grand dieu
de l'Egypte représenté dans des sculptures
du temple d'Om-Beyda, 17 b.
Année civile : les Égyptiens l'avaient faite
sciemment plus courte que l'année solaire ,
235 a. (V. Biot).
Anubis, quel était son emblème ordinaire,
36oa. — (V. aussi les article» Minos, Reli-
gion.)
Apis (le b(Kuf) : un promenoir était cons-
truit pour lui auprès du temple de Phtlia .
à Memphis, 368 a; (v, aussi les arlicli>i
Minos, Religion.) Cambyse le frappe de son
poignard, 277 b; le culte d'Apis est réglé
par le roi Choiis, 278 a; sous l'empereur
Julien, on découvre un nouveau bosuf Api»,
475 b.
Aristote a décrit le premier l'art de faire
éclore les poulets dans des fours, tg6 a.
Arsinoé, nom donné à plusieurs villçs,
leur situation, 432 b.
Arts et métiers, industrie. V. Classe po-
pulaire.
Astrologie , astronomie. Parmi les pein-
tures du tombeau d'un des Rhamsès, on
reconnaît un tableau des constellatiotts et
de leurs influences, 349 b, 35i a; Aristar-
que soutient le mouvement de la terre, 420,
a, b; date d'une éclipse de lune mentionnée
par Polybe, 422 a ; plusieurs autres sont ob-
servées par Hipparque, 427 b, 428 a. Voy.
les articles Biot , Calendrier, Champollioii
le jeune. Classe sacerdotale, Fourier, Le-
Ironne, Sirius, Timocharis.
.•\.thénè , Minerve , la dée.sse Nèitli dos
Égyptiens, 254 b — 255 b.
Auguste (l'empereur), et ses premiers »uc-
cesseurs : leur politique et leurs précau-
tions à l'égard de l'Egypte, 5oa, 465 b —
467 a ; ils font transporter à Rome plu-
sieurs obélisques, 78 a, b; Alexandre S<-
31
482
TABLE DES MATIERES.
vère et Dioclétien veulent priver les Egyp-
tiens de quelques-uns de leurs livres, i3S I) ;
les noms de plusieurs empereurs romains
se trouvent sur les sculptures d'un lemplc
d'Esneli , i6o b ; Germanicus reçoit des
prêtres les plus âgés l'interprétation de si-
gnes hiéroglyphiques sur la puissance mili-
taire de l'ancienne Egypte, 162 b, i63 a ;
une statue est élevée par les habitants de
Busiris à Balbillus, préfet romain, pour quel
bienfait, 1S8 b; Dioclétien prive l'Egypte
de ton atelier monélaire , 233 b ; Auguste
abolit l'usage de l'année vague des ligyp-
tiiais, et leur impose l'année fixe; delà
l'ère d'Auguste, 239 a, b; dans un petit
temple de Thèbes , les empereurs Hadrien
et Othon ou ses successeurs sont représen-
tés faisant des offrandes aux divinités égyp-
tiennes , 25o a — 25i a ; Auguste , Cali-
gula , Trajan, continuent, sans la terminer,
l'édification d'un temple dans la Nubie ,
3i2 a.
B
Baccbus : ses principaux emblèmes sont
figurés auprès d'Osiris, 127 a.
Bateleurs du Kaire : ils emploient dans
leurs tours le lézard nommé tupinambis du
désert, et la vipère hajé; forment une cor-
poration qui rappelle les anciens psyllts ;
sont appelés pour purger de serpents les
habitations, animent les fêles du Kaire par
leurs tours ; quelques - uns découvrent un
serpent dans le palais qui était habité par le
général Bonaparte ; par quel moyen, 19 b. —
21 b.
Belzoni: importance de deux inscriptions
qu'il a trouvées à Philfe , 223 b ; avait exé-
cuté à Paris le modèle exact du tombeau,
par lui découvert, de Ménephtha 1"% 323 b;
il en a publié en un grand atlas les princi-
paux sujets , sculptés ou peints , 328 a, b.
Béni-Hassan, lieu remarquable par plu-
sieurs liypogées, 166 b, 167 a; un de ces
monuments, à colonnes doriques, est le tom-
beau d'un chef militaire, 362 b.
Bérénice, reine dont la chevelure forme
une constellation, 419 b, /|ao a, faisait éle-
ver des chevaux pour coucourir dans les
jeux Olympiques, ibid-
Bérénice, nom donné à quatre villes, leur
situation, 432 a, b.
Bichir, poisson du Nil, d'une forme sin-
gulière, 18 b.
Biot , cité sur les notions astronomiques
auxquelles sont arrivés les Égyptiens, sur
le rapport de leur année vague à l'année
vraie , sur la répartition des emblèmes in-
terprétés par Champollion le jeune, 97 a —
99 a ; a développé, dans un ouvrage spécial,
l'opinion de Champollion sur la date de
l'institution du calendrier égyptien , a re-
connu la simplicité de la notation de leur
année vague, de son rapport avec les varia-
tions du Nil , et en déduit plusieurs consé-
quences, 240 a, 244 a.
Bubaslis, ville remarquable par les ruines
d'un grand temple; quels rois l'avaient or-
née de grands édifices, 36 1 b.
Byssus (toiles de). La classe sacerdotale
eu livrait chaque année une certaine quan-
tité au fisc royal, 90 a; servait à faire les
bandelettes des momies, à l'habillement, sur-
tout à celui des prêtres ; était probablement
le coton ; les temples renfermaient sans doute
de5 fabriques de ces tissus, 192 h, 193 a.
Calliaud (M.) s'est beaucoup raj
des sources du Nil ,9b; recueille des œufs
de crocodile qui éclosent dans sa barque,
22 a; dépeint les Berbers ou Barabras, ha-
bitants actuels de la Nubie , 27 b ; a décou-
vert et copié la plus célèbre des tables
généalosiques , 265 b; description, expli-
cation de cette table, 271 a — 272 a; a
retrouvé de riches mines d'émeraudes,
.',32 Ç.
Calasiries, Hçrmotybies, dénominalious
des guerriers au temps d'Hérodote, 146 a.
Calendrier ; point de tracer authetitîques
de son institution première en Egypte;
usage dès la plus haute antiquité, d'une
année de 365 jours , sa division ; les Égyp-
tiens savaient quelle partie du jour man-
quait à leur année civile, et l'avaient pro-
bablement fait connaître aux Grecs ; noms
des mois et leurs signes, 234 a — 235 b;
division de l'année et des travaux de la
culture en trois périodes égales d'après les
variations du Nil , 235 b, 236 a; période
sothiaqiie ou cynique ou de 1460 au, ce
CONTENUES DA.NS L'EGYPTE.
qui y a donné lieu; importanre pour le
calendrier du lever héliaqiie de l'étoile Si-
rius, aafi a — 287 b; usage d'une période
lunaire; période de sepl jours, période de
trente ans ou des grandes panégyries, 287 b ;
roincidence du premier jour de l'année va-
gue avec le premier jour de l'année fixe ,
237 b — 238 b; ère de Nabonassar, ère
d'Auguste; à quelle année remonte l'insti-
tution régulière du calendrier é£;yplien; ou-
vrage spécial de M. Biot sur ces faits et
leurs conséquences, 288 b — 240 a; calen-
drier des fêtes religieuses; deux planches
représentent toutes les expressions graphi-
ques relatives aux mesures , au calendrier,
aux dates; un tableau expose les signes
hiéroglyphiques des mois et ceux des cinij
jours céleite.s ; chaque mois et chaque
jour placés sous la protection d'un person-
nage divin ; les personnages emblématiques
des douze mois sont reconnus par Cham-
polHon; 240 a — 244 a; sous quel roi a eu
lieu un certain renouvellement du cycle so-
thiaque, 353 a.
Callixène de Rhodes , dans son histoire
d'Alexandrie, donne la description détaillée
d'une fête ((ui y fut célébrée; époque et
objet de cette fête ; extrait de cette descrip-
tion ,64 a — fi(J b.
Cavalerie, n'entra pas dans la composi-
tion de l'armée égyptienne, 148 b; discus-
sion à ce sujet sur les paroles de Moïse,
ibid.
Cerbère , le même que le Chien de Ty-
phon, placé par les Égyptiens dans l'Amen-
,hi (l'enffr), 127 a , b.
Chameau, parait avoir été inconnu aux
anciens Égyptiens pour leur sei-vice ,
196 a.
ChampoUion le jeune, cité dans la dis-
cussion sur la race des anciens habitants de
l'ÉgypIf , 27 b; sur la série de peuples fi-
gurée dans plusieurs bai-reliefs des tom-
beaux royaux, 3o a — 3t b; sur les tom-
beaux des rois, qu'il a vus en 1829, 5r b
— 57 b ; sur un tableau représentant les
signes de l'astronomie et de l'astrologie,
io3 b — 106 a; sur ini tableau représen-
tant le jugement de l'âme, i3o a; sur la
bibliothèque du Rhaiiiesséïon de Thèbes ,
i35b; sur les Livre:; hermétiques, 189 b;
sur le Pimaruler d'Hermès Trismégisie ,
140 h; sur les spéos d'ibrim et de Silsilis,
sur les monuments de Beit-Oually en Nu-
bie, sur les grottes de Beni-Hassan, 164 a
— 166 b; sur un papyrus qui contient,
presque en son entier, un pauégyriqtie de
483
Sésostris, itig a , b ; son travail sur l'ins-
cri|)tion de Rosette 22a b — 223 b; sur la
notation giaphique des mois et des jours
complémentaires, a35 a,b; sur la liaison
du lever de l'étoile Sirius et du commence-
ment de l'année, 236 b, 237 a; sur la
date de l'institution régulière du calendrier.
240 a; sur la recherche, dans les monu-
ments, des traces de la philosophie égyp-
lieune; sur la découverte qu'il fit, dans un
temple de !a Nubie, d'une nouvelle géné-
ration de dieux , complément du cercle des
formes d'Amon, 245 b, 246 a; recueille
dans le tombeau d'un roi la plus ancienne
représertaliou relative au lever de l'étoile
Sirius, 328 b; explique une difficulté histo-
rique sur le règne de la reine Ameiise,
3o4 a — 3o6 a, découvre la grotte ( spéo*
Artémidos) qui forme un temple souter-
rain, 324a — 325 b; décrit sur les lieux,
en 1829, un petit temple de Thoth (Her-
mès), 442 a et suiv.
Chat , était consacré à la déesse Pascht ou
Bubastis (Diane); des momies de chats se
trouvent en très-grande quantité près du
village Béni-Hassan-el-Aamar, 324 b —
325 b.
Chauves - souris : très - abondantes en
Egypte; de huit genres distincts; celle qui
est appelée roussette est susceptible d'édu-
cation, 23 a, 1).
Chevaux , étaient d'une beM« race ,
196 a.
Chine : n'était vraisembkbtement pas in-
connue à l'Egypte , 85 a.
Christianisme, ses premiers fondements
en Egypte , 469 b ; résidence du patriarche,
d'abord à Alexandrie, puis au Caire; mode
singulier de son élection, 469 b , 470 a;
sous quel empereur s'établit la secte qui
constitue l'Église actuelle des chrétiens d'K-
gypte, 479 b-
Chronologie, divisée en deux parties ;
historique ou fondée sur des moBumeuii
contemporains; sj-stematique ou non ap-
puyée de ces monuments, 264 a — ï65 b ;
à l'appui de la première : la -vieille chroni-
que de George le Syncelle, les hsfes deMa-
néthon , les tables généalogiques d'Abydos ;
monuments divers; exposition et explica-
tion de tous ces documents , 264 a — 275 a ;
calculs qui établissent la date de la nais-
sance de Ptoléniéc Épiphane et celle de la
mort de son père Philopaîor, 423 a —
424 a.
Circoncision , prescrite pï.r les lois égyp-
tiennes, 40 b — 41 a, iiï a.
31.
-1B4
TABLE DES MATIERES
Classe de» militaires, devenue le premier
ordre <le l'État sous Méuès; était pourvue
d'une dotation tenitoii.ale; force de l'arméi'
au temps d'Hérodote, 146 a — 147 a; dis-
tribution du service ; émigration d'un rorps
de cent mille hommes et par quel motif,
î47 a, b, 170 b; restes d'une enceinte aux
environs de Thèbes , laquelle est présumée
avoir été un établissement militaire; taux
moyen de la force de l'armée, armes di-
verses , nianœu\Tes , le roi chef suprême ;
usage de la cavalerie inconnu , explication ,
sur ce point , de la tradition de Moïse ,147
b — 149 a; intérieur des camps connu d'a-
près les monuments; armures, disposition
dans les marches ; les peintures découvertes
dans le tombeau d'un chef militaire repré-
sentent de nombreux objets d'armement;
forn)e des enseignes, 149 a. «5o b; armes
conservées dans nos musées, 167 a, b; puis-
sance militaire de l'Egypte attestée par une
multitude de tableaux homériques qui retra-
cent , entre autres faits , la prise de Jérusa-
lem , les victoires de Rhamsès le Grand ou
Sésostris , celle* de son père , du roi Horus ,
les chefs de diverses nations faits prison-
niers , une bataille navale ; puis les campa-
gnes de Rhamsè^-Méïamoun , i5o b — 160
b; nouveaux détail» sur les conquêtes de
Sésostris, récit qui en est fait à Hérodote
j)ar les prêtres , témoignages récemment dé-
couverts, fruits de ses victoires, 160 b —
i63 b; monuments élevés par les anciens
pharaons au delà de Syène; dans la Nubie;
spéos d'Ibrim qui appariiennent à différents
^règnes ; celui de Silsilis pour le roi Horus,
ili3 b — 166 a; autres monuments de faits
d'armes à Beit-Oually, en Nubie, à Beni-
Hassan, 1663—167 a; les militanes ar-
Lomplissaient les devoirs prescrits par la
religion, 167 a; le scarabée faisait le cachet
di; cette classe; le vautour et l'épervier
étaient l'emblème de la victoire ; quels pré-
sages fournissait le vautour, 167 b; repré-
sentation d'un combat naval ; monuments de
deux officiers de la maiiue, 167 b , 168 a ,
b; papyrus précieux qui contient surtout,
presque en sou entier, un panégyrique de
.Sésostris, 168 b — 170 a; un roi, aban-
donné des militaires qu'il avait privés de
leurs terres , est défendu par la classe des
marchands et des artisans, réflexion sur ce
fait , 1 70 a , b ; les Cariens et les Ioniens se
/ tendent en grand nombre auprès de l>sam-
luétifhus, qui leur donne des terres et les
incorpore dans la classe des militaires , 367
b ; sous ce roi , émigration en Ethiopie d'un
nombreux corps de troupea, par quel motif,
368 a.
Classe populaire , troisième ordre de l'état ;
jusqu'à quel point elle contribua primitiTe-
mentà l'élection des rois, question indécise;
mais prononça un jugement sans appel sur
les rois après leur mort; noms martelés dans
des monuments, 171 a — 173a; familles ha-
bituellement nombreuses; habillement sim-
))le, race belle et saine, mais un peu grêle;
habitations particulières , vastes , avec jardin ;
nourriture : pains de sorgho ou doura,
viandes, poissons, miel, fruits et diverses
productions, vin, bière de grain, 173 a —
176 a; pour boisson habituelle l'eau sahi-
taire du Nil qu'ils clarifiaient par un pro-
cédé usité encoie de nos jours; description
de la façade d'une habitation , du jardin qui
en était une dépendance ordinaire, décora»
tion de la maison par des peintures à fres-
que, 176 a — 178 a; meubles ornés de
sculptures ; la classe la plus humble abon-
damment pourvue du nécessaire, 178 a —
179 a; objets d'habillement, ustensiles de
toilette, bijoux et objets de parure: orne-
ments d'oreilles', colliers, anneaux et ba*
gués, bracelets, bijoux de formes carrées,
179 a — 182 b; ustensiles domestiques : va-
ses; meubles, 182 b; i83 a; instruments
et produits des arts et métiers: armes, ins-
truments de musi(|ue; tissus, i83 a, b; ob-
jets relatifs aux jeux et aux amusements de
l'enfance, i83 b; description de tableaux
peints dans le tombeau d'un personnage
distingué et représentant, i» les détails de
sa vie intérieure, 2° le service de l'extérieur,
3" la maison de campagne avec un nom-
breux domestique; étal numérique de
bestiaux, 184 a — 1S6 a; chasse, pêche,
délassements, jeux, 186 b; le Nil, autenz
de toute fécondité; précautions pour l'entre-
tien et la conservation des canaux, honneur.*
divins rendus à ce fleuve, 187 a — 188 b;
labourage, semailles après lesquelles la terre
est foulée par quelques animaux; récolte;
rafraîchissement de l'eau du Nil; u.sage de
la charrue et delà houe; moisson, faucille
égyptienne; conservation du grain, l'usage
des silos n'y a été probablement pas in-
connu ; culture et récolte du lin ; le byssns ,
probableinent le coton, 188 b — 193 a;
nourriture : lotus njmphœa, graine et ra-
cine, tige du papyrus, poisson, légumes,
vin de diverses qualités, bière ou autres li-
queurs fermenlées, fruits très-variés, ail et
oignon d'une saveur moins acre que les
nôtres, i.q3 b — igS a; le dattier, les pàtu-
(:o.vh:m!i:s da^s i/i'gyptk.
4S)>
rage» de la basse Egypte, chevaux d'une
belle race, igS a — 196 a; poulets éclos
dans des fours, iy6 a — 197 a; pertection
des tissus et des teintures, 197 b — 198 b ;
grands ouvrages d'architecture, mise en
œuvre des métaux, procédés chimi<|ues, art
de l'émailleur, fabi'icatiou de la porcelaine ,
du verre coloré et non coloré, dir stuc,
dorure du bois et du bronze. niosaKjiie de
pierres ou d'émaux de couleur, mastic dur,
appliqué en relief et doré , vases murrhins
artificiels, bronze employé pour les usten-
siles et les armes, 199 a — 201 b ; considé-
rations sur l'antique éclat des institutions
égyptieanes , sur les prodiges de leur archi-
tecture, de leur mécanique, sur l'état de
leur commerce et de leur marine, aoi b —
206 a ; routes qui rendaient à Thèbes et à
Memphis , 206 a , b ; vicissitudes de gran-
deur et d'infériorité jusqu'à la fondation
d'Alexandrie ; témoignages de sa grandeur
dans un des lomljeaux de Gournah ; Fourier
cUé sur ce sujet, 206 b — in b.
Classe sacerdotale; ses atfiibutions ; pri-
mitivement souveraine, elle cède ensuite le
premier rang au roi , ses possessions et reve-
nus; un droit lui était payé pour les momies
déposées dans les tombeaux , 86 b — 89 b;
payait au fisc royal certains tributs , 89 b —
90 b ; tout membre de cette classe était tenu
de faire chaque année un voyage jiar eau à
Alexandrie , 90 b ; le roi intronisé et sacré
dans une assemblée générale de cet ordre,
hérédité des fonctions établie par l'héritage
de la terre ; mariage des prêtres , leurs fils
sont fixés dans la classe ; concours des pré-
Ires dans toutes les affaires publiques, 90 b
— 93 a; professaient la médecine et la chi-
rurgie , g3 a , b ; avaient dans leurs attribu-
tions la momification des corps , 94 a — -
95 b ; combien elle influait sur la salubrité de
l'air, ibid. ; étaient astronomes: d'après
quelles planètes ils avaient nommé chacun
des sept jours de la semaine, 96 a, b; dis-
cussion sur leurs notions astronomiques,
mêlaient l'astrologie et l'astronomie ; jusqu'à
quel point l'astrologie fut eu vogue dans
l'empire romain, 97 a — 101 b; lliènie na-
'.al de l'univers, lor a; exemple d'un autre
*Jième natal , formulé sous le règne d'Anlo-
nin, loi b — toa b; prodiges de la magie,
toab — io3b; représentation des signes
les plus apparents de l'astronomie et de l'as-
trologie, 104 a — 106 a; les diverses par-
ties du corps de l'homme mises sous la pro-
tection de diverses planètes, 106 a; les
loiliaques et la description des temples de
DetiJe'rali et lïEsnch , 106 b — ma; fonr-
lious et noms divers des prêtres, costumes,
tête rase, circoncision , tissus de lin, instru-
ments et ustensiles, m b — 114b; il y
avait aussi' des prêtresses, ti5a, b ; 3/, i
statues de grands prêtres montrées à Héro-
dote , ri<i a — 117b; tradition des prêlns
sur la guerre de Troie , sur Paris et Hélène ,
117 I) — i2ol); quels furent leurs disciples
jiarmi les Grecs; iMoïse, (20b — 12':! a;
Rituel funéraire ; Livre des manifestation.';
à la lumière ; tal>leaux syntholiques , 12) a
— i2fia; jugement de l'âme, les champs-
Elysées , les récompenses et les peines,
métempsycose, Tholh , livres écrits par di-
vers Fgyptiens, livres licrmétimtes, descrip-
tion de quatre cercueils sacerdotaux , vM a
— 145b; deux grands prêtres, à l'époque
de la 20*^ dynastie , montent sur le trône .
356 a , b ; deux lils de rois , d'abord grands
prêtres, portent ensuite la couronne, 36u
a,J); Psammétichus H, honoré aussi d'un
sacerdoce, 370b.
Clément d'Alexandrie (Saint) , cité srir la
magnificence des temples égyptiens , 26 a ;
sur le prêtre nommé Horoscope, 99 a, b;
sur les cérémonies religieuses et les livres
d'Hermès, i36a, 137 a.
Combats sur terre et sur mer : disposi-
tion des troupes de diverses armes; genre
de manœuvre des vaisseaux ; quelle place
occupait le roi, 58 b, 148 a, b.
Costumes des i ois dans leurs fonctions pu-
bliques, 55 a.
Coudée , seule mesure de longueur dont
nous ayons la grandeur, très- probablement
certaine. V. Système numérique.
Crânes des Kgyptiens, beaucoup plus
épais et plus durs que ceux des Perses,
378 a.
Crocodile : ce qu'en dit Hérodote ; sa
narration es! rectifiée sur quelques points ;
habitudes du crocodile; ses ennemis, du-
reté de sa peau, etc. ; cinq espèces, 21b —
23 a ; celui de l'Egypte est plus timide que
celui des autres clii^ials, 24 à.
Chiivre : deux niiiies en ont été exploi-
tées en Arabie sous l'autorité des Pharaons,
201 b.
Culte. — Consécration par les Égyptien»
de certains animaux et végétaux à des di-
vinités diverses , 25 b — 26 b; crocodiles
sacrés: avaient, d'après les récits faits à
Hérodote, leurs tombeaux dans la jiartiiî
souterraine du labyrinthe, 37 a,; chaque
particulier pouvait établir chez lui des cha-
pelles , 1 84 à ; ordre des principales ftiv».
486
TABLE DES MATIERES
célébrées dans le grand temple d'Esnèh , ca-
lendrier sacré qui contient le tableau de
toutes les fêtes de l'année, 240 b, 241 a.
Culture: variété des travaux et des ré-
coltes , 1 4 a , b ; labourage , semailles , ré-
colte du blé, celle du lin, le byssus (pro-
bablement le coton) , i88b — igSa; divisée
en trois époques d'après le temps et le re-
tour de l'inondation , 235 b , 236 a.
D
Dattier, utile jusque dans ses derniers fila-
ments, 195 b.
Dendérah. — L'extrémité de la partie la
plus ancienne du temple appartient au règne
de Ciéopàtre et de Ptolémée Césarion ,
465 a, 466 b; plusieurs autres parties y
sont du temps d'Augusie , d'autres exécu-
tées sous divers empereurs , 466 b , 467 a
(V. Zodiaques).
Diane ou Artémis , la déesse Pascht ou
Jiatclit fBubasiis) ; le chat lui était consa-
ci-é, 325 a, b.
Diodore de Sicile, cité sur l'assertion
des Éthiopiens que l'Egypte est une de leurs
colonies, et sur la conformité des usages
chez les deux peuples , 28 a ; sur le pou-
voir des prêtres en Ethiopie, 34 b; sur la
loi contre les faux-monnayeurs , 39 a , b ;
sur les sacrifices humains en Egypte, 43 b;
sur l'étude de l'arithmétique et de la géo-
métrie que les prêtres enseignaient aux en-
fants , sur Yastrologie cultivée par les prê-
tres égyptiens qui prédisaient l'avenir, 99 a;
sur les poèmes eu l'honneur de Sésostris ,
i37 b , a séparé la mythologie des Égyptiens
de leur histoire dont il n'a voulu exposer
que les faits principaux, 276 a, b; a men-
tionné, sans les nommer, plusieurs rois qui
ont vécu dans l'oisiveté , 290 a ; a décrit les
actions d'Osymaiidyas et son tombean , 291
a , b ; son texte sur Sésostris est cerlifié par
les monuments, 332 a — 335a; n'est pas
assez précis sur la durée de son règne , 339
a, b; cité sur les derniers rois de la 19"
dynastie, et les premiers de la 20«, 354
a , b ; sur le roi Bocchoris , 362 b , 363 a ;
sur Psammélichus , 368, a, b; sur le pou-
voir des prêtres éthiopiens, dont le joug
est brisé par le roi Ergamène, 417 a,
b ; sur la mort d'Aristomène que Ptolé-
mée Épiphane fait mourir par la ciguë •;
429 b.
École d'Alexandrie (V. Alexandrie).
Écriture. V. Langue et Écriture, 211 b
et suiv.
Egypte : sa situation, sa destination natu-
relle: doit au Nil sa fertilité , i , a , b ; l'obs-
curité couvre ses origines; gouvernement
d'abord sacerdotal, devenu monarchique;
la nation divisée en classes ; des révolutions
intérieures donnent lieu à plusieurs dynas-
ties, idée générale des arts et de l'industrie,
a a — 3 b; état physique , division en trois
régions, montagnes; aspect diversifié suivant
les trois saisons de l'année égyptienne; cul-
ture et plantes principales, 3 b — 7 a; ex-
haussement du sol de la basse Egypte, con-
sidérations sur le commencement et la pro-
gression de ce phénomène, la a; culture
riche et variée ; climat généralement salubre ,
mais sujet à la pesie et à des vents nuisibles ,
14 a — i5a; oasis, leur situation, des-
cription de la plus célèbre, celle de Jupiter
Ammon, visitée par plusieurs héi'os de l'an-
tiquité et par Alexandre le Grand, i5 a —
i6b; mer Rouge, i6 b — 18 a; aniipaux
qui lui sont , particuliers , 18 a — 24 a : végé-
taux, papyrus, a4 a — aS b; population
ses variations à diverses époques 26 b -
38 a; gouvernement, d'abord théocratique^
puis monarchique, à dater de IMenaï on
Menés, 33 a — 35 b; état politique de la
nation ; division des citoyens en classes
en professions, du royaume en préfectures
ou nomes; assemblées générales de députés
de la nation dans le labyrinthe, 33 b , 38 b;
lois , parmi lesquelles il en est une qui to- J
1ère le vol, question des sacrifices humains,
procédure , 38 b — 5o b; état de la famille
royale, monuments érigés aux rois, obé-
lisque de Louqsor, 5o b — 86 b; classe sa-
cerdotale, astronomie, astrologie, tradition
sur Paris et Hélène, Moïse, rituel funé-
raire, livres d'Hermès, momies de divers
prêtres, 86 b — 145 b; classe des mili-
taires, dotée de propriétés terri toiiales;
service , dans des stations ou dans des villes
frontières , déféré aux divers corps ; avait le
roi pour chef suprême ; tableaux , relations
et monuments attestant les victoires de plu-
sieurs rois, 146 a — 170 b; Classe popu-
laire , juge des rois après leur mort , interieui
CONTENUES DANS L'EGYPTE.
de la famille, habitalions , arU et métiers,
culture, commerce, antiquité de la civilisa-
lion, 171a — 211 b; langue et écrilure,
an b — aaS b; système numérique, sys-
tème métrique, monnaie, calendrier, 228b
— 244 a; religion, renfermant trois points
principaux : le dogme, la hiérarcliie, le
culte, 244 a — 260 a ; funérailles et pratiques
diverses pour l'embaumement des corps,
*6o a — 264 a; chronologie, 264 a —
275 a; précis historique, 275 a jusqu'à
la fin.
Éméraudes (mines d'). V. Cailliaud.
Empereurs romains.; comment plusieurs
d'entre eux se sont montrés à l'égard des
Égyptiens, V. Auguste, Précis historique.
Ératosthènes , un des gardes de la biblio-
thèque d'Alexandrie, a donné des mesures
sur une partie du cours du Nil, 8 b.
Ère d'Auguste, 239 b.
Ère de Dioclétien ou des martyrs ,
474 a.
4Rr
Ère de Nabonassar, quel en fut le pre-
mier jour, 239 a.
Ère dionysienne, son origine, son point
de départ , 4 1 5 a , b.
Ergamène, roi d'Ethiopie, duquel on voit
encore des monuments, renverse violem-
ment le gouvernement théocratique de ce
pays, 417 a.b.
Ethiopie , berceau de la population égyp-
tienne, 28 a et suiv. ; a donné à l'Egypte le
joug théocratique établi chez elle, 34 b;
dans plusieurs temples de la Nubie, élevés
par des rois éthiopiens , on trouve des traces
de la conformilé du culte, de l'écriture
hiéroglyphique et des principales institu-
tions chez les deux nations, 417 b (V. Er-
gamène).
Eucliarlste , second surnom donné à Épi-
phane, 429b; c'est lui qui a introduit cet
usage de deux surnoms, ibid.
Ezéchiel, a transmis une tradition sur la
destinée des dynasties égyptiennes , 464 b
F
Fakaha, poisson du Nil; il fournit une
nourriture abondante; de sa peau gonflée
|ps enfants se font un ballon pour leurs
jeux , 18 1), 19 a.
Fayoura, province désignée par diffé-
rents noms sous les Grecs et les Romains ,
remarquable par le réservoir nommé lac
du Fayoum ou lac Mœris ; de quel souve-
rain il est l'ouvrage, son étendue, sa desti-
nation ; salure considérable de son eau ,
12 I) — 14 a; dans cette province était
aussi le labyrinthe, 37 b — 38 b; formait
le nome Arsinoïte , 432 b.
Femmes — Leur condition civile ne pa-
raît en rien avoir été inférieure à celle
des hommes, J42 b, 56 b, 57 a, 164 b; il
y a même en des prétresses , : i5 a, b ; tiu
roi de la 2° dynastie les appelle à la succes-
sion de l'autorité royale, 278 a; plusieurs
ont été reines (voyez Précis historique :
6", 12% 18* dynastie).
Fête célébrée à Alexandrie l'an 284
avant le christianisme, pour l'inauguration
du règne de Ptolémée Philadelphe, sa des-
cription détaillée, 64 a — 66 b, 411 b.
Fourier, membre de la commission
d'Egypte, cité sur les antiquités astrono-
miques observées en Egypte, 97 a; sur la
puissance du sacerdoce, 121 b; sur l'état
général et les époques principales de la
civilisation égyptienne, 209 b — 211b.
I George le Syncelle , nous a conservé la
i vieille chronique; tableau qu'elle présente
j des diverses dynasties; discussion et com-
paraison avec les listes de Manéthon , 266
1 b — 268 b.
Germanicus va examiner les antiquités
de l'Egypte, il y interroge les prêtres, 346
b, 347 a, 467 "b.
Girafe , était un des animaux amenés par
les peuples vaincus ou tributaires, 208 b.
Gouvernement, d'abord théocratique.
importé de l'Ethiopie; puis nionarchiqiie
à dater de Menai ou Menés ,33 a — 35 h.
Granit rose (belles carrières de) près de
Phih-e. 367 b; une inscription grecque,
relative à une ouverture nouvelle de carriè-
res dans cet endroit , iiorle le nom de Géta,
477 b.
Grecs ioniens; quinze, hommes, femmes
ou enfants, paraissent avoir été figurés
comme prisonniers dans une peinture q^ui
décore iiti tombeau, 166 b, 167 a.
4SS
TABLE DES MATIÈRES
H
Hadrien (l'empereur) parcourt l'Egypte
avec l'impératrice Sabine : ils y entendent
la statue parlante de Memnon. Lettre
«l'Hadrien au consul Servianus sur l'opinion
qu'il a conçue de l'Egypte, 471 a, b.
Héphaistôs, Vulcain, ouvrier divin chez
les Égyptiens , désigné par !e nom Phtha ,
uj5 b, 256 a.
Hérodoie, cité sur les sources du Nil ,
S a; sur les travaux pour le lacMueris, i3 a;
sur la destruction de l'armée de Cambyse
]>ar un vent brûlant; i4 b, i5 a, 878 a;
sur la fontaine du Soleil, i5 b et siiiv. ;
sur le tupinambis qu'il appelle crocodile
terrestre, 19 b; sur le cr4codile, 21 b,
a2 a ; sur la couleur de la peau des Égyp-
tiens et leurs cheveux crépus ,26b; sur le
labjrintlie , 36 b, 87 a; sur l'introduction
de l'or et de l'argent monnayé en Egypte par
les Perses, 3t) a; sur l'assertion que les
sacrifices humains avaient eu lieu en Egypte ,
43 b, 44 a; sur les prêtres du temple de
Phtha, à Memphis, 63 b; rapporte qu'il
n'y eut point de prêtresses en Egypte ( as-
sertion contestée par l'auteur ) ; donne des
détails sur leurs fonctions, leur manière de
vivre , leurs divers collèges, le pontife su
prême, la série chronologique des statues
des grands prêtres, ii5a — 117 b; ce qu'il
a recueilli des prêtres égyptiens sur la guerre
de Truie , sur le débarquement à l'une des
embouchures du Nil , de Paris et d'Hélène,
laquelle fut retenue seule en Egypte, etc.,
etc., 117 b — i2ob; Isis et Osiris, et ce
que les Egyptiens ont dit sur les tiansnii-
'grationsde l'âme, i33 b, i34 a; Hérodote
a vu leurs annales nationales, i38 a ; les dit
adonnés à l'astrologie, 99 b, 100 b; donne
des renseignements sur la composition et
la force de l'armée, 146 b, 147 a; sur les
victoires de Sésostris, 161 a, b; sur la fa-
cilité de la culture, i88 b; sur l'emploi des
animaux pour fouler les grains ensemencés ,
189 a ; sur le montant de la dépense en lé-
gumes pour les ouvriers qui construisirent
ime des pyramides, xgS a; sur la connais-
sance, étabhechez les Égyptiens, de la dif-
férence entre leur année vague et l'année
solaire, a35 a; sur leur usage de placer
chaque mois et chaque jour sous la protec-
tion d'un personnage divin , 243 a ; sur la
j croyance des Thébains en un dieu unique ,
244 b ; ce qu'il a rapporté sur Sésostris est
contirmé par les monuments, 332 a — 335 a;
il est cité sur la fuite de Sennachérib,
365 a ; n'est point d'accord avec Manéthon ,
ni avec les monuments sur la fin de !a dy-
nastie éthiopienne, 365 a, b, a donné inie
description de la ville de Sais qu'il avait
vue avant sa décadence, 36? a; est cité sur
les l'ègnes de Psamniétichus,de son fils Nécos
(Néchao II suivant Manéthon), sur le canal
de communication entre les deux mers ,
367 b — 369 b; sur Psammétichus H,
nommé par lui Psammis , sur Apriès ,
370 b — 372 b; sur les propylées construits
à Sais par Amasis, 374 a; sur les dons faits
j)ar Amasis au temple de Delphes, 876 a;
sur la conquête que ce roi fit de l'île de
Chypre, ib.; visite auprès de Péluse, le
champ de bataille où étaient encore amon-
celés séparément les ossements des Perses
et ceux des Égyptiens , son observation sur
la différence de dureté entre les crânes des
uns et ceux des autres, 878 a.
Hippopotame, se voit dans les parties les
plus méridionales du Nil; n'attaque piis
l'homme , 24 a.
Histoire naturelle. — Plantes, fleurs et
arbres remarquables, 6 a, h; le Nil et ses
inondations (V. Nil); salure considérable
de l'eau du lac du Fayoum (lac Mœris),
14 a ; productions, climat, vents nuisibles,
14 a — i5 a; comment le chameau se sous-
trait à leur influence, i5 a; animaux par-^
ticuliers à l'Egypte : poissons ; oiseaux ; rep-
tiles; couleuvres et serpents; lézards et
crocodiles ; ibis ; chauves-souris et roussette,
hyène et cliacal ; hippopotame , 1 8 Ja —
24 a; quelques lions paraissent y avoir été
apprivoisés dans l'antiquité, celui du vice-
roi actuel de l'Égypie reste habituellement
auprès de lui, 24 a; quelques-uns ont ac-
compagné les rois dans les combats , 148 b,
291 a;, plantes légumineuses, céréales; blé
barbu trouvé dans des tombeaux; papyrus,
25 a — 25 b ; byssus ( probablement le
coton) , des toiles en étaient vraisembla-
blement fabriquées dans les temples, 90 a ;
conclusion sur la position constante de
l'axe terrestre, d'apiès l'orientation de la
grande pyramide, 281 a; grès, cette pierre
se voit dans plusieurs constructions des plus
anciennes, 292 b, 3 10 b; servit à bâtir un
grand édifice à Kourna, 827 a; était la
matière de deux colosses aujourd'hui brL.cs,
3i5 a; des montagnes de grès à Silsilis
semblent avoir été brisées par le Nil,33o b;
CONTENUES DANS L'EGYPTE.
il y en avait des cairièies à Thorrali, près
lie >Iemphis , 36- b ; des lions, des lévriers,
des chacals vivants étaient donnés en tri-
but par des pays situés au midi de l'Égyple ,
3ra b; une observation physiologique, sur
la ressemblance des enfants à leur père ou
à leur mère, reçoit son application d'une
sculpture qui représente la mère d'Améno-
phis III, 3i7 a, b; quelques fragments
nous son: restés des commentaires de Plo-
lémée Evergète II , sjJécialement sur la
zooloj^ie, 441 b.
Histoire sainte: à quelle dynastie répon-
dent le règne de David, celui de Salonion
et quelques événements mémorables de cette
^89
histoire, 358 a — 359 b; de quel roi de
l'Egypte Osée implore le secours, 364 a;
Ezéchias ïecouiu par un roi de la dysnastie
des Éthiopiens contre Sennachérib ; discus-
sion à ce sujet , sur la tradition de la Bible
et sur le récit d'Hérodote , 3ft5 a ; Jérusa-
lem et le royaume de Juda tributaires de
Nécliaô, 369 b, 370 a.
Hyène : elle se trouve en Egypte ; elle y
est peu redoutée , 23 b.
Hypathia , lille du mathématicien Théon ,
enseigne à Athènes et à Alexandrie la phi-
losophie d'Aristote et de Platon : elle meurt
sous les coups d'assassins suscités par les
parabolaiis , 447 b.
Ibis, oiseau de passage ; deux espèces ; a
été fréquemment embaumé par les Egyp-
tiens ; ne détruit point les serpents ; était
consacré au dieu Thôth (Hermès) ; a donné,
dit-on , l'idée du clystère ,23 a.
Ibsamboul , lieu remarquable par un
grand temple creusé dans une montagne,
1 5 1 b et suiv. ; par les colosses monolithes
qui en décorent l'enlrée, 334 a; par les fi-
gmes tracées sur les colonnes du temple
d'Aihos, 337 b, 338 a.
Ichueumon , animal susceptible d'éduca-
tion ; ses habitudes; destructeur de plu-
sieurs animaux et des œufs du crocodile ; de
quelle manière , au dire des anciens , il at-
taque les plus grands serpents , 23 b.
Inde : elle avait des relations
ciales avec l'Egypte, 162 b.
Invasion de l'Egypte par des barbares
venus de l'Orient, durée de leur séjour,
147 a. (Yoyez. le Précis historique, 17*
et 18" dynastie); seconde invasion, de peu
de durée, 345 a, b; invasion par les Éthio-
piens sous Sabâcon, fondateur de la 25'
dynastie, 363 a; invasion par les Perses
sous Cambyse, fondateur de la 27' dynastie,
376 b et suiv.; invasion d'Alexandre, sui-
vie de l'établissement des 3t* et 3i' dynas-
ties, 387 a et suiv. ; invasion des Éthiopiens
réprimée par le préfet romain Pétronius,
466 a ; des Perses qui s'emparent d'Alexan-
drie, 749 a; enfin d'Amrou en 64;, 480
a, b.
Ipsus (la journée d'), décide du sort
d'Antigone, 407 b.
Joseph, fils de Jacob, premier ministre
d'un des rois pasteurs, fait du sol de l'E-
gypte la propriété du souverain , 42 b ,
43 a ; à quelle époque il fut amené en
Éygpte et en obtint ensuite l'administration;
accord de l'époque de la venue d'Abraham
f n Egypte , de l'âge de Joseph , du voyage
le ses frères et de la mort de Jacob , 298 b
— 3oo a.
Josèphe , historien juif, a rapporté tex-
tuellement un extrait de l'histoire de Ma-
néthon , 294 a ; ses listes ont été copiées
par les abréviateurs venus après lui, d'où
l'oubli des noms de plusieurs Pharaons.
295 b , 296 a ; donne ceux des rois pasteurs
et la durée de leur dynastie, 297 b , 298 a;
avoue , d'après Manethon , leurs incursions
et leurs pilllages, 298 a; rapporte que les
rois de la Thébaïde leur faisaient une
guerre continuelle , 3oo a , b.
K
Karnac lieu remarquable par d'immenses
construciions , dues en grande partie à Mœris ,
3io a; qui a orné ce palais d'une table
des rois ses prédécesseurs 3 1 1 a , b. ; une
foulede bas-reliefs y retracent les campagnes
glorieuses de Ménephlha P' en Asie, Î27 b.
Kourna ( palais de ) à Thèbes , édifié en
partie par Ménephtlia l", terminé par sou fils,
Sésostris: monument des plu» remarquablei
Kous le rapport de l'art. 3a5 a et suiv. ( V
aussi Ménephthéum ).
490
TABLE DES IMATIÈRES
Labyrinthe, vaste édifice décrit par Hé-
rodote et par Slrabon ; destiné à la réunion
des députés des provinces de l'Egypte, 36 b
—38 b; imité à Cnosse par les Grecs , 38 b;
:i quel roi en est attribuée la construction ,
289 b.
Lac Mœris, dans quelle partie de l'E-
gypte en restent les traces , son étendue , sa
fjeslination, à quel roi l'Egypte en fut re-
«levable ; son nom actuel , degré de salure
f'e son eau, i3 a — 14 a, 3ii a; produit
de la pèche de ce lac sous la domination des
l'erses, 379 a.
Langue et écriture : origine inconnue;
langue commune à l'Egypte et à l'Ethiopie ;
toujours la même jusque sous les empereurs
romains; au cinquième siècle de noire ère
traduction en langue égyptienne de l'Ancien
et du Nouveau Testament ; dans notre dix-
septième siècle un prêtre chrétien en avait
encore quelque usage, air b — 2i3 b; la
langue copte est la langue égyptienne , quoi-
que écrite en grande partie avec d'autres
caractères, ce qu'attestent plusieurs savants
et la Grammaire égyptienne de Champollion
le jeune ; comment la langue égyptienne a
employé des mots exotiques, 2i3 b — 214
b; constitution de cette langue , trois prin-
cipaux dialectes ; sa grammaire , même dans
la langue copte, n'a pas subi de notable
changement; ouvrages écrits dans l'idiome
copie, 214 b — 217 b; révolution qu'é-
prouva la langue par l'introduction du nou-
veau système graphique; écritures usitées
dans l'ancienne Egypte ; Idérogljphique ,
hiératique, démotique, 217 b — 2a la;
expression ou valeur graphique des signes
divisée en figuratifs, symboliques , pho-
nétiques, étude fructueuse, par Cham-
pollion le jeune, de l'inscription de Rosette
et de deux inscriptions découvertes par
Relzoni, 221 a — 224 a; antiquité de l'u-
sage de l'écriture en Egypte; l'alphabet
complet est publié dans la Grammaire
égyptienne ; explication graphique et gram-
maticale de deux lignes d'une inscription
très ancienne, 224 a — 226 a; sur l'usage
de cette langue à diverges époques et les
traces que l'on retrouve de quelques autres
langues de l'antiquité, sur l'introduction du
nouvel alphabet , sur la diuée de la langue
copte, 226 b — 228 b; époque de la cessa-
tion de l'usage des anciennes écritures égyp-
tiennes , 476 b , conservé seulement par les
Jacobites ou Coptes, 479 b.
Larrey (le docteur) , ajjràs de curieuses
recherches, regarde les Abyssins, Berbers
ou Barabras , comme réunissant les princi-
paux traits de conformation qui caractéri-
sent la race des anciens Égyptiens, 27 a b.
Letronne , établit que l'astrologie remonte
chez lès Égyptiens , aussi bien que l'astro-
nomie, à une très-haute antiquité 99 a;
cité sur le nom d'Eupator, probablement
donné aussi à Ptolémée Philopator par la
ville de Paphos, 425 b, 426 a; a donné la
traduction de plusieurs inscriptions relati-
ves à Évergèle II, 4^5 b — 446 1».
Lions (plusieurs) contribuèrent à l'éclat
d'une fêle célébrée à Alexandrie , 66 a ; un
lion éduqué pour les combats suivait ordi-
nairement ou précédait le char du roi,
148 b (V. Histoire naturelle); dans le
camp, était accroupé près de sa tente, et
surveillé, 149 b.
Livres utiles ou remarquables écrits par
divers Égyptiens, 137 b, i38 a , b.
Lois égyptiennes , citées par les auteurs
anciens sans une distinction suffisante des
époques ; par exemple celle contre les faux-
nionnayeurs , 38 b, 3 9b ; citation des princi-
pales, surtout de celle d'après laquelle le
vol était toléré; époques auxquelles furent
établies certaines lois , telles que la permis-
sion du mariage entre le frère et la sœur,
celle de la dissolution du mariage; citation
à ce sujet de ce qui avait eu lieu chez des
rois antérieurs pour le droit d'hérédité des
enfants; 39 b — 42 b; changement delà
législation sous le gouvernement féodal des
rois Pasteurs, 42 b , 43 a; discussion sur
l'existence présumée des sacrifices humams
en Egypte , 43 a et suiv. ; administration
de la justice ; exposé , d'après un papyrus ,
d'un procès jugé à Thèbes 117 ans avant
J. C. , et du plaidoyer, 45 b — 48 b; sup-
pHque adressée à Ptolémée Évergète II,
48 b, 49 a; affaiblissement successif de la
législation et de la puissance de l'Egypte,
49 b — 5o b.
Louqsor (obélisque de), de quelles carrières
il a été tiré, 4 a; description détaillée de ce
monument consacré à la gloire de Rhamsès II
et de Rhamsès III (Sésostris), 79 a — ^^84 a;
vœu de l'auteur sur une inscription à y gra-
ver 84 a, b ; quel roi fut fe fondateur des pa-
lais de Louqsor, ainsi que l'atteste tme ins- \
cription traduite ; détails stu- les bas-reliefs
et les décorations qui s'y voient encore, 3 1 3
b — 3i4 b; le loi Horus contribue aussi à
CONTEINUES DANS L'EGYPTE.
491
orner une parlic de ces palais, 3 19 h;
Rhamsès I*"' en termine les quatre dernières
grandes colonnes, et les bas-reliefs qui y
sont conservés portent son prénom royal et
son nom propre , 3ii a.
Lucas (Paul), à son retour en 1704 de
son premier voyage au Levant, fait un récit
fabuleux de la cataracte de Syène ; ce qu'il
avait déjà vu aussi dans ses autres voyages ,
10 a, b.
M
Magistratures et dignités en Égypie sous
Ptoléniée Evergète II, plusieurs litres eu
sont connus d'a|)rès une inscription grecque
traduite par M. Leironne, 49 a, b.
Mammisi, petit édifice élevé à côté de
chaque temple, sa destination; emblèmes
figurés dans quelques-uns, aSa b — 254 a.
Manéthon; quel était le contenu de ses
ouvrages, ce qui nous en reste, tableau,
selon lui , des dynasties égypiiennes, ob-
servations, 267 b — 270 a.
Marbre blanc , rare en Egypte, 36G b.
Marine régulière , employée comme force
de l'État , 168 a.
Médailles. V. Monnaie.
Médecine et chirurgie, professées par les
prêtres , 93 a , b ; l'emploi et la composition
des remèdes, réglés par la loi, i38 b.
Médinet-Habou (palais de) à Thèbes,
grand édifice , temple et palais, de la plus
helle époque de l'art, 58a, 5g, i55 — i58,
ï4i, 3o3 a, b; augmenté et décoré par
Mœris, 309 b, 3io; autour de ce monu-
ment s'élèvent ceux qui sont dus à plu-
sieur.', rois postérieurs ; à quel règne en re-
montent les plus anciennes constructions,
346 a, b; les tableaux qui y subsistent en-
core font connaître toute la XIX* dynastie ,
349 a — 353 a; sur quelques constructions
est mentionné Tahraka, de la dynastie
éthiopienne, 364 a , h-
Memuon (colosse, statue parlante de),
70 a — 71 a; discussion sur le phénomène
des sons, qu'elle rendait; de qui elle était
réellement l'image, 71 a — 77 a; 3i3 a, b,
3i.5 b, 3i6 a; est entendue par l'empereur
Hadrien et l'impératrice Sabine, 471 a, b.
Memnonium , dans quel état sont les
restes de ce monument , 69 b et suiv ; ce
nom est une dénomination inexacte du
fthamesséum ou Aménophium , encore
existant à Thèbes, 291 b, ?i3 b; en
l'honneur de quel roi y furent érigées plu-
sieurs statues colossales, 3i4 b; résidtats
des fouilles qui y^ont été faites, 3i5 a.
Memphis, sa distance du bras droit de la
mer Rouge ; dans cette contrée ont eu lieu
les premiers événements de la délivrance
des Hébreux par Moïse ,17a; fondée par
Menai ou Menés , elle est fortifiée et devient
la rivale de Thèbes, 35 a; les débris du
temple de Phtha y subsistent encore, 63 a;
ses communications commerciales, 206 b;
idée de sa grandeur et de ses ruines, 286 b
et suiv.
Menai' ou Menés , état du sol de la basse
Egypte lorsqu'il monta sur le trône , 1 1 b ,
12 a; il établit la royauté héréditaire , 34 b.
Ménephthéum , ou palais de Kourna ,
commencé par Ménephtha T', et terminé
par son fils Sésostris, découvert et décrit
par Champollion le jeune, 324 a, 327 b.
Mer Rouge; sa position, sa direction,
deux de ses bras forment une péninsule
célèbre par plusieurs lieux mentionnés dans
l'histoire sainte, et par le séjour de Moïse
et des Israélites; élévation de ses eaux au-
dessus de celles de la Méditerranée ; Napo-
léon découvre le premier, dans le désert de
Suez , les traces du canal qui a joint ces
deux mers, 16 b — 18 a.
Mercure , Thôth des Égyptiens , 1 29 a, b ;
1 34 a et suiv. ; inventeur des poids et me-
sures, 2 3o b.
Mimaut (M.), a recueilli et transporté à
Paris le livre des races royales égyptiennes,
271 b.
Minos, Éaque, Rhadaniante; chez les
Égyptiens, Horus, Api, Anubi, 129 b.
Mœris , date de son règne , gloire de soii
administration, constructions et monuments
qui lui sont dus, 309 a — 3ii b.
Moïse entreprend de délivrer les Hébreux
de l'esclavage; par quels moyens il exécute
son entreprise; quels lieux, parmi ceux
qu'il a nommés, sont encore recounaissables,
17 a — 18 a; sa naissance, son éducation,
jugement porté sur lui par plusieurs écri-
vains, soit païens , soit chrétiens , 1 2 1 b —
122 b; a reçu son éducation à Memphis,
288 b ; sous quels rois eurent lieu la sortie
de l'Egypte et le séjour dans le désert de
Sinaï, 340 a — 34 x a.
Mokattam, petite chaîne arabique (pii
renferme les carrières de Thorrah et de
Messarah, 280 a.
Momies : il en a été apporté en l-raDce
plusieurs de crocodiles et d'ibis ,23a; quel*
492
TABLE DES MATIERES
ques momies royales élaienl dorées el char-
gées de bijoux, 55 a; les momies déposées
dans les tombeaux payaient un droit aux
prêtres, 89 b, 263 a, b; utilité de la mo-
mification ,94 a — 95 b; noms donnés aux
prêtres chargés de cet embaumement, 112a;
description de quatre cercueils sacerdotaux
conservés au Louvre, 144 a — 145 b; pré-
paration des momies et détails sur les
cérémonies funéraires qui se rattachaient à
cet usage, 260 a — 264 a; description de
dessins faisant partie d'un manuscrit sur pa-
pyrus, qui accompagnait une momie, 36oa.
Monnaie et médailles. La monnaie métal-
lique parait avoir été inconnue à l'Egypte ,
3 a ; une seule espèce de pièce foimait pro-
bablement la petite monnaie ; pour le reste ,
des anneaux d'or ou d'argent ; monnaie in-
troduite par les divers souverains étrangers,
a32b— 233b; particularité dans les dates des
monnaies frappées sous les premiers rois
Lagides 414 b — 4r6 a; les monnaies d'É-
vergète font présumer qu'il fut maître de
Tripolis de Syrie, 418 a; celles de Philo-
pator ont toujours porté ce surnom , 4ai a;
avec quelle arme Épiphane voulut être re-
présenté sur les siennes, 43a a; à quelle
année du règne d'Évergèle II s'arrêtent ses
médailles à nous connues, 445 b; les mon-
naies frappées par Cléopâire n'indiquent
aucun roi qui ait régné avec elle , 459 a ;
l'Egypte reconnaît la première l'autorité
d'Othon el frappe des monnaies à son nom,
468 b ; il en est frappé à l'effigie de Ha-
drien et de Sabine , d'autres le sont à l'oc-
casion de leur voyage en Egypte, 470 b;
quelques-unes portent l'effigie de Perlinax
et de Tatiana sa femme, 472 a; Firmus en
fait frapper à la sienne , 473 b.
Montagnes : deux chaînes encaissent la
vallée de l'Egypte, leur nature, distance
qui les sépare , 4 a , b ; des montagnes de
grès, et d'autres de granit, paraissent avoir
été trés-anciennement brisées par le Nil ,
28 a, 33ob. V. Mokattam.
Mythologie grecque, évidence de son
origine égyptienne, 254 a — 256 b. V.
Athénè , Kacchus , Cerbère , Diane , Hé-
phaistos. Mercure, Minos, Nuit (la),Per-
séphonè, Pluton.
N
Néron , fait faire un voyage pour la dé-
couverte des sources du Nil ,8b; une ins-
cription rapporte un décret rendu par les
habitants de Busiris à la louange de cet
empereur, 468 a.
Nil : ses sources encore inconnues ; in-
fluence de ses variations sur les vues des
premiers législateurs de l'Egypte i, a, b;
explication d'une ancienne fable relative à
la hauteur de ses accroissements, 5 a; ori-
gine de son nom, un culte particulier et
des prêtres lui étaient décernés ; représenté
de diverses manières , il recevait aussi des
Égyptiens un nom particulier ; la célébrité
de ses inondations et l'incertitude sur le
lieu de sa source existaient dès la plus haute
antiquité, récit d'Hérodote sur ce point,
tentatives faites pour connaître ses sources,
espérances sur la probabilité de leur décou-
verte prochaine , 7 a — 9b; cinq cataractes ,
état réel de celle de Syène méconnaissable
dans le récit de Paul Lucas; d'après quel
motif a été conservé cet obstacle à la navi-
gation; débordements annuels, leur cause,
leur résultat-, salubrité de son eau; le por-
tugais Âlbuquerque veut détourner son
cours; 9 b — 12 b. Ce fleuve, à une époque
que nous ne pouvons déterminer, s'est ou-
vert ini passage a travers une montagne gra-
nitique, 28 a; son eau, quoique très-salu-
taire, a besoin d'être clarifiée, moyen
employé pour cela par les anciens Égyptiens ,
etausside nos jours; elle fait la boisson du
Grand Seigneur à Constantinople , 176 a b ,
nature du limon du Nil; précautions pour
l'entretien et la conservation des canaux;
honneurs divins rendus à ce fleuve, 187 a
— 188 b; température de son eau^ comment
les anciens Égyptiens la faisaient rafraîchir,
comment le font ceux d'aujourd'hui , 189 b,
190 a; le débordement du Nil, sa durée,
avaient donné lieu au partage de l'année en
trois saisons, 235 b, 286 a; le Nil semble
avoir brisé des montagnes de grès à Silsilis ,
33o b ; le roi Nilus acquiert quelque re-
nommée par ses travaux pour l'entretien
des canaux , 354 b ; habileté du préfet ro-
main Pétronius dans la distribution des
eaux du fleuve, 466 a.
Nubie : elle était intimement incorporée
à l'Egypte, ainsi que l'attestent les spéos
d'Ibrim et les monuments de Beit-Oually ,
i63 b— 166 a.
Nuit (la), Nyx chez les Grecs, est U
déesse Bouto des Egyptiens, 254 a, b.
CONTENUES DANS IVl-.GYPTK.
o
Oasis, îles de verdure au militii Jes d»>
•erts : leur situation ; dans celle de Jdpiter-
Animon, aujourd'hui de Syouah, élail,
tciou Hérodote, la Fontaine du Soleil et le
temple du Dieu ; Alexandre le Grand, d'a-
pi es l'exemple de plusieurs béros , y va coii-
siiiler l'oracle; diverses ruines et l'existence
de la fontaine attestent la vérité de la tra-
dition; utilité des oasis, i5 a — i6 b.
Obélisques égyptiens : sont tous mono-
litbes; à quelle époque fut probablement
élevé le premier, 77 b, 78 a; combien il y
en a encore à Rome, villes où il en a été
transporté, 78 a, b; à quoi les Égyptiens
les destinaient, 78 b, 79 a ; description de
robélis(|ue qui est à Pari< (Voyez Louqsorj;
jiar qui a élé construit celui qui est encore
debout à Héliopolis , açja a ; à Tlièbes est
«encore sur pied le plus beau des obélisques
qui subsistent sur le sol de l'Egypte, par
qui il fut érigé; description de l'obélistiue
brisé ei renversé qui correspond à ce jue-
mier; quels obélisques , transportés hors de
l'Egypte, portent des noms donnés à Maris ,
20S a — 309 b; trois obélisques, à Rome,
à Alexandrie, à Constaniinople , datent de
son règne, 3ii a, une singularité a été re-
marquée sur l'obélisque de Ménephtha I"",
qui est à Rome, 827 b, 828 a; celui de
Monte-Citorio à Rome porte la légende
royale de Psammétichus , 367 a; par quel
roi fut élevé celui qui s'y voit sous le nom de
la Minerva, 370 b; l'obélisque Pampbili à
Rome porte le nom de Titus avec le litie de
divin , les obélisques de Béuévent portent
le même nom et citent aussi Doniitien,
469 a.
Oreilles — en quoi elles caractérisent
toute figure de véritable style égyptien,
336 b.
Palmier-doum (description du) 6 a, b.
Papyrus ou byblos, plante autrefois Irès-
ruinmune dans la basse Egypte où elle est
aujourd'hui très-rare, son usage dès l'anti-
quité la plus reculée jusqu'à une certaine
époque de l'ère moderne; de beaux ma-
nuscrits de divers âges en sont conservés
à Paris, 24 b — a5 b; un des plus impor-
taiits, expliqué par Champollion le jeune,
est possédé par M. Salher; il contient, pres-
que en son entier, un panégyrique de
Sésostris, 169 a, b; la plante reste aujour-
d'hui dans l'Abyssinie, 195 b; deux papy-
rus écrits en phénicien ont élé trouvés
dans la Thébaïde, 226 b.
Paiisanias, ciié au sujet de la statue de
Memnon, 71 b, 76 a.
Vërioiie sotlàque , ou cjniijue, ou de 1460
ans : son origine, 236 a , 238 a, b.
Perséphonè chez les Grecs , Proserpine
chez les Latins, avait les mêmes fonctions
; que Tbméï chez les Égyptiens, 127 b.
Perses (les), sous Cambyse, soumettent
l'Egypte, y établissent une dynastie qui
comprend sept rois; en sont repousses,
et après de fréquentes attaques, en expul-
sent le dernier roi de race égyptienne ,
Nectanèbe II, puis après y avoir encore
établi trois rois , dont le dernier est Da-
rius III , ils sont dépouillés par Alexandre,
3:6 b — 389 b; aucun de ces rois ne
mourut ni ne fut inhumé en Egypte, 338
b; ils s'emparent d'Alexandrie l'an 6i6 de
l'ère chrétienne, 479 a.
Peste : paraît être indigène en Egypte ;
les anciens Égyptiens s'en sont préservés,
14 b; depuis quelle année elle s'est mani-
festée en Egypte, et par quelle cause, 94 b —
95 b.
Pluton ou Adès, l'Osiris des Égyptiens,
129 b.
Population. — Discussion de l'auteur
sur ce point : à quelle race humaine ap-
partenaient les anciens Égyptiens ? — Po-
pulation descendue, d'après toutes les
probabilités, de l'Ethiopie; considérations
sur les progrès de la civilisation pendant
ving-trois siècles avant le règne d'Auguste,
2ti b — 38 a.
Poulets produits par l'incubation artifi-
cielle, ainsi que d'autres oiseaux domes-
tiques, desrriptioii de ce qui se pratique
encore aujourd'hui, 196 a — 197 a; nom-
bre des poulets ainsi produits dans le
siècle dernier, ibid.
Précis historique, depuis les époques les
plus anciennes jusqu'à l'invasion des Arabes
conduits par Omar II, fondé sur les listes
de Manélhon et les monuments originaux ;
résumé transmis j)ar Diodore de Sicile, 275
a — 276 b; dynasties, suivant Manéthon :
1" huit rois, pendant 252 ans; Menés, le
494
TABLE DES MATIÈRES
premier de ces rois, substitue le gouverne-
ment royal héréditaire à la théocratie, si-
gnale son règne par d'uliles travaux et par
jcs conquêtes; après lui son fils Athothis, et
six qui lui succèdent de père en fils: Cen-
cèiies , Ouanéphis , Ousaphès , Niébaïs ,
Mempsès ou Simempsis, 277 a, b. —
a° neuf rois, pendant 297 ans: Bôchos ,
Choiis, Biophis, qui appelle les femmes à
la succession de l'autorité royale, Tlas,
Sethinès , Chœrès , Ncpherchérès , Sésochris ,
Chénérès, 277 b, 278 a. — 3* huit rois,
jtendant 197 ans, Néchérophès, sous lequel
l'Egypte est attaquée par les Libyens, Sésor-
ihos, tï"ès-habile en médecine et qui perfec-
tionna l'art de l'écriture, Tyris, Mésochris,
Sôuphis, Tosertasis, Achès et Séphuris,
Kerphérès, 278 a, b. — 4° dix-sept rois,
pendant 448 ans : Souphi, Sensaouphi,
Manchérès , Sôris , Raloeses , Bichères , Sé-
berchères, Tamphtis, en sont les seuls nom-
més ; dès le commencement de cette dynas-
tie , construction des pyramides de Ghizé et
de plusieurs autres, leur description . 278 b
— -284 b. — 5^ sortie d'Éléphantine : neuf
rois, pendant 248 ans : Ousercheiès, Sé-
phrès , Néphercherès , Sisiris , Chères , Ra-
ihouris , Menchérès , Tanchérès , Onnos ,
284 b — 285 a. — 6« originaire de Mem-
phis: cinq rois et une reine, pendant 2o3
ans ; Othoès, Phios, Méthousouphis, Phiôps,
Menthésouphis , la reine Nitocris sa sœur,
qui emploie l'artifice pour punir les meur-
triers de son frère , fin malheureuse de cette
reine célèbre par sa beauté, 285 b — 286
a. — j' cinq rois, pendant 75 ans; leurs
noms sont restés inconnus , 286 a. — S' cinq
rois, pendant 100 ans; l'histoire ne nous en
a pas transmis les noms. — 9° venue du nome
Héracléopolite : quatre rois, pendant 100
ans : Achthoès, roi cruel, dévoré par un cro-
codile, 286 b. — 10" venue d'Heracléopolis :
dix-neuf rois , pendant i85 ans; pendant
combien de temps Mempliis fut le séjour des
familles royales, idée de la magnificence de
cette ville, 286 b — 288 b. — 11' originaire
de Thèbes : dix-sept rois, pendant Sg ans;
de ces rois, le dernier, Amménémès, nous
est seul connu , 289 a. — 12* six rois et une
reine, pendant 160 ans: Sésochris, Ammé-
némès ou Amménémôph , Sésostris (proba-
blement Sésostris l'ancien), Labarès, qui
construisit , d i ton , le labyrinthe , Ammérès ,
un troisième Amménémès , la leine Scennio-
phrès , 289 a — 290 a. — 1 3' soixante rois ,
restés sans nom : 453 ans, 290 a. — 14° ori-
jrinaire de Skoou (Xoïs), soixante et seize
rois, pendant 464 ans; leurs noms ne noiiï,
sont pas parvenus , 290 a. — 1 5* origûiaira
de Thèbes: a régné 25o ans; le nombre de
ces rois nous est inconnu, 290 a, b; des
monuments constatent seulement l'existence
de Mérenrhès, septième roi de cette dynas-
tie, celle d'Osymandyas qui en faisait par-
lie, et duquel avaient été figurés ics exploits,
enfin celle d'un autie roi désigné dans un
tombeau, 290 b — 292 a. — 16° plusieurs
jois, pendant 190 ans; de ces rois nous sont
connus seulement : Plahawlep , Osorlasen ,
son fils, illustre par ses exploits et par le
temple qu'il fit élever à Horammon; son
successeur Amenhembé, et le dernier de
tous , Timaos qui perdit la vie en combat-
tant les rois Pasteurs; voyage d'Abraham en
Egypte, 292 a — 294 b. — 17* la dynastie
des rois Pasteurs ou Hjksos , occupant l'E-
gypte depuis Memphis jusqu'à la Méditer-
ranée , et en même temps celle des Pharaons
qui s'établiretit dans la haute Egypte : six
rois Pasteurs, pendant 259 ans dix mois:
Salathis , Boeon , Apachnas , Apophis , Auan ,
Assés ou Asseth ; administration de Joseph ,
probablement sous le règne d'Apophis; six
règnes de Pharaons, pendant les mêmes 260
ans : Aménemdjom II , Usortaseii II , son
frère Osortasen III, Aménemdjom III, un
cinquième roi dont on ne connaît que le
prénom royal, enfin Ahmôs (chez les Grecs
Amosis) qui vainquit les Pasteurs, et en-
ferma enfin le dernier de ces rois dans un«
ville dont il entreprit de faire le siège , 294
b — 3oi a. — 18' dix-sept rois, pendant 348
ans (voyez le tableau, p. 344). Départ des
rois Pasteurs, 3oi a, b; construclion des
plus beaux édifices, 3o3 a etsuiv.; sortie
des Hébreux , 340 a — 341 a ; établissement
dans la Grèce de colonies égyptiennes, 339
a et 345 b (19' dynastie) ; conquêtes en Afri-
que, en Asie et en Europe, 333a, b; expli-
cation d'une difficulté sur le règne de la reine
Aniensé, 3o4 a; monuments remarquables
qu'elle a fait consti-uirc , où se voit encore
son tombeau, ib. — iog a; monuments du
règne de Mœris son fils, Sog a — 3n b;
Aménophis II, sou fils, construit de nom-
breux édifices dans la Nubie, 3i2 a, b; son
successeur Toutlimosis IV remporte sur les
Libyens une victoire attestée par une inscrip-
tion encore existante, 3 12 b, 3i3 a; son
successeur Aménophis III fut le fondateur
des palais de Louqsor; était représenté par
la statue vocale de Menvion , lemporta sur
les Éthiopiens une victoire attestée par les
restes d'un de ses colosses qui décorent le
CONTENUES DANS L'IÎGÏPTE.
musée de Paris, 3i3 a — 817 a; Hoius ,
«un successeur, a laissé aussi de nombreux
iTiontiments, 3 19 a — 32 1 b; après Horus,
sa fille Tmahumot règne douze ans, 3a i b;
Rhamsès I" succède à son père et à sa sœur;
son tombeau, qui subsiste encore, n'est orné
<|ue de peintures, 32 1 b — 323 a; Mé-
ueplitha P", son fils, n'est connu que par
les monuments ; description , par Champol-
lion le jeune qui l'a découverte, d'une grotte
(speos Artemidos) qui forme un temple sou-
terrain terminé par ce roi , 323 a — 325 b;
palais de Kourna ou Ménepthéitm , sa des-
cription, 325 b — 327 b; Belzoni découvre
le tombeau de Ménepbtba I'"'", 328 a, b; rè-
gnes successifs de ses deux fils : Rhamsès II
et Rhamsès III ou Sésostris, 329 a — 34 1
a; après Sésostris, un de ses fils, Méneph-
tlia II ; ensuite sa fille la reine Thaoser, quelle
circonstance a fait découvrir son règne; puis
Ménephtha III, dont le tombeau n'est pas
achevé; enfin Rhaméri, 34r a — 344 b. —
19* six rois (nombre probable) , pendant 194
ans; seconde invasion des Pasteurs repoussés
par le premier roi Rhamsès IV, Méïamoun ;
ses exploits, importance des monuments
qu'il a fait construire; après lui, les Rham-
sès V«, Vr, Vir, VIII" et IX*, nommé
Thoiioris par Manélhon, 345 a — 353 b. —
2o* dix lois, pendant 178 ans: les Rham-
sès X' Xr, XII*; Aménemsès; puis les
Rhamsès XII1% XIV, XV'= ou Rameri ;
Pahor-Amonsé, grand prêtre d'Amon; Pih-
raé, aussi grand prélre; enfin deux souverains
dont les noms nous sont inconnus, 353 b —
357 a. — 2 1* sept rois, pendant i3o ans:
Mandouftep (Mendès ou Smendès de Ma-
nélhon), Aasénès ou Aasen (Psonsennès
ou Phunesès ou Phusénès de Manéthon),
tous deux connus par des monuments; Mané-
thon seul nomme leurs successeurs : Nephcr-
chérès, Aménophthis, Osochor, Psinachès,
Psousennès ou Aasen ; dynastie contempo-
raine du roi David et deplusieurs de ses suc-
cesseurs, 357 a — 358 b. — 22" issue de
Rubastis : cinq rois nommés et probablement
deux ou trois inconnus, pendant 120 ans:
Scheschonk (Schischak et Sisac dans la Bi-
ble, Séchonchis de Manéthon) , Osorchôn ,
Scheschonk II (Sésonchis II) ', Takelôthès ,
Osorchôn II , puis ses deux successeurs se-
lon Manéthon qui ne les nomme pas, 358 b.
— 362 a — 23' originaire de Tanis, quatre
rois, pendant 89 ans : trois seulement sont
indiqués par les monuments : Ptahavtep,
Osorlasen, Amen-Hem-Djam (selon Mané-
(Lon : Petub.'istis, Osorthon , Psamnni^),
362 a, b — 24* un seul roi, Flocclioris, j)en-
dant 44 ans; il est mis à mort j)ar les Ethio-
piens qui envahissent l'Egypte, 302 b,363 a.
— 25' dite des Éthiopiens ; i""roiSabacôn
qui règne 12 ans; après lui Sévéchos , se-
lon Manéthon; puis Tahraka qui régna au
moins vingt ans (narration d'Hérodote qui
nomme un roi Sélhon, non admise par l'au-
teur) ; enfin un quatrième roi éthiopien ,
Ammerris, selon Manéthon (Amonasô, se-
lon les monuments), et deux autres , Piôn-
chéi et Asplt (aussi selon les monuments) ,
auraient terminé cette dynastie au milieu
des troubles de son expulsion par une fa-
mille nouvelle, originaire de Sais, 363 a —
366 a. — 26° neuf rois, pendant i5o ans :
Stéphinatis, Néchepsôs et Néchaô (les trois
premiers suivant Manéthon), puis, d'après
les monuments : Psamméticluis qui rend
plus facile aux étrangers l'entrée en Egypte;
émigration considérable de troupes égyp-
tiennes en Ethiopie ; grands ouvrages exé-
cutés sous son règne; puis son fils Nécos,
Néchao II selon Manéthon; travaux com-
mencés pour le canal de communication
entre les deux mers ; vainqueur en judée,
il est repoussé par Nabuchodonosor, 367 a
— 370 a ; Psammétichus II règne 17 ans
selon les monuments ; le nom de Nitocris
est porté par plusieurs femmes de cette
race royale ; Apriès s(m successeur , ayant
essuyé une défaite , est détrôné par les
Égyptiens qui le mettent à mort après avoir
nommé roi Amasis, sous lequel l'Egypte est
florissante; il épouse la fille d'Apriès, dont
la tombe, ainsi que la sienne même, est ou-
tragée par Cambyse; ses relations avec Po-
lycrate et avec Solon ; son fils Psamméli-
cns III ne règne que six mois , vaincu et
mis à mort par Cambyse, 370 a — 377 b.
— 27'. La dynastie des Perses, sept rois,
pendant 120 ans : Cambyse qui règne avec
cruauté, Darius I"'', Xercès, Artaxercés ,
Xercès II , Sogdianus , Darius-Nothus ; les
Égyptiens, soutenus par les Athéniens, com-
battent pendant plusieurs années, mais sont
encore soumis ; enfin un Égyptien nommé
Amyrtée se met à leur tète, défait le lieute-
nant de Darius-Nothus, et rétablit les lois
et le culte des Pharaons. Ce roi forme à
lui seul la 28' dynastie dont la durée est
de six ans, 376 a • — 383 b. — 29* dynas-
tie , composée de cinq rois dont les règnes
forment 21 années : le premier, Noufroû-
ihph ou, selon les Grecs, Néphcrites, dont
la famille, originaire de Mendès, a fait don-
ner à cette dynastie le nûm de Meodé-
496
TABLE DES .MATIÈRES
sienne; ie second Hàkôr, selon les Grecs
Achoris; le troisième Psimoiith, nommé
par Manéthon Psammutiiès; eniÏQ le qua-
Iriènie, Muthis; et le cinquième Néphé-
léiis, 383 b — 384 b. — 3o"= et dernière
dynastie égyptienne , pendant près de 38
ans, composée de trois rois : Nectanèbe I*"",
Téos ou Tachos qui resserre l'alliance avec
les Lacédémoniens du temps d'Agésilas, en-
fin Nectanèbe II, qui, vaincu par Darius
Ochus, se retire et resie en Ethiopie, 384 1^
— 386 b. — Domination des Perses : Ochus
pendant deux ans; son fds Artès aussi
pendant deux ans ; enfin Darius III pen-
dant quatre ans, 384 b — 38^ a; 3i' dy-
nastie : Alexandre, son frère Aridée, ses
deux fils Alexandre et Hercule ; interrègne
jusqu'à lavénement de Ptolémée Soler,
27 ans. Alexandre enlève l'Egypte aux
Perses et y fonde A lexandrie. Il laisse Cléo-
mène pour gouverneur. Après la mort
d'Alexandre, Ptolémée, un de ses généraux,
reçoit en partage le gouvernement de l'E-
gypte, dans laquelle cependant est reconnu
pour I oi Philippe Aridée , frère d'Alexan-
dre, 387 a — 394 a ; après lui la couronne
échoit à son fils Alexandre, né de Roxane;
Cassandie les sacrifie tous deux à son am-
bition, ainsi que le jeune Hercule, fils d'A-
lexandre et de Barsine; Ptolémée, après
avoir défendu l'Egypte contre plusieurs de
ses rivaux, en est reconnu roi, sous ie nom
de Ptolémée Soler, l'an 3o5 avant l'ère vul-
gaire , que ses monnaies indiquent comme
la vingtième de son règne, 394 a ■ — 40X a
et 406 b. — 32' dynastie, pendant 294 ans,
treize rois ou reines : les lagides ou Plo-
lémées , distingués par les noms suivants :
Soler, Philadelphe, Évergèle 1% Philopa-
tor, Épiphane , Philométor, Eupator, mort
dans l'enfance, après un règne de quelques
mois, Évergète II, nommé aussi Physcon et
queUpiefois Cakeigétès, Soler II détrôné
par Alexandre T', lequel est détrôné à son
tour par Soler II qui règne de nouveau pen-
dant sept ans et demi ; une reine, Bérénice,
après avoir occupé seule le trône pendant
six mois, reçoit pour époux et pour roi
Alexandre II, qui, chassé par ses sujets,
lègue sa couronne au peujile romain ; De-
nys Aulétès ou Néos Dionysos, qui fuit de
l'Egypte ; pendant son absence le trône est
occupé par sa fille aînée , Bérénice , qu'il
revient mettre à mort; il règne encore trois
ans, el veut, par son testament, que Rome
protège l'ordre de succession {pi'il a établi
pour ses enfants. Sa fille Cléopâtre, l'aînée
de ses quatre enfants, reste seule maitre&se
du trône jusqu'à la défaite d'Antoine par
Octave; elle se donne la mort, et l'Egypte
devient une des provinces romaines, 401 a
— 464 a ; Auguste choisit lui seul le pré-
fet qu'il donne à l'Egypte avec une admi-
nistration particulière; les Ethiopiens y
font une invasion, mais sont repoussés ;
divers temples retracent les noms et les
images de plusieurs empereurs ; troubles à
Alexandrie pendant le règne de Caligula ;
c'est dans cette ville que Vespasien est
d'abord nommé empereur, 464 b; sous
Domitien le christianisme jette en Egypte
ses premières racines, et Alexandrie est
d'abord le siège du patriarche; sous Trajan
l'inimitié entre les Grecs et les Juifs donne
lieu à de grands troubles ; des séditions dé-
terminent Hadrien à se rendre en Egypte ;
elles continuent même sous le règne des
Antonins; Septime-Sévère , s'écartant des
principes d'Auguste, donne un sénateur
pour préfet à l'Egypte , et y lance un édit
de persécution contre les chrétiens; Cara-
calla punit cruellement les épigrammes de»
Alexandrins; après lui les dissensions de-
viennent plus violentes; une colonne est
élevée en l'honneur d'Alexandre Sévère, sous
lequel l'Egypte jouit de quelque repos ; après
. lui , les chrétiens persécutés par les Égyp-
tiens se réfugient dans les solitudes de la
Thébaïde ; la reine Zénobie s'empare d'A-
lexandrie , 464 b — 474 a ; Dioclétien établit
cruellement son autorité dans Alexandrie ,
et persécute les chrétiens. Constantin com-
prend l'Egypte dans le royaume d'Orient;
troubles excités par la doctrine d'Arius ; Ju-
lien favorise la religion égyptienne ; conti-
nuation des dissensions religieuses ; le chris-
tianisme l'emporte peu à peu sur l'ancien
culte, après de sanglants démêlés ; les Perses
s'emparent d'Alexandrie; les Jacobites ou
Coptes forment une secte opposée à la do-
mination romaine; enfin sous Héraclius
commencent les démarches de deux patriar-
ches, Cyrus et Benjamin , et du Copte Ma-
kaukas , pour appeler à eux les Arabes et
se soustraire au joug des Romains. Amrou ,
envoyé par Omar, lieutenant de Mahomet ,
s'empare d'Alexandrie , puis de l'Egypte
entière, où il établit l'islamisme qui y d»» 1
mine encore , 47 4 a — 480.
Psylles, hommes doués du don de charmer 1
les serpents , etc. ; ceux de l'Egypte paraissent 1
avoir été les plus célèbres chez les anciens ;
leur corporation est aujourd'hui représentée <
par celle des bateleurs du Kane, 20 b — ai b.
COIST)iJNUi:S DAiNS LtGVPTE.
n?
Ptoiimée (les) ou rois Lagide. ( V. Pré-
cis historique).
Pyramides : leur destination, -263 a ; celles
de Mempliis, les pyramides royales ne pot -
lent aucune trace d'écriture, 224 h; quelles
sont les plus ancleiiues, 27(j b; description
de la plus (grande de celles de Gliizé ; ob-
servations critiques ou historiques sur l'objet,
et l'époque de la construclioa des pyraujides^
a7<ta — aS; b.
Il
Keligiou ; mal interprétée par |)liisieiirs
peuples et par les premiers voyageurs grecs ,
mieux exposée par Porphyre, Hérodote et
Jamblique,244 a — i^H a; trois points à y
distinguer : le dogme, la hiérarchie, le culte ;
quel fut le rfo^-me d'après les faits et les opi-
uions les mieux fondées, 24^ a , b ; la hié-
rarchie établie sur une base reconnue par
GhampoUion dans un temple en Nubie, sa-
voir : une triade formée des trois parties
d'Amon-Ra, 245 b, 246a; ensemble du
système composé d'une série de triades ;
quelquefois uij même édifice partagé à deux
triades; description d'un petit temple où
étaient adorées deux déesses dont chacune
de son côté siégeait avec une triade, 24*) b
— 248 a ; à quelles triades ou à quels dieux
étaient consacrés le temple d Edfou , celui
d'Esnèh, celui de Dakkèh et le spéos de
Ueit-Oually, 248a, b; dans quelques ta-
bleaux se voient les dieux secondaùes ve-
nant adorer Amou-Ra, en compagnie des
rois, 249 a, b; description d'un petit édi-
fice non terminé, consacré à Thôtli, et où
l'on adorait aussi la déesse Nabamouo , sa
compagne; dans le sanctuaire sont les images
de plusieurs divinités principales, et celles
de deux triades ; dans un autre petit temple,
la plupart des tableaux sont du temps de
l'empereur Hadrien, qui y est représenté en
fils aîné d'Araon ; il y figure aussi dans les
bas-reliefs inférieurs ; consécration princi-
pale à la divinité locale, celle de la iour-
gade qui existait autour du temple , et eu
même temps adoration des grandes divini-
tés du nome où était situé le temple , et
aussi du dieu du nome le plus voisin ; l'em-
pereur Othon ou ses successeurs y sont
aussi représentés faisant des offrandes à Isis
et aux deux grandes divinités du nome ,
249 b — 25i a; répartition pour ainsi dire
j'éudnlc de PÉgypte et de la Nubie entre les
dieux égyptiens ; temples consacrés chaoun
principalement à une triade, aSi a — aSa b;
destination des petits édifices nommés Mam-
misi , emblèmes figurés dans quelques-uns ,
252 b — 254 a; origine égyptienne de quel-
ques opinions mythologiques de la Grèce,
i'i t a '.'Stia; culte: quelle a du eu être
32* l.irraison. iT.dYPTE.i
la magnificence et la richesse; souc combiea
de formes était représentée une même divi-
nité; caractères généraux communs à toutes
les divinités; énumération , description de:»
principales coiffures qui les distinguent ,
256 a — 2.19 b ; sur l'emploi du sphinx
dans les emblèmes, ibid. ; \ts momies, leui-
])rcparation ; parties du l'ituel funéraire trou-
vées dans les cercueils, stèles funéraires ,
259 b — 262 b; où étaient \léposées les mo-
mies, destination des pyramides; prix do
location payé pour le dépôt d'une momie
dans les tombeaux; momie du père donnée
en gage par le fils ; présence , dans les re-
jias , d'un simulacre des ancêtres ; milliers
de momies de divers animaux, explicatioi*
de plusieurs planches relatives à l'appareil
funéraire , 262 b — 264 a. V. Précis iiislo-
rique.
Rhamessénm , monument encore subsis-
tant à Thèbes , par qui élevé , -29 1 b; pré-
sente des analogies frappantes avec le tom-
beau d'Osymandyas déciit par Diodore,
ibid.; porte aussi le nom d'Aménophion ,
et sans fondement celui de Memnonium ,
3 [5 a, b. (voy. aussi Memnonium)-, deux sou-
bassements de tableau y représentent lej
vingt-trois fils de Rhamsés le Grand (Séso*-
tris) et six de ses filles, 338a— 339a, et
339a et 34t b sur les particularités qui y
distinguent celui qui lui succéda.
Riz , paraît avoir été inconnu à l'ancienne
Egypte, 195 a.
Roboam, roi de Juda, représenté, peut-
être en personne, dans une des sculjitures
d'un palais à Thèbes, laquelle rappelle la
prise de Jérusalem par Sésonchis, i5i b,
273 a, 358 b.
Roi (le) : premier sujet de la loi, elle ré-
glait pour lui l'emploi de toutes les lieures;
deuil général à sa mort ; sépulture accordée
ou refusée d'après un jugement, 5o b —
5i b; description des tombeaux de plu-
sieurs rois de dynasties originaires de Thè-
bes, 5i b — 576; hommages, encens et
prières adressés par les rois à leurs ancêtres,
57 b, 58 a; leurs fuuctious eu temps de
guerre , leur place dans les combats , cére-
uioiiie de leur triomphe, 55 a, 58a — 5yi»
4UB
TABLE DKS MAIlEHES
H8 a, b; leur palais, kur liahitation inté-
rieure , 59 b — (io b ; l'inscription de Rosette
atteste quels honneurs le sacerdoce a décer-
nés à Ptolémée Epiphane, 60 b — 63 a;
description détaillée de la fête donnée sous
Ptolomée Soler, à quelle occasion, 64 a
— '66 b; partie d'une inscription à la gloire
de Ptolémée Evergèle, 67 b; les actions
mémorables des rois étaient, après les bien-
faits des dieux, les sujets des monuments
nationaux, comme l'attestent, entre autres
inscriptions, celle de l'obélisque de Louq-
sor transporté à Paris, 67 b — 83 b; épo-
ques qui rappellent plusieuis rois de diverses
dynasties, et rapprochements entre les prin-
cipales monarchies de l'antiquité et la sa-
gesse de la législation égyptienne, 84 b
— 86 b; était intronisé el sacré dans une
assemblée générale de l'ordre sacerdotal.
91a; chef suprcnie de laimée, 148a; Rhaui-
ses-Méiamonn marche à Tennemi la télé
nue et les cheveux natlés, i58 b; le roi,
dirigeant la charrue , ouvre le premier sillon
de la nouvelle année rurale, 190 b ; s'en-
gage par serment à maintenir l'année telle
qu'elle a été fixée par les anciens, 236 a.
Rosette ( in-cription de): consacre les
honneurs qui sont rendus à Plolomée Epi-
phane , 60 b — 63 a ; donne des détails sur
l'administration de la classe sacerdotale ,
89 a — 90; son importance, quel parti
en a tiré Champollion le jeune, 222 b —
223 b; mentionne la prise de Nicopolis par
Ptolomée Epiphane, 428 a.
Rozière (M. de), membre de la connnis-
sion d'Egypte , cité sur l'aspect généial du
pavs, 5 a — 7 a ; sur les débordenienls du
Nii, II a.
Sacrifices humains, ont-ils eu lieu dans
l'ancienne Égypie? l'auteur prononce pour
la négative, 43 a — 45 a.
Sais, ville célèbre, n'est plus qu'un
amas de ruines moinmienlales : leur descrip-
tion par Champollion le jeune, 366 a —
367 a.
Scarabée ( le ) était le cachet de la caste
militaire, et pourquoi, 167 b.
Schakal d'Égyj)te (ou chacal), aussi
hardi , aussi rusé que notre loup , 23 b ;
emblème ordinaire du dieu Anubis,
36o a.
Sculpture , époque de sa décadence , re-
ronmie surlout dans un petit temple de
Thôth (Hermès), 444 b.
Sc^tale ( If) des pyramides , serpent re-
douté, 20 a.
Semaine, comment les Égyptiens en ont
nommé le< jours, d'après certaines ])lnnètes,
96 a, b.
Se'motirn , \enf brûlant, ainsi nommé
dans le désert et Khanisyn en Egypte ; com-
ment le chameau se soustrait à son in-
fluence, 14 I), i5 a.
Sésostris (Rhamsès III), cité souvent
dans l'article Roi , 5o b et suiv. ; voy. surtout
Louqsor ( ol)élisque de), 69 a et suiv. ; ta-
bleaux et bas-reliefs qui retracent ses vic-
toires et celles de son père, i5i b et suiv,;
les prêtres racontent à Hérodote ses victoi-
res eu Orient et dans l'Europe même ; quels
en ont été les fruits, 161 a — i63 a; divers
monuments en son honneur dans la Nubie,
sculptures sur des rochers , i63 a — 165 a ;
son panégyrique, presque en entier, se lit
sur un précieux papyrus, 169 a , b; voy. son
règne, 33 1 a — 34 1 b. Son tombeau,
339 a , b.
Sirius: de quelle importance pour le ca-
lendrier égyptien était le lever héliaque de
cette étoile, 236 a, b.
Sostraie de Gnide termine la construction
du phare d'Alexandrie; par quel moyen,
dit-on , il transmet à la postérité son nom
écrit, à l'insu du roi, sur l'édifice, 412 b,
4i3 a.
Sphinx monolithe ; sa description, com-
ment il formait une communication avec la
grande pyramide, 282 a , b.
Strabon, décrit le labyrintlte , 37 b; cité
au sujet du colosse de Memnon , 75 a , b ,
a vu à Héliopolis l'habitation des prêtres ;
quelle était leur principale étude, 99 a; cité
sur la force de l'armée égyptienne, 147 a;
sur les verres que l'on fabriquait à Thèbes
de son temps , 200 b ; sur la division de
l'année, telle que les prêtres de Thèbes l'a-
vaient établie, 284 a, b; cité sur l'enlève-
ment du cercueil d'or qui renfermait le
corps d'Alexandre le Grand , 449 a , b ; re-
proche plusieurs défauts à Ptolomée- Denys,
surnommé Aulétès, 452 a , b ; visite la haute
Egypte avec le préfet M\m Gallus, 466 a.
Succession au trône : ordre établi parmi
les enfants, puis pour les parents et les j)a-
rentes , 34 b , 35 a ; exemples cités pour
des enfants , soit nés hors de mariage , soit
d'un autre lit ,42 a; la sœur de Thouthmo-
sis I*"^ occupe le trône après son neveu
mort sans enfants , gouverne , quoique ma-
riée deux fois , et laisse le sceptre à »un
COÎSTENUES DANS I/ÉGYPTE
fils, 3o5 b; probabilité de réf^alité des
droits entre tous les enfanis, 338 b.
Syouah , ville qui donne aujourd'hui son
nom à l'ancienne oasis de Jupiter-Ammon ;
ruines d'un grand temple non loin de cette
ville , et fontaine célèbre dans l'antiquité ,
i6 a, b.
Système numérique , système métrique.
Les Égyptiens ont ignoré l'usage du zéro et
la valeur des chiffres d'après leur position ;
chaque subdivision du système général d'é-
criture avait sa série de signes de nombre ;
les quantièmes des mois étaient exprimés
par des chiffres particuliers ; distinction des
nombres ordinaux, 228 b — 280 a; divi-
199
sion de l'unité d'abord en trois grandes par-
ties , puis en sous-multiples de trois ; À quoi
se rapportaient les diverses mesures de lon-
gueur; de la coudée : nous en possédons
d'authentiques avec leurs divisions; époque
de l'une de celles qui nous sont parvenues ,
longueur de la coudée, aSo a, aSa a\ de
leurs poids, un seul nous reste : sa valeur;
iSaa, b; les divisions et subdivisions des
mesures étaient placées sous l'invocation
d'une divinité, par exemple, celles de la
coudée, a4i b; la longueur en est détermi-
née , probablement avec exactitude , par le»
simulacres qui en ont été trouvé» dans le»
tombeaux , ib.
ïanis, ville mentionnée par Moïse, et
célèbre par un monolithe remarquable;
patrie de la 21* dynastie, 357 a, et de la
23*. 362 a, 1).
Thèbes; ses ruines attestent des cons-
tructions de diverses époques, 2 a; leur
immensité, leur magnificence, 6 b (voy.
Tombeaux), quelles routes y aboutissaient,
206 a , b.
Théocrite , idée de sou hymue en l'hon-
neur de Plolémée Philadelplie, 416 a.
Thôt ou Heiinès : Hermopolis renferme
des milliers de momies d'ibis, oiseau con-
sacré à ce dieu , 263 b ; de tous les temples
encore existants en Egypte , il n'en reste
qu'un spécialement consacré au dieu Tliôth,
249 b; une déesse y est sa compagne, ib.
et aSo a ; sa description sur les lieux par
Champollion le jeune, 442 a et suiv.
Timocharis , astronome dont il nous reste
quelques observations faites à Alexandrie ,
411 à 414 a.
Tombeaux de plusieurs rois de dynas-
ties originaires de Thèbes , leur description,
5r b — 57 b, celle du Memnonium, 69 b
— 71 a; un vaste tableau v représente les
signes les j)lus apparents de l'astronomie et
de l'astrologie, sa description par Cham-
pollion le jeune, io3 b — 106 a; le tom-
beau d'Aménopbis III , décrit aussi par ce
voyageur , est un de ceux qui ont été ache-
vés ; quelle conséquence on peut en tirer,
3 18 a, b; tombeaux des reines, subsistent
encore à Thèbes, 3 1 8 b ; celui de Rliamsès I"
qui régna peu d'années, n'est orné que de
peintures, 323 a; exploration en 1829 de la
vallée où sont les tombeaux des rois de la
18* et de la 19" dynastie, 352 a — 35î a;
description du plus grand et du plus magni-
fiquement orné de ces tombeaux, 347 b —
348 b; le sarcophage en granit en est dé-
posé au musée du Louvre , ib.
Tortue d'eau douce (la grande), ow
Triornx , se trouve dans le Nil, 19 b.
Troie ( prise de) , au temps de quel ro;
on peut , d'accord avec Pline , la rapporter,
353 a. 1).
Tupinambis du Nil , ou Monitor, lézard
ennemi du crocodile, 19 b; cl de l'ichneu-
mon ,23 b ; le tupinambis du désert, men-
tionné par Hérodote, est employé par Ica
bateleurs du Caire , 19 b, ao a.
Vautour (le) et l'épervier, emblèmes con-
sacrés à la caste militaire, quels présages
on en tirait ; quelle place occupe le vautour
dans les représentations de combats sur les
monuments, 167 b; emblème aussi de la
maternité, 249 b, 25o b.
Vénus, la déesse Alhôr, 437 b , 443 b.
Verre, émail, faux jayet, faïence, porce-
laine éraaillée; la fabrication en était con-
nue des Égyptiens et ils en faisaient un
grand commerce longtemps avant la domi-
uatioti romaine, 200 a — 201 b-; selon
Strabon, un cercueil de veiTe avait rem-
placé le cercueil d'or dans lequel avait été
placé le corps d'Alexandre, 449 a , b.
Version des Septante ou traduction grec-
que des livres des Hébreux , 4 1 3 b.
Vespasien, au dire de Tacite, guérissait
par la grâce de Sérapis , le» a>eugles et leâ
écloppés , 102 b, io3 a.
Vigne (la) , rare dans le reste de l'Égyple,
se voit dans le Fayoum , 6 a.
l'ipiic céraste, vipère haj'é; celle dernière
est apprivoisée et drsssée à un grand notrbne
500 TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS L'EGYPTE.
de tours par les bateleurs du Kaire, 20 a, b.
Vol , toléré par une loi égyptienne ; dis-
cussion sur les dispositions de cette loi ,
41a, b.
Volney , énonce dans son Voyage son
opinion sur la race des anciens habitants
de l'Egypte ; discussion de l'auteur qui la
combat , 26 b et suiv.
"Viilcain , Héphaistos , est le dieu Phtha
des Égyptiens, 127 a.
Zodiaques d'Esnéh et de Dendérah ; à jeune ; discussion sur les signes de ces zo-
quelle époque on doit en placer la cons- diaques et sur leurs différences, 106 b —
truction, g6 b; leur description ; visite de ma.
ce* deux temples par Champollion le
AVIS
POUR LE PLACEMENT DES GBAVUHES DE l'ÉGYPTE.
Manières. Pages.
I Peuples connns dei Égyptiens 29, 3o, 3i
3 Tètes et cercueil de momies 361
3 Cataracte du Nil 3, lo
4 Ile de Phllsc 4
5 Second PyJône ( île de Phil») 4«
6 Portique du grand temple ibid.
7 Palais de Karnak 3io, 35g, 36(
8 Colosses 70
9 Divers chapiteaux 199, io3
10 Pyramides de Memphis et sphinx. 35, 263, 179
it Zodiaque circulaire 43t 96, 106,119
IX Carrières de Silsilis 35
13 Roi sur son char S5
14 Obélisque de Louqsor $7, 78, 79, 82
i5 Offrandes royales 5S
s6 Roi sur le champ de bataille 55, i48, 167
17 Temple d'Edfoo 55, 424
18 Temple d'Hermonthis 55
19 Sphinx et béliers 2 Sg
20 Jugement de l'âme i23, 126, 264
21 Lac Mœris j3
22 Alphabet égyptien 226
»3 Meubles 55, 178
>4 Costumes 55 198
>5 Costumes ig8, 34g
»6 Barques sacrées n3
27 Intérieur ( Médinet>Abou) Sog
x8 Propylées (Médinet-Abou) 3o3
«9 Palais à Méilinet-Abou Sg, i55, 3o3
3o Edfou. Vue générale. .. 424
3i Agriculture 188, 189, igo
32 Transport d'un colosse et gymnastique. . . 149
33 Coiffures divines 167, 269
34 Caricatures historiques 178
35 Temple (Antsopolis) io3, 438
36 Portique du théâtre (Antinoé) 325
37 Pèche et chasse aux oiseaux aquatiques... 186
38 Fabrication du vin '. ibid.
39 Memphis 273
40 Ombos 3io, 437
4i Petit temple m
42 Portique et zodiaque ( Esni ) 96, 106
43 Chasse et pèche 186
44 Vases et barques. 192, 200
45 Arts et métier» 179
46 Arts et métiers ibid.
47 Table généalogique d'Abydos. . . 290, 3o3, 3i9
48 Transport de la tête de Memnon 70
49 Combat.naval . . . , . 1 204
$0 Attaque d'une foitetesse 106
Numéros. Pages.
5i Armes. Homme à cheval 148, i5o
52 Vue du palais de Karnak 3io, 327
53 Intérieur d'une maison 174
54 Maison, tributs, nains 177
55 Jardin, kiosque , arrosage ibid.
56 Intérieur du temple de l'ouest 211
57 Meubles et vases 178
68 Chasses i86
Sg Musique et jeux ibid.
60 Sphinx 179, aSi
61 Scribe enregistrant les tributs 209
6 2 Tributs des peuples ibid.
63 Palanquins et voitures an
64 Spéosd'Athyr (Thèbes) 34?
65 Coudée. Signes des dates. Poids. 23o, 23i,
232, 24', 24a
66 Signes numériques. Mois. Dates. 23o, 241, 242
67 Stèle royale funéraire 262, 3oa
68 Thèbes. Tombeaux près du Rhamesséum. 264
69 Appareil funéraire 263
70 t Plan d'un tombeau royal, a Fragment
de papyrus i64
71 Vallée dos tombeaux 26^,264,339
7a Tombeau dorique à Béni-Hassan 264, 397
73 Carrières de Phila; 358
74 Obélisque d'Héliopolis 274.292
75 Inscription en caractères cunéiformes. 279, i8r
76 Roi de Juda 273
77 Partie hiéroglyphique de l'inscription de
Rosette 6o-63, 222, ajg, 445
78 Carton pour portraits 317
79 Sésostris vainqueur i5i
80 Guerrier mourant 160
8i Tour des Romains et obélitque à Alexan-
drie 4'o
83 Ruines d' Antinoé 325
83 Arc de triomphe à Antinoé ibid
84 Colonne de Pompée à Alexandrie 4>a
85 Statue du Pharaon Horus et de la reine
sa fille 320
86 Triomphe du roi Horus 32 1
87 Darius officiant selon le culte égyptien.
Cambyse 38o
88 Ptolémée et Cléopâtre 436
89
90 Temple de Dendérah ««S
gt Tibère faisant des offrandes aux dieux
égyptiens '^^1
9> Pnrtn arabe du Caire <'»
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